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Histoire des comtes de Poitou, 778-1204

La maladie à laquelle succomba Guillaume VII fut de courle durée, car son fils aîné, Guillaume VIII, ne se trouva pas à ses obsèques ; il devait alors séjourner dans quelque partie reculée du duché d'Aquitaine, et n'arriva à Poitiers qu'après le décès de son père. Le jour môme, au milieu d'une extrême affluence de peuple, ilserendità Monlierneuf ; les religieux vinrent au devant de lui en grande pompe et le conduisirent dans leur salle de chapitre où se trouvait la sépulture du comte. En la voyant, le jeune Guillaume éprouva une très vive émotion ; au souvenir du passé glorieux de celui qui reposait sous cette dalle, il fut pris d'une grande tristesse et ses larmes coulèrent en abondance. Les personnes de sa suite lui prodiguèrent à l'envi les consolations ; les religieux se joignirent h elles, mais cette sollicitude ne leur fit pas négliger leurs intérêts ; avant que le nouveau comte quittât le monastère, ils lui présentèrent leurs chartes de fon-

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s LES (.(iMTh^S HE POITor

dation et en sollicitiTi'nl la ctinlirmalion. («uillaumo, aoo4^danl à leur requête, renouvela tout(*s lv6 ronrt^ssions qu'ils tenai(*nt de son père oA de son aiVul. A coli^ de lui se trouvaient Aimeri, vicomte de Thouars, son beau-frère, Vulgrin Taillefer, comte d*Angoulème, Renoul, abbé du Dorât, Kobert le Hourf;uignon, Chotard de Mortagne^ Guillaume d'Apremont, (iuillaume de Fors, Hervé de Mareuil et son frère (iuillaume Arhard (l).

Il est à croire que Guillaume venait du Midi et qu'il arriva à Poitiers avec Tescorte de Vulgrin et de Hubert ; ces derniers avaient eu récemment maille à partir avec le comte défunt et ils cherchaient à profiler des changements qui ne pouvaient manquer de se produire à la cour comtale ; la pré>ence du vicomte de Thouars, qui se trouvait à Monlierneuf avec quelques-uns de ses chevaliers, n'avait probablement pas aussi d*autre but. Le nouveau comte avait alors vingt-sept ans; cVtait un homme d'une taille de géant, mais^ en môme temps, à cette haute stature il joignait des formes élégantes et un abord séduisant «Toutefois, chez luiTintelligence n'avait pas suivi le développement du corps, entretenu par un appétit formidable qui lui faisait prendre à ses repas la nourriture qui aurait pu suffire à huit personnes. Il était passionné pour les luttes guerrières, et si ses vassaux, plus pacifiques que lui, désiraient vivre en paix, il les contraignait à le suivre dans ses continuelles expéditions (^2) • Sa nature physique éclaire d'un jour lumineux les diverses phases de son existence {^0 •

(i) Gallia Christ,, II, iostr., col. S53; Arch. de la Vienne, copie du xir siècle, orig., MoQtierneuf, n® 4*^ . Au xviir siècle, celle charte a été imprimée en placard, sans nom d'imprimeur ni lieu d'impression, mais avec ce titre : Charta secund» confinuatîonis et augmenlationis fundalionis Monaslerii Novi PicU\o(ists. Kilo porte par erreur Wuilielmus, comes Engolismensis, au lieu de WuliçriQas. I). Fonteneau (XIX, pp. 185-189) place cet acte au ii avril, jour de PÂipies; rien n*aulorise celte détermination précise, car on lit simplement dans les formui<?s Hnales, au milieu de divers synchronismes , qu'il fut passé en 1126, indiction iv, Tannée où la fête de Pâques tomba le 11 avril, « quando fuit Pascha tertio idus aprilis », l'an premier du gouvernement du comte. Il y a plutôt Heu de s'arrêter, mais sans affirmer aucune certitude, à l'opinion de Besly, qui met après Pâques la première visite de Guillaume VIII à Poitiers.

(2) Annales Cislercienses, I, p. 208; Dolland., II vol. fcbr., p. 4'>3. Bien que ce dernier texte soit snjel â caution dans plusieurs de ses parties, il ne parait pas qu'il y ait lieu de révoquer en doute le portrait qu'il trace de la personne de Guillaume VIII, portrait bien d'accord avec tous les actes de ce prince.

(3) Les historiens n'ont pas attribué de surnom ou de qualiHciilion spéciale à Guil-

Son père lui avait laissé une situation embarrassée du côté de l'Auvergne; avant qu'il pût y porter remède, l'horizon ne tarda pas à s'assombrir de nouveau. Les querelles ayant recommencé entre le comte d'Auvergne et l'évêque de Clermont, ce dernier, agissant comme il l'avait déjà fait précédemment, se tourna encore vers le roi de France.

Louis le Gros, heureux de pouvoir affirmer une seconde fois sa suprématie, s'empressa d'intervenir ; il convoqua ses grands vassaux et, avec une nombreuse armée, formée des contingents amenés par les comtes de Flandre, d'Anjou et de Bretagne^ ou envoyés de Normandie, il pénétra au mois de juin en Auvergne et brûla Montferrand, qui lui avait opposé une vive résistance et dont il ne put venir à bout que grâce à l'habileté d'Amauri de Montfort. Il avait mis la main sur tout le pays quand apparut Guillaume, qui, à la tête d'une armée rassemblée à la hâte, accourait au secours de son vassal. Le roi s'était installé à Clermont afin d'éviter les chaleurs de l'été, car on était alors en plein mois d'août, lorsque le comte de Poitou déboucha avec ses troupes à proximité de la ville; dès que, du sommet des hauteurs, le vaste campement du roi de France lui apparut dans la plaine, il jugea la lutte impossible. Toutefois, après s'être bien rendu compte qu'il ne pouvait triompher par l'emploi des armes, il n'abandonna pas la partie et chercha, par une négociation habile, à faire reconnaître ses droits, que le roi avait ouvertement violés.

Il disait donc qu'en sa qualité do suzerain direct du comte

laume VIII, pourlaat il o'est aucun de ses prédécesseurs qui ait plus expressément que lui-même réclamé un signe distinclif dans la série des comtes de Poitou du nom de Guillaume. La croix tracée par lui au bas d*une charte de Saint-Jean -d^Angély, de Tannée ii3i,eôt placée au milieu des lettres de la légende suivante qui la cantonnent : c S. Willelmi ducis Aquitanorum illius qui Tolosana matre natus est » (Gallia Christ., II, instr., col. ^"jo; D. Fonteneau, XIII, p. 226). Une signature identique se remarque au bas d'un acte duchartrier de la même abbaye de l'an 11 36, qui débute par cette formule :« Ego Willelmus,Aquitanorum dux, ille videlicet qui Tolosana» matris filius fui » {Gallia Christ. y II, instr., col. 47»; Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 472). En donnant à Guillaume VIII le surnom de Toulousain, nous ne faisons, à ce qu'il nous semble, que nous conformer à la volonté qu'il a si clairement manifestée.

S. Willelmi tanorum

ducis Aqui S. Wlli

illius tanorum

ducis Aqui illius

qui Tolosa natus

na maire qi Tolosa

est natus

na maire est

(D. Fonlcncau.) (Gallia Chrisliaua.)

4 LES COMTES DK Pf UTOI '

d*Auvergne c*t*st di>vant lui qu'aurait <IA Hro porl^ le d^Mircord régnant entre le comte et IVvAque de rjermont, et m*me, que SI ce dernier avait recouru à la rour du roi, cYlait h lut« le dur d'Aquitaine, qu*apparti«'ndrail la mission de noulenir devant celte cour la cause de son vassal. Kncons^qu«*nre,tiuillaume, arrêtant toute hostilité et portant TafTaire sur le terrain juridique, allait jusqu'à offrir au roi de lui donner des otagesafind*assurer IVxécution de lasentence de sa cour, exécution dont lui-nif*me s<« chargerait.

Cet appel à la législation féodale était habile ; elle intéressait h la cause du duc d'Aquitaine tous les grands vassaux du roi, dont les contingents constituaient son armée, et qui, pouvant à un moment donné se trouver dans la même situation que leur pair, avaient tout intérêt à se prémunir contre les usurpations du pouvoir royal. Louis le Gros, mis en cause, ne put se dispenser de consulter ses barons, qui serangt^rent unanimement du cAté du duc d'Aquitaine. En conséquence, le roi l'admit à lui prêter serment de fidélité, obligation dont Guillaume ne s'était pas encore acquitté et accepta ses otages ; en même temps il assigna jour au comte d'Auvergne et à Tévêque de Clermont pour faire juger leur différend par sa cour, laquelle se tiendrait à Orléans en présence de Guillaume (1).

On voit que le comte de Poitou, duc d'Aquitaine, avait dV bord vu se tourner contre lui les principaux vassaux du roi de France, soit que ceux-ci fussent en mauvais termes avec lui, soit qu'ils le jalousassent ; un seul, Guillaume Cliton, comte de Flandre, lui était réellement attaché, et son influence ne fut sans doute pas étrangère à l'heureuse issue de l'affaire d'Auvergne. C'était son compagnon d'armes et son contemporain d'âge, deux motifs pour que des liens étroits se fassent noués entre eux, Cliton venait en ce moment d'échapper à un complot formé contre sa vie, grâce à la révélation qui lui en avait été faite par une jeune fille, son amie. Redoutant pour celle-ci les périls auxquels elle pouvait être exposée à la suite de cet acte, il l'envoya au

(i) Suger, Vie de Louis le Gros,pp, 108-no.M. Molinier, l'éditeur de Suger, place, ce nous semble avec raison, rexpédition de Louis le Gros en Tannée 11 26, mais il se trompe, ainsi que M. Luchaire (Louis VI le Gros^ p. 170), en reconnaissant dans Guillaume VU Tadversaire du roi de France; notre comte était, comme on l'a ru, décédé au commencement de cette année 11 26.

comte de Poitou qu'il chargea de la bien marier, ce que celui-ci exécula ponctuellement (1).

Après sa prise de possession du pouvoir, soit avant, soit après son expédition d'Auvergne, Guillaume fil la visite de ses domaines, mais il ne reçut pas partout Taccueilqu'il était en droit d'espérer. C'est ainsi qu'après avoir passé une journée dans le château de Talmond, où il s'était rendu avec une suite peu nombreuse, il en était reparti laissant derrière lui Hugues le Brun de Lusignan et quelques autres barons; soit qu'une querelle se soit engagée entre eux et Guillaume de Lezay, co-seigneur de Talmond, ou pour toute autre cause, ce dernier se saisit des compagnons du comte et se flatta de les retenir en captivité. Guillaume, ne pouvant les délivrer de vive force, en fut réduit à négocier avec son vassal et dut s'arrêter pendant quelques jours à Longeville, domaine des religieux de Sainte-Croix de Talmond. Tout porte à croire que l'affaire se résolut par le paiement d'une bonne rançon que se Ht donner Guillaume de Lezay ; quant au comte, il lui fallut payer les frais deson séjour à Longeville, lequel n'avait pas été sans causer de grands préjudices aux moines. Pour les indemniser, il leur accorda, sur leur demande et en présence de plusieurs particuliers du pays qui remplaçaient pour le moment sa cour ordinaire, le droit de prendre à l'avenir leur chauflage dans sa forêt de Jard (2).

L'affaire de Talmond n'est qu'un épisode qui a dû se produire plus d'une fois dans la vie de ces seigneurs, on pourrait presque dire de ces soudards, généralement peu endurants, chez qui on passait rapidement des paroles aux actes de la plus extrême violence; les compagnons de Guillaume s'en tirèrent à bon compte, il aurait pu leur arriver pis.

Le comte, au début de son gouvernement, se montra favorable aux églises ou du moins à quelques-unes d'entre elles. C'est ainsi que, faisant un voyage en Saintonge avec sa femme Aénor, peu

(i) Orderic Vital, Hist, ecclés,, IV, p. 480.

(2) Cart. de Talmond ^ p. 226; B. FilJon, Notice sur Saint-Cyr, p. 45. Celte charte qui, par exception, porte une date précise, fut donnée Tan de l'Incarnation 1126, indiction iv, Tannée où mourut le comte Guillaume de Poitou. Ces indications confirment les conjectures qui ont été émises plus haut au sujet de la détermination de Tannée où est mort Guillaume Vil.

6 U:S COMTI.S DK |»<)ITor

apri*< la mort <h' rmillaiime lo JcMini\ il ronfirmA lou^ |r< donii qup son aïeul ol sonpiTo a^airnt faiU a Sainl-Vivii»n do Saintc^fi el fil apposer son sreau au bas do larlo, on prô^onro do nol>erl do Kancony d*IInguos de Ihnii* o( d'Iln^Mii*» Tirouil (I . lVut-^(ro mémo osl-ro h co voyajro quo, rô^idant avoo tia fommo dans TalH baye do Noln*-ï)amo do Salnl**'*, il donna !»on apprcdialion à la donation d*uncdlmo siso h Pont-rAbb^« qu'un rorlain Loor avait faite à celto ahbayo (21.

On le voit oncoro on Ili7, ior^prii fut à Sainl-Jouin-do-Marnos assister aux run/^raillp> do Mm In^au-fnTo Aimori. \iromlo do Thounrs, assassine parquoiquos-uns dosos va«>au\.so joindre ima sœur Apiôs, la vouvo d*Aimori, pour obli^'or sosno\eux, (iuillau* me, Guy el TioolTroy, à faire un don important aux moine» de Sainl-Jouin qui avaient bien voulu consentira eo quWimeri eût sa sépulture dans leur monasl^^e. Le jour do la c/Ti''monie, alors que les enfants du vicomte venaient de poser ii terre la civiore qui portait le corps de leur pi*ro, ils firent abandon à Tabb^* Simon des droits ou coutumes de fn>mentnpe que les vicomtes de Thouars i'Maient dans Tusage de percevoir sur les hommes de Saint-Jouin (l\).

On peut croire qu*en se montrant ainsi généreux dans les afTaires de TEglise, Guillaume subissait riniluence du légal Girard, Tévèque d'Angoulême, qui, brouillé avec son pore, avait su par contre prendre sur lui une influence prépondérante, soil en flattant ses goûts, soit en l'amnistiant de ses méfaits. Le prélat Pavait entre autres amené, non seulement à vivre en bonne intelligence avec Vulgrin, mais encore à seconder celui-ci dans ses entreprises. Giraud de Blaye s'élant emparé delà quarte partie du château de Monlignac el en particulier de la tour, Vulgrin fui Ty assiéger, accompagné du comte de Poitou, qui, dans la circonstance, se trouva entrer en lutte avec plusieurs de ses vassaux : Hier de Villebois, Bardon de Cognac, Geoffroy de Rançon, Hugues le Brun de Lusignan et beaucoup d'autres barons, tant du Poitou que de la Saintonge, qui avaient solidement fortifié le

(i) Besly, Hist, des comtes^ preuves, p. /lO; .

(2) Cari, de Notre-Dame de Sainfex. p. 82.

(3) Car t. de Saint'Joain-de 'Marnes, p. 3/4.

château et livrèrent souvent combat aux forces combinées des doux comtes. Mais enfin, lassés par la mort de plusieurs d'entre eux et par la longueur du siège, ils firent une sortie de nuit qui leur réussit et prirent la fuite. Le château de M ontignac faisait partie du domaine épiscopal d'Angoulême; Vulgrin, lorsqu'il en fut devenu maître, reconnut bien le droit de propriété de l'évêque, mais il retint pour lui la possession directe du château et se contenta d'en rendre hommage à Girard, puis il y construisit une tour élevée et très forte et entoura la place d'une solide muraille (1).

Il est possible que Girard,quipouvaitbien avoir été l'instigateur de cette campagne, ait été peu satisfait de voir Vulgrin s'adjuger la part du lion. Toujours est-il que l'accord entre le comte de Poitou et celui d'Angoulême ne dura pas longtemps. Vulgrin et son ami Robert le Bourguignon , continuant à agir ensemble,reprirent à Guillaume les châteaux de Chabanais et de Confolens dont son père, Guillaume VII, s'était précédemment emparé sur Jourdain Eschivat. On se rappelle que Robert le Bourguignon devait épouser la fille de Jourdain, mais, on ne sait pour quel motif, il renonça à celte union et partit pour la Terre Sainte, où il devint en 1135 grandmaître des Templiers. Sur le conseil de Vulgrin, il abandonna sa future femme et la terre de celle-ci à Guillaume de Matha, frère de Robert,seigneur de Montberon, ce que voyant, le comte de Poitou pensa récupérer lesdeux châteaux. Un jour, se trouvant à Limoges, dans la cour de Saint-Martial, il se vanta publiquement de faire cette entreprise sans que le comte d'Angoulême osât s'y opposer. Instruit de ces propos^ Vulgrin se rendit dans les châteaux et y installa de solides garnisons, tant d'hommes de pied que de cheval, puis, se tenant sur place, il attendit la venue de Guillaume, qui se garda bien,ainsi qu'il s'en était vanté, de venir l'attaquer. Du reste, celui-ci n'avait pas de chance avec le comte d'Angoulême. Ce dernier, ayant un jour levé une troupe considérable, se transporta à Blaye, qui, depuis la destruction de ses remparts par Guillaume le Jeune, était resté sans défense, et entreprit de fortifier la ville à nouveau ; le comte de Poitou chercha

(i) Ht si. pontif. et comii,EngoL, p. 4?-

8 LKS COMTKS I)K I*OIT()U

bien à s*y opposer, mais ce fui toujours sans sucrrs, et il eut le chagrin de voir se relever cette forteresse, plus redoutable qu'auparavant (1).

Guillaume était aussi peu rédérhi que prompt dans S4's décisions,et il cédait facilement à Tinspiralion du moment aussi bien qu'aux suggestions instantanées. t)n le verra, vers i I iH, donnrr le domaine de F^onlainele-Comteà deux personnes en même temps, alors que, quelque temps auparavant, il a\uit agi de la même façon pour Téglise de Charron en Aunis.t^eltr églJM», sîm» dans une forêt marécageuse, qui appartenait au comte de Poitou, était une succursale de celle deMarans,dépendancede Fabbayede Maillezais. Or, le comte, étant en déplacement de chasse dans ces régions, fit don de Charron à Aimeri. abbé de P'ontgomliaud, qui se trouvait dans sa compagnie et lui avait fait remarquer Télat de délabrement de Tédifice aussi bien que Tabandon du doniaine.Les moinen de Maillezais proleslèrenl. Sur le conseil d(>s é\éques de I\)iliers et de Saintes, Tabbé de Fontgombaud se rendit vers (juillaume, qui se tenait pour le moment à Charron, ellesuppliad*arrëler larevendication desmoines de Maillezaisafinqu*ilpûl jouir de sa donation en toute sécurité. Le comte le promit^et le jour suivant il vint à Maillezais^accompagnédu prieur de P'ontgombaud ; là il se rendit au chapitre et, sur sa prière, Tabbé et les religieux renoncèrent à toutes leurs prétentions. Telle était la version que Tabbé de Fontgombaud produisit à Taudience qu'Amalvin, archidiacre de Saintes, tenait h Tonnay a\ec Henri, abbé de Suinl-Jean-d*Angély, Pons, prieur de Saint-Eutrope, et autres, devant qui la contestation entre les deux abbés avait été portée. Ce à quoi répliqua Thibaut, abbé de Maillezais, en disant que lorsque le comte de Poitou vint dans le chapitre de son abbaye et qu'il eut prié Pierre, son prédécesseur, et ses religieux de confirmer le don qu'il avait fait à Fontgombaud, lui Thibaut, qui se trouvait présent, et toute la communauté, protestèrent, et, ne voulant pas s'exposer aux violences du comte, ils sortirent du chapitre sans donner de réponse à sa demande; il offrait de prouver ses dires par le témoignage de trente moines et plus s'il le fallait. L'abbé de Fontgombaud

(i) Hisl. pontif, etcomit. Enyol.,p. 45.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN g

n'ayant pu fournir aucune allestation de la concession que lui auraient faite les religieux de Maillezais, mais ayant seulement produit le témoignage de deux laïques sans autorité, Tarchidiacre le débouta de sa demande et adjugea Charron à Maillezais (1).

C'est durant le voyage que Guillaume fit à cette époque en Bas-Foitou que, se trouvant à Fontenay, comparut devant lui Pierre Tronel, qui avait enlevé aux religieux de Maillezais une partie des redevances de l'église de Mouseuil. L'évêque de Poitiers avait excommunié Tronel pour ce fait; puis, afin d'avoir raison de lui par les voies de droit, il l'avait cité pour produire ses moyens devant sa personne et la cour du comte. L'évoque el Guillaume^ qui vivaient alors en parfaite intelligence, pressèrent Tronel de questions,mais,celui-cineleur faisant que des réponses évasives, qui semblaient témoigner de sa culpabilité, le prélat et le comte adjugèrent d'un commun accord à l'abbaye de Maillezais tous les produits de l'église de Mouseuil, avec défense à toute personne d'élever à l'avenir à ce sujet la moindre revendication (2).

Guillaume se trouvait à Maillezais durant cette même année H28, alors que vint le trouver Pons, prieur de Saint-Eutrope de Saintes, accompagné de quelques personnages de la même région, et en particulier de Geoffroy Pichambert, prévôt de la cité de Saintes. Le prieur lui représenta les franchises qui avaient été concédées à son monastère el aux hommes qui en dépendaient par son père, le précédent comte, et lui demanda de les confirmer, ce qu'il fit bénévolement (3).

Lors de ses tournées de chasse, Guillaume ne pouvait manquer de se rendre à Sainte-Gemme, qui, placé au centre d'une contrée où abondait le gibier de toute nature, attirait souvent les comtes de Poitou, surtout depuis le jour où Guy-Geoffroy, afin de satisfaire ses besoins religieux, avait édifié dans ce lieu un petit monastère; Guillaume le Jeune ayant de son côté richement doté cette maison, Guillaume VIII ne pouvait rester en arrière. Se trouvant donc à Sainte-Gemme, le !«' janvier de l'année 1127 ou

(i) Lacurie. Hist. de Maillezais , preuves, p. 248,

(2) Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 4^4.

(3) Arch. hist. delà Saintonge, H, p. 267.

lo i.i:s r.oMiKs f)K iNinm-

1128, il confirma los dons qu<» srs |)nMlôn»%^t»urH aYAiont fa'iU k rot étabIissom(*nt; il y ajouta mniiito, <*n favoiir «iti priotir, tiarnior dei Monlmorillon^undomaino noinm^ rilotimro.avpr \v< ««aux et les canaux qui étaient conli^Mis. llu);uo!(, Tonclo du comte, Taccompa^^nait dan^ ce d4^|>lacemcnt« oîi l'on ne voit avec eux que des seigneurs voi<in<« llélie de llrau et Pierre de FIn/ais, accompa};m'»s de Geoffroy, le viguier, et de veneurs* (luillaume se trouvait dans lV*^lt^e du prieuré lorsqu^il (it celle donation, et il raffirma syiuholiquenient en posant sur faulel le livre des évangiles (1).

L'influence de Montierneuf sur le comte de Poitou était toujours grande, et les religieux ne se gênaient pas pour en user au mieux de leur communauté, f/est ainsi qu'en l'année 1127 ils obtinrent de lui qu'il concédAl à leur prieuré de la Chapelle- Meulière une certaine étendue de bois comprise dans la forél voisine de Mouliére (i\ puis, en Uiî), ils se firent confirmer la possession du domaine de Ponl-TAbbé, en Sainlonge, qu'ils tenaientde la générosité de Guy-Oeoffroy et de Guillaume le Jeune, et sur lequel les prévùls du comte élevaient toutes îiorles de prétentions. En cela ils furent chaudement appuyés par Té^éque de Poitiers, qui se trouvait aussi présent lorsque l'acte fut passé, ainsi que Pierre, son archidiacre, Tabbé du Dorai, lt»s prieurs de Montierneuf et de Saint-Euirope de Saintes, et quelques seigneurs, tels que Guillaume dApremont, (iuillaume Maingot, Hugues de Doué et Geoffroy de Pons -'3^.

C'est vers cette époque qu'il convient de placer l'abandon, fait par Guillaume et sa femme aux mêmes religieux de Montierneuf, des droits coutumiers que les comtes de Poitou possédaient sur les terres de Gelais et de la Chapelle, sises dans le ressort de la prévôté de Montreuil-Bonnin; ces terres avaient appartenu fi deux moines, Thibaut de Loin et Aimeri Brun, qui en avaient fait don à l'abbaye lors de leur profession religieuse. Quant aux coutumes, qui devaientêlre très dures, vu qu'à cause d'elles le domaine se dépeuplait, elles faisaient sans doute partie du douaire de la

(i) Besly, ffist, des comtes, preuves, p. 4<»3.

(2) La rèformation générale des forests et Imis de Poictno, iOt)7, p. 07.

(3) D. FoDteneau, XX, p. 197; Champollion-Figeac, iJoc. hîst.j 11, p. 12.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN n

comlesse, car on voit que ce fut celle-ci qui, tout d'abord, y renonça, en présence de Pierre Boreau, prévôt de Monireuil, et d'André de la Haye, chevalier. La comtesse Aénor avait avec elle sonpelitenfantjàqui l'on avait donné le surnom d'Aigret, «acer», qu'avait déjàporté son grand-oncle, et qui, n'ayant pas encore un an, ne pouvait donner de vive voix son consentement à la donation, mais, pendant que sa mère dessinait sa croix au bas de l'acte, on lui fît apposer ses doigts sur le parchemin. Aimeri, vicomte de Châtellerault, père de la comtesse, se chargea de présenter l'acte à la ratification de Guillaume, qui traça aussi sa croix en présence de l'archidiacre Hervé, de Guillaume Forton, et de Raoul de Mauléon (1). Quelque temps après, le prévôt de Montreuil, subissant la pression du comte, renonça à tous les droits dont il jouissait sur ces domaines à raison de son office (2).

Au commencement de l'année suivante, 1130, Guillaume, prieur du chapitre de Sainte-Radegonde de Poitiers, obtint du comte qu'il confirmât l'abandon, que Guillaume VII avait précédemment fait à son église,de toutes les bonnes ou mauvaises coutumes qu'il possédait dans la localité de Vouillé, à l'exception de certaines d'entre elles qu'il se réserva, comme l'avait fait son père; il étendit même cette franchise au lieu de Neuillet, que le chapitre possédait tout auprès. La comtesse Aénor ne fut sans doute pas étrangère à cette générosité, car elle apposa sa croix au bas de Tacte qui l'attestait, à côté de celle de son mari ; Savari de Mauléon, Hervé de Mareuil, et des chanoines de Sainte-Radegonde y comparaissent en même temps en qualité de témoins (3).

(i) Arch. de la Vienne, orig., Montîerneuf, n* 44; I^« Fonteneau, XIX, p. 211.

(2) D. Fonteneau, XIX, p. 201.

(3) Arch. de la Vienne, oris^., chap. de Sainte-Radegonde, no 4. Cet acte, ron^é par la pourriture, a aussi perdu le sceau en cire blanche qui y était encore appendu au temps de Besly, « emprint de Teffigie du duc à cheval, Tespéc nue en la droicte « et le bouclair en la gauche » {Hist, des comtes ^ preuves, p. 462). Bien qu'il porte la date de 1129, il appartient sûrement à Tannée ii3o et très probablement au mois de mars. Il est dit en effet qu'il fut passé sous le pontificat d'Innocent II ; or, ce pape ne fut élu que le 1 3 ou le i4 février ii3o et le jour de PAques tomba cette année le 3o mars : c'est entre ces deux dates qu'il convient de placer la charte de Guillaume VIII.

Dans la collection de D.Fonteneau (XXIV, p. 35), il se trouve encore une charte» qui renferme les mêmes dispositions que celle de ii3o et que le savant bénédictin a considérée comme originale ; les chanoines de Sainte-Radegonde l'ont, dit-il, opposée de tout temps aux seigneurs de Mon treuil- Bonnin avec qui ils avaient des difficultés au

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A celte époque, Tinfluence de la cuml**^'^!' Aénor sur »on mari est indéniable; cVslellcquih*s(dlicile pour arotirdorrorlaines faveurs à des élabli!(!»emenlsrolif;teut,<*t le comte le rtvonnalt\olontiers.CVst ainsi que, lorsqu'il roiiivilu uux n*li^ieusrsde la Trinité une portion déterminée de la forêt d\Vrgt*nson, qui serait désormais annexée à leur v*our de Srcondi^né, il déclara quVn ce faisant il se rendait aux in>tanecs de la romtc^.^e. sa chère é|H)UM* i >.

Bien que Ton n*en ait pas la preuve al>so]ue, il i*st à croire que Guillaume ne resta pas étran^<'r aux attaques qui furent dirigées contre Geoffroy Flantap^net, le n(»u\eau comte d*Anjou. Le père de ce dernier, Foulques V le Jeune, était parti au printemps de ti29 pour Jérusalem, dont il devait bientôt être proclamé roi, et avait abandonné ses étals à ttiiillniy, son fils aîné. l.*ne ligue se forma parmi les seigneurs de la région pour proliler de la jeunesse de ce comte, mais (leolTroy, a\ec celte décision et cette énergie qui furenl généralement le propre des comtes dWnjou, se mit rapidement en campagne, avant que les confédérés aient eu rassemblé leurs forces. Ilcommençu par réduire le comte de Laval, puis il se tourna contre le vicomte de Tliouars, Aimeri VL et vint l'assiéger dans sa place forte. Pleins de confiance, les gens

sujet de la terre de Vouillé, L'écriture de l*acie, qui avait ab^iiimieni le camciôre du sue siéclefélait grosse et mairDiti(|ue, et, au ban, |>endait, A unr hande de cuir blanc à double queue, un sceau de cire blanche, sans contre!»crl,(|ue I). Fonirucau Hl dcsHincr (LXXXII, n°G3) ; c'ent le même que celui doul Hesly a douué la dencripliou reproduite plus haut. D. Fonteneau avait attribué A cet acte la date d'octobre, vers kxjj. sous laquelle il est placé dans la table imprimée de ses niauuscriis. Nous ne Hsurions partaf^er Copinion du savant bénédictin, Ciir cet acte nVnt pa** du xi*' HÎtVlc, mais bien du xiio. En effet, si on y lit qu'il fut dressé au mois d'oct(»bre, sans indication d'année, sous le pontificat du pape Urbain II, qui décéda le ai) juillet 10(19. <^° y rencontre, parmi les assistants, Guillaume, fils du duc, «{ui aurait cttnHrmé l'acte par sa si^^nature.Or, ce dernier n'était peuUètre pas encore né, car c'est seulement en celte même année 1099 que le HIsde Guillaume le Jeune et de Philippie vint au monde à Toulouse. De plus, dans le même acte, et sans que I). Fonteneau indi({ue un changement dans l'écriture, il est dit que la concession de Guillaume le Jeune fut renouvelée par son fils et par Adh. . .,1a femme de ce dernier. Ces mentions sout absolument contradictoires, et il en ressort pour nous que l'acte authentique de 1 i3o, celui que nous possédons encore, fut refait peu après cette date, mais sous une forme quelque peu difTérente, particulièrement dans les formules, afin de faire remonter les libéralités qu*il conieuait au père de Guillaume VllI, a qui elles étaient peut-être dues; c'est celui que D. Fonteneau avait considéré comme un original datant de logf).

(i) D. Fonteneau, XX Vil, p 71 . Bien que le consciencieux bénédictin déclare avoir transcrit cet acte sur l'original, celui-ci présente certaines particularités qui pourraient faire émettre quelques doutes sur son authenticité, telles que la mention de l'abbesse Elisabeth qsii, selon le Goliia, aurait eu une remplaçante en i iî>o, c'est-à-dire avant le mariage d'Aénor, et le nom « d'Ainoridis )>, attribué à celte dernière.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN i3

du vicomte faisaient de fréquentes sorties, mais un jour ils tombèrent dans une embuscade, où périrent un grand nombre d'entre eux ; le reste se précipita en désordre du côté de la ville, dont une porte fut ouverte pour les recevoir. 11 faisait nuit; les assiégeants, mêlés avec les fuyards, pénétrèrent à leur suite dans Tenceinte. Le vicomte, abandonnant celle-ci à l'ennemi, se retira avec quelques chevaliers dans le donjon, mais, sentant bientôt que la résistance lui était impossible, il se rendit au comte d'Anjou qui le reçut à composition ; une des conditions imposées fut la démolition de la grosse tour, toutefois le vainqueur en conserva debout une certaine portion,; afin qu'elle portât témoignage du châtiment qui ayait été infligé au vaincu.

Les seigneurs de Parthenay avaient cette fois encore lié partie avec les vicomtes de Thouars, à l'égard de qui ils se trouvaient dans un état de sujétion bien évidente, mais qui n'a pas encore été clairement définie. Geoffroy, après le succès de son attaque sur Thouars, se dirigea sur Parthenay; le seigneur de ce pays, Guillaume Larchevêque, redoutant, en cas d'insuccès, un sort plus rigoureux que celui qui avait été fait au vicomte de Thouars, se hâta d'envoyer au comte d'Anjou des négociateurs, qui traitèrent avec lui de la paix et réussirent à obtenir des conditions assez favorables.

Après la réduction de ces deux adversaires, Geoffroy se retourna vers un de ses principaux vassaux, Thibaut de Blazon, qui était l'âme de la ligue montée contre lui. Il remonta vers l'Anjou, et s'empara assez facilement de Blazon, qu'il incendia et dontil ruina totalement les dépendances ; mais, malgré cet échec, Thibaut ne se considéra pas comme vaincu. 11 avait épousé Mahaut, fille de Guillaume, seigneur de Mirebeau^ qui possédait en ce lieu une puissante forteresse ; il y courut, et s'y enferma avec un grand nombre de chevaliers. Geoffroy le suivit de près, et, doutant de pouvoir s'emparer du château de vive force, il se résolut à le réduire par la famine. Dans ce but, il éleva des retranchements en terre, à peu de distance les uns des autres, et il s'établit fortement sur tous les points qui pouvaient permettre l'entrée ou la sortie de la ville .Les assiégés tentèrent da déloger leurs adversaires, et plus d'une fois réussirent à les disperser, mais ceux-ci se

i4 I.KS U>M1F.S îiE HilTOr

rcformaienl incdiiliiit^nl cl n*|)ronaionl War^ anricnne» publiions, rendant ainni d(> plus vn ]Aus c*lr<>i((*s leur:» li^m^s d'investijMenient. Thibaut de Bla/on, erai;:uant que le manque d*appruvisionnemenU ne rol>tip*At bientôt à eapiluler, envo\a des mesna* gers au comte d«^ Puitou^afm de sollieiler son aide immédiate l]. (juillaume s^e tenait prêt, et, aceompn^'né d'un irrand nombre de cavalitTsel d*hommesdepied, il mareha au !%eeour>de Mirebeau. D*assiéf:eants^ les An^e\ins allaient pa^xT au rôle d*as^ii^gés, mais (ieoiïroy, comprenant le danfzer que retle >iluation allait lui Taire courir, fît, pendant la nuit qui devait pnVéder Tattaque des Poite\ins,creus(T autour de sonramp un proToud fossé dont les terres relevées formaient de son côté un épaulement formidable. Lorsqu*au matin les troupes du comte de IN)ilou se lancèrent à Taltaque, leur élan fut arrêté par le relrancbement dont elles ignoraient l'existence.

A la suite de cet insuccès de larmée de secours, sur laquelle il comptait pour sa délivrance, Thibaut de Kla/.on fut amené à adresser des propositions de paix à son udver>aire; il y avait quarante jours que durait rinveslissement de la forteresse et, depuis le premier jour, nulles vivres n'avaient pu y pénétrer. Il offrit donc de se rendre, en demandant seulement la vie sauve. Geoffroy, qui avait pu redouter un instant de voir sa campagne se terminer par une catastrophe, fut trop heureux des avances qui lui étaient faites; il laissa sortir les a>siégés atTamés, mais il garda la ville et le château dont il dépouilla son adversaire, réunit le Mirebalais à son domaine privé, et y installa des sénéchaux et des prévôts, suivant le mode angevin qui, quelques années plus tard, devait auasi prévaloir en Poitou (2).

L'expédition de Thouars et de Parlhenay avait eu lieu en 1129, mais c'est seulement au commencement de l'année 1130

(f) Thibaut de Blazon avait, avec le comte de I^oitou, certaios lieos de pareoté qui n'ont pas été jusqu'ici bien clairement établis, mais qui pourraient provenir du mariage du comte Guillaume avec une fille de la maison de Châtellerault ; celte alliance a été indiquée par le chroniqueur de Saint-Marlin de Limoi^es [Rec. des hist, de France, XU^p. 454), qui rapporte que le vicomte de celte ville, Guy IV, avait épousé, avant 1 143, une fille de Thibaut de Blazon, parenle de la reine de France, laquelle était pour lors Aiiénor.

(a) Marchecfay, Chron, des comtes d'Anjou, pp. 2G3-26G; Chron. des éfjlises d'Anjou, p. 33, Saint Aubin d'Angers.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN i5

qu'advint la reddition de Mirebeau et le mauvais succès de rintervenlion du comte de Poitou. Le Mirebalais était en effet en proie aux horreurs de la guerre avant que la nouvelle de la mort du pape Honorius H, arrivée le 13 ou le 14 février 1130, fût parvenue dans ces régions. Le souverain pontife était encore yivant,ou du moins il passait pour tel^ alors qu'un prêtre de Cuhon, nommé Pierre de Mons, fit au chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers la donation de tous ses biens. Redoutant de se rendre à Poitiers à cause des troubles, et sans doute pressé de réaliser ses intentions, il se décida à accomplir cet acte entre les mains d'un chanoine, membre du chapitre, qui remplissait en même temps la charge de prévôt de Cuhon.

Dans cette infime localité, Tun des domaines du chapitre de Saint-Hilaire, étaient alors rassemblés plusieurs petits seigneurs du pays, qui étaient venus chercher dans la maison religieuse un abri contre les entreprises des belligérants; ils furent témoins de la donation de Pierre de Mons, ainsi que les trois frères de ce dernier, qui reçurent de lui 30 livres angevines pour renoncer à sa succession et qui étaient aussi peu soucieux que lui-même de s'exposer aux risques d'une rencontre avec des troupes armées {l ).

Guillaume semble avoir pris facilement son parti de la soumission de son allié; il tit sa paix avec le Plantagenet, lequel, satisfait de sa réussite, et ayant d'autres adversaires à dompter, en particulier le seigneur de Sablé, ne crut pas utile de s'engager dans une guerre ouverte avec le comte de Poitou. Ce dernier, libre de ses allures, trouva dans la façon d'agir de Geoffroy à l'égard de son vassal un modèle à suivre, et il ne tarda pas à l'imiter.

Au nombre des plus puissants feudataires du comte de Poitou étaient assurément les sires de Châtelaillon. Les maîtres de ce domaine avaient, avec le temps, réussi à établir leur domination sur toutes les côtes de l'A unis, ils possédaient l'île de Hé et même avaient cherché à s'emparer de l'île d'Oléron. Dans cette expansion, obstinément poursuivie, ils n'avaient été arrêtés,comme on

(i) Rédet, Doc. pour Saint-Hilaire, I, p. i25. Guillaume étant désigué comme seigneur de Mirebeau au moment de la rédaction de la charte précitée, il en ressort que Thibaut de Blazou,quoi qu'en disent les historiens,ne fut jamais seigneur en titre de Mirebeau. (Voy. De Fouchier, La baronnie de Mirebeau, dans les Mém. de la Soc, des Antiq, de tOuest, a« série^ I, p. 58).

i6 LKS r.OMTKS hK POITCM*

Ta vu« que par la résistance du clfr^rv; enfin, au^^i habiles qu'entropronanis, ils avaient favorisa et consid^ralilement développa le commerce de la région qui leur était soumise. Tne de leurs filles avait, dans le temps, épous«^ Foulques le Réchin. le puissant comte (fAnjou, et, de celle union, leur mniMm avait acquis un nouveau relief; ils avaient résisté avec succès pendant longtemps à Tautorilé ecclésiastique, à celle de leur évéque et même au pape. Orf^ueilleux de leurs richesses, ils étaient devenus un objet dVnvie pour le comte de Poitou « qui ne possédait sur les côtes de TOcéan que d<*s ports sans importance, tandis qu*à Chfttelaillon venaient se pourvoir des vins de la région et du sel quVUe produisait en abondance les pays privés de ces deux richesses naturelles.

Le représentant actuel de cette race était Isembert de Châtetaillon, marié depuis plus de quinze ans à une certaine Aeline,dont Tinconduite était notoire, et qui, dans le langage biblique du temps, était désignée comme « une fille de Reliai (i) »• Isembert, qui en toutes choses témoignait de peu d'énergie, « vir per omnia pacificus », tolérait les désordres de sa femme, et ses principaux barons déclaraient hautement qu*ils n*obéiraient jamais aux fils adultérins de leur seigneur. Olte désafTection s'était empirée par suite des agissements d'Aeline, et, dans le courant de cette année H 30, un certain nombre de chevaliers, ayant formé une ligue, s adressèrent au comte de Poitou pour les soutenir dans leur révolte .Guillaume, heureux de pouvoir satisfaire ses instincts guerriers, se présenta inopinément le 11 août (3 des ides) devant Châtelailion. La ville, située sur une presqu'île escarpée, était presque imprenable de vive force, tant par suite de sa position naturelle que de ses formidables fortifications; son seul point faible consistait dans le manque d'eau, celle dos puils contenus dans son enceinte n'étant pas potable, et elle n'était véritablement alimentée que par un puits, placé à la base de l'escarpement. Guil-

(i) Le mariage dlsembert avec Aeline était antérieur à l'année iii4» ainsi qu*il résulte d'une charte de Tabbaye de Saint-Maixenl (A. Richard, Chartes de Saint» Maixent, I, p. 284), où il est dit qu'étant dans la chambre occupée par sa femme Aeline, à Font-de-Lois, en présence de sa mère Ivette (ou Julittc) et de Guillaume le Normand, Isembert apposa sa croix au bas de Facle par lequel il restituait à l'abbaye la moitié du marais de Mouillepié, que son père lai uvaii jadis enlevée.

GUILLAUMK LE TOULOUSAIN 17

lauine,imilanl la tactique qui venait de si bien réussir à Geoiïroy Planlagenel, se contenta d'empêcher tout ravitaillement des assiégés; il tenait la terre, et, d'autre part, des navires qu'il avait armés empêchaient la venue par mer de toute force de secours. La place tint néanmoins pendant plus de trois mois, mais enfin ses défenseurs, ne pouvant plus résister aux: privations qu'ils avaient à endurer et d'autre part travaillés par la trahison, contraignirent leur seigneur à ouvrir aux assiégeants les portes de la ville, quelques jours avant les fêtes de l'Avent (l).Isembert trouva le moyen de s'enfuir ; mais, avant de s'éloigner, il plaça dans le donjon des défenseurs dont il se croyait sûr; ceux-ci, abandonnés à eux-mêmes, se rendirent à leur tour.

Le seigneur de Châtelaillon s'était retiré dans le donjon de TIieau, situé seulementà deux milles de sa résidence, et qui, entouré de toutes parts d'eau et de marais, était d'une défense plus assurée que la ville; son sénéchal, Guillaume le Normand, qui y commandait, avait eu soin de pourvoir à l'approvisionnement de la garnison, tant en vivres qu'en armes défensives, si bien qu'Isembert, qui redoutait que le comte ne le fit enfermer pour le restant de ses jours dans une prison, refusa hardiment de lui livrer sa forteresse. L'événement justifia sa résistance, car, au bout de douze mois de siège, les troupes de Guillaume n*avaient pas encore pu s'emparer de l'Ileau.

On était alors à la fin de Tannée 1 131 ou au commencement de 1 132; le comte de Poitou, occupé par ailleurs, se résigna à faire de nouvelles ouvertures à Isembert. Il restreignit les prétentions qu'il avait tout d'abord émises, et demanda seulement le partage des revenus de la seigneurie; enfin, on tomba d'accord : tous les domaines de la terre ferme, et en particulier le grand fief d'Aunis avec Châtelaillon, furent attribués au comte de Poitou, qui s'empressa de faire raser le donjon de l'Ileau ; Ttle de Ré resta à Isembert, qui s'y retira avec sa femme, toutefois, 'malgré la perte de son principal domaine, il continua à porter le titre de seigneur de Châtelaillon (2). Il mourut, fort âgé, dans son île de Ré, et fut

(i) En ii3o, le premier dimanche de TAvcnt tombait le 3o novembre. (2) A. Richard, Chartes de Sainl'MaLcent, I, p. 32r>. Dans un acte relatif à des domaines de TAunis de Tannée ii33, Isembert et Aeliue sont encore qualifiés de

i8 LKS CDMTKS DR |»OIT(H'

iMilerri' dans» It* « %e>til>iile »» de l'<'*f:lts(' di* SainUMttiiiii d<* Tlli» d'Aix, où se Irouvaionl les ji(^|iulluro!( de ses prédécesseurs 1^.

Il est possible que le comte de Poitou n*ailpas pris directement part à la tentative de délivrance de Mirebeau,et qu'il se soit contenté d'y envoyer quelques continuants, car, le H mars de celte année H30, il se trouvait à Poitiers, avec sa femme Aénor, sa fille Aliéner, et son fils tiuillaume Aigret. Kol>erl, le prieur de Saint-IIilaire de la Celle de Poitiers, vint le trouver un jour qu*il se tenait au milieu des siens et lui demanda de lui concéder la dime de Thébergement de Champot; le comte accueillit favorablement sa demande, et de plus conféra à Koberl et à ses frères en religion le droit de prendre dans la forêt de Moulière tout le bois qui serait nécessaire pour Tentretien de leur monastère, ainsi que celui dont ils auraient besoin pour leur chaulTage. Peut-*tre cet acte n'était-il que la confirmation de générosilés faites précédemment au monastère de la Celle par (luillnume le Jeune, que les chanoines, dans leur obituaire, proclamaient leur ami et leur défenseur (2).

C'est à peu près vers ce même temps que Ton apprit en Poitou les événements qui avaient suivi à Home la mort du pape Honorius II. Le jour môme de son décès, il avait été procédé à Télection de son successeur. Afin d'éviter les compétitions qui menaçaient de se produire, les cardinaux, pressentant la fin prochaine du pontife, s'étaient entendus pour se désister de leur droit électoral et ravalent transporté à huit d'entre eux. Cinq de ceux-ci

seigneurs de Châtetaillon.ll est possible que les Déi<-ocialionfl pour la conctusion d'une paix entre eux et le comte de Poitou aieut dure ju9qu*à celle époque, ou mieux encore qu*Isembert, possédant, en vertu du traite intervenu avec le comte, lamoilid des revenus du domaine de Châtelaillon, représentés par nie de Hé, en ait conservé le titre seifçneurial, de même façon que les possesseurs do la moitié de la sei^curie de Talmond, dont )e surplus appartenait au comte de Poitou, qui prenaient toujours la qualité de seigneurs de Talmond.

(i) Hec. des hist. de France^ XII, pp. 418-419, Richard le Poitevin. Les chartes de SaintrMaixent précédemment citées et celle de Saint-Jean-d'An$rély, dont il sera parlé plus loin, nous ont permis de rectifier une erreur commise par M. Elie Hériter [BibLdes Ecoles françaises d' Athènes et de Rome, fane» sixième, p. 110, no 1;, qui, trompé par le nom d'à Aliéna n, c'est-à-dire une femme inconnue, donné à Aeline par le manuscrit de Richard le Poitevin conservé à la Bibliothèque du Vatican, n'a pas cru à l'existence de cette dernière, et rejette par suite sur Isembert Pinconduite qui était le fait de sa femme.

(2) ChampoUion-Figeac, Doc. hist.j II, p. i3; Besly, ffisi, des comtes, preuves, p. 4^2.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN ' uj

proclamèrent pape le cardinal-diacre Grégoire de Saiiil-Ange, qui prit aussitôt le nom dlnnocent II; trois heures après, les autres cardinaux électeurs, réunis dans l'église de Saint-Marc, portèrent leurs voix sur Tun d'eux, Pierre de Léon, cardinalprêtre, qui se désigna sous le nom d'Anaclet.

Comme celui-ci, fils d'un juif converti, comptait, grâce à la richesse et à la haute position de sa famille, de nombreux partisans dans Rome, il les fit se soulever contre son compétiteur, et, s'élant successivement emparé de vive force du palais des papes, de Saint- Pierre, et de Saint-Jean de Latran, il contraignit Innocent II à quitter Rome. Mais il s'écoula un certain temps avant que le succès des partisans d'Anaclet fût absolu, car, le 4 mars H 30, c'est-à-dire vingt jours après son élection, Innocent H occupait encore le palais de Latran, d'oîi, à la requête du solliciteur des affaires du Poitou ou peut-être même de l'abbé de Saint-Maixent, qui se trouvait auprès de lui, il adressait un bref aux abbés de Saint-Liguaire, de Luçon et de Nieuil, afin qu'ils excommuniassent Hugues de Rocheforl et missent sa terre en interdit pour le punir d'avoir enlevé aux religieux de Saint-Maixent la dîme des essarts de la forêt de la Sèvre (1).

Le pape se retira d'abord à Pise, puis à Gênes, oîi il attendit les événements. Il pouvait en particulier tout craindre de la France. Pierre de Léon, après avoir d'abord étudié à Paris, avait en effet porté pendant un temps l'habit monastique à Cluny;puisensuite^ en qualité de légat, ilavait séjourné en Angleterre en < 1 21 et en France de 1 1 24à 1 1 26. Il s'était par suite acquis de nombreuses sympathies dans le haut clergé, mais sa conduite privée, assez relâchée, semble-t-il, avait indisposé contre lui un grand nombre d'évêques et le monde monacal, particulièrement les religieux de Cluny^ qui, au lieu de soutenir leur ancien frère, se montrèrent des plus animés contre lui. Anaclet, sans se laisser arrêter par cette hostilité déclarée, chercha à attirer à sa cause les princes souverains, bien assuré qu'avec l'aide du pouvoir temporel il arriverait à triompher de la résistance qui pourrait se produire dans le clergé. Le !•' mai il adressa au roi de France, Louis le Gros, et à son

(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent ^ I, p. 3i5.

fils, Philippe, dos l»*l(re<4 dan^ l«*s')U(*llt*!«,apri*ï» leur a%(»ir rappela les anciennes relalionsf]u*iU a^uionl eiii^H en^t>mble, il leur ^ai^ail à 8a façon le récit de ce qui »iYlail pas^é à Home, drclarani que Téleclion d*lnnorenl il avail M subreplire «>l qu*t»n conM'quence il avail excommunié ce dernier. Ce fui Ollon, évAque d^Todi, qui fut chargé de remellre cv^ missives aux s(»u\fl>rains ; il était accompagnédu cardinal-diacre Grégoire, lequi'l était au^siporleur de deux lettres d'Anaclet, Tune adre<v*e aux évéques de TAquitaine à qui il notifiait son avènement à la papauté et le^ informait qu*il maintenait Girard, é\éque d'Angouh'^uie, dans la dignité de légat qu*il occupait sous llonoriusll, el Taulre, qui élait personnelle à Girard, le chargeait, comme légal et di* conc<*rt a>ec le cardinal Grégoire, d^avoir à éclairer les esprits sur la valeur de ses titres au souverain pontifical.

C*esl à ce dernier acte qu'est due la durée relati\ement longue du schisme d*Anaclel en Aquitaine. Girard, déjà Agé, avait le plus vif désir de conserver la haute situation que lui avail assurée , dans ces contrées, l'exercice de ses fonctions de légat depuis vingt-trois ans. Tout d'abord, aussitôt qu'il avait eu connaissance des événements de Rome, il s'élait rangé à la manière de voir de la plupart, sinon de tous les évolues d*Aq*iitain?. Kn conséquence, il avait écrit à Innocent II, lui demandant de V()uloir bien lui con. server la délégation dont il était pourvu; le pape avail refusé. Innocent II, dont la piélt'^ ne saurail èlre mise en doute, s'était évidemment souvenu des accusations qui, à diverses reprises, avaienlélé lancées contre Tévftqued'Angoulôme, particulièrement par Geoffroy de Vendôme. Celui-ci lui avait jalis reproché son orgueil extrême, qui le portail, entre autres, à se vanlcr d'avoir le droit, en sa qualité de légal, de déposer les évoques, et son amour excessif de l'argent qui lui avail fait commettre do véritables actes de simonie, acceptant parfois des cadeaux des deux mains pour faire conclure un mariage, recevant cent sous pour validerTéleclion d'un abbé de Charroux, rétablissant pour une grosse somme un abbé indigne dans sa dignité abbatiale, acceptant de l'argent du roid'Anglelerre pour excommunier le comte d'Anjou, et autres méfaits.

Tout ceci élait de notoriété publique, tellement que le peuple

GUILLAUMK LE TOULOUSAIN 21

en avait fait une chanson (1). Furieux de sa déconvenue, Girard se retourna vers Anaclet, et ce dernier, heureux de cette recrue dont il appréciait loule l'importance, s'empressade lui accorder la faveur qu'il sollicitait. Du reste, Tanti-pape et le légat avaient eu jadis ensemble des relations personnelles, qui leur permettaient de s'estimer chacun à sa juste valeur. En effet, vers H 20, Pierre de Léon était venu dans le Poitou, en qualité de délégué du pape, pour faire exécuter la décision du concile de Reims relative à la possession de M igné par Tabbayo de Montierneuf, et Girard avait eu de son côté à parachever cette affaire litigieuse (2).

Une fois qu'il fut assuré d'être maintenu dans sa haute dignité, le légat d'Anaclet ne resta pas inactif. Avec une rapidité extrême, il répandit la lettre que l'anti-pape lui avait adressée, et écrivit au roi d'Angleterre, aux princes bretons, aux rois de Castille et de Léon, pour les attacher au parti qu'il avait embrassé. Le seul de ses correspondants qui accueillit favorablement ces ouvertures fut le roi d'Angleterre, lequel, avec tout son clergé, reconnut Anaclet. Mais, tout auprès de lui, Girard fit une conquête, d'une importance extrême, dans la personne du duc d'Aquitaine. Guillaume, tout en témoignant d*un amour immodéré pour les armes et la guerre, avait subi l'influence de Girard que, dès son enfance, il avait été habitué à considérer comme le plus éminent prélat du territoire soumis à l'autorité de son père, puis à la sienne, et de plus, comme on l'a vu, il lui avait, à son arrivée au pouvoir, accordé toute sa confiance, ce dont Girard avait profité pour obtenir de lui des actes favorables aux églises. Comme i'évêque d'Angoulême, il avait d'abord reconnu Innocent H, puis, à son exemple, il vira de bord, et, avec la fougue de son caractère, il porta à l'extrême son zèle de transfuge.

Toutefois la cause que soutenaient le comte et le prélatéprouva versce temps un échecsensible. Louis leGros, au début duschisme, s'était d'abordmontré irrésolu, puisenfin, sollicité par lesévêques, il s'était décidéà convoquer un concile à Étampes. Saint Bernard, alors abbé deClairvaux, fut chargé d'exposer l'affaire devant l'as-

(i) Migne, PatroL lat.j CL VU, col. G2, lettre xxi de G. de Veodôrae. (2) Arch. de la Vienoe, orig. , Montierneuf, no« 36 et 87.

33 LES (:oMTt>> DK IHHIOU

semblée; il lit riii^torique de«^ faiU, discuta la Yal«*ur de» prétentions des deux adversaires, \yvyd leurs^ arguments, el, en fin de compte, conclut en ra\eur de la lé^'aliléde Télection de (îré^'oire de Sainl-Anf:e. Le concile m* ran^rra à^on a\isellcMJsses membres, le roi en Itfle, reconnurent Innocent II pour pape léj^ilime.Oci se passait au mois de juillet ou d*aoilt HIW, (lirard ne hVlail pas rendu à Élampes; il pre>senlail évidemment que la caus4' qu*il défendait était perdue drvani 1rs é\équ4*s de France, et, afin de ne pas s*enf:ugerou risquer un esclandre ^uns sanction eiTeclive, il jugea sage de sauvej:nrdi»r sa liberté d*aclion en restant à Técart; n'ayant pasprisparl au vote, il pouvailseconsidérercomme n'étant pas engagé par lui. I)e ceniouient.il joua un rAle prépondérant dans les affaires d j schisme, et cela doutant mieux qu'il pouvait donner aux pouvoirs religieux qu'il tenait d'Anaclel l'appui de l'autorité temporelle et efTi'clive du duc d'Aquitaine.

Fort de la décision du concile d'Klampes, Innocent II prit le parti de passer en France, afin d'y recueillir des sommes suffisantes pour pouvoir lever des troup<'s et rentrer à leur télé dans Rome. Il débarqua à Saint- Gilles le 1 1 septembre. Saint Bernard et les religieux de Cluny vinrent lui apporter les témoignages de leur adhésion absolue à son autorité et se mirent à sa disposition pour son voyage de France. Il remonta le lUiùne, visita Cluny, présida le 18 novembre le concile de Clermont, et enfin arriva à Saint-Benoll-sur-Loire, où Louis le Gros, sa femme et son fils Philippe vinrent s'incliner devant lui. Au même lieu il reçut les ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne, qui lui apportaient l'assurance que son autorité pontificale était reconnue dans tout l'Empire.

Les deux plus puissants souverains de la Chrétienté ayant ainsi admis la légalité de l'élection d'Innocent II, il n'y avait plus qu'à ramener les princes ou grands seigneurs dissidents : c'est la besogne à laquelle s'employa saint Bernard. Il se rendit d'abord en Angleterre, où Girard avait tout d'abord obtenu gain de cause ; le succès ne tarda pas à couronner ses efforts, car le roi Henri vint, le 13 janvier 1131, se prosterner à Chartres devant le pape. En même temps, ils'adressait aux membres du clergé qui, retenus par d'anciens liens d'amitié, hésitaient à se prononcer contre

GUILLAUME LE TOULOUSAIN a3

Pierre de Léon; tel était le cas d'Hildebert, archevêque de Tours. Saint Bernard écrivit au saint prélat une lettre pressante, qui le toucha vivement et l'amena à reconnaître Tautorité d'Innocent.

L'abbé de Clairvaux se flattait de réussir pareillement auprès du duc d'Aquitaine; s'étant adjoint Josselin, évêque deSoissons, afin de donner plusd'aulorité à sa mission, il se rendit à Poitiers. Descendu à iMontierneuf, qui était le principal établissement de son ordre en Poitou, il fit demander à Guillaume une entrevue. Le comte, qui semble être resté jusque-làdans une certaineindécision, accueillit bien la démarche des envoyés d'Innocent, et, pendant sept jours, il eut avec saint Bernard des entreliens secrets sur les principaux points de la doctrine chrétienne et sur la cause en litige. 11 s'était montré un auditeur soumis, aussi saint Bernard, ne jugeant pas qu'il y eût lieu de prolonger son séjour à Poitiers, quitta la ville, chargé de bonnes paroles, et après avoir célébré à la cathédrale de Saint-Pierre le sacrifice de la messe (1).

Mais les bonnes dispositions dans lesquelles il avait laissé le comte de Poitou ne durèrent pas longtemps. Girard, qui sans doute n'avait été que tardivement informé de la venue des messagers d'Innocent II, accourut à son tour à Poitiers, et, se rendant à Saint-Pierre, il y prononça un violent discours contre les adversaires d'Anaclet. Ses paroles enOammées agirent vivement sur ses auditeurs elles portèrent à commettre des actes de violence qu'il n'avait sans doute pas prévus; Gausbert, doyen du chapitre cathédral» prit l'initiative de ces mouvements et fît mettre en

(i) La plupart des hisloriens modernes placent à Tabbaye des Châtelliers, près Saint- Maixenl, le lieu de la rencontre de saint Bernard et du comte de Poitou, et depuis plus d'un siècle la peinture a popularisé cette attribution (Duval, Cari, des Châtelliers, introd., pp. xlv-l). En ce faisant, ils se sont fiés au P. Manrique, qui, écrivant au XVII® siècle ses Annales Cistercienses, a interprété d'une façon inexacte le texte qui suit et qu'il avait emprunté à la vie de saint Guillaume : a Qui Pictaviam usque perce venientes praedicto invasori salutaribus monitis suaserunt, sed non persuaserunt . c Interea dum haec a/e^crentur^abbas sanctus in quodam monasterio ordiois sui, consa tructo de novo in Pictavia, -morabatur 9 (Bolland , Acia sanct. febr,^ II, p. 4^4)- Peu familier avec les choses du Poitou, le P. Manriquc n'a pas reconnu, dans le « monasterium novum » dont il est question dans ce passage, Tabbaye de Montierneuf de Poitiers, qui y est pourtant désignée expressément, et il a été chercher dans la province, le plus près possible de Poitiers, un établissement appartenant à la réforme de Citeaux ; il s'arrêta sur l'abbaye des Châtelliers, située à onze lieues de la capitale du Poitou, sans remarquer qu'elle suivait à celte époque la règle que lui avait donnée son fondateur, saint Giraud, et qu'elle ne fut affiliée à l'ordre deCiteaux que le 20 janvier ii63, c'est-à-dire trente ans après les événements dont il est ici question.

i4 thS CO.MTKS I>K H>nor

pio(M>s Taulel sur lequel saint Bernard avait oflirié^. Kn agissant ainsi, (iaushcrl prétendait sWiger en dér<*n>eur de la foi orthodoxe et faire passer le saint ahl)é de Clairvauxau rang des srliismaliques; il se conduisait à son^gard delà nirme façon que, quarante ans auparavant, les acolytes d'trliain II sVlaient comportés à regard de lY^Aque de Poitiers, fsemlK^rt II, quand ils a\aient renversé, dans Téglise de Montierneuf, l'autel consacré par le prélat, ami de (luy-(îeoffroy.

Ce fut le début de la persécution, tiirard et tiuillaume, ne gardanl plus aucune retenue, se posèrent résidumenl en ad\ersaires d'Innocent II, et le léf^îit d*Anac!et, u«^unt de m»s prétendus pouvoirs, brisa sans miséricorde les oppositions qui se manifestaient trop ouvertement ; il se fit particulièrement Tagent des rancunes du comte, et, d'accord a\ec lui, chassa de leurs sièges Tévèquc de Poitiers, (iuillaume Alleaume, et Tévèque de Limoges, Kustorge. A Poitiers^ le chapitre, dirigé par son doyen et par l'archiprùlre, élut é\éque Pierre de ChAlellerault, grandoncle du comte de Poitou t;t Tun des chanoines de la catliédrale ; à Limoges, le choix se fixa sur Itenoul de Nieuil,abl>é du Dorât, qui, depuis quelques années, était un des familiers de la cour du comte. On ne sait de quelle nature étaient les dissentiments qui existaient entre Tévéque et le comte de Poitiers et avaient amené ce dernier à de si violentes extrémités; il en est autrement en ce qui concerne Tévêque de Limoges. Euslorge était partisan déclaré du vicomte Adémar, qui fut un des grands batailleurs de Tépoque, et avait souvent maille à partir avec son suzerain, le comte de Poitou.

Les deux diocèses se trouvèrent donc avoir chacun deux prélats à leur tête, car les évêques dépossédés de leurs sièges n'en continuèrent pas moins à résider dans le pays et à agir sur le clergé qui leur était resté fidèle. D'autre part, les nouveaux évêques n'étaient pas en possession d'une complète autorité spirituelle, car, aucun des prélats d'Aquitaine n'ayant voulu s'associer aux attentats commis contre Guillaume Alleaume et Euslorge, leurs remplaçants ne purent se faire consacrer et prirent seulement la qualité d'évêques élus.

On ignore où se retira Tévêque de Poitiers; il lui élail du reste

difficile de résister ouvertement au comte. Il en était autrement d'Eustorge, qui avait toujours l'appui du vicomte et continuait publiquement ses fonctions épiscopales. C'est ainsi que, le temps des ordinations étant arrivé, Renoul de Nieuil procéda à cette cérémonie à la Souterraine, oti il était soutenu par les nobles du pays que le comte de Poitou avait gagnés à sa cause; pendant ce temps, Eustorge, réfugié en Bas-Limousin, faisait les ordinations à Uzerche. Puis bientôt il se rapprocha de Limoges et se fixa dans le bourg de Saint-Martial, en face de la ville, où siégeait Renoul de Nieuil, de sorte que ce dernier pouvait entendre chaque jour les cloches qui sonnaient en mémoire de son excommunication. D'autre part, afin de pouvoir résister aux partisans du comte de Poitou qui ravageaient ses terres, il avait fait construire le château de Chalucet, où il avait installé une solide garnison commandée par deux chevaliers (1). Une situation si troublée ne pouvait manquer d'avoir sa répercussion sur les actes du comte de Poitou, si prompt à se laisser aller à des résolutions extrêmes.

Au mois de janvier 1131 était mort Henri, cet abbé de Saint- Jean-d'Ângély qui, vingt-huit ans auparavant, avait été imposé aux moines et n'avait été reconnu par eux qu'à cette seule condition, c'est qu'après son décès il serait pourvu à la nomination de son successeur selon les règles canoniques. Henri avait mené une vie des plus aventureuses et il était nécessaire que la direction du monastère passât en des mains qui y maintiendraient exactement la régularité fort éprouvée par suite de l'absence continue de l'abbé ; en 1125, Pierre le Vénérable, venu de Cluny pour rétablir l'ordre dans l'abbaye, avait vu sa vie menacée par les moines révoltés. Esprit inquiet, Henrines'étaitpasconlentédeson abbaye de Saint- Jean; il avait été pendant trois jours archevêque de Besançon, pendant huit jours évêque de Saintes, puis il s'était retiré en Angleterre auprès du roi Henri !«% son parent, à qui il avait acheté ou par qui il s'était fait donner l'abbaye de Pélerborough ; mais,chassé encore de ce lieu, il était finalement revenu mourir à Saint-Jean. Hugues de Pons lui succéda, mais, soit qu'il fût mécontent de ce

(i) Labbe, Nova bibL man.^ \\, pp. 269, 3o3 el Ho4 (Bernard Gui, Nomina et gesta Lemooic. episcop,; Geoffroy du Vigeois, Chronica).

26 LVS U>MTtS DK f:UT(»r

choix, soil pour tout autre motif, li* romtt» dv Poitou (*nvahil le iQonasttTC le 24 juin Jour di' la Suinl-JtMii, T^^lo patronale del*abhayo, qui était à celle occasion \isiti*.' par de Doml>reux pèlerin», en chassa Tabbi^ et s*eiupara des noalbreu^es olTrandes duei& à la piélé des fidèles.

Celait un acte sacrilèj^e que (luillaunie wnail de commettre et que Girard, gardien des privilèp'> des é^IisfH en sa qualité de légat, ne pouvait t(dérer. 11 était du reste prudent d'arrêter Taiilorilé laïque dans une voie où, sous le couvert d*une \ive adhésion au schisme, elle pourrait se livrer à des vicdenccs et à des empiétements sur les établissements religieux. Il iil dcmc à Guillaumeles plus vives admone^lations, et, ce qui e<i un témoignage bien probant de riniluence qu*ii a\ail >ur son esprit, il amena le comte à faire une confession publique de son méfait. (*.i*lui-ci se rendit à Saint-Jean-dWngély à la fin de juillet; là, avec une nombreuse suite, il pénétra dans la salle du chapitre, où tous les religieux étaient rassemblés sous la direction de leur abbé Hugues. Tout d*abord^il annon(;a que, pour indemniser Tabbaye du tort qu'il lui avait causé, il lui donnait les bûlimcnts, les places et le fossé que les comtes de Poitou possédaient d'ancienneté devant le monastère, qu'il lui renouvelait la possession de toutes les coutumes dont elle jouissait dans son bourg, et enfin qu'il concédait à la cour de Saint-Jean le privilège de franchise et d'asile, absolument comme si elle eût été une église. Puis, quand Ténumération de toutes ces générosités eut été faite, il sortit du chapilre, se déchaussa, et, pieds nus, tenant des verges en la main, il se rendit, en donnant les marques d'un profond repentir, jusqu'à l'autel de l'église abbatiale sur laquelle était exposé le chef du Précurseur. Arrivé en cet endroit, il se jeta à genoux, et, se reconnaissant coupable du vol qu'il avait commis, il posa sur l'autel le parchemin sur lequel étaient énumérées toutes les faveurs qu'il venait d'accorder à l'abbaye. Ensuite il traça sa croix au bas del'acle, et,afin de donner plus de force et d'autorité aux dispositions qu'il contenait, il le remit à ses barons et aux autres personnages de son entourage, qu'il invita, pour plus de garantie, à y apposer eux-mêmes leurs croix. C*est ce que firent Kenoul, évoque de Limoges, Audeberl, abbé de Luçon, Maingot

de Melle, Guillaume de Mauzé, Pierre de Fors, Hugues Tireuil, et Hugues de Pons; enfin, dans la nombreuse assistance, tant de laïques que de religieux, on remarquait encore Roger, le chapelain du comte (1).

Guillaume Gardrad, Tévèque de Saintes, ne se trouvait pas à cette réunion, où Ton ne comptait, en dehors des moines de Saint- Jean, que des partisans avérés de la politique du ducet de Girard. [I se tenait dans une prudente réserve, ayant lui-même à redouter le sort des évoques de Poitiers et de Limoges ; il avait du reste refusé de consacrer les évêques et les abbés intrus^ et, devant les menaces du comte, il avait jugé prudent d'abandonner sa ville épiscopale. Les chanoines de sa calhédrale s'étaient conformés à sa conduite et c'est peut-être à l'éloignement de ces derniers que Guillaume Gardrad a dû de ne pas être remplacé sur son siège comme les deux évoques dont il vient d'être parlé, qui n'avaient pas rencontré dans leur clergé la même solidarité.

Quant à Girard, dont la place aurait dû être à Saint-Jean au premier rang^ il était en ce moment tout occupé de mener à bien une entreprise d'une importance majeure pour lui-même*

Arnaud de Cabenac, l'archevêque de Bordeaux, était mort le 29 avril 1131 et il avait résolu de lui succéder. 11 se disait que s'il pouvait joindre à l'autorité spirituelle du légat celle plus directe encore de l'archevêque sur les évêques et le clergé de l'archidiocëse, il se sentirait de force à briser toutes les résistances. N'espérant pas arriver à se faire élire suivant les formes régulières, il concentra tous ses efforts sur les chanoines de la cathédrale, et, quand il se vit assuré d'une majorité, il convoqua en sa qualité de légat tous les évêques suffragants de Bordeaux pour procéder à l'élection de l'archevêque ; un seul des prélats appelés, Raymond Bernard, évêque d'Âgen, se rendit à l'assemblée. Il chercha, sans pouvoir y parvenir, à empêcher l'élection de Girard ; les chanoines, gagnés par les promesses du postulant, terrifiés, d'autre part, par la crainte des violences dont le duc d'Aquitaine était coutumier, cédèrent à ces diverses pressions.

(i) Besly, Hist, des comtes^ preuves, p. 4^2; D. Fonteneau. XIlï, p. 2«5. Cet acte est uolérieur au i3 ociobre ii3i, daic de la mort de Philippe, fils de Louis VI, et Doa postérieur, comme Ta écrit par erreur le savant bénédictin.

xK LKS r.nviTl.s hK l'omK

el, en fin di* ccmiplo, élurent IV^i^qm» d\\n;:oulAm4\ Touti^fois, o«»Iui-cini* pul rort»voir l'onrlion H;iinl<\ Ii'*<l«Mix i^\ri]iif*squi 9>ou\% tenaient pour lui, ceux de l'oilirru el de Linio^i*s, n a>anl pan él^ j^acrés, ne pouvaient lui admini>ln'r un «sacrement dont euxmAmes n*avaient pan éO" pourvue.

Sans tarder, Tiirurd adressa aux /»\i'^qurH de son re>M}rl une lettre cinulaire pour réclauirr d*eux rolM''i«*"*anee qu'iU lui devaient d('»soraîaisf»n vertu de sa dij:nilr. Tou» cimix qui jusqu'alors ne s*étaient pas pronon-t^s ouvertement et si* dissimulaient volontiers derrière leur arrhe\iViue se tn)u\èrent ftirt emlmrrasHrs. Saint Bernard, craignant qur dans eette oreurn^nn' les 4^\i^quos d^poss^dés, dans led«''sir de reprendre leurs sir^^^s, ou ceux qui étaient encore en fonctions, afin d*é\iier un sort s(*mhlal>le, ne se laissassent aller à un compromis^ leur écrivit une longue lettre, très pathétique, dans laquelle il leur exposait la situation et les encourageait à persister dans leur altacliemeni h la cause d*lnnocent II. En ce moment, les partisans d'Anadrt tontaienl une manœuvre qui pouvait leur anu^ner les esprits irrésolus, hésitants pour un motif quelconque à prendre un parti. Ils demandaient que le difTérend entre les deux papes fût soumis à un concile qui, selon eux, devrait se tenir à Kome où ils étaient tout-puissants. Saint Bernard se mit résolument à la tête de ceux qui^ sentant le piège qui leur était tendu^ cherchèrent à le déjouer en déclarant que, du moment que Téleclion dMnnocenl était régulière (par cinq voix contre trois), il n'y avait pas lieu de remettre tout en suspens. Ses efforts furent couronnés de succès, car les évéques auxquels il s'adressa, ceux de Limoges, de Poitiers, de Saintes et de Périgueux, se montrèrent inébranlables dans leurs convictions. Toutefois, les prélats, sentant qu'ils ne pouvaient rester livrés à eux-mêmes, sans qu'une direction commune les guidât dans la voie d'une résistance continue aux attaques dont ils étaient incessamment menacés, se préoccupèrent de chercher autour d'eux ce guide précieux; ils se flattèrent de le trouver dans Vulgrin, archevêque de Bourges, primat d'Aquitaine.

Ils lui remontrèrent qu'en celte dernière qualité il ne pouvait se désintéresser de ce qui se passait dans l'archevêché de Bordeaux, voire même dans son archid iocèse, où Tévêque de Limoges,

son suffraganl,avait été expulsé de son siège. Guillaume de Nanclars, évêque de Périgueux, lui écrivait : « Diles-nous, vous qui êtes noire primai, le chef donl nous voulons suivre la direclion, quelle esl la réponse que nous devons faire à Girard d'Angoulême, qui, sans notre concours, s'est fait inironiser archevêque de Bordeaux et nous presse de lui obéir. » En même temps il le priait de faire connaître au roi de France l'état de Tarchevêché de Bordeaux, afin que ce prince accordât son appui aux évoques menacés d'être jetés à bas de leur siège; pour cet effet, il lui envoyait des lettres qu'il le priait de vouloir bien communiquer au roi (l).Cet appel du clergé à l'autorité royale, tant en Aquitaine qu'en Auvergne, où il s'était produit récemment, est l'indice d'un mouvement de centralisation dont l'honneur revient tout entier à Louis le Gros, de qui le pouvoir, aux yeux des suppliants, était le symbole de la force.

Girard était donc parvenu au comble de ses désirs, el,comme il arrive toujours aux triomphateurs, il vit bientôt apparaître à ses côtés des gens pressés de solliciter ses faveurs. Les moines de Sainte-Croix de Bordeaux ne furent pas les derniers, et ils obtinrent du nouvel archevêque qu'il leur fit don de Téglise de Saint- Pierre « de Benciaco » ; ce qui témoigne de leur hâte, c'est que le prélat, n'ayant pas encore eu le temps de faire graver le sceau de sa nouvelle dignité, en fut réduit à employer celui dont il usait comme évêque d'Angoulême 2). Celait B ordeaux qui devenait en France la forteresse du schisme. Outre le clergé qui s'était groupé autour de Girard, avec les archidiacres, les chanoines de Saint-André et les religieux de Sainte-Croix, on voyait encore auprès de lui Gilles, évêque de Tusculum, les cardinaux Grégoire et Romain, légats du Saint-Siège, dont la présence rehaussait encore la situation du nouvel archevêque. Mais, enflé par son succès, Girard négligea les précautions qu'il prenait ordinairement et que commandaient les animosités qu'il avait déchaînées contre lui ; un jour qu'il traversait la Saintonge, qui séparait ses deux diocèses d'Angoulême et de Bordeaux, il tomba entre les mains d'Aymar d'Archiac, beau-frère de l'évêque de Saintes.

(i) Labbe, A^ova bibl. man., II, p. 83.

(2) Maratu, Girard^ éoêçue d'Angoulême, pièces justif., n° 34, p. 3/0.

3o i.i:s i.oMTi s m: iNimn"

Aymar, p«»rsonnolli»mfnl, n'a\nil « •• d'rln» ImMiN* à Té-

v^que d*Angoul»^m«sqiii,f|iiolt]ii«*'« annri^n auparavant* avait aidé Vulgrin Taill^ft^r à lui onlo>«T son rli.llnau d'Arrliiar. (iuitlaume (iardrad sVmprc^^^a tU* fairt» connaltn' ciM important ^\rnomenl à l*arcliovéque d»^ Bour^t*^. Commi* il était a craindre que les comtes de Poitou el d'Anp>uléme ne tenla«i(i'nl« ainM qu*ils en manifestaient le désir, de délivrer tiirard de f )rre, it le pria d'inviter les évéques de TAquilaine à fournir à Aymar des ressources en hommes el en arf^ent pour qu*il pût résister aux attaques dont il était menacé ; en même temps, ce qui peint i»ien Timbroglio de cette situation et la diniculté où se trouvaient les esprits de discerner sainement la vérité de IVrreur. ctimme tiirard n*avail pas été déposé et n*avait pas perdu sa qualité épiscopale, <îuiliaume demandait au primat d*accorder à son henu frère une absolution pléniére pour ce fait d'avoir mis la main sur un membre du clerpé el de le retenir en prison ; de plus, il le sollicitait d'excommunier tous les particuliers qui, pour délivrer (iirard, useraient de violences à Téfjard de son peùlier.

Aprësavoirainsipourvu aux intérêts de son beau-frère, Tévéque de Saintes étendait sa requête, et suppliait le primat d*inviter les sufTragants de Tarchevéque de Bordeaux, le clergé et le peuple de leurs diocèses, à refuser toute obéissance à l'archevêque intrus, d'annuler son élection, et finalement de le déposer. Il sollicitait en outre avec instance qu'on lui inlligeàl la punition ecclésiastique suprême, à savoir que Tarchevêque de Bourges prononçât contre lui une nouvelle excommunication, et que tous les évêques, tant du diocèse de Bordeaux que de celui d'Auch, fussent invités à le frapper de la même peine, aussi bien que toute personne qui lui prêterait secours.

Cette dernière objurgation visait particulièrement les comtes de Poitiers et d'Angoulême, qui marchaient pour le moment d'accord dans la voie du schisme ; Vulgrin ayant épousé en secondes noces Aimable^ une des filles du vicomte de Châtellerault, se trouvait être le beau-frère de Guillaume VIII et le pelil-neveu de Févêque intrus de Poitiers, Pierre de Châtellerault (1). Mais

(i) Hist, pontif. et corn. Engol., p. 56.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN 3i

l'archevêque de Bourges ne se pressa pas de répondre à des sollicilalions si pressantes ; c'était un temporisateur, et il attendait, pour prendre une décision,la tenue du concile que le pape avait convoqué à Reims pour la fête de saint Luc, le 18 octobre H31 . A cette réunion solennelle on compta treize archevêques et deux cent soixante-trois évêques, ainsi qu'une multitude d'abbés et de moines. Son principal objet était d'assurer l'union de la catholicité contre Anaclet et Girard, le plus notable de ses adhérents. L'un et l'autre furent excommuniés par les pères du Concile, comme schismatiques, et solennellement déposés.

Sûr désormais d'être vigoureusement soutenu, l'archevêque de Bourges se conforma aux décisions de l'assemblée, qui n'étaient autres que celles que l'évêque de Saintes avait sollicitées de lui, et, ne pouvant avoir recours à la force, il se contenta d'encourager les évêques à la patience et à la résignation. Louis le Gros, qui avait profité de la réunion du Concile pour faire solennellement sacrer roi son fils Philippe, n'était pas d'humeur à entamer une guerre afin de faire exécuter les sentences que l'assemblée avait pu rendre ; il laissait au clergé lui-même le soin d'amener ce résultat. Aussi Aymar d'Archiac, se sentant isolé en face des deux puissants comtes, dut se résoudre à relâcher son prisonnier, probablement sans rançon, mais atout témoins sousla promesse qu'il n^aurait personnellement à redouter aucune fâcheuse conséquence de son coup d'audace .

C'est à ce moment que se place une démarche tentée par Pierre le Vénérable pour mettre fin au schisme d'Aquitaine. Fort de la décision du concile de Reims, l'abbé de Cluny se flatta do réussir là où saint Bernard avait échoué, et, dans le courant de novembre ou de décembre, il se rendit en Poitou ; mais tous ses efforts pour ramener Guillaume restèrent infructueux. Du reste, il était du devoir de l'abbé de Cluny, après le grand témoignage de sympathie que lui avait donné Innocent II en venant consacrer, au mois d'octobre 1130, l'église de son monastère, de veiller au maintien de la saine doctrine dans les établissements de sa dépendance; par suite, au lieu de reprendre lors de son départ du Poitou le chemin par lequel il était venu, il passa en Anjou, parcourut la Normandie, et enfin arriva à

3i i.Ks c:4»\rrKs in: iiuTor

l'aris à (enipsi pour célol>rt*r dans cvlU* vilU* li*!^ fi^lrs cl<* NorI (I ).

L*annéo 1132 qui s'ouvrit bionlot apr^<^ Tul \rri(ahl<*ni«*nl ciAlo où le schisme alteigntl son apog^<' ; la situation rn Aquitaine était alors celle-ci : li>s comtes «le Poitou et (i*Anp>ulAme étaient excommuniés, les é\érhésde Poitiers et de Limo^i'S comptaient deux titulaires, l'archevêché de Bordeaux et l'é\éché dWngoulème étaient possédés par un prélat interdit. ré\é(]ue de Saintes avait abandonné sa résidence épiscopalt» ; Talilié de Ollcfrouin en Angoumois, nommé Foucher, avait dû quilli^r son monastère, et était parti pour TOrient, où il devint é>éque de Tvr et eniio patriarche de Jérusalem [i).

La qualité de légat du pape permettait à <iirard d*élendre son action en dehors de stm diocèse, et il ne sVn Ht pas faute. Dans l'archevêché d'Auch, (îeolTroy, évéque de Ra/.a<, entra dans le schisme, et de ce fait il fut excommunié ; son adversaire ordinaire, Raymond, évéque d'Agen, avec qui il avait des contestations journalières au sujet de la limite de leurs diocèses, profita habilement de la mauvaise posture dans laquelle il se trouvait pour envahir son territoire, et même, en H.')6, il incendia la ville de Bazas (3). On ne sait si Bonhomme, é\èque dWire, ne donna pas aussi son adhésion à Anaclet ; on le voit, en efTet, en 1135, sur la demande expresse du duc d'Aquitaine etavecrassenlimenl de Pierre, comte de Bigorre, et des seigneurs du pays de Marsan, rétablir le culte dans Téglise de Bougues, enlever celle-ci aux mains laïques qui la détenaient et la restituer à Tabbaye de la Sauve, à qui elle avait été précédemment donnée par Guillaume le Jeune, le père du duc (4).

L'évoque de Tusculura, le représentant d'Anaclel, vint fixer sa résidence à Poitiers, d'où, d'accord avec Girard, siégeant à Bordeaux, il pouvait utilement diriger les affaires de leur parti, k défaut de Pierre de Châtellerault, qui ne parait nulle part, et qui semble, par cet effacement, justifier l'appréciation que portait

(i) Migne, Patrol. lat.y CLXXXIX, roi. 233; liihL Cluniarensis, col. 755.

(2) Gallia Christ,, II, col. 1047.

(3) Arch. hist, de la Girondey V, p. 2G.

(4) Arch. hist. de la Gironde, XII, p. 3 19. La charte qui rapporte ce fait se codtentaot de si|S(naler Tannée sans indiquer le jour, on ne saurait dire si cet acte est antérieur ou postérieur à la conversion de Guillaume Vltl.

GUILLAUME LE TOULOUSALN 33

sur lui Guillaume Alieaume qui l'appelait <( un veau gonQé de vent», comme qui dirait «un personnage en baudruche». Le prélat ilalien n'eut pas de peine à se constituer un entourage qui suppléait à son petit nombre par son audace et son activité. On le voit régler, en sa qualité de vicaire apostolique, des difficultés pendantes entre le doyen de Saint-Hilaire et un sieur Briction, puis mettre d'accord les prévôts laïques de la Foye-Monjault ; dans ces diverses circonstances, il avait à ses côtés Gausbert, le doyen de Saint-Pierro, Guillaume Bouchereau, le doyen de Saint- Hilaire, maître Hilaire et maître Laurent, que Ton peut regarder comme des professeurs des écoles renommées de Poitiers, Guillaume, prieur de Sainte-Radegonde, Guillaume Jean, prieur de Saint-Nicolas, Aymar, prieur de la Foye-Monjault, Martin, prévôt de Poitiers, et Lombard, son sous-prévôt, tous adhérents au schisme (1). Aces divers noms il semble qu'il y a h'eu d'ajouter celui de Tabbé même de Montierneuf, Pierre, un parent du comte de Poitou, qui était en ce moment, plus ou moins légalement, à la tète de Tabbaye (2).

Ces manières de faire des schismatiques, agissant comme s'ils eussent été pourvus légalement de Tautorilé ecclésiastique, ne pouvaient manquer d'exaspérer leurs adversaires, aussi voit-on l'évêque de Poitiers, qui, du lieu de son exil, s'était une fois encore adressé à l'archevêque de Bourges, réclamer de lui avec une sauvage énergie une excommunication nouvelle contre Girard et ses adhérents. Il visait en particulier Pierre de Châtellerault,qui occupait son siège épiscopal, et Guillaume Bouchereau, le chef du parti qui lui était hostile ; il allait même jusqu'à fixer pour cet acte une date spéciale, celle de la fête de sainte Marie-Madeleine, du 22 juillet (3).

(i) Rédet, Doc. pour Saint^Hilairey I, p. i3i ; Gallia Christ. ^ H, înstr., col. 355,

(2) Ce personnage, dont l'existence n'est connue que par l'acte ci-dessus,n'a pas été inscrit dans la liste des abbés de Montierneuf, qui, au xv« siècle, a été insérée dans le cartulaire de cette abbaye (Arcb. de la Vienne, reg. no 2o5, f^ 20). Il semble résulter de cette omission que les religieux de Montierneuf n'ont pas cru devoir placer Pierre au rang de leurs abbés, vu son caractère scbisma tique. Sa parenté avec le comte de Poitou autorise toutes les suppositions. Il ne nous parait pas qu'on puisse l'identifier avec Pierre de GhâtellerauU, qui était suffisamment pourvu par l'évèché de Poitiers, mais on pourrait peut-être reconnaître en [lui Pierre de Thouars, surnommé l'Ëvêque, dont la femme de Guillaume VIII était la petite-nièce.

(3) Nous ne serions pas étonné que cette date du 22 juillet, qui se rapporte soit à

La lulle se cotilinuail (ionr anli*ntt» (lt>4 (l«>ux parU 4*1 ne pouvait manquer par built* d*am4'n<T d<'H troublo» danii l«* ft«*în du clergé. Ce n^est pas st^ulemenl à Poili(»rii qui» ho produif^in^nl dt'n désordres ; ils écialorenl sur divt»r** poinis du t<*rriloir4\ partout où les partisans de (iirard se crurent ou se trou\erent asM'z forts pour imposer leurs volontt^.

A Saint*Maixent, la cure de Saint-Légi'r Tut occup^^e |iar un prêtre schismatique, nommé Pierre de la tlliaise; celui-ci, sans tenir compte de ia sujétion de son hénéiire envers Tabbayede Saint-Maixent et des obligations auxqui»llcH par suitt» il était tenu, avait cru devoir ajouter une cb»rbe h c<»lle qu'il lui était permis d'avoir dans son église et édifier un nouvel autel ; les moines, suivant les habitudes de la procédure en vigueur à celte époque, brisèrent la cloche et renversèrent Tautel. V,vc'ï ^e passait en 1133, et Ton pourrait croire, envoyant lesn*ligi<*u\ deSaint-Maixentagir de celte sorte, qu'ils avaient chaudement embrassé la cause d'Innocent 11; il n'en était rien : ils maintenaient s<Milenient leurs droits en face d'un intrus qui, de par son arrivée irrégulière à la tète d'une paroisse, se croyait tout permis. L'abbé (ieo(Troy et ses moines s'étaient tenus dans une grande réserve, et c'est ce qui résulte des indications chronologiques, apposées par leur scribe au bas des actes rédigés dans le monastère^ et dont on peut faire cha que année Tinslruclif relevé : en 1 130, il est rapporté que les faits énoncés dans la charte s^élaienl passés alors que (irégoire et Pierre se disputaient lapapaulé (il est à remarquer qu'il n'est donné à aucun des concurrents le titre pontifical sous lequel ils s'étaient désignés) ; il est dit,en 1131, que l'acte fut fait au tempsoù il existait une brouille entre Grégoire et Pierre de Léon pour la même cause, en 1132, qu'il y a débat, à Kome, entre les mêmes pour la papauté et enfin en 1 133, à propos d'un accord entre les religieuxde Saint-Maixent et un de leurs vassaux^il est écrit qu'il futconclupendant qu'il régnait une scission entre l'Église de Rome et celle de Poitiers. Cette dernière énonciation est peut-être un peu plus expressive qu'il ne conviendrait, ce qui tient sans doute aux différends que les religieux avaient avec Pierre de la Chaise et qu'ils

TaDDée ii32y soit à iiSS, correspoadii à celle duo événemont mémorable de la vie de Girard, et ne fût Tanniversaire du jour de son élection à Bordeaux.

portèrent devant un légat qui se trouvait dans leur région à la fin de H33 ; celui-ci avait évoqué TatTaire de Saint-Léger devanl lui pour le troisième dimanche de carême de Tannée suivante (!)•

A Albi, révoque Humbert Giraud avait pris parti pour Anaclet. Les membres de son chapitre refusèrent de le suivre dans cette voie, puis, la passion aidant, ils se soulevèrent contre lui, s'emparèrent du palais épiscopal qu'ils démolirent de fond en comble, et enfin installèrent une garnison dans la cathédrale. On était alors dans Tannée 1132. Girard, ne pouvant user contre les révoltés que des armes ecclésiastiques, les excommunia, mais sans résultat, car, un an après, en 1133, il dut revenir à la charge ; il s'adressa, en sa qualité de légat, aux abbés de Castres et de GaiUac et leur intima Tordre d'avoir, ainsi que tout le peuple et le clergé du diocèse d'Albi, à refuser tout service aux chanoines et à se ranger du côté de leur évêque (2). Mais ces admonestations du légat de pape, précédemment si écoutées, perdaient beaucoup de leur valeur dans les circonstances présentes. Chaque parti, pour renforcer sa cause, avait recours à ces interprètes attitrés de la parole du chef de l'Église, et Innocent II, en particulier, n'avait pas négligé de s'entourer de ces précieux auxiliaires. Il avait quitté la France avant Pâques 1 132, mais avant de partir il avait nommé plusieurs légats, au nombre desquels était Geoffroy de Lèves, évêque de Chartres, qu'il avait pourvu de la légation apostolique dans les provinces ecclésiastiques de Bourges, de Bordeaux, de Tours et de Dol, c'est-à-dire dans la circonscriplion ancienne de Girard, celle-là même qu'Anaclet lui avait conservée : Tévêque de Chartres devenait donc par ce fait Tadversaire direct de Tarchevêque de Bordeaux (3).

La lutte d'influence entre les deux partis se continua donc en Aquitaine avec des armes à peu près égales, tandis qu'ailleurs le schisme perdaitdu terrain, tellement même que pendant un temps on put croire au succès définitif de la cause d'Innocent II. L'empereur Lothaire, depuis qu'il avait publiquement reconnu celui-ci comme pape, était resté plus d'un an sans pouvoir lui donner un

(i) A. Richard, Charles de Saint- Mai jcenl, I, pp. 3i8, 32o, 821, 82^ et 332.

(2) D. Vaissete, Hist, de Languedoc y nouv. éd., III, p. 683.

(3) Gallia CfirisL, H, instr , col. 370.

3fi l-ES COMTES |>R POIToU

appui eiTecUr, mais, au printemps de 1133, il ^lait descendu en Italie, avait replacé Innocent sur le trAne pontincal elje 4 juin, avait reçu de lui la couronne de roi des Itomain^. Saint Bernard, ne doutant pas delà répercussion que devaient produire ces événements sur les sentiments des adhérents d*Anacl<*t, crut le moment opportun pour tenter un nouvel eiïort auprès du duc d*Aquitaine, seulement, comme il se savait desservi aupr^s de lui par Girard et ses partisans, et redoutant qu*une démarche publique de sa part n'amen&t un résultat contraire à celui qu*il cherchait,il employa un moyen détourné ; pour cela il se servit d*llugués de Bourgogne^ parent de (inillaume.

Sous son nom, il adressa au comte de Poitou une lettre pressante, dans laquelle il lui remontrait les périls où Tentralnait son obstination pour une mauvaise cause, lui disant « qu*un particulier qui s'égare périt seul, mais que lorsqu'un chef d'État tombe dans Terreur il entraîne avec lui tous ses sujets »• Guillaume ne se rendit assurément pas aux raisons exposées dans cette lettre, mais il est possible que son envoi ait amené une certaine détente dans la situation. La présence d'un légat d'Innocent en Poitou, à la Tin de Tannée 1133, semble en être un indice, et d'autre part celle-ci venait renforcer les influences secrètes qui agissaient sur le comte,en faisant naître dans son esprit des doutes sur la légalité de la cause qu'il soutenait.

L'un des plus actifs agents de cette action délicate fut assurément Geoffroy du Lauroux. Possédant « la science, Tespril de liberté, une éloquence vraie, persuasive et insinuante », selon les expressions mêmes de saint Bernard, ce personnage avait tout ce qu'il fallait pour réussir auprès d*un prince dont l'esprit étroit se laissait difticilement pénétrer, du moment où il avait accordé sa confiance à quelque personne ou qu'il avait adopté une idée qui lui avait été habilement présentée.

Geoffroy du Lauroux, « de Laureolo », était un moine ou plutôt un chanoine de Tordre de SaintrAuguslin. Usant de la liberté relative de celte association, il était venu à Poitiers où, selon toute apparence, il professa dans les écoles et acquit une grande réputation. Guillaume VIII, avec toute la fougue de son caractère, s'enthousiasma de sa personne, et, afin de jouir plus parti-

culièrement de sa compagnie, il lui fit don de deux domaines importants, sis à proximité de ses rendez-vous de chasse. L'un de ces domaines, Fontaine-le-Comte, se trouvait à l'entrée des forêts qui s'étendaient de Poitiers à Lusignan, l'autre, Sablonceaux, était situé en Saintonge, non loin de la rivière de la Seudre; il renfermait, dans son enclos, une source d'eau minérale, et était séparé par la forêt de Baconeis du prieuré de Sainte- Gemme, lequel, grâce à sa situation dans un pays si propice pour la chasse, était fréquemment visité par les comtes de Poitou. Geoffroy ne s'installa pas seul en ces lieux; il y appela des chanoines de Saint-Augustin, dont il fut le directeur, et dont la communauté forma par la suite le noyau de deux abbayes placées l'une et l'autre sous le vocable de Notre-Dame*

On ne sait au juste quand Guillaume donna Fontaine-le-Comte à Geoffroy du Lauroux,mais ce qui est sûr c'est qu'il avait antérieurement disposé de cet endroit en faveur de l'abbaye voisine de Bonnevaux, qui, après la mort du comte, en revendiqua la propriété. Pour le moment, Guillaume, tout à son idée, avait donné à Geoffroy le terrain nécessaire pour construire une église, et y avait ajouté des bois et des landes qui devaient constituer la dotation du nouvel établissement; en même temps, il avait obtenu de ses fidèles, Savari de Mauléonet Hugues Jodoin, qu'ils fissent, en vue du même objet, l'abandon de quelques terres(l).

Geoffroy du Lauroux, quelle que fût son orthodoxie, ne pouvait réellement prendre ouvertement parti contre son bienfaiteur; saint Bernard avait assurément tout d'abord compris son abstention, dans l'espoir que par d'autres moyens il pourrait venir à bout de la résistance du comte de Poitou, mais la situation s'éternisait, si bien qu'un jour il lui écrivit que le repos avait eu son temps et qu'il fallait que désormais il s'employât « pour arracher une proie d'une importance extrême de la gueule du lion ». Geoffroy du Lauroux ne se serait peut-être pas laissé aller à agir, s'il n'y avait été porté que par les violentes adjurations de l'abbé de Clairvaux,mais à côté de celui-ci Innocent avait placé un homme politique, l'évêque de Chartres, qui, convaincu qu'un travail

(i) Arch. de la Vienne, orig., Fontaine-le-Comte, n* 2.

patient pouvait seul détacher le comte de la cause d*Anaclct, s'aboucha secrètement avec son ami.

Le trouble, que d'habiles insinuations, des propos tendancieux produisirent dans Tesprit de Guillaume, apparaît nettement dans Tacte de donation par lequel il Tit abandon aux religieuses de Fontevrault, le 19 avril 1134, d'une redevance qui était perçue

chaque année sur les juments, les bœufs et les vaches qui venaient

pacager dans sa forêt d'Ârgenson, entre le dimanche des Rameaux et celui de Pâques, et ce, afin d'obtenir «que le Seigneur fit miséricorde à Tâme de son père et ramenât lui-même à la vraie pénitence ». Les deniers provenant de cette perception devaient servir à entretenir de pain les religieuses établies dans le prieuré de Sainl-Bibien et les frères attachés à leur service. Le jour où. le comte fit cette générosité, il se trouvait à Niort ; dans la salle du château où il se tenait on voyait plusieurs de ses fidèles : Aimeri, vicomte de Châtellerault, et son frère Boson, Eschivard de Preuilly, Engelelme de Mortemer, Renoul Sennebaud, Elie de Yivonne, Hugues Claret, Guillaume de la Chambre,leviguier Aymar, Hugues Tireuil,et enfin Pierre Hélie, quise fit désigner spécialement comme Tami ducomte (1).

D'autre part, le pape lui-même profita d'une circonstance favorable pour faire montre de bonnes dispositions à l'égard du comte de Poitou. Alfonse P', roi d'Espagne, ayant été tué par les Maures le 17 juillet H34 et ne laissant pas d'enfants, les Aragonais lui choisirent pour successeur Ramire, son frère putné, qui depuis 1093 vivait en religieux dans l'abbaye de Saint-Pons de Thomières. Après la cérémonie de son couronnement, les grands du royaume je contraignirent à se marier et lui donnèrent pour femme Agnès ou autrement Mahaut, la sœur du comte de Poitou, qui était, depuis sept ans, veuve d'Aimeri, vicomte de Thouars; Innocent H s'empressa de relever Ramire de ses vœux monacaux et de lui accorder toutes les facilités nécessaires pour son mariage (2).

(i) Marchegay» Notices et pièces historiques^ p. 241.

(2) D. Vaissete, Hist. de Languedoc, nouv. éd.. H, p. OqS. Du inariag'c de Ramire et d'Agnès issut une fille, qui naquit en 11 30 et fut , nommée Pélronille; Tannée suivante, Ramire retourna dans son couvent, abandonnant à la fois son trône, sa femme et sa fille.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN Sg

Geoffroy du Lauroux, tout en agissant pour amener la paix dans l'église, selon le témoignage que lui en rendit un jour l'évêque de Chartres, ne se sentait pas assez d'autorité pour obtenir du comte de Poitou l'abandon formel de la cause qu'il soutenait avec tant d'ardeur depuis quatre ans. Il jugea que seul saint Bernard pouvait arriver à ce résultat, et, dès lors, tous ses efforts tendirent vers ce but. Profitant de ce que Girard, tout entier à l'administration de son archevêché de Bordeaux, ne surveillait plus Guillaume d'aussi près, il obtint de lui d'avoir une nouvelle entrevue avec l'abbé de Clairvaux. Saint Bernard était alors en Bretagne, où l'avait appelé la duchesse Ermengarde, qui lui avait offert Buzay, près de Nantes, pour y fonder un couvent de son ordre (1). C'est là qu'il reçut avis des bonnes dispositions du comte de Poitou; sans tarder, en compagnie de Geoffroy de Lèves, il se dirigea vers Poitiers. Mais ce n'est pas dans cette ville qu'eut lieu la conférence dont on attendait un résultat si précieux; afin d'arracher Guillaume aux suggestions de son entourage ordinaire^ en particulier de son oncle, l'évoque schismatique, et du chapitre de la cathédrale, Geoffroy du Lauroux le décida à aller au devant des envoyés du pape : c'est à Parthenay, sur la route de Nantes, qu'eut lieu la rencontre.

Saint Bernard et ses compagnons prirent gîte dans le prieuré conventuel de Parthenay-le-Vieux, importante dépendance de l'abbaye de la Chaise-Dieu , situé aux portes de la ville ; quant au comte, il dut réclamer l'hospitalité de son vassal, le seigneur de Parthenay. Les négociations durèrent longtemps, non point directement entre le comte et l'abbé de Clairvaux, ainsi que les choses s'étaient passées lors de l'entrevue de 1131, qui avait si mal abouti, mais par l'entremise d'intermédiaires.

Le comte n'était pas éloigné d'accepter pour bonnes les raisons que l'on faisait valoir aupr.es de lui, il déclarait même qu'au fond aucun motif sérieux ne l'empêchait de reconnaître Innocent II

(i) L'installation des moines cisterciens à Buzay eut lieu le 28 juin 11 35 (Pétîgny, BibL de V École des Chartes, 3e série, V, p.2»4»Dote i) ou le 16 juin de la même année (Janauschek, Origines Cistercienses ^ p. 35). Ermengarde, poursuivant ses aventures, avait été passer deux ans en Palestine, auprès de son frère le roi Foulques, et venait de rentrer en Bretagne. Il est possible qu'elle n'ait pas été étrangère à la désignation de Raymond de Poitiers aux gens d'Ântioche.

4o LES COMTES DE POITOU

pour pape, mais il se refusait absolument à laisser remonter sur leur siège lesévêqueset les abbés qu*ilen avait dépossédés, disant que ceux-là l'avaient grandement offensé. La conférence menaçait de se terminer sans amener aucun changement dans la situation, lorsqu'un coup de théâlre se produisit, amené par Tardeur que saint Bernard mettait dans la soutenance de son rôle. L abbé do Clairvaux célébrait d'ordinaire la messe dans la vaste église du prieuré; un jour, s'étant retourné après la consécration et voyant par la porte ouverte le comte, qui en sa qualité d'excom> munie ne pouvait entrer dans le temple saint, mais assistait néanmoins du dehors à Toffice divin, il eut une inspiration subite: mettant la sainte hostie sur la patène, puis Télevant dans sa main, il se dirigea vers Guillaume, et, le visage enflammé, respirantune décision surhumaine, il lui adressa des paroles véhémentes, lui disant que c'était son Dieu qui venait à lui et qu'il n'aurait pas le courage de le mépriser comme il avait méprisé ses serviteurs.

Cette scène causa au comte une telle émotion qu'il en perdit connaissance. Revenu à lui, mais tremblant encore, il entendit saint Bernard lui ordonner de se réconcilier avec l'évêque de Poitiers, de le rétablir sur son siège, de se soumettre au pape Innocent et de ramener dans le devoir tous ceux de ses sujets que son exemple avait entraînés dans le schisme. Aussitôt Guillaume Âlleaume, qui se trouvait parmi les assistants, s'approcha du comte qui lui donna le baiser de paix et qui, pénétrant avec lui dans l'église, l'amena à son siège épiscopal, lui reconnaissant par ce fait même qu'il le replaçait dans sa dignité première (1).

(i) B. Ledain, dans ses divers travaux sur Parthenay, a soutenu cette thèse que la scèDc de la conversion du duc avait eu pour théâtre Téglise de Notre-Dame de la Coudre, sise dans l'enceinte du château de Parthenay, et non celle de Parthenay-le-Vieux. Nous ne saurions nous rendre à celte manière de voir, inspirée par un sentiment de patriotisme de clocher, et qui nous paraît absolument contredite par les faits. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que saint Bernard et le comte du Poitou venaient à la rencontre l'un de Tautre en adversaires, et que l'abbé de Clairvaux avait A se tenir en garde, aussi bien contre les violences connues de Guillaume que contre les fauteurs et les soutiens du schisme. En prenant gîte daos le monastère de Parthenay-le-Vieux, il se trouvait à l'abri, en vertu des sauvegardes ecclésiastiques. De plus, le lieu où résidait saint Bernard abritait aussi Tévêque de Poitiers, contre lequel le comte manifestait une si violente aversion que, par te seul fait de demander sa réintégration sur son siège, les négociations furent sur le point d'échouer. Si Guillaume s'était douté de la présence de Tévêque sur le lieu de l'entrevue, il se serait tenu en garde, et assurément, pas plus Tun que l'autre n'auraient voulu coucher sous le même toit; or, l'évêque de

GUILLAUME LE TOULOUSAIN 4i

C'était un grand triomphe pour saint Bernard d'avoir contraint le comte de Poitou à reconnaître le pape Innocent II, et, afin de le laisser sous l'impression des événements qui venaient de se passer sans qu'aucun acte de sa part, même involontaire, vînt en diminuer la valeur, il se hâta de le quitter. L'adhésion de Guillaume n'était pas en effet le résultat d'une conviction sincère, il s'était rendu par surprise, el, si la souvenance du fait, regardé comme miraculeux, qui lui avait fait engager sa parole à saint Bernard l'empêcha de la violer, il fut loin de donner l'exemple de la soumission que l'on élait en droit d'attendre de lui. Son entourage n'était pas encore renouvelé, et de là partirent des coups de force dont il ne fut que l'exécuteur.

Toutefois^ c'est en évêque que Guillaume Alieaume rentra dans sa ville épiscopale, d'où s'éloignèrent à leur tour ses adversaires. Renoulde Nieuil, qui y avait sans doute attendu les résultats de l'entrevue de Parthenay, se hâta de retourner dans le Limousin, mais, au cours de sa route, il tomba de cheval et mourut des suites de sa chute. La réintégration d'Eustorge sur le siège de Limoges se fit en conséquence sans difficultés (1). Quant à Pierre de Châtellerault, on ne sait quel fut son sort; peut-être rentra- t-il simplement dans le rang et a-t-il terminé ses jours dans sa primitive dignité de chanoine de la cathédrale de Poitiers?

Quant à Guillaume, il eut de violents démêlés avec les chanoines de Saint-Hilaire et les chassa de leur résidence. Que leur reprochait-il? on l'ignore, mais les choses furent, comme on le voit, poussées à l'extrême, et saint Bernard dut encore s'interposer pour amener le comte à de meilleurs sentiments : « Qui donc a pu vous faire manquer à vos engagements? lui écrivait-il. Celui-là sera puni, et afin que la malédiction du Très-Haut ne s'appesantisse pas sur vous, faites un retour sur vous-même, vivez en paix avec vos vrais amis et rendez leur église aux clercs que vous en avez chassés (2). » Les conseils de saint Bernard

Poitiers se trouvait dans Téglise où officiait saint Bernard et dans laquelle il avait pénétré de Tintérieurda prieuré, tandis que sa présence n'aurait pu être dissimulée dans l'enceinte du château de Parthenay. Les traditions invoquées en faveur de Notre- Dame de la Coudre sont relativement récentes et n*ont pas plus de valeur que celle qui place aux ChAtelliers la première entrevue du comte et de saint Bernard.

(i) Labbe, Nova bibl, man», II, p. 3o3, G. du Vigeois.

{2) Besly, Hist, des comtes, preuves, p. 460; D. Bernardi operum tomas guartasy

4a LES COMTES DE POITOU

furent certainement entendus, car il est permis de croire que l'instigateur de Tacle de violence du comte à Tégard des chanoines de Saint-Hilaire ne fut autre que leur doyen, Guillaume Bouchereau, qui était considt^ré comme le véritable chef du schisme à Poitiers; or, on voit Tannée suivante, en 1136, Bouchereau donner son assentiment, avec les autres dignitaires du chapitre, à un accord conclu par Tentremise du légat Geoffroy, évèque de Chartres, entre les chanoines de Saint-llilaire et les religieux de l'abbaye des Alleuds (1).

Le grand coup avait du reste été frappé par le retour de Guillaume à la foi orthodoxe ; il impliquait forcément la fin du schisme en Aquitaine. Girard le comprit, et un jour il quitta Bordeaux pour rentrer dans sa ville épiscopale d'Angoulème; là, se sentant mourir, il prit toutes les dispositions que lui suggérait son affection pour ce diocèse qu'il avait gouverné pendant tant d'années; il succomba enfin le l^^'mars 1136, quelques mois après l'entrevue de Parthenay, repentant selon les uns, impénitent suivant d'autres (2},

1642, epist. cxxix, p. 340. Cette lettre de saint Bernard ne peut avoir été écrite qu^aprés sa première ou sa seconde entrevue avec le comte de Poitou. Nous inclinons pour la seconde, c'est-à-dire pour l'année ii35, par ce motif que Tabhé de Clairvaux ne fait aucune allusion aux évéques de Poitiers et de Limofçes, chassés de leur sièi^e en I i3i, à la destruction de Tautel de la cathédrale et autres faits de violence commis aussitôt après son départ h cette époque, tandis qu'en ii35 les évéques étant déjA re* montés sur leurs siestes, saint Bernard a pu croire à un apaisement absolu qui aurait été troublé par un fait isolé, dont nous ne connaissons pas les causes, et enfin la rechute du comte nous parait clairement indiquéepar le mot «rursum )>,employé par son correspondant.

(i)Rédet, Doc, pour Saint-Hilaire, I, p. i3a.

(2) Les historiens ne sont pas d'accord sur la date exacte de la mort de Girard. I^a plupart s*en rapportent au texte de THistoire des évéques et comtes d'Angoulème (éd. Castaigne, p. 5i), qui dit que l'évèque, ayant célébré pieusement la messe un samedi, mourut le lendemain, jour de dimanche, i8 juin ii36 (xiv des calendes de juillet Mcxxxvi). Ces indications sont de tout point inexactes. D'abord, en ii36, le 18 juin tombait un jeudi et non un dimanche; de plus Orderic Vital rapporte que Girard succomba dans Tannée bissextile qui commence au 25 mars ii35 pour finir au 25 mars 1 136 (Hist. ecclés,^Y^p. 78), et enfin, ce qui enlève tout motif dedoute,il est absolument certain que Lambert, abbé delà Couronne, fut élu évèque d'Angoulème le 17 mai 1 136. La mort de Girard est donc antérieure à cette date, maison a mieux que l'indication flottante d'Orderic Vital : c'est une liste des évéques d'Angoulème, récemment mise au jour, qui a été publiée par M. de Puybaudet (Mélanges de l'Ecole de Rome, XVII, p. 283) et par M. l'abbé Duchesne (Fastes épiscopaiix de Pancienne Gaule, II, p. 64), d'après le manuscrit 1127, Vaticanus Reginae. Il est ainsi conçu: n ij. Girardus, episcopus ac Sanctse Romanœ ecclesie legatus, qui sedit in episcopatu annos xxxiii. Anno ab Incarnatione Domioi mo g° xxxo vo, obiit autem kal.martii ». L'usage étant en Aquitaine de commencer Tannée au 25 mars, la date de la mort de

Pendant que le principal fauteur du schisme s'éteignait à Angoulême dans la tristesse et l'isolement^ l'homme qui, resté dans l'ombre, avait peut-être le plus contribué à son abaissement, Geoffroy du Lauroux, recevait coup sur coup des faveurs qui étaient la récompense de sa conduite. Foulques, l'abbé de Bonnevaux, s'était empressé, la pacification faite, de réclamer la propriété du domaine de Fontaine-le-Comte, se fondant sur la donation primitive qui lui en avait été faite. Geoffroy, ne voulant pas courir les chances d'un procès, s'adressa à l'évêque de Poitiers, lequel, ne tenant pas de son côté à aller à l'encontre des volontés du comte, maintint les religieux de Fontaine-le- Comte en possession du territoire sur lequel s'élevait leur monastère. Puis, ce fut le tour de l'abbé de Saint-Cyprien qui disputait aux mêmes religieux une dlme dépendant aussi de leur dotation. Cette fois, Geoffroy du Lauroux recourut au légat du Saint-Siège, qui était toujours l'évêque de Chartres ; le légat donna raison aux religieux de Fontaine-le-Corateet, de plus, confirma l'accord qu'ils avaient conclu avec l'abbé de Bonnevaux (1). Enfin, le siège archiépiscopal de Bordeaux s'étant trouvé vacant, tant par suite de l'abandon volontaire qu'en avait fait Girard que de sa mort qui suivit de si près sa retraite, Guillaume, usant de toute son influence et de son autorité de duc d'Aquitaine, amena les chanoines de Saint-André à élire Geoffroy du Lauroux, qui reçut de ce fait la suprême récompense qu'il pouvait ambitionner pour avoir tant contribué à amener la disparition du schisme en Aquitaine (2). On peut dire, en effet, qu'après la conversion du

Girard, mise dans le manuscrit du Vatican à Tannée i^35, répond au i^^'mars de Tannée Il 36, qui tombait justement un dimanche, comme le dit VHistoria pontijicam: c'était le premier dimanche de carême.

(i) Arch. de la Vienne, orîg., Fontaîne-le-Comte, nos i et 2; Gallia Christ. y II, instr., col. 876 et 877. Le légat, pendant son séjour à Poitiers en 1186, régla aussi certaines difficultés qui régnaient entre Fabbaye de Saint-Cyprien et les religieuses de Fontevrault (Clypeus Fontebrald,, II, p. 473).

(2) Gallia Christ. ^ II, col. 811. Quelques auteurs ont prétendu que Geoffroy, avant son élection, était chanoine de Saint-André de Bordeaux, mais ils ne produisent aucun texte A Tappui de cette assertion, qui a dû tirer son origine de ce fait que Geoffroy était, comme on Ta vu, chanoine de Tordre de Saint- Augustin . M. l'abbé Vacandard, qui a publié dans la Revae des questions historiçaes, i.XLXll, 1888, une étude sur le schisme d'Anaclet en France, fixe, d'après des calculs sans base certaine, à Tannée ii34 Télection de Geoffroy du Lauroux (p. ii5, note 8). Celte attribution est inexacte et, par suite, a été une cause d'erreurs pour les écrivains qui Tout adoptée. Geoffroy

duc et la disparition de Girard les partisans d'Anaclot se trouvèrentsans appuiet sans direction ; successivement ils rentrèrent dans le bercail {i).

A tous les adhérents du schisme dont les noms viennent d*ëtre rappelés, convient-il d'en ajouter un autre, à savoir la femme de Guillaume Vlfl? Pouss>ée par les siens, aurait-elle pesé sur les décisions de son mari, qui paraît avoir volontiers suivi son impulsion, et aurait-elle, en particulier^ fait placer son oncle Pierre sur le siège épiscopal de Poitiers? La chose est possible, {jn indice, qui ne parait pas à dédaigner pour éclaircir ce myst(>re, semble ressortir du choix de Tendroit où la comtesse a reçu sa sépulture. Elle mourut évidemment pendant que Guillaume faisait un déplacement de chasse dans les marais du Bas-Poitou; son corps ne fut pas rapporté à Poitiers ni même transporté à

n'a été Dommé archevêque de lk>rdeaux quVn 1 13<>. La coostataiion de ce fait se tire de plusieurs textes; nous n'eu citerons que trois qui sont absolument probants : l'Anne charte du cartulaire de Ssintes, de Tan 1137, ainsi datée: c Facia sunt auteni bec anno ah locarnatione Domini mo co xx\o vii^', primo anno promotioois Gaufridi Burdigalensis archiepiscopi, xo vero anno ordinationis Willelmi Xanctonensis episcopi (Cariai, de Saintes, p. i55); 2^ trois chartes de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers, Tune de 1142, les autres de 1 143, émanées de Geoffroy du Lauroux. Dans la première on lit : a Factum est autem hoc anno ab Incarnatione Dommi mo co xl^ 11°, pontifîcalus domini Innocencii pape H anno x° m", episcopaïus vero nostri anno vu*,»et dans les autres : « Actum hoc anno ab Incarnatione Domini mo co xl^* iii°,cpiscopatus vero nostri anno vn°. » 1^ premier de ces documents existe en orif^inal à la bibliothèque municipale de Poitiers Jes deux autres se trouvent aux archives départementales de la Vienne. On peut encore ajouter, d'après ces divers synchronisme», que la treizième année du pontificat d'Innocent II, allanldui 5 février 1 142 au i5 février 11 43, Geoffroy du Lauroux n'a pu être nommé archevêque de Bordeaux avant le i3 février ii36, d'autre part, comme la septième année de son épiscopat répond aux années 1142 et ii4^t ^^ celte dernière année n'ayant commencé d'après le comput ancien que le 25 mars, jour de l'Annonciation, ou le 4 avril, jour de Pâques, Geoffroy n'est parvenu à l'archiépiscopat qu'après les dates correspondantes de l'année 11 30, c'est-A-dire après la mort de Girard, advenue le i^r mars.

(i)Les principaux ouvrages auxquels nous avons recouru, en dehors des textes cités, pour raconter le schisme d'Aquitaine, sont: La vie et les lettres de saint Bernard (Migne, PatroL lat., CLXXXII et CLXXXV), les oeuvres de Pierre le Vénérable (Migne, PatroL lai, y CLXXXIX), la vie de Vulgrin, archevêque de Bourges (Labbe, Nooa bibL man.. Il, pp. 84-85), Girard, par l'abbé Maralu [BulL de la Soc, ar~ chéoL de la Charente, 4® série, II, i864), œuvre de panégyriste, mais que ses reproduction de textes relatifs à l'évèque d'Angoulème rendent fort utile, VEiude historique sur le schisme d*Anaclet en Aquitaine, par l'abbé Richard, et enfin la Vie de saint Bernard par l'abbé Vacandard, 1897, écrit très précieux à divers points de vue, mais avec lequel nous nous trouvons presque tout le temps en désaccord au sujet de la date à assigner aux principaux événements du schisme, dont Tauteur réduit la durée de deux aunées en fixant à ii34,au lieu de ii36, l'élévation de Geoffroy du Lauroux à Tarchevèché de Bordeaux.

Maillezais, la nécropole des comtes, elle fui inhumée sur place, dans l'abbaye des chanoines réguliers de Nieuil-sur-l'Aulise, récemment fondée par Airaud Gaissedenier. Pourquoi le choix de ce jeune établissement plutôt que celui de l'antique abbaye de Maillezais, où plusieurs des ancêtres du comte de Poitou avaient leur tombeau? Ceci peut s'expliquer par ce motif que les moines de Maillezais s'étaient rangés du côté d'Innocent II, tandis que les chanoines de Nieuil, subissant l'influence de Geoffroy du Lauroux, membre éminent de leur ordre, qui se tenait au début du schisme dans une prudente réserve, ne purent s'empêcher d'ouvrir leur église à la comtesse qui avait dû partager l'excommunication de son mari (1). Toujours est-il qu'à partir du mois de mars 1130 aucun acte authentique ne rappelle son existence non plus que celle de son fils, le jeune Guillaume Aigret (2).

Du reste, pendant cette période troublée, on ne constate la présence auprès du comte d'aucun des membres de sa famille ; s'étaient-ils retirés de lui, ou les tenait-il à l'écart, on ne le sait. En outre, durant tout le temps de son règne, il n'est nulle part fait mention de son frère Raymond. En 1135, on trouve ce dernier à la cour de son parent Henri P', roi d'Angleterre, qui l'avait pris en [grande amitié et qui, après l'avoir instruit dans le métier des armes,lui avait conféré la chevalerie aussitôt qu'il avait été en âge. Lorsque Henri mourut, le 25 novembre 1135, c'était un adolescent qui faisait concevoir les plus belles espérances ; très beau de^îorps, d'une grande prestance, il tenait de son père des aptitudes spéciales pour l'art militaire, mais il ne ressemblait pas à celui-ci par un autre côté, car il était complètement illettré, bien qu'il ne dédaignât pas de faire sa compagnie de gens instruits.

(i) Arnauld, ffist, de Nieuil-sar-PAutise, preuves, p. 79.

(2) Si l'on ea croit Teulet [Layettes da Trésor des chartes^ I, p. lfi)<, rexistence d'Aénor et de son fils se serait proloaq^e jusque vers l'année 11 36. G'ejt la date quUI attribue à un acte qui faisait autrefois partie du Trésor des chartes, mais qui est aujourd'hui perdu et dont il ne reste que la cote d'après l'inventaire de Dupuy. Ce seraient des lettres par lesquelles Guillaume, duc d'Aquitaine, aurait confirmé les privilèges de Saint- Vivien de Saintes et aurait fait à cet établissement plusieurs dons qui auraient été approuvés par sa femme Aénur et par son fils Guillaume, au retour d'un voyage de ce dernier au delà des mers. Cette analyse nous parait quelque peu suspecte; le fils du comte, même en admettant qu'il eût vécu jusqu'en 11 36, n'aurait pu avoir plus de onze à douze ans à l'époque de sa mort, et c'est un âge auquel on ne voyage guère.

11 possédait uae grande force corporelle et /^ait doué d'une telle bravoure qu*un historien affirme « queles Sarrazinsetmescréans, « allant en guerre contre luy et ses gens, faisoient estât de cent <( hommes contre sa lance et cent autres contre son espée (I) » • C'est au moment où, perdant son protecteur, il allait peut-être être forcé de rentrer en Poitou pour y v^»géler, ainsi queTavait fail toute sa vie son oncle Hugues, qu'une situation brillante lui fut offerte en Orient.

Boemond, prince dWntioche, avait péri dans un combat on 1131, ne laissant qu'une Bile en bas ftgo, Constance, qui n'avait alors que cinq ans seulement. La mère de la jeune princesse, Alix, prit la direction des affaires de la principauté, mais ce n'est pas entre les mains d'une femme que pouvait être laissé le gouvernement d'un Etat dans lequel l'état de guerre était permanent. Aussi y les grands du pays songorent-ils à donner à Constance un époux qui serait en position ]de rendre les services que l'on devait attendre du chef de la principauté. En conséquence, ils s'adressèrent à l'ancien comte d'Anjou, Foulques, présentement roi de Jérusalem, et lui demandèrent de désigner à leur choix un jeune seigneur d'Occidenl, de grande race. Foulques leur indiqua Raymond, avec qui il avait du reste des liens de parenté. Malgré Tinsuccès de la croisade de 1102, le comte de Poitiers, duc d'Aquitaine, avait laissé en Orient une réputation brillante, etla désignation de son fils parut d'un bon augure aux gens d'Antioche. Des délégués furent aussitôt envoyés à Raymond et lui firent des offres superbes ; il n'hésita pas aies accepter, et, au commencement de l'année 1136, il se dirigea vers la Syrie, après avoir au préalable fait appel à ses compatriotes du Poitou dont un certain nombre s'enrôla sous sa bannière (2).

(i) Arch. hist. da Poitou, VllI, p. 109, Lettres de Besly, publ. par A. Briquet.

(2) Voici quelques-uQB de ces Poitevius doDt oa a pu reconnattre les noms parmi ceux des témoins d'un acte du 19 avril i i4o, par lequel Raymond et sa femme Constance confirmèrent les possessions du Saint-Sépulcre à Antioche : Guillaume Brachet, Aimeri et Guillaume de Poitiers, chapelains du palais du prince, Roger de Mons, son connétable, Gautier de Sourdeval, Garent de Saône, Foulques de « Buiguin », Guillaume Fraisneau, Geoffroy de la Guierche, Pierre Armoin, châtelain, Guiticr de Mocéon, Richard de Beaumont, Robert, fils de Geoffroy de la Guerche, Paycn de Faye, Garnier du Bourg, Hugues de « Boleira »,"Abon de Bolins, Châle de Mauzc (Du Chesne, ffist. des Chasleigners, preuves, p. 87 ; de Rozière, Cart. du Saint- Sépulcre, p. 172),

Toutefois, ce n'est pas avec cette suite que Raymond se mit en route pour rejoindre l'Orient ; il lui fallait traverser l'Italie, et ce pays était encore en proie au schisme. Roger, le duc de Pouille, désormais à peu près le seul défenseur attitré de la cause d*Anaclet, ne pouvait pardonner à Guillaume Vlil sa défection. Il chercha donc h arrêter son frère au passage, mais celui-ci, dûment averti, employa divers déguisements pour traverser les États de son ennemi et réussit enfin à atteindre le but de son voyage. Mais, arrivé là, ses traverses n'étaient pas terminées. Toutes les négociations dont il vient d'être parlé s'étaient engagées en dehors de la princesse Alix ; quand elle apprit que l'on allait marier sa fille et par suite l'évincer du pouvoir, elle se révolta. Le patriarche d'Anlioche, un des chefs du parti national, dut user de ruse; il fit d'abord accroire à la veuve de Boemond que Raymond venait à Antioche pour l'épouser elle-même, puis, quand la vérité se fit jour et que le but du voyage du prétendant ne pouvait plus être dissimulé, il raconta que celui-ci amenait avec lui son frère Henri, lequel prendrait pour femme Alix, à qui on donnerait, en guise de douaire, deux villes sur la mer. Dans cet espoir, celle-ci se tint tranquille, mais quand elle vit que Raymond, loin de s'occuper d'elle, épousait Constance, et qu'il n'avait pas de frère, elle quitta Antioche et se joignit aux ennemis de "son gendre (1).

Lorsque le comte de Poitou eut complètement abjuré ses erreurs et fait peau neuve, il ne pouvait oublier le personnage qui avait, dans toutes ces affaires^ joué un rôle prépondérant. Aussi, dans le courant de Tannée 1136, fit-il don à saint Bernard, qui était venu faire une tournée en Poitou, d'un vaste territoire^ sis dans la forêt d'Argenson et délimité par les chemins qui conduisaient du château de Mauzé à Cramahé et du Gué d'AUeré à Benon, afin d'y construire une abbaye de l'ordre de Cîteaux ; celleci fut désignée sous le nom de la Grâce-Dieu. Par sa charte de concession, le comte accordait au nouvel établissement toute franchise sur le territoire qui devenait sa propriété, et permetlait aux moines deprendre,tant dans la forêt que dans ses défends, appelés les Ëpauds, tout le bois nécessaire à leurs besoins. Guil-

(0 Historiens des Croisades, l,pp, 6 1 8, 635, 638, Guillaume de Tyr; Orderic Vital, /Jisl, ecclés,, V, p. 9j.

<8 LKS (U)MTKS f)K POITor

iaume devait se trouver en ce momenl dans son chftleau de Benon, car, parmi les personnes qui assislt^^rent à la donation, on relève les noms de particuliers de la Laigne et de Benon.tels que Guillaume, chapelain de ce dernier lieu, et son oncle Hugues^ sans compter les notables personnages de la suite du comte, à savoir : le légat Geoffroy, évêque de Chartres, Geoffroy, archevêque de Bordeaux, Guillaume, évAque de Saintes, (irimouard, abbé des Alleux, Geoffroy de Bancon^ Guillaume de Mauzé, sénéchal du comte, et Geoffroy, son veneur (i).

C'est vers ce même temps que Ton peut placer un séjour de Guillaume à Saintes, durant lequel il fit traduire, devant le plaid qu'il tint dans le cloître de Saint-Macou, François, iils de Guillaume de Passavant, qui ne renonçait pas facilement aux privilèges dont ses ancêtres avaient longtemps joui. Deux bourgeois de la ville, hommes du comte, Brunon le meunier et Foulques le vendier, vinrent déclarer que François et ses serviteurs levaient, contre toute justice, les droits de la fracture de la monnaie el autres coutumes ou impôts irréguliers. François se présenta au plaid, mais, voyant qu'il ne se mettrait pas d*accord avec le comte, Use retira bientôt, disant qu*il ne pouvait dans les conditions présentes entrer en procès avec son seigneur. Parmi les assistants se trouvaient l'évéque de Saintes, son archidiacre Boemond,et Pons, prieurde Saint-Eutrope (2). Le simple relevé des noms des personnages cités dans les actes dont il vient d'être parlé suffit pour attester qu'à Saintes, comme à Poitiers, Tapaisement des esprits était dès lors un fait accompli.

Soit au début de ce voyage, soit au retour, et assurément pendant Télé, Guillaume s'arrêta à Saint-Jean-d'Angély. Il avait besoin d'argent, et, pour s'en procurer, il s'adressa aux religieux de cette abbaye, à qui la possession du chef du Précurseur amenait constamment des offrandes considérables. Il leur céda en

(i) Arch, hist. de la Saintonge, XXVII, p. 126; Gallia Christ., II, col. 387. hExordium Cisterciense qui attribue la fondation de la Grâce-Dieu à Aliéner d'Aquitaine et la place au 26 mars 11 35, deux allégations qui se contredisent, ne saurait être cité pour fixer la date de la fondation de la Grâce-Dieu, laquelle est postérieure à l'élévation de Geoffroy du Lauroux à l'archevêché de Bordeaux, advenue en ii36, comme il a été établi plus haut.

(2) CartaL de Notre-Dame de Saintes^ p. 53.

toute franchise ce q^fil possédait dans la conche d^Esnande; exempta ce bourg de Tosl, de la taille et de toute mauvaise coutume, sous la seule obligation qu'il serait célébré chaque année, dans rabbaye,un service pour son père et pour lui, et affirma ce don par la remise symbolique d'un bâton à Tabbé Grégoire, lequel, en retour, offrit au comte un calice dans lequel se trouvaient cent onces d'or. Cet accord, préparé à Saint-Jean, fut définitivement conclu à Mauzé, sous l'ombrage des arbres qui s'élevaient dans la cour d'Eudes, frère du sénéchal Guillaume de Mauzé ; l'un et l'autre y assistaient ainsi que des chevaliers voisins: Aimeri d'Epanne, Guillaume Iscmbert, Giraud de laJarrie (1).

Mais Guillaume no pouvait vivre dans le calme, il lui fallait l'animation de la vie guerrière, aussi a-t-on lieu de s'étonner de ce qu'il n'ait jamais dirigé d'expédition contre le comte de Toulouse afin de rentrer en possession de l'héritage de sa mère. On peut croire que ce n'est pas l'envie qui lui on a manqué, mais plutôt que les occasions lui ont fait défaut, et que, poussé par ses passions ou ses amitiés, il se lança dans d'autres entreprises en attendant le moment de réaliser cette dernière (2). C'est ainsi qu'au mois de septembre 1136 il fut rejoindre Geoffroy, comte d'Anjou, qui avait envahi la Normandie à la tête d'une puissante armée, dans laquelle on remarquait aussi Geoffroy de Vendôme, Guillaume, fils du comte de Nevers, et Guillaume Talvas, comte de Ponthieu. La campagne ne dura que treize jours ; le 20 septembre l'armée angevine pénétrait dans le pays de Lisieux, et, le 3 octobre, elle rentrait dans le Maine, décimée par ladyssen-

(i) Bcsly, Hisl. des comtes^ preuves, p. 472; Gallia Christ., Il, iostr., coL 470. Besly et le Gallia attribuent à cet acte la date de 1187, mais comme il y est énoocé que lorsqu'il fut rédigé les arbres avaient des feuilles il ne peut appartenir qu'à Tannée ii36, Guillaume étant mort au commencement de Tannée 1137. Palustre (f/ist. de Guillaume IX, I, p. 44» oote i) n cru que le nom donné à la cour dans laquelle se tint le comte rappelait un souvenir du fils de Guillaume le Grand, le comte Eudes, tué en ioSq, alors qu'il n*était, en réalité, que celui de la résidence du frère de Guillaume de Mauzé.

(2) Le roi d' Aragon ayant, parait-il, assiégé Bayonne en ii3o ou en i i3i, Besly en avait inféré (ffist. des comtes, p. i3a) que cet événement se rattachait à une tentative faite par Guillaume VIII pour remettre la main sur le comté de Toulouse. Mais, comme le fait justement remarquer D. Vaissele (Hist, de Languedoc, II, p. 680, et IV, p. 222}, aucun texte authentique n'autorise cette supposition. Le siège de Bayonne est simplement un cpisodedeces guerres privées de scigueursà seigneurs voisins, auxquelles le suzerain ne prenait généralement aucune part.

5o LES COMTES DE POITOU

lerie, mais après avoir couvert de ruines la région qu^elle avait traversée (1).

De retour dans ses états patrimoniaux, le comte de Poitou eut à se préoccuper d*une prise d'armes à laquelle s'était associé son adversaire habituel, Yulgrin d'Angoulème. De même que son père Guillaume VII, il avait eu à lutter contre les seigneurs turbuients du sud de la Saintonge ; il s'était emparé de la tour de Geoiïroy de Pons et l'avait détruite, puis il avait réduit Kaoul de Cognac, avait mis une forte garnison dans sa tour et non seulement en avait expulsé le possesseur, mais encore il avait chassé du pays ses principaux adhérents, tant nobles que bourgeois. Ceux-ci, profitant de Téloignement du comte, parti, comme on vient de le voir, en expédition lointaine, cherchèrent à renirer dans leurs biens et, pour cet effet, constituèrent une ligue avec les barons des châteaux voisins. Vulgrin, appelé par eux, leur vint en aide; à leur tête, il assiégea la tour de Cognac et la serra de si près que toute sortie de la part des assiégés devint impossible. A cette nouvelle, le comte de Poitou leva des troupes ou même utilisa les contingents qu'il avait conduits en Normandie, et marcha contre les assaillants. 11 se préparait à les attaquer, lorsque le nouvel évêque d'Angoulëme, Lambert, et Guillaume Gardrad^ Tévèque de Saintes, s'interposèrent, et, avec le concours des gens sages des deux partis, réussirent à leur faire conclure un accord, mais ce ne fut pas sans peine. Le comte de Poitou s'y prêta volontiers ; il en fut autrement de Vulgrin qui voulait à toute force combattre et n'y renonça que lorsqu'il se vit abandonné par les confédérés, qui avaient accueilli avec empressement les propositions de paix que Guillaume leur avait fait soumettre ; en effet, il rendait à Raoul sa tour de Cognac, permettait à Geoffroy de Pons de reconstruire la sienne, et remettait tous les autres barons en possession de leurs droits (2).

A la fin de Thiver de Tannée 1136, Guillaume prit une détermination bien inattendue. Il annonça son intention d'aller faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Composlelle, pour effacer, at-on dit, le remords qu'il ressentait des actes de barbarie aux-

(i) Orderic Vital, Hist, eccL, V, p. 67. (2) I/ist, pontif. et com. EngoL, p. 53.

GUILLAUME LE TOULOUSAIN 6i

quels il avait pris part pendaat l'expédition do Normandie (1). On peut croire aussi qu'il se préparait^ par raccomplissement de cet acte religieux, à contracter un nouveau mariage. Il n'avait pas d'héritier mâle; deux filles seulement, Aliénor et Aelith, lui restaient de son union avec Aénor de Châtellerault. Peut-être, lors de sa dernière expédition en Saintonge, avait-il été à même de se rencontrer avec Emma, qui^ fille du vicomte Aymar de Limoges, avait épousé Bardon de Cognac dont, pour lors, elle était veuve; c'est sur celte jeune femme qu'il fixa son choix, et, avant de partir en pèlerinage, il se fiança avec elle. Mais les grands seigneurs du Limousin voyaient avec inquiétude cette union, car ils redoutaient de tomber sous le joug direct du comte de Poitou, et celte éventualité pouvait parfaitement se produire, Aymar n'ayant pas d'enfant mâle. Sur leur conseil et avec leur connivence, Guillaume Taillefer d'Angoulôme, fils de Vulgrin, enleva publiquement Emma, et l'épousa. Cette injure faite au comte de Poitou aurait pu coûter cher aux gens du Limousin, si, comme le dit ingénument le chroniqueur qui rapporte ces faits, Guillaume VIII n'était, par la grâce de saint x\Iartial, décédé pendant son pèlerinage (2).

En effet, pendant que ces événements se déroulaient en Aquitaine, le comte de Poitou, qui avait dû partir pour l'Espagne au commencement du mois de mars de l'année 1137 au plus lard, afin d'arriver à Compostelle au moment des fêtes de Pâques, tomba malade en route et mourut non loin du but de son voyage, le vendredi saint 9 avril, après avoir reçu la communion, ce qui témoigne qu'il était absolument reiitré dans le giron de l'Église. Son corps fut transporté dans la basilique de Saint-Jacques et enseveli devant l'autel dédié à rapôtre(3).A ses derniers moments,

(i) Ordcric Vital, H Ut. eccl,^ V, p. 8i,

(a) Labbe, Noua bibl, manascr.y II, pp. 3oo et 3o4. GeoflFroy du Vigeois, l'auleur de ce récit rapporte (|ue le mariage de Guillaume était dès lors accompli, mais, s'il eu eût été ainsi, on ne saurait comprendre, d'un côté les agissements des seigneurs limousins qui n'auraient plus eu leur raison d'être, et, d'autre, l'abandon où Guillaume, peu après son mariage, aurait laissé sa jeune femme. Aussi sommes -nous intimement convaincu qu'entre les deux parties il n*y avait que promesse de mariage ou fiançailles, et non une union formelle.

(3) Orderic Vital, Hist eccl., V, p. 8i; Marchegay, Chron. des égl. d'Anjoa, p. 43a, Saint-Maixent; Leroux, Z>oc. hist. concernant ta Marche et le Limousin, I, p. 70, obituaire de Saint-Martial de Limoges. Une faute d'impression de V/Iist, des

Sa LES COMTKS DK l»<>ITOr

Guillaume fil un retour sur lui-mAmo; il s*ap«»n;ul du vide qu'allait occasionner sa disparition, de l'état d'abandon dans lequel ses filles, si jeunesencore, allaient se trouver, de la cupidité qui allait armer contre elles tous ces barons, petits et grands, qui ne man* queraienl pas de profiter de la faiblesse du pouvoir pour découper quelque morceau dans son comté de Poitou ou son duché d'Aquitaine. Il jeta donc un regard autour de lui, et, dans les grands vassaux du royaume ou parmi les barons de sa dépen* dance, il ne vit personne à qui il put remettre à la fois ses états et son héritière. Tne seule figure se détachait dans ce cadre confus, c'était celle du roi de France, qui avait, durant son long règne, donné assez de preuves d'énergie pour que (iuillaume fût assuré qu'il saurait remplir le rôle qu'il allait lui attribuer; il appela près de sa couche tous les compagnons de son voyage et leur déclara qu'il chargeait le roi de France de marier sa fille Aliénor, l'héritière de son duché, et qu'en attendant le roi joui* rait de tous ses états, avec mission de veiller à leur sécurité (1). Lors de sa mort,Guillaume VIII n'était &gé que de trente-huit ans (2). De son mariage avec Aénor ou Aliénor de Châtellerault

comtes de Poictov de Besly fait dire par erreur à cet historiée que la mort de Guillaume VIII est arrivée le 1 1 avril ; quant à la date du m des ides, donnée par Tobituaire de Montiemeuf (Arch. de la Vienne, re^. orig., n" ao5), elle est aussi fautive, Guillaume ayant succombé le vendredi saint qui, cette année, tombait le v des ides d'avril. Nous ne mentionnons ici que pour mémoire les opinions de nombreux écrivains qui ont admis Texistence d'an testament fait par Guillaume VIII et la continua* tien de sa vie après l'année iiSy; ces questions demandaient une étude spéciale que l'on trouvera à la fin de ce volume (Voy. Appendice vu).

(i) Suger, Vie de Louis le Gros, p. laS. Pour tous ces événements, nous suivons le récit de Suger, mieux placé que qui ce soit pour être bien renseigné sur les faits qui se sont passés dans l'entourage de Louis le Gros, ce qui nous dispense de citer d'autres auteurs en référence, à moins qu'ils ne viennent ajouter quelque complément au texte de notre guide.

(2) Le nom de cette comtesse est généralement orthographié Aénor, avec les variantes d^Ainors ou Aynor; toutefois, au bas dVn acte original du chapitre de Sainte-Radegonde de Poitiers, daté de 1129 (Arch. de la Vienne, orig., chap. de Sainte-Hadegonde, n» 4) on trouve la croix de la comtesse accompagnée du nom d'Aliénor : <t S. Ali 4- enordis uzoris sue. » Geoffroy du Vigeois, très curieux d'étymologies,a avancé que la fille de Guillaume VIII portait le nom d'Aliénor pour ce motif que, sa mère s'appelant Aénor, elle-même se trouvait être une autre Aénor, c'est-à-dire Aliénor, « Alia Aenor » (Labbe^ Nooa bihl, mon., II, p. 3o4, Geoffroy du Vigeois); malheureusement pour l'argument du chroniqueur limousin, celui-ci perd toute sa valeur par suite du texte qui vient d'être cité. Si on devait le retenir, il y aurait lieu de l'appliquer à la mère de la femme de Guillaume VIII, qui aurait la première allongé le nom de son aïeule, Aénor de Thouars. Le nom d'Aois ou Adenordis, adopté par plusieurs généalogistes, n'est pas exact ; ils ont pris la forme géaitive du nom pour le nom lui-

éiaient issus trois enfants : un fils, Guillaume Âigret, décédé en bas âge (1), et deux filles qui lui survécurent, Aliéner, dont la naissance avait précédée celle de Guillaume, et Aelith, appelée aussi Pétronille.

Bien que Guillaume VIII fût particulièrement adonné aux œuvres guerrières, les troubadours eurent néanmoins accèsauprès de lui, non point, sans doute, ceux qui, flattant les goûts de son père, chantaient la vie d'amour et de plaisir dans laquelle celui-ci se complaisait, mais les poètes vigoureux qui consacraient leurs vers à la glorification des combats aussi bien spirituels que temporels. De ce nombre était Marcabrun, qui, lors de la mort de Guillaume, après avoir célébré en quelques mots les succès de Raymond à Antioche, déclarait que le Poitou et l'Aquitaine étaient dans les larmes, et, dans une invocation hardie, s'écriait : « Seigneur, en ton lavoir donne repos à l'âme du comte, et, icici bas, que le Seigneur qui a ressuscité protège le Poitou et « Niort (2). »

même, ou encore ils n'ont pas tenu compte des abréviations du texte original auquel ils l'empruntaient.

(i) Bes\y (ffist, des comteSy p. i36) donne au fils de Guillaume VIII le surnom de Courageux ou de Hardy, mais ces qualifications ne sont qu'une traduction bien hasardée du terme latin « acer » s'appliquant à un jeune enfant. Cette expression a, dans cette occurrence, le sens de vif, turbulent, ce que le français du xii* siècle rendait par le mot « aigres ». D. Fonteneau^nes*expliquant pas ce surnom de courageux applique au jeune fils du comte, avait cru devoir révoquer en doute Texistence de celui-ci (t. XIX, p. 21 3, notes 3 et 4) qu'il ne connaissait que par une seule charte, celle de Montierneuf, où il est appelé « acer », et il avait admis une confusion, d'ailleurs incompréhensible de la part du rédacteur de cet acte, entre cet enfant et le fils de Guillaume le Grand qui, cent ans auparavant, avait porté le môme surnom, mais la charte de Saint-Hilaire de la Celle, publiée par Champollion-Figeac [Doc, hist., II, p. i4), qui mentionne le jeune Guillaume avec le même surnom d'(( Aigres », dissipe tous les doutes et réduit à néant les suppositions mal fondées de D. Fonteneau.

(2) Romani a, \l, pp. iig-129, Marcabrun, par P. Mcyer. Dans la pièce al prim coMENs DE l'ivehnail, Ic troubadour dît expressément que son protecteur, le comte de Poitou, lui manque, c'est-à-dire qu'il l'a perdu.

ZVII. - ALIÉNOR

(I. ~ Aui^nn «fuie (11.171

Le3 dernièrps volontés de Guillaume VIll I*^moif;iH'nl d'un sens potitiquf que l'on ne s'allendail pas h renconlror ctif>z ce prince; en rt'mellanl ses élals au roi de France, il imposait è ce dernier l'oblipalion de veiller à leur conservalion ; en le chargeant de marier ea fille atnée, il était assuré que, h moins d'un acte de félonie dont il ne croyait pas Louis le Gros capable, son héritage reviendrait intact à t'époux que le roi aurait désif^né. Ces dispositions n'étaient que verbales, maïs elles avaient toutefois ce caractère testamentaire qui rentrait dans les pratiques ordinaires. Il n'était pas alors nécessaire qu'unedisposilion de celte nature, ou autre, eût été mise par écrit ; il surflsail qu'elle eût été prise devant témoins, la rédaction d'un acte ayant pour objet, comme on peut le voir dans les formules inscriles en lête dos litres conservés dans les chartriers de la région, d'empêcher que, dans l'avenir, les conventions passées entre particuliers ne vinssent à tomber dans l'oubli, ou que, par suite de la disparition des témoins, elles ne fussent un jour exposées i^ être contestées (1).

La législation était alors loin d'élrc fixée sur la succession aux fiefs de dignité. La femme n'étant pas apte à remplir les deux princip.lirs obligations du vassal à l'égard de son seigneur, le service militaire et le service de plaid, a dû être forcément écartée delà possession du fief à l'époque où les services, qu'était obligé de rendre celui qui le détenait, étaient personnels et effeclifs. Dans une partie du Poitou, le droit de viage ou retour, c'est-à-dire la suc-

(1) II Experimeaio sepe djdicimus quia, quod œcclesiis auleolice coram tesltbue hodie datur vel vendilur, cras vel in futuro, ajMrla Injuria vel oblivioais culpa, quia non fuit Hcriplum, à posleris parenlibus ipsis «cclesiis injuste deoeiçalur, seu vi jienilus ofTerlur. Idcirco, hujus scedule scriplo innolescere posleris Doa (A. Richard, Chartes de Saint- MaixenI, I, p. sSa).

cession de frère à frère, avait eu pour objet de maintenir le domaine féodal dans des mains masculines, et, sans nul doute, dans l'entourage du comle, se trouvaient des gens^ imbus de ce principe, qui auraient pu le faire prévaloir pour que le duché d'Aquitaine fût attribué à un collatéral à défaut d'enfant mâle. C'est ce qiii s'était produit à la fin duxii'' siècle h Toulouse, où Philippie, la mère de Guillaume VIH, avait été évincée de son comté par son oncle, Raymond de Saint-Gilles, et tout récemment en Angleterre et en Normandie, où Mahaul, la femme de Geoffroy Plantegenet, avait vu, après la mort de son père Henri ^^ arrivée le !«' décembre 1135, les barons anglais et normands lui préférer Etienne de Blois, son cousin.

Guillaume eut la prescience des dangers qui menaçaient ses filles s'il venait à décéder sans avoir manifesté ses volontés; il fit donc constitution d'héritier, et en vertu du droit absolu de tester, rappelé à l'envi en tête des dispositions prises en faveur des églises (1), il arrêtait toutes les difficultés qui auraient pu se produire au sujet de sa succession. Tout d'abord, la désignation formelle d'Aliénor, comme unique héritière du duché d'Aquitaine et du comté de Poitou, maintenait Tindivisibilité de ce grand fief et écartait toute prétention à un partage qu'aurait pu émettre Aelith; il consacrait le droit d'aînesse absolu de la fille aînée et ne lui imposait la charge d'aucune attribution, même mobilière, en faveur de sa sœur. A celle-ci devaient évidemment être appliquées les pratiques en usage dans la famille des comtes de Poitou, où l'on n'aperçoit pas que les cadets aient jamais été pourvus d'aucune situation personnelle ; l'abandon de la Gascogne à Guy-Geoffroy, fait en vertu de la volonté d'Agnès, ne dérogeait en rien à ce principe, ce pays n'ayant pas encore été incorporé dans les états héréditaires des comtes de Poitou.

En même temps, les vœux exprimés par Guillaume avaient pour conséquence de parer à toute velléité qu'auraient pu avoir les partisans de l'exclusion des femmes à la possession d'un fief de dignité, de faire attribuer le duché d'Aquitaine à Raymond d'An-

(i) A. Richard, Charles de Saint^Afaixenf, I» pp. 83, i02, 112, 120, 129, iSg, i48, 164 ; Rédct, Doc, pour Saint^Hilaire, 1, p. i36.

56 LES COMTES DE TOITOr

liocho, le frère deGuiilauiije.S*iia*aitpourlors résidé en Franco, il aurait peu l-èlre cherché à faire prévaloir colle manière de voir, el à partager à tout le moins les revenus du comté avec sa nièce, ainsi qu'il était arrivé quelque quarante ans auparavant dans la Marche, où la sœur du défunt comte, décédé sans hoirs, avait été contrainte de laisser à leur oncle commun la jouissance de la moitié des revenus du comté, à défaut de sa possession intégrale qu'il avait d'abord réclamée (1). Mais Haymond se trouvait en Orient, el, quand il fut avisé de l'ouverture de la succession de son frère, cette affaire était déjà réglée. S'insurger contre le roi de France et tenter d'entrer en lutte avec lui aurait été acle de folie ; il ne parait pas avoir songé à cette extrémité.

Les compagnons de Guillaume VIII, après avoir procédé à son inhumation dans l'église de Compost elle, se hâtèrent de rentrer en France, et ils durent arriver à Bordeaux dans les premiers jours de mai. Geoffroy du Lauroux saisit aussitôt toute Timportance du rôle qu'il était appelé à jouer. Gardien des filles du comte, il pouvait devenir leur geôlier ou leur défenseur, suivant le côlé vers lequel le porteraient ses intérêts ; d'autre part, se rappelant le caractère suprême du pouvoir royal, lequel avait été naguères invoqué par les évêques lors des troubles religieux qui venaient à peine de prendre fin, il n'hésita pas. Pour parer aux diflicultés qui ne pouvaient manquer de surgir, il n'y avait qu'à se conformer scrupuleusement aux intentions qui venaient de lui être rapportées, c'est ce qu'il fit, mais en même temps il jugea qu'il ne lui était pas interdit de profiler de l'occasion, et il se disposa à conclure en quelque sorte un marché avec le roi de France : quand les Poitevins qui avaient recueilli les dernières paroles de Guillaume partirent pour Paris, ils emportaient en même temps des instructions spéciales de l'archevêque de Bordeaux.

Le temps pressait, les envoyés firent diligence, et, n'ayant pas rencontré le roi à Paris, furent le rejoindre à Béthisy, à quelques lieues au nord de la capitale, où il résidait pour le moment. Il ne semble pas que Louis le Gros ait eu, avant leur venue, connais-

(i) Voy. t. I, p. 396.

AUENOK 57

sance de la mort du comte de Poitou et de ses dispositions dernières, car, autrement, il n'aurait pas manqué de se rapprocher du beau domaine qui lui était offert et se serait rendu dans ses possessions de l'Orléanais ou du Berry. Secrète fut tenue la mission, secrètes furent les négociations. Le roi, mis au courant, tint conseil avec ses intimes, et, sur leur avis, il accepta le don qui lui était fait; de plus, agissant tant en vertu de son droit de suzeraineté, qui lui donnait la garde de sa vassale mineure, que des volontés si formellement exprimées parle comle>duc que Ton pouvait les considérer comme un testament in extremis, voire même que les envoyés aquitains les lui avaient présentées comme ayant été déjà arrêtées dans Tesprit de leur maître avant son départ (1), il usa aussitôt des droits qui lui étaient ainsi conférés et il désigna son propre fils, le roi Louis le Jeune, pour époux d'Aliénor.

En même temps, il déclara que désormais, dans tout le ressort de Tarchevêché de Bordeaux, les élections de l'archevêque, de Tévêque et des abbés se feraient suivant les règles canoniques, sans que les élus fussent tenus de rendre hommage à leur seigneur suzerain, de lui prêter serment ou de lui donner leur foi. Il spécifia que, lors du décès de quelqu'un de ces dignitaires, tout ce dont il pouvait jouir en vertu de sa qualité passerait à son successeur, en ajoutant que toutes les églises, établies dans celte province ecclésiastique, auraient l'absolue jouissance de leurs biens et de leurs possessions diverses, en un mot de tout ce qui leur appartiendrait à quelque titre que ce fût, conformément aux privilèges dont elles avaient été pourvues, et suivant les règles de la justice et des bonnes coutumes; enfin il reconnaissait que tous les établissements ecclésiastiques et les ministres qui y étaient attachés auraient les pouvoirs canoniquesles plus absolus dans toutes leurs possessions. Ces concessions devaient avoir évidemment pour conséquence, dans Tesprit de celui qui les avait

(1) Suger, Vie de Louis le Gros^ p. 128. Il n*y a pas lieu de meUre en doute la parole de Suger; Tabbé de Saint-Denis rapporte fidèlement les propos des envoyés de Geoffroy du Lauroux, mais, comme il a été dit plus haut, rien n^autorise à croire qu'en partant pour Gompostelle, le comte de Poitou ait eu le pressentiment de sa fin prochaine, autrement, avant son départ, il aurait fait son testament et Taurait confié à c|uelqu*un de ses fidèles serviteurs, ce qui n*a pas eu lieu.

obtenues du roi, d'affranchir totalement le cler^A aquitain de la suprématie que lesducs exerçaient sur lui, grâce à la renonciation formelle de leur successeur.

Louis le Jeune donna son assentiment à Tacle de son père qui fut rédigé à Paris par le secrétaire Algrin, en présence des grands officiers de la couronne el de quelques intimes, GeofTroy, év<^que de Chartres, légat du Saint-Siège, Ktienne, évftque'de Paris, Suger, abbé de Saint-Denis, et Girard, abbé de Josaphat (1).

Ce n'est pas fortuitement que Tévéque de Chartres se trouvait auprès du roi en ce jour solennel ; ami el confident de Geoffroy du Lauroux, c'est à lui qu'avait assurément été confiée la mission délicate de conclure avec le roi le marché dont Théritage de Guillaume VIII était Tenjeu, c'est lui qui était l'intermédiaire attitré entre le roi de France et les prélats du diocèse de Bordeaux,qui, en échange des privilèges énormes que leur attribuait le diplôme royal, venaient apporter leur dévouement à leur nouveau seigneur, et se portaient garants de l'exécution des volontés de leur duc. Aliénor et sa sœur étaient sous la garde du métropolitain, mais celui-ci ne se contentait pas d'assurer la sécurité de leurs personnes, il veillait en même temps à ce qu'aucune tentative ne fut faite pour les soustraire au sort qui leur était réservé.

Mais ce concours, si précieux fùt-il, n'était pas suffisant pour faire aboutir une entreprise jusqu'alors si bien menée ; on ne pouvait songer à faire venir à la cour de France l'épouse destinée au jeune prince, trop de dangers la menaçaient en route : il fallait aller la chercher. Aussi Louis le Gros, sans tarder, se mit-il en mesure de pourvoir à cette nécessité. II prit soin tout d'abord d'amasser les sommes nécessaires pour subvenir à une expédition dispendieuse et qui devait l'être d'autant plus que, soucieux de ménager à son fils les sympathies de ses nouveaux sujets, il comptait défendre à ses troupes de porter sur leur chemin aucune atteinte aux biens de la terre, de fouler les pauvres gens ou de réclamer quelque subside que ce fût. Dans ce but, il promul-

(i) Brutails, Cart. de Saint-Seurin^ p. 35o ; la date de ii38 que porte cet acte dans le cartulaire est fautive, il faut lire ii3d. Voy. aussi Luchaire, Louis VI le Gros^ annales de sa vie et de son règne, p. a65.

gua un édit, établissant dans le royaume une taxe générale et spéciale à cet objet (1).

C'était en effet une véritable armée qui allait descendre en Aquitaine; des vassaux du roi, pris parmi les plus notables, formèrent une troupe de cinq cents chevaliers qui fut placée sous le commandement du comte palatin, Thibaut de Champagne, et de Raoul de Vermandois, cousin du roi ; les villes fournirent d'autre part un corps de fantassins, et, l'armée ainsi constituée, se mit en marche pour Bordeaux. Elle traversa d'abord les domaines du roi, l'Orléanais et le Berry, où vinrent la rejoindre les contingents amenés par Rolrou, comte du Perche, et Guillaume, comte de Nevers, puis l'on entra en Aquitaine par le Limousin.

On était à la (in de juin; à ce moment se célébraient à Limoges les fêtes de saint Martial qui attiraient toujours dans cette ville une nombreuse affluence. Il s'y trouvait le comte de Toulouse, Alfonse Jourdain, qui fut très surpris de la venue de Louis le Jeune, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, Aubri, archevêque de Bourges, et enfin Hugues, archevêque de Tours, qui, le 30 juin, jour de la fête du saint, célébra ponlificalement la messe. L'armée royale n'arriva que le lendemain, 1" juillet, mais les grands seigneurs et les chevaliers, qui étaient venus pour la fête, attendirent la venue du jeune roi. Celui-ci fit planter ses tentes auprès de la Vienne et, à raison des circonstances, l'armée prit un court repos. Louis fut reçu triomphalement dans la ville par les chanoines de la cathédrale etl'évêque Eustorge, malgré la maladie dont celui-ci était alors atteint; puis, le lendemain, une procession, où le jeune prince tenait le premier rang, fut organisée à Saint-Martial (2).

Après cesfêtes,rarmée reprit sa route, passa par Périgueux, et enfin, le dimanche matin, 11 juillet, elle se trouva en face Bordeaux, de l'autre côté de la Garonne . On traversa le fleuve sur des bateaux et Geoffroy du Lauroux fit à Louis la remise de la ville. Le mariage royal fut célébré quinze jours après, le 25 juillet. Les futurs n'eurent que ce court délai pour faire connaissance. Du reste, à cette époque, la femme, surtout la femme noble, était

(i) Suger, Vie de Loais le Gros, p. 128.

(a) Labbe, Nova hibL man,, II, p. 3o4i G. du Vigeois.

6o LES COMTES DE POITOl'

assez peu cunsuUik' sur le choix d*un époux ; il lui était souvent imposé en vertu de la loi féodale qui donnait au suzerain le droit de marier sa vassale mineure, et c'était toute chance pour elle si celui à qui elle était donnée possédait d'heureuses qualités.

Pendant cette quinzaine avaient afllué à Bordeaux les barons de la Gascogne, de la Suinlonge et du Poitou qui venaient recon* naître leur nouveau maître , tandis que les prélats aquitains recevaient, des mains du jeune duc, la charte que Louis le tiros leur avait concédée comme roi de France et que lui-même leur renouvelait en qualité d'époux désigné de la fille de Guillaume VIII (1).

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