‹ Histoire des comtes de Poitou, 778-1204 (volume 4)Chapitre 8 sur 18 · III. — EMENON · texte numérisé non relu

III. — EMENON

Le mardi 9 juin 828 le roi Pépin se tenait dans son palais de Chasseneuil, situé sur les bords du Clain, pour juger les causes qui seraient portées devant lui. 11 était assisté de vingt-quatre de ses fidèles et de Jean, comte de son palais ; la notice de ce plaid rapporte qu'en tête de ces fidèles se trouvait le comte Himmon, présidant en quelque sorte la cour du roi dans le jugement d'un litige, sous la haute direction de ce prince (2). On ne sauraitdouter, étant données les circonstances 011 nous le rencontrons, que

dans celle de Fontenelle (Perlz, Mon. Germ.,SS., II, p. 802), et Reginardas dans la vie de Louis le Débonnaire (Pertz, Mon. Gerin., SS., II, p. 645). La chronique de FoQlenelle el celle de Saint-Serge (Marchegay, Chron. des ègl. d'Anjou, p. lay) le qualifient de dax, aussi nous rançeons-nous à l'opinion des érudits qui voient en lui le duc placé à Angoulême par Louis le Débonnaire en 84o lorsque ce prince divisa l'Aquitaine en trois commandements militaires (Loup de Ferrières, lettre 28, Rec . des hist. d'i Frince, VII, p. 480. Levillain, dans la Bibl. de l'École des Chartes, LXI, p. 5o8, établit que celle lettre est du i i août 84o). Enfin la chronique de Saint- Serg-e nous rapporte que le co.nte d'IIerbiuge était de race Aquitanique, génère Aqtiitanus, ce qui permettrait de le rattacher à quelqu'une des grandes familles qui se partageaient alors le pouvoir dans cette région.

(i)-Les actes de Louis le Débonnaire en Aquitaine et particulièrement en Poitou se n)aiiirestcrent surtout à l'égard des établissements religieux ; on connaît ceux qui concernent les abbayes de Saint-IIilaire-le-Grand, de mai 80S [Rédei, Documents pour S(i/!i/-/Iil(iire, I, p. 8), de Charroux, du 1 3 février 8 15 et du i3 août 83o (Hesly, I/ist. des co/nles, p. i64; Rec. des Jiist, de France, VI, pp. 474 et 566i, de Saint- Maixcnt, du 18 juin 8i5 et du looctobre 827 (A. Richard, Chai-les de Sainl-Mni.xeiU, I. pp. I et 6), de Sainte-Croix, de 822 et sans date précise (Baluze, Capilnl. reg . Franc, I, col. 629, et Rec. des hisl.de France, VI, p. 634), <Ie Noirmoutier, du 3 août 83o et du 27 novembre 83^) (fiec. des hist. de France, VI, pp. 863 61628).

(2) Guérard, Polgptir/ue d'irminon, II, p. 844. Cette pièce importante, qui n'a pas été utilisée par nos devancier-!, a un double intérêt, car, outre qu'elle signale à une date certaine la présence à Poitiers du roi Pépin et de sa cour, elle précise en Poitou rem;ilacem;nt de sa villa de Casanogilum. Il est possible que les rois Carlovingiens aient possédé une autre résidence du même nom, aujourd'hui Casseuil sur la Garonne. (Voy. C. Jullian, Le palais carolingien de Cassinogilum, p. 89.)

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co personnage ne soit le successeur de Bernard, appelé par les chroniques Emenon ou Iminon. HotoHie de race franque (1), ainsi que l'indique la forme de son nom, il avait deux frères, Turpion et Bernard, mais nous ne pouvons dire, malgré le nom porté par ce dernier, que quelque lien les rattachait au comte précédent (4). Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'Emenon était tout dévoué à Pépin et hostile à Louis le Débonnaire et il ne serait pas impossible que le point de départ de cette hostilité remontât au démembrement du comté de Poitiers, dont le nouveau comte se trouvait en partie privé de par la volonté impériale; il ne tarda pas, du reste, à manifester hautement ses sentiments.

Louisle Débonnaire, après la mort de sa femme Hermingarde, s'élait remarié avec Judith de Bavière. Le 15 juin 823, l'impératrice mit au monde un fils qui fut nommé Charles ; or, comme l'empereur avaitdopuisplusieurs annéespartagé ses états entre ses enfants du premier lit, le dernier venu se trouvait sans patrimoine. Judith, femme intelligente et ambitieuse, se préoccupa promptemènt de cette situation; elle voulait que son fils fût aussi roi, cl, pour arriver à son but, elle ne cessa d'exciter l'empereur contre ses autres enfants, afin de faire attribuer à Charles la dépouille de l'un d'eux.

Dès 829, à la diète de Worms, Louis enleva à son fils aînc Lothaire quelques provinces de la Germanie avec lesquelles il constitua à Charles un royaume sous le nom d'Allemagne, mais Lothaire et ses deux autres frères, Pépin d'Aquitaine et Louis de Bavière, menacés comme lui^ se soulevèrent l'année suivante conlre leur père et le mirent dans l'impuissance de leur résister. Judith, faite prisoniiière à Laon, fut confiée à Pépin, qui l'em-

i) Les chroniques donnent en a^-énéral au conile de Puilou les noms A'E/nenas ou Enieiio; ou trouve encore Iniino dans la chronl(|ae d'Adoa(/i»c. des hisl. de France, Vil, p. 5,")) et dans celle de Fleury {hl., VI!, p. 27 V, enfin i! est api)elé Immo dans le livre des miracles de sainte Foy qui en fait postérieurement un comte de Périgord {Rec. des hist. de France, VI, p. Gôli). L'idealificalioQ,pour nous certaine, du comte Himmo a\'ec Emenon nous a permis de taire remonter de deux ans avant la date généralement admise la prise de possession du comté de Poitou par ce personnage.

(2) Les historiens ont hasardé diverses suppositions sur l'origine du comte Emenon M. Mabille même est porté à admettre (ju'il pou rail être fils de Bernard {Le royaume dWqnitnine, p. /p); mais toutes ces hypothèses sont gratuites et ne reposent sur aucun ionJement sérieux. Voy. Appendice I.

lo LES COMTES DE POITOU

mena dans le monastère de Sainle-Cvoix, où on la contraignit de prendre le voile (1).

Mais le calme ne fat pas de longue durée. L'empereur, ayant, grâce à son fils Lothaire, repris tout son pouvoir, tint à Aix-la- Chapelle, au mois de février 831, une diète oii Judith, tirée de Sainte-Croix, vint se disculper de l'accusation d'adultère portée contre elle par ses beaux-fils ; l'impératrice ressaisit toute son influence et, à son tour, se vengea de ses ennemis. Tous ceux qui avaient pris part à la conspiration contre l'empereur furent frappés; les évêqùes, les abbés, les comtes et autres grands personnages furent dépouillés de leurs dignités, privés de leurs biens et envoyés en exil dans les monastères. Mais Louis, par faiblesse ou par bonté, ne donna pas suite aux décisions de la diète et pardonna à presque tous les coupables, sauf toutefois à son cousin, Wala, abbé de Corbie, qui fut envoyé à Her (2). L'internement de ce personnage dans un coin du pays d'Herbauge témoigne que la division du Poitou était déjà opérée, car l'empereur ne pouvait penser à confier au geôlier de Judith la surveillance du plus violent adversaire de l'impératrice. 11 est même possible que l'érection du pays d'Herbauge en comté, sur laquelle nous ne sommes pas fixé, n'ait eu lieu qu'à cette époque et ait été la punition infligée à Emenon.

La lutte reprit ensuite avec des péripéties diverses entre Louis le Débonnaire et ses fils; aussi les Normands, que leurs premiers succès avaient enhardis, eurent-ils beau jeu pour renouveler leurs incursions. Ils s'attaquaient particulièrement à l'île d'Her, dont la situation forte, à proximité des côtes, leur offrait un solide refuge. Dès 830, les religieux de Saint-Filbert avaient obtenu des empereurs Louis le Débonnaire et Lothaire (3) la permission de fortifier leur demeure et le motif qu'ils exposèrent n'était que trop valable, car, en 834, les pirates reparurent, firent le siège du monastère et ne se retirèrent que devant la vigoureuse résistance des religieux. Ils étaient arrivés dans l'île sur neuf gros vaisseaux et avaient débarqué en toute sécurité sur une couche;

(i) Annules de Sainl-Berlin et de Saint-Vausl, éd. Debaisnes, p. 2 ; Perlz, AJon. Germ., SS., p. 303, Vita Illudowici inip. (2) (jiillia C/irist.f X, col. 12O8.

{3) Recueil des hist. de Iwance, VI, p. 3(33.

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c'était le 20 août, jour de la fête de saint Filberl; la lutte, engagée à trois heures de l'après-midi, dura jusqu'à la nuit; elle se termina par le départ des envahisseurs qui perdirent beaucoup d'hommes et de chevaux (1). Toutefois, malgré ce succès, le péril était grand et l'on devait s'altendre à un prompt retour otVensif car les Normands, ne pouvant tenir la mer pendant les gros temps de l'hiver avec leurs bateaux légers, faisaient toujours leurs expéditions au printemps et retournaient ensuite à l'automne dans leur pays pour jouir du fruit de leurs rapines. En effet, l'année suivante, ils reparurent pour tirer vengeance de leur précédente défaite. Cette fois ils se heurtèrent au comte d'Herbauge, Rainaud, qui engagea une lutte dont le résultat fut sans doute indécis (2), Cette sanglante rencontre, qui eut lieu au mois de septembre 835, mit toutefois un temps d'arrêt dans le retour des pirates qui, comme on le voit par la présence des chevaux signalés dans l'affaire de 83i, étaient dans l'intention d'étendre leurs ravages dans l'intérieur des terres. C'est alors que l'abbé d'Her, llilbod, sentant qu'à un momeni donné son monastère deviendrait la proie de ses ennemis acharnés, résolut de j)rotlter du répit qu'ils ui laissaient pour mettre à exécution une grave détermination. Au printemps de l'année-SSG, il se rendit à la diète que Pépin tenait alors en Aquitaine. Il exposa au roi que les Normands abordaient à tout moment dans l'île, et même qu'il leur était arrivé d'y séjourner une partie de l'année; que, malgré les efforts des religieux, le monastère était exposé à succomber quelque jour,

(i) Acld sdiict. ord. scincli /}enedic/i\ IV, p. 558, Ermenlarius, llistoria iranslationis sancli Filiberli.

(2) Les chrouiijuours sout loin d'être d'accord sur ces cvéncinenls. Adémar de Chal)aunes dans sa chroultjue, Erinenlaire daus son histoire de la translation de saint Filbert nous ont paru cire les auteurs les plus diyiies de Foi. Adéuiar (éd. Cliavanou, p. i3ij raconte ([uc llainaud l'uti)attu j)ar ses adversaires ; M. Mabille, d'après deux textes (Chronicon Anuitan.^ Pcrtz, A/un. (lai-m., SS., U, p. 2J2; Ermentarius, Acta saiivl . ord . Sducli IJened.,lV , p. 558), avance que les Xorinaiuls Furent mis en fuite et durent se reinbarciuer, mais (jue le comie Kaiuaud périt dans la mêlée {Les invasions normandes, p. 21). Or ce dernier fait est absolument coutrouvé, Rainaud ayant clé tué à Blain en S43, comme nous l'établissons plus loin; il y a plutôt iiea de croire à un combat sanj^lani, sans résultat et'ticace pour le moment, ce qui semble être continué par l'absence des Normands l'année suivante. La chronique d'A(juilaiue publiée par Perl/ tioit avoir confondu les deux expé.litions nor.nanJes, car elle assigne au combal de llamaud avec les pirates la date du 20 août qui, d'après Ernieulaire,esl celle de la résistance valeureuse des moines de Noirinoutier l'année précédente.

car, lorsque la mer élail houleuse, il élail impossible de recevoir des secours du continent ; que pour ces motifs, il demandait qu'à l'exemple de la plupart des habitants de lîle, qui Tavaienl déjà abandonnée, il lui fût permis de transporter les reliques de saint Filbert, patron du monastère, à Deas, où, pour se mettre en sûreté, ses religieux résidaient déjà une partie de l'été. Sa requête fut favorablement accueillie ; le 7 juin, les religieux procédèrent à l'exhumation des restes du saint et c'est ainsi que commença cet exode auquel, pendant tant d'années, durent se résigner la plupart des communautés du Poitou (1).

Mais si la tranquillité reparut quelque peu sur les côtes, elle disparaissait au contraire dans l'intérieur du pays.

Pépin était venu mourir à Poitiers le 13 décembre 838 et avait été enterré dans l'église de Sainte-Radegonde. Ses dernières années s'étaient terminées dans le calme et il passait surtout sa vie dans ses villas du Poitou, qu'il atVectionnait particulièrement; il s'était mis en bons termes avec l'Église en restituant aux établissements religieux les biens qu'il leur avait enlevés pour soutenir la lutte contre son père et en construisant des monastères, tels que Saint-Cyprien aux portes de Poitiers et Saint-Jean-d'Angély, dans sa villa royale de ce nom, sur la Boutonne (2).

Le roi d'Aquitaine étant au moment de sa mort totalement réconcilié avec l'empereur, il pouvait croire que son fils, nommé comme lui Pépin, lui succéderait sans obstacle. Il n'en fut rien. Judith n'avait nullement renoncé à l'espoir de trouver dans les dépendances de l'Empire franc un royaume pour son fils Charles, et elle avait rencontré en Poitou un agent habile, jouissant d'assez d'autorité pour pouvoir faire prévaloir ses idées. La situation de ce pays était en ce moment particulièrement tendue; comme conséquence de la lutte interminable engagée entre Louis le Débonnaire et ses fils, deux partis s'y étaient formés: l'un, que l'on pourrait appeler le parti aquitain, se composait de Poitevins de vieille race, groupés autour du comte Emenon et qui, toujours

(i) Actasancl. ord. sancli Bened., IV, p. 54o, Ermenlarius ; Periz, Mon. Germ.^ SS.fW, p. 262, Chronicon Aquitanicum.

(2) Aiin. de Sainl-Bertin, p. 28 ; Clu'on. d'Adémai-, p. i32.

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hostiles aux Francs du Nord, se resserraient au tour du jeune Pépin, lequel symbolisait pour eux une dynastie nationale ; l'autre, formé surtout des leudes francs et des hommes ambitieux ralliés à la politique impériale, avait pour chef Ébroïn, évêque de Poitiers (1).

Ce dernier était un homme de haute naissance; cousin de Ror-^ gon, comte du Maine, il aspirait à jouer un rôle politique. Connaissant les idées secrètes de Louis et surtout celles de Judith, il se rendit auprès de l'empereur et il eut l'art de lui présenter l'installation du jeune Charles sur le trône d'Aquitaine comme étant l'expression du désir populaire ; puis, pour faire taire la conscience de Louis, qui ne pouvait empêcher qu'elle lui reprochât la spoliation de son petit-fils Pépin, il soutint et fit admettre cette thèse que la couronne d'Aquitaine n'était pas héréditaire et que l'empereur avait pleinement le droit d'en disposer. Les deux gendres de Pépin 1", Gérard, comte d'Auvergne, et Rathier,qui devint peu après comte de Limoges, par hostilité contre leur beau-frère, se prononcèrent même en faveur des subtilités d'Ebroïn, qui avait su pareillement amener à lui le comte d'Herbauge. . 6^*^*^^

Sûr du résultat qui devait combler ses désirs, Louis convoqua {'■'"^ S ^^

le 1" septembre 839, à Chalon-sur-Saône, une diète où furent appelés tous les grands d'Aquitaine. Gagnés en grande majorité à la cause du prince connu plus tard sous le nom de Charles le Cbauve, ils le proclamèrent leur roi. Pour appuyer ce vote, l'empereur pénéira en Aquitaine avec son armée et se dirigea sur le Poitou, qui était le centre de la résistance à ses desseins ; Emenon, qui avait proclamé roi Pépin II, et de concert avec son frère Bernard avait essayé d'organiser la résistance, se trouva incapable de soutenir la lutte, il fut même abandonné par son frère ïurpion. Aussi l'empereur, après avoir soumis quelques rébellions isolées, put-il arriver à Poitiers au mois de novembre, et y faire couronner Charles en qualité de roi d'Aquitaine. Puis, afin d'assurer dans l'avenir l'autorité de son fils, il remplaça les comtes qui lui étaient hostiles par des hommes dévoués à sa cause. 11 plaça Uathier à Limoges, Seguin cà Bordeaux, Uenoul à Poitiers, Turpion à Angoulême, Landri à Saintes. Emenon et son frère Bernard furent chassés de Poitiers ; Emenon se relira à

(i) Pertz, Mon. Gerin,, 6^6'., II, p. 64j, Viia llludowici imj).

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Angoiilêrae auprès de Tiirpion, qui avait vu généreusement récompenser sa fidélité, et Bernard fut rejoindre le comte d'Herbaiige (1).

Le démembrement des comtés de Bordeaux et de Poitiers par l'installation de comtes à Saintes et à Angoulême est un des faits caractéristiques de la politique de Louis le Débonnaire ; ce prince se rendit parfaitement compte qu'il y avait plus d'avantage pour le pouvoir royal à amoindrir celui des comtes, en augmentant leur nombre, que de concentrer en quelques mains toutes les forces du pays et, par ces actes capitaux qui consacraient la dislocation de la grande circonscription confiée au comte Abbon par Charlemagne, circonscription déjà entamée par la création du comté d'Herbauge, il porta un coup sensible à la conception du grand empereur. Les temps, il est vrai, étaient changés ; les comtes n'étaient plus de simples agents soumis aux volontés du chef de l'État; ils essayaient déjà^ au milieu de troubles sans cesse renaissants, de manifester leur indépendance à l'égard du pouvoir central et de faire reconnaître leurs droits à une succession héréditaire de leurs bénéfices ou tout au moins de leurs charges. Pour mieux marquer l'autonomie des cités de Saintes etd'Angoulême et affirmer leur séparation des comtés dont elles faisaient partie depuis plus de soixante ans, l'empereur ordonna de frapper monnaie à son nom dans ces deux villes (2).

Benoul, à qui l'empereur avait donné le comlé de Poitiers, était fils de Gérard, comte d'Auvergne, l'un de ses plus solides parti-

(i) Ann. de Saint-Bertin, p. 38 ; Chron. d'Adémar, p. i32, add.

(2) Chron. d'Adémar, p. i32, add. La mort de Louis le Débonnaire, advenue pendant la soumission de l'Aquitaine, arrêta sans doute l'exécution des mesures qu'il venait de prendre, car l'on ne connaît pas de pièces carlovingiennes sorties d'ateliers ouverts à Saintes ou à Angoulème.

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sans; il ne paraît pas toutefois être issu de l'union de Gérard avec la fille de P6p\n I" d'Aquitaine, ce qui le ferait entrer dans la descendance de Charlemagne; on croit seulement qu'il est sorti d'un premier mariage du comte d'Auvergne (1). La suite prouva l'excellence de ce choix; le nouveau comte se montra toujours le représentant attitré de la politique carlovingienne et son dévouement à Charles le Chauve, pendant la lutte de ce prince contre Pépin II, ne se démentit jamais (2j. L'empereur passa l'hiver à Poitiers, s'occupant de pacifier le pays, et il n'en partit qu'au printemps de 840 pour se rendre sur les frontières de l'Est et châtier la révolte de son fils Louis; afin d'enlever aux factieux toute enseigne de ralliement il emmenait avec lui le jeune Pépin. L'impératrice Judith et son fils Charles restèrent à Poitiers, qui prenait de plus en plus le caractère de capitale de l'Aquitaine et où la sécurité de la famille impériale était garantie par la fidélité du comte Renoul et de l'évêque Ebroïn. Ils s'y trouvaient encore quand ils reçurent l'annonce de la mort de l'empereur, advenue le 20 juin dans une île du Rhin (3). Conformément au partage fait par Louis à Worms, en 839, Charles fut pourvu de la couronne de France. Quanta Lothaire, devenu empereur, il chercha d'abord à ménager les droits de son neveu Pépin, mais celui-ci, sans attendre les négociations qui allaient s'engager et profitant du départ de Charles, vint mettre le siège devant Poitiers oij résidait Judith (4). Le retour du roi le contraignit à s'éloigner,

(i) Mabille, Le royaume d'Aquitaine, pp. 17, 19 et 42.

(2) Le nom de ce comte est écrit en latin laaiôl Ramnulfus (Adémar, p. 182 ;Rédet, Documents pour Saint-Hilaire, p. 9), tantôt Rannulfiis (Chronique de Saint- Mai.jcent, orig-.), Ranidfns (Adémar, p. 142) ou Ranulphus (Chroo. d'Adon, Pertz, Mon. Germ., SS., II, p. 824) et même Ragnulfus (Chron. Norman., Pertz, Mon. Germ., I, p. 534). Q"ant à la forme française que les historiens lui ont donnée jusqu'ici, elle n'est que la reproduction textuelle, sauf la finale, du mot latin ; ainsi Bouchet [Annales d"* Aquitaine) êcv\l Ranulphe, Besly (Hist, des comtes de Poiclou) Ranulif,, Rédet {Documents pour Saint-Hilaire, I, p. 9) Rainulfe. Cette façon de s'exprimer nous paraît choquante, et de même que les noms d'Arnul/us et de Radulfus, si communs à l'époque où vivait le comte RamnidJus,sonl fort justement traduits chez nos historiens par ceux d'Arnoul et de Raoul, nous croyons devoir, par analo2,ie, attribuer au comte de Poitou celui de Renoul, lequel existe du reste dans l'onomastique française du Moyen-Age, et parliculièrement en Poitou. En Limousin Rannulfiis a donné Rannols et Radulfus, Raols (Duplès-Ao^ier, Chron. de Saint-Marlitd de Limoges) .

(3) Aun. de Saint- Berlin, pp. 42 et 43.

(4) Pertz, Mon. Germ., SS.', II, p. (556, Nithardi hist.

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mais pour continuer dans tous les coins de l'Aquilaine celle lulle intei'iïiinable qui ne devail finir qu'à sa inorl el qui, au fond, puisait sa force dans l'hoslilitô de race existant enire hommes du Nord et hommes du Midi ; le Poitou, pays frontière, devenait forcément l'objet des premières convoitises des antagonistes.

Les intrigues de Lothaire ne lardèrent pas à amener une silua- • lion excessivement grave. S'appuyant sur Pépin, il engagea contre ses deux frères, Louis et Charles, une lutte d'abord sourde, qui finit par une prise d'armes formidable. Judith ayant amené à son fils les conlingenls de l'Aquitaine du Nord, Pépin ayant avec ses Méridionaux rejoint Lothaire, les deux armées se rencontré- ^ renl à Fontenoy {Fon(cmetwn), le^D-juillet 841 ; ce fut la bataille '-''■''^ la plus meurtrière de ces luttes fratricides. La noblesse franque , JV^ y fut décimée, el parmi les chefs qui succombèi'enl se trouva Kicuin, comte de Nantes. Il y eut deux prétendants à sa succession : Rainaud, comte d'Herbauge, et Lambert, comte des JVIarches de Bretagne, qui, l'un et l'autre, avaient vaillamment combattu à Fontenoy. Charles donna la préférence à Rainaud; Lambert en conçut un profond ressentiment el se relira auprès de Nominoé, le prince de Bretagne. C'était un acte de félonie, car Nominoé était en tulle avec le roi de France. Celui-ci, débarrassé momentanément de Pépin, envoya contre les Bretons une armée qu'il plaça sous les ordres du comte d'Herbauge. Bainaud atteignit ses adversaires au passage de la Vilaine, à Missac, et les mil en déroute. Il se reposait de son succès à Blain, lorsqu'à son tour il fut surpris par son ennemi Lambert, le 23 juin 843, et fut tué dans l'action (1).

Toutefois Lambert ne s'était pas borné à se mettre au service de Nominoé ; il n'avait pas, en outre, hésité à recourir, pour satisfaire son ambition, à l'aide d'auxiliaires que son devoir était de combattre, et à leur livrer en proie le pays dont il n'avait pu jusqu'alors être le maître. A la suite de leur défaite d'IIer, les Normands étaient restés huit ans sans revenir dans ces régions, mais, à l'appel de Lambert, une flotte de 67 navires, commandés par Bjœrn Côle-de-fer, apparut au mois de juin sur les côtes de

(i) Chrnn. de Nanles, éd. Merlet, p. 8; Marchegay, Chrun. des églises d'Anjou p. luQ, Sainl-Serge.

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Bretagne. Elle s'arrêta quelques jours au bourg de Batz, puis, franchissant l'embouchure de la Loire, elle remonta jusqu'à Nantes oii elle parvint le 24 juin. La ville était complèlemenl dégarnie de troupes; la veille, le comte Rainaud avait succombé; les émissaires de Lambert favorisèrent la surprise des Normands, qui pénétrèrent dans la cité à l'heure oîi l'évêque Gohard célébrait la messe en l'honneur de la fête de saint Jean-Baptiste. L'évêque fut tué à l'autel; la foule qui se pressait dans la cathédrale fut en partie massacrée ; la ville fut atrocement pillée et sur beaucoup de points incendiée. Dès la nuit suivante, les pirates remontèrent sur leurs navires et redescendirent le fleuve, pour aller s'installer dans l'île d'Her, qui devenait leur quartier général. Outre le butin considérable qu'ils avaient recueilli, ils emmenaient avec eux la plupart des hommes marquants atin de les rançonner; mais, quand il fut question de procéder au partage, l'accord cessa de régner entre les vainqueurs; des luttes éclatèrent et enfin, un beau jour, le parti le plus faible, sans s'attarder plus longtemps, remonta sur ses navires et s'en fut, pendant que la saison était encore favorable, ravager les côtes de l'Aquitaine du Sud; profitant de ces dissensions, une partie des prisonniers faits à Nantes put s'évader et rentra dans cette ville le 30 septembre (1).

Au mois d'août, Charles le Chauve avait fait avec ses frères un nouveau partage de la monarchie franque ; l'Aquitaine et les pays du Midi étant maintenus dans son lot, il reprit sans tarder sa lutte contre Pépin. Au printemps de 844, il se dirigea sur Toulouse, où le fils du comte Bernard, qu'il avait récemment fait mettre à mort, s'était d claré pour son adversaire ; mais le siège traîna en longueur et Charles, voyant qu'il ne pouvait venir, avec ses seules forces, à bout de la résistance de la ville, donna l'ordre à l'archi-chapelain de son palais, l'évêque de Poitiers Ébroïn, de venir le rejoindre avec de puissants renforts. Pépin, avec cette rapidité de décision dont il fit preuve dans beaucoup de circonstances, se porta devant l'armée de secours et la surprit aux envi-

(i) La chronique d'Adéniar donne à ceUe troupe de Normands le nom de a Wcfaldingi». Chron. d'Adémar, p. i33; Marchegay, Chroit. des égl. d'Anjou, p. i3o, Saint-Serge; Chron. de .Yu/itcx, p. i5.

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rons d'Angoulêmo,le 7 juin. Un grand nombre de personnages de marque pc'rirenl dans l'aclion, beaucoup furent faits prisonniers, et entre autres Ébroïn (1),

La défaite de ses auxiliaires contraignit le roi de France à lever le siège de Toulouse, mais ce fut pour se retourner contre son autre ennemi, Nominoé. Le ducde Bretagne avait toujours pour allié Lamberl,qui,grâceà son odieuse trahison, était en possession du comté de Nantes. Ce dernier, poursuivant ses avantages, avait tourné ses armes conlrc le fils de son prédécesseur, Hervé, qui avait à tout le moins pu conserver jusque-là le comté d'Herbauge; avec l'aide de Bernard, le frère de Tancien comte de Poitiers (2), qui n'avait cessé de résider dans ce pays, Hervé lutta vaillamment, mais leurs troupes furent défaites et tous deux succombèrent dans un combat, en cette année 844 (3).

(i) Ann. de Sainl-Bertin, p. 58; Pertz, Mon. Germ., SS., H, p. 36/), Fuldenses annales.

(2) La chronique d'Adémar (p. i33) l'appelie Cornes Pictavinns, mais cette dernière qualification doit s'entendre en ce sens qu'il était oripj'inaire du Poitou ou appartenait à la famille des précédents comtes de ce pays, et nullement signifier qu'il tenait alors le comté de Poitou, lequel était entre les mains de Renoul 1.

(3) Chron. d'Adémar, p. i33 ; De Certain, Les miracles de saint Benoit, p. 71. La chronique de Nantes passe ces faits sous silence et tout au contraire rapporte qu'après la mort de Rainaud, qu'elle qualifie de duc d'Aquitaine, Charles le Chauve confia la défense du pays à un autre duc nommé Bégon. Celui-ci aurait aussitôt essayé de reprendre les anciennes possessions de Rainaud sur des fidèles de Lamhert entre qui ce dernier les aurait partagées, à savoir le pays d'Herhauge, qu'il aurait attrihué à Gunfroy, son neveu, celui de Mauge donné à Rainicr et celui de Tilf'auge à Girard. Bégon aurait été tué au moment où, après une expédition fructueuse, il repassait les gués du Blaison et inhumé à Saint-Georges de .Monlaigu (Dnreniini). L'édileur de celle chronique, iM.Merlet, place ces faits dans les derniers mois de l'année %t\'6[Chron. de Nantes, \i. 24), par suite, peu après la mort de Rainaud. Ce récit du chroniqueur nous parait suspect et doit rapj)or(cr des faits posicrieurs ou controuvés. Nulle part ailleurs il n'est question des quatre personnages qui y jouent un rôle si important : Bégon, Gunfroy, Rainier et Girard; de plus, si on acceptait ces dires, ni Hervé ni Rainon, désignés comme comtes d'Herbauge en 8^4 et en 85?. par des auteurs dignes de foi, n'auraient pu posséder ce comté. Nous croyons, pour notre part, à une erreur occasionnée par un récit légendaire, recueilli sur place par l'auteur de la chronique. La désignation du Blaison, ruisseau de huit kilomètres de parcours, est bien précise pour avoir été imaginée par lui; or, tout nous porte à croire que c'est sur les bords de ce petit cours d'eau qu'Hervé et Bernard ont i)erdu la vie. En effet, si nous rapprochons ce texte de celui des annales deSainl-Berlin, on voit que celles-ci disent qu'en 8.V1 Lambert, ami des Bretons, surprit certains marquis de Charles le Chauve au pont de la Maine [Mednanœ) et que ces derniers périrent dans l'afTaire {Ann.de 6'«//;/-//tv7/«, p. 58). On a toujours considéré que ce nom ùe M eduana s'.ippliijiiait à la Mayenne et l'on a cru que les adversaires de Lambert étaient des marquis commandant les marches de Bretagne cL d'Anjou. Or, le Blaison est uu atlluent de la Maine [Meduana), rivière du Bas-Puitou, autrement dit, du pays d'Herbauge et, près du confluent des deux cours d'eau, à un peu plus d'un kilomètre

RENOUL ig

Ne pouvant venir par les armes à bout de Pépin, qui trouvait toujours de nouvelles ressources dans les populations du Midi, Charles se résolut à traiter avec lui aux meilleures conditions possibles. Il avait d'abord essayé de le faire comparaître à la diète de Thionville, oii les trois fils de Louis le Débonnaire auraient pu régler les questions pendantes entre eux, mais Pépin s'y refusa; le roi de France se décida alors à s'aboucher directement avec lui et lui assigna en 845 un rendez-vous sur les limites de la France et de l'Aquitaine, dans l'abbaye de Fleury, autrement Saint-Benoît-sur-Loire. Comme ni l'un ni l'autre des contractants n'avait la ferme intention de remplir ses engagements, ils se montrèrent assez faciles sur les conditions de l'accorda établir entre eux. Pépin sembla le plus favorisé, car Charles le reconnaissait comme roi d'Aquitaine, mais, en retour, il se plaçait dans la vassalité de son oncle, lui prêtait serment de fidélité et renonçait en sa faveur à toutes prétentions sur les comtés de Poitou, de Saintonge et d'Angoumois(l). Par le fait de cette réserve, Charles le Chauve témoignait une fois de plus de sa prédilection justifiée pour les contrées où il avait vécu enfant et où il comptait de nombreux fidèles, prêts à lui donner tout leur appui en cas de nouvelles guerres faciles à prévoir. Il tenait aussi à ne pas se priver d'une source considérable de ses revenus.

En Poitou se trouvait alors le principal atelier monétaire du royaume, atelier qui s'alimentait sur place par le produit de la seule mine d'argent qui fût peut-être ouverte en France. Les rois mérovingiens et sans doute les Gallo-Romains avaient exploité les filons de plomb qui se rencontraient sur le territoire de Melle !

l'un de l'autre, une ancienne voie traversait la Maine sur un pont et le Blaison à ^ué quand il avait de l'eau, car pendant l'été il est à sec. L'affaire où ont péri les deux comtes peut donc indifféremment porter le nom de la Maine ou du Blaison, mais le récit des annales de Saint-Bertin appartient à l'histoire tandis que, dans la chronique de Nantes, ce n'est qu'une légende.

(i) Ami. de Saint-Dertin, p. G2. Réginon, dans sa chronique (Pertz, Mon. Gerni., SS.,\,Y>. 578), donne à Renoul, au niomentde sa mort, la qualité de duc d'Aquitaine, dux Aquitaniœ. Dom Vaissete et les auteurs de 1'^/^ de vérifier les rfo/es, partant de ce dire, ont prétendu qu'un des effets du traité de Flcury-sur-I.oire avait clé de partager l'Aquitaine en deux duchés, celui de Toulouse et celui de Poitiers; M. Mabiile {Le royniune d'Aquitaine^ p. 42) déclare que cette opinion est erronée et que Renoul n'a jamais exercé aucune autorité sur les cités de Saintes et d'Augoulème, qui avaient pareillement, à celte époque, chacune un comte à leur tète.

ao LES COMTES UE POITOU

toutefois il ne semble pas que l'argent contenu dans ce minerai en ait été extrait avant Charlemagne. Les procédés nécessaires pour arriver à ce résultat furent mis en œuvre par des ouvriers habiles, amenés par l'empereur de l'Italie oii les traditions de la science romaine avaient le mieux survécu (1).

Les pièces de Louis le Débonnaire et de Chdrles le Chauve frappées à Melle portaient à leur revers le nom de leur lieu de fabrication, Metallvm, nom qui devint rapidement célèbre, car, par l'effet d'un jeu de mot bien naturel, il emportait avec lui une signification précise, celle d'être la ville du métal, la ville de l'argent (2).

Pépin, qui, dans l'adversité, témoignait de qualités guerrières exceptionnelles, se montrait dans la prospérité d'une indolence extrême et, livré aux plaisirs, négligeait complètement les affaires publiques. Il tenait du reste assez pende compte delà convention passée avec Charles; il venait fréquemment jouir en Poitou des agréments de la chasse et au mois de mars 848, se trouvant non loin de Saint-Maixent, il ne trouva rien mieux que d'aller passer les fêtes de Pâques dans ce monastère où il fut traité en roi ; aussi en retour confîrma-t-il les immunités de l'établissement (3).

Pour le commun de ses anciens sujets il était toujours le roi légal; il circulait des pièces de monnaies frappées à Poitiers et à Melle au nom de Pépin, roi des Aquitains^ et les populations ne voyaient pas encore très bien comment il pouvait avoir cessé d'être leur chef. Elles restaient dans le doute et leur irrésolution a été on nepeut mieux établie par un scribe de l'abbaye de Noaillé qui, ayant à dater une charte du mois de décembre 848, s'exprimait ainsi : « Fait l'an neuf« après la mort de l'empereur Louis ». De Charles le Chauve et de Pépin, il n'est pas question (4). Charles, de son côté, usait de la suprématie qui lui avait été reconnue pour agir en roi dans les états de son neveu . C'est ainsi que de Poitiers,

(i) Lecointre-Dupont, Essai sur les monnaies frappées en Poitou, pp. 07 et OG ; A. Richard, Observations sur les mines d'argent et Vatelier monétaire de Melle.

(2) Les textes primitifs delà chronique de Saint-Bertin donnenlà cette localité tantôt le nom de Metullum, tantôt celui de Metalluni; celle dernière forme est celle que l'on rencontre sur les beaux deniers de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve.

(3) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 8.

(4) « Data in anno viiii in mense decèbr. post obitum dorani Hludovvici impr. » Archives de la Vienne, origin., Noaillé, no 6.

OÙ il résidait le 1®"" mars 848, il s'était rendu à Limoges où, dans le courant du mois, il tint un plaid solennel durant lequel les chanoines de Saint-Martial obtinrent de lui l'autorisation de prendre l'habit monacal (1).

D'autre part les Normands ne restaient pas inactifs et leurs attaques soudaines ne cessaient d'entretenir la terreur dans le pays. Cette même année 848 une de leurs bandes remonta la Sbvre Niortaise aussi loin que la rivière put porter leurs bateaux, se lança à travers les terres sur Melle, dont le renom devait hanter depuis longtemps leur imagination de pillards, et détruisit son atelier (2). Le succès les enhardit et ils revinrent en 852 ; le comte de Poitiers et Rainon, le nouveau comte d'Herbauge, qui n'avaient pu empêcher leur débarquement, se mirent à leur poursuite et les atteignirent le 4 novembre au moment où ils arrivaient à Oriliac, lieu de stationnement de leurs bateaux. La lutte fut très vive, mais il est à croire qu'.elle resta indécise, les chroniqueurs qui ont rapporté ce fait variant sur son issue (3). Cequi incite à penser que le combat de Drillac n'avait pas été trop défavorable aux gens du Nord, c'est qu'au mois de mai 853 ils brûlèrent Luçon(4) et qu'en 855 ils tentèrent une nouvelle expédition qui les éloignait encore plus que la pointe sur Melle de leur lieu de débarquement. Une marche rapide les amena à Poi^ tiers qu'ils comptaient enlever par surprise, mais ils se heurtèrent à une résistance inattendue ; ils y rencontrèrent Charles, fils de Charles le Chauve, qui venait de se faire sacrer roi d'Aquitaine '

à Limoges; l'armée du prince arrêta les pirates à un mille de la ville et leur infligea une défaite complète ; trois cents seulement /

échappèrent au désastre (5).

Malheureusement pour eux la situation était pour le moment changée en Aquitaine. La lutte entre Pépin et Charles le Chauve avait recommencé promptement, ainsi qu'il fallait s'y attendre,

(i) Chrnn. (VAdéinnr, p. 34-

(2) Ann. de Saint-/ier(in,p. C8,

(3) Chron. d'Adémar, p. i35 ; Pertz, ^fon. Germ., SS., II, p. 253, Chron. Aquit.; Chronicon Engolismcnsc, éd. Castaii^ne, p. 0. La villa lirilincns doit être identifiée soit avec Briliac sur la Vendée, soit avec le port de Brcuillac sur la Sèvre.

(Zi) Pertz, Mon. demi., SS., II, p. 253, Chron. Aquit. (5) Ann. de Saint-Berlin, p. 88.

dès 849 (1), et s'était continuée pendant quelques années avec des péripéties diverses jusqu'au jour où Pépin, arrêté par son allié le duc de Gascogne, Sanclie, qu'il avait gravement offensé, fut par lui livré au roi de France, en septembre 852, et renfermé dans l'abbaye de Saint-Médard de Soissons (2).

Pendant les années qui précédèrent on constate fréquemment la présence de Charles en Poitou, oij il hivernait même généralement pendant qu'il soutenait contre les Bretons une lutte qui se termina à l'avantage de ces derniers. En 851, Erispoé, fils de Nominoé, était venu à Angers oii il avait reconnu la suzeraineté du roi de France, mais en retour il s'était fait attribuer les pays de Rennes, de Nantes et de Raiz, avec le droit de porter des insignes royaux. L'abandon du pays de Raiz est le premier démembrement que le Poitou ait eu à subir.

Devenu maître de l'Aquitaine toute entière, Charles le Chauve se montra très dur dans la répression, aussi les partisans de Pépin aux abois se tournèrent-ils vers le roi de Ravière et lui demandèrent-ils pour roi son fils Louis. Celui-ci arriva de Germanie avec des troupes qui se comportèrent plutôt en conquérantes qu'en alliées. Charles le Chauve profita du peu de sympathie que rencontrait son neveu, pour obtenir du roi de Bavière qu'il rappelât son fils, mais au même moment, en 854, Pépin s'échappait de sa prison et retrouvait ses anciens partisans (3). Pour parer à cette nouvelle difficulté et donner, au moins en apparence, satisfaction aux sentiments d'indépendance des Aquitains qui, depuis qu'il était devenu roi de France, semblaient n'être plus que des sujets de ce royaume, il renonça au titre de roi d'Aquitaine, qu'il n'avait cessé de porter jusqu'à ce jour et, dans une .diète spéciale, tenue à Limoges au milieu d'octobre 855, il fit élire roi son fils Charles ; en outre, il reconstitua en sa faveur l'ancien royaume d'Aqui-

(i) Pertz, Mon. Germ., SS., II, p. 195, Annales Lobienses.

(2) Vev{z,iMon.Germ.^SS.,\\,^ 253, Ghron. Aquit. ; Ann. de Sain/.-Bertin,p. "jç). D'après un diplôme, dont l'aullienticilé est aujourd'hui conleslée, Charles le Chauve se serait trouvé, le 8 juin 8^9, au Vieux-Poitiers, où il aurait donné à l'abbaye de Sainl- Florent-le-Viell les privilèges excessifs qui faisaient une sorte de petit diocèse du territoire soutiiis à ce monastère. (Voy. Port, Dictionnaire de Maine-et-Loire, Saint- Florenl-le-Vieil, III, p. 306- Giry. Étude critique de quelques documents angevins (le l'époque carolingienne, dans Mé/n. de l'Acad, des Inscript, et Belles-Lettres , XXXVI, 26 part., pp. 232-243.

(3] Ann. de Saint-Berlin, pp. 84 et 85.

taine en lui rendant les comtés de Poitiers, d'Angoiilôme et de Saintes, qu'il en avait jadis détachés (1). C'est en revenant de Limoges, oîi il avait été sacré roi, que le jeune prince, passant à Poitiers, se trouva au moment propice pour infliger aux Normands la dure leçon à laquelle ils étaient loin de s'attendre.

Cependant l'armée de Charles n'agissait pas autrement que celle de Louis de Bavière : « Elle marquait son séjour par les dévastations, les incendies, l'enlèvement de captifs; les églises, les autels sacrés n'étaient même pas à l'abri de la cupidité et de l'audace de cette tourbe (2). » Les années qui suivirent furent le comble du désarroi, les Aquitains se montrant dans toute leur inconstance, appelant ou rejetant suivant leur fantaisie Charles ou Pépin, en un mot, comme le dit énergiqueraent le chroniqueur, les méprisant tour à tour(3). Des luttes intestines locales se produisirent en outre pendant ces temps si troublés et il est à croire que c'est à l'occasion de l'une d'elles que, le 18 avril 858, Ébroïn, l'évêque de Poitiers, fut tué dans sa ville épiscopale [\). L'année précédente, celle-ci avait été dévastée par les pirates danois qui, associés avec Pépin, avaient ravagé beaucoup de lieux en Aquitaine. En 858, le jeune Charles et Pépin s'étant réconciliés, sans doute par crainte de Louis le Germanique, furent au mois de juillet trouver Charles le Chauve qui se tenait dans l'île d'Oissel, à l'embouchure de la Seine ; le roi fit une sorte de partage entre son fils et son neveu et donna à ce dernier des comtés et des monastères en Aquitaine, mais ce don éventuel ne fut pas tenu, car, en 859, Pépin, abandonné par les Aquitains, se retira auprès du comte d'Anjou et des Bretons hostiles au roi de France. Ce fut pour peu de temps. Bobert le Fort et Salomon ayant successivement fait leur paix avecCharles^ l'ex-roi d'Aquitaine rentra dans

(i) Ann. (/e Saint-Jiertin, p. 87; Perlz, Afon. Germ., SS., II, p. 25i. Annales Leinovicenses. Adéinar de Cliabannes (p. i3G) dit à tort que c'est Cliarles le Chauve qui fut sacré roi à Limoges en 855: ce fait se rapporte à son fils nommé aussi Charles.

(2) Ann. de Sainl-lieiiin, p. 84.

(3).l/i«. de Sainf-Iierlin, p. 88.

(4) L'inscription tumulaire du puissant prélat, qui était en même temps ahbé de SaiiU-IIilairc de Poitiers et de Saint-Germain de Paris, dit expressément qu'il fui victime des habitants de Poitiers :

Triste vix uiKiuani potcrit deponore crimen Piclavic mngiii prcsiilis interitu.

(Bouchel, Les Annales d'Aqn Haine, Poi[kTs,\ï)5-],[ol.5Q\°; ]ies\y, Êresqnes de Poicliers, pp. 21 et22. La dalede858esl fournie par le continuateur d'Aimoin(l,v,chap. 20).

2/j LES COMTES DE POITOU

ce pays pour y fomenter une guerre de partisans. Il alla même plus loin : prenant exemple sur ce qu'avait fait Lambert de Nantes, vingt ans auparavant, il s'adressa à des bandes normandes que le duc de Bretagne avait prises pour auxiliaires et qui se trouvaient alors sans emploi; à leur tête il s'attaqua aux pays soumis à Charles, et particulièrement au Poitou, où il n'avait jamais pu faire une installation durable (1).

Au commencement d'octobre 863, les Normands se trouvaient dans l'Angoumois. Le comte Turpion, qui voulut les arrêter, fut blessé dans un sanglant combat le 4 de ce mois et mourut peu après; il ne laissait pas d'enfants et son comté passa à son frère Emenon, l'ancien comte de Poitou dépossédé par Louis le Débonnaire (2). Il importe d'insister sur ce fait qui témoigne que l'idée de la perpétuité des charges et par suite de leur hérédité au sein de quelques grandes familles entrait tout à fait dans les mœurs; les cas en deviendront par la suite de plus en plus fréquents.

De l'Angoumois, une petite armée se porta sur Poitiers ; les faubourgs de la ville furent brûlés, les églises de Saint-Hilaire et de Sainte-Radegonde furent réduites en cendres. Les défenseurs de tacite, craignant de ne pouvoir longtemps résister, offrirent de se racheter, ce qui fut accepté. Les Normands s'éloignèrent pour continuer ailleurs leurs ravages et poussèrent même jusqu'en Auvergne où ils tuèrent le comte Etienne (3).

Les pirates avaient trouvé tant de facilité pour leurs expéditions les années précédentes que leur retour ne pouvait se faire atten' dre. En effet, ils reparurent en Poitou en 865. Ils venaient de ravager lesbords de la Loire jusqu'à Orléans; prenant la voie de terre, ils marchèrent sur Poitiers, surprirent la ville et l'incendièrent.

C'était alors la cité la plus opulente de l'Aquitaine (i) que ni ses épais murs romains, ni les profonds fossés de son enceinte ne purent sauver du désastre (5). Ce fut le dernier coup. Le pays

(i) Ann. de Saint-Bertin, pp. 90, 96, 99, 128.

(2) Chron. d'Adéinar^ p. t3G; Chron. Engolifunense, p. 6.

(3) Ann. de Saint-Bertin, p. 127; Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 867, Saint-Maixent.

(4) Ann. de Saint-Bertin, p. 149; Pertz, Mon. Germ., SS., 1, 534, Chron. Normann. (ô) « Pictavis fœcunJissima quondam urbs Aquilani;B » (De Ceriam, Miracles de

saint Binoil, p. 78); « Pictavis populosa civitas » (Ermenlarius, Acta sanct. ord. S. Bened., IV, p. 548).

était totalement dévasté; toutes les abbayes étaient en ruines ; une seule subsistait, Saint-Savin, qui servait alors de refuge aux religieux de plusieurs monastères, échappés de leurs demeures avec les restes de leurs saints patrons et qui attendaient, sous la protection de solides fortifications, le moment propice pour se diriger vers des lieux où il? pourraient vivre en sécurité (1).

Pépin guidait dès lors les pirates normands et c'est assurément dans sa présence et dans celle des Aquitains qui suivaient encore sa destinée, qu'ils trouvèrent la confiance nécessaire pour se hasarder aussi loin de leurs navires, leurs vraies bases d'opération.

Le comte Renoul, voyant que par la force il ne pouvait venir à bout d'un ennemi si persévérant, eut recours à la ruse, It proposa <à Pépin une entrevue ; celui-ci s'y étant rendu insuffisamment accompagné, le comte s'empara de sa personne et s'empressa de le remettre entre les mains de Charles le Chauve. Le malheureux prince, amené au plaid de Pistres, qui se tint le 1" juillet 86 i, fut tonsuré et enfermé dans labbaye de Sentis, d'où il ne devait plus sortir. Sa mort, arrivée le 29 septembre 866, délivra bientôt le roi de France de son implacable adversaire (2).

Lors de la prise de Poitiers, Renoul ne se trouvait pas dans celte ville. Les incursions des Normands étaient si soudaines que lorsque les comtes, n'ayant pas de milice permanente à leur disposition, avaient fini de rassembler leurs troupes pour aller à la rencontre des envahisseurs, ceux-ci avaient déjà disparu . Le comte de Poitiers ne redoutait pas de lutter contre eux, aussi, l'année suivante, accueillit-il avec empressement la demande que lui adressa Robert le Fort, comted'Anjou et deTouraino, d'unirleurs forces contre les pirates qui avaient formé le projet de ravager à nouveau la région de la Loire.

Les deux comtes étaient liés d'amitié. Deux ans auparavant ils avaient échappé ensemble à un danger commun, lîernard, fils de Dodane, comte d'Auvergne, avait assisté comme eux à la diète de

(i) Marchegaj, Chron. des égl. d'Anjou^ p. Syi.Saint-.Maixent.

(2) .1/;/?. de Saint-Bertin, p! 187 ; Pcrtz, Mnn. Germ., SS., II, p. 32'!, Chron. Adonis coiUimialio : Biluze, C'ipiUilarin, If, col. 820, Consilium Hincmari arcliicpiscopi de pœnitentia Pippini juniori.s.

Pislres, el bien qu'il eùl él6 rccemmenl, de la pai-t de Charles le Chauve, l'objel de grandes faveurs, il ne songeait qu'à tirer vengeance de la mort de son père et de son frère, jadis ordonnées par le roi ; son but était, selon les uns, de tuer Charles, selon les autres, de massacrer Hobert et Renoul,les principaux conseillers du prince et ennemis de sa famille. 11 s'était embusqué dans une forêt sur leur passage, mais le roi, averti à temps, envoya des troupes pour s'emparer du traître et c'est seulement par une fuite rapide que Bernard échappa à la peine qu'il avait encourue (1).

La troupe de Normands que les deux comtes avaient en vue d'atteindre était peu nombreuse ; elle ne comptait que quatre cents hommes, mais tous cavaliers, et elle avait à sa têle Hastings, le plus redoutable de leurs chefs. Il avait pénétré en Anjou, envahi et pillé le Maine; il revenait en suivant les bords de la Sartlie, quand il appritque la retraite lui étailcoupée; incapable de résister en rase campagne à l'armée des confédérés, il s'enferma dans l'église de Brissarthe qui, construite en pierre, faisait pour lui l'office d'une vérilable forteresse. La famine l'aurait sûrement contraint de se rendre, une imprudence de Robert le sauva. Sur le soir, les Normands ayant tenté une sortie, le comte d'Anjou se laissa entraîner à les poursuivre, sans armes défensives, jusqu'au seuil de l'édifice qui leur servait d'asile. Il y fut tué et même ils s'emparèrent de son corps. Renoul,qui assistait de loin à l'affaire, fut presque au même instant frappé d'une flèche partie d'une des fenêlres de l'église (2 juillet 8G6).Ces catastrophes successives jetèrent un grand trouble dans les rangs des assiégeants qui se retirèrent aussitôt; de leur côté, les Normands, se voyant délivrés, se dirigèrent en toute hâte vers leurs bateaux ; Renoul succomba à sa blessure trois jours après (2).

En récompense des grands services qu'il avait rendus au roi de France, spécialement en lui livrant Pépin, le comte de Poitou s'était fait concéder de nombreux bénéfices et particulièrement

(i) Ann.de Sainl-Bertin, p. i38,

(2) Ann. de Saint-Berlin, p. iSg; Perlz, Mon. Gevm., SS., I, p. 678, Regino- Dis chroD.

l'abbaye de Saint-IIilaire de Poitiers (I). Lorsqu'il succomba à Brissarlhe, il était donc, comme disent les chroniqueurs, pourvu de richesses et d'honneurs ; tel était pareillement le cas de Robert ; aussi certains esprits, mus par des considérations particulières, s'obstinèrent-ils à voir dans la mort si dramatique des deux comtes un jugement de Dieu qui les punissait de s'être approprié des biens d'église (2).

Renoul avait en outre accru sa puissance territoriale en raltachantau Poitou le comté d'Herbauge qui en était distrait depuis vingt-cinq ans environ. Après le combat de 852, le comte d'Herbauge, Rainon, qui devait avoir certains liens de parenté avec son prédécesseur Hervé, mais qui était sûrement parent de Renoul, disparaît de la scène politique ; son comté passa au comte de Poitou, qui lui succéda en vertu de ce droit héréditaire à la possession des bénéfices dont on a vu précédemment l'application en Angoumois (3). Toutefois, il ne semble pas que le pays de Raiz, que les Bretons avaient certainement occupé et que Charles le Chauve leur avait abandonné par le traité d'Angers, ail fait en même temps retour au Poitou dont il cessa désormais de faire partie.

Renoji^l avait épousé vers 845 une fille de Rorgon, comte du Main(^(4). On peut croire que l'évêque de Poitiers, Ébroïn, qui partageait avec Renoul la confiance du roi de France, ne fut pas

(i) M. Mabllle a aUribtié aussi à Renoul la possession de l'abbaye de Saint-Sauveur de Cliarroux et rapporte qu'après sa mort elle passa à Frotier, arcbcvcijuc de Bordeaux. Ma'g'rc nos recherches nous n'avons pu découvrir le texte dans lequel cet érudit a pris cette information, mais comme nous le savons très bien rensci^'nc nous croyons devoir citer son dire, bien ([u'il ne nous ait pas été possible de le contrôler. saj^àT^

(2) Ann. (le Saint-Be/iin, p. i5ç). Renoul dut être pourvu de SaintHilaire après rla mort de l'cvèque Ebroïn, en 858. En tous cas, il en clait possesseur en 802.Le 9 mai / ' y. de celle année, Charles le Chauve confirma par un diplôme un écbangeJe domaines i^ ^ ~ situés dans la vigueric de Civaux, passé entre Renoul, qualifié d'homme illustre et // C q vénérable, « vir venerabilis Ramnultus comes, illuster comcs Ramnulfus » agissant

en qualité d'abbé de Saint-IIilaire, et Garnicr, prêtre de l'église cathédrale de Poitiers (Rédet, Doc. pour Sainl-Hilaire, I, p. 9).

(3) Adémar, dans sa chronique (p. kî'j), présente Rainon comme le cousin de Renoul « cousanguineus suus » ; la chronique d'Aquitaine (Pcrtz, Mon. Genn., SS., II, 253) le désigne seulement comme son parent» propiuquus cjus ». On ne sait par suite de (]iiellcs circonstances il avait succédé à Hervé, ce dernier élant rainé de plusieurs frères qui auraient dû posséder après lui le comté d'Herbauge (De Certain, Miracles de sainf Benoit, p. 71).

(4) Celte alliance ne peut guère être présentée que sous une forme dubitative. Elle a pour elle un texte d'Abbon {Rec. des hist. de France, VllI, p. 5, vers 68), où il

iM^.

étranger à ce mariage; parent du comte du Maine, dont un des '^-'^^^^^ fils, Gozlin, vint recevoir à Poitiers, en 845, l'ordre de prêtrise, il devait avoir le désir naturel de resserrer les liens qu'avait fait naître entre lui et le comte de Poilou la mission dont ils étaient chargés (1). De cette union étaient issus trois fils : Rcnoul II, qui fut comte de Poitou après son père, Gauzbert et Eble.

V— RENOULII

Au moment de la mort de Renoul I ses enfants étaient encore jeunes, aussi Charles le Chauve, appliquant à leur égard les errements de sapolilique habituelle, s'erapressa-t-il de mettre la main sur les bénéfices dont jouissait leur père et d'en disposer en faveur d'autres fidèles qui attendaient impatiemment que leur lour arrivât d'avoir part aux largesses royales. Dans celte distribution de « bienfaits », le Poilou fut toutefois excepté et mis en quelque sorte sous séquestre, soit que le prince s'en soil réservé les revenus, soit qu'il les ait affectés à l'entretien du nouveau roi qu'il venait de donner à l'Aquitaine.

Charles, le fils aîné du roi de France, qui portait celte qualification royale lors de la mort de Henoul, ayant succombé peu après à Buzançais, le 29 septembre 806, fut promptement remplacé, car il entrait dans les conceptions administratives de Charles le Chauve d'avoir un roi à la lôte de l'Aquitaine, ne fûtce qu'à titre nominal. Dans ce but, il donna rendez-vous aux

est dit qu'Eble, abbé de Saint-Denis, était le neveu de Gozlin, archevêque de Paris. Or Gozlin était fils du comte du Maine et de sa seconde femme Bilechilde, dont les enfants sont connus. La femme de Renoul, dont le nom ne nous est pas parvenu, pourrait être une fille de Rotrude, la première femme de Rorgon, à laquelle jusqu'alors on n'a donné qu'un fils, Louis, abbé de Saint-Denis et chancelier de France, mort en 867. (Voy. Appendice I, § 2).

(i) La parenté de Rorgon et d'l']broïn est formellement indiquée dans une charte du i^rmars 889 du monastère de Glanfeuil, dont éiait abbé Gausbert, frère du comte du Maine, et où ce dernier avait offert à Dieu son fils Gozlin (Marchegay, Arch. d'Anjou,^. 879, cart. de Saint-Maur) ,

grands du royaume Aquitain sur les bords delà Loire, sans doute à Pouiliy, pour la mi-carême de l'année 8G7et là il leur présenta son (ils Louis pour régner sur eux; en oulre^ il constitua à ce prince une cour, composée de familiers de son [midih^ îninis te î'iaies, lesquels devaient assurer dans tout le pays l'exécution de ses volontés (1). C'est à ces agents que dut être confiée l'administration du Poitou, dont les comtes ne sont mentionnés nulle part pendant une période d(; douze années pour le moins. Il n'est pas hors de propos à ce sujet de remarquer la similitude de la situation des enfants de Robert le Fort et de Henoul. Charles le Chauve dépouilla les uns et les autres successivement de leurs domaines, leur enlevant toute autorité sur ceux qu'il avait bien voulu leur conserver ; par suite le silence se fait pendant toute la vie du roi sur les comtés dont les héritiers des victimes de Brissarthe étaient détenteurs et dont aucun acte ne nous révèle le sort, à savoir sur ceux de Blois et de Nevers,qui faisaient partie de l'hérédité de Robert, et sur celui de Poitou, patrimoine de Renoul (2j.

Les enfants de Renoul furent placés à la cour du roi d'Aquitaine oii ils devaient être retenus dans une demi-captivité, analogue à celle que Louis le Débonnaire avait voulu appliquer en 839 à son petit-fils. Pépin II, qu'il disait vouloir élever près de lui, « ad nutriendum », écrit le chroniqueur (3) ; là ils partageaient le sort de fils de personnages d'un rang élevé qui remplissaient diverses fonctions dans le palais du roi. Parmi ces derniers se trouvait Gailon, fils d'un comte du môme nom, alors décédé. Du consentement de sa mère Ilillrude, ce jeune homme entra dans la communauté des moines de Saiiit-Filbert et leur fit don de nombreux domaines en Poitou, particulièrement du monastère deSaint-Fraigne, oil les religieux, qui n'avaient pas alors de résidence stable, auraient pu s'installer définitivement si la crainte des Normands n'avait pas mis obstacle à ces projets. L'acte consacrant la donation de Gailon fut dressé le 25 août 868 et il le fit signer par ses compagnons, qualifiés, grâce à leur haute si-

(i) Ann.de Saint-Bertin, pp. 109 et i65.

(2) Voy. Perlz, Mon. Germ., I, p. 678, lleginonis chrou., au. 867; Favre, Eudes, comte de Paris, yp. 0, 12, i3.

{'6) Ckron. d'Ademar, p. i32, add.

3o F.ES COMTES DE POITOU

tuation, d'hommes vénérables, « viri venerabiles » ; l'énuméralion de ces témoins comprend quatre comtes : Renoul, Josbert, Hildrad et lîainaiid et un certain nombre de particuliers parmi|lesquels, au premier rang^ on en relève un du nom d'Eble. Les comtes Renaud et Josbert et peut-être Eble sont assurément les enfants de Henoul, attachés comme Gailon^ qui bien que fils de comte ne portait pas ce titre, à la cour du roi d'Aquitaine (1).

La présence de ces jeunes gens auprès du roi explique comment, à défaut d'autre cause, ils ne pouvaient participer à l'admi- . nistratiori du comté de Poitou non plus qu'à sa défense, quand sa sécurité était menacée. C'est ainsi qu'à la fin de cette année 868, les Normands ayant de nouveau pénétré en Poitou, les habitants du pays les attaquèrent, en tuèrent un grand nombre et mirent le reste en fuite; les vainqueurs firent à celte occasion don à saint Hilaire, sous la protection de qui ils s'étaient placés, de la dîme du butin dont ils s'étaient emparés (2).

Parmi les honneurs possédés par Renoul I et dont ses enfants furent dépouillés, il s'en trouvait un dont on connaît parfaitement le sort, c'est l'abbaye de Sainl-Hilaire. Charles le Chauve en fit cadeau à Acfred, ancien comte de Toulouse, qui lui avait prêté un puissant concours dans sa lutte contre Pépin. Mais Acfred était ambitieux; il obtint encore du roi le comté de Bourges, dont était alors délenteur le comte Gérard, lequel ne voulut naturellement pas se laisser dépouiller. Un lutte, promptement terminée, s'engagea entre les deux comtes; Acfred, ayant été presque aussitôt le début des hostilités cerné par les hommes de Gérard, s'enferma dans la ferté ou maison forte d'une villa oii il s'était retiré ; sur son refus d'en sortir, le feu fut mis à la maison ; chassé par les flammes, le comte chercha à s'évader, mais il fut saisi par ses ennemis qui lui tranchèrent la tête et rejetèrent son corps dans le brasier (3). C'est ainsi que, dans des actions sans intérêt et restées pour la plupart du temps ignorées, périrent tant d'hommes notables de cette époque que l'on voit tout à coup

d) Maître, Ciinauld, son prieuré et ses archives, p. 28.

(2) Ann. de Saint-Berlin, p. i83. L'omission du nom du chef des Poitevins, contrairement à l'habitude des chroniqueurs, indique clairement qu'ils n'avaient pas de comte à leur tête, mais seulement des officiers d'un rang secondaire.

(3) Ann. de Saint-Bertin, p. 171.

HENOllL n 3i

disparaître sans laisser de traces ; leur cupidité, qui ne connaissait aucun frein, les entraînait souvent dans des entreprises insignifiantes oh ils succombaient misérablement.

Pour venger la mort d'Acfred, arrivée au commencement de Tannée 868, Charles le Chauve ravagea le Berry, mais sans résultats pratiques et en fin de compte il se déci da à rentrer en France. 11 se trouvait à Saint-Denis pour le début du carême (1), mais pendant qu'il résidait sur les bords de la Loire, il avait eu le temps de donner l'abbaye de Saint-Hilaire, une seconde fois vavante en si peu de temps, à Frotier, archevêque de Bordeaux (2).

Ce n'est pas seulement du silence des textes au sujet des comtes du Poitou pendant une période de dix années que l'on peut induire la main-mise de Charles le Chauve sur le comté, mainmise qui rentrait parfaitement dans ses façons d'agir^ mais on peut encore tirer quelque enseignement de certains actes du roi (3). C'est ainsi que le 18 mars 868 il restitua à l'église épiscopale de Paris la villa de Naintré sur le Clain, dont elle avait été jadis dépouillée (4). Dans son diplôme il n'indiquepas quels étaient en ce moment les détenteurs du domaine de Naintré, mais on ne saurait douter que c'étaient les comtes de Poitou aux droits de qui Charles s'était suppléé et en vertu desquels il disposait régulièrement de leurs bénéfices.

Quelque temps après, vers 872, on le voit régler, par l'intermédiaire de ses agents directs, les tnissi, les difficultés qu'avait un monastère avec les hommes puissants qui l'avoisinaient. L'abbaye de Charroux se plaignait des empiétements qui étaient commis sur ses biens; pour y mettre ordre, le roi envoya un

(i) La fêle de Pâques étant tombée le i8 avril en cette année 8G8, le carême cornnicn<;a le 3 mars.

(2) Afin, de Saint- Berlin, p. 172.

(3) Bcsiy [llist. des comtes, p. 21), après avoir constaté qu'en aucun livre qui soit digne de foi il n'est fait mention des comtes de Poilou durant vinçt années (le temps de celte obscurité ne dépasse pas réellement dix ou douze années), écrit que « par avanlure » Bernard d'Auvcrf^ne prit la tutelle des enfants de Renoul I, ses neveux. Or, il est démontré que ce Bernard, confondu par l'historien de nos comtes avec le neveu do l'ancien comte de Poilou, Emenon, portant ce même nom de Bernard et désijj^né communément sous l'appellation de Bernard fils de Bilcchilde, était le cousin et non le IVère de Pvcnoul I et qu'aucun texte ne permet de lui attribuer quelque ingérence dans les alTaircs du comté de Poitou (Voy. Ai'rENDicii 1).

(4) Baluze, Capitiil. retjnm Franc, II, append.,col. i485.

comle de son palais, Emenon, assisté d'un subdôlégué nommé Hier, qui devaient juger les instances introduites par les moines et empêcher les usurpations. Dans le même diplôme le roi déclara que des avoués seraient chargés après le départ des 7nissi de défendre au nom de l'autorité royale les droits et les privilèges de l'abbaye (1).

Enfin vers 875 il intervient directement dans les affaires de l'abbaye de Sainte-Croix. Sa fille Holrude avait pris le voile dans ce monastère; or, l'abbesse étant venue à mourir, le choix de la plupart dés religieuses se porta sur la fille du roi, tandis que quelques-unes se prononçaient en faveur de l'une d'entre elles, Odile; le roi écrività Frotier, archevêque de Bordeaux, à Engenoul, évêque de Poitiers, et à l'évoque Erard, d'avoir à se rendre dans l'abbaye, afin d'y présider à une élection régulière. L'archevêque de Reims, Hincmar, adressa en même temps de sages conseils aux religieuses. Le roi disait aux évêques que si toute la communauté ou même seulement une partie, fut-ce même la moindre, était d'accord pour choisir Rotrude, ils devraient l'inslaller en qualité d'abbesse ; si au contraire les religieuses portaient leur voix sur une autre, celle-ci prendrait la direction de la maison jusqu'à ce que le roi eût statué sur le cas; enfin que si Rotrude était élue, Odile retournerait dans le monastère d'oii elle était venue. 11 est à croire que l'influence de la fille du roi prévalut, car elle fut maintenue comme abbesse (2).

Ces quelques faits, auxquels on ne peut opposer de contre-partie, paraissent bien fournir la preuve que jusqu'à sa mon Charles le Chauve ne cessa de posséder le Poitou et de l'administrer comme les autres dépendances du domaine royal proprement dit. 11 avait une politique centralisatrice et il s'efforça de l'appliquer le plus qu'il put, surtout en Aquitaine ; elle était en opposition avec les tendances indépendantes des grands seigneurs, aussi quand il lui fallut recourir à eux fut-il fort embarrassé pour justifier ses actes et les leur faire approuver. C'est pourquoi, à l'assemblée de Kiersy-sur-Oise de 877, oîi tant de questions avaient

{i)D. Fonteneau, IV, pp. 3i et 35.

(2) Mabillon, Annales ord.S. Benedicti,lll, p. 199; Periz, Mon. Ger/n., 5'5'.,XIII,

élé posées par lui aux membres de la dièle, ne fil-il qu'indiquer qu'il y avait lieu de s'occuper de l'Aquilaine, sans proposer de solution à intervenir (1).

Charles le Chauve mourut le 6 octobre 877 ;or,sixmoisétaien^ à peine écoulés que l'on voit les enfants de Renoul I établis en Poitou et y occuper la position à laquelle leur naissance aurait dû, depuis longtemps, leur donner droit. Au mois d'avril 878 le comte Josbert fait abandon à l'église de Saint-Hilaire de Poitiers d'un manse seigneurial situé près de Saintes, dans la villa de Dorocionno, avec les serfs qui y demeuraient. Pour assurer à cet acte toute sa valeur il y apposa sa signature et le fit confirmer par les assistants ; en tête de ceux-ci est le comte Renoul (2).

Bien qu'aucunequalificalion, selon le général usage de ce temps, n'accompagne le nom des deux comtes, on peut dire que Renoul signa l'acte en qualité de comte de Poitiers, titre qu'à partir de cette époque lui donnent les historiens. Quant à Josbert, qui n'élait pas plus que son frère un simple comte palatin, on peut se demander s'il n'administrait pas spécialement la Saintonge oià, depuis la mort du comte Landri, advenue en 866, on ne signale l'existence d'aucun comte, et qui, depuis ce jour, a constamment suivi les destinées du Poitou.

L'avènement de Louis le Bègue marque donc un important changement dans la destinée des enfants de Renoul I, dont la situation, grâce à leur habileté, ne fit désormais que grandir ; ils avaient su profiter des largesses que ce roi avait été contraint de faire pour se recruter des partisans et réduire à néant les deux

(i) L'article 24 du capitulaire est ainsi conçu : De vegno Aquitanico, et ces trois mots, qui ont toute l'apparence d'un titre, ne sont suivis d'aucun texte. La situation en Aquitaine était si tendue (ju'au nionienl de partir pour rexpédiliou dont il ne devait pas revenir, le roi préféra laisser les choses en l'état plutôt que de risquer de porter à son comble, par une solution bàlive, le mauvais vouloir de gens à qui il lui fallait avoir en ce moment recours.

(2) Rédct, Doc. pour Saint-IIiUiire, I, p. 11 . Dans cet acte, le comte Josbert es désigné par le mot latin Gaucbcrtiis tandis (|ue les annales de Saint- Vaast (p. 34.Ô) l'appellent tantôt Golheriiis, tantôt Gocbertus ; ces formes latines ont élé interprétées généralement en fran(;ais par celle de Gauzbert, mais la charte de Cunauld (.Maître, loc. cit., p. 2!S),en désignant le frère de Renoul sous le nom de Josbertus cornes, indique que la lettre G, initiale du nom de Gauzbert, devait être prononcée dans une tonalité adoucie cpii donne Josbert eu franijais ; Besly {f/isl. dei comtes, p. 20) l'appelle encore Gober t.

parlis qui lui opposaient des concurrents au trône de France. Du reste, on ne voit pas les fils de Uenoul I, préoccupés d'assurer leur autorité dans leur comté, prendre part aux mouvements qui marquèrent le court règne de Louis le Bègue. Ce prince paraît même ne s'être mêlé aux affaires du Poitou que dans une seule circonstance, c'est pour reconnaître l'élection d'une nouvelle abbesse de Sainte-Croix, Ava, qui avait succédé à Rolrude, et confirmer les immunités de ce monastère que la présence des princesses de sang royal semblait rattacher plus intimement à la couronne; le diplôme de Louis le Bègue est du 4 juillet 878 (i).

La mort de ce prince, arrivée le 10 avril 879, ne nuisit en rien au comte de Poitiers, et un esprit aussi avisé que le sien ne pouvait que tirer bon parti des difficultés qui se présentaient pour le règlement de la succession à la couronne de France. Louis avait contracté deux unions successives qui toutes deux se réclamaient de la légalité. Vers 862, alors qu'il était en révolte contre son père, il avait épousé Ansgarde, fille du comte Hardouin; mais, quand en 867 Charles le Chauve pardonna à son fils et lui donna le royaume d'Aquitaine, il y mit pour condition qu'il répudierait ^^r'' Ansgarde et prendrait pour femme Adélaïde d'Angleterre; or, le ^, v" pape Jean VIII ne voulut jamais reconnaître la validité de ce second mariage, le premier n'ayant pas été dissous conformément ^ u aux règles de l'Eglise, D'Ansgarde, Louis le Bègue avait eu deux fils, Louis et Carloman,et il laissait Adélaïde enceinte; aussi, de crainte d'un conflit qu'il prévoyait, au moment de sa mort^ le roi désigna-t-il pour son successeur son fils aîné Louis, et lui envoya les ornements royaux. Mais un troisième parti se forma, qui jugea qu'un enfant de quinze ans, tel qu'était Louis III, n'était pas de taille à défendre le royaume contre ses ennemis intérieurs et extérieurs et appela au trône Louis de Germanie. Devant ce péril, les partisans du roi défunt se mirent d'accord, ils écartèrent le nouveau compétiteur en lui abandonnant la Lorraine et pour donner plus de force à la royauté légitime et faire disparaître tout ferment de discorde, ils décidèrent que les deux enfants

(i) Gall. Christ. f II, ioslr., col. 358; D. Funteneau, V, p. 027.

d'Ansgarde jouiraient à litre égal de la royauté. Les jeunes princes furent sacrés par Anségise, archevêque de Sens, au mois de septembre 879 (i). L'action commune des deux jeunes rois se porta donc sur toutes les parties du royaume et les Normands ravageant en ce moment les contrées de la Loire, ils marchèrent contre eux ; le 30 novembre ils les atteignirent sur les rives de la Vienne, les taillèrent en pièces et beaucoup d'entre eux en s'enfuyant périrent dans les eaux de la rivière (2).

Cette victoire délivrait pour quelque temps le Poitou de ces éternels pillards et permettait à l^enoul d'asseoir plus solidement son autorité. On ne saurait dire auquel des deux jeunes rois il s'était plus particulièrement attaché, mais le hasard le plaça bientôt dans la dépendance immédiate de Carloman. En effet, les grands seigneurs trouvant sans doute des inconvénients personnels danscetle possessionindivisedelaroyauté partagèrentle royaume entre les deux princes (3); l'Aquitaine tomba dans le lot de Carloman, dont la présence en Poitou n'a pas été constatée, mais qui, dans ses déplacements fréquents^ apparaît plusieurs fois sur les confins de ce pays, dont il fut à diverses reprises sollicité de s'occuper; ainsi, étant pour lors en Berry, on le voit délivrer le 5 juin 881 un diplôme en faveur des moines deSaint-FIorent alors chassés de leur monastère par les Normands et dans lequel il est dit «que leur pays, dont la vue était autrefoissi belle, ne ressemble « plus qu'à une solitude; que ses anciens colons, aussi bien que « les habitants des bords de la Loire qui ont été contraints d'aban- « donner leurs demeures^ ont perdu tout espoir de retour sur « cette terre, jadis si heureuse » (4). Le 14 juin 882, se trouvant à Z<i/;ci«ct/,sen Anjou, il prend sous sa sauvegarde le monastère de Beaulieu en Limousin (5), et enfin le 22 avril 884, étant au palais de Ver, il confirme les immunités de l'abbaye de Sainte-Croix (6).

Non seulement Renoul s'empressa de reconnaître l'autorité du

(i) Ann. de Saint-Bertin, p. 282.

(2) Ann. de Sainf-Berli'n, p. 288.

(3) Ann. de Saint-Berlin, p. 284.

(4) liée, des hist. de France, IX, p. 422.

(f)) Deloche, Cart. de lieaulien, p. 20. C. Port, dans sou Dictionnaire de Maine' et-Loire, II, p. 523, propose d'identifier la localité de Lipciaciis avec Lezé, commune de Chouzé, Indre-et-Loire.

(6) Besly, Rois de Guyenne, p, l\o\ D. Fonteneau, V, p. 535.

nouveau roi, mais encore il li^inoigna manifeslemenl de ses sentiments en faisant frapper monnaie à son nom. Le monnayage du l^itou, c'est-à-dire l'atelier de Melle, se trouvait, en elfet, en ce moment entre les mainsdu comte; c'était un deces bénéfices qu'il avait su se faire octroyer, et non le moindre, en faisant appliquer à son profit les usages qui prédominaient à la cour du roi de France et qui marquent d'un cachet si particulier la fin du régime carloviugien. Quelques années après, le roi Eudes disait encore dans le préambule de l'un de ses diplômes : « Il appartient au roi et à sa « toute puissance de favoriser ses fidèles et de les élever en dignités « en leur donnant de grands biens; par ce moyen, ils sont plus « portés à garder leur fidélité envers Dieu et envers le roi (1). » Telle était en effet la règle. Charles le Chauve avait si bien mis cette doctrine en pratique que les biens du domaine royal étaient en beaucoup de lieux presque tous passés dans des mains étrangères; ses successeurs continuèrent à agir de même, de sorte qu'il arriva un jour où le roi, n'ayant plus suffisamment de biens pour se consej'ver un revenu régulier ou pour faire des largesses à ses fidèles, se trouva à la merci de ses grands vassaux enrichis de ses dépouilles.

Pour s'assurer les services de Renoul il, Louis le Bègue ne manqua pas de lui donner quelques portions du fisc royal, et Tune de ces grâces fut assurément l'abandon en faveur du comte de Poitiers du monnayage royal établi à Melle. Cet acte dut suivre de bien près l'élévation de Louis au trône, car il n'existe pas de monnaies frappées à Melle au nom du roi Louis. On voit se continuer dans cet atelier le monnayage au type de Charles le Chauve avec cette modification, toutefois, que les monnaies qui en sortaient furent pourvues d'un signe caractéristique manifestant aux yeux de tous qu'il n'était plus la propriété du roi, mais qu'il était passé dans celle du comte (2). Ce signe est une pelile croix + qui est intercalée dans la légende du revers des pièces au nom du roi Carloman et que l'on retrouve aussi sur celles postérieures qui portent le nom de Charles.

(i) Rédet, Doc. pour Saint-Hilaue, p. i6.

(2) Voy. mes Observations sur les mines d'argent et l'atelier monétaire de Melle, pp. 17 ei ss.

La reconnaissance du nouveau roi ainsi publiquement faite avait d'autant plus de prix que Renoul était en quelque sorte le défenseur attitré des droits du fils d'Adélaïde d'Angleterre venu au monde le 17 septembre 879, au moment môme où ses deux frères étaient mis conjointement en possession du royaume. Cet enfant, nommé Charles, et qui plus tard devint le roi Charles le Simple, dut être confié dès son plus jeune âge au comte de Poitiers qui aurail été à ia fois son défenseur et son geôlier (1). La présence entre les mains de Renoul de ce jeune prince, avec ses droits éventuels à la couronne de France, droits qui ne tardèrent pas à devenir une réalité par la mort successive de Louis JII et de Carloman, en 882 et 884, ne put que grandir le rôle que le comte de Poitiers se trouvait appelé à jouer. Après la mort de Carloman des intrigues se nouèrent pour faire monter Charles sur le trône et Renoul n'y demeura vraisemblablement pas étranger, mais elles échouèrent devant les visées des Francs du Nord, parmi lesquels il convient de citer l'oncle du comte de Poitiers, Gozlin, qui, en 884, avait été pourvu de l'évêché de Paris, et son ancien compagnon, Geilon (2), qui, devenu successivement abbé de Noirmoutier, puis de Tournus, et enfin évêque de Langres, fut l'un des premiers qui se rendirent auprès de Charles 111 dit le Gros, empereur d'Allemagne, quand les chefs francs appelèrent celui-ci à régner sur la France (3).

Renoul reconnut donc l'élection de Charles le Gros et pendant toute la durée du règne de ce prince, dont l'autorité se fit si peu sentir, il resta tranquille (4). Mais à la mort de l'empereur, advenue à la fin de l'année 887, la question de la royauté s'étant présentée à nouveau, tout porte à croire que le comte de Poitiers entrevit l'occasion déjouer un rôle actif et eut la velléité, sinon de

(i) Ann. de Saint-Vansf , pp. 3oi et 335.

(2) Cette orthogTpphe, qui est, celle des historiens du temps, témoigne que la lettre G, initiale du nom de Gallon, avait le son du J.

(3) Pour tous les faits touchant à l'hisloire générale de cette époque, nous renvoyons à la remarquable étude de M. Edouard Favrc, Eudes, eornte de Paris.

(/() Ce fait est constaté par deux chartes poitevines dont les indications chronoIoi>-iqucs sont ainsi conçues : Donné au mois d'avril la seconde année du règne de Charles empereur après la mort du roi Carloman (Arch. de la Vienne, orlc:., Noaillé, n" 10), et : Donné au mois de septembre l'an second du règne de Charles empereur (Archives de la Vienne, orig., Noaillé, n" 11).

se faire élire roi de France, du moins de restaurer à son profil le tilre de roi d'Aquitaine (1). 11 pouvait arguer que de sa part ce n'était pas une usurpation, mais qu'il faisait tout simplement valoir les droits qu'il tenait de sa mère, la petite-fille de Cliarlemagne. Du reste, aussitôt après la déposition ou la mort de Charles III, il témoigna publiquement de ses sentiments à l'égard de la vacance du trône de France, en faisant frapper dans son atelier de Melle une monnaie sur laquelle le nom delà cité de Poitiers reinplace celui du roi. Il ne pouvait être question de présenter aux chefs francs son pupille, le fils de Louis le Bègue, pour prendre le pouvoir^ le motif qui avait fait précédemment écarter ce prince, sa jeunesse, subsistant toujours. Aussi dût- il, sinonseprononcer pour l'un des deuxgrandspartis quiportaientdes candidats au trône, du moins attendre que la majorité se fût dessinée en faveur del'un d'eux. Eudes, le fils de Robert le Fort, qui venait de se signaler dans la défense de Paris contre les Normands et que Charles avait fait duc des Francs, était mis en avant par un parti puissantqui songeait avant tout à la sécurité du royaume; un autre, qui reprochait à Eudes de s'être approprié, comme son père, des biens ecclésiastiques, fixa son choixsur Guy de Spolète, le petit-fils de Lambert, comte de Nantes, devenu un puissantprince italien, et qui, croyant au triomphe de sa cause, vint en France et se fit même sacrer roi à Langres par Geilon. Mais Eudes, non plus, ne perdait pas de temps ; il se fit couronner roi à Compiègne par l'archevêque de Sens, le 29 février 888, et Guy, sentant la lutte insoutenable, se retira incontinent en Italie. Débarrassé de ce côté, Eudes se retourna contre le roi de Germanie, Arnoul, que de puissants adversaires lui opposaient, et reconnut sa suzeraineté impériale. Cet acte de politique habile le laissa libre de s'occuper des affaires intérieures du royaume : il pacifia le nord de ses états, et, enfin, maîlrede ses actions, il se tourna vers l'Aquitaine. Pendant que se passaient tous ces événements, c'est-à-dire pendant l'année 888, Renoul était resté dans l'expectative ; sa situa-

(i) La chronique d'Hcrmann {Rec. deshisl. de France, V[II, p, 2/17) cile parmi les grands personnaj^cs qui usurpèrent le titre de roi en 888, Eudes, fils de Rol)ert^ dans la Gaule jusqu'à la Loire, et Renoul, au delà, en Aquitaine; les annales de Fulde disent au'Jsi que Renoul se posa comme roi (Pertz, Mon. Ger/n., SS, I, p. /|o5).

tion était grande et c'est ce qui ressort, de toute évidence, des titres de comte et de duc de la plus grande partie de l'Aquitaine qui lui sont donnés par les chroniqueurs (1). Eudes avait eu soin de se garantir, autant que possible, contre toute entreprise hostile de sa part en couvrant de bienfaits son propre frère Eble. Dès sa prise de possession du pouvoir, il hii avait donné l'importante charge de chancelier et il le tenait en même temps par les importants bénéfices dont il jouissait dans le nord du royaume; en effet, Eble, déjà pourvu, en 881, de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, que lui avait abandonnée son oncle Gozlin, avait succédé à celui-ci en 886 (2) dans la possession des abbayes de Jumièges et de Saint-Denis, et c'est en cette dernière qualité qu'à la tête de ses religieux il avait pris une part glorieuse à la défense de Paris contre les Normands et que, parfois, il suppléa le comte Eudes dans cette lutte périlleuse (3).

Cette confraternité militaire, le propre soin de ses intérêts assuraient au roi de France la fidélité d'Eble et, par suite, devait-il l'espérer, celle de Renoul ; aussi songea-t-il, quand le calme fut rétabli dans le nord de ses états, à se faire reconnaître véritablement roi par les Aquitains. Dans ce but, sans paraître se soucier qu'en ce faisant il pût courir quelque danger, il se dirigea vers leur pays à la fin de l'année 888, accompagné seulement d'une simple escorte. Il parti't de l'abbaye de Saint- Vaast après les fêtes de Noël, mais il ne dut pas pénétrer bien loin en Aquitaine; l^enoul se porta au devant de lui avec ses principaux adhérents et se fit particulièrement accompagner du jeune Charles, dont la présence, dans ces circonstances spéciales, avait bien sa signification ; il promit toutefois à Eudes qu'il ne cher-

(i) Ami. de Saint-Vaast, p. 335; Mabille, La pancarte noire de Saint-Martin de Tours, p. I i6.

(2) Gozlin mourut le 16 avril 886.

(3) Le rôle que nous aUribuons au frère de Renoul II est absolument en désaccord avec l'opinion de Mabille [Le royaume d'Aquitaine, p. 18), reprise posiérieurement par M. Favre [Eudes, comte de Paris, p. 33, note 10). Suivant ces érudits, il y aurait lieu d'clablir une distinction entre Eble, abbé de Saint-Denis, et Eble, frère du comte de Poitou, qui seraient deux personnan'es différents. Nous faisons valoir par ailleurs (Appendice I) les arguments qui nous ont porté à accepter les dires de Reçinon, admis comme exacts par les auteurs du (r'/llia C/irif:tiana, et remis en lumière par M. Poupardin dans sa « Note sur Ebles, abbé de Saint-Denis au temps du roi Eudes » [Bibl. de la Faculté des lettres de Paris, III, p. 93).

4o LES COMTES DE POITOU

cborait pas à se servir du jeune prince pour lui nuire et enfin il lui prêta un serment de fidélité, peut-être un peu vague, mais dont le roi dut se contenter ; Eudes, mettant ensuite en avant une nouvelle apparition des Normands, ne poussa pas plus loin son voyage et rentra en France (1).

Cette rapide chevauchée n'avait mis le roi en rapport qu'avec quelques chefs de l'Aquitaine; mais c'était un premier pas dont il ne voulut pas perdre les avantages et dès le mois de juin de l'année 889 il était de retour à Orléans. Pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, il chercha de nouveau à se concilier le comte de Poitiers en lui accordant quelqu'une de ces faveurs que celui-ci semble avoir si fort prisées. L'abbaye de Saint-Martin de Tours avait jadis reçu en don des rois de France l'alleu de Doussais en Poitou (2), qui avait, à diverses reprises, élé usurpé par des particuliers. Eudes contraignit le dernier délenteur dece bien aie restituer aux chanoines, mais en même temps il leur imposal'obligation de l'aliéner de nouveau en faveur de Renoul,quile reçut en précaire, ainsi que les alleus de Celliers et de Layré(3) dont celui-ci avait fait précédemment don au monastère ; grâce à cette concession, le comte de Poitiers s'enrichissait d'un important domaine et trouvait en même temps le moyen de revenir sur un acte qu'il regrettait sans doute (4). Vers ce même temps, Frotier, qui, de l'archevêché de Bordeaux, était passé à celui de Bourges, vint à mourir, et Eudes, toujours préoccupé de s'attacher Renoul, donna à son frère Eble la puissante abbaye de Saint-Hilaire(5)

(i) Ann. de Saint-Vaaat, p. 335.

' (2) Oa connaît un triens mérovingien portant cette légende: DVFCIACO CVRTE SCI MARTINI et le nom du monétaire AVLIGISILVS, qui atteste que dès une époque reculée Doussais était dans la dépendance de Saint-Martin (A. Richard, jVo/e sur dei'x monnaips mérovingiennes, Poitiers, 1881).

(3) Renoul déclare dans l'acte qu'il avait acquis le domaine de Celliers d'un de ses cousins portant le même nom que lui et l'on voit dans la reconnaissance de la précaire obtenue par son fils Eble en 890 qu'il tenait Layré àWWavA, Adnlardiix, M?, d'Edon, Ededo, leur parent.

(4) Mabille, Panc.arie noire, p. 68, n" xvir, et p. iiG.no xcvii ; Besly, Flist. des cornies, preuves, pp. 180, 201 et 2or);F.ivre, E-ides, comte de Pjris, pp. 126 eti27.

(5) Frotier mourut en 889, postérieurement au mois de juin (Gallia C/irist .,11, co\. .^3); d'après le diplôme d'Eudes, du 3o décembre de cette année, dont il va être parlé, El)le, frère de Renoul, étant abbé à cette date, il n'est pas possible, comme l'ont fait les auteurs du Gallia (II, col. i22,ji, d'intercaler lienoul entre Frotier et Eble; ils ont mal interprété un passag-e de liesly [Hist. des comtes, p. 19), lequel se rapporte évidemment à Renoul I et non à Renoul II.

RENOUL II ^l

que possédait le prélat défunt ; peu après, le 30 décembre, de Chartres, où il se trouvait alors, il confirma un portage des terres de l'abbaye fait entre Eble et ses chanoines (1).

Tous ces actes témoignent du désir d'Eudes de vivre en bonne intelligence avec le comte de Poitiers^ mais ses contemporains n'en jugeaient pas tous ainsi, et cette phrase d'un chroniqueur à propos de Renoul laisse fort à penser : « Comme c'était un guerrier redoutable, il était entrés grand honneur auprès du roi (2).» Le mol est dit, Eudes le craignait; aussi^ quand, dans le courant de 890,1e comte de Poitiers mourut inopinément à la cour du roi de France oii il s'était rendu sur sa pressante invitation, le bruit courut qu'il avait été empoisonné (3).

Ce n'était pas sans raison qu'Eudes redoutait Renoul qui pouvait toujours lever contre lui l'étendard de la révolte au nom de Charles, le seul descendant direct des rois carlovingiens, mais d'autre part le comte de Poitiers était tenu à des ménagements envers le roi de France, car celui-ci s'était assuré le concours d'un adversaire naturel de Renoul, d'un compétiteur à la possession de son comté, en un mot, d'Aymar, fils du comte Emenon, dépossédé par Louis le Débonnaire en 839 ; on peut donc dire que le roi et le comte étaient à deux doigts de jeu.

On se rappelle que^ partisans dévoués des droits de Pépin II n la couronne d'Aquitaine, Emenon et son frère Rernard avaient été chassés de Poitiers, et tandis que Rernard, retiré auprès de Rainaud, comte d'IIerbauge, succombait avec lui en 844^, Emenon avait été prendre asile auprès de son autre frère, Turpion, qui, ne l'ayant pas suivi dans sa lutte contre le roi, en avait été récompensé par le don du comté d'AngouIême. Pendant plusieurs années, il seconda Turpion dans l'administration et surtout dans la défense de son comté, mais celui-ci ayant perdu la vie le 4 octobre 863 dans une rencontre avec des Normands auprès de Saintes où Turpion et Maur^ le chef des pirates, s'entreluèrent, Emenon lui succéda, sans opposition, semble-t-il, de Charles le Chauve.

(i) Rcdpf, Dnc. pnnr Saint-/fi7aire, I, p. 12.

(2) Cliron. (VAdémnr, pp. 189 et i4o. La chronique de Richard de Poitiers {Roc. des hist. de France, IX, p. 22) rapporte les mêmes iaitsqu'Adcmar.

(3) Chron. d'Adémar.p. i4o.

Mais l'ancien comte de Poitiers, emporté par son caractère aventureux, ne se contenta pas de lutter contre l'ennemi extérieur qui ravageait le pays. Il eut, deux ans après, de vifs démêlés avec son voisin Landri, comte de Saintes, au sujet du château de Bouteville. Le 14 juin 866, les deux comtes en vinrent aux mains, etLandri périt dans la lutte; Emenon, blessé, succomba huit jours après, le 22juin, à Rancogne, où il avaitélé transporté, et fut inhumé dans la basilique de Saint-Cybard, à Angoulême. Il laissait' deux jeunes fils, Aymar et Alleaume, encore fort jeunes; le roi, s'autorisant du prétexte par lui invoqué dans plusieurs cas identiques, déclara que l'âge de ces enfants ne leur permettait pas de présider efficacement à la défense du pays, mit la main sur le comté et en fit don à Wulgrin, son parent, frère d'Audouin, abbé de Saint-Denis, qu'il créa en même temps comte de Périgueux (1).

Ce personnage était sans doute ce comte du palais qui avait été à plusieurs reprises chargé de missions en Aquitaine pour y rendre la justice avec les rachimbourgs (2). Il aurait épousé, vers 860 (3), une sœur de Guillaume, comte de Toulouse, et, par suite de ce mariage^ serait devenu, à cette date, possesseur de la ville d'Agen(4). Loin de prendre ombrage de la présence des enfants d'Emenon, le nouveau comte, qui était déjà âgé, les traita à l'égal

(i) Chron. d'Adéinar, p. 187 ; Chron. Engolism., pp. 6 et 7 ; Hist. pont, et corn. Engolism., p. 18.

(2) L'interpolateur d'Adémar commet une erreur manifeste quand il dit {Chron., 187) que c'étaient Carloman et Charlemagne qui avaient chargé Wulgrin de ces missions; Carloman élant mort en 781, Wulgrin, lors de sa nomination, en 8GG, n'aurait pas compté moins de cent ans.

{'^) Besly donne à cette dame le nom de Rogelinde et la fait, par un lapsus de rédaction, fille de Guillaume et sœur de Bernard, comte de Toulouse (/^/s^. des comtes, p. 82). M. Mabille [Le royaume d'Aquitaine, p. 3G, note 3) ne veut pas admettre que Wulgrin ait contracté alliance dans la famille des comtes de Toulouse ; il conteste que le personnage désigné par Adémar, qu'il identifie avec Guillaume, fils de Dodane, ait jamais été comte de Toulouse et il émet l'opinion qu'Adémar et son inlerpolaleur ont voulu probablement parler de Guillaume, comte de Bordeaux. Nous reproduisons l'opinion de M. Mabille sans la discuter, les documents faisant défaut pour constater l'existence aussi bien du comte de Toulouse que du comte de Bordeaux porlant le nom de Guillaume.

(4) La date de 8G0, que nous mettons en avant pour le mariage de Wulgrin et par suite pour son entrée en possession de l'Agenais, nous est fournie par un passage de la chronique d'Adémar (add. p. i4o), où il est dit que Wulgrin posséda Agen pendant vingt-six ans, or, comme il est mort en 88G, cette date nous reporte forcément à l'année 860 environ pour celle de son mariage.

des siens et des liens d'amilié très étroits se nouèrent entre les deux jeunes gens et les fils de Wulgrin, Audouin, qui fut après son père comte d'Angoulême, et Guillaume, qui devint comte de Périgord. Ces liens se resserrèrent encore parle mariage d'Aymar avecSancho, la fille de Guillaume (1). Le fils d'Emenon, bien qu'il fût ainsi ricliement établi, ne resta pas dans l'inaction et, comme tous les entants de grande famille de l'époque^ il chercha dans les aventures le moyen de se créer une position stable. Parent d'Eudes, on ne sait à quel titre (2), il s'attacha pondant quelque temps à sa fortune; en avril 886, il assista à la restitution solennelle que le roi de France fit aux chanoines de Saint-Martin de Tours de domaines que son père Robert le Fort leur avait enlevés (3); puis il vint au secours de Paris, assiégé de nouveau par les Normands et, au mois de juillet 889, à la tête d'une troupe peu nombreuse, mais aguerrie, il livra aux assaillants un combat heureux (4).

Tel était l'adversaire jaloux que, dans les derniers temps de sa vie, Uenoul eut à redouter et dont l'ambition non dissimulée dut restreindre ses velléités d'indépendance et annihiler en partie la force que lui donnait la possession de l'héritier légitime delà couronne de France (5). Henoul ne laissait qu'un fils naturel, Eble, né assurément (6) avant le mariage de son père et qui, élevé à la cour de celui-ci, se trouva, par suite du hasard des événements^ appelé à recueillir sa succession.

(i) Hist. pontif. et com. Engolisin., p. 20 ; Chron. d'Adémar, p. 187.

(2) Taranne, Le siège de Paris par les Normands, d'Abbon, I. Il, vers ôSy, 538, 541 ; Favre, Eudes, comte de Paris, p. rîoi.

(3) Mabille, Pancarte noire, no CIV, p. 120; Les invasions normandes dans la Lo«V'e, preuves, p. 53,

(4) Taranne, Le siège de Paris par les Normands, d'Abbon, 1. II, vers 474, 537, 538, 541.

(5) Chron. d'Adémar, p. 189.

(G) Un document que M. Léopold Delisle suppose être un manuscrit original d'Adémar de Chabannes {Notice sur les manuscrits originaux d'Adémar de Chnbannes, p. 92) et publié par M. Chavanon en appendice de la clironique d'Adémar, dit (p. 198) que Rcnoul épousa Adelina, fille de Rollon, duc de Normandie, et n'eut pas d'enfants. Or cette asscriion est absolument erronée ; Renoul II n'a jamais eu aucun rapport avec Rollon dont l'apparition en France comme clief de Normands ne date que de 885. Adémar, du reste, se donne à lui-même un démenti en insérant dans sa chrouiipie (p, )43) qu'Ebie, le fils de Renoul, épousa Adèle, fille de Rollon, duc de Normantiie. Tout ce qu'Adémir a raconté dans le livre III de sa chronique, au sujet des 'rapports de Renoul avec Rollon est de pure fantaisie. Il y

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