Louis lb Jeune et Ali».nor (i
Malgré Taccueil favorable que Louis le Jeune avait reçu à Bordeaux et les témoignages de confiance qui lui étaient prodigués, Suger, qui avait emporté des instructions spéciales du roi, ne se sentait pas tranquille. Les grands vassaux du duc d'Aqui- ' taine n'étaient pas venus assister à son mariage, en particulier le comte d'Angoulême, et il avait des nouvelles peu favorables sur les dispositions des barons remuants dont les domaines le séparaient du Poitou. Aussi, le jour même où leur union fut consacrée, les jeunes époux se mirent-ils en route. On repassa la Garonne, puis Tarmée prit la route de la Sainlonge, et ce ne fut qu'après avoir traversé le grand fossé de la Charente, qu'elle se donna quelque repos. On s'arrêta à Taillebourg, domaine de GeofTroy de Rançon, un des principaux barons du pays, qui mit son château à la disposition de Suger, et c'est là que, pour la première fois, Louis et sa jeune femme purent partager la même couche. Telle fut Torigine de la grande faveur dont le seigneur de Taillebourg devait jouir dans l'avenir auprès du roi et de la reine de France (2).
(1) Besly, Hist, des comtes ^ preuves, p. 4^1 ; Gallia Christ. , \\, instr., coL aSo. Voy. Luchaire, Etudes sur les actes de Louis VU, p. 97.
(2) Chron. de Tonraine, cd. Saimon, p. i34 ; Labbc, Ntra biU» mon., H, p. 3o5, G. du Vigeois.
ALIENOR (y ,
Du reste, grâce à Timposant appareil militaire de leur escorte, le voyage se fil sans encombre, et ils arrivèrent à Poitiers oii ils furent reçus au milieu des transports de joie de la population. C'est dans cette ville, la capitale de leurs états, qu'il devait être procédé au sacre du duc et de la duchesse. C'était la première fois qu'un pareil événement se produisait en Aquitaine ; il fut arrêté par les conseillers de Louis et particulièrement sans doute par Suger, qui voulaient, à l'imitation de ce qui se produisait à Reims par rapport au royaume de France, consacrer par cet acte solennel, placé sous la sauvegarde religieuse, la prise de possession du comté de Poitou et du duché d'Aquitaine par une nouvelle dynastie. La cérémonie eut lieu le 8 août dans la cathédrale de Saint-Pierre (1).
Le même jour, le jeune duc reçut la nouvelle delà mort de son père, qui le faisait roi de France. Louis le Gros avait succombé aux chaleurs excessives de l'été et était venu finir à Paris le 1" août. Suger, redoutant avec raison que des troubles ne vinssent à se produire, ainsi qu'il arrivait trop fréquemment à chaque changement de règne, se hâta de reprendre avec son pupille la route de Paris, mais ils n'y arrivèrent pas sans encombre, l'éventualité que craignait le sage conseiller s'étant déjà produite. Les bourgeois d'Orléans, dès qu'ils avaient été avisés de la mort de Louis, s'é-
(i) Orderic Vîlal, Hist, eccL, V,p. 88. Les historiens ne fournissent que bien peu de données permettant de fixer les dates des événements qui viennent d'être rapportés. On sait seulement que Louis le Jeune arriva à Limo(|^es le ler juillet 1127 (GpolFroy du Vigeois), que son mariage eut lieu un dimanche (Suger), qu*il fut couronné à Poitiers le 8 août (Orderic Vilal). Afin de compléter et de préciser ces indications, il a fallu recourir à un élément d'information qui nous a paru assez sûr, celui du parcours journalier de la marche d'une armée composée de fantassins et de cavaliers ; il ne nous a pas paru qu'il pouvait dépasser 4o kilomètres, et même que, selon les circonstances, il pouvait être réduit à 3o ou 82, c*est*à-dire à huit lieues. En se fixant sur cette base, l'armée dut partir de Paris le 18 juin, arriver le i^' juillet à Limoges où elle séjourna, et atteindre Bordeaux vers le 9 ou le 10. Comme Suger rapporte qu'une foule de seigneurs gascons, poitevins et saintongeois assistèrent au mariage, il faut bien admettre qu'il dut se passer un certain temps avant qu'ils fussent prévenus du jour de la cérémonie; celle-ci ne put donc être célébrée ni le dimanche II, ni le dimanche 18 juillet. Il reste le 26, date qui concorde parfaitement avec le récit des événements et le départ précipité des jeunes époux, lequel se fit le jour même du mariage ou plutôt dans la nuit, afin d'éviter la chaleur extrême de la saison. Il fallut au moins huit journées pour arriver à Poitiers, soit le i^^ ou le 2 août, et le couronnement fut aussitôt fixé au dimanche suivant 8 août. C'est au moment où les conseillers du prince prenaient cette résolution, que partaient de Paris les messagers venant annoncer à Louis le Jeune la mort de son père, arrivée le i^^aoùt, et qui eurent la chance de le rencontrer à Poitiers.
6% LES COMTICS DE FOITOI)
taient condtilués en commune, mais Tarrivée soudaine du nouveau roi les surprit avant qu'ils eussent eu le temps de s'organiser; ils durent se soumettre et furent sévèrement châtiés (IK La jeune reine était demeurée sous la garde de Tévêque de Chartres et rejoignit son mari à petites journées.
Lors de son mariage, Louis le Jeune, né en 1121, n*avait que seize ans ; quant à Aliénor, elle devait compter à peine un an de moins, aussi le ménage royal resla-t-il en quelque sorte en tutelle, et leur cour Tut-elle sévèrement tenue, sous la haute direction des prélats confidents de Louis le Oros et particulièrement de Suger. Comme Louis VII avait été sacré roi de France du vivant de son père, en 11 31^ il n'y avait pas lieu de recommencer la même cérémonie; néanmoins, le Conseil juf^ea bon de faire reconnaître la nouvelle reine et de lui donner Tinvosliture religieuse. Il fui donc décidé que le couple royal se rendrait à Bourges pour y célébrer les fêtes de Noftl et qu'à celle occasion il serait procédé à son couronnement. L'aflluence de gens, tant de condition noble que du peuple^ qui se rendit à cette fête fut énorme, et les solliciteurs, aussi bien de France que d'Aquitaine, n'y firent pas défaut (2). C'est vraisemblablement en ce lieu que le roi reçut la supplique du prieur de la Réole qui lui signalait les usurpations des seigneurs voisins des domaines du prieuré, et en particulier du vicomte de Besaumes, qui s'était emparé de localités importantes que les prédécesseurs de Louis lui avaient jadis données (3).
Le roi revenait de son voyage quand il fut avisé que de graves événements venaient de se passer en Poitou. Le vent d'émancipation,qui soufflailsuriesvillesdu domaine royal cl avait récemment amené la tentative d'organisation communale d'Orléans, s'était aussi fait sentir à Poitiers. Les bourgeois de celte ville, profitant peut-être d'une certaine hésitation dans la succession des pouvoirs occasionnée tant parla mort imprévue de Guillaume VIII que par celle de Louis VI, qui n'avait pas permis à son successeur de prendre une possession efTeclive du patrimoine de sa femme,
(i) Suger, Hist, de Louis V/I, éd. Molinier, p. 147. (2) Orderic Vital, Hist. eccL, V, p. 102. (^) Arch, hist. de la Gironde, V, p. 178.
s'étaient concertés pour établir une commune. Ils occupèrent le municipe de la ville, c'est-à-dire le palais des comtes, oîi de temps immémorial se rendait la justice et d'où partait le gouvernement de la cité ; puis ils envoyèrent des émissaires dans tout le comté et, grâce à l'influence légitime qu'assurait à Poitiers son rang de capitale et sa population, ils avaient amené les places fortes et môme les simples fiertés à se confédérer avec elle.
En même temps, afin de se mettre à l'abri de toute tentative de répression armée, tant de la part des seigneurs voisins que des troupes royales, ils entreprirent de fortifier leur ville. Celle-ci occupait le promontoire formé par la jonction du Clain et de la Boivre, et correspondait à peu près à l'ancien Limonvm de la cité des Pictons. La superficie de la ville avait été considérablement réduite au m'' siècle par les ingénieurs romains, qui avaient taillé une sorte de quadrilatère au milieu des maisons du versant est de la colline. Les fortes murailles qu'ils avaient élevées avaient résisté successivement aux Barbares, aux Sarrazins, aux Normands et aux rois francs, mais, depuis plus d'un siècle que l'invasion étrangère n'était plus à redouter, la cité avait débordé de toutes parts hors de son enceinte. Le long de celle-ci s'était élevé^ à l'ouest, le prieuré de Saint-Nicolas construit par Agnès, faisant en quelque sorte pendant à celui de Saint-Porchaire plus anciennement établi, et dont les églises encadraient la place du Marché- Vieux ; de Saint-Porchaire, une rue commerçante menait à l'église de Saint-Didier qui avait été édifiée sous la protection du palais des comtes; de là on descendait par le Chadeuil, a capitolium », au bourg de Montierneuf,qui s'était rapidement groupé autour de l'abbatiale, et l'on rejoignait ensuite les maisons qui continuaient la grande artère de la ville menant au pont Joubert ; l'on trouvait enfin le bourg de Sainte-Radegonde, jadis lui-même fortifié, qui était contigu au rempart,ainsi que celui qui entourait l'église de Saint-Simplicien. En ajoutant à ce vaste territoire celui qu'occupait le bourg de Saint-Hilaire, séparé de la cité par les anciennes arènes qui avaient pendant longtemps joué le rôle d'une citadelle, il se trouvait que la presqu'île entière, comprise entre les deux cours d'eau, était occupée, et que, pour la convertir en place forte, il n'y avait qu'à couper l'isthme étroit qui la terminait ;
04 I.KS r.oMTKS l>K l'CHTOr
c'est cequofin'nl l<»s lM>iirf;<M)is, |HMil-<^lrt» mr*mo so ^onl(*nl^ront• ils d'utilis<'r la trancht^cqno, plus (i<^ millo ans aiiparavanljos Piclons avaîeni établie pour compléler Ifs (h»fi»nsos do leur oppidum, Établi dans une position naturelle si avanln^^euse.
Comme les gens do la commune n'avaient pas le temps de construire des murailles, ils se contenl«*rent, pour le moment, d'élever le long des deux cours d'eau el de la tranchée, une enceinte en terre, surmontée de palissadi»s ou do fortificntions en bois; mais ces défenses rudimentaires, lionnes tout au plus pour protéger la cité nouvellement constituée contre un coup de main, nétaienl pas de nature h résister aux attaques de vive force d'une véritable armée. C'est ce qui arriva. (Juand Louis le Jeune fut avisé de ce qu'il appelait la révolte des gens de Poitiers, il fut profondément irrilA^ ; il ne prit pas la peine de se rendre compte si, au fond, son pouvoir se trouvait directemenlalteinl par ces actes, il les considéra uniquement comme un outrage h la majesté royale. Il commença par demander au comte de Champagne do venir, avec ses troupes, se mettre sous ses ordres, afin d'étouffer promplement la rébellion, mais le comte ne se montra pas pressé d'obéir à celte injonction el fil répondre qu'il ne partirait qu'après avoir pris le conseil de ses barons. Ce que voyant, le roi rentra à Paris el consulta ses fidèles. Ceux-ci furent d'avis qu'il fallait agir sans larder, avec les seules ressources dont on pourrait disposer. En conséquence, Louis se mil à la lète d'une troupe composée de deux cents chevaliers, d'archers el d'hommes de siège, el gagna Poitiers. Les barons du pays vinrent aussitôt se mettre sous ses ordres. Devant ce déploiement de forces, les bourgeois sentirent que toule défense serait inutile ; ils ne tentérenl même pas de résister el rendirent leur ville sans qu'il y ail eu effusion de sang.
Louis abolit la commune, fil relever les habitants du serment qu'ils avaient prêté en se confédérant, el, pour les punir, décida qu'il serait fait choix, dans les familles les plus notables, de jeunes garçons el déjeunes filles qui seraient dispersés partons les coins du royaume. Celte exécution, dictée par les compagnons du jeune prince, allait avoir lieu lorsque Suger arriva. Le sage conseiller du roi n'avait pu partir en môme temps que lui, ayant
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été retenu dans son abbaye de Saint-Denis par la fête de son patron, qu'il avait célébrée le 22 avril, mais aussitôt qu'il avait été libre il s'était mis en route, jugeant sa présence nécessaire. Quand il pénétra dans Poitiers, les gens qui connaissaient son influence légitime sur Louis VII se jetaient à genoux devant les chevaux de son escorte,et c'est au milieu des lamentations et des gémissements du peuple qu'il rejoignit le roi dans son palais. Suger fut profondément touché de la désolation dont il était témoin, et son âme compatissante résolut d'y porter remède. Il eut d'abord avec le roi un entretien secret dans lequel, faisant appel à ses senti-^ ments de générosité notoire, il lui exposa les raisons qui devaient le porter à la clémence plutôt qu'à la rigueur.
Louis, heureux de la venue de son conseiller, le laissa libre d'agir à sa guise. C'était le troisième jour après l'arrivée de Suger que devait avoir lieu le départ des otages. Celui-ci laissa la douleur populaire arriver à son paroxysme ; dès le matin, sur la place sise devant le palais, lieu fixé pour ce rendez-vous, vinrent s'entasser les chariots de toutes sortes et les ânes que les parents devaient fournir pour le transport de leurs enfants. De la foule rassemblée sur ce point s'élevait un immense cri de douleur qui frappa vivement le roi. Il était entouré de ses principaux compagnons ; Suger, prenant alors la parole devant eux, lui prêcha la mansuétude et lui remontra que faire miséricorde ne pouvait que rehausser l'éclat de la dignité royale. Leprince, semblant se rendre à cette exhortation, dit aux gens de sa suite : Venez avec moi aux fenêtres et faites savoir à ce peuple que je lui pardonne sa tentative de commune, que je fais grâce aux habitants, que leurs enfants leur seront rendus, et que j'accorde àtous une absolution complète, à condition toutefois que jamais ils ne retomberont dans une pareille faute. En un clin d'œil la joie succéda h la tristesse, les effusions aux étreintes douloureuses, et il s'éleva une acclamation immense qui récompensa Louis de sa longanimité. L'acte généreux qu'il venait d'accomplir à l'instigation de Suger lui conquit pour toujours le Poitou et ne fut peut-être pas sans influence sur les destinées futures du pays (1).
(i) Suger, Hist, de Louis VII ^ p. i5o.
Les faits qui venaienl de se produire liaient du reste le symptôme d'un étal assez troublé, auquel il était urgent de remédier. Le roi passa donc quelques jours à Poitiers ; il confirma Guillaume de Mauzé dans les fonctions de sénéchal de Poitou, qu*il avait exercées sous le précédent comte et dont il n'avait peut-être joui jusqu'alors que.par une tacite tolérance, il confia Tadministration de la ville de Poitiers à un homme sûr, le prévôl Guillaume, et parcourut ensuite le comté pour installer de nouveaux agents ou maintenir les anciens,el surtout étouffer les ferments de rébellion qui pouvaient encore subsister après la tentative avortée des Poi* tevios. Au cours de cette chevauchée, il avait gagné le Talmondais, la contrée renommée qui pouvait procurer toutes les satisfactions que Ton recherchait alors, et dont tant de gens se contentent encore aujourd'hui, à savoir la chasse et la pèche, accompagnées des productions de toutes sortes, tant de la terre que de la mer.
Le co-seigneur du pays, Guillaume de Lezay, avait profité des derniers troubles pour mettre la main sur le château et la ville de Talmond, sous le prétexte spécieux de les conserver au roi, et il y avait installé des hommes à sa dévotion, qui les gardaient pour lui. Mais, quand Tordre fut rétabli, il ne s*élail pas pressé de restituer ce qu'il avait usurpé et, celle fois encore, il avait agi avec la duplicité qui semble avoir élé le fond de son caractère, et qui, quelques années auparavant, lui avait réussi avec le comte GuillaumeVIII.
Dans la ville de Talmond, les comles de Poitou avaient toujours un personnel spécial, à qui incombait le soin de veiller à l'entrelien des animaux, chevaux, chiens, oiseaux, nécessaires à leurs chasses; il s'y trouvait en particulier des faucons blancs, appelés gerfauts, donl Guillaume de Lezay, s'élait aussitôt emparé et qu'il n'avait restitués qu'à grand'peine. Quant au château, il le détenait toujours, et disait ne vouloir le remettre qu'au roi en personne. La plupart des conseillers du prince l'engageaient à se rendre dans la forteresse et à déférer aux désirs de son vassal, mais Suger et son compagnon, Tévêque de Soissons, flairaient une trahison ; les agissements de Guillaume ne leur disaient rien de bon, et ils redoutaient qu'il ne méditât une embûche, encore plus
grave que la précédente. Les seigneurs de la cour, ne tenant aucun compte de l'enseignement du passé, envoyèrent en avant leurs sergents avec leurs chevaux et leurs armes, choisir des logements et acheter des vivres ; eux-mêmes suivaient sans défiance en jouant et devisant entre eux. Pendant ce temps, le sire de Talmond se tenait aux aguets; s'étant posté lui-même auprès de la porte, il laissait entrer dans Tenceinte les personnages dont il espérait tirer une forte rançon et repoussait les autres. Mais il s'était trop hâté ou avait mal pris ses mesures, car ceux du dedans purent crier à leurs compagnons, qui s'avançaient sur la route, de prendre la fuite. Ce que voyant, Guillaume et ses acolytes se lancèrent à la poursuite des arrivants, blessant les uns et dépouillant hâtivement les autres.
Le roi se trouvait heureusement en arrière avec une troupe bien armée de ses Français ; prenant leur tête, il se jeta résolument sur les détrousseurs qu'il mit en fuite et qui regagnèrent Talmond en désordre. Puis profitant du trouble que leur causait cette résistance imprévue et de l'embarras que leur occasionnait la garde de leurs premiers captifs, Louis ne leur laissa pas le temps de se reconnaître et attaqua de vive force la place, que sa situation et l'importance de ses défenses faisaient regarder comme inexpugnable. Il s'en empara, et ne fut arrêté que par la tour ou donjon, dans laquelle s'étaient réfugiés les bandits qui avaient échappé à la mort. La troupe royale n'avait pas fait de quartier; le roi, luimême, punit deux chevaliers du sire de Talmond en leur coupant les pieds, supplice d'autant plus atroce qu'étant encore si jeune il manquait de force pour pour accomplir d'un seul coup cette sinistre besogne, et qu'il dut s*y reprendre à plusieurs fois. Le feu ayant été mis à la ville, l'abbaye et les églises furent incendiées. On ne sait si Guillaume de Lezay échappa à la mort et s'il fut du nombre des gens qui trouvèrent asile dans le donjon, mais, à partir de ce jour, il n'est plus question de lui (1).
(i) Suger, Hist. de Louis VII, p. i5i ; Lair, BibL de V École des Chartes, XXXIVy 1873, p. 691. On est imparfait ement reaseigoé sur le modas oioendi des co-seigneurs de Talmond ; il semble résulter du texte de Suger que le donjon, autrement dit la tour, était tenu par le comte de Poitou, tandis que le seigneur de Talmond dominait dans la ville. Une sorte de donation in extremisy faite par Guillaume de Lezay, se trouve dans le carlulaire de Talmond (Métn, de la Soc. des Antiq, de
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Pendant son séjour h l^oiliors, U* roi a\ait n*(;u la visita des principaux pernonnages de la r^pion et, en particulier, de Lam* kert, évëque d'Angoulëme, qui lui rapporta que, lorsque les rois de France se rendaient dans les pays d*au-delà la Loire, les évèques d'Angoulème remplissaient aupr^s dVux roffice de chapelains. Le roi, sans approfondir Tauthentirité de cette prétention, qui ne pouvait, du reste, avoir pour elle qu*une tradition bien ancienne, accorda sans opposition, au prélat, la faveur qu'il sollicitait (1).
Le caractère guerrier de l'expédition du Poitou et la rapidité avec laquelle elle avait été menée avaient empoché Aliénor de suivre son mari qui, lorsqu'il fut assuré de la tranquillité du comté, s'empressa de rentrer à Paris, mais non pour y rester à demeure, car il était dans le rAle des rois capétiens de parcourir constamment leurs élats^aOn d'v faire reconnaître leur autorité et de réprimer les abus sans nombre qui se commettaient. Dans le courant de Tété, il se rendit donc, cette fois accompagné de sa femme, dans cette partie reculée de l'Aquitaine oh sesprédécesseurs s'étaient toujours efforcé de faire prévaloir leur domination. Le 15 août, ou peut-être seulement le 8 septembre tl38, il se trouvait au Fuy, où il célébra la fôle de Notre-Dame et donna Tinvestiture à Tévêque de Langres (2).
Il ne parait pas que Louis Vil ait pénétré, à cette époque, plus avant dans les domaines des anciens comtes de Poitou ; par suite, il serait resté étranger aux événements pénibles qui se passèrent peu après dans ces régions. Le schisme y était complètement éteint, il n'avait pas survécu à la rentrée de Guillaume VIII dans le giron de l'église, et pareillement, en Italie, il avait véritablement pris fin par la mort d'Anaclet, survenue le 7 janvier H38,
tOaest (1872, p. 3i4^; l'éditeur de ce texte lui a donné la date de ii35, que rien ne justifie.
(i) Reram EngoL script,, p. 58.
(2) Hec, des hist, de France, XV, p. 634. Cet acte ne peut être placé, ainsi que le l'ait D. Briai, aux fêtes de la Vierge du 2 lévrier ou du 26 mars, qui sont celles du voyage de Louis VII en Poitou dont il vient d'être parlé, mais il ne saurait non plus, comme Ta écrit M. Luchaire, être renvoyé à l'année iiSg, levêque de Langres ayant pris possession de son siège avant le 28 octobre ii38; par suite, il appartient sûrement à Tune des fêtes de la Notre-Dame d'été (Voy. Vacandard, Vie de saint Ber^ nardj 2« éd., II, p. 35).
et la démission de Victor, son successeur, donnée peu après son élection. Innocent II, n'ayant plus de concurrent, convoqua un grand concile, qui s'ouvrit à Latran,au mois d'avril 1139. Là, au lieu de se montrer clément et d'effacer par sa mansuétude les traces du passé, il se laissa aller à toutes les violences d'un caractère longtemps comprimé ; en pleine assemblée, il dépouilla de leurs dignités les prélats qui avaient pu croire qu'il leur serait tenu compte de leur rapprochement sincère de la cour de Rome, et leur fit enlever leurs ornements épiscopaux. Puis, comme le principal appui de Tanti-pape avait été Girard d'Ângoulême, c'est à ses dctes qu'il s'attaqua principalement, interdisant toutes fonctions ecclésiastiques aux prêtres et aux ministres de toutes sortes ordonnés par lui, et déclarant que ceux qui, ayant adhéré au schisme, étaient antérieurement pourvus de certaines charges, ne pourraient jamais prétendre à un rang plus élevé. Il donna l'ordre à son légat, Geoffroy de Lèves, de parcourir toute la région qui avait été soumise à l'autorilé ecclésiastique de Girard, de renverser les autels qui avait été consacrés, pendant le schisme, tant par Girard que par le pseudo-légat Gilles, évèque de Tusculum, et leurs partisans. Ces décisions, malgré les protestations de saint Bernard, qui avait prêché la pacification des esprits, furent exécutées, et même le légat, outrepassant peut-être ses instructions, fit exhumer le corps de Girard de la cathédrale qu'il avait tant enrichie, et le fit enfouir hors de ses murs (1).
Dans la véhémente sortie d'Innocent II contre les schismatiques d'Aquitaine et les mesures violentes prises contre eux, il y a peut-être autre chose que la rancune du pape, et il est possible qu'il ait obéi à une suggestion occulte, celle de Geoffroy du Lauroux, qui avait à se venger des chanoines de sa cathédrale, et ne dut pas manquer l'occasion qui s'offrait.
A peine le prélat, avait-il commencé à occuper le trône archiépiscopal de Bordeaux, auquel il n'était arrivé que grâce à l'énergique pression de Guillaume VIII, que, poussé par son zèle de religieux, il avait tenté d'introduire, dans son chapitre, une ré-
(1) Rerum EngoL script,^ pp. 5i, 62. La sépulture de Girard a été retrouvée le 18 novembre i8C4. le long du luur septeotrional de la calhcdrale. (Maratu, Girard, évèque (TAngoulême, p. 323.)
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forme radicale. Adepte fervent delà n'^gle do saint Augustin qu*il avait établie dans les deux monastères dont il avait été le premier directeur^ il aurait voulu qu'elle fût adoptée par ses chanoines, mais sa tentative avait rencontré une vive résistance, et il avait dû réduire successivement ses prétentions jusqu'à se contenter de voir soumettre au principe qu'il préconisait les prébendes qui deviendraient vacantes pour cause de décès ou autrement. Malgré cette concession, il avait totalement échoué ; ne pouvant venir à bout de ses chanoines par la persuasion, il n'hésita pas à les en punir, et, la plupart d'entre eux, ayant lors du schisme pris parti pour Anaclet, se trouvèrent naturellement atteints par les foudres d'Innocent. Loin de les calmer, cette mesure ne fit que les aiïermir dans leur résolution, d'autant plus que le peuple avait pris parti pour eux contre l'archevêque ; ne voulant pas céder, Geoffroy résolut de les abandonner à eux-mêmes : il jeta Tinterdit sur sa cathédrale, où toutes cérémonies du culte cessèrent, et sYloigna de sa résidence ; son absence dura cinq années (1).
Quand l'archevêque de Bordeaux s'adressa au pape, il n'était pas seulement poussé par le désir de se procurer la satisfaction de pouvoir écraser ses anciens adversaires, il lui avait en même temps demandé une autre faveur qu'Innocent s'empressa d'accorder aux prélats qui l'avaient si fidèlement servi et avaient préparé son triomphe ; par une bulle, promulguée en plein concile de La- Iran, il reconnut les franchises et les libertés accordées par Louis le Gros et son fils aux églises de l'Aquitaine, et les confirma (2).
Au nombre des mesures prises par Louis le Jeune pour assurer la tranquillité dans ses possessions d'au delà de la Loire, il convient de placer les libéralités qu'il fit aux Templiers dans le cours de cette année 1139. Ces vigoureux guerriers avaient établi des maisons de leur ordre sur plusieurs points du territoire, et leur appui certain, en cas de conflits, n'était pas à dédaigner. Le roi, autant par intérêt que pour répondre à ses instincts dévotieux, donna à la maison du Temple de la Rochelle, la plus puissante de la région, les deux moulins qu'il possédait dans cette
(i) Rec. des hisi. de France, XV, p. 698, note b; Arch. hist. de la Gironde, V, p. 28.
(2) Arch. hist. de la Gironde, XII, p. 820.
localité, moulins dont Gaugain de Taunay avait jadis fait cadeau au Temple, et qui, confisqués par Isembert de Châtelaillon, étaient passés dans le domaine des comtes de Poitou par suite de la conquête de Guillaume YIII ; il y ajouta les maisons qu'Isembert avait possédées à la Rochelle, en les exemptant de toutes charges, excepté du tonlieu royal ; de plus, il accorda aux chevaliers le privilège de pouvoir faire voyager^ tant par terre que par eau, dans toute Fétendue du royaume, les marchandises destinées à leur usage, sans qu'elles fussent astreintes à payer aucun droit, et enfin il déclara qu'ils pourraient recevoir en don des domaines de toutes sortes, sauf les villes ou les châteaux forts, sous la seule réserve du service dû au roi.
Dans les préambules du diplôme royal, qui fut délivré à Paris en présence des grands officiers de la couronne, Louis le Jeune avait spécifié qu'en faisant ces générosités il avait en vue le salut de Tâme de ses prédécesseurs et de ceux de la reine Aliénor, sa femme. Cette dernière ne se trouvait pas en ce moment avec lui, elle était à Lorris, où, le roi étant venu la rejoindre, elle reproduisit en faveur des Templiers, et dans les mêmes termes, les concessions qu'ils devaient à son mari (1).
Le 28 décembre 1140, le roi se trouvait à Orléans, où il s'était rendu pour célébrer les fêles de Noël, lorsqu'il reçut une députation de Poitevins* qui venaient assurément s'entretenir avec lui de graves affaires, sur lesquelles on ne peut malheureusement émettre que des suppositions. On y voyait Geoffroy du Lauroux et son ami Tévêque de Chartres, Geoffroy de Rançon, Guillaume de Mauzé, sénéchal de Poitou, et quelques chevaliers de leur suite, tels qu'Etienne de Peilan, Hugues Renoît. Guillaume de la Chambre, et Hugues de Saint-Rrice.
H s'y trouvait aussi un envoyé de l'abbesse de Saintes, Guillaume Chosinang, qui venait solliciter, au nom de sa maltresse, la confirmation d'une importante acquisition récemment faite par son monastère. H s^agissait du change de la monnaie de Saintes, qu'un certain Normand, qui le tenait de sa femme Aleaidis, avait vendu à l'abbaye. Comme la possession de cette monnaie
(i) Champollion-Fîgeac, Doc. inéd.^ II, p. 24 ; Arch, hiit, de la Saintonge^ \, p. a5.
avait été à diverses reprises t*olijel de contoslations entre Tabbaye et les comtes de Pc»itou, l*ablK's>e, Agiirs de Barbezieux, tante d'iVliénor, s*empressa de recourir au roi pour faire reconnaître les droits plus ou moins réguliers de son \endeur. Le prince concéda à Tabbaye te bris de la vieille monnaie, pour le cas où il ordonnerait dVn fabriquer de nouvelle, et le droit absolu du change, de telle sorte que désormais, dans toute l'étendue du diocèse, aucun particulier ne pourrait pratiquer le change sans la licence de l'abbesse. Enfin, il investit solennellement le représentant dWgnès de Barbezieux de ce droit particulier, en lui faisant la remise d*un b&ton, qui fut cousu dans le parchemin de Tacle en présence des envoyés poitevins, de Suger, abbé de Saint-Denis, de Jousselin, archevAque de Sens, de Thibaut, comte de Blois, de Itaoul, comte de Péronne, de Thierri Galerant,d'Aubert de Vou,et de Blanchard de Lorris, tous personnages de la cour du roi.
Celle-ci, du reste, se trouvait au grand complet par suite de la présence d'Aliénor et de sa s^œur Aeiith. La reine, sollicitée par renvoyé de sa tante, qui fut la rejoindre le môme jour au lieu où elle s'était arrêtée, approuva Tachât fait par celle-ci, et confirma la concession de son mari par l'apposition de sa croix au bas de Tacle (1).
Parmi les affaires que les Poitevins avaient traitées avec le roi devait se trouver assurément celle du choix du successeur de Guillaume AUeaume, évoque de Poitiers, qui était décédé le 0 octobre 1140. On ne tomba pas d'accord, comme le prouve la suile des événements; en effet, Tarchevèque de Bordeaux et Tévôque
(i) Cari, de Notre-Dame de Saintes ^ pp. 49, 5o el 5i. M. Luchaire (Kttides sur les actes de Louis V/I, pp. 84 et 120) a cru devoir remplacer le mol a Aurclianis », indiqué parla charte du cartulaire comme élaol le nom de la résidence du roi, par celui d* « Angeliaci »,qui impliquerait un voyage de Louis le Jeune en Aquitaine à la fin du mois de décembre de Tannée ii4o. Aucun texte n'autorise cette importante correction, et elle a même contre elle tous les textes connus, qui placent le séjour de Louis, pendant Thiver, dans la région parisienne, son départ pour le Midi et l'Aquitaine ne 8*étant effectué qu'au printemps deii4i. Nous venons d'expliquer la présence dca Poitevins à Orléans et nous ajouteron8,ea ce qui regarde particulièrement Tabbesse de Saintes, que si le roi eût été aussi près d'elle que Saini-Jean-d'Angély l'est de Saintes, ces localités n'étant distantes Tune de l'autre que de cinq lieues k peine^il ne lui aurait pas été nécessaire de recourir aux soins d'un intermédiaire attitré, « nuocius », elle aurait négocié directement elle-même avec le prince les affaires de sa commuaautc.
AUÉNOR 73
de Chartres, étant revenus à Poitiers, convoquèrent le chapitre cathédral, afin qu'il procédât à Félection du nouvel évèque, conformément aux règles nouvelles en la malière édictées par le pape, et leur choix se porta sur un homme d'une insigne piété, Grimouard, abbé des Alleux, frère du bienheureux Giraud de Sales, qui venait de mourir à l'abbaye des Châlelliers. Grimouard n'ambitionnait pas cet honneur ; il disait qu'il aurait mieux aimé être lépreux qu'abbé et envoyé en exil ou martyrisé plutôt que d'être évoque. Malgré sa résistance, il dut suivre les deux prélats, qui allèrent le tirer de sa retraite et l'emmenèrent à Angoulême, où l'archevêque de Bordeaux le sacra évoque le 26 janvier 1141 (1).
Soit que les conseillers de Louis VII eussent eu en vue un autre candidat pour le siège de Poitiers, soit qu'ils aient essayé de revenir sur les privilèges accordés à l'épiscopat d'Aquitaine par Louis le Gros, ils contestèrent l'élection de Grimouard et lui firent refuser l'investiture royale. Ce fut Geoffroy du Lauroux qui en porta principalement la peine, et qui se trouvait, par ainsi, bien mal récompensé des manœuvres auxquelles il s'était livré pour assurer l'Aquitaine au roi de France. Du reste, dans la circonstance, il était un peu victime de ses propres agissements, car, sans nul doute, la rédaction du traité intervenu avec Louis le Gros était de son fait; or, dans sa pensée^ cet acte avait pour objet l'abandon de toutes les prérogatives royales dans la nomination des prélats, tandis que le roi avait toujours entendu faire réserve de sa sanction suprême après l'élection du prélat et avant son sacre. Le texte du diplôme qu'il délivra est, sur ce point, assez ambigu, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'il ait été quelque peu modifié à Paris sans que Geoffroy de Lèves, porte-parole de Geoffroy du Lauroux, se fût bien rendu compte de l'importance de la nouvelle rédaction. Toujours est-il que Grimouard, ne pouvant prendre possession de son siège, se retira dans l'abbaye de Sainl-
(i) Marchegay, Chron. des églises d'Anjou, p. 43», Saint-Maixent ; Duval, Cari, des ChàiellierSf inlrod , p. xxi. Nous pensons que réiection de Grimouard est postérieure au voyage de Geoffroy du Lauroux, et que ce prélat ne se serait pas exposé de gaieté de cœur à la colère du roi, en allant le trouver après avoir sacré le nouvel évèque de Poitiers, malgré sa défense formelle.
74 LES COMTES DE POITOr
Maixent où il célébra la fêle de Pâques, qui tomba cette année-là le 30 mars; le jeudi saint, il y consacra le saint chrome (I).
On peut encore voir dans la résistance du roi à la reconnaissance de Tévêque de Poitiers un ofTet de la jalousie des prélats français à Tégard de ceux d*Aquilaine, mais ces derniers trouvèrent des soutiens, et particulièrement saint Bernard, qui prit hautement la défense de Geoffroy du Lauroux : « Quel mal cet homme a-t-il fait? écrivait-il. Doit-on lui imputer & crime d*avoir usé de son droit, en consacrant le prêtre légalement élu par les Poitevins? »>
Le pape, saisi à son tour de TaiTaire, prit parti contre le roi de France, et le 20 mai 1141 il adressait au clergé et au peuple poitevins ses félicitations pour avoir choisi Grimouard comme évèque ; il leur enjoignait de lui obéir, tandis qu'il recommandait h ce dernier de faire œuvre d'apôtre en s'acquittant avec soin de son devoir épiscopal. Mais Louis Vil n'avait pas attendu que la bulle papale fût arrivée à sa destination pour revenir sur sa défense ; il avait, pour le moment, besoin de tout le concours du peuple d'Aquitaine, et se brouiller avec les prélats pouvait amener l'échec de l'entreprise qu'il méditait; il autorisa donc Grimouard à venir s'installer à Poitiers pour les fêtes de la Pentecôte (18 mai 1141) (2).
En épousant Aliénor, Louis le Jeune avait succédé à tous les droits des comtes de Poilou, ducs d'Aquitaine, et l'un des plus notables était sans contredit celui en vertu duquel ils réclamaient le comté de Toulouse. Dans les premières années de son règne, il eut à consolider son pouvoir, et dut attendre un moment plus favorable pour faire valoir ses prétentions sur l'héritage de Philippie; la paix régnant dans ses états à la fin de l'année 1140, il crut que le moment d'agir était venu, et il nous parait assez vraisemblable que la présence à Orléans des chefs religieux et politiques du Poitou avait pour principal objet d'envisager la possibilité d'une campagne dans le Midi au printemps, afm que pendant l'hiver on pût en préparer les voies et moyens. Le roi quitta Paris
(i) Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 4»^2, SainUMaixent.
(2) Migne^ Pairol, /a/.,CLXXXlï, col. 54? ; Gallia Christ. y II, col. 1174 et 1 175.
après les fêtes de Pâques et, prenant son chemin par le Limousin, il arriva devant Toulouse le 24 juin 1141.
Son armée était peu nombreuse ; le comte de Champagne lui avait encore une fois refusé ses contingents, et il est probable que Louis n'attendit pas pour agir l'arrivée des Aquitains, ses succès d'Orléans et de Poitiers devant le porter à une action prompte et décisive. Or, il rencontra de la part des habitants de Toulouse une résistance énergique, à laquelle il ne s'attendait certainement pas; son coup d'audace ayant échoué, il ne s'attarda pas à entreprendre un siège pour lequel il n'était pas outillé, et se retira sans que l'on sache au juste s'il fit quelque traité avec Alfonse Jourdain. La campagne se réduisit en somme à une promenade militaire (1).
11 est probable qu'à son retour Louis passa par Angoulême,oîi, ainsi qu'il l'avait écrit à Guillaume Taillefer, il régla les difficultés qui s'étaient élevées entre lui et l'évêque Lambert, el enfin il arriva à Poitiers où la reine vint le rejoindre (2). Aliénor, voulant donner à son mari un témoignage de son affection, ouvrit pour lui le trésor des ducs d'Aquitaine et en tira divers objets précieux dont elle lui fit cadeau, particulièrement un magnifique vase de béryl ou de cristal de roche. Louis, appréciant toute la valeur de ce don, ne crut pas pouvoir mieux faire que de l'affecter à un usage sacré; dans ce but, il l'offrit à son ministre qui le mit dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis. Il fut décidé que le vase, qui était orné de gemmes enchâssées dans de l'or, serait employé aux libations durant la sainte messe. Sur son pied Suger fit graver ces vers :
Hoc vas spoDsa dédit Aanor régi Ludovico, Mitadolus avo, mihi Rex, sanctisque Sagerius (3),
(i) Rec. des hist. de France^XU, p. iiC, Hist. anonyme, et XV, p. 636; Ord. Vital, Hist, eecLy V, p. i32; D. Vaissete, Hist. de Languedoc, oouv. éd., III, p. 718.
(2) Rec, des hist, , de France, XVI, p. 7, G. de Malmesbury; Naoglard, Car/, de Viglise d*Angoalême, p. 147.
(3) Rec. des hist. de France, XII, p. 10 1. Il résulte de ce texte que le possesseur primitif de ce vase était un certain « Mitadolus », qui en avait fait cadeau à Guillaume le Jeune, aïeul d'Aliénor. Cet objet précieux était encore conservé au xviii<^ siècle dans le trésor de l'abbaye de Saint-Denis, et est reproduit dans la planche IV de Vffis' toire de Vabbaye de Saini-Denys, de Félibien, page 543, sous la lettre Z. Il offre la plus grande analogie, dans sa forme^ avec un autre vase, mais celui-ci d'agathe.
7^ LES COMTRS DE IHIITOU
Durant son séjour à Poitiers le roi fit donner une solution à un certain nombre d'aiïaires lilij^ieuses qui lui avaient été soumises en cours de route, ou qu'il avait retardées pour les examiner sur place. Telle était, entre autres, la qu<'stion du droit successif à la vicomte de Limoges. De tous les enfants qu'avait eus le vicomte Aymar il ne lui restait plus, dans les derniers temps de sa vie, que la célèbre Kmma, alors mariée à (luillaume Taillefer d'AngouIème. Les barons limousins témoignaient, contre leur passage sous la domination de ce dernier, une répulsion aussi grande que celle dont ils avaient jadis fait preuve, alors qu'ils avaient été menacés de devenir les \assaux directs du comte de Poitou.
.4ussi Aymar, déférant au vœu commun de ses sujets, appela-t-il à lui succéder ses neveux (luy et Aymar de Comborn, enfants de sa sœur Brunissende, qui héritèrent de lui en 1139. Les nouveaux vicomtes n'avaient pas manqué de rencontrer une certaine opposition,el il leur importait de ne pas compter au nombre de leurs adversaires le roi de France, leur seigneur médiat; ils réclamèrent de lui rinvesliture de la vicomte, et, afin d aplanir tout obs* tacle,ils lui Grent un cadeau de 20U marcs d'argent, qui ne pouvait qu'être bien accueilli au moment où le roi avait à solder les dépenses de l'expédition qui venait d'avorter (1).
Louis écrivit aussi à Guy et à Josselin de Peyrat,et à d'autres nobles du Limousin, à qui il ordonna de réparer les dommages qu'ils avaient causés à Tabbaye de Solignac ; en outre, il enjoignit spécialement à Gausberl « de Nobiliaco » de relâcher Josselin^ clerc royal, qu'il avait emprisonné (2). Enfm il défendit à Géraud, vicomte de Brosse, d'inquiéter le bourg et l'église de Saint-Benoît du-Saull, en lui rappelant les engagements qu'il avait pris à leur sujet avec Guillaume VHI (3).
L'abbesse de Saintes n'avait pas non plus négligé de profiler de la présence du roi en Aquitaine et des intelligences qu'elle
qui fut aussi donné à Saint- Denis par Suger, et qui est désigné dans la planche précitée sous la lettre E. La description détaillée de ces deux vases se trouve dans V/IiS' toire de P abbaye de Saint^Denr/s, de Doublet, pages 343 et 34 4 .
(i) Labbe, Noi^a bibL man,. II. pp. 3o/| et 3o5, G. du Vigeois.
(2) Rec, des hisi. de France, XVI, p. 4, G. de Malraesbury.
(3j Rec. des hist. de France, XVI, p. 3, G. de Maimesbury.
avait auprès de lui. Elle obtint donc qu'il ratifiât par un diplôme solennel, délivré dans le palais de Poitiers, en présence des grands officiers de la couronne, le sénéchal, le bouteiller, le connétable et le chambrier, toutes les libéralités qui avaient été faites à son monastère, tant par les comtes d'Anjou et de Poitou, qui en avaient été les fondateurs, que par les divers prédécesseurs de la comtesse Aliénor (1).
L'abbesse Agnès ne se contenta pas de cette faveur. Comme dans cet acte il n'était pas question des officines du change de la monnare de Saintes et de leurs dépendances, elle profita du passage de la cour et de son arrêt dans le palais royal de Saint-Jeand'Angély, pour s'en faire reconnaître la possession aussi bien par Louis que par Aliénor (2).
Le roi et la reine se rendirent aussi à Niort. Là vinrent les trouver les religieux de Nieuil-sur-l'Aulise, h qui, sur la sollicitation d'Aliénor, le roi confirma l'acte de fondation de leur abbaye et les donations qui leur avaient été faites. La reine n'oubliait pas que sa mère avait reçu la sépulture dans l'église de ce monastère, et qu'à cette occasion certaines charges avaient été imposées aux religieux (3).
La cour se dirigeait en ce moment vers le Talmondais, où elle n'avait plus d'embûches à redouter. A Guillaume de Lezay avait succédé Hugues d'Apremont, peut-être son gendre,qui se contentait de jouir tranquillement de ses droits de co-seigneur du pays. Louis fit un séjour à Talmond même, et, en ce lieu, il confirma les privilèges du monastère de Sainte-Gemme (4).
Le retour du roi dans ses états héréditaires se fit sans doute par le pays de Thouars, son véritable chemin pour se rendre à Tours, où se tenait son armée, revenue lentement du Toulousain. Ce fut dans le camp même qu'il s'instdlla,et, comme il continuait à être pressé d'argent, il entra en composition avec les bourgeois de la ville qui avaient encouru des peines pécuniaires pour avoir élevé des constructions sur les murs et dans les fossés de leur
(i) Cart» de Notre-Dame de Saintes^ p. 35.
(2) Cart, de Noire-Dame de Saintes^ p. 62.
(3) Arch, hist. du Poitoa^ XIII, p. 104.
(4) Bibl. Nat.,inan. latin 17, 116, f® 264.
78 LKS COMTES DE POITOr
cilé;dece cher, il obtint d*eux une {domine de 500 marcs '1).
Aux quelques faits qui viennent d'i^lre rapportés ne se bornèrent assurément pas les actes de Louis le Jeune pendant son séjour en Poitou, le plus long, peut-être, que lui et sa femme y aient fait durant le temps de leur union; on sait seulement quVn règle générale ils confirmèrent tous les dons que leurs prédécesseurs,les ducs d*Aquitaine, avaient pu faire aux églises el aux monastères de laï^aintonge et du Poitou (2).
Malgré les largesses qu*ils avaient répandues autour d*eux,les souverains ne furent pas, après leur rentrée en France, à Fabri des obsessions des quémandeurs. L*abbesse de Saintes, en particulier, se montrait insatiable. Profitant des bonnes dispositions de sa nièce^elle s'adressa encore une fois à elle afin de mettre son monastère et les établissementsqui en dépendaienlà Tabrides entreprises des agents du pouvoir royal; Aliénor,sur sa sollicitation, et après en avoir obtenu rassenlimcnt de son mari et de sa sœur Aelilb, fil déliver à Agnès un diplôme, par lequel il était défendu aux prévôts, serviteurs du roi ou forestiers, d'exiger des religieuses tout logement, quête, procuration, osl ou chevauchée, c'est-à-dire d'acquitter ces devoirs en nature ou d'en donner la récompense en argent, et elle leur reconnaissait en même temps sur leurs hommes le droit absolu de vigerie, à savoir : la faculté déjuger les cas d'homicide, de vol, de rapt ou d'incendie. Conformément sans doute à des instructions reçues, l'agent de Tabbesse de Saintes se rendit à Rome, où le pape confirma, le 11 février H 42, toutes les dispositions des actes royaux (3).
Pendant la longue chevauchée du Poitou, Aelith, la sœur d'Aliénor, s'élait trouvée en contact conslanl avec Haoul de Verman-
(i) Teulet, Layettes da Trésor de* Chartes^ I, p. 53.
(2) Rec. des hist. de France, XVI, p. 3, G. de Malmesbury.
(3) Cart. de Notre-Dame de Saintes^ pp. i3 el 36. La buUc papale porle la date de 1 1419 mais elle indique aussi qu'elle a été délivrée la douzième année du pontificat d'Innocent II, laquelle n*a commencé que le i5 février 1 142, el que celle année le chiffre de rindiction étail v^ notion qui répond bien à celle même année 1142. Quant au diplôme émané d'Aliénor, il a été, par suile d'une faute d'impression, coté à l'année ii5i ; celte erreur de date a été reproduite dans la Table chronologique qui se trouve à la fin ducartulaire et a, par suite, mis en défaut les historiens qui n'ont recouru qu*à elle. On remarquera encore que cet acle ^iccnale la présence, à côté d'AIiénor, de son chapelain Pierre, qui remplissait aussi auprès d'elle la charge de chancelier, ce qui témoigne que déjà, en sa qualité de reine de France, elle était pourvue d'un sceau.
dois, le sénéchal du royaume, qui était en même temps parent do roi. Ils s'éprirent d'amour Tun pour l'autre, et une des premières préoccupations de Raoul fut, après le retour de la cour en France, de faire casser son mariage avec Aliénor, nièce de Thibaut, comte de Champagne. Les motifs habituels de parenté furent invoqués ; ils ne furent pas difficiles à établir, et trois évoques prononcèrent la dissolution du mariage ; aussitôt après furent célébrées les noces de Raoul et d'Aelith (1).
Le comte de Champagne, irrité de ce qu'il considérait comme une injure personnelle, porta l'affaire au Saint-Siège, qui annula la décision des évêques français et enjoignit au comte de Vermandois de reprendre sa première femme. Celui-ci refusa, d'où un conflit aigu avec le pape; Louis^quifàl'instigation de la reine, avait favorisé de tout son pouvoir les menées de son sénéchal, s'en prit à Thibaut de tous les ennuis qui lui arrivaient.il avait du reste des motifs particuliers de rancune contre le comte de Champagne,qui, h deux reprises, avait méconnu ses devoirs de vassalité, en ne lui fournissant pas les troupes qu'il lui avait demandées pour ses expéditions de Poitiers et de Toulouse ; aussi, avec sa promptitude ordinaire, entra-t-il en campagne contre lui, au mois de janvier 1 143, et vint mettre le siège devant Vitry. La ville fut prise et incendiée; le feu qui la dévora gagna l'église, où s'étaient réfugiées i ,300 personnes, qui périrent dans les flammes (2).
Cette affaire occupa les premiers mois de l'année 1143 pendant lesquels le roi ne s'éloigna guère de l'Ile-de-France, mais au mois d'août on le retrouve à Tours, où il était attiré par des besoins d'argent toujours croissants; les bourgeois de la ville, avaient, paratt-il, beaucoup de choses à se faire pardonner. Cette fois, il s'agissait du cas d'usure, pratique à laquelle ils se livraient habituellement; pour obtenir que le roi fermât les yeux sur leurs agissements, et par suite validât leurs créances, ils lui versèrent une somme de 30,000 sous (3).
Mais la belle saison amenait le retour des voyages intéressés et
(i) Rec. des hist. de France, XIII, p. 33 1, Appendice à Sigebert; c'est Tauteur de cette chronique qui donne à la sœur d'Aliénor le nom de Péu*onille.
(2) Perlz, Mon. German,, SS. VI, p. 45*« Voy. Vacandard, Vie de saint Bernard^ II, p. 186, et les nombreux textes rappelés par cet écrivain.
(3) Giry, Etablissements de Rouen, I, p. 189, note i.
Ho LKS COMTKS f>K ÏHHTOI*
Ips Aquitains, sous ce rapport, no se montraient pas chirhes de leurs peines. A ()rl(^ans, Louis trouva les envoyt^s du prieur de Saint-Kutrope de Saintes qui obtinrent de lui et de la roino Ta* bandon de certaines redevances auxquelles ils étaient tenus envers lecomte de Poitou (1;, puis, & Lorris, ce furent les chanoines de Saint-llilaire-le-Grand de Poitiers qu'ils rencontr^rent• Toujours d'accord avec Ali/»nor, le roi leur permit de construire des étangs, des moulins et des bourgs à Poitiers, sous Montgorgect à pont Achard, c^est-h-dire dans la valh^'e de la Boivre, et il confirma le traité, qui avait été passé h cet effet entre le trésorier du chapitre et les chanoines, par la médiation de Tarchevèque de Bordeaux. Il fit en même temps écrire c\ ce dernier, afin de lui faire savoir sa décision, et, de plus, il le chargeait de veillera l'exécution des travaux que les chanoines allaient entreprendre et qui n'avaient pas seulement pour objet d'être utiles à Téglisede Saint- Hilaire, mais qui regardaient aussi grandement la décoration et la défense de la ville de Poitiers. Kn elTet, il est certain qu'en établissant, entre l'étang de Montierneuf et celui qui précédait le pont Achard, de vastes pièces d'eau qui garniraient en entier le vallon de la Boivre, l'approche de Poitiers se trouverait absolument interdite sur son flanc ouest, où le pont Achard, prolongé . par une chaussée, deviendrait le seul moyen d'accès en ville. La défense militaire de la cité a été de ce fait tellement assurée que, par la suite, lors des nombreux sièges qu'elle eut à soutenir, elle ne fut jamais attaquée de ce cùlé. Les opérations des chanoines se reliaient assurément avec celles que les bourgeois avaient précédemment entreprises, et dont l'exécution successive devait finir par établir autour de la ville l'enceinte continue dont ils avaient jeté les bases. Mais, pour le moment, ceux-ci n'étaient rien moins que rassurés sur les suites des agissements deschanoinesdeSainl-Hilaire;ils pouvaient redouter que Ton n'interprétât à mal le concours qu'ils étaient invités h leur apporter, elle souvenir de la répression de il 38 était encore trop présent à leur esprit, pour qu'ils ne prissent pas garde, par tous les moyens, d'en éviter le retour. Le roi fut évidemment informé
(i) Arch. hiëtm de la Saintonge, II, p. 269.
ALIENOR 8i
par les intéressés, ou par ses agents, des préoccupations des bourgeois de Poitiers, car il prit la peine de leur écrire pour les rassurer, et, en même temps, il donna Tordre à Guillaume, prévôt de la ville, de faciliter autant qu'il serait en son pouvoir Texécution du vaste pian conçu par les chanoines de Sainl-Hilaire, voire même de les aider de ses conseils (1).
Peu après, le pape innocent II étant venu à mourir,son successeur, Célestin II, se montra plus conciliant, et les difficultés régnant entre la papauté et le roi de France furent successivement aplanies; c'est ainsi que, pour prendre part au règlement de ces affaires litigieuses,ron voitse rendre àParis,au commencementde Tannée 1 144, plusieurs des prélats d'Aquitaine, tels que Geoffroy du Lauroux, Bernard, évêque de Saintes, et Gilbert delà Porée, évoque de Poitiers^ qui venait de succédera Grimouard, décédé en 1142(2). Louis YII avait convoqué une assemblée, qui se tint à cette date à Gorbeil, afin d'arriver à conclure un accord entre lui et le comte de Champagne. Son excessive irritabilité empêcha pour le moment la solution de l'affaire, qui fut reprise et réglée définitivement quelque temps après à Saint-Denis. Âliénor, dont Tinfluencesur son mari étaittoujours grande^ n'avait cessé jusqu'alors d'être très hostile à Thibaut ; elle s'était même rendue à Sainte- Denis pour défendre la cause de sa sœur et faire reconnaître la validité de son mariage avec Raoul de Vermandois. Saint Bernard, qui faisait partie de l'assemblée, vit sans peine qu'elle était le véritable obstacle à la conclusion de la paix ; il s'attacha à la ramener et il y réussit (3).
Les rapports entre Louis et Aliénor continuaient donc à être excellents ; la reine n'était pas seulement appelée à prendre part aux règlements d'affaires concernant ses états héréditaires, mais le roi lui demandait encore son assentiment, alors qu'il s'agissait d'actes intéressant directement le royaume de France, tel que celui par lequel il renonça en 1143 au droit qu'avaient ses prédécesseurs de s'approprier les meubles trouvés dans la demeure
(i) Rédet, Doc, pour Saint-ffilaire, I, pp. i43-i45.
(2) Luchaire, Etudes sur les actes de Louis VI I^ actes inédits , p. 869.
(3) Migne, Palrol, lat , CLXXXV, p. 527. Voy. Vacandard, Vie de saint Ber» nardy II, pp. 2o5 et 206, note i.
Hi LES COMTES DE POITOU
dos évoques de Paris après leur décès (1). Pareillement, le 1 1 juin Il ii, les deux époux assistèrent, avec tout Tapparat royal, à la dédicace de l'église de Saint-l)enis,et, d'un commun accord, firent à Tabbaye de nombreuses largesses (2).
Mais quand le calme régnait d'un côté, des troubles surgissaient de Tautre, et tel était le cas pour TAquilaine^ où Tesprit mobile des populations s'accommodait mal de cette tranquillité que Suger aurait voulu voir régner dans tout le royaume. Le pays d\\unis,en particulier, se trouvait depuis quelque temps dans un étal d'anarchie absolu. Isemberl de Chfttelaillon était mort dans rile de Ké, où il s'était retiré après sa dépossession par Guillaume VlU. Sa succession avait été vivement disputée ; deux de SOS parents, Eble de Mauléon et Geoffroy de Kochefort, y prétendaient, et d'autre part les a enfants de Bélial )>, bien que désavoués par les seigneurs du pays, avaient su s*y conserver des partisans et apportaient dans la discorde des deux cousins un nouvel élément de trouble. Les uns et les autres cherchèrent à s'emparer deChàtelaillon, et, en attendant, mirent le pays à feu et à sang. Il est à croire que les (ils de Bélial succombèrent dans la lutte, car, à un moment donné, Eble et Geoffroy, restés seuls en présence, se tournèrent vers le roi de France et lui demandèrent résolument de leur restituer les domaines qu'Isembert avait antérieurement possédés. Louis jugea que dans cette affaire il était plus opportun de transiger et de s'assurer une propriété certaine, que de voir perpétuellement contester des droits qui ne pouvaient s'appuyer que sur le fait de la conquête; en conséquence, il renonça au bénéfice de celte dernière, ne se réservant que la faculté de mettre une garnison dans Ch&telaiUon et la moitié des revenus de la Rochelle (3),
On ne sait où se trouvait le prince quand il conclut cette convention ; peut-être était-il à Poitiers, d'où a pu aussi partir la lettre qu'il écrivit aux prévôts, nobles et bourgeois de Bordeaux, pour les informer qu'ayant à cœur d'assurer le repos de l'âme de ses prédécesseurs, le roi Louis le Gros et le duc Guillaume, il
(i) Guérard, Cart» de Notre Dame de Paris, I, p. 36.
(2) Tardif, Monuments historiques ^ n» 469, p. 255.
(3) Besly, Ilist. des comtes, preuves, p. 47^«
avait soumis les chanoines de la calhédrale à la règle de saint Augustin. Celait le triomphe de Geoffroy du Lauroux; la paix n'avait pu se faire entre lui et son chapitre, la cathédrale était toujours en interdit; le pape et le roi avaient été sollicités de mettre fin à cette situation pénible, mais Tun et Tautre s'étaient rangés du côté de Tarchevêque. Néanmoins, ce n'était pas suffisant d'avoir obtenu ces hautes approbations, il fallait encore mettre à exécution les décisions de l'autorité supérieure et amener les révoltés à s'incliner devant elles. Geoffroy mit à profit, pour cet objet, un voyage que saint Bernard était appelé à faire dans le Midi pour combattre les doctrines hérétiques qui s'y propageaient rapidement. Dans le courant de juin, le grand abbé se trouvait à Bordeaux en compagnie d'Aubri, évoque d'Ostie, un légat que le pape avait désigné pour l'accompagner dans sa mission; l'un et l'autre s'employèrent vivement auprès des chanoines et finirent par leur faire admettre le compromis que Geoffroy leur proposait, à savoir que les prébendes qui se trouvaient pour le moment vacantes seraient occupées par des chanoines de Saint-Augustin, et qu'à ceux-ci seraient aussi révervées celles qui deviendraient libres, à l'avenir, par la mort de leurs titulaires ou autrement. L'accord fut signé le 2 juillet 1145 par les parties intéressées, en présence de nombreux prélats, et en particulier de Pierre, abbé de Saint-Romain de Blaye, qui rédigea l'acte (1).
Ces difficultés de premier ordre étant aplanies, le roi pouvait poursuivre son voyage sans encombre, mais non sans avoir à s'acquitter journellement des obligations que sa dignité lui imposait. Etant donc à Saintes, après que, devant sa cour, où se trouvaient l'évêque Bernard et son archidiacre, Guillaume de Mauzé, sénéchal de Poitou, Maingot, le prévôt royal de Saintes, Geoffroy de Rançon et autres, eut été débattue une affaire litigieuse entre Pierre de Nieuil et l'abbessede Notre-Dame de Saintes, il adjugea à cette dernière le domaine de la Paye de Botiraut (2).
A son retour, passant par Chartres, il lui fut soumis une tran* saclion intervenue entre Guillaume, comte de Clermont,et Aimeri, évoque de cette ville, au sujet de la possession du château de
(i) Gallia Christ,, U, col. 8i4; Arch, hist, de la Gironde, XV, p. 28. (2) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p. 79»
84 l-ES COMTKS DE ÏH)|T()r
Montferrand. En vorlu de col accord, le cliÂleau restait au pouvoir du comte, mais il devait revenir à révè:|ue, dans le cas où le comte décéderait sans laisser d*héritiers directs ; en retour, ce dernier assurait à Tévèque la jouissance en ce lieu d*importants revenus. Le roi. qui se souvenait des ennuis que la longue querelle des évoques et des comtes de Clermont avait occasionnés ison père, 8*empressa de valider tout ce qui avait pu se passer entre les parties (1).
Mais Louis, rentré à Paris, ne devait pas faire un long séjour dans cette ville. Il avait formé le projet de se faire couronner de nouveau à Bourges, et avait fixé le jour de NoOl 1145 pour cette cérémonie, à laquelle avaient été convoqués les grands et les prélats du royaume. Dans Tintervalle, il fut avisé que le pape Eugène III était dans Tinlention de solliciter les rois chrétiens pour qu'ils portassent aide au prince d*Antioche et au roi de Jéru8alem,gravement menacés par les musulmans après la prise d'Edesse, survenue le 25 décembre 1144*L*entreprise que rêvait le pape correspondait aux secrets désirs de Louis Vil ; profondément peiné de la calaslrophe de Vitry, il avait résolu de faire en expiation un pèlerinage à Jérusalem. Les visites d*Ëugàne III portaient plus loin : c'était une croisade qu'il voulait. Le roi fit part de ses desseins à l'assemblée de Bourges^ mais Suger, envisageant l'entreprise d'un œil froid et se rendant un compte exact, non seulement des dangers que le prince allait courir, mais encore des périls auxquels sa longue absence pouvait exposer le royaume, se déclara contre l'entreprise. Sans l'attaquer ouvertement, il proposa d'ajourner la décision à prendre, et fil décider que la question de la croisade serait portée devant une assemblée plénière,qui se tiendrait à Vezelay pour les fêles de Pdques 1146. De part et d'autre, on se mit en mesure de se gagner des partisans, et il nous parait que dans ces négociations le rôle d'Aliénor fut considérable.
Au jour fixé, le 31 mars 1146, la réunion eut lieu sur une colline, auprès de l'abbaye de Vezelay, et là, du haut d'une chaire improvisée, saint Bernard enflamma de sa parole ardente le zèle
(i) Baluze, Uisi. de la maison (T Auvergne, li, preuves, p. Ci,
des nombreux assistants. Le roi, devançant [la décision de l'assemblée, se présenta aux côtés du saint abbé, portant sur son vêlement une croix précieuse que le pape lui avait envoyée. La reine fut aussi une des premières à arborer Tinsigne de la Croisade ; l'enthousiasme fut tel que le nombre des croix qui avaient été préparées fut insuffisant et que saint Bernard dut déchirer ses vêlements pour contenter ses auditeurs enthousiasmés (1).
Mais ce n'était pas le tout d'avoir manifesté l'intention de partir pour Jérusalem, il fallait que les pèlerins, de quelque condition qu'ils fussent, se préoccupassent de pourvoir aux dépenses considérables que nécessiterait une pareille expédition ; le roi commença donc par frapper de contributions les habitants de ses domaines, et en particulier les établissements ecclésiastiques (2). L'Aquitaine ne pouvait être oubliée dans ces mesures, et elle devait particulièrement défrayer la maison de sa duchesse, la reine. Aussi Aliénor, dans le but de recueillir les sommes nécessaires, entreprit-elle avec son mari une tournée dans ses étals patrimoniaux, bien décidés l'un et l'autre h accorder des faveurs, voire même perpétuelles, en échange d'argent comptant. Ils se rendirent en particulier à Poitiers, où^ d'un commun accord, ils firent don à l'abbaye de Fontevrault d'une rente de 500 sous poitevins, assignée tant sur le produit des foires qui se tenaient à Poitiers en carême que sur celui du minage de la même ville (3). Ils confirmèrent aussi les dons qui avaient été d'ancienneté faits h l'abbaye de Saint-Hilaire de la Celle, et donnèrent aux religieux la desserte de la chapelle de leur palais de Poitiers (4).
Puis ce fut Robert, abbé de la Trinité de Vendôme, qui leur demanda d'abolir les mauvaises coutumes que leurs agents avaient établies sur les hommes de 1 abbaye dans l'île d'Oléron. Geoffroy, l'archevêque de Bordeaux, et Bernard, l'évêque de Saintes, se joignirent à l'abbé Robert, dont la requête fut aussi
(i) Su(D^er, Vie de Louis VII ^ p. 167; Vacandard, Vie de saint Bernard y pp. 270 - 271, et les auteurs cités.
(2) Vacandard» Vie de saint Bernard, II, p. 285, note i, où sont cités les nombreux textes auxquels on peut se reporter.
(3) Reoae des Sociétés Savantes ^ '872, I« p. 52.
(4) Bouchet, Ann. d'Aquitaine^ éd. de 164Â9 P* ^^1» Cette chapelle était, selon Bouchet, sous rinvocation de saint Urbain (Cet acte est omis par Luchaire, Etude sur les actes de Louis VIi).
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appuyée par Jo9seIin, év^quo de Soiï^sons, conndent de Suger^ qui avait accompagné la famille royale dans son voyage ; deux diplômes, Tun du roi, Tautre de la reine^ donnèrent satisfaction à Tabbé de VendAme (I).
Il est possible que Tabb^ Kobert arrivât de la Hochelle ; il venait en effet d'obtenir d*Eble de Maul^on que ce dernier abandonnât les revendications qu*il faisait valoir contre les moines de Vendôme à propos de leurs domaines de File d*01éron. L'acte avait été passé à la Hoclielle, dans la maison des chevaliers du Temple, en présence de tous les prieurs saintongeois de la Trinité, de Raoul, frère d'Et)le, de Savari et d'Aimeri, ses neveux, qui avaient renoncé à tontes prétentions sur les biens en litige, en tant que cela pouvait les concerner, par la remise symbolique d'un'bûlon entre les mains de Tabbé (2j.
Monlierneuf, se prévalant de ce quVIle élait en quelque sorte la basilique comtale, demanda d'être confirmée dans les dons qu'elle avait reçus des prédécesseurs de la reine. Celle-ci et son mari ne se contentèrent pas de reconnaître ces générosités, ils y ajoutèrent diverses faveurs, particulièrement le droit pour Tabbaye d'avoir un sergent chargé de percevoir pour elle la part qui lui appartenait, s'élevant à la moitié de la prestation, dans le levage du sel à Poitiers, et la faculté de faire des trnnchis ou coupes de bois morl dans la forêt de Moulière ; ils lui attribuèrent aussi une rente sinnuelle de 20 sous poitevins, payable au début du temps de carême, pour l'indemniser de la perte qu'elle avait subie par la destruction de maisons qui lui appartenaient, sises auprès de la tour de l'étang. Celte dernière clause porte en elle le témoignage que Tenireprise de la fortification de Poitiers n'avait cessé de se poursuivre, et qu'à côté de la tour de l'étang, qui parait devoir être identifiée avec celle que Guillaume VII avait fait élever non loin de l'abbaye, des murailles vinrent de part et d'autre rejoindre celte tour, et nécessilèrenl la destruction de maisons construites dans son voisinage (3).
(i) Métaîs, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme, pp. 96 et 98.
(2) Métais, Cart, saint, de la Trinité de Vendôme^ p. 96.
(3) ïeulet, Layettes du Trésor des Chartes^ I, p. 62; Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n* 4^*
L'église de Saint-Vivien de Saintes obtint aussi en même temps la confirmation de ses privilèges (1), puis, après avoir fait un long séjour à Poiliers, où toutes les chartes dont il vient d'être parlé furent octroyées, le couple royal, poursuivant son voyage, se rendit à Saintes où il accorda les mêmes faveurs au prieuré de Sainte-Gemme (2), mais bien que le fait ne soit pas énoncé dans les actes, ceux-ci ne furent définitivement délivrés aux intéressés qu'en échange do cadeaux importants d'argent monnayé.
On ne sait pour quelle cause certaines affaires, qui auraient dû recevoir leur solution en cours de roule, en même temps que leurs similaires, ne furent terminées qu'après la rentrée du roi à Paris. C'est en effet dans cette ville que, sur la sollicitation de Geoffroy, duc de Normandie, il reconnut à Robert, abbé de Vendôme, les possessions de son abbaye situées tant en Poitou que dans les autres parties de l'Aquitaine. La reine n'assista pas à la délivrance de l'acte royal, mais peu après elle fit consigner expressément, à la suite de la dernière ligne, qu'elle lui donnait toute son approbation et qu'elle y faisait apposer son sceau à côté de celui du roi, son seigneur (3). Louis, toujours avec l'assentiment de sa femme, prit encore sous sa protection le prieuré de Lignan, membre dépendant de l'abbaye de Sainte-Croix de Bordeaux (4), puis, sur le vu des lettres de Geoffroy, évêque de Chartres, il confirma le don que Guillaume VIII avait fait à Clairvaux, en 1136, pour la fondation de l'abbaye de la Grâce-Dieu (5).
C'est à Paris que le roi avait délivré ces diplômes, mais la cour était toujours en déplacement et ce sont les actes royaux qui nous donnent connaissance des séjours qu'elle fit en divers lieux. C'est ainsi que, se trouvant à Étampes, le roi fit don, à l'abbaye de Saint-Maixent, de la forêt de la Sèvre et des terres qui en dépendaient dans toute leur intégrité, sous cette condition que les religieux seraient tenus à l'avenir, envers le roi, aux mêmes obligations que celles auxquelles les sergents et les forestiers de
(1) Teulet, Layettes da Trésor des Chartes, I, p. 62.
(2) Luchaire, Etude sur les actes de Louis K//, p. 161.
(3) Métais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme^ p. 100; Teulet, Layettes du Trésor des Chartes, I, p. 61.
(4) D. MartèDe, Thésaurus novas anecd,, l, col. 4oi.
(5) Arch. hist, de la Saintonge,XX\Uy*p. 187, abbaye de la Giâce-Dicu.
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ce domaine étaient aslreinlsc^l que lo service d'osl et de chevauchée que lui devaient ses habitants continuerait h lui être rendu par eux.
Plusieurs seigneurs poitevins, qui sans nul doute étaient venus recevoir des ordres ou implorer des faveurs, se trouvaient ce jour aupn'^s du roi« et en particulier le sénéchal (juillaume de Mauzé, Geoffroy de Rançon, Giraud Berlai et Etienne de Peilan (1); on y voyait aussi un envoyé des moines de la Grftce-Dieu, qui obtint pour eux la concession de toute la terre qu*ils pourraient conquérir à Andilly, tant sur la mer qu*en eau douce (2). Enfin la reine, étant à Moret, approuva les donations que le roi avait faites k diverses reprises à Notre-Dame des Echarlis(3).
Louis, afin de ne pas être distrait de ses préoccupations de départ, avait fait savoir de bonne heure qu'en son absence le gouvernement du royaume serait confié à Raoul de Vermandoiseta Suger. r/est à ce dernier que s'adressèrent les barons poitevins, qui, investis de la confiance du roi, avaient pour mission spéciale de veiller au maintien de la tranquillité publique. Le plus important de tous était assurément le sénéchal^ Guillaume de Mauzé. Vers la fin de cette année H 47 il écrivait à Suger, qu^étant sur le point de partir pour la croisade, et ne pouvant s^occuper des affaires du pays avec le même soin que par le passé, il Tinvitait, toute affaire cessante, à envoyer de suite à Bordeaux un homme probe et habile qui y ramènerait la paix; des partis ri vaux se disputaient la ville à main armée et cette situation ne pouvait manquer d*amener des désordres irrémédiables. Il rappelait aussi au ministre que, jusqu'à ce jour, il avait fidèlement maintenu la tour de Talmond sous Tautorité du roi, mais que maintenant Eble en accaparait tous les revenus et avait déclaré à Tévôque de Poitiers que désormais il ne souffrirait pas qu'il fût perçu par le représentant du roi la moindre redevance dans celle contrée. Guillaume demandait donc, du moment qu'il ne pouvait plus veiller à la sécurité
(i) A. Richard, Chartes de Saini-Maixeniy I, p. 3^5. Le 24 février ii47, le pape Kus^èoe III délivra une bulle qui confirmait la donalioa faite à l'abbaye de Saint-Maixeot, ce qui précise la date de l'acte royal (fd.^ I, p. 346).
(2) Luchaire, Etude sur les actes de Louis V/I, actes inédits, p. 378,
(3) Luchaire, Elude sur les actes de Louis Vif, actes inédits, p. 379.
de la tour de Talmond,que Suger la confiât à un gardien éprouvé, h qui il la remettrait avant son dépari (1).
Un autre ami de Suger, Hugues de Lusignan, qui devait aussi partir pour rOrient,lui avait pareillement écrit, mais il ne se montra pas, dans sa lettre,aussi explicite que le sénéchal, ce qu'il avait à dire étant sans doute fort grave, et il se contentad'informer son correspondant qu'il envoyait par devers lui un homme sûr, nommé Wiormand, dont les rapports devaient mériter toute confiance, et qui le mettrait au courant des affaires du Poitou (2).
Nombreux étaient du reste les chevaliers poitevins ou saintongeois qui avaient formé le dessein d'accompagner leur comtesse, et qui« avant leur départ, selon les mobiles qui les faisaient agir, comblaient de dons les établissements religieux ou leur engageaient simplement leurs biens. Parmi ceux que l'on connaît on peut citer Séguin de Richemont, Baudri de Plazay, Hugues de Trignac, Renaud Payen ou le Paysan, et Maingotde Melle (3). Le mouvement s'accentuait du reste de toutes parts et le rendez-vous des croisés français avait été fixé à Metz pour la Pentecôte (8 juin 1147). Le pape Eugène III, de son côté, était passé en France afin d'activer et de seconder les efforts de saint Bernard. Lors des fêtes de la Pentecôte, il se trouvait à Saint-Denis, où se rendirent le roi, sa mère et sa femme. Louis et Aliéner reçurent la bénédiction du pape, qui leur mit entre les mains la besace du pèlerin ; en outre, Louis prit l'oriflamme, le rouge étendard royal qui était déposé sur l'autel de saint Denis, et, agissant en toutes circonstances avec les marques de la foi la plus vive, il s'adonna avec ardeur à tous les préparatifs du voyage sacré. Ainsi, la veille du jour otiilfut lever l'étendard, il passa la nuit en prières dans le monastère ; ses deux compagnes durent l'y laisser seul,renceinte consacrée étant interdite aux femmes (4).
Quel était en ce moment le véritable état d'âme d'Aliénor ?
(i) Rec. des hist, de France, XV, p. 486. (a) Rec. des hist. de France, XV, p. 4B6.
(3) Cart, de Notre-Dame de Saintes, pp, 60,90,9g; A. Richard, Chartes de Saint- Maixent, I, pp. 347* 349. La Maison-Dieu de MoDtmorillon, par suite de son caractère spécial secourable aux pèlerins, fut, à Toccasion de la croisade, l'objet de nom breuses générosités.
(4) Rec, des hist, de France^ XII, p. 92, Odon de Deuil; Duplès-Ag-ier, Chron, de Saint-Afartial de Limoges, p. 54.
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Peut-Mre était-elle s(iIl^^re dans les sentiments qu*ello affichait à l'exemple de son mari, toutefois avec moins de solidité que lui, peut-être aussi ne voyait-elle dans cette campagne, dont le but ostensible était d'aller vénérer le tombeau du Christ, qu'une diversion puissante à la monotonie de sa vie ordinaire, un changement radical dans son existence? Jusqu*à ce jour, malgré rafTection maritale que lui témoignait Louis VII, elle n'avait pu, étant donné le caractère sérieux et même solitaire du roi, jouir des agréments qui semblaient devoir être Tapanage d'une reine de France et auxquels ses goûts natifs, ses tendances héréditaires, pouvaient la porter. Si avant lamort de (luillaume VIII ellen'avait pas,à raison desa jeunesse,prispartàla vie facile que l'on menait à la cour du duc d'Aquitaine,il yavait autour d'elle assez de gens qui en avaient goûté pour qu'on ne lui ait pas laissé ignorer ce qui se passait dans la maison de son père, et surtout de son aïeul; elle en avait l'impression d'autant plus vive, peut-être, qu'elle ne la voyait qu'à travers le prisme de son imagination, et en faisant une comparaison tou le naturelle avec l'austérité de la cour de Louis Vil.
Le roi, tout occupé du gouvernement de l'état et de ses œuvres de piété, emmenait bien, quand il le pouvait, la reine dans ses déplacements,mais c'est à peine si, en dixans^Aliénor avait revu trois fois le Poitou et l'Aquitaine, le pays de ses rêves. D'autre part, son mari, inconsciemment peut-être, mais les grands de la cour de France, assurément, lui en voulaient de ne pas donner un héritier à la Couronne; à la suite d'un accident^ survenu dans une première grossesse, elle était restée plusieurs années sans avoir d'enfants, ce qui avait jeté sur elle comme un voile de tristesse. Elle était tellement peinée de celte situation que, lors des conférences de Saint-Denis, en 11 44, elle ne put s'empêcher d'en faire la confidence à saint Bernard.
Le saint abbé l'avait réconfortée et, la santé physique de la reine s'étant remise après la guérison de son moral, en 1145, elle mit au monde son premier né, mais c'était une fille, à qui fut donné le nom de Marie (1). La situation n'élait donc pas changée quand l'annonce de la croisade éveilla dans l'esprit d'Aliénor des
(i) Migoe, Patrol. lat., CLXXXV, pp. 332 et 627.
pensées multiples, ce qui Tamena à se faire dès le début une des plus ardentes auxiliaires de la parole de Tabbé de Clairvaux. C'est dans ces dispositions qu'elle se rendit à Metz, où cent mille personnes étaient rassemblées.
Saint Bernard lui-même a dit que ce n'était pas la foi seule qui agitait cette multitude et la poussait vers l'Orient. La détermination prise par Louis VII d'emmener la reine à Jérusalem avait eu des conséquences qu'il n'avait pas prévues ; dans les expéditions précédentes, des femmes, en plus ou moins grand nombre, s'étaient jointes à la foule des croisés, mais, sans se préoccuper de soins spéciaux pour elles-m ê mes, elles avaient vécu de la même vie, souvent bien dure et bien pénible. Il n'en était pas ainsi dans la nouvelle croisade ; bien des femmes de grands Seigneurs obtinrent de leurs maris de pouvoir les accompagner, et ce, dans les conditions oii la reine elle-même voyagerait; elles se faisaient suivre de leur maison, où les chambrières foisonnaient, de sorte que le camp de Metz était un véritable lieu de fêtes et de plaisirs où les jongleurs et les chanteurs trouvaient à exercer leur métier et contribuaient pour une large part à la démoralisation qui y régnait (1).
C'est dans ces conditions que s*ébranla l'expédition française. Le voyage jusqu'à Constantinople ne fut qu'une partie déplaisir, pendant laquelle Aliénor, soustraite à la surveillance jalouse de son mari et à Tœil vigilant de Suger, entourée de dames de l'Aquitaine qui l'initiaient aux mystères du jeu de la galanterie avec les troubadours et aux débats des cours d'amour, sentit revivre en elle le sang de Maubergeonne et de Guillaume VU et se donna tout entière à cette vie nouvelle.
Mais, après les fêtes prodiguées au roi de France et à l'empereur d'Allemagne par Manuel Comnène et par l'impératrice Irène, qui s'était mise par lettres en relations directes avec Aliénor, la situation changea.Les Croisés avaient pénétréen Asie Mineure ; l'ennemi était non loin, se tenant prêt à profiter des moindres fautes des confédérés ; il y avait donc lieu pour ceux-ci de veiller à leur sécurité personnelle, et, d'autre part, étant donnée la stéri-
(i) Rec. des hîst. de France^ XIII, p. 1 01, G. de Neubrige.
^1 LES COMTES DE POfTOI*
lité des régions qu'il fallait (ravorsor avant d*arrivor aux richos plaines de la Syrie, Tarin/'e, afin de pouvoir vivre, avait dû se scinder en plusieurs corps. L'un deux était commandé par Geor* froy de Rançon, à qui avait élé spécialement confiée la personne d'Aliénor. C'était l'avant-parde. Quarante-huit heures après le départ de Laodicéc on arriva au pied d*une montage abrupte, sur le sommet de laquelle (îeolTroy avait reçu Tordre décamper et d'y attendre l'arrivée du roi. Les valetn se préparaient à dresser les tentes quand Aliénor« voyant la vallée verdoyante qui s'étendait au bas de la montagne, voulut y descendre. (IeolTroy essaya bien de résister, mais il eut la faiblesse de condescendre aux désirs de la reine, et assurément aussi à la pression de son entourage. Celte imprudence était à peine commise que les Turcs, qui côtoyaient les flancs de l'armée, s'empressèrent d'en profiter et se hâtèrent d'occuper les hauteurs, séparant ainsi le premier corps de ceux qui le suivaient. En tète de ceux-ci se trouvait Louis VII, marchant en pleine confiance; quand la troupe royale fut k portée, les ennemis sortirent de leur embuscade et tombèrent sur elle; sans sa vaillance personnelle, le prince aurait succombé, et, s'il mit ses assaillants en fui te, ce ne fut qu*aprùs avoir semé autour de lui les cadavres de ses plus fidèles compagnons.
Il s'éleva alors contre Geoffroy de Rançon, auteur de cette catastrophe, un immense cri de réprobation, et même il fut question de le punir de mort, comme s'il eût commis un acte de trahison, mais Aliénor intervint pour lui et, ce qui est une preuve de rinfluence dont elle jouissait encore auprès du roi, elle obtint que le malheureux exécuteur de ses désirs fût simplement privé de son commandement et renvoyé en France (1).
Enfin, après bien des traverses, l'armée arriva à Antioche. Le prince de celle ville, Raymond de Poitiers, l'y attendait avec impatience ; il avait tout préparé pour recevoir les croisés avec la plus grande munificence, et en particulier le roi et la reine, sa nièce. Les pèlerins, après les fatigues et les dangers de ce long voyage, étaient heureux de pouvoir jouir d'un repos d'autant plus attrayant que l'on était au printemps et que le sol de la Syrie
(i) Rec. des hist. des Croisades, I, p. 747, Guillaume de Tyr.
ALIÉNOR tj3
se parail en ce moment de tous ses charmes. Ils n^élaient pas pressés de se remettre en route, et, d'autre part, Raymond ne les engageait pas à partir. Il espérait détourner à son profit la valeur guerrière des compagnons du roi de France et reprendre au sullan turc, avec leur aide, les villes d'AIep et de Césarée. Mais Louis VU sentait bien où son oncle voulait le conduire; il savait que le siège de places aussi fortes que celles que Ton devait attaquer ne pouvait amener de résultats à bref délai et qu'il exigerait un long stationnement dans le pays, aussi refusa-t-il d'entrer dans ses vues ; d'autre part, il était pressé d'accomplir le vœu qui avait déterminé son voyage et de se rendre à Jérusalem. Sa résolution rencontraune vive opposition de la part d'Aliénor. Celle-ci, fêtée, adulée, ne demandait qu'à prolonger son séjour à Ântioche; cette vie facile lui plaisait et elle s'appliquait à mettre en pratique dans son entourage les leçons qu'elle avait reçues en route.
Distingua-t-elle parmi les seigneurs francs ou syriens quelque personnage à qui elle accorda les menues faveurs que les troubadours, ou les adeptes des cours d'amour, recevaient de leurs dames? Le fait est possible, mais on ne saurait admettre qu'elle alla jusqu'à oublier ses devoirs d'épouse, soit en faveur de son oncle Raymond, soit avec un chefsarrazin captif, comme il a été raconté et trop souvent répété (1), Il paraît certain qu'Aliénor
(i) M. Tamizey de Larroque, dans ses spirituelles Obseroations sur l'histoire cTÉléonore de Guyenne^ a & peu près épuisé la question au sujet de la prétendue inconduite de la reine de France, qu'il admet du reste. Nous ne partageons pas celte manière de voir, malgré l'accumulation de témoignages qui semblent l'autoriser; en somme, il n'en est vraiment qu'un seul que l'on puisse sérieusement mettre en avant, et il faut avouer qu'il est grave, c'est celui de Guillaume de Tyr, qui, dans son histoire d'Outre- Mer, rapporte (Rec, des hist. des Croisades^ I, p. 753) que la reine manqua à la fidélité conjugale, a thori conjugalis fîdem oblita y», ce que le vieux traducteur de cet historien interprète ainsi : « Ele n'estoit mie lors sage famé, einçois fu moût blasmée « en la terre, ne ne garda mie, si com l'en dit^ à la haulesce de sa coronne, ne à la foi tt del mariage. » Bien que Guillaume soit le contemporain d'Âliénor, et que même il soit mort avant elle, en i igS, il y a lieu de se demander si, au moment où il écrivait son histoire, peut-être quarante ans après les événements qu'il raconte, son jugement n'avait point été influencé par les attaques violentes dirigées contre la reine, tant par les Anglais que par les Français qui, d'un côté et de l'autre, ayant à lui reprocher son rôle politique, la poursuivaient dans sa vie privée. Elle était alors en prison, et rien ne pouvait prémunir l'archevêque de Tyr contre cette suggestion de voir dans l'incarcé-< ration d'Aliénor la punition de fautes dont elle se serait rendue coupable à l'égard de son second mari, fautes qu'il pouvait s'imaginer être de même nature que celles que le premier aurait eu à lui reprocher. Nous ne dirons qu'un mot à ce sujet, c'est que si ï'inconduile de la reine avait été aussi notoire qu'on a bien voulu le dire, Louis, dont
commit des imprudences, des inconséquences même, résultat du milieu dans lequel elle vivait depuis six mois, mais rien de plus, r^ quMl y avait de plus grave, c'était Tempire que Raymond avait pris sur elle et qui menaçait de détourner totalement la croisade de son objet. Le roi sentit le péril, et, en présence de la résistance qu^Aliénor opposait au départ, il employa la force. Une nuit, il enlevala reine, et, après s'être fait ouvrir les portes d'Antioche, il partit rapidement pour Jérusalem.
Après un assez long séjour dans la ville sainte, Louis unit ses forces à celle du roi Baudouin et ils allèrent ensemble faire le siège de l'importante ville de Damas ; un premier succès couronna leur entreprise, mais il n'eut pas de suite, et, bientôt après, ils furent contraints de se retirer .Cet échec découragea les croisés; ils étaient venus dans Tespoir de livrer des batailles, tandis qu'au contraire on les appelait à s'éterniser devant une forteresse et à périr sans gloire et sans aucun profit pour la cause sacrée. Chacun de son côté chercha à regagner ses foyers.
Suger ne cessait de presser son pupille de rentrer en France, mais Louis, toujours hanté par la perspective des périls dont il voyait les Lieux Saints entourés, reculait de jour en jour son départ; enfin il annonça son retour pour le printemps de l'année 1149. 11 n'avait pas attendu ce moment pour faire part à Suger de sa rancœur à l'égard de la reine, mais le sage ministre, sans prendre ouvertement parti dans l'afTaire, écrivait à son pupille de patienter jusqu'à ce qu'il fût de retour dans ses états et alors l'on verrait à quelles résolutions il conviendrait de s'arrêter (1). Louis, après avoir reçu les subsides nécessaires, partit par la voie de mer et s'embarqua à Saiat-Jean-d'Acre, après les fêles de Pâques. Il était installé avec ses chevaliers sur un navire^ la reine avec ses femmes sur un autre, et ils devaient voyager de conserve, mais une tempête sépara les vaisseaux, et ce fut le roi qui aborda le
le caractère était jaloux et facilement porté aux extrémea, se serait empressé de se séparer d'elle. Bien au contraire, maigre les reproches qu'il croyait avoir à lui adresser à cause de sa légèreté^ de son amour du plaisir, de sa désobéissance en se prêtant aux machinations de Raymond, il continua à cohabiter avec elle pendant quatre années encore après son retour d'Orient, et c'est seulement par des motifs politiques et religieux, à ce qu'il nous semble, qu'il se décida à réclamer le divorce, (i) Rec. des hist, de France, XV, p. 609.
premier, le 29 juillet, sur Tes côtes delà Calabre, où il attendit pendant trois semaines l'arrivée d'Aliénor«
Outre la tempête, d'autres incidents avaient marqué ce voyage. Des vaisseaux de Tempereur Manuel Comnène avaient attaqué celui que montait Louis, et ce dernier n'avait dû son salut qu'à l'arrivée d'une flotte du roi de Sicile; quant au navire qui portait Aliénor,il avait été capturé par les Grecs, lesquels avaient toutefois dû le relâcher devant les forces supérieures des Siciliens qui l'avaient amené à Palerme (1). Lorsque les époux furent réunis, ils se rendirent à Potenza, auprès de Roger, roi de Sicile, qui les garda trois jours auprès de lui. Les émotions et les fatigues de ce voyage avaient fortement éprouvé Àliénor, qui était alors dans un état de grossesse avancée ; on dut séjourner dans le cours de la route et, quand on se remit en chemin, il fallut faire encore un arrêt de deux journées auprès du pape, qui résidait dans un de ses châteaux, et d'une journée à Rome, le 12 octobre. C'est de cette ville que le roi écrivit à Suger pour lui narrer les péripéties de son voyage ; mais il est des choses qu'il ne voulait pas confier à un messager et il invitait son ministre, afin qu'il pût s'entretenir secrètement avec lui, à devancer, d'une journée au moins, les autres amis du roi qui ne manqueraient pas de venir à sa rencontre. Dans cette entrevue, sur laquelle on n'a pas de détails, le roi conta assurément son mal de cœur à son confident^ mais Suger, dûment informé, ne trouva pas le cas d'Âliénor aussi grave qu'il lui avait été d'abord dépeint, car, d'après son conseil, le roi continua de vivre avec sa femme comme par le passé (2). Peu après son retour la reine mit au monde une fille qui fut appelée Aelilh, comme sa tante (3).
11 était grand temps que Louis rentrât dans ses états. Les appréhensions de Suger s'étaient en partie réalisées,et l'Aquitaine, particulièrement^ était profondément troublée • Malgré sa mésaventure, Geoffroy de Rançon n'avait pas perdu la confiance du roi qui, tout en le renvoyant de Syrie, lui confia le gouvernement du
(i) Rec. des hist. de France, XV, p. 5f4. (a) Rec, des hisL de France^ XV, p. 5 18.
(3) Suger, Hist. de Loais VII, p. 161 . Les historiens la aomment aussi Aaliz ou Alix.
Poitou et lui indiqua Temploi qu*il devait faire des revenus du duché. Il l'avait chargé, avant toute chose, d'acquitter une dette de 30^000 sous dont il était débiteur envers les chevaliers du Temple, qui, pendant la campagne d'Orient, avaient constamment mis leurs ressources à la disposition du roi ; Geoffroy devait aussi pourvoir à la défense des tours et des châteaux ou villes fortes du pays. Le nouveau gouverneur s'était dirigé directement vers le Poitou, sans doute par la voie du Midi, et s'était tout aussitôt appliqué à se conformer aux instructions royales lorsqu'il en reçut de notablement différentes de la part de Suger. Celui-ci, qui avait été informé, sans doute par un envoyé de Geoffroy de Rançon, de la haute situation que ce dernier venait occuper en Aquitaine, s'était empressé de se mettre en rapport avec lui •
Le premier ministre, n'ayant reçu du roi aucun avis au sujet des missions spéciales qu'il aurait pu donner à Geoffroy, avait ordonné à celui-ci de faire payer 4,000 sous à Giraud Berlai, l'adversaire du comte d'Anjou, 500 sous à l'abbaye de Fontevrault, i ,000 sous au fils de Guillaume de Mauzé,et par ailleurs une somme de 10 livres (1). 11 n'était guère possible à Geoffroy de Rançon de satisfaire à toutes ces exigences, d'autant plus qu'il entendait bien retirer un profit du maniement des grosses sommes d'argent que sa charge allait mettre à sa disposition. Entre autres , il s'était attribué le droit de toucher personnellement les produits des prévôtés, mais S. de Chizé, prévôt de l'île d'Oléron, s'y refusa, en s'appuyant sur les instructions qu'il avait reçues de Suger luimême. Geoffroy, furieux de cette résistance, envoya dans l'île son prévôt, qui voulut contraindre S. de Chizé à lui remettre la tour dont il avait la garde et la terre sur laquelle il dominait. Celui-ci s'y refusa encore et avertit Suger des machinations qui se préparaient contre lui^ tout en faisant remarquer qu'au fond il n'y avait dans cette affaire qu'une question d'argent, et que si, sur les revenus d'Oléron, on voulait payer une redevance à Geoffroy, celuici se tiendrait tranquille (2) .
(i) Rec, des hist. de France^ XV, p. 5oi .
(2) Nous ne coDûaîtrons évidemment jamais toutes les délégations qui avaient pu être données tant par le roi que par son ministre sur les revenus du Poitou, mais il y a lieu de ne pas oublier celle dont se prévalait Cadurc, le chancelier du roi, qui
ALïÉNOR 97
De Poîlîers, où il s'était tenu d'abord, ce dernier s'était rendu k Bordeaux. Le prévôt que Suger y avait envoyé, àla sollicitation de Guillaume de Mauzé, était incapable de dominer la situation, et Geoffroy jugea qu'il n'était pas possible de le soutenir; en conséquence, il s'aboucha avec l'archevêque, afin de s'entendre avec lui pour charger de cette fonction une personne notable du pays, qui aurait pour mission spéciale de relever les maisons détruites pendant les troubles et de rétablir les remparts des forteresses qui avaient été ruinés. Il convenait aussi de mettre dans la citadelle de la ville, pour sa défense, des sergents d'armes^ pris soit dans le domaine royal,soit dans celui de Geoffroy de Rançon.
L'état grave révélé par ces faits demandait un prompt remède. Suger et Raoul de Vermandois résolurent en conséquence de descendre en Aquitaine, mais toutefois, comme il était prudent de ne pas s'éloigner des pays du Nord, ils convinrent de s'arrêter à Bourges, où ils donnèrent rendez-vous à GeofTroy de Rançon et à Geoffroy du Lauroux. Le gouverneur du Poitou s'excusa sur les fatigues du grand voyage qu'il lui avait fallu faire pour revenir d'Orient, et, par contre, demanda à Suger, si leur entrevue ne pourrait pas avoir lieu à Blois, lors des fêtes de la Pentecôte 1149 (1). Quant à l'archevêque de Bordeaux, il s'était rendu à Limoges et de là à Fontevrault en passant par Poitiers, où il avait reçu un message de Suger, en réponse à la demande qu'il lui avait faite de n'apporter pour le moment aucune modification à la situation présente et d'attendre le retour du roi pour faire choix d'un prévôt.
Ce qu'il ne disait pas, c'est que l'évêque de Saintes et lui-même profitaient de l'état de désorganisation du pays pour assurer leur domination temporelle sur leurs diocèses. Il avait recouru dans ce but à l'autorité spirituelle du pape, qu'il employa spécialement contre l'un des principaux fauteurs des désordres régnants, le vicomte de Gabarret. Ce personnage ravageait la terre du roi et avait même mis le siège devant la ville de Dax; Geoffroy du Lauroux s'avança jusqu'à Mimizan, où il avait donné rendez-vous
écrivait ea ii47 ^ Sus^er pour être payé des sommes qu'il avait avaacie.i {Rec. d<s hist. de France^ XV, pp. 497)500.) (i) Rec. des hist, de France^ XV, pp. 499» 5oo.
Il 7
98 LES COMTKS DE POITOr
à Tarchevèque d'Auch, aux évoques, el aux principaux barons de Gascogne, et là, cîlant devant lui le vicomte, il lui fit donner lecture des lettres papales qui, à moins d'un retour complet de leur part, le frappaient d'excommunication ainsi que ses complices, ce dont ils furent profondément émus. A Bordeaux, l'archevêque avait agi autrement; il avait pris possession de la tour Arbalesteyre, dont le gardien, Martin, était venu à mourir; toutefois, comme il n'avait pas de ressources suffisantes pour la mettre en état de défense et l'approvisionner, la forteresse ne se trouvait pas capable de résister à l'attaque qui aurait pu être dirigée contre elle (1).
Au moment où le roi de France rentrait dans ses états, une aiTaire, qui avait jeté un grand trouble dans les esprits en Aquitaine^ venait à peine d'être assoupie ; elle avait eu pour principal fauteur Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, professeur illustre des écoles de cette ville, qui, en H 42, avait succédée Grimouard,décédéquelquesmoisaprës son élévation au pontifical. Gilbertétail le plus grand philosophe du douzième siècle; il compta de nombreux disciples, et sa doctrine régna en matlresse dans les écoles, mais elle avait par quelques points cAtoyé l'hérésie, particulièrement en ce qui touchaitle dogme de la Trinité. Ses conceptions avaient même été, dans un synode diocésain, relevées par ses deux archidiacres, Châlon et Arnaud Qui-ne-rit, ce dernier justifiant pleinement son surnom. Ne pouvant lutter directement contre leur évêque, les deux défenseurs de l'orthodoxie s'étaient rendus auprès du pape, qui ne put s'empêcher d'accueillir leurs protestations. En conséquence, il assigna Tévêque de Poitiers à comparaître devant une assemblée qu'il devait présider à Paris, aux fêles de Pâques 11 47; comme à ce moment Taffaire ne parut pas au pape assez instruite pourqu'elle pûl être utilement traitée, il la renvoya à un autre concile qu'il vint encore diriger lui-même, etquis'ouvrità Reims le 2i marsH48. Gilbert y triompha; reniant habilement ce qu'il pouvait y avoir de trop osé dans sa définition de la Divinité, et ayant solennellement déclaré que «ne saurait être hérétique celui qui veut adhérer h la vérilé et suivre la doc-
(i) Rec. des hist, de France, XV, pp. 5i4 et 5i5.
ALIÈNOR 99
trine des apôtres», il se relira, réconcilié avec sainl Bernard, son principal adversaire, sans avoir en somme presque rien modiGé dans ses théories doctrinales et sans avoir, comme on lui demandait de le préciser, élabli une différence, du reste insoutenable, entre ces deux mots « Dieu » et « Divinité » (1).
Geoffroy du Lauroux avait pris part à l'assemblée de Reims et sa conduite àTégard de Tévêque de Poitiers fut assez énigmatique; son devoir le portait à défendre son suffragant et ancien nmi, injustement attaqué, mais, d'autre part, il avait certains reproches personnels h adresser à Gilbert. Ce dernier ne s'était pas toujours montré le prélat déférent et soumis qu'il aurait voulu trouver en lui, et parfois ses actes se trouvaient en contradiction avec ceux de Tarchevêque. Geoffroy, arrivé à Tarchiépiscopatgrâceà la ténacité que l'on sait, ayant obtenu par son habileté les concessions immenses de Louis le Gros qui avaient consacré l'indépendance du clergé aquitain à l'égard de la royauté, aurait désiré substituer son autorité à celle du prince. Pierre le Vénérable disait de lui qu*il ne voulait avoir sur les sièges épiscopaux de son archi-diocèse que des agents et non des évoques, des valets et non des chefs (2). Son amitié pour Gilbert de la Porée lui avait bien fait soutenir la candidature de celui-ci à Poitiers, mais, par contre,enll41, il avait fait élever au siège de Saintes le prieur de son ancien monastère de Sablonceaux, du nom de Bernard, et, à Angoulème, n'ayantpu faire choisir une de ses créatures, il avait retardé, autant qu'il lui fut possible, la consécration du succès* seur de Lambert. Ce dernier prélat était décédé dès le 13 juin H48, mais Hugues de la Rochefoucauld, chantre du chapitre cathédral, qui le remplaça, ne fut sacré que le 18 juin 1149 (3). De tout ceci, il résultait qu'en Aquitaine le clergé avait simplement changé de maître et que le roi ne pouvait y exercer efficacement son autorité. ^
Après son retour, Louis, informé de ce qui se passait dans le pays, voulut y porter remède, et, dans ce but, appela les évoques
(i) Vaoandard, Vie de saint Bernard^ II, pp. 341-^57; Berihaud, Gilbert de la Porée et sa philosophie, Poitiers, 189a, pp. 263-3o4.
(2) Rec.^ des hist. de France, XV, p. 646.
(3) Hist, ponti/. et corn. KngoL^ p. Sg.
loo LES COMTES DE POITOl^
el les grands du pays à une assemblée qui devait se tenir à Sainl-Jean-d'Angély, le dimanche du Bon-Pasteur (30 avril) de Tannée 1150. Il avait spécialement chargé un de ses conseillers, Thierry Galeran, de se rendre en Aquitaine afin de faire les convocations; Geoffroy du Lauroux, de concert avec ses suiïragants, trouva un prétexte pour ne pas y répondre, el la réunion n'eut pas lieu. Plus tard, Suger ayant invité le prélat à se rendre à Chartres, celui-ci lui écrivit de Fontevraull que, se trouvant malade en ce lieu, il ne lui était pas possible de poursuivre son voyage (1). C'étaient là des marques de désaffection ou des témoignages d'indépendance que Suger n'aurait certainement pas tolérés, s'ils s'élaient renouvelés, mais le vieux ministre mourut le 1 3 janvier 1 1 5 1 , à l'âge de soixante-dix ans [i] •
Avec lui disparaissait le sage conseiller du roi, l'homme qui, à la politique violente el brutale de ses contemporains^ savait opposer l'habileté de la temporisation. Grâce à lui, la désunion qui existait à l'état latent dans le ménage royal ne s*était pas produite au grand jour,el surtout ne s'était pas révélée par des faits; aux griefs plus ou moins graves que Louis pouvait avoir contre son épouse, s'était jointe une contrainte morale, issue des paroles de Raymond, qui, furieux de ne pouvoir amener le roi à seconder ses projets, lui avait fait savoir que la femme qu'il avait épousée était sa parente au degré prohibé. Cette flèche de Parthe avait porté; des scrupules étaient nés dans l'esprit du roi, scru-
(i) Rec. des hist, de France, XV, p. 624.
(2) La déterminatioB exacte de la mort de Suger eat d^une importance capitale pour les hislorieos du Poitou. Beaucoup d'écrivains, et particulièrement M. Luchaire, dans son ouvrage spécial, Élude sur les actes de Louis V/I, p. i83, la rapportaient au 1 3 janvier 11 62. De là était issue celte opinion, universellement admise, qu'aussitôt après la mort de son ministre Louis le Jeune avait intenté son action en divorce contre sa femme; de fait, il attendit encore plus d'un an. La date de ii5i, adoptée parles Bénédictins de l'Histoire littéraire delaPVance (XII, pp. 878 et 4i3), est établie par le « Chronicon Sancti Dionjsii ad cyclos paschales » (Bibl. de f École des Chartes, XL, p. 278), qui la marque à l'année ii5o (vieux style). Cette date est confirmée par la mort de l'évèquc de Soissons, advenue le 24 octobre ii5i, lequel avait assisté aux derniers moments de son ami, et par divers documents, entre autres par une lettre du pape Eugène III, du 19 janvier 1162, énumérés dans une étude de M. Luchaire sur les recueils épistolaîres de Fabbaye de Saint- Victor {Bibl. de la Faculté des lettres de Paris f VIII, pp. 5g-6i),où cet historien revient sur Popinion qu'il avait primitivement soutenue dans les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, 1882, pp. 298-294. La date du i3 janvier ii5i est celle à laquelle s'est définitivement arrêté Otto Gartellieri, dans son savant ouvrage, Abt Suger von Saint-Denis, 1898, p. 174*
pules que Suger était toujours parvenu à comprimer. Après sa mort, le successeur de sa politique, Josselin, évêque de Soissons, avait pareillement réussi à rester maître de l'esprit du roi, mais il vint à succomber à son tour, le 24 octobre suivant, et personne ne vint plus contrebalancer, auprès du prince, les excitations qu'il recevait d'autre part, particulièrement de saint Bernard, qui, dans son inflexibilité monacale, n'admettait pas que, du moment où le roi commettait un acte réprouvé par l'Eglise, il n'y fût pas immédiatement remédié.
Lors de la mort de l'évêque de Soissons, Louis se trouvait éloigné de Paris. A l'automne, il avait entrepris avec la reine un grand voyage en Aquitaine. Le calme régnait pour le moment en ce pays, lequel était resté à peu près étranger à des troubles qui avaient eu pour théâtre la frontière d'Anjou. En 1148, pendant que le roi avait en Orient de pressants besoins d'argent, il n'avait pas craint d'amoindrir ses ressources en donnant l'ordre à Geoffroy de Rançon de remettre 4,000 sous à Giraud Berlai. Est-ce une dette que le paiement de cette somme devait acquitter, ou bien celle-ci était-elle une subvention destinée à quelque entreprise occulte? Giraud s'était toujours montré hostile à Geoffroy Plantagenel, son suzerain, et avait même probablement pris part en H45 à la révolte que Robert de Sablé avait suscitée contre lui (1). De plus, plusieurs de ses voisins, entre autres Guillaume de Blazon^ qui cherchait évidemmentà reprendre lasituation perdue par son père vingt ans auparavant^ André de Doué, et Rorgues de Coussay, s'étaient ligués avec lui, et, en 1147, s'étant soulevés contre le comte Geoffroy, ils avaient ravagé le Loudunais, le Saumuroisetune partie de l'Anjou.
Avant de partir pour l'Orient, Geoffroy, qui s'était croisé, avait essayé de soumettre ses vassaux rebelles, mais il n'avait pu s'emparer que de Doué et de Blazon , dont il avait renversé les murailles, Montreuil était resté intact et le départ du comte avait ensuite arrêté les hostilités (2). Mais Giraud ne se faisait pas illusion; il savait bien qu'abandonné à ses propres forces il lui serait malaisé de résister aux armes du comte d'Anjou. Il se mit toutefois àl'œu-
(i) Salmon, Rec. de chron, de Touraine^ p. i35.
(3) Marchegaj, CAro/i.(/i?« égLd* Anjou : Saiot-AubÎDyp. 36; Saint-Florent, p. igi.
loa LES COMTES DE POITOi:
vre ; son plan élail de rendre son château imprenable, et il y réussit presque. D^autre part, ce qui le rendaitencore plus entreprenant» il espérait recevoir de Louis Vil un appui effeclif, de plus, le roi Tavait nommé sénéchal de Poitou, et, comme on le voit, mettait de grosses sommes à sa disposition (1). A son retour d'Orient, Geoffroy Plantogenet, ne pouvant tolérer que son vassal se fût en quelque sorteplacé sous la sujétion directe du roi de France, ouvrit dès H 50 les hostilités contre lui. Le siège de Montreuil dura une année entière; le comte Geoffroy recourut à Thabileté d'ingénieurs qui mirent en pratique les principes de Végèce,el,aux fortifications en pierre du château, opposèrent des tours en bois au nombre de six, dont deux dominaient la plus haute tour de la forteresse, que battaient constamment des batistes lançant d'énormes quartiers de rochers. Les assiégés furent enfin contraints de capituler. Berlai et ses principaux adhérents, faits prisonniers, furent enfermés d'abord dans le château de Saumur^ puis dans celui d'Angers (2).
Louis VII avait tenté une diversion du côté de la Normandie^ mais le comte d'Anjou ne s'était pas laissé détourner de son entreprise, car l'essentiel pour lui était de réduire son vassal afin d'éviter de nouveaux soulèvements; le sens pratique de la forte race d'Anjou se manifestait encore dans la circonstance, car il pensait bien qu'il lui serait toujours facile de faire sa paix avec le roi de France. C'est en effet ce qui arriva. N'ayant pu arriver par l'emploi delà force à sauver Geoffroy Berlai, Louis recourut à la négociation, et il invita son adversaire à une entrevue; elle devait avoir lieu dans une ville située sur les limites de la Normandie et de la France, où le roi s'était transporté, mais, tombé malade, il avait dû rentrer à Paris où vinrent le trouver Geoffroy et son (ils Henri, alors âgé de dix-huit ans. Saint Bernard fut un des négociateurs de la paix, qui aboutit heureusement, et même, en se généralisant, elle dépassâtes causes qui l'avaient motivée. Geoffroy
(i) Marchegay, Chron. des comtes iV Anjou : p. 283 ; Rec. des hist. de France, XII ï, p. :<93, R. de Thoriçny.
(2) Marchc^ay, Citron, des é(jl. d'Anjou : Sainl-Aubin, p. 36 ; SiiÎDl-Florenl, p. 191 ; Saint-Serçe, p^). i^O, 1^7 ; Muiron, p. 87, el Cliron. des comtes d'Anjou, pp. 282,292, 336 et 337.
ALIKNOR io3
avait, en 1149, donné la Normandie à son Qls, mais celui-ci n'en avail pas encore fuit hommage au roi de France ; le roi se montrait disposé à accorder rinvesliture du duché au jeune comle ; toutefois, il exigeait en retour la délivrance de Berlai, ce à quoi le comte d'Anjou ne voulait pasentendre. Enfin, il consentit à le remettre en liberté ainsi que ses partisans et à leur restituer leurs biens, mais avec celle réserve formelle qu'il serait interdit h son vassal de reconstruire le château de Montreuilà chaux et à sable; en retour, Henri reçut l'investiture de la Normandie, dont on détacha une petite partie, entre TEpte et l'Andelle, qui depuis longtemps avait été conquise par le roi de France, et qui fut définitivement rattachée à la couronne (1).
Ce fut à cette conférence que se rencontrèrent, probablement pour la première fois, Henri Plantagenet et Aliénor, bien qu'antérieurement il eût été question d'un mariage entre le fils du comte d'Anjou et la fille du roi, mariage échafaudé, alors que de part et d'autre on s'occupait des préparatifs de la croisade, par des gens habiles, qui voulaient, par cette union, préparer l'avènement d'une nouvelle dynastie dans le cas où Louis VII aurait succombé en Orient sans laisser d'autre postérité que cette fille (2). .
La visite des comtes d'Anjou à la cour du roi de France eut
(i) Rec. des liist. de France^ XHI, p. 292. Dans le récit de ces événements nous nt)us sommes quelque peu écarté des historiens de TAnjou^qui ne nous paraissent pas avoir tenu compte de toutes les données fournies par les chroniques. Us considèrent que la guerre de Montreuil n'a duré qu'une année, or, l'histoire «les comtes d*Anjou dit qu'elle persista pendant trois ans (Marchejs^ay, Chron. des comtes d'Anjoa, p. 33C), ce qui s'explique si on y rattache les sièges de Doué et de Blazon, advenus trois ans avant la prise de Montreuil; on ne 'saurait, à ce qu'il semble, douter que les faits se sont ainsi passés, les seigneurs des deux châteaux précités s'étant associés à la fortune de Giraud Berlai, ayant été faits prisonniers avec lui en ii5i (Marchegay, Chron. des égl. d'Anjou, p. 147, Saint-Serge), et ayant suivi son sort. Quant au voyage de Geoffroy Plantagenet à Paris, il est expressément indique par la chronique des comtes d'Anjou (p. 338), qui rapporte qu*en revenant de cette ville il prit imprudemment un bain dans le Loir, et en mourut, le 7 septembre ii5i.
(2) Migne, PatroL ial,, CLXXXIl, col. 676. Lorsque saint Bernard fut informé du projet d'union dont il vient d*élre parlé, il écrivit au roi pour l'en détourner, lu disant qu'en ce faisant il offenserait Dieu, les futurs époux étant parents au degré prohibé par l'Eglise, la mère de la reine et le fils du comte d'Anjou étant parents au troisième degré. U est difKcile, dans l'état de nos connaissances, de contrôler l'assertion de saint Bernard, mais rien ne nous parait s*y opposer, étant donné que Ton ignore généralement quel fut le sort des filles de maisons nobles, qui, étant pourvues pour la plupart de plusieurs noms, déroutent toutes recherches ; en somme, il n'y a aucune raison plausible qui permette d'affirmer que les vicomtes de Châtellerault ou ceux de Thouars» voire même les ancêtres de Maubergeonne, n'étaient pas alliés à la maison d'Anjou.
io4 LtS COMTtS DE l'OllOU
lieu dans le cours de juillet ou pour le plus tard au commencement du mois d*aoùt H 51. L'accord conclu, les parties se séparèrent, Geofl'roy pour rentrer dans ses états et y trouver la morti Louis Vil et Aliénor pour se rendre en Aquitaine. Lors des fêtes de Noël ils se trouvaient à Limoges; de là ils poussèrent sans nul doute jusqu'à Bordeaux et peut-Aire plus loin dans le Midi,ennn, lemonlantau nord, ils étaient le 2 février 11 52 à Saint-Jean-d'Angély où ils célébrèrent, dans Tabbaye, la fêle de la Chandeleur. Leur suile élnit nombreuse; on y voyait Geoffroy du Lauroux, assisté dos évêques de Saintes et de Poitiers, les abbés de Saint- Jean, de Bourgueii et de Saint-Mai\ent,ce dernier parent d'Aliéner (1), le corole d'Angouléme, le vicomte de (^hâtellerault. Hugues de Lusignan et Oeofiroy de Rançon; d'autre part, dans l'entourage proprement dit du roi se trouvaient le chancelier Hugues de Champfleuri, le bouteiller Guy de Sentis, Guy de Chevreuse, Guy de Garlande, et deux conseillers, Thierry Galeran et Adam Brulart.
Partout où Ton s'îirrôtait, des affaires, pour lesquelles le jugement du prince était sollicité, étaient portées devant lui ; ses compagnons s'érigeaient en cour, et, par exemple, en ce jour du 2 février, celle-ci fut présidée per Geoffroy du Lauroux. Il s'agissait de régler un différend survenu entre les moines de Maillezaiset Sébrand Chabot, seigneur du petit château de Vouvanl,qui réclamait la garde ou avouerie de l'abbaye, et par suite déclarait être en droit de faire compriraître judiciairement ses hommes devant lui; ses prétentions furent rejelées (2).
Là encore le roi reçut les doléances de Pétronille, abbesse de la Trinité de Poitiers, qui se plaignait que les prévôts et les officiers du roi à Chizé molestassent les hommes de son prieuré de Secondigné; il mit fin à leurs empiétements, el accorda en même temps àTabbaye de nombreuses franchises pour ce domaine (3).
Louis, ayant ensuite continué son voyage à travers les marais de
(i) Il s^appelaît Pierre Baimond et devait être sorti de la maison des comtes de risle-Jourdain. Voy. D'Achery, Spicilegium,\l, pp. 4^2 et 453; A. Richard, Chartes de Saint-Maixenty I, p. lxxx; Labbe, Nova bibl. man,, II, p. 807.
(k) Lacurie^ Hist. de Maillerais, preuves, p. 266 ; Besly, llist. des comtes^ preuves, p. Sog, et Lettres {^Archives hist. du Poitou^ IX, p. 107).
(3) Arch.*de la Vienne, orig., La Trinité, n*» 5.
ALIENOR io5
laSèvre,se trouvait à la tête du pont de Sainl-Hilaire surTAutise quand il fut abordé par des moines de TAbsie qui, faisant intervenir personnellement lareine, obtinrent de lui le don de quelques terres en faveur de leur monastère. 11 avait laissé enroule la cour brillante qui Tentourait à Saint-Jean; en ce moment, il ri'étail accompagné que d'Hugues, son chancelier, qui, sur place, rédigea Tacte de donation, et de quelques seigneurs poitevins : Eblo de Mauléon, Guillaume de Parlhenay, et Jean de Forges, prévôt do Mervent. Lorsque la reine prononça les paroles qui confirmaient la donation, celles-ci furent entendues par deux seigneurs du pays de Talmond, Briand Chabot et Saldebreuil(l).
Le roi ne semble pas être passé à Poitiers à son retour, et, des bords deTAulise, ildut gagner le territoire du vicomte de Thouars pour.de là se diriger sur Paris, où il rentra prêt à prendre une décision radicale. Pendant ce voyage, la désafTection entre les deux époux s'était de plus en plus manifestée et l'idée d'un divorce s'était tout à fait implantée dans le cerveau du roi. Aliénor ne faisait aucun effort pour retenir son mari dans la voie où elle le voyait s'engager, et il semble même que, dès lors, elle avait une escorte distincte de celle du roi. Son séjour en Orient avait éveillé en elle des aspirations à peine autrefois soupçonnées: elle voulait jouir de la vie, et comme Louis VII était absolument réfractaire à une semblable ligne de conduite, Tincompalibilité d'humeur entre les deux époux était devenue absolue. Il n'existait d'autre part aucune trace d'une nouvelle grossesse qui pût faire espérer que la reine donnerait un bérjtier à]a couronne; la naissance d'Aelilh, après celle de Marie, faisait même redouter que, dans cette éventualité, on ne vît apparaître au monde qu'une nouvelle princesse.
Toutes ces préoccupations se heurtaient dans l'esprit du roi, qui devait être aussi travaillé par une pensée obsédante, celle de l'irrégularité de son union. Son affection certaine et très vive pour la reine l'avait pendant de longues années détourné de la rompre, tandis qu'au point de vue politique Suger avait toujours trouvé le moyen d'écarter une pareille éventualité. Mais Aliénor
(i) Arch, hist, du Poitou^ XXV, p. 87, cart. de l'Absie,
loC LKS COMTES DE POITOl'
fui aussi viclimo de la réaction qui se produisit après la mort du ministre, réaction qui ost en quelque sorte dérègle après la dispa* rilion deThomme qui, pendant de longues années, a disposé dos destinées d'un étal; les parents du roi se mirent à la télé d*un mouvement^ dont le but était de faire annuler son mariage, et lui remontrèrent qu'il y avait entre lui et sa femme des lions do consanguinité qui ne pouvaient faire admettre que leur union fût légale. Louis n'en était pas ignorant; Uaymond le lui avait fait savoir et saint Bernard, lui-même, avait écrit dès 1143 que le fait était connu de tous, mais, nous Tavons dit, ses sentiments personnels, d'une part, la politique de Suger, d'autre part, avaient empêché jusque-là de trop en approfondir la réalité (1).
Le divorce étant donc résolu dans l'esprit du roi, Àliénor n'y fut pas opposante, et c'est vraisemblablement durant le cours de ce voyage en Poitou que les deux époux tombèrent d'accord ti ce sujet. iMais, pour que cet acte eût toute sa valeur, vu la qualité des parties en présence, il était nécessaire de se conformer aux formalités légales. L'Ëgliscétant juge souveraine dans la cause, c'est à elle qu'il appartenait de procéder à l'enquèle et de diriger les débats, mais, d'autre part, la solution prévue intéressant la couronne de France, il y avait lieu de convoquer, pour assister au jugement à rendre, les grands seigneurs ainsi que des barons qui seraient appelés de toutes parts: c'est ce qui fut fait. L'arche-
(i) Migue, Putroi. /a/., CLWXII, col. Sij/j. Dans la letlre que saint Bernard écrivit à Etienne, évéque de Frénente, alors qu'il s'employait pour amener la paix entre Thibaut de Champagne et Inouïs VU, il disait, en sii^nalant les efforts auxquels se livrait le roi pour faire prononcer le divorce de Raoul de Vermaodois avec Aliénor de Champagne : a De quel droit cet homme, qui, tout le monde le sait, a épousé une femme qui lui était parente presque au troisième degré, se méle-t-il de vouloir faire rompre un mariage pour cause de consanguinité"? » Il est fâcheux que saint Bernard ne nous ait pas laissé un tableau de la parenté d'Aliénor et de Louis VU, Iac|uelle, selon lui, devait osciller entre le troisième et le quatrième degré, et que n'ont pu arriver à établir aucun des historiens qui se sont occupés de cette question. On s*en tient généralement à l'arbre généalogique dressé par Besly {Hist, des comtes^ preuves, page 4^9), qui fait remonter la parenté â Otto-Guillaume, comte de Bourgogne, et père d'Agnès, femme de Guillaume le Grand, ce qui ne peut s'accorder avec les aftirmations de saint Bernard, ou encore, ce qui s'en rapproche le plus, au mariage de Guy- Geoffroy, avec Audéarde, fille de Robert, duc de Bourgogne, et petite-fille de Robert, roi de France, ancêtre de Louis VII (Besly, Hist. des comtes, preuves, p. 49f>)- Les Bénédictins (Rec. des hist. de France, XII, p. 117) ont dressé une généalogie qui leur fait trouver la parenté du roi et de la reine dans le mariage d'Adélaïde, fille de Guillaume Tète d'Etoupe (ils ont imprimé par erreur « Theobaldus ») , avec Hugues Capet. Au fond, on ne sait rien de précis.
vèque de Sens, métropolitain de Téglise de Paris, résidence légale du roi, instruisit Tafl^aire et tixa pour les débats un château du domaine royal, Beaugenci, qui était dans son ressort ecclésiastique. Le roi et la reine se rendirent à la convocation. Parmi les prélats qui siégeaient à l'assemblée, on remarquait les archevêques de Reims, de Rouen et de Bordeaux, ce dernier appelé à voîrse briser lelien qu'il avait si puissamment contribué à former et qui, dans son esprit, devait indissolublement unir l'Aquitaine et la France. L'affaire ayant été exposée devant la cour, il n'y eut pas de débat contradictoire ; les parents du roi furent admis à faire la preuve, par leur simple serment, que le roi et la reine étaient parents à un degré prohibé, et, personne n'ayant protesté, l'assemblée reconnut l'exactitude des dires des témoins et prononça la dissolution du mariage, le 21 mars 1152 (le vendredi avant le dimanche des Rameaux) (1).
Nul de ceux qui prirent part à cet acte ne prévoyait assurément les conséquences funestes qu'il devait avoir dans l'avenir ; tout ayant été dit à ce sujet, nous n'insisterons pas, l'histoire a parlé (2).
(i) Hist. de Louis V//, éd. Molinier, p. i63; Salmon, Rec. de chroniques de TourainCf p. i35. Les historiens du xii' siècle n^oal pas cherché à voir si, dans la dissolution du mariage de Louis VII, il y avait d'autres causes que la raison de parenté rapportée dans les textes contemporains de ce fait, mais, au xiii® siècle, les écrivains anglais ou français ayant les uns et les autres des motifs de haine contre Aliénor, les uns voyant en elle la mère du tyran Jean-sans-Terre, les autres la cause initiale des guerres qui ne cessaient de régner entre la France et TAngleterre et de Tamoindrissement du royaume, s'appliquèrent à noircir sa mémoire. S'emparant du récit de Guillaume de Tyr au sujet des événements d*Antioche, ils ne mirent pas en doute Tadultère de lareine, quUls accompagnèrent à l'envi des circonstances les plus romanesques, et voulurent y trouver la principale des raisons qui portèrent Louis VII à provoquer la nullité de son mariage. On peut suivre dans les auteurs du temps la progression constanle de la prétendue culpabililéd'Aliénor, qui aurait fini par se donner au diable, et consulter particulièrement à ce sujet les écrits insérés dans les tomes XII à XV du Recueil des historiens de France. Il est inutile d'ajouter que le récit de la tenue du concile de Beaugenci, fait par Jean Bouchet dans ses Annales d'Aquitaine (éd. de i644» p. i4o)« est de pure invention.
(2) Voy. Luchaire, Ilist. des inst. monarchiques de la France sons les premiers Capétiens, ire éd., II, pp. 265-267. ^^^^ Q"® '^^"^ ^^ partagions pas l'opinion de cet historien au sujet de a Tinconduite trop notoire et trop bien prouvée » d'Aliénor, nous ne pourrions faire autrement que reproduire ce qu'il a écrit au sujet des auteurs qui ont traité cette question délicate, aussi renvoyons-nous à ce qu'il en dit, et particulièrement à la note 5 de la page 266 de son second volume. Ou peut aussi consulter Vacandard (Vie de saint Bernard, 2" éd., p. 5oo), relativement au rôle attribué par M. Luchaire à l'abbé de Clairvaux dans cette question du divorce, rôle qui ne nous paratt pas plus prouvé que les débordements de la reine.
loK LES COMTES DE POITOU
r. — Aliénor seule (ii3i)
Louis Vil, oscomplant la dissolution de son mariage, avait proHté du délai qui s'écoula entre sa demande en divorce et le prononcé du jugement pour retirer les garnisons qu*il entretenait dans certaines villes de TAquitaine, aussi Aliénor put-elle rentrer dans ses états sans crainte de voir s'élever quelque conflit entre ses gens et les hommes du roi de France. Aussitôt que la sentence de rassemblée lui fut notifiée, elle quitta Beaugenci et prit la route de Blois.
Les barons aquitains qui étaient venus assister aux débats étaient nombreux ; ils firent escorte à leur duchesse, mais il ne faut pas oublier que c'était la plus belle dot du royaume qui allait ainsi courir les routes, et elle ne pouvait manquer d^attirer les détrousseurs. Il s'en rencontra dès la première étape.
Le jeune Thibaut de Champagne, comte de Blois, voulut employer la force pour arrêter Aliénor et la contraindre à l'épouser, mais ses dispositions étaient sans doute assez mal prises, car la duchesse puts'enfuir de nuit,et se diriger en toute hâte sur Tours. Là, elle fut informée qu'un nouveau péril Tatlendait. Pour pénétrer de la Touraine dans le Poitou, en suivant le grand chemin, il lui fallait traverser la Creuse au dangereux passage de Portde-Piles; en ce lieu devait l'attendre Geoffroy Plantagenet, le second tils du défunt comte d'Anjou, à qui son père avait assuré par testament la possession des villes de Chinon, de Loudun et de Mirebeau ; il n'avait pas encore dix-huit ans, mais il appartenait cà cette race de comtes qui savait allier la ruse à la force et ne reculait devant aucune entreprise. Celle-ci pouvait être très fructueuse, mais elle fut déjouée par la duchesse qui, secrètement renseignée, le chroniqueur dit « par son bon ange»jquitta rapidement Tours et gagna Poitiers par une autre voie (1).
Il semble que la première préoccupation d'Aliénor, en prenant possession du pouvoir, fut de réagir contre le passé ; immédiate-
Salmon, Rec. de chron, de Touraine^ p. i35.
ALtÉNOR 169
ment elle déclara nuls les actes qu'elle avait souscrits de concert avec son mari, en disant qu'elle ne l'avait fait que par contrainte. Mais ce n'était, au fond, qu'une boutade, contre laquelle les intéressés protestèrent avec ensemble. 11 ne nous en est resté qu'un seul témoignage : il concerne l'abbaye de Saint-Maixent.
A la fin de l'année H46, le roi 4jb France et sa femme avaient donné à ce monastère la forêt delà Sèvre ; ému de la décision de la duchesse^ Tabbé, Pierre Raimond, s'empressa d'accourir auprès d'elle. Il la joignit d'abord à Melle, car Aliénor ne s'était pas confinée à Poitiers, et elle l'accompagna ensuite à Saint-Maixent ; dans ces deux localités, sur le conseil des prudhommes de son entourage, la duchesse reconnut tenir pour bonne la première donation de cette forêt de la Sèvre à l'abbaye, et même elle en fit la déclaration solennelle dans l'église de Saint-Maixent, par la pose de sa main sur le missel placé sur l'autel pendant qu'elle articulait de vive voix ses volontés.
Mais l'abbé ne se contenta pas de cet engagement verbal; il exigea plus, et, quelques jours après le mariage d'Aliénor, le 27 mai suivant, à Poitiers même, il obtint qu'il lui fût délivré une charte renouvelant la donation primitive, à laquelle le nouveau duc donna son consentement spécial, et ce, en présence de nombreux clercs, chevaliers et bourgeois, sans compter les personnages de leur suite, où Ton comptait Hugues, vicomte de Châtellerault, et son frère Raoul, Sébrand Chabot, Maingot de Melle, Hugues deRochefort,elenfin Briand Chabot et Saldebreuil, les serviteurs dévoués d'Aliénor, qui étaient déjà dans sa compagnie Tannée précédente, alors qu'elle traversait le Bas-Poitou. 11 est à noter que Saldebreuil est désigné avec une qualité qui nous parati nouvelle à la cour des jcomtes de Poitou, celle de connétable, et que Tacte, auquel fut apposé uniquement le sceau de la duchesse, fut rédigé par Bernard, son chancelier. La duchesse d'Aquitaine, on le voit, avait monté sa maison absolument sur le modèle de celle du roi de France (1).
Lorsqu'Aliénor et son nouveau mari agirent ainsi d'un commun accord, il y avait neuf jours que leurs noces étaient célébrées ;
(i) A. Richard, Charles de Saint-Maixent^ I, p. 353.
ifo LES COMTES DE POITOU
rindépondance de la duchesse avait duré juste deux mois. Après les deux éponsours qui avaient i^choué dans leurs entreprises, il s'on était pr<''senté un troisième qui Tut bien accueilli. C'était Henri, comte d*Anjou, qui, depuis quelques mois seulement, avait succédé à son père (1). Agé de dix-neuf ans (il était né le 5 mai 113;ij, il comptait onze ans de moins que sa femme, et si, dans la conclusion de cette union, il devait entrer de son côté plus de calcul que de sentiment, il n'en était pas ainsi chez Aliénor. Celle-ci avait évidemment été séduite par le contraste qui existait entre le mari qu'elle prenait et celui qu'elle avait quitté. Louis VII sf3 distinguait par sa grAce quelque peu eiTéminée, tandis qu'au contraire Henri avait un aspect rude, avec ses cheveux tirant sur le rouge, son visage carré, sa large poitrine et ses mains si endurcies qu*il ne se servait point de gants pour tenir un oiseau sur le poing ; au moral la dissemblance était aussi grande qu'au physique, Louis étant naturellement doux, tandis qu'Henri était violent et emporté à l'excès. Aliénor avait eu l'occasion d'établir une comparaison entre les deux hommes, quelques mois auparavant, «^ l'entrevue de Paris, où Henri avait accompagné son père ; elle avait une sorte d'écœurement de cet amour, un peu platonique, que Louis lui avait si longtemps témoigné au plus haut degré, elle voulait être dominée, et, comme le dit crûment le peuple, elle était de celles-là qui aiment à être battues. L'impression qui lui était restée était si vive qu'à peine le jeune comte d'Anjou se fut-il présenté qu'il fut accepté (2). Le mariage fut célébré le 18 mai 1152, à Poitiers, où, comme on vient de le voir, les nouveaux époux résidaient encore quelques jours après \3).
(i) Geoffroy Plantagenet était mort le 7 septembre 1 i5i.
(2) Henri ne perdit pas de temps ; cependant il y a lieu de remarquer que le dimanche de la Quasimodo, 6 avril, il était tranquillement à Lisieux^ en grande conférence avec les seigneurs normands. Or, comme en ce moment il y avait déjà seize Jours que la nullité du mariage de la reine de France avait été prononcée, et que Ton ne peut douter qu'il n'en ait été presque aussitôt averti, il ne serait pas impossible que ce fût Aliénor elle-même qui ait fait des avances auprès de lui {Rec.des hist. de France ^ XIII, p. 293, appendice à Sigebert).
(3) Rec, des hist. de France, XIII, pp. foi, i25, G. de Neubrige, et XVIII, pp. 16, i38, G. de Cambrie.
AUÉNOR
d. — Henri ET Aliénor (ii5a-ii69^
Ilélail dilque la maison d'Anjou auraiUoules les chances; les membres de celle famille étaient en général admirablement doués, unissant la vigueur de Tintelligence à celle du corps, et, comme ils étaient peu scrupuleux, qu'ils vivaient à une époque où Ton faisait facilement litière des engagements les plus solennels, ils ne manquaient jamais de tirer parti au mieux de leurs intérêts des occasions qui pouvaient se présenter. Dans Henri, le nouveau mari d'Aliénor, se résumaient tous les défauts et toutes les qualités de sa race, et» généralement servi par les circonstances, il sut habilement et vigoureusement en profiter. Rien jeune encore, on peut dire qu'il subjugua lafemuae intelligente, voire même supérieure qu'était la duchesse d'Aquitaine, mais ce ne fut pas sans compensation, car il allait bientôt lui donner une couronne royale pour lui tenir lieu de celle qu'elle venait de perdre.
Heureuse de ne plus se sentir d'entra^ev Aliénor se laissa d'abord aller à toute la fougue de son tempérament, et, ne croyant pas avoir jamais à compter avec ce jeune homme, presque un enfant, sur lequel entre tous elle avait jeté son aévolu", elle le laissa prendre peu à peu une situation prépondérante dans le gouvernement de son duché, où, quoique mariée, elle aurait pu con- j server le premier rang. Deux actes seulement, conçus dans cet esprit d'indépendance, sont parvenus jusqu'à nous; ils suivirent de près la célébration du mariage, alors qu'Henri n'avait pas encore eu le temps de faire sentir qu'il était le maître. L'un est la charte de Saint-Maixent, du 27 mai, dont il a été précédemment parlé ; l'autre concerne Montierneuf. Celui-ci est de la veille, du 26 mai, et émane uniquement de la duchesse, qui, désireuse d'assurer des prières aux âmes de son père et de son aïeul, confirma toutes les donations qu'ils avaient faites à l'abbaye (1).
(i) GhampoUioD-Figeac, Doc, hist,, II, p. 34 ; Arch. de la VieDiie, cart. de Montierneuf, reg. a^ 206, p. 11. Les témoias de cet acte soat les mêmes que ceux de la charte de Saint-Maixent, sauf Maingot de Melle et Hugues de Kocheforl, qui sont remplacés par Eble de Mauléon et son frère Raoul. A tout prendre, il pourrait même
lia LES COMTES DE POITOU
Après la Saint-Jean, le duc Henri, reprenant certains projets de descente en Angleterre que son mariage venait d'interrompre, se trouvait à Barfleur, quand il fut averti qu*une ligue venait de se conclure contre lui. Le roi Louis avait bien voulu se débarrasser de sa femme, mais il n'était pas entré dans ses prévisions que cette mesure qui, dans sa pensée, était d'un ordre purement intime, pût être un danger pour son royaume. Certes, il n*avait pas pensé qu*Aliénor, aussitôt libre, irait se remarier avec son adversaire héréditaire, le plus redoutable de ses grands vassaux. Déjà maître^ de par son père, de TAnjou, de la Touraine et du Maine, Henri, après la mort de sa mère Mathilde, devait entrer en possession de la Normandie, qu'il administrait du reste déjà, et qui se trouverait reliée par ses domaines paternels avec ce magnifique duché d'Aquitaine qui, selon les dires du temps, se composait de treize comtés (1).
D'après les règles du droit en vigueur, Aliénor, se trouvant après son divorce dans une situation de (ille, c'est-à-dire d'une vassale ne pouvant disposer d'elle-même, n'aurait pas dû se remarier sans le consentement du roi; or, elle avait passé outre, et Louis trouva dans ce fait un motif plausible pour déclarer la guerre au comte d'Anjou. Il s'associa avec Eustache, 61s du roi d'Angleterre, Robert, comte du Perche, Henri, comte de Champagne,et même avec le propre frère du comte, Geoffroy d'Anjou. Ce dernier, déjà fort mécontent de la portion congrue qui lui avait été attribuée dans l'héritage paternel, s'était déplus, après son échec de Fort-de-Piles,vu enlever la femme qu'il avait rêvé de faire sienne, et, selon une habitude qui s'ancrera de plus en plus chez les princes angevins, il s'était tourné vers le roi de France, chez qui, par esprit de jalousie et comme conséquence d'une hostilité sourde, ils étaient assurés de trouver un accueil généreux.
n'y avoir que cet acte qui fût émaDé directement d'Âliénor, si l'on veut voir autre chose qu'une simple formule dans la charte de Saint-Maixent, où il est dit qu'elle fut délivrée du consentement du duc, « duce vidente, volente et concedente 9,
(i) Un historien normand, Robert de Thorig'ny, prétend que Louis, à la garde de qui étaient restées les deux tilles issues de son mariage avec Aliénor, fut extrêmement mécontent de sa nouveUe union, pour ce motif qu'il redoutait qu'elle n'eût des fils qui auraient dépouillé légalement ses filles de Théritage de leur mère ; mais cette raison est puérile, Louis connaissait bien sa femme et ne pouvait supposer qu'elle consentirait à rester toute sa vie en étal de veuvaçe {Rue, des hist. de France, XIll, p. 293).
ALIENOR ii3
Les confédérés se partagèrent par avance les étals de leur adversaire, et ce fut Louis qui, se chargeant de l'exécution principale de leur plan, commença les hostilités. 11 pénétra en Normandie et s'empara de Neuf-Marché ; Henri arriva trop tard pour sauver la place, mais, à son tour, prenant l'offensive, il entra sur les terres du roi de France. La guerre, ou plutôt les ravages dont elle était le prétexte, allait prendre une grande extension, quand des notabilités religieuses s'entremirent pour faire conclure une trêve ; elles y réussirent, et des deux côtés on se retira.
Devenu libre de ses mouvements, Henri se porta en hâte vers l'Anjou que son frère GeofTroy avait tenté de soulever ; à la fin du mois d'août, il investit le château de Montsoreau qu'occupaient, outre Guillaume, le seigneur du lieu, de nombreux chevaliers qui avaient pris parti pour le frère du comte. Le château fut enlevé de vive force, et ses défenseurs furent faits prisonniers. Geoffroy, atterré par cette déconvenue soudaine, et par d'autres insuccès qui suivirent, ne vit d'autre parti à prendre que de se réconcilier avec son frère, ce qu'il fit sans tarder (1).
Ces campagnes, quelque rapidement qu'elles eussent été menées, avaient contraint Henri de renoncer pour le moment à son expédition en Angleterre. Dans cette occurrence, Aliénor l'entraîna à visiter ses états patrimoniaux; mais cette promenade, qui fut du reste d'assez courte durée; ne devait pas se terminer sans incidents.
Parmi les villes od se rendit le couple ducal se trouvait Limo-ges . La capitale du Limousin se composait dès lors de deux agglomérations bien distinctes : la cité et la ville proprement dite, cette dernière étant aussi fréquemment appelée le château ; dans la cité se trouvaient la cathédrale et l'évêché, dans la ville, l'abbaye de Saint-Martial et la demeure des vicomtes. A son arrivée, le nouveau duc d'Aquitaine fut accueilli avec enthousiasme, comme il pouvait l'être lors de sa première venue dans le pays, mais les difficultés ne lardèrent pas à surgir. Il avait été reçu processionnellement dans la ville par l'abbé de Saint-Martial, Albert, et ses moines, mai^il n'y demeura pas, et, s'étanl retiré sous sa tente
(i) Rec, des hist. rfe France, XIIÏ, pp. 4^» H. d'Huntînglon, et p. i84, R- de Dicel. II 8
Il) LES COMTES DE POITor
OU dans la cité, il Ht demander à Tabbé de lui fournir les procurations ordinaires, c*est-à-dire de subvenir ù ses dépenses pendant son séjour ; Albert s*y refusa, déclarant qu*iln*était tenu à aucune de ces obligations endeliors de Tenceintedu chAteau. Henri, profondément vexé des façons d'agir de l'abbé de Saint-Martial, et, d'autre part, irrité de voir éclater entre les bourgeois et les gens de sa suite des rixes où ces derniers n'avaient pas toujours le dessus, se laissa aller h la violence de son caractère et ordonna que Ton mît à bas les murs de la ville dont la construction était à peine terminée, il alla même jusqu*à faire renverser le pont établi sur la Vienne. Il aurait poussé encore plus loin les elTets de son ressentiment, s'il n'en avait pas été empêché par les nouvelles qu'il reçut de Normandie, et qui lui firent précipiter son départ (1).
L*entreprise qu'il avait dû abandonner pour conclure son mariage avec Aliénor n'était autre que la conquête de l'Angleterre. Sa mère Mathilde, fille du roi Henri f", s'était vue privée de la couronne par son cousin Etienne de Blois, mais elle avait conservé dans le pays de fidèles partisans qui, au commencement de cette année 1152, avaient amené le comte d'Anjou à entrer dans leurs vues et l'avaient décidé à tenter le renversement d'Élienne. L'aiTaire avait été forcément remise, mais les armements avaient continué à se faire, et à la fin de Tannée tout était prêt; c'estalors qu'Henri fut rappelé en toute hâte, et que, laissant incomplète la vengeance qu'il comptait tirer des gens de Limoges, il partit pour la Normandie ; le 8 janvier 11 53, il appareilla pour l'Angleterre avec vingt-six navires seulement.
Bien qu'une partie du royaume se fût déclarée pour lui, les
(i) Labbe, Nova bibl. man,, II, p. 3o8, G. du Vigeois. Le texte de cet annaliste a été considérablement amplifié et modifié par Tauteur anonyme qui, à la fin du xiii<^ siècle, rédigea la chronique de Saint-Etienne de Limoges. Il ajouta au récit de Geoffroy du Vigeois, qui rapporte simplement qu^Henri fut reçu avec grand honneur dans la ville de Limoges et comme il convenait pour tout duc d'Aquitaine qui y venait pour la première fois, des faits qui se passèrent postérieurement, lors de la première entrée de Richard Cœur-de- Lion dans cette ville. M. Charles de Lasteyrie, dans son récent ouvrage : L* abbaye de Saint^Martial de Limoges^ a eu tort, selon nous, d*admettre pour exactes les assertions du chroniqueur de Saint-Elienne, et, par suite, d'avancer (p. 97) qu'Henri Plantagenet vint, en ii52, recevoir à Limoges rinvestiture du duché d'Aquitaine. (Voy., dans le récîtdes événements de l'année 1 170, les explications que nous avons données à ce sujet.)
ALIENOR ii5
moyens du comle d'Anjou n'étaient pas suffisants pour lui assurer un triomphe rapide, et la lutte, se poursuivant avec des alternatives de succès et de revers,menaçait d'être longue quand, par un coup de chance inespéré, la situation se trouva du tout au tout modifiée. Eustache,le fils aîné du roi Etienne, celui qui avait déjà lutté contre Henri en Normandie, mourut subitement le 18 août. Des prélats anglais se mirent alors en mouvement pour mettre fin à cette guerre civile et, grâce à leur intervention, après des négociations qui ne se terminèrent que le 13 novembre^ le roi Etienne adopta Henri pour son fils, le reconnaissant comme son successeur et lui assurant le royaume d'Angleterre après sa mort (1). Aliéner retrouvait donc une couronne, dix-huit mois après avoir perdu la première, et en même temps, comme une sorte d'injure suprême adressée à son précédent époux, elle avait donné, le 17 août, un fils au nouveau. Elle imposa à cet enfant le nom de Guillaume, en mémoire de ses ancêtres, et, outre que par ce fait elle rattachait la nouvelle dynastie à la précédente, elle fit parer lejeune Guillaume, dès sa naissance, du titre de duc d*Aquitaine. C'était la séparation irrévocable d'avec le passé (2).
On ne sait dans quel lieu Aliénor fit ses couches^ peut-être estce à Angers. Il semble aussi qu'elle se trouvait dans cette résidence ou dans quelque autre localité de l'Anjou quand elle regut la visite de Robert, abbé de Vendôme, qui venait encore une fois lui apporter les doléances de sa communauté au sujet des prieurés de la Sainlonge. Afin d'arrêter la continuation des abus que commettaient ses agents, et en particulier les baillis, elle renonça, aussi bien pour elle que pour eux, à toutes les coutumes, tant de vivres que de logements ou de procurations, qu'ils exigeaient de ces maisons; en faisant cette générosité, non seulement elle fit employer les formules ordinaires de recommandations pour l'âme de son père et de sa mère, mais en outre elle spécifia qu'il serait mis dans l'acte certaines clauses qui marquent bien quelles étaient ses préoccupations du moment, car elle demanda
(i) Rec. des hist, de France, XUI, p. 296, R. de Thorîgny ; Marchegay, Chron. des églises d^Anjoa^ p. 87, Saint-Aubin ; Rymer, Fcedera, I, p. i3.
(2) Rec, des hist. de France, XIII, pp. 126, G. de Cantorbéry, et p. 296, R. de Thorigny ; Marchegay, Chron, des églises d'Anjou^ p. 38, Saint-Aubin.
ii5 LKS COMTES DE POlTOr
des prières pour la prospérili; des armes de son 1res cher époux, le duc Henri, pour sa sanléâ elle-même, el celle de son fiUGuiU laume. Elle fit rédiger Tacle par Pierre, son notaire particulier, et y apposa sa croix en présence de Guillaume, le plus jeune frère d'Henri, d'Ëble de Mauléon, sénéchal de Poitou, de Goslen, sénéchal dWnjou, et d'autres seigneurs angevins, tels que Rriand de Martigné et Geoffroy de Clères, d'Hugues, sénéchal de la Flèche, el d'Hervé le Panetier (1).
Dans celle charte, Aliénor agit de sa plénicre autorité, sans qu'il y soit fait aucune allusion aux droits de son mari; ceux-ci n'étaient pas encore généralement reconnus, même parles personnes les plus élevées en dignité. Ainsi, le 2i octobre 1153, Geoffroy du Lauroux^ s'inléressant toujours à son ancien monastère de Fonlaine-le-Comle, lui fil donner un bois par des particuliers, en présence du doyen de la cathédrale de Poitiers el du prieur deSâinte-Kadegonde;or, le rédacteurde l'acte, après l'avoir daté par l'année du ponliHcat du prélat, ajoute ce détail : « Gilbert étant évêque de Poitiers et Aliénor gouvernant présentement le duché d'Aquitaine (2). o II y a pareillement à noler que le pape Anastase IV, qui confirma, le 29 octobre de la même année» les libertés elles immunités accordées au monastère de Notre-Dame de Saintes, indique dans la bulle qui fut délivrée à Rome, à Sainte-Marie de la Kotonde, que les concessions qu'il visait émanaient de Geoffroy, comte de Poilou, de Louis, roi de France, d'Aliénor, fille de Guillaume, comte de Poilou, el d'Aelith, la sœur de celle dernière. D'Henri il n'est nullement question (3).
C'est que Louis le Jeune continuait à joindre à son titre de roi de France celui de duc d'Aquitaine, qu'il avait pris dès le jour de son mariage. Il pouvait soutenir que ce n'était pas en qualité de mari d'Aliénor qu'il avait joui du duché d'Aquitaine, mais bien en vertu de l'abandon sans réserve qu'en avait fait Guillaume VIII à Louis le Gros, alors qu'il lui demandait de donner un époux à
(i) Métais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. io3. Cet acte n'est pas daté, mais il se place assurément entre le 17 août ii53,dale de la naissance de Guillaume, et le départ d'Aliénor pour l'Angleterre à la fin de l'année 1 154.
(2) « Alienordi autem ducatum Aquilanie oblinenle. » Arch. de la Vienne, orig., Fontaic«-le-Comte, n« 6.
(3) Cart, de Notre-Dame de Saintes , p. 16.
ALÏENOR 117
ga fille (1); si, malgré cet acte, Aliénor s'était retrouvée duchesse d'Aquitaine, ce n'était que par suite de son mariage avec le fils du roi. Louis, arguant de ces faits, pouvait donc prétendre à garder l'Aquitaine après son divorce, et s'il ne cherchait pas à faire valoir ses droits d'une manière effective, du moins il les affirmait platoniquement en maintenant son titre ducal dans les formules de sa chancellerie • Du reste, ni Aliénor, ni son mari n'avaient demandé à rendre hommage au roi de France pour le duché ; celui-ci se trouvait donc légalement sans mattre, et de ce fait devait rester dans la main du roi. Cette situation dura jusqu'au mois d'août 1154.
Après son traité avec Etienne de Blois et s'être assuré de solides appuis en Angleterre, Fleuri songea à revenir dans ses états continentaux qu'il avait quittés depuis près d'un an et demi, et à retrouver la femme qu'il avait en quelque sorte abandonnée quelques mois après ses noces. Il repassa en Normandie vers Pâques 1154, et se rendit en Aquitaine, où des ferments de rébellion s'étaient manifestés, mais il n'y fit qu'un court séjour, car le 24 juin il était de retour à Rouen.
La longue absence du comte d'Anjou, bien qu'elle fût assez dans les usages du temps, où l'on voyait les gens de toutes conditions et surtout les seigneurs batailleurs quitter leurs demeures et leurs familles pendant des années pour aller courir les aventures, ne témoignait pas chez lui d'un profond attachement pour sa femme. Il ne se piqua pas non plus d'observer à son égard une fidélité absolue, car c'est à celte époque que l'on peut placer sa liaison avec une jeune fille, du nom de Rosemonde, au sujet de qui tant de fables ont été débitées (2).
Nous ne ferons pas l'injure à Aliénor de supposer qu'elle-même oublia durant ce temps les serments qu'elle venait à peine de prononcer, bien qu'elle eût autour d'elle les exemples les plus
(i) Suger, Vie de Louis le GroSj éd. Molinier, p, 128.
(2) Rosemonde, que Ton croit avoir été fille d*UD seigneur anglais, W. ClifTord, donna au moins deux fils à Henri : Geoffroy et Guillaume, qui jouèrent un rôle notable dans l'histoire de cette époque. Geoffroy fut pourvu de levéché de Lincoln en 1173, et comme, à cette date, il devait avoir environ vingt ans, Tépoque de sa naissance repondrait à l'année 11 53, c'est-à-Jire au temps du long séjour qu'Henri fit en Angleterre {Rec. des hist. de France, W\\,^. 325, R. de Thorigny,et XVn,pp.448- 449) ^' de Pe(erborough).
ii8 LES COMTES DE POITOU
pernicieux. Dès sa séparation d*avec le roi de France, elle avait vu affluer à Poitiers les poètes faméliques, les jongleurs, les hommes et les femmes de plaisir de toute espace. Au premier rang de ces nouveaux venus, une place à part doit être réservée à Bernard de Ventadour. C'était le fils d*un sergent et d*une fournière du château de Ventadour, qui, doué d'une vive intelligence, avait appris Tart de composer des vers auprès de son maître, le comte Eble. Grâce à son talent, il se mit très avant dans les bonnes grâces do la femme de son protecteur. Celui-ci, outré de sa conduite, le chassa d'auprès de lui ; Aliénor accueillit le fugitif, ] et lui donna même une place importante ù sa cour(l). De maa^' vaises langues ont en outre affirmé qu*il s*éprit d'amour pour la duchesse et que celle-ci le paya de retour. 11 est difficile de tirer des poésies de Bernard la confirmation de ce fait; rendu prudent par sa mésaventure de Ventadour, il dissimula sous des noms d'emprunt ceux des dames de ses pensées et on ne saurait dire quels sont parmi ces chants ceux qui s'appliquent à Aliénor et particulièrement si on doit y comprendre celui où il décrit les charmes d'une dame dont la beauté était d'une perfection achevée. Une seule de ces poésies amoureuses désigne expressément la duchesse; c'est celle où il envoie vers elle Ugonel, son courtois messager^ avec mission de lui chanter des vers où il lui dit que, bien qu'elle soit partie au loin, il n'oubliera ni sa personne, ni les bontés qu'elle a eues pour lui, et qu'il est et sera toujours son homme. L'éloignement le rendait plus hardi (2)«
La cour d'Aliénor était des plus animées ; on y voyait non seulement toutes les personnes qui s'y étaient rendues pour . obtenir d'elle quelques grâces, mais encore ses nombreux parents, vj/ particulièrement ceux de Châtellerault, pour qui elle se montra fort généreuse. Outre les faveurs dont elle combla son oncle Raoul de Paye, elle donna à son cousin, le vicomte Hugues II, le fief de Beaumont, le domaine de Bonneuil-M atours et le droit de
(i) Ce fait est signalé par un des biographes de Bernard de Ventadour, aussi peut-on se demander s^il n'y a pas un rapprochement à faire entre le troubadour et le chancelier de la duchesse en ii52, nommé Bernard? En tout cas, ce dernier personnage apparaît au moment où Aliénor venait de monter sa maison, et on ne le retrouve plus après son départ en 1 154.
(2) Raynouard, Choix des poésies des troubadours^ III, pièce xx, p, 86.
tirer de l'arc dans la forêt de Moulière avec autant d'amis qu'il lui conviendrait; le vicomte pourrait même être accompagné d'un veneur, qui aurait la licence de suivre la bête blessée et de se faire remplacer par un autre veneur dans la poursuite de la bête quand il serait fatigué (1). .
Mais tout ce grand mouvement cessa avec le 'retour d'Henri, qui s'empressa d'emmener sa femme en Normandie ; le comte d'Anjou s'inléressait déjà plus à la politique qu'aux fêtes, et il se préoccupa tout d'abord de faire sa paix avec le roi de France. Celui-ci lui rendit le château de Vernon, dont il s'était emparé au début de la campagne, tandis que de son côté il versait au roi une somme de mille marcs d'argent; enfm, illui fit hommage pour le duché d'Aquitaine. A partir de ce jour, c'est-à-dire d'août 1154, Louis cessa de faire inscrire dans le préambule de ses diplômes le titre de duc des Aquitains, qu'il avait pris dès le jour de son mariage, et ne conserva désormais que celui de roi des Français (2).
Geoffroy du Lauroux ne fut pas des derniers à s'incliner devant le fait majeur qui venait de s'accomplir. L'année précédente, il avait publiquement porté témoignage qu'à ses yeux TAquitaine ne reconnaissait d'autre maîtresse que la duchesse Aliénor; or, cette année 1 154, le 21 septembre, se trouvant dans des circonstances identiques aux précédentes, il affirma avec la même netteté que le dominateur de l'Aquitaine était uniquement Henri d'Anjou (3).
Mais celui-ci ne se contenta pas d'avouer sa sujétion envers le roi de France par le débit d'une formule platonique ; il fit plus, car Louis lui ayant demandé de lui fournir le service militaire
(i) Arch. hist. du Poitou^ VIII, p. 64-
(2) Rec, des hist, de France ^WW^ p. 296^ R. de Thorigny. Les historiens n'ont pas fixé jusqu'ici de date précise à l'abandon du titre de duc d'Aquitaine par Louis le Jeune, mais comme il a été établi (Lucbaire, Études sur les actes de Louis VII, p. 10) que ce fait s'est produit entre les dates du i*' août et du 24 novembre ii54> on doit en inférer que ce fut une des clauses, non publiques, du traité intervenu ecftre les deux princes; il est même probable que la somme considérable de 1,000 marcs, versée par Henri à Louis le Jeune, fut considérée par eux comme représentant le rachat du duché d'Aquitaine. Le silence des écrivains normands sur ces particularités n'a du reste pas lieu de surprendre; ils sont coutumiersdu fait, et omettent volontiers ce qui peut amoindrir la situation de leurs ducs.
(3) «Domino Enrico ducafum Aquilanîc obtinente. » Arch. de la Vienne, oriî]f.,Fontaine-le-Comle, n'*7.
auquel il était astreint en vertu de sa vassalité, Henri, aussitôt qu'il fut rétabli d'une maladie grave qui avait été sur le point de Tem* porter, vint avec un fort contingent rejoindre le roi dans le Yexin et Taida à pacifier ce comté. Durant cette campagne, il fut informé que sasituation venait encore une fois de se modifier en Angleterre ; le roi Etienne étant venu à mourir le 25 octobre, il avait été sans difficulté reconnu roi à sa place. Toutefois, ne voulant pas aller prendre possession de son royaume sans être entouré de l'appareil de la force, il convoqua à Barfleur ses frères GeolTroy et Guillaume, avec les évéques et les grands de Normandie qui devaient raccompagner. Des vents contraires le retinrent au port pendant un mois ; enfin il put s*embarquer le 7 décembre ; quelques jours après, le 15, jour du dimanche avant Nool,ilfut acclamé roi et couronné à Westminster avec sa femme Aliénor (1).
Xes deux époux passèrent toute Tannée 1155 en Angleterre; Aliénor^ qui résidait souvent à Londres, mit au monde dans cette ville, le 28 février, un second fils h qui fut donné le nom d*Henri, ce qui le désignait comme devant être le successeur de son père au comté d'Anjou. Toutefois, le roi, prenant ses précautions en vue d'un avenir qui se réalisa^ (it reconnaître le 10 avril, par les grands d'Angleterre, son (ils premier-né, Guillaume, en qualité de futur roi de ce pays, et, à défaut de celui-ci, Henri, son second fils, enfin il fit prêter serment de fidélité à ces enfants.
Dès le début de son règne, Henri II affirmait la politique qu'il devait toujours suivre. En Angleterre, il avait peu à redouter les ennemis extérieurs et tous ses soins se portèrent vers Tadministralion du royaume qu'il chercha à rendre aussi centralisée que possible, ce qui ne pouvait que lui donner de la force. En agissant ainsi il conservait toute sa liberté pour veiller à la sûreté de ses étals continentaux qui, formés de duchés ou de comtés n'ayant ensemble aucune cohésion, ne pouvaient, comme l'Angleterre, recevoir une organisation uniforme ; de plus, ils comptaient trop de voisins, dans leur vaste étendue, pour ne pas être exposés à des chocs fréquents. Après un séjour d'une année entière dans son royaume, Henri repassa la mer.
(i) Rec. des hist. de France, XII, p. 121, chron. anonyme, cl XIII, p. 2G7, I\. de Thorigny.
ALIENOR lai
Le 2 février H 56 il était à Rouen, et, le dimanche suivant, il eut, sur les frontières de Normandie, une entrevue avec le roi Louis, qui, profitant de Télat de paix où se trouvait pour le moment le royaume de France, avait été faire Tannée précédente un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. De retour à Rouen^ il trouva dans celle ville son frère Geoffroy, qui venait lui réclamer la portion qu'il prétendait lui être due dans Théritage paternel. Leur père, Geoffroy Plantagenel, avait assuré à Henri le comté d'Anjou, jusqu'au jour, où, par la mort de sa mère Mathilde, il entrerait définitivement en possession de la Normandie, dont il portait déjà le titre ducal ; il devait alors abandonner le comté à Geoffroy qui, en attendant, ne serait pourvu que d'une simple provision, composée des châteaux de Chinon, de Loudun et de Mirebeau. Lorsque ce dernier vit que son frère, en faisant valoir les droits de leur mère commune, avait ajouté l'Angleterre à ses précédentes possessions, il se crut fondé à réclamer l'Anjou, Henri refusa toute concession, ce que voyant Geoffroy se relira, bien décidé à revendiquer les armes à la main ce que. Ton ne voulait pas lui abandonner de bonne grâce. Les mécontents ne manquaient pas et Geoffroy put espérer qu'il arriverait à ses fins, mais Henri, avec cette rapidité d'action qui lui assura tant de succès durant sa vie, était arrivé sur les lieux contentieux avant que ses adversaires fussent organisés. Le dimanche des Rameaux, 8 avril, il tint sa cour à Bourgueil, puis il s'attaqua aux forteresses de son frère. Chinon et Mirebeau, malgré la force de leurs remparts, furent rapidement emportés ; Geoffroy, terrifié, demanda la paix, qui fut signée au mois de juillet. Comme Henri ne se dissimulait pas la justesse des griefs de son frère, il se montra assez large à son égard ; il lui laissa la jouissance du château de Loudun, et lui assigna une rente annuelle de mille livres anglaises et de deux mille livres angevines (1).
Durant ces opérations, Aliénor était resiée en Angleterre, retenue par une nouvelle grossesse ; cette fois elle eut une fille, à qui fut donné le nom de sa grand'mère, Mathilde, mais^ dans le même temps, elle perdit son premier-né, Guillaume,qui fut mis en sépul-
(i) Rec, des hisi. de France, XIII, p. 298, R. de Thorigoy; Salmon, Supplément aux chroniques de Touraine, p. 56, Bourgpueil.
ture à Reading, aux pieds du roi Henri, son bisaïeul (1). Aussitôt qu'il lui fut possible de voyager^clle vint rejoindre son mari à Poitiers.Là ils reçurent la visite do GcoiTroy du Lauroux, qui, toujours soucieux d*assurer la prospérité des établissements qu'il avait créés, obtint d'eux des lettres adressées aux prévôts de Poitiers, de Chizé,deBenon,de la KocheIle,etàtous autres prévôts et sergents de l'Aquitaine, pour qu'ils eussent à respecter les immunités accordées aux églises de Sablonceaux et de Fontaine-le-Comtc par le comte Guillaume, père de la reine (2).
Après avoir réglé les affaires du Poitou, Henri songea au Limousin. Il n'avait eu garde d'oublier l'afTront qui lui avait été fait quatre ans auparavant, et dont il n'avait tiré, à son point de vue^ qu'une vengeance imparfaite. Il se rendit donc à Limoges, aux environs de la Saint-Martin (11 novembre 1156), et comme les habitants du château avaient relevé leurs murs pour se défendre contre les bourgeois de la cité avec qui ils étaient souvent en mésintelligence, il rasa les fortifications qu'ils avaient établies, se fil donner par eux une somme de 30 sous, exigea de Tabbé de Saint-Martial sept sous et sept mules, et rétablit la paix entre les deux parties de la ville (3). De plus, usant de ses droits de suzeraineté, il prit la charge de la tutelle du jeune vicomte Aymar, donna le gouvernement de la vicomte à deux de ses fidèles, Geoffroy de Neubourg, frère de Rotrou, comte du Perche, et Guillaume Pandolf, qui tinrent le pays en paix pendant près de trois ans.
Il poussa ensuite jusqu'à Bordeaux en compagnie de la reine, afin de passer dans cette ville les fêtes de Noël; ils s'y trouvaient même déjà dès le commencement du mois, car le 13 et le 21 décembre, agissant séparément, ils renouvelèrent les privilèges de l'abbaye de la Sauve (4). Pendant ce même séjour ils
(i) Rec. des hist. de France, XIII, p. 298, R. de Thorîgny.
(2) Arch. de la Vienne, Fonlaîne-Ie-Comte, 1. i.
(3) Labbe, Nova bibL man,^ II, p. 3 10. Nous reproduisons le texte de GcofFroy du Vigeois sans y rien changer, mais il serait possible que le manuscrit original de cet annaliste eut porté le mot « marcas » au lieu de celui de « solidos », qui ne nous parait pas de circonstance.
(4) Gallia Christ., II, col. 869. Ces deux actes sont marques par les auteurs du Gallia à l'année 1 155, mais cette date est évidemment fautive, Henri et Aliénor ayant passé la fin de cette aonée ii55 en Angleterre, tandis que Ton sait pertinemment qu'à cette époque de l'année 1 1 56 ils se trouvaient à Bordeaux.
confirmèrent aussi les dons que Guy-Geoiïroy avait faits jadis à l'abbaye de Maiilezais (1), tandis qu'Henri, agissant vigoureusement à regard des barons de l'Aquitaine, qui ne cessaient de batailler entre eux, leur imposa la paix.
De Bordeaux, la cour remonta en Anjou et en Normandie sans repasser par Poitiers; c'est ce qui ressort de la chevauchée que firent les chanoines de Saint-Hilaîre pour faire approuver par le roi et par la reine un important accord conclu entre eux et leur trésorier, en vertu duquel celui-ci leur abandonnait; moyennant un cens annuel de 300 sous angevins, la portion qui lui avait été réservée en 1143 dans les moulins de Pont-Achard. La reine se trouvait ce jour-là à RufTec, près de leur domaine de Courcôme, et voyageait en compagnie de son chancelier Mathieu, de son sénéchal Raoul de Hasting^de son connétable Saldebreuil, et d'Hervé le Panetier, prévôtde Poitiers. Saldebreuil se détacha de la troupe et accompagna auprès du roi le porteur du traité, que les chanoines avaient eu soin de faire dresser en double; Henri, qui avait pris les devants, était déjà arrivé àMelle,où le reçut Châlon, évêque de Poitiers, qui avait sans doute logé le prince dans sa demeure épiscopale de TÉvècault. Dans la suite du roi on voyait en particulier deux de ses grands amis, son chancelier, Thomas Becket, et son connétable, Richard du Hommet(2).
Geoffroy avait aussi fait partie de ce voyage, car on le trouve à Bordeaux, comparaissant comme témoin dans les chartes de la Sauve, mais il ne suivit pas le couple royal en Angleterre, préférant vivre largement, en se laissant aller à ses goûts de dépense, et jouissant des revenus que son frère lui avait constitués. Sa réputation de faste et de générosité était si bien établie que les habitants de Nantes, qui venaient vers cette époque de chasser leur seigneur Hoël de Bretagne, lui offrirent son comté, Geoffroys'empressa d'accepter, et même Henri lui vint largement en aide pour prendre possession de la ville de Nantes et
(i) Lacurie, Hist, de Maillerais, preuves, p. 258. CeUe charte n'est pas datée, mais comme elle est souscrite par les mêmes personoagçs que les deux actes de la Sauve, on est fondé à la placer à la même époque.
(2) Rédet, Doc, pour Saint-Hilaire, I, p. 160. Ces deux actes ne portent pas de date, mais ils se rattachent évidemment au voyage qu'Henri et Aliénor firent en Aquitaine à la fin de Tannée 1 156 et au commencement de 1 167.
ia4 LES COMTKS DE POITOU
s'opposer aux revendications à main armée de son prédécesseur.
Le roi élail donc retourné en Angleterre au commencement d*avril 1157, et il y passa Tannée; pendant ce laps de temps, Aliénor lui donna un nouveau fils, Hichard, qui naquit à Oxford le 8 septembre 1157. A l'imitation des rois de France^ Henri se fit couronner encore une fois avec la reine à Worcbester Jejour de Pâques de Tannée 1158. Au mois d'août il revint en Normandie et s'aboucha avec Louis le Jeune sur les bords de TEple^ la rivière qui séparait leurs états; il fut convenu dans cette entrevue, afin de consolider la paix entre les deux rois, qu'Henri, le fils aîné du roi d'Angleterre, alors âgé de trois ans^ épouserait Marguerite, issue du mariage de Louis le Jeune et de Constance, sa deuxième femme. Le roi dAnglelerre se rendit même à Paris où il fut reçu avec grand honneur par le roi et la reine de France, et on lui remit la jeune princesse, qui n'avait que six mois, dont il confia la garde et l'éducation à son fidèle Robert de Neubourg. Aliénor, comme on le conçoit du reste, ne prit aucune part aux négociations qui se terminèrent par cet accord ; elle se tenait pendant ce temps en Angleterre, oîi, le 23 septembre, elle accoucha d'un quatrième fils qui, en souvenir de ses ancêtres d'Anjou, fut appelé Geoffroy.
Pendant son séjour en Normandie, Henri avait élé avisé de la mort de son frère Geoffroy, advenue à Nantes le 26 juillet précédent; il élail âgé de vingt-quatre ans seulement. Conan, duc de Bretagne, s'empressa de mettre la main sur les possessions de Geoffroy; mais, effrayé par les préparatifs du roi d'Angleterre qui avait convoqué son armée à Avranches pour la Saint-Michel, il vint, avant que les hostilités fussent commencées, déclarer qu'il renonçait à Nantes et à son territoire, dont Henri se déclara aussitôt le possesseur, en qualité d'héritier de son frère. En conséquence, dès qu'il eut célébré la fêle de saint Michel dans l'abbaye normande, il se dirigea sur Nantes, où il entra sans difficulté dans les premiers jours d'octobre, et fit reconnaître son autorité dans tout le comté (1).
Profilant ensuite de la réunion de ses troupes, il se résolut à
(i) Rec. des hist. de France y XIII, p. i85, R. de Dicef, p. 204, R. de Hovcden, el pp. 3oo el 3oi, R. de Thorigoy.
tirer vengeance de Geoffroy, vicomte de Tliouars, qui, en 1156, avait élé un des chauds appuis de Geoffroy d'Anjou dans sa révolte ; le vicomte avait, à celle occasion, envahi la terre du seigneur de Mon treuil-Bellay, partisan d'Henri, et participé à la défense du château de Chinon. Finalement, il avait élé compris dans l'absolution donnée par le roi d'Angleterre à son frère, mais, ce dernier étant mort, Henri crut n'avoir plus de ménagements à garder, et Ton a pu voir par ce qui était arrivé aux gens de Limoges combien ses rancunes étaient profondes. Geoffroy de Thouarsen sentit bientôt tout le poids. Un mardi, le roi d'Angleterre se présenta devant Thouars, sans déclaration de guerre préalable, et comme le vicomte n'était pas en mesure de pouvoit opposer une défense opportune à une si brusque agression, Henri put entrer dans la place le vendredi, c'est-à-dire trois jours après en avoir entrepris le siège. Le vicomte réussit toutefois à s'échapper et se réfugia dans ses domaines du Bas-Poitou. Aliénor, qui avait rejoint son mari après la naissance de son dernier enfant, assista à celle expédition, et, comme elle avait contre le vicomte de Thouars des raisons particulières d'animosité, elle conseilla au roi de raser les murailles du château, ce qu'il Pit. Puis il donna la ville en garde à un de ses fîdèles angevins, Briand de Marligné, qui gouverna le pays conquis avec le titre de connétable (1).
Henri fil, dans cette affaire, de nombreux prisonniers qu'il emmena en Normandie, afin d'en tirer rançon; il trouva même original de se servir d'eux pour faire, sans bourse délier, des libéralités à des établissements religieux, envers qui, en général, il se montrait peu généreux, Pierre, abbé de Sainl-Laon de Thouars, qui l'avait suivi, lors de sa retraite en Normandie, pour
(i) Rec. des hisi» de France^ XII, p. 3oi, chron. anonyme^ etXHI, p. 3oi, R. de Thorigny ; Marchegay, Chron, des églises d'Anjou^ p. 89, Saiat-Âubîa. M. Imberl (Hisi. de Thouars, p. 76) fixe au 16 août 11 58 la date du siège de Thouars. CeUe délermÎDatioD, qu'il a évidemment empruolcc à Berthre de Bourniseaux (llist. de la ville de Thouars, p. i3i, où Ton indique la dale du 18 et non du iG août), est contredite par l'ensemble des faits que nous venons de rapporter ; de plus, comme Ton sait(/{ec. des hist. de France^ XIII, p. 3oi) qu'Henri se trouvait avec Louis le Jeune au Mont Saint-Michel le jour de la Saint-Clément, qui tombe le 4 décembre, il est évident que c'est entre cette dale et l'expédition de Nantes,qui s'était faite en octobre, qu'il faut placer celle de Thouars, vraisemblablement en novembre.
, aO LKS COMTES DE POITOU
solliciter la délivrance de quelques prisonniers, obtint de lui qu'il relâchât un de ses compatriotes, LaidetChabut, à qui, loulerois, le roi imposa Tobligation de donner à Saint-Laon son domaine de Celles, pour le tenir désormais à cens de Tabbaye (1).
La rapide conquête d'une place aussi forte que Thouars parut si extraordinaire que des bruits de trahison coururent, et Ton disait même que les défenseurs du château avaient été achetés par Henri. (Juoi qu'il en soit, ce succès produisit un effet considérable dans tous les pays soumis à sa domination; de la Manche aux Pyrénées, pas un seigneur n'osait remuer. C'est par ces hardis coups de force que ce prince réussit à s'imposer à ses vassaux et qu'il serait arrivé à établir une paix réelle dans ses vastes états s'il n'avait un jour rencontré dans sa propre famille des personnes qui n'avaient d'autre souci que de la troubler.
Jusqu'à ce moment tout avait souri au roi d'Angleterre; il ne connaissait pas les revers^ et cette assurance de réussir le porta à essayer d'établir son autorité absolue dans les choses de l'église : là il fut moins heureux. Geoffroy du Lauroux, le vénérable archevêque de Bordeaux, étant venu à mourir le 18 juillet 1158, les chanoines de la cathédrale se réunirent pour lui choisir un successeur sans recourir à l'ingérence de l'autorité laïque, en vertu de la déclaration de Louis le Gros, et des bulles des papes Innocent II, Lucius H et Eugène III, que leur successeur Alexandre IV venait récemment encore de confirmer par une bulle du 25 avril 1154 (2). Mais les chanoines ne purent s'entendre, et, d'un commun accord, ils transférèrent leurs pouvoirs aux évêques de la province, qui se réunirent en conclave au mois de janvier ou de février 1159. Les prélats étaient occupés à discuter les titres de divers candidats lorsque le roi d'Angleterre pénétra brusquement dans l'assemblée et voulut leur imposer le choix d'un de ses amis, Jean de Sie, écolâtre de Poitiers; tous protestèrent, mais le roi insista vivement et déclara vouloir assister au vote, dans le but non dissimulé de faire prévaloir sa volonté. Les évêques, n'ignorant pas quelle était la violence du prince et redoutant
(i) Imbert, Cart. de Saint-Laon de Thouars^ p. 62.
(2) Imbert, Cart. de Saint- Laon de ThoaarSy pp. 67 et 69.
un éclat, gardaient le silence ; Hugues de la Rochefoucauld, évêque d'Angoulême, se décida enfin à prendre la parole et, s'adressant à Henri, lui dit : « Seigneur roi, il ne nous est pas possible, à nous à qui a été confiée la mission dé choisir Tarchevêque de Bordeaux, de discuter en votre présence les titres des candidats; si vous restez dans notre assemblée, nous ne nous occuperons pas de Taiïaire qui nous réunit ici, mais déjà je puis vous dire que notre choix ne se fixera pas sur la personne que vous avez mise en avant. » Le roi, sachant pertinemment qu*il ne pouvait absolument compter sur aucun des prélats qui se trouvaient là, dissimula son irritation et se relira. Aussitôt son départ, les évêques se prononcèrent en faveur de Tun d'eux, Raymond de Mareuil, évêque de Périgueux (1).
Comment le roi d'Angleterre s'était-il rencontré à point nommé à Bordeaux pour essayer de peser, ainsi qu'il avait tenté de le faire, sur les décisions des évêques de la province? Il était, comme tous les faits de sa vie l'ont montré, d'une ambition insatiable et il ne renonça jamais à l'assouvir quand il voyait qu'une occasion favorable se présentait à lui. Or, après les succès qu'il venait de remporter, tant en deçà qu'au delà de la Manche, il se laissa aller, peut-être à Tinstigation de sa femme, à revenir, pour son compte, sur cette vieille question de la succession du comté de Toulouse. Aliénor avait sans conteste hérité des droits de son aïeule, mais jusqu'à ce jour Henri avait eu des préoccupations plus urgentes, et il avait laissé dormir l'atTaire. Or, à ce moment, ne trouvant plus de champ à donner à son activité, il se retourna vers le Midi, et voulut mettre à profit les difficultés dans lesquelles se débattait Raymond, comte de Toulouse et de Saint-Gilles.
Au mois d'août 1 1 58, Raymond-Bérenger, comte de Barcelone, étant sur le point de déclarer la guerre au comte de Toulouse, avait fait alliance avec Raymond Trencavel, vicomte de Béziers,
(1) Reram EngoL script. ^ p. 5g; D. Fonteneau, XUI, p. aSo, note 2. Le Gallia Christ. y II, p. ioo4, qui relate tout au long les péripéties de l'élection du successeur de Geoffroy du Lauroux, marque qu'elle eut lieu eu ii58, et sur ce point il y a unanimité entre tous les historiens ou chronologistes. Nous nous trouvons pourtant en désaccord avec eux, et nous avons dû reporter cet événement à Tannée 1169, car il résulte de tous les textes que le roi d'Angleterre ne se rendit pas dans le Midi pendant Tannée ii58, tandis que,comme on va le voir, il s'y trouvait pendant le premier ou le second mois de Tannée i lôg*
ia8 LKS COMTKS DE POITOr
avec Ermengardt\vicoailessedcNarl)onne,ol (iuillaumo, seigneur de Montpellier, qui s*engag<**reni à le seconder. Informé de celle ligue, Henri songea à rutiliser pour son propre compte. II écrivit donc au comte de Barcelone et lui demanda une entrevue. Le rendez-vous fut fixé à Blaye. Henri tint sa cour de Noël à Cher* bourg avec sa femme Aliénor, qui était récemment revenue d'Angleterre, et arriva avec elle à Blaye dans le courant de janvier 1159. Le romle de Barcelone y vint de son cAté, et Henri, avec son habileté ordinaire, amena promptement Bérengerà conclure avec lui Talliance qu'il souhaitait. Il alla mOme plus loin, et afin de s'assurer pour l'avenir toute Tamitié du comte, il lui proposa de resserrer le lien qui venait de se former entre eux en fiançant le jeune Richard, alors âgé d'un an et demi à peine, avec Bérengère, fille du comte de Barcelone, sous la promesse que Richard serait pourvu du duché d'Aquitaine, aux lieu et place de son frère Guillaume, à qui il avait été primitivement destiné, et que la mort récente de cet enfant laissait sans maître (1). De tels engagements risquaient fort de no jamais recevoir d'exécution, mais enOn^pour le moment, ils semblaient donner satisfaction aux intéressés, et c'est le but que visait Henri.
La coalition contre le comte de Toulouse devenait formidable, et il lui aurait été diflicile de ne pas succomber sous ses coups, si le roi d'Angleterre n'avait pas voulu plus encore, et c'est ce qui le perdit. Pour enlever à son adversaire le dernier appui sur lequel il pouvait compter, il se tourna vers le roi de France. Tout d'abord il avait adressé à Raymond une sommation, pour qu'il eût à restituer à Aliénorle patrimoine qu'il détenait; le comte refusa comme de juste. Alors Henri rentra à Poitiers où il se trouvait le mercredi des Cendres, 5 mars 1159. De ce lieu, il donna rendezvous à ses contingents, qui devaient se réunir à Poitiers même, lors de la fête de saint Jean, le 24 juin ; mais, en attendant, il se rapprocha du roi de France et chercha à l'entraîner à prendre parti pour lui. Louis refusa, et l'on peut croire que, dans une affaire qui regardait spécialement Aliénor, il se laissa aller à sa rancune contre elle ; toujours est-il qu'il se déroba à la sollicila-
(i) Rec. des hist. de France, XIII, p. 3o2, R. de Thorîgny.
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lion du roi d'Angleterre sous le prétexie qu'il ne pouvait consentir à laisser dépouiller sa sœur Constance, femme de Raymond de Toulouse.
Les deux rois s'étaient rencontrés à Tours dans le courant de mars. Le 6, le 7 et le 8 juin ils eurent une autre entrevue à Heudicourten Normandie, sans plus de résultat; il entrait sans doute dans les calculs d'Henri d'endormir la vigilance de Louis VIF et de Tempêcher de porter secours à son beau-frère, car, suivant les ordres reçus, l'armée anglaise était en ce moment en marche. Le 15 juin, Malcolm, roi d'Ecosse, accompagné de quarante navires, débarqua en Normandie; Henri prit alors la direction de ses troupes où se trouvaient Guillaume de Blois, dernier fils du feu roi Etienne d'Angleterre, et son chancelier, Thomas Beckel, qui marchait à la tête d'un corps de 700 chevaliers équipés à ses frais. Après s'être grossie à Poitiers des contingents de l'Aquitaine et de l'Anjou, l'armée se dirigea sur Périgueux, où elle arriva à la fin de juin; cette ville était frontière du pays ennemi. Henri y attendit des nouvelles de ses alliés, qui devaient le rejoindre à Agen. Ceux-ci n'avaient pas été aussi diligents que lui ; aussi, pour distraire ses compagnons, con< féra-t-il, dans le Pré TÉvêque de Périgueux, l'ordre de chevalerie au roi Malcolm, et celui-ci, à son tour, fit chevaliers une trentaine de jeunes nobles.
On apprit en ce moment que Cahors s'était soulevé en faveur du roi anglais, mais ce n'était pas assez pour que l'on pût marcher résolument de l'avant, et Henri perdit son temps à faire le siège de quelques places, dans lesquelles il entra par composition ou de force, particulièrement de Verdun-sur-Garonne; enfin il arriva devant Toulouse, où le comte de Barcelone le rejoignit au commencent d'août (!)•
Mais là la situation avait changé. A la direction pleine de mollesse de Raymond, avait succédé la fermeté guerrière de Louis le Jeune qui, après avoir échoué au commencement de juillet auprès d'Henri dans une dernière tentative de conciliation, s'était jeté
(1) Le 12 août, pendant le siège d'une de ces places fortes, « Chosa », Hugues de la Rochefoucauld, évêque d'Angoulêm;, qui avait accompagné le roi, mourut de maladie (ReramEngoL script, ^ p. 6i).
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résolument dans Toulouse avec le petit nombre de barons qui fai* saient sa compagnie ordinaire. Il prit dans la ville le commandement suprême ; puis, mettant à profit la lenteur de la marche de Tarméc anglaise^ il eut le temps de faire réparer les murailles de la ville et surtout de veiller à son approvisionnement. Henri comptait évidemment emporter cetie grande cité par une attaque soudaine, comme cela lui était tant de Fois arrivé, lorsqu'il avait surpris ses adversaires ; mais l'ennemi veillait, ses attaques échouèrent et il y fît des pertes sensibles, telles que Guillaume de Blois, et Aymon, le fils du comte de Glocestcr. Il devenait évident que Toulouse ne pourrait être enlevée de vive force et que la ville était trop bien munie de vivres pour qu'elle pût être réduite par la famine.
Henri, qui connaissait bien la faiblesse de caractère de Raymond de Toulouse, s'était imaginé que cette campagne ne serait qu'une promenade militaire, et, toujours parcimonieux de ses deniers, il n'avait engagé ses mercenaires que pour trois mois ; le terme de leur traité allait expirer et s'ils venaient à le quitter, son succès deviendrait de plus en plus problématique. H s'arrêta à temps. Toutefois, afin de masquer son échec, il annonça hautement qu'il lui répugnait d'entrer en lutte directe avec son suzerain, ce qui aurait été d'un mauvais exemple pour ses propres vassaux, et que, se trouvant avoir en face de lui, non le comte de Toulouse, mais bien le roi de France^ il renonçait à poursuivre son entreprise. Pour couvrir sa retraite, qui d'ailleurs ne semble pas avoir été inquiétée^ il laissa derrière lui son chancelier Becket, qui s'installa dans Cahors, et qui, de concert avec ses alliés, continua à guerroyer. Quanta Henri, il repartit avec Malcolm, traversa le Limousin, passa par Uzerche et Limoges, où il se trouvait le 29 septembre, et enfin gagna la Normandie (1).
Le roi anglais avait hâte de rentrer dans ce duché où, pour faire diversion, les frères de Louis VH, Henri, évoque de Beauvais, et Robert, comte de Dreux, avaient pénétré. Les hostilités
(i) Rec, des hist. de France^ XII, p. 121, chron. anonyme, et XIII, pp. 3o2-3o4, R. de Thorigny, chron. roan. de la reine de Suède; Labbe, Nova bibL man.y II, p. 3 10, G. du Vigeois; Marchegay, Chron. des églises d'Anjou^ p. Sg, Saint- Aubin; D. Vaissete, Hist. de Languedoc^ n"e éd., II, pp. 808-810.
ALIENOR i3i
traînèrent en longueur, puis enfin, à la sollicitation des évoques, une trêve, qui devait durer jusqu'aux octaves de la Pentecôte, fut conclue au mois de décembre entre les belligérants. Aliénor^ qui n'avait pas suivi son mari dans son expédition, célébra avec lui les fêtes de Noël à Falaise et repartit ensuite pour l'Angleterre (1). Henri dut rester sur le continent, où il avait plusieurs affaires à régler. Tout d'abord, il chercha à réparer l'échec que lui avaient infligé les évêques de l'Aquitaine^ au commencement de l'année. Depuis l'élection de Raymond de Mareuil à l'archevêché de Bordeaux^ l'évêché de Périgueux était resté vacant; il jeta sur lui son dévolu, et, circonvenant habilement les chanoines, il les amena à flxer leur choix sur le candidat malheureux à l'archevêché, sur Jean de Sie, qui fut élu par eux le 26 avril 1160. En même temps, un Manceau, c'est-à-dire un prêtre appartenant aux états patrimoniaux d'Henri, Hardouin, doyen de la cathédrale du Mans, fut pourvu de l'archevêché de Bordeaux, vacant par le décès de Raymond de Mareuil, advenu le 23 décembre 1159. 11 n'est que trop sûr que le roi d'Angleterre pesa à la fois sur les votes des chanoines de Périgueux et de Bordeaux, pour les amener à donner leurs voix à ses créatures (2) .
(i) Rec, des hist. de France^ XIII, p. 3o4i H. de Thorigay ; Labbe, Nova bibl, man., II, p. 3io, G. du Vigeois.
(2) Les historiens varient sur le nom que portait le nouvel évèque de Périgueux « Noua croyons être le premier à reconnaître dans ce personnage l'écolàtre de Poitiers qui venait d'être évincé de Tarchevèché de Bordeaux, et à fixer par suite son véritable nom. Le Gallia Chrisliana, que Ton suit généralement, rapporte que le nouvel évèque s'appelait a JohaiuMs de Assida de Surat » et était écolâtre de Poitiers. Ses auteurs n'ont pas remarqué l'analogie que présente ce nom avec celui du candidat au siège archiépiscopal de Bordeaux, à qui la Chronique des évoques d'Ângoulème(éd. Castaigne) donne le nom de « Joannes de Sœcli » et dit qu'il était écolâtre de Poitiers ; le Gallia appelle cet écolâtre « Sechius », d*après un manuscrit de la même chronique. Cette divergence dans la lecture de ce nom provient évidemment du mauvais état du texte original de la chronique, aussi sommes-nous fondé à déclarer que ces deux lectures sont fautives et que le manuscrit de la chronique devait porter ce Joannes de Sedi » et non a de Sœcli ou de Sechi s ; il n'est pas un paléographe qui n'ait constaté dans les anciens textes, et particulièrement aux xii^ et xiii* siècles, que les lettres c/, se suivant, ont été souvent prises pour la lettrée^, dont les deux parties élaient distantes l'une de l'autre, et réciproquement. Dans les chartes poitevines le maître des écoles de l'église de Poitiers, particulièrement en 1 187, est simplement désigné par son prénom de « Johannes », mais on rencontre à Saint-Hiiaire, en 11 55, un doyen appelé a Johannes de Sie » qui doit être le même personnage que celui dont le nom est ici donné dans sa forme française. Cette traduction du mot ce Sedi » est prouvée par la dénomination attribuée à diverses époques à rarchiprêtré annexé k la cathédrale de Poitiers; le pouillé de Gauthier, du xiii« siècle, l'appelle a archipresbyteratus Scdis v,
Hî LES COMTES DE POîTOr
Dansle courant dosnpiombroll60JIinti(Darordroà Aliéner de quitter l'Angleterre et de venir le rejoindre on Normandie avec SOS deux enfants, Henri et Mathilde. Le désir de revoir sa femme n'entrait assurément pour rien dans racle d*IIenri, mais il rêvait d'exécuter une de ces combinaisons compliquées qu'il aiïeclionnail particulic^rement. Au mois d'octobre, il fil prêter par le jeune prince hommage au roi de France pour le duché de Normandie, puis, profilant de ce que Louis Vil était tout absorbé par les préoccupations de son mariage avec Alix de Champagne, il fit célébrer à Neubourg, le 4 novembre, avec l'assentiment des légats du pape qui se trouvaient alors auprès de lui, le mariage d'Henri, qui n'avait alors que sept ans, avec Marguerite, la fille du roi de France, qui n'était âgée que trois ans, bien qu'il eût été convenu à l'entrevue du mois d'août 1158 que l'union projetée des jeunes époux ne serait effectuée que lorsque Marguerite aurait atteint l'&ge nubile. Mais le roi d'Angleterre en agissant ainsi avait un objet particulier en vue, qui était de mettre la main sur Oisorsetles deux autres places frontières qui constituaient la dot de Marguerite et qui ne devaient lui être remises qu'après la célébration de son mariage. Trois chevaliers du Temple avaient la garde de ces places fortes; s'en tenant à la lettre de l'accord intervenu entre les deux rois, ils les livrèrent au roi d'Angleterre, seul but que celui-ci s'était proposé (1).
Louis, furieux, ne rompit pas lui-même la trêve qu'ils avaient jadis conclue ensemble, mais il excita les comtes de Champagne etde Bloîs à prendre les armes contre le roi d'Angleterre; celui-ci enleva à ses adversaires le château de Chaumont, en Touraine, et revint enfin en Normandie, où Aliénor l'avait attendu, et il fut
et cette forme latine a donné en français Lassye (i4BC), la Sée (14^7)1 et enfin la Sic. De cet exposé, il résulte, selon nous, que les noms « de Sedi » en latin, « de Assida » ou plutôt « Dasida 9 ou « de Sida » (Rec. des hist. de France, XII, p. 892, chron. de Pérîgueux) en roman, et « de Sye » en français, sont absolument identiques et s'appliquent à un seul et même personnage, qui a été écolAtre de Poitiers en 1157 et 1160. (Voy. Gallia Christiana, II, col. 1467 ; Castaîgne, Rerum EngoL script,^ p. 59; Rédet, Doc. pour Saint-Hiiaire, l, p. 169, et DicL top, de la Vienne^ p. i5i; Dessalles, Hist. da Périgord, I, p. 283 n.).
(ï) Bec. des hist, de France, XIII, p. 206, R. de Hovcden, et p. 3o5, R.de Thorigny. L'un de ces templiers s'appelait Richard de Hastings, dont le nom parait devoir être rapproché de celui de fiaoul de Hasting, sénéchal d'Aliénor en 11 67, et de Philippe de.Hastings qui, le 2 mars 1175, se trouvait au Mans avec le roi Henri.
ALIÉNOR i33
célébrer avec elle les fêtes de Noël dans la ville du Mans (1).
Sachant pertinemment à quoi s'en tenir sur la fragilité de ses relations avec le roi de France, et préparant peut-être quelque nouveau coup qui accentuerait leur division, Henri s'appliqua, pendant Tannée H 61 , à mettre en état ses places fortes et les châteaux qu'il possédait sur le continent. L'Aquitaine en particulier fut Tobjet de sa sollicitude, et bien qu'il ne nous soitresté aucun témoignage pour l'affirmer, il est à présumer que c'est à ce moment que fut achevée l'enceinte de Poitiers. La tradition en rapportait la construction aux rois anglais; elle pourrait avoir raison, du moins en partie (2).
Au nombre des affaires dont le roi eut à s'occuper, il faut noter celle de l'élection de l'abbé de Saint-Martial de Limoges. Au mois de décembre, le siège abbatial étant vacant, les moines de celle abbaye avaient fixé leur choix sur Pierre du Barri, qui gouvernait déjà Tabbaye de Saint-Augustin de la même ville. Henri n'avait pas été consulté, et bien qu'il eût été jusqu'alors en bons termes avec du Barri, il s'opposa tout d'abord à ce qu'il prit possession de son abbaye, bien que le légat du pape eût confirmé l'élection. L'abbé trouva toutefois le moyen de Tapaiser, si bien que, le dimanchedes Rameaux de l'année 1161, ilfut donné publiquement lecture à la procession, devant le peuple et le clergé, d'une lettre reconnaissant que l'abbé Pierre possédait toute son amitié (3).
En ce moment Henri était tout auprès du Limousin, car on le voit, le 6 avril, tenir sa cour à Chinon, où Pierre du Barri avait pu aller facilement le trouver et plaider lui-même sa cause. A cette réunion où se trouvaient un grand nombre d'évêqueset de grands dignitaires ecclésiastiques, parmi lesquels on remarquait Jean de Sie, le nouvel évêque de Périgueux qui n'était pas encore consacré, le roi sanctionna un accord intervenu entre les religieux
(i ) La chronique de Saint-Aubin d'Angers (Marchegay, CAro/i.rfe* églises d^ Anjou y p. Sg) place la prise de Chaumont en iiSg, mais il semble préférable de s'en rapporter à Robert de Thorigny, dont l'exactitude est bien connue.
(2) Rec. des hist, de France, XIH, p. 3o6, R. de Thorigny.
(3) Labbe, Nova biôLman,, II, p. 3i3, G. du Vigeois; Duplès-Agier, Chron. de Saini'Marliaiy p. 56, B, Ilier. Nous ne saurions dire sur quoi s'est fondé M. Charles de Lasteyrie (IJ abbaye de Saint-Martial, p. loo), pour attribuer un rôle à Louis le Jeune dans l'affaire de l'abbc de Salnl-Marlial; Limoges était alors comme le Poitou sous la domination exclusive du roi d'Angleterre.
i34 LES COMTES DE POITOU
de Montierneuf et ceux de Bourgueil; cet acte mellail fin à la querelle qui existait depuis nombre d'années entre les deux monastères au sujet de Téglise de Migné, qui resta en la possession de Montiemeuff mais les religieux de Bourgueil reçurent, en récompense de labandon de toutes leurs prétentions, une redevance annuelle de huit livres, qui leur fut assignée sur le péage de Saint-Nicolas de Poitiers (1).
Kappelé dans le Dunois par les entreprises du roi de France, Henri conclut avec lui une trêve à Fréteval, lors de la Saint-Jean ; libre de ce côté, il redescendit en Aquitaine, ou il avait à réprimer quelques souli^vemenls. Parmi les actes de vigueur qu'il accomplit dans cette campagne, on cite le siège deCastillon, près d'Agen, place extrêmement forte, dont il s'empara le 28 Boùl, au bout d'une semaine, à Tébahissement et au grand effroi des Gascons (2). Aliénor, qui pendant cette expédition n'avait cessé de résider en Normandie, accoucha à Domfront d'une fille, que l'on appela Aliénor, comme sa mère; c'est non loin de là, à Bayeux, que le prince tint sa grande cour de Noël (3).
Il consacra encore toute l'année 1162 à ses possessions continentales, y rétablissant l'ordre alors qu'il était troublé et se préoccupant en particulier de faire élire aux sièges épiscopaux de ses domaines des prélats en qui il eût confiance. A Poitiers, l'évèque Laurent était décédé le 28 mars 1161 ; la vacance du siège se perpétua longtemps, car, le 1 1 août 1 162, il n'avait pas encore de titulaire (4). C'est seulement à la fin de cette année que le chapitre cathédral, qui avait sans nul doute opposé une résistance obstinée aux volontés du roi, se décida à élire le trésorier de l'église d'Yorck, Jean de Belmeis ou aux Belles-Mains, homme aimable, d'un commerce agréable et très lettré (5).
Au commencement de septembre, Henri eut, à Touci-sur-Loire,
(i) Arch, de la Vienne, orig., Montierneuf, no 55; D. Fonteneau, I, p. 58ï. L'acte porte la date de ii6o^ mais il faut lire 1161 attendu que l'année 1160 ne se termina que le i5 avril, la fêle de Pâques tombant le 16 avril en 1 161.
(2) Rec. des hist. de France, XIII, p. 186, R. de Dicet,et p. 3o6,R. de Thorigny.
(3) Rec. des hist, de France^ XIII, p. 3o6, R. de Thorigny.
(4) Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, no 184 ; Bibl. de Poitiers, man., n« 43o, obituaire de Tabbaye de la Trinité, fol. 44 ; Gallia Christ. ^ II, col. 11 79; Imberl, Cart. de Saint-Laon de Thoaars, p . 67,
(5) L'évêque de Poitiers fut sacré par le pape Alexandre III durant le concile qu'il
ALÏENOR i35
une entrevue avec Louis le Jeune, où les deux rois décidèrent de soutenir la cause du pape Alexandre III, qui avait été chassé de Rome par Tanti-pape Victor et qui avait débarqué à Maguelone le li avril 1162, Celte communauté de vue, qui rapprocha quelque peu les deux princes et maintint la paix entre eux, permit à Henri de se consacrer tout entieràla préparation d'une affaire nouvelle. Le comte de Barcelone, Raymond-Béranger, était mort le 6 août; il avait disposé verbalement de ses états entre ses fils, et les avait placés ainsi que sa fille sous la protection du roi d'Angleterre. Il est évident que pour lui le pacte conclu à Blaye en 1159 tenait toujours, et qu'il n'avait jamais cessé de considérer Richard d'Angleterre comme le futur mari de sa fille. Grâce à la confiance de Raymond-Béranger, le roi d'Angleterre pouvait donc disposer à son gré des forces du comté de Barcelone, s'il lui convenait de reprendre ses entreprises surToulouse» et même il dut manifester ces aspirations par certains actes qui inquiétèrent les habitants de la ville. Ceux-ci, comptant plus sur l'aide du roi de France, dont ils se rappelaient la récente et victorieuse intervention, que sur celle de leur seigneur, écrivirent à Louis pour solliciter à nouveau sa protection. Le roi leur envoya toute assurance à ce sujet, mais il n'eut pas occasion de faire aucune démonstration militaire, Henri, voyant ses projets éventés, s'étant brusquement décidé à retourner en Angleterre. Il avait l'intention de s'embarquer à Barfleur, mais des vents contraires n'ayant cessé de souffler il dut remettre son départ et se rendit à Cherbourg, où il célébra les fêtes de Noël avec Aliéner; il quitta enfin le continent le 25 janvier 1163 (1).
Le pape Alexandre III, qui ne quitta la France que le 10 septembre 11 65, par le même port de MaguelonCiOù il avait débarqué trois ans auparavant, ne semble pas avoir cherché à se rencontrer avec le roi d'Angleterre, à moins encore que celui-ci ne l'ait évité. Le 9 septembre il était à Déols en Berry, et le 29 à Tours. On pouvait alors espérer qu'il viendrait à Poitiers ; c'est en
tint à Tours pour les fêtes de a Pentecôte de Tannée 1 163 (Rec, des hist. de France, Xlïï, p. i86, R. de Dicel).
(i) D. Vaissete, Hist, de Languedoc, n"« éd., III, pp. 828-833 ; Rec. dès hisi. de France, XIII, p. i86, R. de Dicet, et p. Hoy, R. de Thorigny .
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ce moment qu'Aliénor lui écrivit. La reine, après avoir dit au pape qu'elle se faisait une fête de le recevoir, le remerciait d*avoir envoyé près d'elle deux légats, Henri de Pise et matlre Guillaume, qui lui avaient apporté des témoignages de sa bienveillance. Elle ne faisait pas connaître l'objet de leur mission, mais il est possible que celle-ci eût rapport au cas de Pierre Raymond, Tabbé de Saint-Mdixent, qui, pour des motifs que nous ignorons, avait été suspendu de ses pouvoirs ecclésiastiques et privé de la direction de son monastère. La reine demandait au pape de rétablir Tabbé, son très cher cousin, comme elle l'appelait, dans sa situation première. En outre^ non contente de cette démarche, elle adressait, à peu près dans les mêmes termes, une autre lettre au cardinal Jacinthe, le conseil du pape, pour implorer son appui auprès de lui. On ne sait si elle obtint gain de cause (1).
Quoique éloigné de l'Aquitaine, Henri eut toutefois occasion de régler quelques affaires concernant cette province ; ainsi il reconnut par une charte les droits de justice du prieur de la Uéole (2), puis, ayantreçu la visite de deux religieux de Vendôme qui venaient réclamer contre les actes de Raoul de Paye, sénéchal de Saintonge, il ordonna à Etienne de Tours, gardien de la tour de Chinon, où se trouvait le trésor royal, de remettre à l'abbé de Vendôme la somme extorquée par le sénéchal dans une occasion récente. Sous prétexte qu'un bois, appelé de Sauzelles, faisait partie du domaine royal, et que les moines en avaient joui indûment (bien que ce bois fût compris dans la donation faite à Vendôme vers 1040 par Guillaume Aigret), Raoul avait contraint Payen, prieur de Saint-Georges d'Oléron, de lui remettre 100 livres, en deniers, et douze lasses d'argent (3).
(i) D'Achery, Spicilegiairiy II, pp. 45i-4^2.
{2) Arch. hist. delà Gironde^ V, p. 166.
(3) Marchegay, Chron. des églises d'Anjou, p. 174, rEsvière. Le détail des exactions commises par Raoul de Faye n'est pas venu jusqu'à nous, mais on doit admettre qu'elles furent nombreuses, si Ton en jug'e d'après les imprécations que lui lança Richard le Poitevin : (( Malheur à lui, car le jour de son châtiment est proche; le feu a dévoré sa forteres8e,parce qu'elle était bondée de trésors accumulés par les violences; celui qui nous faisait tant de mal est lui-môme atteint par la plus dure des persécutions » (Hec, des hist. de France, XII, p. 4^^). Bien des années auparavant, en ii56,il avait été excommunié et sa terre mise en interdit comme punition des dommages qu'il avait occasionnés aux chanoines de Sainte-Radegondc de Poitiers dans leur domaine de Jounay, et il ne fut amnistié que dans une assemblée tenue à cette époque
ALIENOR i37
Bien qu'Henri, redoutant de se trouver encore en face du roi de France, n'ait pas dirigé lui-même d'opérations contre le comte de Toulouse, Tétat de guerre régnait toujours entre eux. Raymond chercha bien à y mettre un terme. Au commencement de Tannée U63, il s'était rendu à Castel-Sarr azin , où, d'autre part, s'étaient trouvés plusieurs représentants du roi d'Angleterre, mais ces derniers n'avaient pas voulu conclure de trêve, si dans
celle-ci ne se trouvaient compris Trencavel, le vicomte de Béziers, et le fils aîné du comte de Barcelone, qui avait dès lors pris le titre de roi d'Aragon.
Raymond n'admettant pas que le roi d'Angleterre vînt s'interposer entre lui et son vassal, le vicomte de Béziers, ne poussa pas plusloin les négociations et préfératraiter directement avec Trencavel, ce qu'il fit au mois de juin. Il se réconcilia en même temps avec la vicomtesse de >'arbonne, car le plaisir l'attirail et, pour s'y donner tout entier, il lui fallait la paix. Quand il crut que celle-ci était assurée, il se retira à Saint-Gilles, laissant sans défense son comté de Toulouse. Les seigneurs aquitains en pro* filèrent; au mois de janvier 1164, ils ravagèrent le pays de Rodez, et, d'autre part, un prélat batailleur, Bertrand do Montault, qui, d'évêque de Lectoure, était passé, en 1162, archevêque de Bordeaux, fit une chevauchée jusqu'aux portes de Toulouse, dont il s'approcha d'un jet de pierre, rasa plusieurs châteaux, brûla des églises et emmena prisonniers plusieurs habitants du pays (1).
Henri laissa faire ses vassaux; il continuait à résider en Angleterre où il avait de nombreux sujets d'occupation. Il était particulièrement en dissentiment avec son ancien favori, Thomas Becket, qu'il avait fait élire archevêque deCantorbéry en 1162,et qui, après la tenue du concile de Tours où il se rencontrale 1 9 mai 1163 avec le pape Alexandre III, avait vivement embrassé la cause des prélats anglais hostiles aux empiétements du pouvoir royal dans les choses religieuses, particulièrement à l'occasion des droits de régale et de justice, de la nomination des dignitaires ecclésiastiques, et de la limitation des motifs d'excommunication. La lutte
à Poitiers, dans la maison de l'évéque, par l'archevêque de Bordeaux (Ârcb. de la Vienne, orij^., chap. de Sainte-Kadegondé, n^ 7). (i) D. Vaissele^ Ilist. de Lanf/aedoc, nHc éd., III, pp. 834-848.
i38 LES COMTKS DE POITOU
entre le roi et Tarchevèque devint tellement vive que Thomas Becket, sentant ses jours menacés, dut se retirer en France, où il aborda le 2 noyembre 1 164 (I }• "^ Bien qu'il semble que l'influence d'Aliénor dans les conseils de son mari fût dès celle époque très limitée, cependant elle put, par des moyens détournés, agir sur Tesprit d'Henri et entretenir son animosilé contre Tarchevôquc de Cantorbéry. Elle avait toujours été hostile au favori, et, celui-ci s'étantmis en mauvais termes avec Raoul do Paye, pendant qu'il exerçait les fonctions de sénéchal de Saintonge, elle avait embrassé avec ardeur la cause de son oncle. Le départ de Becket ne la désarma pas. Lorsque plus tard Tarchevêque, las de son exil, chercha les moyens de rentrer en grâce auprès du roi, il songea àAliénor; or, s'élant adressé pour cet objet à Tévôque de Poitiers, celui-ci lui fit ré- [ ponse qu'il ne pouvait parler à la reine en sa faveur, et qu*il ne deî vait compter ni sur les conseils ni sur la protection de celle-ci (2). Au temps de carême 1165, Henri retourna en Normandie, et, le dimanche de la Quasimodo, il eut à Gisors une entrevue avec le roi Louis. Quand il fut rentré à Rouen, il donna l'ordre à sa femme de venir le rejoindre, et d'amener avec elle son fils Richard et sa fille Malhilde. Il entrait dans ses calculs de trouver un épouseur à cette dernière, et celui-ci se présenta dans la personne d'Henri, duc de Saxe. Mais TAUemogne était alors en proie au schisme, et le roi, bien qu'il eût donné son consentement à Tunion projetée, déclara qu'il garderait sa fille auprès de lui jusqu'à ce que le duc fût rentré dans le giron de l'Église. L'animadversion contre les schismatiques était du reste tellement grande en Angleterre, qu'après le départ de Réginald, archevêque de Cologne, qui était venu faire officiellement la demande en mariage de la part du duc de Saxe, les grands du royaume firent renverser les autels sur lesquels l'archevêque et ses compagnons, que le roi avait reçus à Westminster, avaient célébré la messe (3). En effet, après l'arrivée d'Aliénor, Henri était retourné dans
(i) Rec. des hist, de hrance^ XIII, p. 127, G, de Gantorbéry. et p. 207, R. de Hoveden.
(2) Epistolae et vita divi Thomae, l, p. 54.
(»i)Bec. des hist de Fronce^ XllI, p.. 186, R. de Dicet, p. 216, G. de Canobrie, et p. Sog, R. de Thorigny.
ALIÉNOR iH
son royaume pour combattre les Gallois, laissant, en retour, à sa femme la surveillance de ses possessions continentales; celle-ci, qui, au mois d'octobre, mitaumonde, à Angers, une troisième fille que Ton appella Jeanne, fut impuissante à arrêter les mouvements des barons du Maine et delà Bretagne, qui supportaient avec peine rimmixtion du roi d'Angleterre dans leurs affaires privées. Lorsque Henri revint sur le continent, au temps de carême de 1166^ il régnait dans ces régions un grand mécontentement.
Afin de lutter plus efficacement contre le roi, Manceaux et Bretons s'étaient confédérés, mais leur union n'arrêta guère Henri, qui, ayant fait venir des contingents tirés de presque tous ses domaines de France, pénétra en Bretagne, et s'empara de la forte place de Fougères, dont la prise mit fin à la rébellion. Conan, le duc de Bretagne, qui avait fait partie de la ligue, renonça à toutes ses possessions, à l'exception du comté de Guingamp, et les transmit à sa fille Constance, qui dut épouser Geoffroy, le second fils du roi d'Angleterre. Ce dernier, étant donné le jeune âge du prince, devenait le véritable maître de la Bretagne, et, soit qu'il voulût attester le fait par un acte anormal, soit qu'il fût mu par des considérations particulières, il convoqua les barons bretons à Thouars où il reçut les hommages et les serments de fidélité de la plupart d'entre eux.
Depuis 1 1581e château de Thouars était resté en sa possession ; quant au vicomte, qui avait conservé ses domaines du Bas-Poitou, il faisait particulièrement sa résidence dans son château du Puy-Belliard. La garde de la forteresse de Thouars était confiée à des agents du roi d'Angleterre qui furent d'abord Briand de Martigné, puis, après la mort de. ce dernier arrivée en 1160 ou 1 1 61 , Aimeri de Bernezay, sous la haute direction du sénéchal Guy de Bagneux. Or, il est possible que le vicomte Geoffroy ait cherché à profiter de l'absence d'Henri et des troubles de Bretagne pour recouvrer ses domaines, ce qui expliquerait la venue inopinée du roi, car la Bretagne n'était qu'à demi soumise. Après un court séjour en Poitou, Henri retourna dans le duché, où il prit possession de Rennes, en se rendant au Mont-Sainl-Michel (1).
(i) Rec, deshist. de France, XIII, p. 3io, R. de Thorigny; Imbert, Cart. de Saint» Laon de Thoaars, pp. 64, 66, 67.
i4o LES COMTES DE POITOU
11 élail facile de se brouiller avec Henri et c'est ce qui advint à Tévêque de Poitiers, qui eut avec lui des difficultés dont Tobjet n*est pas connu, mais il n*est pas téméraire de supposer que ce dut être à propos de questions d*argent. La protection de la Terre-Sainte exigeait toujours de grands sacrifices, une nouvelle expédition s'imposait, mais ni le roi de France ni le roi d'Angleterre n'étaient curieux de la tenter. Us trouvèrent plus expédient de fournir dos subsides aux défenseurs de Jérusalem et, pour col objets ils imposèrent des taxes sur le revenu de leurs sujets. Louis VII donna l'exemple ; Henri ne tarda pas à Timiter, et pendant qu'il était au Mans, le 1 1 mai de cette année 1 166, il fil décréter par une assemblée solennelle qu'il avait convoquée à cet efTet dans cette ville et où se trouvaient trois archevêques, onze évoques^ au nombre desquels élait celui de Poitiers, ainsi que de nombreux barons, qu'il serait établi une taxe sur les biens et les revenus de chaque particulier pour une durée de cinq ans; cette imposition était fixée à 2 deniers pour livre pour la première année et à 1 denier pour livre pour les quatre suivantes.
Afin qu'elle fût répartie aussi équitablement que possible, chacunélait tenu d'aller déclarera sa paroisse, sous lafoi du serment, ce qu'il possédait de biens meubles ou immeubles et la somme qu'il versait devait être déposée dans un tronc spécial, fermé par trois clés, dont l'une devait rester entre les mains du curé. La recette commencerait le jour de la Sainl-Rémi (1" octobre) et se continuerait ensuite pendant quinze jours, puis le contenu des troncs devrait encore être accru du dixième des biens des personnes décédées pendant les quinze jours de la perception de la taxe, toutefois après le prélèvement des dettes du défunt (1).
Il y avait déjà longtemps que la présence du roi d'Angleterre à Poitiers n'avait été signalée, lorsqu'on le voit venir dans cette ville à la fin de Tannée H 66 et y célébrer les fêtes de Noël ; il profila de la cour plénière qu'il tint à celte occasion, comme d'habitude, pour présenter à ses vassaux du Poitou et de l'Aquitaine son fils aîné Henri, qu'il fil venir d'Angleterre (2). Aliénor n'accompagna pas le jeune prince ; le 27 décembre, jour de saint Jean l'Evangé-
(i) Hec. des hist, de France, XIII, p. 128 ; Besly, Evesr/aes de PoiciierSy^. 116. (2) Rec. des hist, de France, XllI, p. 3io, K, de Thorigoy.
ALfENOR i4î
liste, elle accoucha d'un garçon, lequel, en commémoration de la fête qui se célébrait le jour de sa naissance, fut appelé Jean. La reine avait alors quarante-quatre ans(l).
Il est aussi permis de supposer que le mari d'Aliénor s'était plu à venir prendre lui-même possession du palais qu'il avait fait reconstruire. Dès H 61, alors que son pouvoir était bien établi et qu'il avait assuré la rentrée régulière de ses revenus, il avait donné carrière à son goût de bâtisseur, qui était dans les traditions de la maison angevine. On sait qu'en Normandie il éleva de nombreux édifices, et particulièrement qu'il fit refaire à neuf la grande salle et les appartements placés devant la tour de Rouen. Ses architectes procédèrent de la même façon à Poiliers; par suite de l'achèvement de la nouvelle enceinte de la ville, commencée plus de vingt ans auparavant, les fortifications du palais devenaient moins utiles et Ton dut en renverser une partie pour édifier la vaste salle qui existe encore aujourd'hui et qui se rattachait par des bâliments de service avec la tour Maubergeon. C'est dans cette nouvelle salle qu'il dut tenir son grand plaid, de même que, l'année suivante, à pareille époque, il rassembla ses vassaux de Normandie dans celle qu'il inaugurait à Argentan (2).
Pendant qu'Henri séjournait à Poitiers, d'où il pourvoyait à toutes les affaires de l'Aquitaine, il décida de faire une expédition
(i) I\ec, des hist, de France, XIII, p. i3o, G. de Canlorbéry, p. 3ii, R. de Thorigny, etp.676y chanoine de Laon.Ce dernier annaliste précise l'époque de la naissance de Jean-Sans -Terre (le 27 décembre), ce qui, rapproché de la date de 1167, fournie par R. de Thorigny, nous semble fixer cet événement à Tannée 11 66; il ne faut pas oublier en efiPet que les Anglais faisaient partir de Noël le commencement de Tannée, et que Robert de Thorigny se conformait à cet usage. Sur ce point nous sommes plus affirmatif que les auteurs du Recueil des historiens de France, qui hésitent entre 1 16G el 1 167, et que TArt de vérifier les dates et Natalis de Wailly, qui ne se prononcent pasy et omettent la date de la naissance de Jean-Sans-Terre.
(2^ Rec, des hist. de France, XIII, pp. 3o6, 3io, 3ii, R. de Thorigny. C'est à la construction de la grande salle du palais de justice et au don de subsides pour Tachévement du mur d*enceinte de la ville que nous parait devoir être limité le contingent des rois d'Angleterre dans l'édification de» monuments qui existent encore à Poitiers, et que Ton peut rattacher au xiio siècle. Les portions de la cathédrale et de Téglise de Sainte-Radegonde qui appartiennent à celle époque sont Tœuvre des chapitres collégiaux, possesseurs de ces édifices. Si Henri, Aliénor ou leurs enfants eussent cooporé «^ leur construction, il en serait resté trace dans lesdocuments historiques, si nombreux à cette époque, et particulièrement dans les obituaires ou livres de fondations. Nulle part, dans les textes poitevins de cette nature, on ne rencontre les noms des princes anglais, leurs préoccupations étaient par ailleurs.
i4a LES COMTES DE POITOU
en AuvtTgne. Le comte de ce pays, Guillaume, était en grand différend avec son neveu dont il avait usurpé le patrimoine. Le ducroi, sans prendre absolument parti pour ce dernier, avait obtenu du comte d'Auvergne la promesse que la cause lui serait soumise et serait jugée par sa cour, comme il convenait de la part d'un vassal. Mais celui-ci n'en avait rien fait, et, tout au contraire, suivant l'habitude prise par les gens d'Auvergne, avait porté l'affaire devant le roi de France. D'où un grand mécontentement de la pari d'Henri, qui tenait à affirmer ses droits de suzeraineté, aussi résolut-il aussitôt de punir le manque de parole du comte. 11 fut d'abord, avant le carême^ chercher des troupes en Normandie, puis, à son retour, il s'arrêta en Limousin, à l'abbaye de (irandmont, pour laquelle il avait toujours montré un attachement particulier. Là il rencontra son ancien adversaire, Raymond de Saint-Gilles, qui, après avoir répudié sa femme Constance, venait d'épouser Richilde, veuve du comte de Provence.
Cet acte avait été vu d'un très mauvais œil par les gens de Toulouse qui, à deux reprises, s'étaient montrés particulièrement dévoués à Constance^ et surtout par Louis le Jeune, qui supportait mal l'affront fait à sa sœur. Raymond pouvait donc craindre des représailles de la part du roi de France; aussi, oublieux des services rendus^ se tourna-t-il vers son ennemi. Il ne pouvait offrir à Henri de lui abandonner le comté de Toulouse, objet du litige qui régnait entre eux. Mais il existait une combinaison qui permeltail de donner satisfaction aux prétentions du roi d'Angleterre, c'était de se mettre dans sa vassalité. Henri accepla-t-il ce moyen terme dès qu'il lui fut soumis, le fait est possible, mais aucun acte ne l'atteste. Toutefois, on constate qu'à partir de ce jour les hostilités cessèrent entre Aquitains et Toulousains, et Louis VII, qui eut vent des pourparlers échangés entre le comte et le roi anglais, en prit occasion pour recommencer la guerre avec celui-ci. Dans ces conditions, Henri ne put poursuivre longtemps sa campagne en Auvergne, où il avait pénétré après l'entrevue de Grandmont, et se contenta de ravager le pays (1).
(i) Rec. des hist. de France j XIII, p. 3io, R. de Thorigny . Nous sommes en désaccord, au sujet des résultats de Tealrcvue de Gracdmoat^avec D. Vaissete (Hist, de LangaedoCy u^l' éd., VI|p. 24), qui admet que les hostilités continuèreoteatre le comte
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Outre Taffaire du comle de Toulouse, il y avait une autre cause de dissentiment entre les deux rois. Les fonds recueillis dans chaque diocèse, en vue de la croisade, devaient être centralisés à Tours, mais, quand ils furent parvenus entre les mains de l'archevêque chacun des rois prétendit avoir le droit d'en faire la distribution. Devant l'impossibilité de s'entendre, on continua à batailler elles deux partis se firent réciproquement beaucoup de mal. Enfin, fatigués de part et d'autre de la lutte, ils convinrent d'une trêve qui, partant du mois d'août, devait durer jusqu'à Pâques. Mais Henri ne pouvait rester tranquille, et, se tournant vers la Bretagne, qui ne reconnaissait pas encore tout entière son autorité, il s'en fut soumettre le comté de Léon. Toutefois, il ne termina pas son expédition, durant laquelle il fut arrêté par la nouvelle de la mort de sa mère Mathilde ; la vieille impératrice avait succombé à Rouen le 10 septembre 1167. Elle laissait de grandes richesses, dont elle avait disposé en faveurs des églises et des pauvres; son fils, pieux exécuteur de ses intentions, en fît scrupuleusement la distribution aux intéressés (1).
Après la cérémonie funèbre, Âliénor passa en Angleterre avec sa fille Mathilde, que, malgré l'état de schisme dans lequel se trouvaient les Allemands, Henri avait définitivement donnée au duc de Saxe ; le mariage se célébra en Allemagne au commencement de l'année 1168 (2). Quelque temps auparavant, des esprits sages avaient songé à convertir en un traité de paix la trêve qui avait été conclue entre les rois de France et d'Angleterre et qui devait durer jusqu'à la fête de Pâques de Tannée 1168 ; des négociations s'ouvrirent même à ce sujets mais elles furent brusquement interrompues par une succession d'événements qu'Henri, quelque habile qu'il fût, n'avait pas su prévoir. Il faisait porter un joug pesant à ses vassaux, et les barons aquitains, en particulier, avaient beaucoup à se plaindre de lui ; les instructions qu'il donnait à ses sénéchaux étaient sévères^ mais ceux-ci, tout en veil-
de Toulouse et le roi d*Ângleterre et qu'elles ue cessèrent qu'à la suite de la trêve conclue au mois d'août entre les rois d'Angleterre et de France, dans laqueUe ce dernier aurait fait comprendre le comte de Toulouse.
(i) Rec, des hist. de France^ XIII, pp. 3io, 3ii, R. de Thorigny ; Labbe, Noua bibL man.j II, p. 3 17, G. du Vigeois.
(2) Rec, des hist, de France, XIII, p. 3xi| K. de Thorigny.
i44 LES COMTES DE POITOU
lant aux in(6rëls du roi, ne négligeaient pas les leurs propres, et, de leur part, les exactions étaient nombreuses. Geoffroy de Thouars restait toujours dépossédé de sa principale forteresse et son sort devait donner beaucoup à réfléchir aux mécontents. Néanmoins, il se forma une ligue secrète dans laquelle entrèrent non seulement des Aquitains, tels qu'Audebert^ comte delà Marche, Guillaume, comte d*Angoul6me, Aymar, vicomte de Limoges, Aimeri de Lusignan, et le vicomte de Thouars, mais encore des Bretons comme Eudes, vicomte de Porhoët, et des Manceaux, tels que Robert deSillé et son frère Hugues. iMaigré leur nombre, les confédérés n'avaient en leurs propres forces qu'une médiocre confiance, car ils savaient quel redoutable adversaire était le roi d'Angleterre; ils se tournèrent donc vers le roi de France et, de part et d'autre, il fut convenu qu'après que la guerre aurait éclaté Louis ne conclurait aucune paix avec Henri, sans qu'ils y fussent compris.
Mais le roi de France n'osa pas rompre, aussitôt la conclusion de cet accord, la trêve qu'il avait signée avec le roi anglais ; celuici, averti de ce qui se tramait contre lui, se hâta de prendre les devants et se rendit en Poitou. Pour s'assurer des alliés contre le vicomte de Limoges, il envoya dans la Marche des agents, qui, le 18 février 1168, remirent le château de Bridiers, près La Souterraine, h Bernard et à Foulques, vicomtes de Brosse, ennemis du vicomte de Limoges (1). De son côté, il attaqua immédiatement ses plus redoutables adversaires^ les fils d'Hugues le Brun, qui, parti pour la Croisade en 1 163, n'était pas encore revenu d'Orient où il avait été fait prisonnier parles Musulmans; leur château de Lusignan, placé au centre du comté, non loin de la capitale du Poitou et qui était pour elle une menace incessante, tomba promptement entre ses mains. Ce coup de force réduisit ses ennemis au silence^ puis, sentant peut-être qu'il fallait donner quelque satisfaction à l'esprit public, il fit venir Aliénor, qu'il chargea spécialement du gouvernement do. ses domaines héréditaires, mais en plaçant toutefois auprès d'elle, en guise de conseil et de surveillant, un guerrier éprouvé, Patrice, comte de Salisbury,
(i) Labbe, Noua bibl, man., Il, p. 3i8, G. du Vigeuîs.
Comme il désirait, afin de pouvoir mettre ordre à ses affaires, que la trêve avec le roi de France se continuât pendant quelque temps encore, il se rendit auprès de Mantes où, le 16 avril, il eut une entrevue avec Louis le Jeune. Un nouveau brandon de discorde venait de s'élever entre eux : les confédérés aquitains et autres, en garantie des engagements qu'ils avaient pris avec le roi de France, lui avaient remis des otages; Henri les réclama à titre de seigneur suzerain, car les révoltés étaient ses vassaux. Naturellement Louis refusa, si bien qu'au lieu de la paix en expectative on se contenta de conclure une nouvelle trêve qui devait tinir dès la Saint-Jean. Au fond, c'était tout ce que désirait le roi d'Angleterre, car il voulait avoir ses coudées franches pour tirer vengeance d'Eudes de Porhoët, qui avait refusé de lui fournir son contingent, alors qu'il partait pour soumettre le Poitou. Le succès ne cessa de favoriser ses armes; il s'empara de la puissante forteresse de Josselin et soumit tout le pays de Vannes. Cependant le temps où la nouvelle trêve devait expirer étant arrivé, il dut laisser ses conquêtes pour s'aboucher de nouveau avec le roi Louis; les deux princes se rencontrèrent à la fin de juin à la Ferté- Bernard, mais ils ne purent s'entendre, et la guerre recommença entre eux, particulièrement en Normandie.
Durant ce temps, un grave événement s'était passé en Poitou. Après que Henri eut confié le gouvernement du pays à Salisbury, celui-ci, tenant sans doute un engagement ancien, s'en fut en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. A son retour, ayant été sollicité par la reine, vers les octaves de Pâques, 6 ou 7 avril 1 168, de la conduire dans un de ses châteaux, il tomba dans une embuscade que lui avaient tendue les Lusignans, qui tenaient toujours la campagne. n mit d'abord la reine en sûreté dans le château, puis, sans prendre le temps de se couvrir de son armure défensive,et monté sur un simple palefroi, il fit tête à l'ennemi pour protéger ses compagnons. Ceux-ci le laissèrent seul ; en ce moment, Guy ou Geoffroy de Lusignan, arrivant par derrière, le frappa d'un coup d'épée; le comte en mourut sur-le-champ. Son neveu, Guillaume Le Maréchal, accouru à son secours, fut aussi blessé et fait prisonnier avec plusieurs de ses compagnons. Guillaume resta quelque temps en captivité, mais la reine, aussitôt qu'elle Il 10
ï/,0 LKS COMTES DE POITOIJ
le pul, donna des otages pour obtenir sa délivrance et, en reconnaissance de ce qu'il avait fait pour elle, lui (il cadeau de chevaux, d'armes, de deniers et de « bêles robes » (1). Aliénor fit faire à la victime des obsèques solennelles et ordonna d'inhumer son corps dans l'église de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers. Mais le succès de ce guet-apens n'amena pas un nouveau soulèvement en Poitou, le roi d'Angleterre avait trop bien prisses mesures (2).
Les hostilités entre Normands et Français durèrent tout le restant de l'année 1168. Las enfin de ces luttes stériles, Henri, qui avait été tenir sa cour de Noël à Argentan, finit par se ranger à Tavis de ses sages conseillers, qui n'avaient cessé de négocier avec ceux du roi de France, et il consentit à se rendre, le 6 janvier 1 1 69, à Montmirail où une entrevue avait été décidée . La paix entre les deux rois y fut définitivement conclue : le roi d'Angleterre abandonnait à son fils atné, Henri le Jeune, le Maine et la Bretagne, et le jeune prince en rendit hommage au roi de France ; quant à Richard, il fut définitivement pourvu de l'Aquitaine, qui lui avait toujours été destinée depuis la mort de son frère Guillaume, et lui-même fit aussi hommage de son fief à son suzerain, le roi de France. Pour sceller cet accord, il fut convenu qu'Aelis, la seconde fille de Louis Vil et de Constance de Castille, qui n'avait encore que neuf ans, épouserait Richard lorsqu'elle serait en âge, et, tout aussitôt, la jeune princesse fut remise à son futur beau-père.
Le renoncement d'Henri à ses possessions héréditaires et à ses conquêtes continentales ne laissa pas que de surprendre les esprits ; on crut y voir un effet de son excessive ambition et le bruit se répandit qu'il avait l'espérance d'être nommé roi
(i) L'expression « robe », employée par Tauteur de la vie de G. Le Maréchal, a encore aujourd'hui, dans le parler poitevin, le sens de vêtement d'homme.
(2) Rec. des hist, de Franccy XIII, p. 187, R. de Dicet, p. 208, R. de Hoveden, et p. 3ii, R. de Thorig^ny ; Marchegay, Chron. des églises d' Anjou , pp. 4o, 4"t Saint- Aubin; L'histoire de Guillaume Le Maréchal, I, vers 161 5 à 1904, et vers 6458. R. de Hoveden attribue la mort de Patrice à Guy de Lusignan, Le Maréchal en accusait Geoffroy, qui, d'ailleurs, s'en est toujours défendu. Il est possible que les Lusignans aient, à la suite de ces faits, abandonné le Poitou pendant quelque temps et se soient rendus en Orient où leur père, Hugues VllI, était toujours prisonnier. L'avenir des barons poitevins fut brillant; en 1186, Guy devint roi de Jérusalem, et, en 1192, roi de Chypre ; quant à Aimeri, il remplaça soo frère sur son dernier trône, en 1194*
des Lombards. La venue fréquente auprès de lui de légats du pape Alexandre Ifl autorisait toutes les suppositions ; le pape, dans sa lutte ardente contre l'empereur Frédéric Barberousse, cherchait partout des appuis, et la grande puissance, la science militaire du roi d'Angleterre le désignaient aux yeux des Italiens, tout comme Tavait été, cent cinquante ans auparavant, le comte de Poitou, Guillaume le Grand ; certains actes postérieurs de la politique d'Henri autorisent à penser que, pendant plusieurs années, il ne cessa de jeter les regards de l'autre côté des monts (1).
A la sollicitation du roi de France, il accorda leur pardon aux Poitevins et aux Bretons contre qui il avait pris des mesures de rigueur à la suite de leur révolte, et parmi ceux-ci dut être compris Geoffroy de Thouars, qui nous paraît n'être rentré en possession de son château qu'à cette époque, mais il s'était réservé d'agir contre ses autres vassaux d'Aquitaine. Dès le temps de carême 1169, il commença cette nouvelle expédition ; les comtes de la Marche et d'Angoulême furent successivement contraints de se soumettre, et le roi anglais vint pareillement à bout d'une foule de barons de moindre importance.
Ces grandes besognes l'occupèrent tout l'été et il ne retourna en Normandie qu'au mois d'août. Comme les légats et le roi de France ne cessaient d'insister pour amener une réconciliation entre lui et Thomas Becket, et qu'il désirait se maintenir dans les meilleurs termes avec le pape, il se rendit à la mi-novembre à Montmartre, puis à Saint-Germain-en-Laye, où il se rencontra avec l'archevêque de Cantorbéry ; cédant aux sollicitations pressantes de son entourage, Henri consentit à un rapprochement, mais il ne voulut pas donner à son ancien ami le baiser de paix, et les choses en restèrent là pour le moment. Il repartit ensuite pour la Bretagne, où il retrouva son fils Geoffroy, qui, pendant tout l'été, avait parcouru le pays afin d'y faire reconnaître son autorité et celle de son père. Henri tint sa cour de Noël à Nantes, où, devant les Bretons assemblés, il fit acclamer Geoffroy comme comte de Bretagne, sous la suzeraineté de son frère Henri, qui, lui-même, avait fait hommage du duché au roi de France.
(i) Rec. des hist. de FranceyXlîl, pp. i3i et i3a, G. de Cantorbéry^ p. 3i2, R. de Thorigoy, et p. 627, chroii. de Cambruy.
i48 LES COMTES DE POITOU
Enfin, au temps de carême 1170, il relourna en Angleterre, on il n'avait pas paru depuis plusieurs années, et aborda à Portsmoulh le 3 mars, après avoir essuyé une horrible tempête, dans laquelle sombra le plus beau de ses navires et les quatre cents personnes de tout sexe de sa suite qu'il portait (1).
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