NON
Après avoir passé trois semaines à régler les affaires de l'Âqui* taine, de l'Anjou, de la Touraine et du Maine, le roi se rendit en Normandie. Â Séez, il rencontra les archevêques de Cantorbéry et de Rouen qui lui donnèrent l'absolution pour avoir, étant croisé^ porté les armes contre son père. Puis il s'enfiit à Rouen, où le 20 juillet il prit possession du glaive du duché, cérémonie symbolique du même caractère que celles qui avaienjl eu lieu jadis en Aquitaine^ à Poitiers et à Limoges. Il avait avec lui son frère Jean, quii selon l'aveu de beaucoup, avait été cause de la mort de leur père pour l'avoir abandonné après le Mans, et qui, quand il fut assuré que son frère le recevrait bien, s'était empressé de venir le trouver. Il fut l'un des premiers à profiter des bonnes dispositions de Richard.
Celui-ci, le dimanche 22 juillet, jour de la Madeleine, avait eu une entrevue avec le roi de France. Philippe-Auguste ne se con-
(i) Rec. des hist, de France, XVII, p. ^go, B. de Pelerbopough.
(2) Rec. des hist, de France, XVII, p. 490, B. de Peterborough.
(3) V07. les poésies de Bertrand de Born .
a56 LES COMTES DE POITOU
(enta pas d'adresser au prince ses compliments de bienvenue» il parla- affaires et lui réclama Gisors, mais Richard, qui, tant qu'il était eii hostilité avec son père, admettait parfaitementlesreven* dications de son allié, se montra quelque peu récalcitrant quand il lui fUUut prendre lui-même une détermination ; il assura Phi^ lippe qu'il épouserait Aélis et le roide France eut Tair de croire à celte parole qui Tut appuyée par le versement d'une somme de 4,000 marcs, à valoir sur celle de 20,000 marcs qu^Ilenri avait promise lorsqu'il fut réduit aux abois au moment de sa otlort, et, temporairement du moins, Richard garda Gisors (1).
A cette entrevue, qui eut lieu à Gisors même, le prince fut sur le point d'être victime d'un grave accident; comme il sortait de la ville, un pont en boiff se rompit sous le cheval qui le portait; l'un et Tautre furent précipités dans le fossé d'où Richard fut tiré sain et sauf (2)^
Avant de quitter la Normandie,il tint à régler certaines affaires dont la solution rentrait dans la ligne de conduite quMl s'était tracée ; il reconnut à son frère Jean la propriété du comté de Morlain et de nombreux domaines situés en Angleterre, dont; leur père Tavarl! précédemment gratifié et^ de plus, il lui don^ia pour femme to fille du comte de Glocester ; il maria sa nièce Ma^ thilde, fille du dtH^ de Saxe,avec le comte du Perche, donna toute publicité au don qu'il avait fait à Guillaume Le Maréchal de la fille dof comte de Pembroke, et enfin il pourvut de l'archevêché d'Yorck, alors vacant, son frère naturel, Geoffroy, l'ancien évêque de Lincoln (3).
Ses Ittrgesses ne se bornèrent puis à ces quelques actes ;• il les pro^digua et c'est avec le renom d'un prince généreux qu'il passa en Angleterre ; le dimanche 20 août il fut s'embarquer à Barfleur (4). .
Le roysiome était tranquille. Les gardiens d'AIiénor ù'avaieni pas attendu les ordres précis du nouveau roi pour ouvrir les portes
de sa prison; aussitôt elle reprit |son rang de reine d'Angleterre
(i) Rec. des hisi, de France, XVII, p. 49' > B- do Peterborough. {2) Rec, des hist. de France, XVII, p. ag, Rigord.
(3) Rec, des hist. de France, XVII, p. 491 } B. de Peterborougb, et p. 634^ R* de Dicet.
(4) Rec, des hist, de /'ronce, X\ M, p. 492, B. de Peterborough.
ALIKNOR 257
et agit en cette qualité. Lorsque Le Maréchal arriva auprès d'elle, il la trouva en liberté et occupant une situation telle qu'elle n'en avait jamais eu auparavant. Puis quand furent publiés les mandements de Richard, portant que les honneurs royaux devaient être rendus à sa mère et que ses sujets devaient lui obéir en toutes choses, Aliénor se rendit de cité en cité, de château en château, et tint sa cour là où il lui convenait, faisant prêter à tous les hommesjde quelque condition qu'ils fussent,le serment de la fidélité la plus étroite tant à son fils qu'à elle-même. Elle fit ouvrir les prisons et relâcher les nombreux captifs qu'elles contenaient, et surfout ceux que des questions d'argent y avaient fait enfermer. Pour s'attirer les sympathies du clergé elle retira des abbayesles chevaux que le roi Henri y avait envoyés pour être nourris aux dépens des religieux, et, en même temps, elle punit sévèrement les vicomtes et les forestiers pour les rapacités de toutes natures et sur toutes personnes dont ils s'étaient rendus coupables (1).
Tous ces actes témoignent d'une grande habileté, et l'on peut dire que, si Aliénor était entrée en prison sous des apparences un peu frivoles, elle en sortit avec le caractère d'une vraie femme politique. Du reste, la transformation, qui en un instant s'était produite dans son existence, avait sûrement frappé les esprits^ alors si portés au merveilleux, et on lui appliqua sans tarder des prophéties de Merlinqui semblaient avoir été écrites à son propos. Près de vingt ans auparavant, Richard le Poitevin avait reconnu en elle Va Aquila rupti fœderis» duvaticinateur; dans une de ses sentences, celui-ci avait dit : L'aigle dont le lien a été rompu sera glorifiée par sa troisième couvée, a Aquila rupti fœderis tertia nidificatione gaudebit » ; or, « Aquila » c'était l'aigle dont les ailes s'étaient étendues sur les deux royaumes de France et d'Angleterre, « fœdus ruptum », c'était son double lien qui avait été brisé, celui de France par son divorce, celui d'Angleterre par son emprisonnement, et dans la u tertia nidificatio », il fallait voir le produit de sa troisième couvée, Richard, son troisième fils, qui venait exalter sa mère et la mettre au premier rang (2).
(i) Rec, des hist, de France, XVII, p. 491, B. de Pelerborough, et p. 634, R. do Dicet.
(a) Rec. des hist. de France, XVII, p. 634, R. de Dicet.
a58 LKS COMTKS DK F»01T0U
Celle prédiction, |ainsi inlerprélée et sans doute habilement répandue, ne fut pas étrangère à la situation prépondérante et si brillante dont la reine allait jouir en Angleterre. Une fois lancé dans cette voie, on ne s'arrêta pas, et des gens s'évertuèrent à chercher dans son nom un présage de sa destinée. On voulut même y retrouver Taigle, le roi des oiseaux, et Tor, le premier des métaux (1).
Les barons anglais s'étaient si bien rendu compte que Richard allait abandonner le souverain pouvoir à sa mère, qu'ils invitèrent eux-mêmes la reine à prendre le premier rang, avant tous, comtes, barons ou vicomtes, dans les cérémonies du couronnement du roi qui se fît à Westminster le 3 septembre (2).
Des incidents pénibles signalèrent cette fête. Les juifs, avec qui Richard avait toujours vécu en bons termes, crurent pouvoir paraître en grand apparatà la réception du roi qui précéda la cérémonie et présenter eux-mêmes les cadeaux qu'ils lui faisaient en cette occasion, mais Tarchevêque de Cantorbéry, qui devait consacrer le roi, le dissuada de les recevoir, la source impure de leurs richesses ne pouvant, selon lui, que vicier l'acte religieux qui allait s'accomplir; ils furent donc mis à l'écart. Aussitôt le bruit se répandit dans toute l'Angleterre que, par ordre du roi, les biens des juifs étaient confisqués; à Londres, à Yorck,et dans
(i) La vie de G. Le Maréchal^ I, vers 9807 et gSoS :
£ la reïoe A lien or Qui oui le nom d*ali e d'or.
Le mot c ali » ne parait pas avoir existé dans le vieux français ; M. Mcyer, qui a cherché a en reconnaître la signification, pense qu'il a sous la^ plume du biographie de G. Le Maréchal^ le sens d'alliage, pris en mauvaise part ; cela peut être, mais nous avons cru devoir hasarder une autre interprétation, plus conforme, nous semble-t-il, à l'opinion commune, telle que nous la fait connaître Raoul de Dicet. Le glossaire de Ducange contient le mot (n alietus », qui n'est autre que le nom de Taigle de mer, oiseau de vénerie fort rare au moyen-âge, et de très grand prix; de son côté, Godefroy,dans son Dictionnaire deTancienne langue, a relevé la forme française a aillier », et dans les traités de fauconnerie plus récents on trouve (c Aleps » et a Alélhe » pour désigner le même oiseau, ce qui prouve que Ton n'était pas fixé sur son nom, lequel, au xiio siècle, pouvait fort bien être « ali ». Du reste, il y a lieu de se rappeler que, dans sa jeunesse, Le Maréchal fut l'obligé de la reine, qui, d'après le biographe, était une dame de haut rang et fort avenante/ La vie de G. Le Maréchal j I, vers 1882) ; il serait bien étonnant que ce dernier eût, dans le cours de son récit, modifié sans motifs ses sentiments à l'égard d'Aliénor.
(2) /iec, des hisl. de France, XVIÏ, p. 634, R. de Dicet, et p. 492, B. de Peterborough. Ce dernier historien a pris soin de noter en détail le cérémonial qui fut observé lors du couronnement.
beaucoup d'autres villes, le jour du couronnement, des juifs furent massacrés et leurs biens dilapidés. En apprenant ces faits, qui allaient à rencontre de ses sentiments, Kichard fut vivement irrité, mais, en présence d'un mouvement populaire et général, il se trouva dans Timpossibilité de sévir; toutefois, redoutant qu'il ne se généralisât dans ses possessions continentales, il envoya en hâte des messagers en Normandie et en Poitou, afin d'empêcher tout attentat contre ces malheureux (1).
Du jour où par l'effet de son sacre il fut légalement reconnu roi d'Angleterre, Richard cessa de porter le titre de comte de Poitou auquel il avait donné tant de relief, et, se conformant au protocole adopté par son père, il prit en tête de ses actes les qualifications suivantes : Richard, par la grâce de Dieu, roi des Anglais, duc des Normands et des Aquitains, comte des Angevins (2).
Dès son arrivée en Angleterre il avait fait dresser un état du trésor amassé par Henri, lequel se trouva monter à 100,000 marcs, ce qui lui permit de subvenir aux dépenses de toutes sortes qui lui incombaient en ce moment; puis le 29 août, suivant ses ordres, on procéda au mariage de son frère Jean avec la fille du comte de Glocester, malgré l'opposition que tenta d'y apporter l'archevêque de Cantorbéry, par ce motif bien plausible que les conjoints étaient parents au troisième degré. Il fit aussi célébrer solennellement à Salisbury, en présence d'Aliénor et de nombreux évêques et barons, par l'évêque de Rochester, le mariage de son fidèle André de Chauvigny avec la fille de Raoul de Déols, alors veuve de Baudoin de Revers, seigneur de l'île de Wigth ; grâce à cette union, André devint le premier baron du Berry (3).
L'influence d'Aliénor ne fut peut-être pas étrangère à ce dernier mariage, car elle reconnaissait André de Chauvigny pour son parent (4). Toutefois, il est certain que les riches alliances que
(1) Rec, des hist, de France, XVIII, p. 708, chron. du chanoine de Laon.
(2) A partir de ce jour le titre de comte de Poitou, c cornes Pictavie, cornes Pio* tavorum », ne se rencontre plus que dans des chartes fausses de l'abbaye de Grandmont que Richard aurait délivrées en 119 1 en faveur de plusieurs prieurés des Bonshommes de Grandmont, et particulièrement de ceux de la VayoUe, de la Troussais et de la Carte en Poitou (Voy. Léop. Delisle, Examen de treize chartes de l'ordre de Qrandmont, Caen, i854).
(3) Rec, des hist, de France, XVIl, p. 492, B. de Peterborough.
(4) Arch. Nat., Trésor des chartes, J. 618, 5.
26o LES COMTES DE POITOU
Richard faisait contracter à ses fidèles ne pouvaient que slimuler leur zèle et lui assurer pour Tavenir des dévouements dont il sentait vivement le prix. Dès ce moment, il poursuivait un but unique, celui d'acquitter le vœu qu'il avait prononcé en H 87 el de partir pour la Terre-Sainle; seulement, comme son bisaïeul, Guillaume le Jeune, il ne voulait pas s'y rendre en simple pèlerin, mais bien en roi, avec tout le luxe et Tapparat que ce tilre comportait.
Pour cela il lui fallait beaucoup d'argent, aussi s'atlaqua-l-il aux particuliers qui en éiaient plus particulièrement délenteurs, les vicomtes et les baillis anglais; il leur imposa, sous menace d'être emprisonnés, le paiement de grosses sommes dont ils devaient s'acquitter dans le délai de quatre mois; par ce moyen, il accrut considérablement el en peu de temps le trésor que lui avait laissé son père. Du reste, on remarqua que, plusces'agents avaient été dans les bonnes grâces du roi défunt, plus il se montra exigeant à leur égard (1).
Témoin ou inspiratrice des générosités de son fils, Aliénor n'avait pu faire autrement que de songer à ses intérêts privés. Elle ne s'était pas oubliée; non seulement elle était reine d'.Anglelerre, mais elle allait encore devenir la régente du royaume par suite du départ du roi ; aussi, afin de subvenir à toutes les charges qui lui incomberaient, el en particulier pour tenir sa cour, elle se fit donner les douaires que les rois Henri I^^ et Etienne avaient attribués à leurs femmes ; Richard remit en outre à sa mère l'apanage que son père lui avait jadis constitué, c'està-dire l'Aquitaine. Même avant le départ de son fils, elle avait pris le gouvernement en main; c'est ainsi qu'au mois de novembre, le cardinal Jean, évêque d'Anagni, ayant débarqué en Angleterre pour mettre fin aux dissensions qui régnaient dans le clergé, elle lui fil signifier la défense, dès le lendemain de sa descente à terre, de s'occuper de quoi que ce fût avant d'y être autorisé par le roi (2).
Il y a même lieu de se demander, en voyant le rôle prépondérant d' Aliénor, si certaines mesures, dont on a fait grand hon-
(i) Recdes hist, de France, XVII, p. /igo, B. de Pelerborou^h. (2) Jlec, des hisi, de France, XVII, p. 497, B. de Peterborough.
ALIENOR 26t
neur h Richard, sont bien ducs à son initiative et ne lui ont point éié inspirées par sa mère, qui avait dû beaucoup méditer dans sa prison de Salisbury ; il fut, par exemple, ordonné que, dans toute TAngleterre, il n'y aurait désormais qu'une seule mesure de capacité pour les grains et les liquides, une seule mesure de longueur, une seule monnaie. C'était la continuation de cette tendance h l'unilé qu'Henri avait déjà poursuivie, et qui allait faire la force de l'Anglelerre. Enfin, le roi enjoignit à ses justiciers de remplir exactement leurs devoirs et de se montrer équitables à l'égard de tous ses sujets, quel que fût leur rang (1).
Durant les trois mois qu'il passa en Angleterre, Richard avait eu soin de s'entourer d'une cour à la fois brillante et nombreuse; il y avait appelé tous les comtes et les évêques du royaume, qui avaient dû venir résider auprès de lui, et qui, par ce moyen, n'avaient pu fomenter quelque rébellion contre son autorité. Au moment de partir^ il rendit à chacun sa liberté d'action, particulièrement à son frère Jean et à Guillaume, le roi d'Ecosse, aussi s'éleva-t-il de toutes parts un concert de louanges et de remerciements; enfin, pour ôler à Jean tout désir d'améliorer sa position et par suite toute velléité de révolte, il lui fit don de quatre comtés (2).
Ceci fait, le il décembre, il se rendit à Douvres, où s'était rassemblée une flotte considérable ; il passa le détroit et aborda à Calais. Richard quittait l'Angleterre après un séjour de trois moiset demietne devailplus y retourner qu'une seule foispendant le cours de son règne. Il n'aimait pas ce pays, dont il se refusa toujours à apprendre la langue, et sur ce point il partageait l'opinion de Guillaume de Tancarville, chambellan de Normandie, qui trouvait que la terre d'Angleterre n'était bonne que pour les vavasseurs, qui employaient leur temps à cultiver leurs domaines, et nullement pour les gens de plaisir, aimant à suivre les tournois et courir les aventures (3).
Richard gagna aussitôt la Normandie et célébra la Noël à Buron^puiSjle 30 décembre, il se rendit au gué de Saint-Remy oîi il
(i) llec, des hisi. de France, XVIII, p. 708, chroo. du chanoine de Laon.
(2) Rec. des hist, de France , XVII, p. 497, B. de Peterborough.
(3) La vie de G, Le Maréchal^ I, vers 1587 et sa.
dcvail rencontrer Philippe-Augusle. Les deux rois convinrent de changer en paix définitive la trêve qui avait jadis été convenue entre Henri II et le roi de France. L^acle fut signé le 13 janvier H90 ; les princes échangèrent leur foi et convinrent de se croiser ensemble. Ils se donnî*rent rendez-vous pour la Saint-Jean, à Vezelay, où l'on fixerait le moment du départ pour les lieux saints; l(*s comtes et les barons qui composaient leur suite déclarèrent en même temps qu*ils resteraient en paix pendant la durée du pèlerinage des deux rois, et en firent le serment devant eux (1).
Ceci arrêté, Richard voulut achever le règlement des dispositions qu*il avait prises pour le gouvernement de TAngleterre. Dans ce but, il manda à sa famille de venir le trouver en Normandie pour la fêle de la Purification (2 février) ; s'y trouvèrent, sa sa mère Aliénor, sa future Aélis, qui attendait Texécution des promesses faites à son frère le roi de France, ses deux frères, Geoffroy, archevêque élu dTorck, et Jean, comte de Mortain, ainsi que les principaux prélats anglais. N'ayant qu'une confiance modérée en ses deux frères, il leur fit déclarer par serment qu'ils ne retourneraient pas en Angleterre sans sa permission avant trois années révolues; toutefois^ cédant aux représentations d'Aliénor, il releva Jean de son serment, et l'autorisa à passer la mer à sa convenance (2).
11 partit ensuite pour le Midi, accompagné de son neveu Henri, fils du duc de Saxe, qui devait le suivre en Orient, dans l'intention de se ménager de nouvelles ressources en vue de la Croisade et de stimuler le zèle des barons et des nobles de l'Aquitaine. Il recevait de l'argent de toutes mains et aliénait tout ce qu'il pouvait; en quittant l'Angleterre, il avait dit qu'il aurait vendu Londres s'il avait trouvé un acheteur. On ne connaît pas ses agissements à rencontre des particuliers, et même on ne peut que soupçonner sa conduite à l'égard des établissements religieux.
Le 3 février H90 il était à la Réole, où il confirma les droits de justice accordés par ses prédécesseurs à l'abbaye de la Sauve et défendit aux bourgeois du lieu et autres sujets du monastère de se dérober à ses droits de justice et d'aller porter leurs
(i) Rec, des hisi. de France, XVU, p. 498» B. de Pcterborough. {2)Rec. des hist. de France, XVII, pp. 497-5oo, B. de Peterboroug^h.
ALIENOa 263
affaires litigieuses devant la cour municipale de Bordeaux. L'archevêque d'Auch, trois évoques, cinq abbés et de hauts barons, tels que le comte d'Armagnac et le vicomte de Caslillon, flanqués de nombreux seigneurs de la région du Midi, vinrent assister aux cours de justice tenues parle roi. Le lendemain, étant encore au même lieu, il administra des représentations au sénéchal de Gascogne et de Périgord,Hélie de la Celle, pour la tiédeur qu'il avait montrée à défendre les droits de l'abbaye de la Sauve et lui ordonna de se conduire à l'avenir en gardien zélé du monastère (1).
Il songea aussi à la sécurité du Poitou et mit à sa tête un guerrier éprouvé, dont la fidélité lui était absolument assurée. C'était Pierre Bertin, un vieux sergent d'armes, homme, par suite, de petite noblesse, mais qui, tant sous les ordres d'Henri que sous les siens, avait commandé les sergents d'armes dans leurs campagnes contre le roi de France, et avait pendant plusieurs années occupé la charge de prévôt de Benon.
Pour se l'attacher plus étroitement, avant de lui conférer cette haute dignité, Richard lui donna le bourg d'Andilly-les-Marais,sis en Aunis, avec son seigneurial domaine dans lequel était situé le domaine du Breuil qui, du nom d'un Bertin, son possesseur, était appelé le Breuil-Bertin. Cette concession était absolue, la terre devant être désormais exempte de toute charge envers le comte de Poitou, excepté de celle du service militaire, alors que Pierre Bertin ou ses héritiers en seraient requis. L'acte fut passé à Londigny, le 21 février, et fut contresigné par Jean d'Alençon, archidiacre de Lisieux, que Richard avait emmené avec lui en qualité de vice-chancelier (2).
Le seul fait militaire qui ait signalé cette campagne fut le siège du château de Chisi, dont le seigneur, Guillaume de Chisi, suivant une coutume chère aux nobles de Gascogne, détroussait les pèlerins de Saint-Jacques ou autres voyageurs qui traversaient ses domaines; après la prise de son château^ Richard le fit pendre (3).
Quand il fut rentré à Chinon, il écrivit, le 1 7 avril, de cette rési-
(i)Girotdela Ville, Hist. de la Grande-Sauve^ !'> PP. "8, iig; Gallia Christ, ^
(2) Arch.. hist, du Poitou, VII, p. i54» enquêtes d'Alphonse de Poitiers.
(3) Rec. des hist, de France^ XVII, p. 499, R. de Hoveden.
i64 LES COMTES DE POITOU
denco,aii sénéchal Hélie de la Celle, pour le féliciler d'avoir exactement rempli ses instructions au sujet deTabbayede la Sauve, et lui rappeler que, ce monastère étant sous sa sauvegarde royale, il y avait lieu de veiller avec soin qu'il ne lui fût jamais occasionné aucun dommage (i).
C'est encore àChinonque Richard désignales chefs de sa flotte, qui furent au nombre de cinq : deux prélats, rarchevèqued'Âuch etrévèque deBayonne, et trois laïques; Tun de ces derniers était Guillaume de Fors, un marin éprouvé, originaire de l'Ile d'Oléron, et dont les attributions ne devaient ressembler en rien à celles de Robert de Sablé et de Richard de Canville, barons du Maine et de Normandie, qui partageaient avec lui le commandement. C'est aussi dans cetterésidencequele prince rédigea le sévère règlement qui devait être appliqué à bord de ses navires, durant le voyage (4).
Mais^ avant de faire une si longue absence, Richard ne pouvait manquer d'aller visiter son séjour favori, le pays de Talmond ; là, soit qu'il ail trouvé que le service religieux n'était pas assez assuré parles abbayes de Talmond et d'Orbestier, soit plutôt qu'il eût voulu laisser un témoignage palpable des sentiments pieux qui l'animaient en ce moment, il fonda en l'honneur « de Notre Seigneur et de la glorieuse Vierge Marie, sa mère », sur les bords de la mer, dans le bois de la Roche et nonloin du port de Jard, un monastère de l'ordre de Saint-Augustin» auquel il donna le nom de Lieu-Dieu, « Locus-Dei » (3),
C'est à Luçon, oîi il s'arrêta le 5 mai, qu'il fit rédiger la charte qui monumentaitsa création. Il donnait au nouveau monastère, en pure et franche aumône, sans aucune réserve, le territoire appelé la Terre de la Comtesse, avec toutes ses dépendances, lequel comprenait tout ce que sa mère aussi bien que lui pouvaient posséder en ce lieu. C'était un morceau de ce domaine de Talmond, qui depuis Agnès n'avait cessé de faire partie du douaire des comtesses de Poitou, d'où son nom ; il y ajouta une portion de la forêt de la Roche, dont lui-même devait poser les
(i) Cirotdela Ville, Hist. de la Grande-Sauve y II, p. 128.
(2) Rec. des hist. de France, XVII, p. 5oo, B. de Pelerborough et R. de HovedcD.
(3) Le bois de la Roche a totalement disparu, mais le nom de Saint-Hilaire-de-la- Forêt^ porté par une paroisse voisine, indique à la fois son existence et son emplacement
ALIÉNOR a65
bornes, et, dans la partie dont il se réservait la propriété, il accordait aux chanoines l'usage du bois qui pouvait leur être nécessaire pour la construction de leur demeure, leur chauffage et même tous autres usages, et enfin le pacage des animaux qui leur appartiendraient personnellement ; il leur donnait encore les redevances en vin qu'il touchait à la Roche et celles en blé qui lui étaient versées au lieu de Peiré, ainsi que certaines terres dont une avait été échangée par lui, en vue de cette fondalion, avec les moines de Moutiers; il exemptait de toutes charges les domaines composant la dotation de Tabbaye, ainsi que ceux que les religieux pourraient acquérir à Tavenir, et déclarait que tous leurs hommes, habitant sur leurs terres, seraient affranchis des services d'ost et de chevauchée et de toutes autres mauvaises coutumes. En dehors de Pierre Berlin, dès lors sénéchal de Poitou, et d'Etienne de Marçai, lancien sénéchal d'Anjou, déjà rentré en grâce auprès de lui, Richard n'était accompagné que de ses chapelains, Raoul et Séguin, de frère Milon, son aumônier, de Raoul, fils de Geoffroy, son chambrier, et de Jean d'Alençon, son vice-chancelier, qui apposa au bas de l'acte le sceau du roi sur cire verte, appliqué sur des lacs de soie. La présence de Milon, qui était un chanoine de Saint-Augustin, et devait peu de temps après être pourvu de Tabbaye du Pin, maison du même ordre, indique pertinemment à quelle influence le roi obéissait dans la circonstance (1).
Le lendemain, 6 mai, Richard était à Fontenay ; là encore, il fonda un petit établissement religieux, Gourfaille, sous l'invocation de saint André, et le dota de tout ce qui était nécessaire pour la subsistance de ses hôtes : des bois, des prés, des vignes, un moulin, des pêcheries, le*droit d'usage dans un bois, des exemptions de charges en faveur des habitants du monastère et de leurs hommes. Comme lors de la fondation de Lieu-Dieu, frère Milon fut témoin de l'acte, ainsi que les principaux personnages ecclésiastiques du pays et deux chevaliers, Geoffroy de Fontaine et Thibaut, qui en furent sans doute les instigateurs (2).
Le 7 mai on trouve le roi à Saint-Jean d'Angély. Celte fois, en
(i) Arch, hisL du Poitou^ XI, p. 4o8, Tr^gor des chartes. (a) Arch, hist. da Poitou, I, p. lao.
présence du sénéchal Pierre Berlin, de Guy dcThouars, de Pierre de Velu ire, de Roger el de Pierre de Préaux, de Raoul fils de Geoffroy, il confirma les privilèges qui avaient été accordés à Tabbaye de la Grâce-Dieu par son aïeul Guillaume Yllf, par le roi de France Louis le Jeune, par son père Henri II el par sa mère Aliénor; il reconnut en particulier aux religieux le droit de prendre le bois nécessaire à la consiruclion ou à la réparation de leurs habitations , aussi bien que pour tous autres usages, dans la forêt d'Argenson,méme dans la pariie réservée, c'est-à-dire dans les défens connus sous le nom de TEspaut, ainsi que la faculté de faire pacager dans celte forêt leurs juments, bœufs et moutons, el d'envoyer leurs porcs au pânage; il les maintint dans la possession des domaines qui leur avaient été délivrés à Sérigny par Robert de Monlmirail, alors son sénéchal, et par Pierre Berlin, le prévôt de Benon, ou qui leur avaient été donnés par Guy de Thouars ; il leur reconnu! d'avance la propriété de toutes les acquisitions qu'ils pourraient faire en quelque lieu elde quelque façon que ce fut, et, au sujet des droits de franchise el des libertés qu'il accordait à leurs domaines, il leur appliqua Tusance des anciennes coutumes de Benon et de la Rochelle, à savoir : de tenir librement et en toute quiétude, à jamais, ce dont ils auraient pu jouir, sans réclamation, pendant Tan et jour, dans le lieu de leur demeure, et pendant sept ans el jour dans les paroisses où ils ne résidaienl pas ; il leur confirma en outre la propriété absolue de toutes les donations qui avaient pu leur être faites, libéra leurs possessions de toutes charges et coutumes touchant à la personne, et enfin il leur octroya cette grande faveur qu'en cas de procès leurs causes seraient toujours portées devant la justice souveraine (!)•
Le 8, Richard était à Cognac, accompagné des mêmes personnages, auxquelles s'étaient joints Guillaume de Fors et Geoffroy de Pons. Ceux-ci, voyant le prince en si grande veine de générosités, lui demandèrent de confirmer un établissement que l'abbaye de la Gràce-Dieu venait de fonder au milieu des marais de l'embouchure de laSèvre, dans l'île de «La GuUona » et dans le lieu de la Palle, à la sollicitation de seigneurs du pays, à savoir de Guy de
(i) Arch. hist, de la Sainlonge, XXVII, p. ï4o, abbaje de la Grâce-Dieu.
ALIÉNOH 267
Thouars, à qui le roi avail précédemment donné le domaine de Benon, de Pierre Berlin que Guy, en récompense de ses services, avait gratifié de la baillie d'Andilly, de Guillaume de la Roche el de quelques autres. Tous, désireux de voir prospérer la maison établie sur le territoire dont ils avaient fait don à Tabbaye de la Grâce-Dieu, sollicitaient Richard de la favoriser spécialemenlet celui-ci ne crut pouvoir mieux faire que de renouveler en sa faveur toutes les concessions et tous les privilèges dont il venait de doter la maison-mère. Ce fut encore le vice-chancelier, Geoffroy d'Âlençon, qui délivra cet acte aux parties, comme il Tavait fait du reste pour toutes les chartes précédentes (1).
Le roi rentra ensuite à Chinon, où tout avait été préparé pour le voyage d'Outre-Mer. Le 20 juin il se trouvait encore dans ce château (2), et il en partit peu après pour se rendre àVezelay,où, selon qu'il était convenu, il devait trouver le roi de France. Mais, ainsi qu'il était arrivé à son bisaïeul en pareille circonstance^ il fut assailli au dernier moment par des quémandeurs, qui venaient solliciter des secours ou des faveurs que, vu les circonstances, il était assez difficile de leur refuser.
Le 25 juin il s'arrêta àTours (3). Dans cette ville, il fut sollicité par les moines de Montierneufqui lui demandèrent de prendre leur monastère sous sa sauvegarde spéciale de la même façon que Pavaient fait auparavant les comtes de Poitou, ses ancêtres, ce qu'il leur accorda volontiers par une charte datée du 27 du même mois (4). Le même jour, il voulut récompenser les services spéciaux de son cuisinier Guillaume, qui ne devait pas l'accomgner ; il lui fit d'abord cadeau de tout le domaine que les comtes de Poitou possédaient dans la prairie de Niort, au-dessous de la Salle^ mais cet acte ne comblait pas les vœux de Guillaume le Queu qui, à l'imitation de son prédécesseur ^ Alain, voulait s'élever au-dessus de sa condition. Il demanda et obtint une concession plus importante : le roi créa un 6ef spécial comprenant les fours que les comtes possédaient à Niort et le vieux marché de
(i) Gallia Chrisiiana^ II, iostr., coi. 388.
(a) D. Martène, Amplissima collectio, I, col. 990.
(3) D. Martène, Amplissima collectio^ I, coi. 991.
(4) Teuiet, Layettes da Trésor des chartes^ I, p. i58.
Beauchamp et on pourvut le demandeur; dans Tacte il lui reconnut la qualité de sergent, et de ce chef Guillaume le Queu entrait dans les rangs de la noblesse (1).
Le vice-chancelier, Jean d*Alençon, et le chambrier, Raoul Gis de Geoffroy, étaient toujours de la suite de Richard, auprès de qui se trouvaient encore, en fait de personnes notables, le connétable Guillaume du Hommei,Ie sénéchal de Normandie, Guillaume fils de Raoul, Robert dllarcourt, Geoffroy de la Celle, Philippe de Colombiers et Guillaume Le Maréchal, qui, toutefois, ne partit pas pour la croisade, car, pour se conformer à l'engagement qu'il avait pris envers Henri le Jeune à son lit de mort, il s'était rendu dans la Terre-Sainte en 1185 et y avait séjourné deux ans (2).
Huit jours après la Saint-Jean, le 1*' juillet H90, les deux rois se rencontrèrent à Vezelay et y séjournèrent pendant deux jours. L'un et l'autre avaient déjà reçu la besace et le bâton, attributs symboliques du pèlerin, Philippe à Saint-Denis, etRichardàTours: c'est l'archevêque de celle ville qui les remit lui-même au roi anglais, et Ton fit la remarque que, lorsque celui-ci s'appuya sur le bâton, il le brisa (3). De Vezelay, les escortes royales se dirigèrent sur Lyon.. Richard, qui fit sans doute quelque séjour dans celte ville, y fui rejoint par des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem en résidence à la Rochelle, qui avaient obtenu d'Aliénor la concession du lieu nommé le Perrot,sis entre la merelleUourg de la Rochelle et louchant au vieux port, pour y construireune maison de leur ordre, et avoir, comme les Templiers, leurs émules, un lieu d'attache sur les bords delà mer, qui desservirait leurs hôpitaux du Poitou. Ils présentèrent cet acte à Richard, qui confirma sans difficulté la donation faile par sa mère, en présence de Gautier de Ferrières, de Jean de Préaux, de Guillaume de Tilières, d'André de Chauvigny, ainsi que de plusieurs prélats, et leur en fit délivrer l'acte par son vice-chancelier (4).
Aliénor n'avait pas accompagné son fils à Vezelay. Elle était resiée en Poitou, peut-être môme à Chinon, qu'elle n'avait pas
(i) Teulet, Layettes da Trésor des chartes, I, pp. i58 et 164.
(2) La vie de G. Le Maréchal, I, vers 7274 et sa.
(3) Rec. des hist. de France, XVH, p. 5oo, note a, R. de Hovedeo.
(4) Arcb. de la Vienne, orig., commanderie du Perrot, i ; Arch. h^st, de la Saintonge^ I, p. '^^,
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revu depuis dix-huit ans et qui devait lui rappeler de cruels souvenirs. Richard n était certainement pas bien éloigné quand les Hospitaliers, qui avaient peut-être plus que les Templiers des facililésd'accès auprès delà reine, obtinrent d'elle cettegrande faveur; pareillement, les religieuses de Fontevrault s'adressèrent à elle pour faire reconnaître leurs droits sur la vente du blé apporté sur la place de la Bilange à Saumur. Aliénor se rendit sur les lieux et fit comparaître devant elle le sénéchal d'Anjou, Payen de Rochefort, Tabbesse de Fontevrault et le prévôt de Saumur. Les droits de Tabbaye furent reconnus par le jugement de l'assemblée qu'elle présida et où se trouvèrent Guillaume Tempier, évêque de Poitiers, Aimery, vicomte de Thouars, Etienne Amenon, sénéchal deMirebeau, Geoffroy Imbert, sénéchal de Monçontour, Thomas de Sainl-Cassien, prévôt de Chinon, et autres (1).
A Lyon, les rois se séparèrent. Philippe pritla route de Gênes, où il devait s'embarquer, et Richard descendit jusqu'à Marseille; ils devaient se rejoindre à Messine. Le roi anglais, par orgueil, n'avait pas voulu se servir pour aller en Orient des navires marchands de Gênes, de Marseille ou d'autres ports qui transportaient ordinairement les pèlerins. Il voulait arriver en Terre-Sainte avec plus d'apparat et il avait dans ce but donné Tordre à sa flotte de venir le rejoindre à Marseille. Des vents contraires, particulièrement à l'entrée de la Méditerranée, arrêtèrent longtemps les vaisseaux. Richard ne les attendit pas et partit pour la Sicile, en visitant pour son plaisir les côtes de l'Italie et particulièrement Naples et Salerne. Pendant ce temps sa flotte, arrivée enfin à Marseille, embarqua son armée, et le 1 6 septembre jeta l'ancre à Messine; Philippe-Auguste aborda dans cette ville le 17, et Richard seulement le 23. Au lieu de partir immédiatement pour la Palestine,les deux princes séjournèrent à Messine, que le roi Tancrède avait mis à leur disposition, Richard dans un but intéressé, Philippe pour ne pas mécontenter son allié, les sentiments de l'un et Tautre étant dissimulés sous le prétexte spécieux qu'il fallait attendre la fin de la mauvaise saison.
Tancrède avait usurpé le trône de Sicile après la mort du roi
(1) liibL de V École dea charUs, XXXVI, p. 44 1.
Gutllnumc,qut était devenu le beau-frère de Richard par suite de son mariage avec Jeanne d'Angleterre. Cette princesse était reléguée à Palerme; le roi d*Angleterre demanda qu'on lui rendit sa sœur et en même temps il invita le roi de Sicile à exécuter les clauses du testament de son prédécesseur. Ce dernier n'avait pas laissé d'enfants, mais seulement une sœur, Constance, mariée k Henri VI de Souabe, empereur d'Allemagne, qui pensait en ce moment à revendiquer les droits qu'en vertu de cette union il pouvait faire valoir sur la Sicile et la Fouille. Tancrède était fort embarrassé ; entre les deux maux qui le menaçaient, il choisit celui qui lui paraissait le moindre. Il remit Jeanne à Richard ei, pour tenir lieu des objets précieux et des naviresque Guillaume avait légués à son beau-père, Henri II, et dont celui-ci n'avait pu prendre possession, étant mort trois mois après son gendre, il versa au roi anglais la somme de 40,000 onces d'or, dont le tiers fut remis à Philippe-Auguste. En retour, Richard garantit au roi de Sicile ses possessions continentales, alors menacées par l'empereur, et fiança son neveu, Arthur de Bretagne, qui était pour le moment son héritier présomptif, avec la fille atnée de Tancrède.
Comme conséquence de cet accord, le roi d'Angleterre put déployer à Messine une pompe royale, grâce à laquelle il éclipsait totalement le roi de France. Il célébra particulièrement avec un grand faste les fêtes de Noël et donna de nombreux tournois. Dans l'un d'eux, il fut vivement froissé de voir un chevalier français, Guillaume des Barres, se montrer supérieur à lui; il voulut le punir de celle outrecuidance, et quoiqu'à la sollicitation de ses compagnons il eût fait semblant de lui pardonner, il le considéra toujours comme son mortel ennemi (1).
Philippe séjournait à Messine comme Richard ; il ne pouvait songer à partir pour la Palestine sans son allié, qui se montrait peu pressé de remplir ses engagements. Cette vie d'oisiveté, chez des hommes habitués à une existence aussi active que celle que menaient ordinairement les deux princes, ne pouvait manquer d'amener des froissements entre eux. Un jour, Richard menaça de renoncer à la Croisade. Philippe convoqua aussitôt dans sa lente
(i) Rec, des hist. de France ^ XVII, pp. 5i3 el 5i4, B. de Peterborou^'h.
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les principaux chevaliers des deux armées; deux des plus notables vassaux du roi d'Angleterre, Geoffroy de Rançon et le vicomte de Chàteaudun, se séparèrent de lui et déclarèrent qu'ils suivraient le roi de France jusqu'en Terre-Sainte (1).
Au mois de mars les deuxrois conclurent un traité réglant leur situation respective en Aquitaine. Richard céda entre autres à Philippe ses prétentions sur l'Auvergne et, en retour, le roi de France lui abandonna la ville de Cahors et tout le Querci, à l'exception des abbayes de Figeac et de Souillac. En outre, Richard s'engagea à ne plus faire de conquêtes sur le comte de Saint-Gilles tant que celui-ci voudrait s'en rapporter à la cour du roi pour le règlement des difficultés qui pourraient s'élever entre eux (2).
Une autre fois Philippe reprocha à Richard de toujours reculer le moment oîi il épouserait sa sœur. Le roi d'Angleterre lui fit répondre que, s'il n'accomplissait pas son engagement, ce n'était pas par un motif de dédain à l'égard d'Aélis, mais parce que, conformément aux lois de la morale, il ne pouvait épouser une femme que son père avait connue et dont elle avait même eu un enfant. Philippe fit alors procédera une enquête parmi ses compagnons d'armes. Ceux-ci, aussi bien que ceux de Richard appelés comme témoins, reconnurent que les faits allégués étaient exacts, en conséquence ce dernier fut publiquement affranchi de toutes les promesses qu'il avait pu faire antérieurement au sujet de ce mariage^ seulement il dut s'engager à remettre au roi de France 10,000 marcs pour subvenir aux besoins d'Aélis; la princesse, aussitôt le retour du roi d'Angleterre dans ses états, serait remise à Philippe, à qui seraient restitués en même temps les domaines qui composaient la dot de sa sœur, et particulièrement Gisors. Le roi de France déclara, en outre, que, Richard étant désormais dégagé de tout engagement au sujet d'Aélis, il lui reconnaissait le droit de se marier comme bon lui semblerait (3).
Tout ceci n'était guères que jeux pour passer le temps, car personne n'ignorait les rapports d'Aélis et d'Henri, mais il était
(i) Rec, des hist. de France, XVII, p. 82, Rigord. ^
(2) D. Vaissote, Hisl, de Languedoc, nH* éd., VI, p. i34; Rymer, Fœdera, I, p. 69.
(3) Hec. des hisl. de France, XVII, p 5i5, B. de Peterborough.
bon quo celle aiïaire, qui depuis tant d'années étail une cause d'aigreurs enlre les rois de France et d'Angleterre, reçût une solution définitive. Richard ne se montra, du reste, si coulant que parce qu'il y avait en ce moment pour lui un projet d'union en vue (1).
Après le départ de son fils. Aliénor n*avaitpas perdu son temps. Elle le connaissait bien, et savait que, malgré les sentiments religieux dont il avait donné de nombreux témoignages durant les derniers temps de son séjour en Aquitaine, il ne manquerait pas de se laisser aller en Orient, dont elle se rappelait les séductions, à ses habitudes licencieuses. Elle ne voulait pas qu'il donnât ce spectacle aux chrétiens qu'il allait secourir et que l'expédition, lenlée pour délivrer le tombeau du Christ, tournât en partie de plaisir; elle songea donc à le marier et, ayant cherché autour d'elle, eUo jela les yeux sur Bérengère,fille*deî:?anche, roi de Navarre. Celui-ci, flaltédc ce choix, y donna son consunlement; alors, sans tarder, Aliénor futchercher la jeune princesse, afin de rejoindre Richard avant qu'il se fût embarqué à nouveau.
Les rigueurs de l'hiver n'arrêtèrent pas la vieille reine qui avait près de soixante-dix ans; elle traversa la France et l'Ilalie et, en compagnie du comte de Flandre, arriva à Naples, où elle comptait s'embarquer. Richard avait envoyé des navires audevant de sa mère, mais l'affluence des guerriers qui se préparaient à partir pour rejoindre l'un ou l'aulre roi élail telle qu'elle dut reprendre sa course par terre et se rendre àBrindisi, où elle prit la mer avec sa future bru; en6n elle aborda à Messine le 30 mars, le jour même où Philippe appareillait avec sa flotte.
La présentation de Bérengère à celui qui allait être son époux ne fut pas longue ; quatre jours après son arrivée, Aliénor se rembarqua, après avoir décidé sa fille Jeanne, la reine de Sicile, à accompagner la jeune princesse en Orient et à lui servir de chaperon jusqu'au jour de son mariage (2).
(i) Il est possible que ce soit pendant son séjour à Messine que Richard ait, en présence de l'archevêque d'Auch et de Tévèque de Bayonne, Fun des commandants de sa flotte, confirmé Bertrand, évéque d'Agen qui l'accompagnait aussi à la Croisade, dans la possession du comté d'Agen {Gallia Christ,^ \l, col. 912).
(2) Hist. Anglic, script.^ X, II, p. i432, G. de Cantorbéry; Rec, des hist. de France, XVII, pp. 5o3, 507, 609, 5i6et Siy, B. de Peterboroogh, et XVIII, p. 5Go, R. de Hoveden.
ALÎÉNOR 27.^
Le 12 avril, Richard quittait à son tour Messine avec une flotte de cent cinquante grands navires et de cinquante-trois galères, mais, au lieu de cingler directement vers Saint-Jean-d'Acre, qu'assiégeaient les chrétiens et où il était impatiemment attendu, il s'arrêta plusieurs fois en route, et particulièrement à Rhodes, où une tempête avait poussé son vaisseau. Celui qui portait sa sœur et sa future femme avait jeté l'ancre devant Limisso, port de l'île de Chypre. Deux de ses navires, désemparés par la tempête, furent pillés ; il demanda raison au roi de Chypre, Isaac Comnène^ qui lui refusa toute satisfaction. Cédant à l'impétuosité de son caractère et ayant une véritable armée sous la main, Richard dascendit dans l'Ile, battit Isaac à deux reprises, s'empara de sa fïlle,et,1e 31 mai, le roi vint lui-même se rendre à son vainqueur. Dans l'intervalle, le 12 mai, à Limisso, Richard avait fait célébrer son mariage par Nicolas, son chapelain, et couronner sa femme en qualité de reine d'Angleterre par Jean, évêque d'Evreux (1).
Cette cérémonie avait été précédée par un acte civil, la constitution du douaire de Rérengère. Comme Aliénor était en possession des domaines composant le douaire attribué habituellement aux reines d'Angleterre, il avait fallu chercher en dehors d'eux les éléments de celui de la nouvelle reine. Avant de quitter son fils, Aliénor avait sans doute réglé cette question avec lui, et elle l'avait autorisé à disposer à cet eiïet d'une partie de son duché d'Aquitaine, c'est-à-dire de la Gascogne, qui tendait de plus en plus à avoir une vie distincte. Le roi abandonna donc à sa femme tout ce qu'il pouvait posséder en Gascogne, au delà de la Garonne, tant en cités, villes, châteaux qu'autres domaines, ainsi que le revenu de certaines villes sises en Angleterre, en Normandie, en Touraine, dans le Maine et enfin en Poitou ; dans ce dernier pays, les localités désignées étaient la ville de M ervent avec son château, Jaunay, et Oléron, ainsi que les forêts ou parties du domaine royal réservé qui en pouvaient dépendre. 11 était dit en outre que lorsqu'Aliénor viendrait à décéder le douaire de Rérengère retournerait au roi et que celle-ci entrerait en possession
(i) Rec, des hisL de France, XVII, p. 5i8, B. de Peterborough.
du douaire des reines d'Angleterre, tel qu'Henri Tavait assigné à sa femme, et donl jouissait la reine-mère (1).
Harcelé par les messagers du roi de France et par les sollicitations pressantes du roi de Jérusalem, qui ?int le relancer à Limisso, Richard se décida enfin à partir le 5 juin et, cinq jours après, il débarquait à Saint-Jean-d'Acre, assiégé depuis deux ans. Le 12 juillet Ja ville ouvrit ses portes; le butin fut immense, mais le partage difficile. Philippe-Auguste était très éprouvé par le climat de TAsic Mineure et par les difficultés incessantes qui se produisaient parmi les chrétiens à raison de Finimitié de Guy de Lusignan et de Conrad de Montferrat,prince de Tyr,qui se disputaient la couronne de Jérusalem. Conrad prétendait que Sibylle, la femme de Guy, étant morte, et que ce dernier n'ayant eu la couronne que parce qu'elle appartenait légalement à Sibylle, sœur et mère des deux derniers rois de Jérusalem, elle devait revenir à la sœur de celle dernière, Mélissende, que lui-même avait épousée. Philippe avait admis les prétentions de Conrad; Richard, naturellement, reconnut les droits de Lusignan.
La situation du roi de France était véritablement très délicate. D'une part, il était constamment humilié par son vassal et allié qui jetait à pleines mains l'or de Sicile et de Chypre et, d'autre part, il hésilait à se brouiller avec lui, bien que Richard, par ses emportements et son désir d'être au premier rang, lui en donnât à chaque instant l'occasion. Il ne désirait qu'une chose, repartir, bien qu'il ne fût en Syrie que depuis trois mois, n'y étant arrivé que le 13 avril 1191, veille de Pâques. Il s'en ouvrit à Richard, qui, heureux de se trouver seul à la tête des Croisés, le délia de l'engagement commun qu'ils avaient pris de ne pas quitter la Terre-Sainte sans le consentement l'un de l'autre. Libre désormais, Philippe rembarqua le 29 juillet, laissant au roi d'Angleterre 10,000 hommes sous le commandement d'Hugues de Bourgogne, après avoir décidé avec lui, le 28 juillet, que
(i) Martène, Amplissima colleciio, I, col. ggS. Le texte publié par D. Martène désigne la troisième localité du Poitou attribuée à Béren|içère sous le nom de « Cleronum » que jusqu'ici on a vainement tenlé d'identifier ; après quelques tâtonnements, nous nous sommes arrêté à reconnaître dans ce mol celui d'Oléron, « Oleronum », dont la lettre initiale, O, devait être incomplètement bouclée dans la charte originale.
AUENOR 275
Guy resterait roi de Jérusalem sa vie durant et que Conrad lui succéderait.
Après le départ du roi de France, des querelles intestines ne cessèrent de travailler les croisés. Conrad de Montferrat fut assassiné dans la ville de Tyr, le 27 avril, mais par cette mort la question du trône de Jérusalem ne fut pas vidée. Henri de Champagne, neveu de Richard, épousa la veuve de Conradet son oncle le fit reconnaître roi de Jérusalem. Comme, dès lors, Richard abandonnait la cause de Guy de Lusignan, il lui céda en compensation une possession plus sûre que son royaume; à savoir rHe de Chypre, qu'il avait primitivement vendue aux Templiers pour la somme de 25,000 marcs d'argent, et qu'il leur retira.
11 signa enfin avec Saladin, le 1®' septembre 1192, une trêve de trois ans trois mois trois semaines et trois jours, et après avoir payé toutes ses dettes il quitta à son tour la Palestine, le 9 octobre 1193, après avoir passé un an et demi en luttes à peu près stériles par suite de l'indécision de son caractère ; celte campagne fut fertile en beaux faits d'armes, mais sans conséquences pratiques. Le roi d'Angleterre donnait en toutes circonstances l'exemple d'une bravoure extrême, mais il n'avait pas l'initiative que doit posséder un commandant en chef; il perdait son temps, et grâce à ce défaut de caractère et à son orgueil, qui lui firent commettre de nombreuses fautes, il ne put jamais jouir des avantages que ses brillants exploits auraient pu lui procurer : son père Henri, dans des circonstances semblables, serait arrivé à d'autres résultats (1).
Bien que Richard fût depuis longtemps éloigné de son royaume, ce n'était pas absolument le désir de le revoir qui le faisait quitter ce champ de batailles journalières, mais bien plutôt l'épuisement de ses ressources, malgré qu'elles eussent été accrues par le trésor du roi de Chypre et les dépouilles de Saint-Jean-d'Acre ; il se croyait assuré de la fidélité des person-
(i) Nous n*entron8 dans aucuns détails sur le séjour de Richard en Orient ; ils sont bien connus et totalement hors de notre sujet. Nous n'indiquerons même pas les auteurs qu'il y a lieu de consulter pour cette période de sa vie; leurs noms se rencontrent dans toutes les bibliographies, et particulièrement dans Molinier, les Sources de Vhistoire de France, III, no» 233 1-2347. ^Q pe^t voir aussi spécialement VEsloire de la guerre sainte, éditée par Gaston Paris.
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ncs à qui il avait confié le gouvornement de ses états et il ne se trompait qu*à demi .
Un de ses favoris, le normand Guillaume de Longchamp, qu*il avait fait chancelier du royaume et évoque d'Ely, administrait r Angleterre en qualité de grand justicier. Dans ce poste, il se montra extrêmement arrogant et peut-être blessa-t-il Aliénor.La reine chercha à lui opposer un adversaire sérieux. Elle le trouva dans GeoiTroy, le fils naturel de son mari et de Rosamonde, qu'Henri Plantagenet avait fait chancelier du royaume, mais qui, à Tavènement de Richard, avait été forcé de se démettre de cette charge. Toutefois, s'élant réconcilié avec son frère, celui-ci Tavait pourvu de l'archevêché d'York, puis, changeant encore d'avis, il lui avait, en partant, interdit de résider en Angleterre et avait défendu à tous les archevêques de ses états de le consacrer, Aliénor avait trouvé le moyen d'éluder ces ordres. En quittant Messine, elle s'était rendue directement à Rome et avait obtenu du pape Céleslin III la levée de celte interdiction; rentrée en France, elle fit sacrer Geoffroy par l'archevêque de Tours, le 18 août 1191 (1).
Le nouveau prélat, se considérant comme délivré de tous ses engagements par la parole du pape, se rendit en Angleterre, s'allia avec Jean Sans -Terre qui y résidait, et, muni de lettres, vraies ou fausses, que Richard aurait écrites pendant son séjour à Messine, les deux associés contraignirent l'évoque d'Ely, dans le courant d'octobre suivant, à se démettre de ses dignités; Jean nomma grand justicier du royaume, à sa place, l'archevêque de Rouen, que Richard avait du reste désigné lui-même pour celle haute fonction par lellre du 23 février 1191, pour le cas où Guillaume de Lonchamp viendrait, pour une cause ou une autre, à l'abandonner.
Aliénor semble s'être tenue à l'écart de toutes ces intrigues qu'elle avait pourtant amenées, ou du moins elle n'y prit pas une part active. Elle célébra la Noël de 1191 en Normandie, à Bonneville sur la Touque, tandis que Jean, qui, on le voit, était
(i) Rec. des hist, de France, XVII, p. 5i6, B. de Pelerbopough, p. 635, R. de Dicet, et p. 689, R. de Hoveden,
beaucoup mêlé aux affaires d'Angleterre, se tenait ce jour-là à Hoveden (1).
Aliénor résidait en Normandie afin de surveiller les agissements de Philippe, qui, de retour d'Orient, voulait mettre à profit Tabsence de Richard. Tout d'abord il commença par demander qu'on lui remit sa sœur ; celle-ci était restée sous la garde du sénéchal de Normandie dans la tour de Rouen. De ce côté, il éprouva un refus, aussi bien que dans sa demande de restitution de Gisors. Le 20 janvier 1192, il se rendit aux abords de la ville; le sénéchal et les barons normands, ^pressés par lui, ne voulurent pas la lui abandonner et le roi n'osa passer outre à cause des privilèges de croisé dont jouissait Richard (2).
Philippe, du reste, avait tenté d'autres moyens pour arriver h ses fins, et avait essayé de faire constater qu'il était en droit de posséder Gisors. Des légats a latere^ qui avaient pour mission publique de mettre d'accord l'archevêque de Rouen et l'évêque d^Ëly, poussés par lui, se présentèrent un jour pour pénétrer dans la ville; le sénéchal de Normandie leur en ayant refusé l'entrée, sous le prétexte plausible qu'aucun légat ne pouvait s'introduire dans les états du roi d'Angleterre sans son autorisation formelle, ils l'excommunièrent. Aliénor et l'archevêque de Rouen, son conseil, protestèrent contre cet acte et en appelèrent au pape, qui
désavoua ses légats (3).
Déçu de ce côté, Philippe-Auguste se tourna vers Jean Sans- Terre dont il n'ignorait pas le caractère ambitieux. Pour le faire entrer dansses vues, il lui promit sa sœur Aélis et les possessions continentales de Richard. Jean, sans scrupule, accepta ces avances avec une telle faveur qu' Aliénor et les grands justiciers s'en émurent. La reine se hâta de retourner en Angleterre et trouva Jean qui faisait ses préparatifs de départ pour passer en France.
(i) Rbc. des hist. de Francey XVII, p. 542, B. de Peterborouph, et p. 547. R. de Hoveden .
(2) Rec. des hist. de France^ XVII, p. 54», B. de Peterborougb, et p. 549, R. de Hoveden.
(3) Rec. des hist. de France^ XVII, p. 546, B. de Peterborough, et p. 55 1, R. de Hoveden. Bien que les événements qui viennent d^étre rapportés semblent étranjB^rs à rhistoire du Poitou, il nous a paru bon de les relever afin de permettre d'apprécier le rôle considérable qu' Aliénor joua dans les affaires d'Angleterre pendant l'absence de son fils.
U fut averti que, s'il quittait le royaume, les comtés et les châteaux dont son frère Tavait si généreusement gratifié seraient immédiatement saisis; devant cette menace, qui aurait eu pour conséquence de le priver de tous ses revenus, Jean n'osa passer outre, mais ces menées inquiétèrent la reine à juste titre. On était depuis longtemps sans nouvelles du roi; elle sentit le besoin de rassembler autour du trône les forces vives de la nation anglaise. Pendant le carême de 1 192, tous les grands du royaume furent convoqués à Londres, la plupart s*y rendirent et, dans cette assemblée, elle leur fit prêter solennellement un nouveau serment de fidélité à Richard et à son héritier, celui-ci non désigné. Elle-même donna l'exemple, suivie par les archevêques d'York et de Rouen (<)•
Toutefois, bien qu'elle fût en possession du titre de régente du royaume, constaté par les rapports qu'elle eut avec des particuliers ou des établissements publics (c'est ainsi que le prieur de Canlorbéry s'adressa à elle pour la nomination d'un nouvel archevêque et le règlement d'autres affaires intéressant cette église), son autorité était tempérée par celle des justiciers (2).
On a vu que l'année précédente Guillaume de Longchamp avait été dépouillé des hautes dignités quMl avait dues à la confiance de Richard; ne pouvant se résoudre à celte situation, il essaya, à la même époque, certaines tentatives pour reprendre le pouvoir. Il fit [d'importants cadeaux à Aliénor, des promesses pécuniaires à Jean ; ceux-ci s'entremirent en sa faveur, mais il avait tellement exaspéré les Anglais par ses exactions qu'ils ne purent rien obtenir ; l'archevêque de Rouen, chef de la faction contraire, décida Aliénor à s'abstenir; quant à Jean, il reçut 2,000 marcs d'argent sur le trésor royal et abandonna l'évêque d'Ely. Celui-ci, qui avait déjà débarqué à Douvres, reçut en conséquence l'ordre de repartir immédiatement sous peine de mort; le jour de Pâques, 5 avril 1192, il rentra en France et fut rejoindre Philippe-Auguste (3).
(1) Rec. des hist. de France, XVII, p. 55o, R. de Hovedcn.
(2) Rec, des hist, de France^ XVII, p. 543, B. de Pelerborough.
(3) Chronicles and Memorials of the reign of Richard /, vol. II, Epislolae Cantuarienses, pp. 43? et ss.
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Dans TÂquitaine, deux sénéchaux, Pierre Bertin en Poitou et Hélie de la Celle en Gascogne, veillaient à la sûreté du pays. Bertin, outre sa charge de sénéchal, administrait le comté de la Marche qui faisait partie du domaine particulier du roi d'Angle* terre depuis le jour où Audebert en avait consenti la vente à Henri Plantagenet. Il était secondé dans sa mission par un neveu de Richard, Othon de Brunswick, fils de Mathilde, que ses parents avaient sans doute laissé en France lorsque Tempereur Henri VI leur rouvrit les portes de TAUemagne. Le roi lui avait constitué avant son départ une sorte d'apanage avec les châtellenies de Civray et de Tlle-Jourdain en Poitou et celle du Dorât dans la Marche. Guillaume Tempier, évêque de Poitiers, semblant conâidérer cette donation comme une aliénation formelle, réclama 1 hommage de Civray qui relevait féodalement de son évêché; Olhon s'exécuta volontiers et rendit son devoir à l'évoque de Poitiers^non seulement pour ce fief^ mais aussi pour tous ceux que les comtes de la Marche avaient coutume de tenir des évoques de Poitiers et particulièrement pour le Dorai (1).
Pierre Bertin étant tombé malade, les barons aquitains, qui avaient montré fort peu d'entrain pour la Croisade, tentèrent un soulèvement. Le comte de Périgord, le vicomte de Brosse prirent la tète du mouvement qui se propagea rapidement; le vieux sénéchal chercha d'abord à rétablir la paix en traitant avec les révoltés, mais ceux-ci ne voulurent rien entendre ; enfin, étant entré en convalescence, il recourut aux armes et marcha hardiment conlre eux. Il s'attaqua d'abord au comte de Périgord et s'empara de plusieurs de ses places ; dans les unes il mit des garnisons et les autres furent rasées. Puis il se jeta sur la Marche, où il triompha de même façon ; il fit encore plus, et déclara que, par suite de la félonie du vicomte de Brosse, son domaine serait à jamais incorporé à celui du roi d'Angleterre. Enfin, comme le comte de Saint-Gilles avait commis l'imprudence de promettre son appui aux révoltés, le sénéchal pénétra dans le Toulousain. Il
(1) D. FoDteneau,XVI,p.449; Mém. de VAcad, des Inscriptions et Belles-Lettres XXXV, p. 743. Cet acte, daté de 1190, alors que les rois Philippe et Richard étaient en route pour la Terre Sainte, appartient aux derniers mois de Tannée 11 90 ou au CQiniuencement de 1191.
aSo LES COMTES DE POITOU
venait de recevoir Tassistance de huit cents chevaliers que lui avait amenés le jeune Sanche, fils du roi de Navarre, et beau-frère de Richard ; se trouvant par suite à la tète d'une armée considérable, Berlin put arriver jusqu'aux portes de Toulouse, son armée même campa une nuit sous les murailles de la ville ; de nombreux châteaux, capturés tant à Taller qu'au retour de l'expédition, subirent le sort de ceux duPérigord. Enfin Aymar, le comte d'Angouléme, qui avait aussi pris les armes, subit un sort encore plus fâcheux; il fut battu en rase campagne par les Poitevins-Navarrais, et fait prisonnier avec un grand nombre de ses hommes, tant de pied que de cheval. Aymar se réclama du roi de France, mais ce fut en vain, et il resta en captivité jusqu'au traité de Mantes, c'est-à-dire jusqu'au 8 juillet 1193 (i).
Pendant que ces faits se passaient éclata la nouvelle foudroyante de la captivité de Richard. Depuis quelque temps, on s'inquiétait beaucoup de lui; les Croisés, revenant de Terre-Sainte, disaient qu'ils avaient rencontré le navire du roi d'Angleterre dans le port de Brindisi, mais de lui nul n'avait entendu parler. Que lui était* il donc arrivé ?
Après avoir, le 29 septembre 1192, embarqué sa femme, sa sœur et la fille d'Isaac Comnène sur sa flotte, qui aborda heureusement en Sicile, le roi d'Angleterre partit avec un seul navire, le 9 octobre, et arriva à Corfou le 4 novembre. De ce lieu il lui était facile de gagner la côte d'Italie et les territoires soumis à Tancrède ou au pape. Mais à ce moment une idée d'aventures germa sûrement dans son esprit, car, au lieu de gagner l'Italie ou la Sicile, il remonta la côle, aborda à Raguse et à Zara, où, bien qu'il eût dissimulé sa personnalité, il fut reconnu et courut le péril d'être livré à l'empereur d'Allemagne, qui lui en voulait énormément, tant à cause de la mort de Conrad de Monferrat, dont on avait voulu rendre Richard solidaire, que parce qu'il soutenait Tancrède de Sicile, qui, l'année précédente, avait contraint l'empereur de lever le siège de Naples. Jeté par la tempête sur les côtes de l'istrie, entre Aquilée et Venise, il se sépara delà plupart de ses compagnons, ne gardant avec lui que Baudouin, l'avoué
(i) Rec. des hist, de France, XVII, p. 55 1, H. de Hoveden; Marchegay, Chron, des églises d^AnjoUy p. 48, Sainl-Aubin.
ALIENOR 28 î
de Béthune, et une vingtaine de serviteurs, puis, se déguisant en marchand, il tenta de traverser l'Allemagne à cheval (1).
Mais il était signalé partout, elsesmanières juraient tellement avec son travestissement qu'il ne pouvait manquer d*êlre arrêté enroule. Après avoir échappé à diverses embûches, particulièrement à Salzbourg, où ses compagnons se firent prendre successivement, il fut reconnu dans les faubourgs de Vienne par un serviteur du duc Léopold d'Autriche qui en avertit son maître.
Celui-ci vint lui-même se saisir du roi d'Angleterre pendant qu'il dormait, le 21 décembre. Richard n'essaya pas de résister et rendit son épée au duc, qui le fit garder très étroitement dans sa maison ; il fut traité en roi, bien que la grossièreté naturelle aux gens du pays lui rendit sa captivité moins supportable. Le duc d'Autriche était proche parent de Conrad de Montferrat, el, en outre, avait à se venger d'une injure sanglanteque lui avait fait subir le roi d'Angleterre, lequel, le jour de la reddition de Saint- Jean-d'Acre, avait fait abattre et fouler aux pieds l'étendard que Léopold avait arboré sur un des palais de la ville. Cette capture satisfaisait donc ses rancunes, mais le roi d'Angleterre était un trop grand seigneur pour que le duc d'Autriche, dont le titre était de fraîche date, prît sur lui de le maintenir en prison; il s'empressa d'en informer son suzerain, l'empereur d'Allemagne. Celui-ci ayant déclaré qu'un roi ne pouvait être captif d'un simple comte, car tel était le rang légal du duc d'Autriche, se fit livrer Richard, ou plutôt l'acheta moyennant la promesse d'une bonne rançon, puis il jugea bon d'aviser de ces faits le roi de France, à qui, le 28 décembre, il tivoya une relation détaillée des événements qui avaient fait tomi^r entre ses mains leur ennemi commun (2).
(1) Rec, des hist. de France, XVII, p. 549> R. de Hoveden.
(2) Marchegay, Chron. des églises cTAnjoUy p. 4B, Saint-Aubin ; Rec» des hist, de France, XVW, p. 87, Rigord, p. 71, (iuillaume le Breton, p. 549, R. de Hoveden, p. 644» R« de Dicet, et p. 676, G. de Canlorbérj. Sept jours donc au plus se passèrent entre la capture de Richard et Tenvoi de la lettre de l'empereur d'Allemagne qui en faisait part au roi de France. Ces faits certains, établis par les chroniqueurs contemporains et surtout par la lettre de l'empereur Henri (Rymer, Fœdera, I, p. 71), auraient dû réduire depuis longtemps à néant les légendes que la dramatique captivité du roi d'Angleterre ne pouvait manquer de faire naître. L'une d'elles, habilement composée, n'a cessé, depuis plusieurs siècles, d'avoir un succès qui la fait toujours reproduire. Un ménestrel du temps de saint Louis, qui arrangeait Thistoire de France
s8a LES COMTES DE POITOU
Philippe tressaillit d*aise et se prépara à tirer parti de ces événements, mais il rencontra devant lui Aliénor qui se montra à la hauteur des circonstances. En efTet, la situation était grave. On savait que Richard était prisonnier, car le secret n'avait pas tardé à transpirer, mais dans quel lieu élait-ii retenu? AOn de se mettre en rapport avec lui, la reine et les justiciers dépéchèrent en Allemagne deux abbés anglais pour se mettre à la recherche du roi. Quant à Jean Sans-Terre, il ne vit dans le malheur de son frère qu'une occasion inespérée de prendre sa place. 11 passa aussitôt en Normandie et se rendit auprès de Philippe-Auguste ; le roi de France lui confirma la captivité de Richard et lui témoigna le peu d'espoir où il était de le voir sortir de prison; il promit en conséquence & Jean, s'il consentait à épouser sa sœur Aélis et à lui faire certains abandons de territoire, de lui reconnaître la possession des domaines du roi d'Angleterre sur le continent. Jean accepta tout, prêta serment de fidélité au roi de France pour les possessions anglaises de son royaume et même, disait-on, pour l'Angleterre, puis il repartit pour ce dernier pays afin d'y fomenter un soulèvement en sa faveur; de son côté, Philippe-Auguste pénétra en Normandie le 12 avril 1193, se fît livrer Gisors, cet objectif constant des visées des rois de France, et s'empara de tout le Vexin normand.
Aliénor ne se contenta pas de maintenir les prélats et les barons anglais dans leurs sentiments de fidélité à l'égard de son fils, elle chercha par tous les moyens à obtenir sa délivrance. A sa sollicitation, Pierre de Blois, le savant archidiacre de Bath, qui avait eu avec l'archevêque de Mayence d'anciennes relations d'école, écrivit à ce prélat afin qu'il s'entremit pour obtenir la liberté du roi; il s'exprimait avec indignation sur la déloyauté et la cupidité du duc d'Autriche, et il faisait un appel aux princes chré-
de façoD à frapper vivement Timagination de ses auditeurs, a raconté dVne façon passionnante la recherche à laquelle un membre de sa corporation, le ménestrel Blondiaus (le Blonde! moderne) se serait livré pour découvrir le lieu dans lequel son maître, le roi Richard, était tenu en captivité. Après un an et demi de courses vagabondes, il serait arrivé dans un château où Richard, détenu depuis quatre ans ! l'aurait reconnu à travers une archére, et lui aurait chanté les premiers vers d'une chanson qu'ils auraient composée ensemble, à la suite de quoi Blondiaus, n*ea demandant pas plus long, serait reparti pour annoncer sa découverte aux barons anglais (Voy. Récits (Ton ménestrel de Reims, pp. 4i-45).
ALIËNOR 263
tiens, afin qu'ils prissent en main la défense du droit des gens violé en la personne du roi d'Angleterre.
Elle s'adressa elle-même au pape Célestin III, à qui elle rappelait qu'au temps oîi il n'était que le cardinal Hyacinthe son mari, le roi Henri, lui avait toujours porté une grande amitié, que Richard avait constamment fait preuve de pareils sentiments h son égard,et qu'elle-même avait toujours favorisé les légats envoyés parle pape dans ses états et les avait secondés dans leurs entreprises ; elle lui rappelait qu'ils s'étaient trouvés ensemble à Châleauroux, où elle avait reçu de lui beaucoup de protestations d'amitié et de dévouement. Puis, et en cela on reconnaît bien ses façons d'agir impérieuses, laissant de côté la question de sentiment, elle en arrivait à des menaces, disant que si le pape laissait commettre cette iniquité et que Richard dût rester détenu en prison toute sa vie, il pourrait en arriver que l'unité catholique fût dissoute. Elle faisait très probablement, en parlant ainsi, allusion à l'hérésie qui prenait, dans le Midi, une grande extension et qu'il ne tenait qu'à elle de laisser se propager dans l'Aquitaine.
Ce n'est qu'après avoir reçu trois lettres d' Aliénor "que le pape se décida à agir,tandis que Richard, tout seul, avait en Allemagne bien avancé ses afTaires. Les abbés anglais le rencontrèrent en Bavière, le 21 mars, jour des Rameaux, alors qu'on le menait auprès de l'Empereur. Loin de trouver leur roi déprimé par sa captivité, ils le virent plein d'entrain et ne doutant nullement qu'il allait être promptement délivré; il s'informa soigneusement auprès d'eux des affaires du royaume et se montra particulièrement touché de la conduite déloyale de Jean-Sans-Terre. Le 23 mars, il fut reçu par Henri VI, à Hagueneau, et, pendant les jours qui suivirent, les deux princes posèrent ensemble les bases d'un accord, Richard chercha bien à se prévaloir auprès de son geôlier de sa qualité de croisé, mais cette considération avait peu de prise sur l'empereur d'Allemagne qui voulait de l'argent. Son interlocuteur le comprit ; il ne s'agissait plus que de discuter le taux de la rançon sur lequel tout d'abord on ne s'entendit pas. Pendant la diète qui se tenait en ce moment, Richard eut du reste l'habileté de se disculper des accusations qui avaient été portées contre lui, tant au sujet du meurtre de Conrad de Montferrat,
i84 LES COMTES DE POITOU
que des autres difTicuItés qu'il avait eues avec les Allemands. En attendant, il écrivit, le 19 avril, à sa mère et à ses justiciers qu'ayant été amené à Hagueneau du château de a Trivellis », où il était détenu, il avait été amicalement reçu par l'empereur et par rimpératrice, et qu'il était assuré qu'en payant une rançon il serait immédiatement mis en liberté; il invitait les églises à fournir la plus forte part des sommes nécessaires, promettant de les indemniser par la suite, et demandait que l'on fit choix au plus tôt des barons qui devraient servir d'otages auprès de l'empereur en garantie de l'exécution complète du traité; il ordonnait que l'argent recueilli fût remis à sa mère ou à toute autre personne désignée par elle, et enfin il recommandait à Aliénor de bien noter ce que chaque baron ferait pour lui afin qu'il sût quelle reconnaissance il devrait avoir pour chacun d'eux.
En même temps, l'empereur d'Allemagne envoyait en Angleterre une bulle d'or pour confirmer les dires de Richard^ mais celui-ci, assez étranger aux questions d'argent, étant habitué à ne tenir compte que de ce qui se trouvait dans ses coiïres sans s'inquiéter beaucoup de la façon dont il y était arrivé, ne se doutait pas des difficultés qu'il y aurait à surmonter pour recueillir la grosse somme que pourraient exiger les Allemands.
En effet, les négociations entre eux et Richard se poursuivaient sans beaucoup avancer, aussi les ennemis du roi, et particulièrement Jean Sans-Terre, mirent-ils ce temps à profit pour tenter une prise d'armes, qui, du reste, ne réussit pas. Sachant que Philippe-Auguste agissait de tout son pouvoir auprès de l'empereur d'Allemagne pour empêcher l'élargissement de son frère, Jean ne cessait d'affirmer que le roi ne reparaîtrait jamais en Angleterre. Il réussit même à inspirer des doutes aux justiciers qui, ayant dompté sa révolte et pouvant l'accabler, se contentèrent de conclure avec lui une trêve qui devait durer jusqu'àla Toussaint; Aliénor reçut en garde trois des châteaux de Jean, qui ne devaient être remis à ce dernier que dans le cas oti Richard ne reviendrait pas.
Mais la reine ne désespérait pas. Elle avait envoyé en Allemagne des députés afin d'être fixée d'une façon certaine sur le taux de la rançon du roi et, par suite, sur les sacrifices qu'elle devrait
demandera ses sujets. Au nombre des instructions qu'elle envoyait à son fils, se trouvait la recommandation de s'incliner devant l'empereur et de flatter son orgueil. Richard, se rangeant à celle idée, offrit à Henri de placer son royaume d'Angleterre sous sa vassalité. L'empereur et ses conseillers ne s'attendaient pas à cette proposition et ils y furent très sensibles. En conséquence, à la diète de Worms, devant les seigneurs allemands et anglais, Richard reconnut l'empereur pour son seigneur et, en signe de vassalité, lui remit son bonnet de cuir. L'empereur le lui rendit aussitôt en proclamant que désormais les rois d'Angleterre tiendraient leur royaume de la couronne impériale, à la charge d'un tribut annuel de 5,000 livres sterlings, et il en fit l'investiture à Richard par le don de la double croix d'or. Puis le 29 juin, les deux princes signèrent un traité portant que le roi paierait pour sa rançon 100,000 marcs d'argent, qu'il livrerait cinquante galères toutes parées et qu'il entretiendrait au service de l'Empereur vingt chevaliers pendant un an, qu'il viendrait à son aide jusqu'à concurrence de 50,000 marcs pour la conquête de la Fouille, qu'il donnerait en mariage sa nièce, sœur d'Arthur de Bretagne, au fils du duc d'Autriche, et qu'enfin il ferait remettre à ce dernier l'empereur de Chypre et sa fille. Sur la rançon ci-dessus spécifiée la part du duc d'Autriche devait être de 20,000 marcs. Aussitôt que Philippe eut été avisé de la conclusion de cet accord, il écrivit à Jean que le diable était lâché ; celui-ci prit peur et vint se réfugier en France. D'autre part, lui-même accueillit avec faveur l'évêque d'Ely, chancelier d'Angleterre, et autres envoyés qui l'accompagnaient^ parmi lesquels on peut signaler Guillaume des Roches et Jean de Préaux, qui lui proposèrent au nom de Richard des conditions de paix; un traité, qui réglait la situation de Jean Sans-Terre et de certains grands seigneurs révoltés, fut signé à Mantes le 8 juillet ; le comte d'Angoulême, le vicomte de Limoges et leurs hommes recouvraient leur liberté et devaient être remis en possession de leurs domaines tels qu'ils en jouissaient avant la guerre ; les places de Loches et de Châtillon-sur- Indre étaient remises à Philippe en garantie de l'exécution de la convention (1).
(i) Rec. des hist, de France^ XVII, pp« 55 1 à 56o ,R. de Hoveden.
aM LES COMTES DE POITOU
Ce traité n'était au fond qu'un répit, tant il laissait de questions indécises, néanmoins il rendait à Aliénor les mains libres et elle en profita pour presser en Angleterre la levée de l'argent destiné à la rançon du roi .Les prélats et lesbarons furent taxés au quart de leur revenu, les églises durent se dépouiller de tous les objets qu'elles possédaient en métal précieux, les moines rersèrent leur laine d'une année, les clercs vivant de dlmeslc dixième du produit de celles-ci. Les sommes ainsi recueillies étaient mises sous la garde de deux prélats, de deux barons et du maire de Londres, et enfermées dans des coffres revêtus des sceaux de la reine et de l'archevêque de Rouen (1).
Mais l'Angleterre, quelque pressurée qu'elle fût, était loin de rendre ce que l'on attendait d'elle ; Aliénor dut partir pour le continent. Le pape avait fini par condescendre à ses prières ; il avait écrit à l'empereur d'Allemagne pour qu'il s'entendit avec son prisonnier, au roi de France pour qu'il laissât en paix les états de Richard pendant sa captivité, il menaça de mettre en interdit le royaume d'Angleterre, tant de deçà qu'au delà de la mer, s'il ne délivraitpas son roi; enfin il imposa à tous les couvents, sous peine de foudres ecclésiastiques, l'obligation de contribuer au paiement de la rançon. Comme indice des charges qui furent imposées aux établissementsrcligieux,onvoitrabbaye de Saint-Martial de Limoges verser 100 marcs d'argent, dont une moitié fut fournie par Tabbé et l'autre par les moines (2).
Quelque célérité que l'on apportât dans ces diverses opérations, Richard trouvait le temps long et s'impatientait de la lenteur que menaient les agents de la reine à ramasser sa rançon. Pour se distraire, il composait des chansons; il ne nous en est parvenu qu'une seule, qui respire un sentiment mélancolique auquel elle a dû de se graver plus particulièrement dans la mémoire de ses contemporains. Le poète débute en faisant honte de la pauvreté deleurs dons à ses amis,qui ne se mettent pas en grande peine pour le délivrer, bien qu'il y ait déjà deux hivers qu'il est captif, S'adressant à ses barons et à ses hommes, Anglais, Normands^ Poitevins et Gascons, il leur rappelle qu'il n'a laissé aucun de ses compa-
(i) Rec. des hist, de France, XVII, p. 645, R, de Dicct.
(2) Duplès^Agîer, Chron, de Saint-Martini de Limoges^ p. 192, varia.
gnons en prison lorsqu'il ne fallait que de l'argent pour les racheter ,11 se plaint que le roi de France, oublieux des serments qu'ils ont échangés ensemble, ne vienne pas à son aide, car son royaume souffre de son absence. Il comptait sur ses deux grands amis, Guillaume de Caieu et Geoffroy, comte du Perche, mais ceux-ci lui paraissent s'être tournés contre lui .11 rappelle celte triste pensée qu'un mort ou un prisonnier n*a ni parents, ni amis, et il conspue les bacheliers d'Anjou et de Touraine, qui vivent pour le moment en paix et ne s'occupent pas de lui, car ils n'y voient nuls profits (1). Enfin il adresse son chant à sa sœur Marie, la comtesse de Champagne, l'aimable fille d'Aliénor (2).
Ayant enfin été informé que les 100,000 marcs d'argent, qui devaient constituer le premier paiement de sa rançon, avaient été recueillis, il en avisa l'empereur, qui, le 22 septembre, fixa la délivrance du roi d'Angleterre au lundi, trois semaines après Noël, c'est-à-dire au H janvier 1194. Toujours méfiant, Richard ne voulut confier à personne autre qu'à sa mère le soin d'apporter les 100,000 marcs d'argent; il lui manda de venir, avec l'archevêque de Rouen, le trouver à Spire, où il résidait, et, pendant leur absence, il délégua l'archevêque de Cantorbéry pour gérer les affaires du royaume à leur place, en qualité de grand justicier (3),
(i) Nous n'avons pu percer le voile qui dissimule le nom de ces bacheliers ; l'un d'eux pourrait bien être Robert de Sablé, un des grands amis de Richard, qui avait été Tun des chefs de sa flotte.
(2) Leroux de Lincy, Recueil de chants historiques français ^ I, p. 56, Raynouard a publié (C^oij; des poésies originales des troubadours ^ IV, p. i83, n« xxii) une traduction de cette pièce en langage provençal ; elle ne contient que cinq strophes au lieu de sept ; la dernière même est incomplète et ne reproduit pas les vers qui terminent l'original, grâce auxquels on peut reconnaître qu'elle est parmi ses sœurs, la comtesse à qui Richard faisait son envoi. Cène saurait être, comme on Fa dit, Jeanne, qui fut bien comtesse de Toulouse, mais qui était qualifiée de reine, vu qu'elle était encore veuve du roi de Sicile, non plus que Mahautja femme du duc de Saxe, ou qu'Aliénor, femme du roi de Castille ; il s'agit évidemment d'une des deux filles de Louis Vil et d'AIiénor, toutes les deux comtesses, demi-sœurs de Richard. Or, le roi ayant pria soin de dire lui-même que sa chanson n*était pas faite pour la comtesse de Chartres, mère de Louis, c'est-à-dire pour Aléais, femme de Thibaut de Champagoe, il ne reste plus que Marie, femme d^ Henri, comte de Champagne, la présidente des cours d'amour. Certainement celle-ci est la comtesse innommée de la chanson, avecqui Richard enfant avait dû vivre dans la plus grande intimité à Poitiers, dans la cour de leur mère, et que l'on peut croire avoir été pour beaucoup dans son éducation. H lui avait donné récemment une preuve de son afiPection en prenant parti en. Terre-Sainte pour Henri, le fils delà comtesse, qu'il avait tenté de faire pourvoir du royaume de Jérusalem.
(3) Rec, des hist, de France^ XVH, p. 502, R. de Hoveden.
Malgré la mauvaise saison, la reine partit pour se trouver au rendez-vous avec les otages qui devaient être fournis tant à Tempereur qu'au duc d'Autriche pour l'exécution des engagements pris pour l'avenir. Son escorte était considérable, et elle arriva à Spire avant les fêles de Noël. Parmi les Aquitains qui l'accompagnaient, on relève les noms des évèques de Limoges et de Saintes, d'Aimery, vicomte de Thouars, d'Hugues le Brun de Lusignan, de Berlai de Montreuil, et de Jean, prévôt de Doué.
Tous ces personnages se trouvaient le jour de Noël aux côtés de Richard et comparaissent en qualité de témoins dans l'acte qu'il fit délivrer parson chancelier, Guillaume deLongchamp,aux hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, acte qui allait leur assurer une situation à part dans la société civile. On y discerne un sentiment de profonde reconnaissance de la part du roi pour les membres de l'ordre et pour les services qu'ils lui avaient rendus en Terre-Sainte, et dont il voulait magnifiquement les récompenser. Parcelle charte il déclarait se dessaisir de tous ses droits régaliens sur les religieux de Saint-Jean et sur leurs hommes; leurs biens et leurs personnes devraient jouir désormais d'une liberté et d'une franchise absolues, en matière de redevances, d'impôts ou de charges quelconques, même de celle du service militaire, et de plus il renonçait en leur faveur à tout droit de justice sur eux et sur leurs hommes, les membres de l'ordre ne devant être désormais jugés que par leurs pairs (1).
Mais le terme fixé par l'empereur d'Allemagne pour la délivrance de son captif était arrivé, et il ne s'exécutait pas. Philippe et Jean Sans-Terre lui faisaient offrir sous main des sommes plus élevées que le taux de la rançon de Richard s'il voulait retenir celui-ci en prison pendant quelques mois encore. Ils espéraient pouvoir profiler de ce délai pour faire passer la couronne d'Angleterre sur la tête de Jean, qui aurait naturellement donné à Philippe d'importantes compensations; l'appât du gain rendait
(i) Teulet, Layettes du Trésor des chartes^ I, p. 174. Ces privilèges sont en quelque sorte la charte constitutive de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui les a fait reconnaître à diverses reprises par les rois de France. On trouve ces déclarations successives dans les lettres patentes du roi Henri II, de juillet i549; qui reproduisent in extenso celles de Richard (Voy. Des Clozeauxy Privilèges de Vordre S.-Jean de Hiérasalem^ 2«éd., p. i).
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Fempereur irrésolu , il aurait voulu retarder Texécution de ses promesses, à tout le moins jusqu'au jour où iiaurait été assuré de la sincérité des engagements du roi de France, mais les princes allemands, qui s'étaient portés garants de ses paroles et que Richard avait séduits par son entrain et ses manières avenantes, contraignirent Henri à respecter la convention à laquelle ils avaient pris part. Il s'était rendu à Mayence, oîi Aliénor l'avait suivi ; le 2 février, elle eut avec lui une dernière entrevue, ensuite de quoi le surlendemain, 4 février 1194, elle reçut son fils des mains des archevêques de Cologne et de Mayence, en échange de son argent, et elle laissa à l'empereur, comme cautions pour l'exécution des autres clauses du traité, les prélats qui l'avaient accompagnée (1).
La captivité de Richard avait duré un an, six semaines et trois jours. On pourrait croire qu'il se hâta de quitter les terres de TEmpire et de regagner son royaume ? Il n'en fit rien; il voyagea à petites journées, fut s'embarquer à Anvers et ne mit le pied en Angleterre que le 13 mars.
Quoique prisonnier, il n'avait jamais cessé d'agir en roi, se préoccupant de ses affaires et les réglant quand il en avait la possibilité. Il le montra bien le jour de sa délivrance , car sa première pensée fut pour la Terre-Sainte. Il se rappela les compagnons d'armes qu'il avait laissés en Orient et que la nouvelle de sa captivité avait dû abattre; pour relever leur courage, il voulut leur faire savoir que, vers la fin de Tannée, il irait à leur secours. Il espérait qu'à ce moment il serait délivré des gens cupides qui ambitionnaient ses états et il comptait sur l'aide qu'à cet effet l'empereur et les seigneurs allemands lui avaient promise. Au moment donc de quitter Mayence, il chargea un des plus dévoués serviteurs de sa mère, le poitevin Saldebreuil, de se rendre en Orient et d'aller porter ces paroles d'espoir à son neveu, Henri comte de Champagne, et aux autres princes chrétiens qui luttaient contre les Musulmans. Pour stimuler le zèle de son messager il promit de lui donner à son retour quarante livrées de terre (2).
Le 30 mars, Richard tint son premier conseil à Nottingham,
(i) Rec, des hisi. de France, XVU, p. 563, R. de Hovedeo. (2)Rec. des hisi, de France, XVII, p. 563, R. de Hovedea^el XVIII, p. 4o. G. de Neubrige .
puis, le 19 avril, dimanche de la Quasimodo, il se fil couronner pour la seconde foish Winchester, dans Téglise de Sainl-Swilhien, avec le plus grand apparat. Aliénor reçut en celte circonstance la récompense de sa conduite et particulièrement les témoignages publics de la reconnaissance du peuple anglais pour le rôle bienfaisant qu^elle avait joué pendant la captivité de son fils, en maintenant le pays en paix. A Noltingham elle avait assisté au conseil du roi, mais, à Winchester, elle occupa un rang à part, qui la mettait presque sur un pied d*égalité avec lui : entourée de jeunes filles qui formaient sa cour, elle prit place sur un échafaud, au côté nord de Féglise, vis-à-vis de Richard (1).
Le 23 avril, le roi restitua à son frère naturel Geoffroy, archevêque dTorck, les domaines de Baugé et de Langeais en Anjou, dont il avait été dépouillé, et le réconcilia avec son favori Guillaume de Longchamp, Tévèque d'Ely, qui avait repris'les sceaux. Puis, rassuré par cet accord sur la fidélité de l'Angleterre, il quitta le royaume avec sa mère et passa avec elle en Normandie. Philippe-Auguste, ne tenant aucun compte du traité de Mantes, avait envahi ce pays et assiégeait Verneuil. Il se retira aussitôt qu'il eut connaissance de l'arrivée de Richard. Jean, qui était passé en France dès qu'il avait appris la mise en liberté de son frère, vit qu'il allait être abandonné par le roi de France si c'était l'intérêt de celui-ci ; il prit les devants et implora Aliénor afin qu'elle lui fit obtenir son pardon. Afin de donner un témoignage assuré de la sincérité de son retour et bien marquer son désir de rompre avec Philippe, il fit massacrer les chevaliers français qui tenaient garnison à Evreux, que le roi de France lui avait donné pour résidence. Richard, qui ne refusait rien à sa mère, consentit, quoiqu'avec peine, à pardonner. Il y mil toutefois pour condition que Jean resterait privé des domaines dont il l'avait doté avant son départ et que, lors de son retour, il lui avait naturellement repris (2).
Philippe ne s'en était pas tenu à des opérations militaires. Il était peut-être encore plus négociateur que guerrier, et dans l'espoir qu'un événement quelconque empêcherait la délivrance de
(i) Rec. des hist.de France, XVII, p. 567, R. de Hoveden. (a) Rec, des hist. de France, XVll^ p. 568, R. deHovedeo.
Richard, il avait agi auprès des seigneurs de l'Aquitaine qui avaient à se plaindre du roi anglais ou de son sénéchal elles avait rattachés étroitement à lui. Deux d'entre eux, Bernard, vicomte de Brosse, et Geoffroy de Rançon, qui avaient été dépouillés de leurs possessions par le sénéchal, déclarèrent à Sens, où le roi se trouvait au mois de mars 1194, qu'ils avaient complètement renoncé à leur vassalité envers le roi d'Angleterre et qu'ils avaient prêté hommage lige au roi de France. Toutefois, Philippe, qui tenait à ménager Jean-Sans-Terre, avait fait insérer, dans l'acte qui fut dressé à cette occasion, que cependant, si le roi de France y consentait, ils retourneraient sous la domination de Jean quand celuici serait pourvu de la couronne d'Angleterre. Le roi s'engageait aussi à laisser ses nouveaux vassaux reprendre les domaines qui leur avaient été enlevés, dans le cas où, par fait de guerre ou en vertu d'un traité, ils deviendaient maîtres des pays dans lesquels ces biens se trouvaient; pareillement, il était entendu que, si le roi de France s'accordait avec celui d'Angleterre, il ferait mettre dans le traité une clause portant que leurs biens leur seraient rendus. Geoffroy de Rançon avait même été plus loin ; comme, durant la maladie du sénéchal Pierre Berlin, les seigneurs révoltés avaient occupé de nombreux châteaux en Poitou, il avait dû s'emparer de Niort, aussi prit-il la précaution de faire porter dans l'acte où le roi déclarait avoir reçu son hommage qu'il lui ferait en tout état de cause restituer la ville de Niort ou qu'il lui en ferait donner caution (1).
De la Normandie, Richard se rendit à Tours, où les bourgeois lui donnèrent spontanément 2,000 marcs d'argent, peut-être pour se faire reconnaître certains privilèges, ou plutôt pour se racheter de quelques-uns de ces actes blâmables dont ils étaient assez coutumiers. On peut rapprocher de leur façon d'agir ce fait que, le jour de laSaint-Barnabé(H juin), le roi, ayant à se plaindre des chanoines de Saint-Martin, les chassa de leur résidence; les uns durent aller chercher un asile en France, les autres reformèrent leur association dans leur domaine de Suèvres (2).
11 arriva ensuite à Loches, qu'assiégeaient des Brabançons et
(i) Teulet, Layettes da Trésor des chartes, I, p. 176. (2) Salinon, Chron, de Toarainf, p. i44-
les Navarrais que lui avait amenés le fils du roi de Navarre, frère de Bérengère. Il poussa le siège avec vigueur et le lundi après la Saint-Barnabe, 13 juin, il s'empara de la forteresse, défendue par une garnison française insuffisante, commandée par Guy deVaugrigneuse; il y fit prisonniers cinq chevaliers et quatrevingts sergents, à la suite d'un assaut qui ne dura que deux heures, ce qui parut incroyable tant était grande et bien justifiée du reste la renommée du château de Loches (1).
C'est sans doute seulement en ce moment que Richard revit sa femme, dont il était séparé depuis un an et demi. Les deux reines, Bérengère et Jeanne; après avoir heureusement débarqué en Sicile, oîi elles avaient vainement attendu l'arrivée du prince, s'étaientdécidéesà partir pour Rome oii,redoutant les entreprises de l'empereur d'Allemagne, elles séjournèrent pendant six mois de l'année 1193, sous la garde d'un chevalier anglais, Élienne de Turneham, commandant de la flotte, qui les avait ramenées d'Orient. Enfin le pape les confia à un cardinal, qui devait les accompagner jusqu'en France. Sous sa sauvegarde, elles gagnèrent Pise et Gênes, et enfin Marseille. Dans cette dernière ville, elles furent accueilles par le roi d'Aragon, seigneur de la Provence, qui leur fit escorte jusqu'à la limite de ses états, et les remit à Saint-Gilles entre les mains de Raimond V, comte de Toulouse, lequel, oubliant son hostilité à l'égard du roi d'Angleterre, reçut gracieusement les princesses et leur fit traverser ses états sans encombre jusqu'aux limites de l'Aquitaine (2).
Après la prise de Loches, Richard remonta vers le Nord, et son escorte de Brabançons, commandée par Mercadier, ayant accidentellement rencontré celle de Philippe-Auguste à Fréteval, 3 juillet, une vive escarmouche s'engagea^ à la suite de laquelle le roi de France, contraint de s'enfuir, laissa entre les mains de son adversaire sa chapelle, son»trésor des chartes et son argent. Richard s'empressa de prendre connaissance des papiers que le hasard mettait ainsi entre ses mains et il y trouva entre autres les traités passés entre les barons aquitains qui devaient faire cause
(i) Marcheg^aj, Chron. des églises (T Anjou, p. 49, Saint-Aubin; Salmon, Chron, de Touraine, p. i44; Rec. des hist. de France, XVII, p. 568, R. de Hovedcn. (2) Rec, des hist. de France, XVU, p. 56a, R. de Hoveden.
ALIËNOR agS
commune avec Jean- Sans-Terre et le roi de France, traités qui étaient restés secrets. Outré de cette conduite, il résolut de punir aussitôt les traîtres et, sans perdre de temps, il revint sur ses pas. D*abord il s'attaqua aux possessions de Geoffroy de Rançon. Ce dernier venait de mourir, ce qui facilita singulièrement les opérations du roi d'Angleterre. Celui-ci s'empara rapidement des forteresses deTaillebourg]etde Marcillac, grâce au concours du fils du roi de Navarre qui lui amena cent cinquante balistiers, et les fit raser jusqu'aux fondations (1), puis il se tourna contre le comte d'Ângoulème; Châteauneuf, Montignac, la Chèze tombèrent successivement en son pouvoir^ et enfin, durant l'espace d'une soirée, il prit Angoulême. Fier de ces brillants succès, Richard ne laissa à personne le soin de les faire connaître à ses sujets d'Angleterre et, d'Angoulème môme, il écrivit à l'archevêque de Cantorbéry, le 22 juillet, une lettre oil il lui narrait que, dans cette rapide campagne, il avait pris trois cents chevaliers et quarante mille hommes (2).
On ne sait jusqu'oïl Richard poussa sa marche en Aquitaine, mais sa présence suffit pour y rétablir la paix. Rien ne remuait plus dans ses possessions depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées; aussi, tranquille de ce côté, il quitta le Poitou pour se diriger vers la Normandie, où d'autres soucis l'attendaient. Sur sa route^ le 8 août, se trouvant à Ville-l'Évèque avec ses compagnons Raoul d'Ëxoudun, comte d'Eu, Guillaume de Mauléon, Hervé de Mareuil, Roland de Montrevault et Philippe, archidiacre de Can- (orbéry, il concéda aux moines de Tabbaye du Pin en Poitou les vastes bois au milieu desquels l'abbaye était construite et le droit d'usage et de pacage dans sa forêt de Montreuil. Il récompensait ainsi la fidélité de l'abbé de ce monastère, Milon, qu'il avait emmené à la croisade en qualité d'aumônier et qui, par sa chaude parole, avait souventrelevé le courage de ses compagnons dans leur dure campagne de Syrie (3). Enfin il arriva à Rouen où il séjourna
(i) Rec. des hitt. de France^ XVII, p. 647, R. dcDicet.
(2) Rec. des hisL de France, XVII, p. 670, R. de Hovedeo, et p. 647, R. de Dîcet; Id,, XVIU, p. 44> G. deNeubrige.
(3) Arch. de la Vienne, abbaye du Pin, liasse i, n<^2; abbaye de Sainte-Croix, 1. 44« enquête du xiii^ siècle. La charte du Pin, qui porte la date de la cinquième année du règne de Richard, est le premier acte où Raoul d'Ëxoudun soit désigné avec
S94 ^-BS COMTES D£ POITOU
et passa les fêtes de Noël. A celte occasion, Aliénor obtint de lui qu'il restituât à Jean-Sans-Terre une partie des domaines quMl lui avait enlevésetqu il se réconciliât avec Tarchevèque dTorck, GeoiTroy^son frère naturel, avec qui il s'était de nouveau brouillé.
Pendant son absence, le 17 juin 1194, les représentants du roi de France et du roi d'Angleterre, s*étant entendus ensemble, firent une tentative pour changer en une paix durable les trêves qui se concluaient journellement entre les deux parties^ et qui, n'ayant qu'une durée limitée, faisaient constamment suivre un temps de paix d'une période de guerre. Ils s'adressèrent d'abord à Philippe-Auguste^ et, ayant reçu son assentiment, ils portèrent à Richard leurs propositions. Le roi de France, qui les avait fait siennes, demandait entre autres que ses partisans, ou ceux du roi d'Angleterre^ fussent compris dans toutes les trêves qu'ils passeraient entre eux, de façon que personne ne pût être poursuivi pour son adhésion à l'un des deux rois, et cela aussi longtemps qu'il se tiendrait en paix avec][ses voisins, ce à quoi Richard ne voulut pas entendre, disant qu'il n*irait jamais à l'enconlre des usages pratiqués dans le Poitou ou dans ses autres domaines, où il était reconnu que tous les possesseurs de grands fiefs avaient la facullé de vider leurs différends par les armes, c'est-à-dire qu'il entendait maintenir pour ses barons le droit aux guerres privées (1).
Les péripéties de sa lutte avec Philippe-Auguste, sa campagne d'Aquitaine, avaient fait perdre de vue à Richard les engagements qu'il avait pris avec les Allemands, mais ceux-ci n'oubliaient pas. Une des clauses du traité de Worms était que, dans le délai de sept mois après sa libération, le roi d'Angleterre devrait remettre à Léopold, duc d'Autriche, la fille de l'empereur de Chypre et la sœur d'Arthur de Bretagne, cette dernière étant destinée à devenir l'épouse du fils de Léopold. Richard ne s'exécutant pas, le duc menaça de mettre à mort les otages qui lui avaient été donnés;
le titre de comte d*Eu. On ne sait comment ce cadet de la famille de Liisignan devint répoux d'Alix, rhéritière du comté d'Eu : Henri, le dernier comte, était décédé en II 83, ne laissant qu'une fille, Alix, qui, mineure, tomba dans la garde du duc de Normandie. Il est à présumer que Richard, en la mariant avec Raoul de Lusignan, récompensa par ce magnifique don des services personnels que le chevalier poitevin lui avait rendus, ou simplement ceux de Geoffroy de Lusignan, oncle de Raoul, qui, à la croisade, était réputé pour le plus preux chevalier de son pays, (i) Rec, des hist, de France^ XVII, p. 669, R. de Hoveden.
ALIÉNOH 395
Tun d'eux, Baudouin de Béthune, fut dépêché en Angleterre par ses compagnons et emmena les princesses au commencement de rhiver, mais, alors qu'il était en roule, Léopold vint à mourir, ce qu'apprenant il revint sur ses pas et rendit les jeunes filles au roi (1).
Le mardi de la semaine de Pâques de l'année 1195, Richard tomba malade. Cet événement amena un rapprochement entre lui et sa femme, Bérengère. Les bons rapports entre les deux époux n'avaient pas duré longtemps après le retour du prince et celui-ci avait repris promptementsavie d'excès et d'aventures. Pendant qu'il se tenait en Normandie, un ermite était venu le trouver et lui avait dit : « Souviens-toi de la destruction de Sodome et abstiens-toi des plaisirs défendus, sinon la main de Dieu s'appesantira sur toi. 0 En ce moment critique, Richard se rappela ces paroles, et manda à sa femme de venir le trouver; le changement de vie qui résulta de ce rapprochement lui fut profitable et il ne tarda pas à recouvrer la santé (2).
Pendant plusieurs années l'état de guerre ne cessa de régner entre le roi de France et le roi d'Angleterre, coupé par des trêves que l'un ou l'autre rompait suivant ses impulsions ou ses intérêts ; à ce conQit perpétuel venait se mêler l'empereur d'Allemagne qui, pour entretenir l'hostilité de Richard à l'égard du roi de France, lui fit un jour l'abandon de 17,000 marcs sur le reliquat de sa rançon. Un des faits saillants des périodes de trêves conclues entre les parties fut la délivrance d'Aélis; le 20 août 1195, elle fut remise à Philippe-Auguste, qui s'empressa de la marier avec Guillaume, comte de Ponthieu,en lui assurant une bonne dot.
Lors de l'expiration d'une de ces trêves, Mercadier, avec ses routiers, pénétra dans le Berry, s'empara d'Issoudun^ et mit dans cette ville une garnison pour le roi d'Angleterre. Il passa ensuite en Auvergne, et fit prisonnier le comte Guy, qui venait de succédera son père Guillaume, décédé en 1194 (3). Ce dernier avait eu beaucoup ^e difficultés avec Philippe-Auguste. Lorsque le roi de France revint d'Orient, il voulut mettre à
(1) Rec, des hist. de France, XVII, p. 676, R. deHoveden.
(2) Hec. des hist. de France^ XVII, pp. 678 et 674, R. de Hoveden.
(3) Ree. des hist. de France, XVllI, p. 48, G. de Neubrige.
exécution la clause du traité de Messine de mars 1191, en vertu de laquelle Richard lui avait cédé TAuvergne en échange du Ouerci, et réclama de Guillaume la vassalité qui lui était due. Le comte refusa, et, à la suile de ce mauvais vouloir, Philippe mit la main sur quelques-uns de ses châteaux. Celle situation se perpétua jusqu'à la mort de Guillaume; c'est le moment où Hichard sortait de prison et, pour faire pii>ce au roi de France, il engagea le comte Guy et son cousin, le dauphin d'Auvergne, a poursuivre la lutte entreprise par Guillaume. Philippe ravagea encore une fois leurs domaines, si bien que le comte et le dauphin, réduits aux abois, conclurent avec lui une trêve de cinq mois. Guy se rendit en Angleterre avec dix chevaliers, et demanda des subsides à Richard, mais celui-ci, dont le trésor était à sec, lui fit très mauvais accueil. Dépité, Guy s'accorda alors avec le roi de France et quand les hostilités recommencèrent entre Philippe et Richard, ce dernier voulut encore contraindre les comtes d'Auvergne à prendre parti pour lui. Ils refusèrent. C*est alors que Richard leur adressa un virulent]sirvente où il leur disait qu'ils lui étaient restés fîdèles comme Isengrin l'est à Renard, et qu'ils avaient cessé de l'aider quand il eut cessé de les payer, bien qu'ils n'ignorassent pas qu'à Chinonil n'y avait ni argent ni deniers; enfin, il les menaçait, pour le cas où ils fausseraient leurs serments, de le trouver bon guerrier sous l'étendard. Le dauphin d'Auvergne, qui était poète aussi bien que Richard, lui répondit sur le même ton et dans la même forme, et il lui envoya un sirvente aussi violent que le sien, qu'il terminait par un défi (1). C'est en ce moment que Mercadier passa en Auvergne et se fil
(i) Voy. Leroux deLincy, Chants hisi, français, I, pp. 60 et 89. ; Justel, Hist. de la maison d'Auvergne, pp. 44 et io5, et preuves, p. 89; Baluze, Ilisl. delà maison d' Auvergne, \, p. 53^ et II, p. 249. Les deux historiens de TAuvergoe dous paraissent avoir fait erreur au sujet de la date des difficultés de Richard avec les comtes d^Auvergne, qu'ils placent en 1198; ils considèrent que le dauphin, en faisant allusion dans son sirvente à la cession de T Auvergne au roi de France, avait eu en vue le traité de Gaillon intervenu entre les deux rois le i5i janvier 1196. Ils n'ont pas remarqué que, dHns cet acte, il n'était nullement question du Querci; de plus ils n'ont tenu aucun compte du traité de Messine, tandis que c'est véritablement contre les stipulations qu'il contenait que les comtes d'Auvergoe s'étaient élevés. Un examen attentif des pièce*) de vers de Richard et du dauphin y fait encore rencontrer des mentions de certains faits qui sont antérieurs à 1 198 et qui conviennent parfaitement à Tannée 1195.
l'exécuteur des rancunes de Richard. Philippe, informé de l'accident arrivé à son vassal et de la prise d'issoudun, quitta la Normandie, où ses troupes avaient remporté plusieurs succès, et vint attaquer les routiers qui occupaient Issoudun, mais il ne put reprendre que lavilie, le châteaurésista; Richard, prévenu à son tour au Vaudreuil,où il résidait alors, accourut avec une promptitude extrême et put pénétrer dans le château . Les deux adversaires se retrouvaient encore en présence ; mais au lieu d'engager la lutte ensemble, comme on aurait pu le croire, de part et d'autre ils manifestèrent l'intention de traiter. On était à la fin de novembre , la Noël approchait, et aucun des deux rois n'était pourvu de l'argent nécessaire pour satisfaire aux grandes dépenses qu'ils faisaient à cette occasion ; ils convinrent donc, dans une entrevue qui eut lieu le 5 décembre entre Issoudun et Charost, d'une trêve qui partirait du samedi après la Saint-Nicolas (9 décembre) et devrait durer jusqu'à la Saint-Hilaire (11 janvier suivant); il fut en outre décidé que, durant le temps de la trêve, on traiterait de la paix et, comme prémices, Richard fit hommage à Philippe pour le duché de Normandie, les comtés d'Anjou et de Poitou; puis ils se séparèrent, Philippe retourna vers le Nord, et Richard se rendit à Poitiers, où il célébra les fêtes de Noël (i). Les deux rois laissèrent donc leurs plénipotentiaires libres de leurs mouvements, si bien que la paix entrevue finit par se signer le 15 janvier 1196 entre le Vaudreuil et Gaillon. Presque tous les points en litige entre eux furent réglés; en échange d'avantages du côté de la Normandie^ Richard renonçait en faveur du roi de France à tous ses droits de suzeraineté sur l'Auvergne aussi bien que sur le territoire domanial qu*il pouvait y posséder, mais il acquérait Issoudun et Graçay et d'autres seigneuries en Berry;le comte de Périgord, le vicomte de Brosse et le comte d'Angoulême devaient rentrer en possession de leurs terres, telles qu'ils en jouissaient avant qu'ils se fussent retirés du roi d'Angleterre, à la condition toutefois qu'ils lui rendraient désormais hommage et lui feraient les services accoutumés; le vicomte de Turenne
(i) Rec, des hi$t. de France^ XVII, p, 42, Ri^ord, et p. 677, R. de Hoveden; Id.f XVIIIy p. 99, R. de Coggeshale.
Fortuné de Gourdon, conlinueraient à être vassaux des deux rois; quant au comte de Saint-Gilles, il était laissé libre de se faire comprendre dans la paix, mais, s'il 8*y refusait, Philippe reconnaissait au roi d'Angleterre toute liberté d'action à son égard (1).
Richard, bien qu'il se fût engagé à ratifier les engagements de ses représentantsi ne tarda pas à les violer; leurs conventions ne furent considérées par lui que comme une trêve, qui devait durer seulement jusqu'à la Saint- Jean. Kn effet, aussitôt après la fète,lcs hostilités reprirent : le roi d'Angleterre pénétra en Berry et prit Vierzon; par réciprocité, Philippe se jeta sur Aumale ,où fut fait prisonnier Guy de Thouars, un des plus redoutables guerriers de Uichard (2).
Raymond de Toulouse n'ayant pas demandé à profiter de la paix du Vaudreuil, les hostilités entre les capitaines anglais et lui s'étaient continuées pendant une partie de Tannée 1 1 96 ; mais bientôt, mécontent de Philippe-Auguste, malgré que celuici, pour le maintenir dans son parti, lui eût donné, au mois de février 1195, la garde de l'abbaye de Figeac avec tous les droits qu'il s'était réservés lors de l'accord conclu en 1191 avec le roi d'Angleterre (3), il se décida à faire la paix avec Richard. Le roi d'Angleterre voulant réunir contre son ennemi, le roi de France, toutes les forces possibles^ se montra assez coulant dans ses négociations avec Raymond. Le point le plus important du traité qu'ils conclurent ensemble fut que Richard renonça à toutes ses prétentions sur le comté de Toulouse, en qualité d'héritier des comtes de Poitou (il était si sûr de l'assentiment de sa mère que celle-ci, au nom de qui seulement il pouvait faire valoir ses droits, n'est pas mentionnée dans l'acte); il lui restitua leQuerci, dont il s'était emparé en 11 88, et qu'ildétenait depuis lors, toujours en vertu dutrailé de 1191, et lui donna en mariage sa sœur Jeanne, veuve de Guillaume II de Sicile, alors âgée de trente et un ans ; il assura en dot à celle-ci l' Agenais, mais à la condition que le comté
(i) Hec, des hist, de France, XVII, p. 45, Rigord; Rymer, Fœdera, I, p. 91.
(2) Rec, des hist, de France^ XVII, p. 46, Rigord, et p. 73, Guill. le Breton.
(3) Léop. Delisle, Cat, des actes de Phi lippe- Auguste, n® i\ZZ\D. Vaissele, Hist. de Languedoc, n"o éd., VIH, col. 432.
serait toujours lenu en fief du duc d'Aquitaine, et que son possesseur devrait fournir cinq cents hommes d'armes et les entretenir à ses dépens, pendant un mois, lorsque le duc aurait guerre dans la Gascogne. Le mariage de Raymond et de Jeanne eut lieu au mois d'octobre 1196(1).
Vers le même temps, Richard maria Guillaume Longue-Epée, son frère naturel, avec la fille de Guillaume comte de Salisbury, et enfin il donna à son neveu Othon le comté de Poitou, ou plutôt, à proprement parler, le duché d'Aquiiaine (2).
h, — Otdon ob Brunswick bt Richard
Othon de Brunswick, le nouveau comte de Poitou, avait environ vingt ans (3). Amené tout jeune en Angleterre, il y était resté. Elégant de forme, il ressemblait à son oncle Richard par ses goûts de faste et par sa merveilleuse bravoure, et, de plus, ses bonnes grâces lui avaient acquis de nombreuses sympathies (4).
L'année précédente, à laNoël H 95, Farchevèque de Cantorbéry, le grand justicier du royaume, avait procédé à Yorck à la cérémonie de ses fiançailles avec Marguerite, la fille du roi Guillaume d'Ecosse (5); cette alliance éventuelle, qui ne se réalisa du reste jamais, semble indiquer chez Richard, et surtout chez samère, des tendances sur lesquelles il y a lieu d'insister.
(i) D'Achery, Spicilegium^ VII, p. 343; D.Vaissete, Hisi.de Languedoc^ n"«éd., VI, pp. 173 et 179.
(a) Rec, des hisl, de France, XVII, p. 679, R. de Hoveden.
(3) L'histoire d*Othon, considéré surtout comme comte de Poitou, a été étudiée au xviiie siècle par deux érudits, M. Bonamy, de TAcadémie des Inscriptioos et Belleslettres (^émoiWf de littératare tirés des registres de V Académie royale des inscriptions et belles-lettres^ XXXV, pages 702-746, sous ce titre : Eclaircissemeots sur rhistoire de l'empereur Olhon IV, auparavant duc d'Aquitaine et comte de Poitiers), et M. Bourgeois, de l'Académie de la Rochelle (Recherches historiques sur Vempereur Othon IV y 1775). Ces savants ont publié la plupart des textes relatifs à Othon, mais, malheureusement pour les thèses qu'ils ont soutenues, Us ont été fréquemment induits en erreur par ce fait qu'ils n'ont pas reconnu que le chancelier du comte datait ses actes d'après le système an^çlais, qui commençait Tannée à Noël, et qu'ils 8*en sont tenus à l'usage français, qui la faisait partir de PAques.
(4) Rcc, des hist, de France, XVllI, p. 82, R. de Coggeshale.
(5) Rec. des hist, de France, XVII, p. 678, R. de Hoveden.
3oo LES COMTES DE POITOU
Le roi d*AngIeterre n'availpas d'enfants légKimes, et le hasard des événements pouvait, d'un moment à l'autre^ amener la vacance du trône. Par qui serait-il occupé? L'héritier présomptif était Arthur Je fils posthume de GeofTroy, frère cadet de Richard, mais ce n'était encore qu'un enfant, qui n'agirait que sous l'autorité de sa mère. Constance de Bretagne. La vieille reine, que celte perspective inquiétait^ car on ne sait pourquoi elle détestait Constance, avait à diverses reprises cherché à rapprocher Richard de Jean*Sans-Terre, mais ce dernier, par TelTet de son caractère faux, lâchement ambitieux, échappait souvent à la direction qu'elle cherchait à lui imprimer, et il compromettait par sa conduite publique tous les avantages qu'il aurait pu retirer de la politique de sa mère et de l'ascendant de celle-ci sur Richard. Pour barrer le chemin au fils de Constance, la reine avait d'abord jeté son dévolu sur Jean, mais, celui-ci lui glissant entre les doigts, elle se rejeta sur Othon, que de grandes qualités recommandaient à son choix. Afin de familiariser les esprits avec l'éventualité qu'elle envisageait, elle comprit qu'il fallait que son candidat occupât dans les possessions continentales de la couronne le premier rang après le roi ; cette situation appartenait au possesseur de l'Aquitaine, de ce pays que Richard avait si longtemps gouverné, et alors, pour arriver à ses fins, elle n*hésita pas à renoncer à se prévaloir de ses droits en faveur de son petit-fils. A partir du printemps de l'année 1196, Olhon se qualifia de comte de Poitou et de duc d'Aquitaine (1).
Mais la possession de ces titres n'impliquait pas la jouissance d'une autorité absolue dans le duché. Deux sénéchaux, Geoffroy de la Celle en Gascogne et Pierre Berlin en Poitou, continuèrenl à administrer le pays comme ils le faisaient pour le compte du
(i) A. Richard» Charles de Saint^Maixent, I,p. 383 ; Arch.hist, de la Sainlonge^ I, p. 28, VI, p. i3 et XXVIII, p. i45/D*après un historien anglais, Roger de Hoveden, cilé par M. Bonamy {Mém. de VAcad. des Inscriplions^ XXXV, p. 707), Richard aurait donné, en 1190, le comté d'Yorck à son neveu; un grand nombre de vassaux de ce comté auraient rendu hommage au jeune prince, mais certains d'entre eux s'y seraient refusés jusqu'à ce qu'ils eussent connu la volonté du roi de sa propre bouche. Richard, ne voulant pas heurter le sentiment de ses sujets, aurait alors donné à Othon le comté de Poitou en échange de celui d'Yorck. Si le fait est exact, ce n'est pas en iigo qu'il se serait passé, mais seulement en iig5 ou 1196, bien peu de temps avant que le prince ne fût pourvu du Poitou.
ALIÉNOR 3oi
roi d'Angleterre. La division de l'Aquitaine en deux gouver- ' nements était dès lors chose parfaitement établie; le duché d'Aquitaine n'existait plus guère que dans les protocoles des actes, où il était énoncé parmi les titres portés par les rois d'Angleterre et les comtes de Poitou. Tout le nord était Poitou, le sud, au delà de Bordeaux, comprenant tout l'archidiocèse d'Auch, était Gascogne ; l'usage de cette appellation était si bien établi que lorsque Geoffroy de la Celle réunit pendant un temps les deux sénéchaussées dans sa main, il ne s'intitula pas sénéchal d'Aquitaine, mais bien sénéchal de Poitou et de Gascogne. Du reste, bien qu'Olhon lui-môme ait pris à diverses fois le titre de duc d'Aquitaine, il ne faisait jamais suivre son nom, quand il assistait à un acte comme témoin, que de sa qualité de comte de Poitou, aussi les historiens allemands, en parlant de lui, le désignent-ils toujours ainsi : Othonle Poitevin (1).
En outre, Othon ne pouvait dominer en Gascogne. Selon les termes du contrat passé à Limisso, en 1192, tout le pays situé au delà de la Garonne constituait le douaire de Bérengère, la femme de Richard, et il ne parait pas que le roi ait, en quelque circonstance que ce soit, dérogé à celte convention. Du reste, il n'existe aucun acte d'Othon qui soit particulier à ces contrées (2).
On ne sait au juste à quel moment Richard prit cette importante décision de confier l'Aquitaine à son neveu ; toutefois, elle appartient sûrement à l'année 1196. Selon l'usage des ducs, ses prédécesseurs, le jeune prince entreprit de parcourir ses domaines, et, à la fin de celte année 1196, on le trouve en Saintonge. Les Templiers de la Rochelle étaient en possession, dans cette ville, de moulins qui constituaient pour eux un important revenu ;ils y tenaient beaucoup, et ils vinrent trouver Othon pour lui demander de reconnaître leurs droits. Le prince avait auprès de lui en
(i) Mém, de VAcad, des Inscriptions, XXXV, p. 741, et notes. Nous avons déjà fait remarquer plus haut (pa|çe 286) que, lorsque Richard fit, durant sa captivité, une chanson pour appeler à sa délivrance les chevaliers qui lui étaient restés fidèles, il s^adressa aux Poitevins et aux Gascons, mais nullement aux Aquitains.
(2) Jjes historiens de la Gascogne, et en particulier l'abbé Monlezun, ont totalement Ignoré la possession de ces régions par la reine Bérengère, et sont tout aussi muets sur le compte d'Othon.
3oi LES COMTES DE POITOU
ce monMttl Henri, ^vAque de Saintes, Tabbé de la Grâce- Dieu, et deux chevaliers défoaés au roi d'Angleterre, André de Chauvigny et Girard de Fournival, qne Richard semble avoir placés près de son neveu pour lui servir à la fois de tuteurs et de surveillants; il se souvenait des façons d'agir de son père et croyait n'avoir pas en cette matière de meilleur exemple à suivre. Olhon prit conseil de ses compagnons et déclara que les Templiers continueraient à jouir en paix de leurs moulins, comme ils l'avaient fait dans le passé (1).
Ce doit être vers cette époque que le comte fut appelé à se prononcer dans une afTaire litigieuse qui fut portée devant lui. Depuis quelque temps, de graves dissentiments s'étaient élevés entre les religieux de Grandmont, installés au couvent de Notre- Dame de la Garde en Arvert, et Tabbé et les chanoines delà Couronne, au sujet du moulin de Disail, que ces derniers avaient changé de place et édifié dans un lieu plus commode pour eux, mais où il nuisait grandement aux religieux de la Garde. Comme il était difficile de se prononcer sans avoir une connaissance exacte des lieux, Othon, après avoir pris conseil de Tévéque de Poitiers, donna Tordre à Pierre Berlin, sénéchal de Poilou, et h Geoffroy de la Celle, sénéchal de Gascogne, de se transporter à Disail. Les deux sénéchaux finirent par mettre les parties d'accord, les firent se donner le baiser de paix, et rendirent l'un et l'autre une sentence uniforme, à l'exception toutefois que Pierre Berlin, trouvant que l'indemnité accordée aux religieux de la Garde était insufiisante, leur assigna, en outre, une rente annuelle de 20 sous sur le moulin (2).
Le 1®' janvier 1 197, le prince, poursuivant son voyage, se trouvait à Ponl-l'Abbé. Là, Hugues Bardon, aumônier del'aumônerie de Surgères, qui l'avait rejoint, obtint de lui une charte par laquelle il déclarait qu'il prenait les frères de l'aumônerie sous sa protection spéciale et qu'il renonçait à tous les cen^ et droits coutumiers qu'ils pouvaient lui devoir personnellement en qualité de comte de Poilou, tant en redevances d'argent qu'en
(i) Grasilier, Cariai, de la Sainlonge, I, pp, QQ-ioi, Notre-Dame de la Garde. (2) Arch, hist. de la Sainlonge j I, p. 28.
ALIENOR 3o3
terrages, complants et vinages établis sur les domaines qu'ils possédaient dans les pays soumis à la domination du comle. A cet acte assistèrent TévAque do Saintes, qui avait continué à tenir compagnie à Olhon, G., abbé de la Tenaille, Geoffroy dft la Celle, sénéchal de Gascogne, Renaud de Pons, et Guillaume Bardon, prieur de Peyré. Celte charte fut délivrée dans la forme la plus solennelle: Olhon, qui prend dans la suscription le titre de duc des Aquitains et de comte des Poitevins, fait savoir ses volontés à Tarchevèque de Bordeaux, qui était pourvu, après lui, de la plus haute dignité en Aquitaine, aux évoques, sénéchaux, prévôts, justiciers et à tous ses baillis (1).
Peu après, le 20 février, comme le comte se trouvait à Ciré en Aunis, les Templiers, qui ne s'étaient pas trouvés satisfaits de la forme de Tacte qui les confirmait dans la possession de leurs moulins de la Rochelle, réclamèrent à leur tour une charle authentique dans laquelle, outre le rappel de cet objet principal de leur requête, il fut dit qu'ils continueraient à jouir sans contradiction de tous les domaines et redevances, et de tous les privilèges dont ils étaient pourvus au moment où Richard fut couronné pour la première fois, c'est-à-dire en H 89; Geoffroy de la Celle contresigna cet acte (2). Enfin, le 7 mars, étant encore à Pontl'Abbé, en compagnie de Geoffroy de la Celle, de Girard do Fournival, de Pierre Savary et de Perre Berlin, Othon confirma publiquement toutes les concessions faites à l'abbaye de la Grâce-Dieu par son oncle Richard et sa grand'mère Aliéner (;{j.
(i) Arch. hist, de la Saintonge, VI, p. i3. Le texte de cet acte est emprunté aux manuscrits de D. Fonteneau, XXVII /er, p. 587, où l'on voit que le studieux bénédictin l'avait transcrit d'après le cartulaire de l'aumônerie de Surgères, manuscrit du xve siècle, rempli de fautes ; aussi avons^nous cru devoir corriger le nom du sénéchal de Gascogne, qui, dans le texte imprimé, est écrit G. de Bell., et le remplacer par G. de Cella.
(2) Arch, hist. de la Saintonge, I, p.[a8. Les deux chartes relatives aux moulins de la Rochelle dont il vient d'être parlé ne portent pas d'indication d'année, leur éditeur les a publiées sous les dates absolument erronées de 1189, et de 1190, qui leur avaient été données par D. Fonteneau, XXV, pp. 207 et 293. Nous ne saurions admettre non plus que le mot c Suriacum 9^ qui désigne le lieu où fut délivrée la seconde charte, doive être traduit par Givraj; tout prouve qu'Olhon voyageait en ce moment en Saintonge, où se trouve Ciré, qui, dans les textes anciens, est écrit « Siré ».
(3) Arch. hist. de la Saintonge, XXVII, p. ija; Teulef, Layettes dn Trésor des Chartes, l, p. 194.
3o4 LES COMTKS DE POITOU
Le lendemain, 8 mars, durant un séjour à Soubise, le comte confirma les concessions faites aux moines de Sablonceaux par son ancêtre, Guillaume, comte de Poitou, et les maintint dans la possession d*une rente annuelle de 40 sous que son oncle Richard leur avait attribuée sur la prévoie de la Rochelle (1). Quatre jours après, le 12 mars, poursuivant sa route^ il était à Benon, où il confirma les privilèges et les libertés que ce même Richard avait accordés à labbaye de Saint* Léonard de Chaumes(2). Enfin il est à croire que c'est dans le même voyage qu'il fit don à Tabbaye de Notre-Dame de Charron, sans doute sur Tordre de son oncle, fondateur de cette maison, d'une rente de 50 livres poitevines, assise sur la Rochelle et sur Tlle d'Oléron (3).
C'est par Mauzé qu'Othon termina ses pérégrinations en Saintonge, et que de là il rentra à Poitiers où, pendant son absence, il s'était passé un événement qui pouvait amener une nouvelle orientation de la politique de Richard, la mort du confident du roi. Celui-ci, tout préoccupé de s'opposer aux entreprises du roi de France, avait résolu de proléger la Normandie,qui, lors d'une brouille entre les deux princes, devenait aussitôt leur champ de bataille, par une forteresse de premier ordre, pouvant résister aux attaques d'une armée et servir en même temps de camp de concentration pour ses propres troupes. Son choix s'arrêta sur les Andelis, propriété de l'archevêché de Rouen, et aussitôt il entama la construction de Château-Gaillard sur un escarpement dominant la Seine. Mais l'archevêque de Rouen ne consentit pas volontiers à sa dépossession et, après avoir épuisé tous les moyens de conci-
(i) Afém. de VAcad. des Inscriptions, XXXV, p. 7io.Comme la charte précédente, celle-ci ne porte aucune indication d*année, mais elle e8tdatée,tout comme elle, de In première année du gouvernement du comté de Poitou par Olhon, ce qui la place selon nous, en 1197.
(2) Gallia Christ., II, col. i4oo. Cette charte, comme les deux précédentes, porte en guise de date cette unique mention : « Anne primo comilalus mci. » Grâce à elles, on peut toutefois établir d'une façon pcremptoire qu'Othon ne fut pourvu du comté de Poitou qu^après le 12 mars 11 96. Le Gallia ajoute que les concessions faites à Saint-Léonard de Chaumes furent confirmées à Mauzé, le i3 mai. Nous croyons à un lapsus du Gallia, et que le texte de la charte devait porter « tertio-decimu martii » et non « mal n,
(3) Rymer, Fœdera, \, p. i4o. L'acte d'Othon a disparu, mais il est rappelé dans une lettre de Jean-Sans-Terre à Savary de Mauléon, à qui le roi ordonne de laisser l'abbayc de Charron jouir de cette rente, qui lui avait éié donnée par son cher neveu Otbon, alors que celui-ci avait le bail du Poitou, « dum haberet ballivam Pictavise ».
ALIÉNOR 3o5
liation àTégard de Richard, il mit la Normandie en interdit. Pour venir à bout du prélat, le roi ne vit d'autre remède que d'envoyer des ambassadeurs à Rome, bien pourvus d'argent; il chargea de celte négociation un ennemi personnel de l'archevêque, son chancelier Guillaume de Longchamp, le célèbre évêque d*Ely, qui avait recouvré toute son influence auprès de lui, et le lit accompagner de Guillaume, évêque de Lisieux, et de Philippe, évêque élu de Durham. Pour ne pas traverser le royaume de France, les évêques prirent un chemin détourné et passèrent par le Poitou. Guillaume de Longchamp, tombé malade dans le cours de la route, dut s'arrêter à Poitiers, où il succomba dans les premiers jours de février 1 1 97. 11 fut inhumé dans l'église de l'abbaye du Pin, sans nul doute par les soins de son ami Milon, l'aumônier du roi, dont l'influence auprès de ce prince dut souvent profiter à l'évoque d'Ely dans sa vie accidentée (1).
En peu de temps, quelques jours après cet événement, vinrent à mourir trois prélats dont les diocèses étaient compris dans les limites du duché d'Aquitaine : Guillaume Tempier, évêque de Poitiers, qui décéda le 28 mars, Sébrand Chabot, évêque de Limoges, le 31 mars, et Aymar de la Tour, évêque de Périgueux, le 3 mai (2).
Les comtes de Poitou ne s'étaient jamais désintéressés du choix des évêques de leurs domaines, aussi Othon, avant d'agir en quelque sens que ce fût, jugea-t-il opportun d'aller prendre conseil de son oncle. Il partit donc pour laNormandie où se tenait Richard, en compagnie des conseillers attachés à sa personne, Guillaume de l'Étang et Girard de Fournival, de Geoff'roy de la Celle, sénéchal de Gascogne, de Pierre Savary et autres Poitevins. Le 2S mai, ils se trouvaient dans Tîle des Andelis, quand les chevaliers du Temple vinrent demander au roi de conQrmer les conventions intervenues entre eux et Othon au sujet des moulins de
(i) Rec. de$ hisL de France, XVII, p. 655, H. de Dîcet. L'aimaliste angtaîti Roger de Hovedea rapporte que, lors des derniers moments de GuiUaume de Longchamp, un Christ de bois^ placé dans la cathédrale de Poitiers et connu sous le nom de Croix Saint-Martial, avait versé des larmes abondantes ; il ajoute que, d'après les dires populaires, ce miracle s'était produit trois fois, d'abord lors de la mort d'un précédent évêque de Poitiers, lors du départ de Févêque Jean <( Belesmaina », et enfin dans la circonstance présente {Rec. de$ hist. de France, XVII, p. 58o).
(») Duplès-Agieri Chron. de Saint'Martial de Limoges, p. 65, B. Iiier.
3o6 LES COMTES DE POITOU
la Rochelle. Richard le fil volontiers, et Fade fui passé par Euslache. doyen de Salisbury, qui remplissait en ce moment auprès du roi les fonctions de chancelier, en présence de Guil« laume^ fils de Raoul, sénéchal de Normandie^ et de Guillaume Le Maréchal (1).
Parmi les compagnons d'Othon devait se trouver Besdin de Casaus à qui Richard fil cadeau du châleau de Gros, avec le fief qui en dépendait, à charge d'hommage et du service .féodal ordinaire; Tacle fut passé au Vaudreuil^ le 28 mai, en présence de Geoffroy de Lusignan, de Guillaume de Mauléon, de Pierre de Préaux et de Guillaume de TEtang (2).
Pendant son séjour dans [nie des Andclis, Othon assista au traité conclu entre Richard et Baudouin, comte de Flandre, que le roi d'Angleterre venait de détacher de Talliance de Philippe- Auguste, moyennant, entre autres avantages, le paiement d'un subside annuel de 5,000 marcs d'argent. Tous les grands seigneurs de la cour de Richard furent garants, sous leur serment, de l'engagement qu'il venait de prendre; Jean Sans-Terre, comte de Mortain, est en tête, puis vient Othon, désigné comme comte de Poitou, et, parmi les autres grands, on trouve Guillaume de l'Etang et Girard de Fournival, les compagnons du comte lors de sa prise de possession de la Saintonge, car tel est assurément le caractère de la promenade qu'il fit dans cette région (3).
Après son retour en Poitou, Othon reprit la visite de ses domaines, et le V août on le trouve à Saint-Remy-sur -Creuse, dans cette petite place que Richard venait d'édifier, et qui ser-
(ï) Àrch. hist. de ta Saintonge, \, p. 3i. Bien que cet acte porte qu*îl fut délivré la septième année du règne de Richard, ce qui devrait correspondre au 25 mai 1196^ le prince étant devenu roi par la mort de son père le 6 juillet 1189 el ayant été couronné roi d'Angleterre le 3 septembre de la même année^ cependant il ne peut être placé qu'en 1197 pour ces deux motifs : d'abord parce que le doyen de Salîsbury ne remplaça Tévéque d'Ëly en qualité de chancelier qu'après la mort de ce dernier, ou à tout le moins qu*après son départ pour Rome pendant l'hiver de l'année 1197, et d^autre part que les conventions passées entre Oihon et les Templiers durent nécessairement précéder la confirmation qui en fut faite par Richard.
(2) Bibl. de Wolfeobuttell, codex Guelpherbytanus 3i, aug. in-2«>, fol.3i, v« Recogniciones feodorum. Cette charte, comme la précédente, ne porte d'autre indication que celle d'avoir été délivrée la septième année du règne de Richard^ par le même vice- chancelier, elle appartient comme elle à Tannée 1197.
(3) Rymer, Fœdera, I, p. 94 ; Rec. des hist. de France^ XVII, p. 46, Rigord,
ALÏÈNOR 3o7
vait de lieu de repos au comte de Poitou quand il passait dans ces quartiers.
Girard de Fournîval ne Tabandonnait pas; il était aux côtés d'Olhon avec deux seigneurs tourangeaux voisins, Guillaume de Pressjgny et Herbert Turpin, quand les religieuses de Fontevrault, qui n'avaient probablement pas encore reçu la visite du nouveau comte et qui étaient désireuses d'éviter toutes difficultés au sujet des donations qui leur avaient été récemment faites en Poitou, vinrent en présenter les chartes à Othon. Dans la même journée, celui-ci leur confirma la possession d'une rente annuelle de 1000 sous en monnaie poitevine que Richard leur avait attribuée sur la prévôté de Poitiers (1), du droit d'herbage dans la forêt d'Argenson que Guillaume VI 11 leur .avait concédé en 1134 et que Richard avait renouvelé en 1174 (2) et enfin d'une rente de 100 sous poitevins que Girard de Fournival leur avait donnée sur les cens de la terre de Belleville pour l'entretien d'un chapelain dans la maison de Sossiz (3).
Dans le courant de l'été, Richard fit une incursion en Auvergne, durant laquelle il s'empara de dix châteaux ou places fortes qui tenaient pour le roi de France. 11 est à croire que les contingents poitevins prirent une part active à cette campagne sous la direction de leur comte, car, lorsque postérieurement Philippe- Auguste fut sollicité par Innocent III d'avoir à renoncer à ses attaques contre Othon, devenu empereur d'Allemagne, le roi de France répondit au pape par un refus, lui rappelant que du temps où celui-ci était comte de Poitou, il avait brûlé et dévasté les églises elles terres de son royaume (4).
Richard fut rappelé en Normandie par une irruption de Phi-^ lippe-Auguste qui s'était emparé de Dangu, mais bientôt les deux rois, l'un et l'autre las de la lutte, se rencontrèrent entre Gaillon et les Andelis, et, le mercredi après l'Exaltation de la Sainte Croix, le 17 septembre, ils conclurent une trêve (5). Olhon avait
(t) Bibl. nat., man. latia 548o, I, p. 4^, copie du fond Gaîgnières. (s) Arch. de MaiDe-et^Loire, Fontevrault^ titres anciens, io3.
(3) Arch. de Maine-et-Loire, Fontevrault, titres anciens.
(4) Martène^ AmpUssima coUectio, I, p. 197 ; Rec, des hist. de France, XVlti p. 58a, R. de Hoveden.
(5) Rec. des hist, de France, XVU, p. 582, R, de Hoveden,
3o8 LES COMTES DE POITOU
accompagné son oncle, car, le 17 octobre, il était & Rouen, où il fut au nombre des témoins de Taccord intervenu entre le roi d'Angleterre et Tarchevêque de Rouen au sujet des Andelis; son nom vient dans Tacte après celui de Jean Sans-Terre, et l'on y trouve aussi ceux de Geoffroy de Lusignan et de ses neveux, Hugues le Brun et Raoul, comte d'Eu (1).
Après rheureuse conclusion de cette affaire, la saison des chasses étant arrivée, Richard repartit pour le Poitou, et se rendit dans son séjour favori, le Talmondais. Peu après, le 4 novembre, les religieux de Lieu-Dieu en Jard, de cette abbaye qu'il avait fondée en H 90 dans la forêt de Roche, et qui avaient depuis transporté leur résidence dans celle de Jard, reçurent sa visite; à cette occasion, il renouvela les donations primitives qu'il leur avait faites de la terre de la Comtesse, y ajouta toute la forêt de Jard et leur concéda particulièrement la faculté de posséder en franche aumône toutes les acquisitions qu'ils pourraient faire à l'avenir. 11 avait avec lui Geoffroy de la Celle, qu'il avait nommé sénéchal de Poitou à la place du vieux Berlin, Guillaume de l'Etang, et quelques gens du pays, tels que Guillaume Boucher et Benoit le Juef. Eustache, évêque élu d'Ëly, qui accompagnait le roi dans ses déplacements et faisait fonction de chancelier, délivra la précieuse charte aux religieux de Jard (2).
Durant le cours de cette année H 97, il fut pourvu aux vacances des siègesépiscopauxdu duché, maisces opérations ne se firent pas sans difficultés. A Limoges, les chanoines de la cathédrale, assemblés le 7 juin, désignèrent pour évoque J. de Veirac, leur doyen. Les deux archidiacres du diocèse avaient l'un et l'autre espéré que le choix des chanoines se fixerait sur eux, mais ils furent déçus dans leur attente. C'étaient deux Poitevins, ce qui contribua
(i) Rymer, P^œdera, î, p. 98.
(2) Arch. hist. du Poitou, XI, p. t^io. Cette charte ne porte pas (indication d*an« née, maïs seulement celle du règne du roi Richard. Il est dit qu'elle fut délivrée lahuitième année de son règne, laquelle s'étend du 3 septembre xi 96 au 3i septembre 11 97. Or la date du 4 novembre 1196^ que fournit cette indication, ne saurait être acceptée, et la charte appartient sûrement à l'année 1197, le chancelier Eustache ayant été élu évêque d'Ely le 10 août 1197 et consacré le 8 mars 1198. L'erreur dans lecomput des années du règne du roi Richard, qui a été constatée plus haut à l'occasion de la septième année, se reproduit pareillement ici pour la huitième année, il y a par suite lieu de se tenir en garde contre ce mode de numération pendant le règne de ce prince.
ALIÉNOR 3o9
sans doute à les faire éliminer par les gens du Limousin; Tun, Maurice, était le neveu de l'évêque défunt ; l'autre, Hugues Saldebreuil, évidemment un proche parent de l'ancien connétable d*Aliénor, ne se résigna pas, et il partit aussitôt le vote pour aller porter ses protestations à Richard, mais il mourut en route et J. de Yeirac fut maintenu évèque sans autre opposition (1).
Le successeur de Guillaume Tempier éprouva plus de difficultés pour se faire reconnaître par le pouvoir ducal. Il s'appelait Aymar du Peyrat, et était simple chanoine de la cathédrale. Il devait être sacré le premier dimanche de TA vent, 30 novembre, dans l'abbaye de la Couronne, en même temps que Raymond de Castelnau, évêque élu de Périgueux, par Hélie, archevêque de Bordeaux, assisté des évêques d'Angoulême et deCahors. Les prélats purent procéder sans difficulté à la consécration de Tévê^ que de Périgueux, mais ils rencontrèrent une vive opposition, accompagnée de menaces, de la part d'Othon au sujet d'Aymar du Peyrat,
La lutte pour son élection avait été chaude ; pendant qu'une partie des chanoines se prononçaient pour lui, les autres, sous la direction de Geoffroy, doyen du chapitre, avaient porté leurs voix sur Maurice de Blazon, évêque de Nantes. Ce dernier était parent d'Aliéner, aussi la reine le soutenait-elle hautement ainsi que Richard. Le comte de Poitiers envoya à la Couronne un certain Guillaume de l'Aumône, qui déclara s'opposer en son nom à la consécration de l'évêque parce qu'il n'avait pas demandé son assentiment lors de son élection, et que, pour divers motifs, il lui était suspect. Bien que les prélats eussent répondu qu'il n'était pas dans les usages du Poitou, c'est-à-dire de l'Aquitaine, que les évêques sollicitassent l'approbation du comte, et ceci en vertu du privilège concédé aux évêques de l'archidiocèse de Bordeaux par le roi de France, Louis le Gros, les menaces d'Othon causèrent une telle crainte à l'archevêque et à ses acolytes qu'ils n'osèrent passer outre. En désespoir de cause, Aymar se rendit à Rome, où le pape, constatant que l'élection de l'évêque de Poitiers s'était faite selon les règles canoniques et qu'il était une
(i) Duplès-Âgier, Chron, de Saint- Martial de Limoges, p. 64, B. Itier.
personne idoine, la confirma avec l'assentiment du Sacré-Collège. Le 7 avril H98le souverain pontife procéda lui-même au sacre du prélat, mais celui-ci mourut en revenant d'Ilalie^ sept semaines et trois jours après la cérémonie, et même le bruit courut qu'il avait élé empoisonné (1).
Pendant qu'Aymar du Peyrat n'était encore qu'évèque élu, c'est«à-dire durant 1 hiver^ et probablement pendant le mois de décembre H97, Olhon fut» avec Geoffroy de Lusignan et autres compagnons, faire un séjour dans le cb&teau de MontreuiU où Richard avait transféré l'atelier monétaire des comtes de Poitou ; l'office de tailleur de la monnaie é(ant alors vacant, Olbon en pourvut un particulier (2).
Le 29 décembre, le comte était à Bcnon, avec Geoffroy, comte du Perche, son beau-frère, et comme d'habitude il était flanqué de Jean de l'Étang et de Girard de Fournival; dans sa compagnie se trouvaient aussi Geoffroy de la Celle, qui s'intitulait sénéchal de Poitou et de Gascogne, Augier Soronet, prévôt de Montreuil,et quelques autres Poitevins. En leur présence, il concéda une faveur bien précieuse aux habitants de l'île d'Oléron, par son renoncement à un privilège féodal des plus importants et des plus susceptibles d'abus. Certains seigneurs s'étaient arrogé le droit de marier à leur volonté les filles de leurs vassaux, soit nobles, soit roturiers, et c'était pour eux une source assurée de revenus, car ils se faisaient remettre des sommes d'argent plus ou moins considérables parles épouseurs de ces jeunes filles; or, le comte Olhon déclara qu'à partir de ce jour il abandonnait tout droit de cette nature sur les jeunes filles, pauvres ou fortunées, de l'île d'Oléron; il renonça aussi au bail des mineures, des femmes non mariées et des veuves et à la jouissance de leurs revenus, aux
(i) Beslj.Eoesqaes de Poictiers, p. ii8; Lettres d'Innocent II I^ éd. de Baluze, I, col. t\o a, leUre du viii des ides d'avril, adressée par le pape à Aymar lui-même; Gallia Christ y II, col. 1181.
(2) Bouchet, Annales (T Aquitaine, éd. de i644i p» ïSy. Le vieil historien, en rapportant ce fait, se déclare c fort perplexe », parce qu*à cette époque il n'a, dit-il 1 trouvé le nom d'un « Otto, duc d^Aquitaine », dans aucun autre acte que dans celuici, dont il donne un résumé fort incomplet, car il omet même le nom du tailleur de la Monnaie, qu'il appelle « un quidam ». Ce personnage est vraisemblablement Savary le jeunc^ Tun des familiers du comte, qui est qualifié de maître de la Monnaie de Poitiers en 1199.
ALI£NOR 3ii
droits sur le sel et sur le vin appartenant à des prudhommes, à la main-mise sur les biens de particuliers décédés sans enfants, enfin à toutes autres coutumes excessives et injustes que percevaient précédemment les seigneurs de File ; il défendit en outre à tous ses agents, ce qui était d*usage dans ces chartes de privi* lèges, de commettre quelque acte de violence sur les habitants, et ne se réserva que les justes coutumes et les services qui, d'an^cienneté, étaient dus par les hommes d'Oléron (1).
En résumé, il ressort du caractère de cet acte qu'il avait pour conséquence d'affranchir les habitants de l'île d'Oléron, dépendant du domaine des comtes de Poitou, des dernières étreintes du servage. Doit-on faire exclusivement honneur à Olhon de celte grande libéralité, qui privait le trésor des comtes d'une importante source de revenus? C'est peu'probable, car il y a lieu de remarquer que, dans le préambule de l'acte, le comte déclare qu'il agit du consentement et par la volonté du roi Richard, son oncle» 11 n'aurait donc été que le porte-parole de celui-ci, et, si Ton regarde encore plus loin, on pourra être amené à penser que cette charte de franchise n'est que la juste rémunération des services rendus au roi d'Angleterre par les marins de Tlle d'Oléron, particulièrement par Tun d'eux, Guillaume de Fors, qui avait été l'un des commandants de sa flotte quand il s'en fut dans la Terre Sainte, et qui, resté en grande faveur auprès de lui, fit appel à ses sentiments miséricordieux à l'égard de ses compatriotes, voire même de sa propre famille. Il est possible, en effet, qu'un mobile particulier ait été, comme il arrive souvent, le point de départ d'actes ayant un caractère d'intérêt général.
C'est vers ce temps que se termina l'affaire entre les religieux de la Couronne et ceux de Grandmont, dont Geoffroy de la Celle et Pierre Berlin avaient été saisis l'année précédente. Sur le vu des rapports de ces deux personnages, l'évêque de Saintes elle comte ratifièrent les décisions qu'ils avaient prises et en firent dresser un acte, auquel ils apposèrent leurs sceaux, ainsi que les
(i) Rymer, FœderOjl, p. loS.Cet acte, au bas duquel, pour plus de sûreté, le comte fit apposer sou sceau, porte la date du 29 décembre 1198, mais cette date, qui a em« barrasse plusieurs des historiens d'Olhon, doit être lue 11979 car on ne doit pas oublier que chez les Anglais Tannée commençait à Noël, et que c'est le système suivi par la chancellerie du comte.
3 1 i * ' LES COMTES DE i 011 OU
chefs des deux maisons religieuses et les deux ministres du comte (1).
A la fin de Fhiver, on trouve Othon en Gascogne. L^année précédente, à la soUicilation de l'archevêque de Bordeaux, le pape Céleslin III avait fait reconnaître la sainteté de Gérard, le fondateur de Tabbaye de la Grande-Sauve. Le 27 avril 1 197^ il avait publié la bulle de canonisation et Tavait envoyée à Olbon en Fin* vitant à célébrer pieusement les fè(es du nouveau saint et à favoriser son culte dans TAquitaine. Deux fêtes avaient été établies par le conclave, Tune au 5 avril, jour de la mort de Gérard, l'autre le 21 juin, jour de l'élévation de son corps. Othon, pour entrer dans les vues du pontife,décida que le jour anniversaire de l'élévation du saint, c'est-à-dire de celui où ses ossements avaient été retirés de terre et placés dans une chftsse. il se tiendrait à la Sauve, en faveur du monastère, une foire qui serait libre de tous droits et il accordait pour ce jour un sauf-conduit aux pèlerins, aussi bien qu'aux marchands, à l'aller et au retour. Le 9 mars i 198, étant à Bazas^il notifia sa décision aux prélats d'Aquitaine, et informa de sa volonté les sénéchaux, prévôts et baillis du duché, h qui il prescrivit de veiller avec soin à son exécution (2).
Enfin, pour donner toute satisfaction aux désirs du pape, il vint tenir le 4 avril une cour plénière à Bordeaux, dans laquelle fut publiée officiellement la canonisation de saint Gérard. L'archevêque de Bordeaux, l'évêque de Saintes et plusieurs grands per« sonnages de la région se trouvaient parmi les assistants ; un seul des surveillants d'Othon, Jean de l'Étang, était présent, mais Girard de Fournival était peut-être remplacé par le chef routier Brandin, devenu sénéchal (3).
Cet acte est le dernier de l'administration d'Othon en Aquitaine que l'on connaisse. Pendant l'hiver il s'était passé en Allemagne des événements qui devaient donner à sa carrière une toute autre
(i) Grasilier, Cariai, de Saintonge^ I, p. 99, Notre-Dame de la Garde. Cet acte n'a pas d'iDdication chronolo^que, mais comme Geoffroy de la Celle y prend la qualité de sénéchal de Poitou et de Gascogne, dont il ne fut pourvu qu'à la fin de Fan* née I i97f c'^st à cette dernière date quil convient de placer cette charte.
(2) Acia sanctorum ord. S. Benedicti, vi» s., pars a% p. 874; Bolland., Acta sanctoram aprilis, I, p. 4 10.
(3) Cirot de la Ville, Hist, de la Grande-Saave^ II, p. i3a.
ALIÉNOR 3id
direction. Après la mort d'Henri VI, arrivée à Messine le 28 septembre H 97, les électeurs de TEmpire n'avaient pu s'entendre sur le choix de son successeur. A Philippe de Souabe, frère de l'empereur défunt, élu par les électeurs du sud de l'empire^ ceux du nord opposèrent divers concurrents, voire même Richard Cœur-de-Lion, qui, pendant sa captivité, avait su conquérir les grands seigneurs allemands par ses manières fastueuses. Les adversaires de Philippe de Souabe députèrent après Noël l'archevêque de Cologne auprès de lui pour Tinvileràse rendre dans celte ville, le 22 février 1198, afin de procéder de concert avec eux, comme vassal de TEmpire, à l'élection de l'empereur. Mais Richard, se souvenant de sa captivité et peu désireux de courir de nouvelles aventures, se contenta d'envoyer des représentants à l'assemblée, avec charge de proposer son neveu Othon au choix des électeurs. Celui-ci ne fut pas élu et ce fut le duc Berthold de Zœringhen qui oblint la majorité des suffrages; mais, comme celui-ci se vendit peu après à Philippe de Souabe, et renonça en sa faveur à la dignité impériale, les adversaires de Philippe, gagnés par les cadeaux de Richard, s'entendirent définitivement sur le nom d'Othon et chargèrent. l'archevêque de Cologne d'aller chercher le comte de Poitou et de l'amener en Allemagne, ce qu'il fit.
Richard donna à son neveu de grosses sommes d'argent, le véritable moyen d'action auprès des princes allemands qu'il avait appris à bien connaître; il employa même 2,125 marcs qu'il emprunta à un banquier de Plaisance pour bien disposer la cour de Rome en sa faveur (1). Il célébra avec lui à Jumièges la fête de la Pentecôte (17 mai) et c'est après avoir reçu ses instructions et ses subsides qu'Othon partit (2).
Arrivé à Liège, où l'archevêque de Cologne comptait trouver un
(i) Rymer, Fœdera, I, p. ii5. Les historiens allemands disent qu'Othon emporta i5o,ooo marcs d'argent {D^ Achérj, Spicileçiamy ll,'p. 829), mais il est permis de douter que Richard ait eu en ce moment à sa disposition une somme dont le montant équivalait à celle de sa rançon. Pour justifier ce gros chiffre, ces historiens avancent qu'il était le prix de la vente des comtés de Poitou et d*Yorck à Richard, mais en ce disant ils n'oublient qu'une chose, c'est de justifier qu'Othon ait possédé ces comtés en qualité de propriétaire.
(a) n paraît bien extraordinaire qu'Othon, ainsi que l'écrivent les historiens allemands, ait demandé un sauf-conduit à Philippe-Auguste pour traverser ses états; de Normandie, le chemin qu'il avait à suivre pour gagner Cologne était de traverser la Flandre et le Brabant, qui lui étaient dévoués et qui paraissent être la route qu'il a
ti4 L£8 COMTES DE POITOU
premier appui, le comte de Poitou ne put pénétrer dans la ville ni gagner Tévêque par argent ou par prières; il se rendit alors directement à Cologne; là, l'archevêque leva une troupe considérable et fut avec lui assiéger Aix-la-Chapelle. Le 10 juillet, la ville ouvrit ses portes; le lendemain Othon épousa Marie, fille du duc de Lorraine, qui n'était qu'une enfant, et le 12 il futcouronnô empereur {!}.
De ce jour les liens qui attachaient Othon au Poitou furent totalement rompus; le pays qu'il avait gouverné pendant deux ans ne devait plus le revoir. Cependant, en bon allemand, il chercha par la suite à tirer parti de la situation qu'il avait occupée, mais ce fut sans succès. Comme il sera dit plus loin, il chercha, Tannée qui suivit la mort de Richard, à reprendre le Poitou. Jean Sans-Terre reçut fort mal la réclamation, qui n'eut pas de suite.
La question de propriété des comtés et autres domaines con* cédés par Richard à son neveu ne se trouvait pas tranchée par la fin de non-recevoir de Jean Sans-Terre . Elle ne le fut jamais.Âux yeux de Jean, Othon n'avait joui des comtés d'Yorck et de Poitou qu'à un litre absolument précaire, c'est ce qu'il spécifia postérieurement dans un acte authentique : le 26 mai 1206, ayant ordonné à Savary de Mauléon, qui était alors son sénéchal en Poitou, de faire délivrer à l'église de Notre-Dame de Charron les 50 livres de rente annuelle que lui avait accordées Othon sur les revenus de la Rochelle et de File d'Oléron, il est dit expressément dans la lettre du roi d'Angleterre, contresignée par l'archevêque de Cantorbéry, qu'Othon fit ce don, alors qu'il avait le bail du Poitou, « dum haberet ballivam Piclaviae » (2).
Du reste, il ne pouvait venir à la pensée de Richard d'agir
véritablement prise. Du reste, les sentiments du roi de France à son é^ard n'étaient rien moins que favorables et l'on en a la preuve par le traité d'alliance qui fut conclupar Philippe le 29 juin 1198 avec Philippe de Souabe, le compétiteur d'Olhon (D'Achery, Spicilegium^ II, p. 829; Rymer, Fœdera, I, p. 107).
(i) Rec, des hist. de France, XVII, p. 565, Raoul de Dlcet; /ff.,XVIII, p. 82, R.de Goggeshale, et p. 3/|0, cont. de R. de Thori|srQy. La chronique de Leyde (/(/., XVIII, p. 6i5) place le couronnement d*Othou le i5 juillet et sou maria^j^e le 16.
(2) Rymer, Fœdera^ I, p. i4o. Afin de déterminer Ja signification qui était attribuée dans ce temps au mot baillie on peut consulter un mandement de Jein-Sans-Terre, du II août 1202, adressé de Chinon aux sénéchaux de Poitou et d'Anjou, d*avoir à faire mettre en commun les revenus des biens deréglise de Saint-Hilaire de Poitiers, situes dans leur baillie, a que sunt per balliam vestram », et que certains chanoines tenaient à ferme (Rot, lilt. pat.,!^ p. 17 6).
ALIENOR 3i5
aulrement avec son neveu qu'Henri Plantagenel ne Tavait fail à regard de ses enfants, et lui-même avec Jean Sans-Terre. Tous ces abandons de duchés et de comtés furent faits verbalement et étaient simplement annoncés dans des assemblées solennelles ; ils pouvaient èlre révoqués de la môme façon. Richard ne cessa pas dansles protocolesde ses actes de prendre le titre de duc d'Aquitaine;Olhon s'en parait en même temps, excepté toutefois lorsqu'il comparaissait aux côtés de son oncle, comme cela lui arriva dans le trailé avec Baudouin de Flandre, et lors de l'échange des Andelis, oh il se contenta de s'intituler comte de Poitou. II agissait en maître dans le duché, sous réserve de voir ses actes ratifiés par Richard, tout comme, au temps où ce dernier en jouissait, on avait vu Henri Plantagenel reconnallre ceux de son fils (1).
/. — Richard (i 198-1 199)
Olhon n'était pas encore couronné empereur d'Allemagne que Richard attestait, par un acte authentique, qu'il avait repris pleine possession du comté de Poitou et ceci sans formalités aucunes, c'est-à-dire par un simple effet de sa volonté, tout comme il l'avail abandonné deux ans auparavant. Le 30 juin, se trouvant à la Roche des Andelis en compagnie de son frère Guillaume, comie deSalisbury, du comte de Chester, de Guillaume Le Maréchal, de Robert d'Alençon, de son chapelain R. B., de Philippe des Roches, son chambrier, et d'Eustache, évêque élu d'Ely, son chancelier, il abandonna à l'abbaye du Pin le droit de minage qu'il possédait dans la ville de Poitiers, et cela sans aucune réserve, le produit do la taxe devant être employé à la confection du pain nécessaire h, la subsistance des religieux (2).
(i) Bourgeois, suivant en cela Topinion déjà exprimée par racadémien Dupuy dans le Journal des savant Sy éd. in-4^, p* 54o, conclut avec raison^ à la page io3 de ses Recherches^ que M . Bonamy s'est trompé en admettant qu Othon a possédé FAquilaine et le Poitou en toute propriété, « jure bercditario »>et qu'il est probable qu'il n'en eut que l'usufruit total ou partiel.
(2) Bibl, munictp. de Poitiers, man. no 5i, aujourd'hui Sgi, fo 42'o. (-e texte, publié incomplètement par Thibaudeau {Abrégé de Phist. du Poitou^ II, preuves, p. 349), est inexact; il ne reproduit pas la donation primitive de Richardi qui doit
3i6 LES COMTES DE POÏTOU
Aliénor ne semble pas avoir revendiqué au moment du départ d'Othon aucun droit sur ses états patrimoniaux; elle en laissait jouir son fils dans les mêmes conditions qu'elle Tavait abandonné h son petit-fils^ c'est-à-dire en y cardant sea droits de proprié-
remoDter à l'une des deux premières «Doées de son rè^e« peut-être même à 1 190. C'est ce qui est résulté pour nous de Texamen de cette pièce, qui pendant plusieurs siècles a été considérée comme absolument autbenlique et a été insérée telle quelle dans le « Livre des costumes, privilèges et autres ordennances de la commune de Poictiers», recueil offlciel rédigé vers iSgo^cartelest le caractère du manuscrit no 5i» où Thibaudcau et D. Fonteneau Pont copiée. (Voy. notre étude sur ce volume publiée dans le Balletin delà Soc, desAnt. de tOaest, >• trim. 1884.) La charte se compose de deux parties, la première, qui contient la donation proprement dite, rapporte que celleci aurait été faite à Evreux, le 27 août de la sixième année du règne de Richard, en présence de Geoffroy de la Celle, sénéchal de Poitou, de R. comte de Cbester et de Guillaume Le Maréchal, et Pacte délivré par Tévêque d'Ely. Il est dit ensuite que la matrice du sceau royal apposé sur cette pièce ayant été perdue pendant que Richard était prisonnier en Allemagnei le roi en avait commandé une autre, qui avait été apposée au bas du nouvel acte le 3o juin de la neuvième année de son règne.
Les inexactitudes abondent dans ce document. D'abord, le 27 août de la dixième année du règne de Richard correspond au 27 août 1195; or, cette date est postérieure à l'emprisonnement du prince qui se termina le 4 février 1194; de plus, en cette année II g5, Geoffroy de la Celle était «énéchal de Gascogne et non du Poitou et ne fut pourvu de cette dernière dignité qu^entre le a5 mai et le 29 décembre 1196; d'autre part, Eustache ne fut élu évèque d*EIy qu'après le mois de février 1 197. Ces relevés sont des preuves de fausseté qui nous ont fait rejeter absolument l'acte du 27 août iigSy auquel D.Fonteneau, nous ne savons pour quel motif, a donné la date de 1 194, que nos historiens locaux ont depuis uniformément reproduite. Comme il est avéré que la concession du minage de Poitiers a été certainement faite par Richard aux religieux du Pin, comme il va être dit plus loin, nous avons cru devoir adopter pour exacte la date du 3o juin iigS^à laquelle ne s'opposent nullement l'indication des noms des témoins ou autres éléments d'information. Seulement, si la date est exacte, l'acte ne Test pas, et c'est ce qui résulte des termes d'une sentence rendue en iaa8 par les commissaires du pape dans une contestation survenue au sujet de ce droit de minage entre les religieux du Pin et les chevaliers du Temple. Ces derniers soutenaient qu'en vertu des chartes de franchise absolue pour leurs biens et leurs hommes qu'ils avaient obtenues du roi Richard, ils n'étaient pas tenus de payer les droits réclamés par les religieux. Les commissaires du pape décidèrent que les Templiers paieraient le droit de minage à Poitiers, excepté ceux qui demeuraient dans la maison de Soronet, jadis prévôt de cette ville, sise dans la rue Favrouse, où les religieux n'avaient jamais perçu ce droit de minage, et que cette exemption serait aussi étendue aux hommes du Temple qui n'étaient pas astreints au paiement de ce droit avant qu'il fût transmis à Fabbaye du Pin (Arch. de la Vienne, abbaye du Pin, 1. 32 ; Thibaudeau, ^6r^^é, II, p. 35o, preuves). Il résulte de cette sentence, rendue trente ans seulement après la concession de Richard, que i*acte authentique de' «elle-ci existait encore et qu'elle devait comporter une exemption de droits en faveur de Soronet, alors prévôt de la ville. Cet acte a dû disparaître de bonne heure, car, en i3oi, le sénéchal de Poitou, Pierre de Villeblouin,fit une transaction avec les religieux au sujet d'une redevance annuelle de quatorze livres tournois, qu'ils payaient au roi pour leur possession du droit de minage, alors qu'il était établi par la sentence rendue contre les Templiers que Richard leur avait fait cette donation en toute franchise et en perpétuelle aumône et les les mettait simplement en son lieu et place.
n nous semble résulter de la longue argumentation à laquelle nous avons dû nous livrer, que si la donation du droit de minage de Poitiers faite par Richard aux reli-
ALIÉNOR 3i7
taire, dont elle usait à Toccasion. Elle semble avoir particulièrement considéré comme étant de pure formalité la concession faite par Richard à Bérengère de certains domaines en Poitou qui devaient entrer dans son douaire. Ainsi, le 11 avril 1196, pendant son séjour à Fonlevrault, elle fît conclure un accord entre les religieux de Bourgueil, possesseurs du prieuré de Jaulnay, et ses hommes de ce lieu, au sujet de la dlme du vin. Le lendemain, elle se rendit à Bourgueil pour la ratification de cet acte, auquel assistaient ses chevaliers, Geoffroy de Clermonl etPierre le Chevecier (1 ).
On ne sait si Richard avait continué à vivre avec Bérengère, ce qui est peu probable; toutefois, bien que sa femme lui fût indifférente, il ne professait pas les mêmes sentiments au sujet des biens qu'elle pouvait posséder et sur lesquels il devait naturellement dominer. Sanche YI avait promis en dot à sa fille les châteaux de Roquebrune et de Saint-Jean-Pied-de-Port, mais il mourut en 1 194, sans les avoir livrés ; Richard les réclama à Sanche VII, son beau-frère et son ancien compagnon d'armes; mais celui-ci se montra récalcitrant et le prince dut recourir, pour obtenir la délivrance des deux châteaux, à la haute intervention d'Innocent III. Le pape envoya le 21 mai une lettre au roi de Navarre^ dans laquelle il le menaçait des foudres ecclésiastiques s'il ne s'exécutait pas et, le 28 mai, il en informait le roi d'Angleterre (2).
Dans le courant de l'année 1197 (3), Richard avait donné la sénéchaussée de Poitou à Geoffroy de la Celle, qui remplissait déjà les fonctions de sénéchal en Gascogne (4); il réunissait ainsi
gieux du Pin est réelle^ Pacte qui la monamentaît était entaché de fausdeté^ et pôur« tant» jusqu'à la fin de l'ancien régime, c'est lui qui a toujours été produit dans les nombreuses procès que les religieux ont eu à soutenir pour la conservation de leurs droits (Voy. Arch., comm. de Poitiers^ no* a66, 269, 270, 271, 27a; Thibaudeau, Abrégé^ II, pp. 352 et 353, preuves, et IV, pp. 307-357; Beauchet-Filjieafi, Des divers boisseaux dont on se servait dans le Poitou, Mém. de la Soc. d» stat. des Deux-Sèvres, 1868, pp. i39 et ss.).
(/) Bibl. Nat., man. latin 5,48o, cartul. de Fontevrault, p. a5.
(2) Lettres d^ Innocent II/, éd. de Baluze, I, pp. i la et 122.
(3) Entre le 7 mars (Arch, hist, de la Saintonge, XXVII, p. i45| chartes de la Grâce-Dieu) et le 4 novembre {Arch, hist» du Poitou, XI, p. 4 10, Trésor des chartes).
(4) On le trouve, toujours en compagnie de l'archevêque, présidant à- Mont-de- Marsan à un accord entre Tabbaye de Sainte-Croix de Bordeaux et le seigneur de Lesparre (Gallia Christ., II, instr., col. 286). Dans cet acte, on voit figurer Chàlon, frère du sénéchal, et Pierre Chàlon, son chancelier et son parent. L'indication de
3i8 LES COMTKS DE POÏTOU
dans celte seule main, dont il devait connaître la vigueur, Tautorite suprême en Aquitaine. Geoffroy, sur Tordre du roi et agissant d'accord avec l'archevêque de Bordeaux, imposa aux barons, chevaliers et prudhommes du Bordelais, une paix qu*ils s'enga* gèrent à observer sous serment; elle établissait une pénalité contre les infracleurs, qu'ils fussent barons, prévôts, baillis ou sergents des baillis du roi; elle pourvoyait aussi à la sécurité des vignobles qui, dès cette époque, constituaient la richesse du pays^ et frappait les coupables de méfaits à leur égard d'une amende de cinq sous, du paiement d'une indemnité au particulier qui avait souffert du dégât, ou de la perte d'une oreille; enfin, il y était rappelé cette prescription, qui tendait à devenir d'ordre général, que les hommes d'un seigneur ne devaient pas être obligés pour les dommages dont il se serait rendu coupable à l'égard d'autrui, et qu'ils ne pouvaient être tenus envers lui qu'au paiement de leurs redevances ou de leurs charges ordinaires.
La durée de cette paix fut fixée à dix ans et, pour en assurer le maintien, sa sauvegarde fut confiée au roi, qui, pour cet objet, fut autorisé à lever un impôt spécial. Cet impôt frappait tous les possesseurs de biens, et eut pour base les animaux, la taxe étant établie par têle de bétail ; quant aux particuliers possesseurs d'au moins vingt sous en biens meubles, ils élaient^ à partir de l'âge de douze ans, tenus de payer douze deniers, ce qui était la somme due pour un bœuf. Celte redevance par têle, qui rappelait le servage, ne devait pas être appliquée personnellement aux prêtres, clercs, chevaliers et damoiseaux, mais leurs hommes y étaient astreints et rentraient dans la règle commune. Enfin, il était dit que l'impôt serait perçu pendant sept ans, mais que l'on ne compterait pas la première année de la sénéchaussée de Geoffroy de la Celle, vu la misère des temps ; on ne commencerait à le lever qu'à partir de la Saint-Michel de la seconde année de son exercice de sénéchal et sa perception se continuerait ensuite pendant sept années consécutives, mais la paix qui avait été l'occasion de son établissement devait être appliquée de suite (!)•
CcUe situation inférieure chez un membre de la famille de Geoffroy de la Celle parait témoigner que celui-ci était, comme Pierre Bertin et tant d^autres agents du roi, d'une condition inférieure, à peine de petite noblesse, (i) Brutails, Gart, de Saint-Senrin, p. 177. Dans cette publicalioa cet acte a été
L'influence personnelle de Tarchevêque de Bordeaux se fait intimement sentir dans cet acte qui, ainsi qu'il est dit, fut exclusivement appliqué au Bordelais. Comme il était le résultat d'un accord conclu entre le chef de l'État et certains de ses sujets, le Poitou y resta complètement étranger, bien qu'il fût, comme ce pays, placé sous l'autorité de Geoffroy de la Celle.
Aliénor se tenait à Rouen, et, à ce que l'on croit, cédant à on ne sait quelles suggestions, elle conçut le projet de faire évader Philippe de Dreux, évêque de Beauvais, le cousin du roi de France, qui, plus guerrier que prélat, avait été fait prisonnier le 19 mai H97 par Mercadier et que Richard avait fait enfermer dans la tour de Rouen. Pendant une des absences du roi, Aliénor demanda aux gardiens de l'évêque de l'amener dans sa demeure afin qu'il pût conférer avec elle au sujet de sa rançon. Il avait offert à Richard, qui l'avait refusé, 10,000 marcs d'argent pour être remis en liberté (1). Les gardiens n'osèrent résister à cette invitation de la reine, qui pour eux était presque un ordre, et, après avoir mis des entraves aux jambes de l'évêque, ils le conduisirent eux-mêmes à AUénor. Leur trajet les faisait passer auprès d'une église ; quand ils en furent très rapprochés, l'évêque se précipita contre la porte; celle-ci était fermée, mais il put saisir l'anneau qui l'ouvrait et il s'écria à haute voix : « Je demande la protection de Dieu et de l'Église. >' Malgré ces paroles qui, étant donné l'acte manuel de Philippe de Dreux, plaçaient celui-ci sous la sauvegarde ecclésiastique, les gardiens remirent la main sur lui et le ramenèrent dans la tour de Rouen. Cet incident, qui n'était peut-être que fortuit, fut considéré comme ayant été préparé par Aliénor; toujours est-il que Richard, qui tenait à son prisonnier, ne tint aucun compte du droit d'asile invoqué par lui et l'envoya sous bonne escorte à Chinon, où il fut désormais étroitement gardé (i).
placé eotr6 1189 et tigS, mais il edl évident, du moment que Geoffroy de la Celle y comparait en qualité de sénéchal de Poitou, et qu'il rapporte des fails qui se sont produits durant la première année de l'exercice de Geoffroy, c'est-à-dire en 1197, qu'il ne peut appartenir qu'aux années 11 97 ou 1198^ et plus particulièrement, croyons-nous» à cette dernière.
(i) Bibl, de l'Ecole dés chartes^ i84a, p» 4^9; Rec. des hist. de France, XVII, p. 49, Rigord.
(2) Recdeshiêt, de France, XVII, p. 687, R. de Hovedcn.^
3ao LES COMTES DE POITOU
Si Richard en voulut à sa mère de cet incident, il n'y parut guère, car à la fin de cette année 1198, ils étaient absolument d*accord pour proposer un candidat à Tévëché de Poitiers, vacant par lamort d^Aymar du Peyrat. Aliénor avait maintenu son appui à Maurice de Blazon, qui, depuis plusieurs années, gouvernait Tévèché de Nantes. Celte fois, les chanoines, n*ayant pas de candidat à lui opposer ou plutôt personne ne se souciant de se mettre sur les rangs, lui donnèrent leurs voix. Le pape fut avisé de ce fait par les partisans que Maurice avait su se créer, à savoir les archevêques de Bordeaux et de Bourges, Tévéque de Saintes, le doyen et le chapitre de Téglise cathédrale de Poitiers, des abbés et de nombreux membres du clergé poitevin qui lui demandèrent d'agréer le vote unanime du chapitre ; il y consentit, et en informa Maurice par une Jetire du 29 novembre, dans laquelle il lui disait qu'il le transférait d'un diocèse populeux dans un autre qui Tétait encore plus, et oh il serait mieux à portée de faire valoir les rares mérites dont le Seigneur l'avait gratifié (1).
Richard ne s'éloignait guère de la Normandie où les hostilités avec le roi de France ne cessaient un instant que pour recommencer encore plus vives; il célébra la fête de Noël à Domfront et enfin, le II janvier 1199, jour de la Saint-Hilaire, date d'oîi parlaient généralement les trêves de l'hiver^ il eut avec Philippe- Auguste une entrevue entre les Andeliset Vernon. Les deux rois, las l'un et l'autre de cette guerre sans issue, et ayant sans doute chacun des projets par ailleurs, conclurent entre eux une trêve de cinq ans.
Richard, venu au rendez-vous par la Seine, se tenait sur son navire d'où il conversait avec leroide France resté à cheval sur la rive. Us convinrent que toutes choses demeureraient en Tétat où elles se trouvaient le jour de leur accord et que, pour éviter tout heurt^ les troupes des deux rois se retireraient sans entraves dans leurs cantonnements ordinaires. Richard s'exécuta aussitôt et renvoya Mercadier, le chef de ses mercenaires, dans ses domaines du Périgord.
Ce routier était le bras droit du roi d'Angleterre, et c'est à luî-
(i) Gallia Chriit,, II, col. 1182, et XIV, col. 818; Lettres cTInnocent III^ éd. de Baluze, I, pp. a 84 et 286; Besly, Eoesques de Poictiers, pp. 119 et ss.
ALIKNOR 321
même que nous devons de connaître exactement sa situation auprès de lui : « Je combattais, dit-il un jour, avec autant de fidélité que de vaillance dans les camps du roi, n'étant jamais en désaccord avec sa volonté et accomplissant avec promptitude ce qu'il commandait, par suite de quoi j'étais accueilli et affectionné par ce grand prince et commandais à son armée (1).» Mais pendant qu'il traversait la France avec sa route, il fut assailli par quatre comtes qui lui tuèrent plusieurs de seshommes. Philippe-Auguste les désavoua aussitôt, mais, pendant ce temps, il faisait construire un château-fortsurlesfrontièresde Normandie, entre Butavant et Gaillon.
Quand Richard, qui avait déjà gagné le Poitou, fut informé de ce dernier fait, il revint en toute hâte sur ses pas et fit savoir au roi de France par son chancelier, Tévêque d'KIy, que les trêves seraient aussitôt rompues s'il ne démolissait le château neuf. Le légat du pape, qui n'avait pu qu'à grand peine faire conclure la récente trêve de cinq ans^ prit encore l'initiative des négociations; il conseilla à Philippe de s'exécuter et, en même temps, il s'entremit pour faire transformer la trêve en un traité de paix. Des deux côtés on tomba d'accord pour établir les préliminaires de cette paix, qui devait être signée aussitôt que Richard serait de retour du Poitou. La principale clause de la convention était le mariage de Louis, fils du roi de France, avec Blanche de Castille, nièce de Richard; cedernier,en faveur de cette union,s'engagerait à abandonner ses prétentions sur la place de Gisors, qui avait été un continuel brandon de discorde entre les deux royaumes, et donnerait cndotàsanièce une sommede 20,000 marcs'; de son côté. Philippe- Auguste se désisterait en faveur de Richard de son droit de présentation à l'archevêché de Tours et s'engagerait à favoriser de tout son pouvoir l'accession d'Olhon au trône impérial (2).
Quel était le motif si pressant qui faisait repartir Richard pour le Poitou sans attendre que l'on se fût mis d'accord sur tous les
(i) Dessalles, Hist. da Périgord, l, p. 227. Ces paroles se lisent dans les consi* dorants d'une charte de Mercadier, par laquelle l'ancien routier concédait aux religieux de Cadouin la dîme d'une pêcherie qu'il avait établie à Bigaroque, sur la Dordogne^dans le domaine dont Richard lui avait fait cadeau après la mort d'Adémar de Beynac^ décédé sans hoirs.
(2) Rec, des hist. de France, XVH, p. 386, chron. de Saint-Denis, et p. 694, R. de Hoveden.
points du traité de paix? Uniquement la cupidité. Le bruit s'était répandu depuis quelque temps que, sur le territoire du vicomte de Limoges, il avait été trouvé un trésor d*une valeur inestimable. C'était, disait-on, des statues d or très fin, représentant un empereur, sa femme, ses fils et ses filles, tous assis à une table également d*or, le tout accompagné d'inscriptions indiquant à la postérité Tépoque où ces personnages avaient vécu (i).
Richard demanda à son vassal, Aymar, vicomte de Limoges, de lui remettre le trésor ou du moins de le partager avec lui. Le vicomte refusa; le roi, furieux, se rendit en Limousin afin d'obtenir par force ce qu'on ne voulait pas lui donner de bonne grâce et se mit à ravager le pays. Aymar ne l'attendit pas; il se réfugia à la cour de Philippe-Auguste, où ce dernier, sans souci de l'engagement qu'il venait de prendre avec le roi d'Angleterre, accueillit avec grande faveur le vassal révolté. Aymar s'était, du reste, en homme prudent, fait précéder par son frère utérin le comte Aymar d'Angoulëme et c'est ce dernier qui avait négocié l'accord que Tun et l'autre se proposaient de conclure avec Philippe. 11 ne s'agissait de rien moins que de se délacher de la vassalité du roi d'Angleterre et de passer sous la sujétion directe du roi de France. Le comte d'Angoulëme apporta à ce dernier un acte sans date, mais authentiqué par le sceau du vicomte de Limoges, en vertu duquel celui-ci, son fils Guy, et tous les siens, déclaraient qu'en raison des violences qu'exerçait contre eux Richard, roi
(i) Rec. des hist. de France^ XVII, p. 5o, Rigord. Cette descriptioo du trésor est très précise et mérite, selon dous, la plus sérieuse coasidératiou. Ce qui nous a le plus frappé dans les détails fournis par Rigord, ce sont les inscriptions qui accompa- *
gnaient les statues et qui faisaient connaître l'époque où vivaient les personnages dont f
celles-ci étaient la représentation : ce quiposteris, quo tempore fuerant, certain dabant i
« memoriam ». Un texte conçu dans cette forme ne peut être, à notre avis, qu*une >
inscription votive en Thonneur d'un dieu. Cette inscription devait être gravée sur un bouclier doré appartenant à quelqu'un de ces types si connus de l'époque romaine, dont Tumbo avait été pris, par ceux qui le virent, pour une table autour '
de laquelle aurait été rangée toute la famille du donateur ; les personnages devaient être simplement gravés au trait, tandis que la renommée en avait fait des statues de grandeur naturelle. 11 est encore possible que l'indication de pièces d*or et d'argent dans la composition du trésor soit exacte, et que nous nous trouvions en présence du contenu d'une cachette, remontant au temps des ravages des Bagaudes ou de celui des invasions barbares. Ce qui nous incite plus particulièrement à émettre cette opi- \
nioo, c'est le nom même du lieu où la trouvaille a été faite : Chàlus, c'est le ce cas- i
ce trum luci », le château du lue, autrement dit du bois sacré, la forteresse occupant I
l'emplacement du bois vénéré de la regiuu.
d'Angleterre, ils s'élaienl tournés vers le roi de France pour que celui-ci pourvût désormais à leur défense, ainsi qu'il le faisait pour les hommes de sa dépendance directe. Philippe, qui se trouvait alors à Paris, prit rengagement de protéger, envers et contre tous, quelque personne que ce fût qui déclarerait de bonne foi vouloir le seconder ou porter assistance au vicomte de Limoges en son nom (1).
Enfin, dans le même mois, mais après Pâques et alors que la mort de Richard était connue^le vicomte de Limoges vint trouver le roi de France à Anet, et renouvela la déclaration faite en son nom par le comte d'Angoulôme. Les termes delà convention sont très précis et engagent formellement Tune et l'autre partie (2).
Le comte d'AngouIême traita dans les mêmes conditions avec Philippe-Auguste; toutefois, il spécifiait que si le roi de France venait à renoncer à sa suzeraineté directe sur son comté et à transmettre ses droits à une autre personne (évidemment les parties avaient en vue Jean ^Sans-Terre, à qui Philippe avait précédemment ofTerl l'Aquitaine), il s'engageait au nom du futur suzerain du comte à ce que celui-ci respecterait les droits de propriété de lui, d'Aymar et de son frère Wulgrin. En surplus de ces conventions, le comte d'AngouIême consentait à soumettre au jugement de la cour du roi la légalité de ses prétentions sur le comté de la Marche (3). Richard ignora ces accords qui constituaient à son égard un acte de félonie de la part du vicomte de Limoges et du comte d'AngouIême, il était, pendant ce temps, occupé à ravager leurs terres.
Le 19 février, il se trouvait à Colombiers, non loin de Châtelleraull,où,en présence du sénéchal d'Anjou, Robert deTurneham^ de Guillaume des Roches, son ami, et de Pierre Savary, seigneur du lieu, il donna aux religieux de Notre-Dame-des-Loges, dépendance de Fonte vraull, 100 sous à percevoir chaque année sur le péage de Baugé (4).
(i) Bien que ces faits se soient passés en 1199, rengagement du roi de France porte la date d'avril X198, ce qui indique qu'il avait été signé avant Pâques, fête où Tannée commençait en France, et qui tomba cette année le 18 avril.
(2) Teulet, Layettes du Trésor des chartes^ I, p. 201.
(3) Teulet, Layettes da Trésor des chartes^ I, p. 201.
(4) CartaL de FontevrauU, \, p. 229 ro. Pierre Savary, désigné dans cet acte, est^
324 LES GOMTI£S DE KiirOU
De là il gagna le Limousin. Mercadier étant venu le rejoindre, il le chargea défaire le siège dos châteaux de Nontron et de Piégui, pendant que lui-même s'occuperait de Châlus. C'est dans les environs de ce chflteau qu'un paysan, on labourant la terre, avait découvert letrésor;Achard« le seigneur du lieu, s*en était emparé, et, soit de force, soit de bonne volonté, Tavait remis au vicomte de Limoges près de qui il s'était finalement retiré.
Quand Richard, qui pouvait croire que tout ou partie de la trouvaille était restée sur place, se présenta devant Châlus avec une bande de routiers et les chevaliers de son escorte, ce château ne comptait en fait de garnison que deux sergents d'armes du vicomte, Pierre Brun et Pierre Basile, et environ trente-huit personnes, tant hommes que femmes Les sergents, confiants tant dans la solidité des murs de la tour dans laquelle ils s'étaient réfugiés que dans sa position naturelle presque inaccessible, se flattèrent de résister à la petite troupe d'assaillants qu*ils avaient devant eux et dont ils ne connaissaient pas la composition.
Pendant trois jours ils repoussèrent toutes les attaques; enfîn,le 26 mars, Richard, qui dirigeait lui-môme les opérations du siège, s'étant avancé sans précaution pour examiner les travaux de sape de la tour, n'ayant pour toute armure que son casque de fer et négligeant de se garantir suffisamment avec le bouclier que Ton portait devant lui, fut frappé à l'épaule gauche, près des vertèbres du cou, par un carreau de flèche qui, arrivé au bout de son jet, était venu retomber sur lui par derrière.
Le guerrier limousin qui avait tiré ce coup d'arbalète était Pierre Basile, lequel, pendant tout le jour, était resté caché derrière un créneau, d'oti il parait avec une poële à frire les nombreux traits que le roi faisait diriger contre le sommet delà tour ; Richard cherchait à en éloigner les assiégés qui, lorsqu'ils en avaient l'occasion, faisaient tomber de grosses pierres sur les assaillants, tandis que Basile visait certainement leur chef, afin d'arrêter leur attaque s'il pouvait parvenir à l'atteindre.
selon toute vraisemblance» le futur maire de Poitiers. Le chef-lieu de la seigneurie s'appelait la Tour, domaine qui a pris le nom de la famille et est encore connu sous le nom de la Tour-Savary. Ce lieu, qui était jadisde la paroisse de Nainlré^fait aujourd'hui partie de la commune de Colombiers.
AUENOR 3a5
Le prince, sans rien faire paraître de la gravité de sa blessure, rentra dans le logis qu'il occupait dans le bourg de Châlus et voulut faire ôter de son corps le trait qui y avait profondément pénétré, mais le bois se brisa, et le fer, qui avait une palme de longueur (la largeur de quatre doigts), resta dans la plaie.
Mercadier avait avec lui un prétendu chirurgien; celui-ci, à la lueur des flambeaux, car c'était le soir, rechercha le fer, mais il ne put le retrouver facilement dans la chair de Richard qui était fort replet ; il taillada en tous sens la partie blessée et c'est à grand'peine s'il put saisir le carreau et le retirer. Quelque soin que l'on eût ensuite pris d'appliquer des emplâtres sur la plaie, celle-ci s'envenima et la gangrène finit par se déclarer. Le roi ne faisait rien pour venir en aide aux soins qui lui étaient donnés, bien au contraire ; forcé de garder la chambre, il ne changea rien à ses manières de faire et commit, suivant son habitude, des excès de boisson et d'incontinence.
Sous le prétexte de ménager son repos, les quatre principaux compagnons du roi entraient seuls dans sa chambre, et le commun peuple n'était nullement tenu au courant de sa maladie. Mais Richard, ne pouvant s'empêcher de constater l'aggravation journalière de son mal, se résolut à faire venir sa mère, et, par une lettre close, la manda auprès de lui. Aliénor se trouvait à Fontevrault, où elle avait, depuis quelque temps, pris l'habitude de résider. Elle se hâta d'accourir, en compagnie de Lucas, abbé de Turpénay, et, bien que la distance fût considérable (environ cinquante lieues), elle arriva à temps pour assister aux derniers moments de son fils bien-aimé.
Richard se confessa à son chapelain, Pierre Milon, l'abbé du Pin , que depuis la croisade il avait presque toujours auprès de sa personne elreçut la communion ; il y avait septans qu'il n'avait rempli ce devoir religieux, parce que, disait-on, il nourrissait dans le fond de son cœur une haine mortelle contre le roi de France et qu'il ne voulait pas luipardonner.il succomba le mardi 6 avril, onze jours après avoir reçu sa blessure, vers les sept heures du soir, étant dans sa quarante-deuxième année; Milon, qui lui avait donné l'extrême-onction, lui ferma la bouche et les yeux.
Avant de mourir, il avait eu la satisfaction d'apprendre la prise
3i6 LES COMTES DE POITOU
de Ch&Ius. Le château était tombé aux mains des routiers, qui Tavaient assailli avec rage et Tavaient promptement emporté. Ils avaient massacré tous les occupants, sauf Pierre Basile, qui fut amené devant Richard. Le roi lui pardonna et même ordonna qu'il fût rel&ché et qu'on lui donnât cent sous de monnaie anglaise; mais Mercadier retint le prisonnier et, après le décès du prince, le fit écorcher vif (I).
Selon Tusage, aussitôt la mort de Richard, il fut procédé à son embaumement; ses entrailles, et autres parties détachées de son corps, furent mises en terre à Châlus et le cœur fut réservé pour être porté dans Téglise de Notre-Darae-la-Grandc de Rouen. Le lieu que le prince avait choisi pour sa sépulture était Téglise abbatiale de Fontevrault; le cortège funèbre mit quatre jours pour s'y rendre. Le cinquième jour après le décès, qui se trouva être le 1 i avril, dimanche des Rameaux, les obsèques, dont tous les détails avaient été réglés par l'abbé de Turpenay, le confident d'Aliénor, se firent en grande pompe et le corps de Richard fui déposé dans une fosse creusée aux pieds du roi Henri ; le père et le fils se trouvaient désormais réunis dans la mort (2).
La cérémonie funèbre avait été présidée par l'évêque de Lincoln, assisté des évoques de Poitiers et d'Angers. Parmi les amis du roi qui s'y étaient rendus^on remarquait Milon,rabbé du Pin, qui ne se sépara de son maître qu'au dernier moment, Aimery, vicomte de Thouars, et son frère Guy, Pierre Berlin, sénéchal
(i) D'après une indication fournie par le Livre des Bouillons de la commune de Bordeaux (pp. 867 et 4^9)» lo ^i^s au meurtrier de Richard fut exposé au Padouen de cette ville.
(2] Le récit le plus intéressant et le plus véridique des derniers jours de Richard est sans contredit celui qui est dû à Raoul de Coggeshale (Hec, des hist, de France^ XVIII, p. 85), qu'il y a lieu de compléter sur certains points par quelques écrits contemporains dont on trouve des extraits dans Touvrage de Tabbé Arbellot, la Vérité sur la mort de Richard Cœar-de-Lion, roi d* Angleterre, L'historien anglais a présenté deux versions sur les causes de la campagne de Richard en Limousin, Tune aurait été un traité d'alliance conclu entre le vicomte de Limoges et le roi de France l'autre, le désir du roi d'Angleterre de s'emparer d'un trésor de très grande valeur trouvé sur les terres du vicomte. Nous avons adopté cette dernière version, tandis que M. l'abbé Arbellot, admettant la première, déclare que Thistoire du trésor est une légende. Pour nous, s'il y a légende, elle se rapporterait uniquement à la composition de la trouvaille, et, pour appuyer notre manière de voir, nous nous contenterons de faire remarquer que c'est seulement au mois d'avril, au moment de la mort de Richard, que fut conclu le traité entre le vicomte Aymar et Philippe-Auguste, et que cet accord ne fut évidemment qu'une conséquence de l'irruption soudaine du roi d'Angleterre en Limousin, motivée par son désir de mettre la main sur le fameux trésor.
du Poitou, Geoffroy de la Celle, Pierre Savary, Pierre de Montrevault et Guillaume des Roches (1).
Richard a eu de nombreux panégyristes qui, tant envers qu'en prose, ont célébré ses mérites (2). Un annaliste du temps, lequel, à ce qu'il semble, n'avait aucun motif particulier pour faire cet éloge du roi d'Angleterre, s'est exprimé ainsi : «C'était, dit-il, un homme plein de cœur et passionné pour la guerre, d'une générosité constante, d'une bravoure extrême, très habile dans la conduite d'une action militaire, chéri de ses guerriers, tenu en grand honneur par le clergé et le peuple, protecteur de l'Église, auditeur inlassable de l'office divin, et dont les guerres et les hauts faits sont inscrits dans le livre de vie des rois d'Angleterre (3). »
Mais à ce tableau brillant il faut ajouter, en contre-partie, son indomptable orgueil, ses violences excessives, sa cupidité, entretenue par ses constants besoins d'argent et ses prodigalités, son amour immodéré de la guerre, et Ton peut dire aussi celui de la chasse, qui en temps de paix lui rappelait les combats qu'il affectionnait, enfin son intempérance. On ne lui a pas reproché les basses débauches de Jean Sans-Terre, il y mettait sans aucun doute plus de faste et d'éclat^ mais son inconduite était notoire et c'est pour n'avoir pas voulu se priver d'aucun de ses plaisirs favoris que la blessure faite par le carreau de Pierre Basile amena sa mort en peu de jours.
Les sentiments furent du reste partagés sur son compte, comme en témoigne cet autre dire d'un contemporain : « Bien des gens se réjouirent de la mort du roi, mais beaucoup d'autres en furent attristés (4). »
Le chroniqueur Raoul de Coggeshale ne se livre à aucune appréciation sur la personne de Richard, mais il a toutefois soin
(i) Marcheg'aj^ Notice» et pièces hist,y p. 252.
(2) Voy. les textes recueillis par Tabbé Arbellot et publiés par lui dans Touvragpe précité. La plus remarquable de ces pièces e»t sans contredit la complainte ou planh que composa Gaucelme Faidit, troubadour d'Uzerche, que Richard recevait volontiers à sa cour. « Jamais, dit-il,il n'y a eu de roi si loyal, si preux, si hardi, si généreux » ; il le place au-dessus de Charlema^ne et du roi Arthur, et donne l'assurance que s*ii eût vécu il aurait repris le Saint Sépulcre (Le Houx de Lincy, Chants historiques français^ I, pp. 68 et ss.).
(3) Salmon, Chron. de Toaraine^ p. i44.
(4) Arbeliot, la Vérité... ^ p. 61.
(le faire remarquer qu'à Topposé de ses prédécesseurs il ne disposa pas en faveur de ses créatures des revenus des évèchés, des abbayes ou des chapitres vacants^ mais qu'il pourvut le plus tôt possible au remplacement des titulaires. Il ajoute ce détail curieux qu'il se plaisait énormément à assister aux oflices des grandes fêtes, qu'il décorait sa chapelle des ornements les plus précieux et des plus riches vêtements de chœur, que, par des cadeaux ou des sollicitations pressantes, il incitait les clercs qui la desservaient à déployer toute leur voix et qu'il lui arrivait, en marchant dans le chœur de çà et de là, de les exciter de la parole et de la main, aGn qu'ils chantassent sur le ton le plus élevé. Pendant la secrète et jusqu'après la communion, il gardait le silence et ne se départait pas de celte réserve, lors même qu'on venait le déranger pour quelque affaire importante (I). Il est un fait certain, c'est que, bien qu'il soit mort encore jeune, il fut un des comtes du Poitou qui se soit montré le plus généreux envers TÉglise, et il rappelait les traditions de son ancêtre, Guillaume le
Grand.
Ce sentiment artistique, dont Richard avait hérité de ses ancêtres angevins, il l'appliqua à d'autres objets qu'à la musique et au chant ; comme Foulques-Nerra il édifia plusieurs forteresses, et Château-Gaillard, qui nous permet de juger ses conceptions, est un véritable chef-d'œuvre de l'art militaire.
Il avait aussi comme eux le sentiment d'unification qui a fait la force de la maison d'Anjou, et son idée de remplacer les monnaies de caractères variés qui avaient cours dans ses états continentaux par un type unique révèle chez lui certaines tendances qui se seraient sans doute développées sans sa mort prématurée. Les plus répandues de ces monnaies étaient certainement celles du Poitou, dont le type banal se reproduisait depuis plus de deux
(i) D. MartèDe, Amplissima coUeciio^ V, col. 855 k 858. Ces détails ont certainement été fournis à Raoul de Coggeshale par Milon, abbé du Pin et chapelain de Richard; l'un et l'autre appartenaient à l'ordre de Citeaux, et c'est pour ce motif que le chroniqueur énumère complaisamment les faveurs que le roi d'Angleterre accorda à diverses maisons de cet ordre. A propos du luxe déployé par Richard dans sa chapelle et de son amour pour les chants religieux, nous ne saurions nous empêcher de faire un rapprochement entre lui et Gilles de Raiz, chez qui Ton a constaté les mêmes goûts, ou plutôt certaines aspirations artistiques qui, de notre temps, se produiraient assurément sous une autre' forme.
AUËNOK 829
siècles; connu -de tous, il avait, avec les croisés, pénétré jusqu'en Orient et était accepté sans difficulté dans les transactions, aussi y avait-il une certaine hardiesse aie remplacer par un autre.
Richard, avec sa prudence ordinaire, ne voulut pas toutefois heurter par trop les habitudes reçues, et, s'il remplaça les légendes des pièces, il en conserva les dispositions et le faciès. Les mots ricârdys rex furent substitués aux mots carlvs rex sur le droit, et au revers pictaviensis en trois lignes remplaça METALO. Cette modification essentielle des légendes emportait certainement cette signification, que les pièces qui les portaient étaient émises par Richard, le puissant roi, et que l'indication du Poitou voulait dire qu'elles devaient tenir lieu des pièces poitevines courantes^ sur lesquelles le mot metalo n'avait plus aucune signification (1).
On ne connaît pas le sceau dont Richard a dû se servir pendant qu'il était comte de Poitou; celui qu'il employa comme roi d'Angleterre a absolument le même aspect que celui de son père Henri et que celui dont s'est servi après lui son frère Jean- Sans-Terre, Ces sceaux ne portent pas la mention de comte de Poitou, mais seulement celle de duc d'Aquitaine. On y voit d'un côté la représentation du type de majesté, le roi assis, vu de face et couronné, avec la légende : ... dei gratia rex anglorvm, et au revers le type équestre, c'est-à-dire le chevalier sur sa monture, recouvert de son armure et brandissant son épée, avec la légende : ... dei gratia dvx normannorvm et aqvitanorum et GOMES ANOEGAV0RVM. Il y a toutefois une difTérence essentielle à noter entre le sceau d'Henri et celui de Richard, c'est que le bouclier du premier est absolument uni, tandis que sur celui du second on voit [un lion, en 1195, et trois lions passants en 1198.
(i) Il nous paraît hors de doute que les poitevines de Richard, remplaçant les melloises ou mailles, ne furent pas émises seulement par Tateiier de Montreuil- Bonnîn^ mais qu^ii en fut frappé dans tous les ateliers de l'Aquitaine. Poêy d'Avant, dans ses Monnaies féodales, 11, pp. 2^-28, no* 25o5 à 2668, signale 54 variétés de monnaies au nom de Richard^caractérisées par des signes accessoires, dont les principaux sont des annelets ou des clous, et M. Musset, dans son étude sur une trouvaille faite aux environs de La Rochelle [le Monnayage de Richard Cœar^e^Lion en Poitou), en relève encore trois autres. Si certains de ces signes ont pour objet de caractériser les diverses émissions de ces monnaies, il en est assurément d'autres qui s'appliquent à des ateliers.
35o LES COMTES DE POITOU
Cette dernière décoration a été conservée par Jean Sans* Terre (1).
Le surnom de Cœur-de-Lion donné à Richard parait assez récent. Il ne se trouve dans aucune de ses épilaphes,où pourtant sa place eût été toute naturelle, et il n*a été rencontré dans aucun écrit avant le xv' siècle (2). Cependant on peut citer divers textes poétiques où, à raison de sa bravoure, il est comparé à un lion. De plus, il est possible qu*il y ait eu une certaine corrélation entre cette qualification de Cœur-de-Lion et la décoration que le prince avait adoptée pour son bouclier, sur lequel il avait fait représenter des lions. II parait certain qu'il porta de son vivant celui de Robert le Diable que lui aurait un jour donné saint Bernard qui, rayant vu enfant, aurait dit : « 11 est venu du diable et il y retournera; » du reste, lui-même aimait às*appliquer ce surnom, quand il rappelait certaines légendes qui couraient sur la famille des comtes d'Anjou (3). L'histoire enfin a retenu son juron favori: « Par la gorge de Dieu »,qui, en d'autres temps, aurait été considéré comme un blasphème (4).
Richard ne laissa pas d'enfants légitimes; il ne semble même pas que Bérengère, sa femme, lui en ait jamais donné; Sa vie dissolue permet de supposer qu'il eut plusieurs enfants naturels, toutefois on n'en connaît qu*un seul, nommé Philippe. Quand celui-ci fut en âge, il le maria avec Amélie, fille mineure d'Hélie de Cognac, dont il avait le bail comme comte de Poitou ; c'était la pelile-fille de Bardon, un de ces turbulents seigneurs de Saintonge qui avaient si activement pris part aux guerres du commencement du siècle (5).
(i) Douëtd'Arcq, Collection de sceaux j III, no* io,oo4à 10,009.
(2) Ârbellot, la Vérité,,,, p. 52.
(3) Rec, des hist. de France^ XVIIÏ, pp. i56 et i58, G. de Cambrîe.
(4) Rec, des hist, de France, XVIII, p. i53y G. de Gambrie. Les blasons populaires n^épargnèrent pas Richard et lui reconnurent trois filles : la superbe nu orgueil excessif, l'avarice ou amour immodéré de Targent, et la luxure; il les aurait données en mariage à des corps religieux qui variaient suivant les sentiments de ceux, qui jasaient ainsi, mais tous s'accordaient pour attribuer la première fille aux Templiers. (Voy. Arbellot, la Vérité.,., pp. 87 et 92).
(5) Arch. hist. du Poitou, IV, p. 21, comptes d*Alphonse de Poitiers; Rec. des hist, de France^ XVIÎ, p. 699, R. de Hoveden.
ALIENOR 33i
y . — ÂLiéNoa ET Jean Sans-Teare (ii99-iao4)
Richard, intentionnellement à ce qu'il semble, n'avait pas en mourant désigné son successeur. Jadis, lors de la croisade, il avait, étant à Messine, reconnu cette qualité à son neveu Arlhur, alors qu'il l'avait fiancé à la fille de Tancrède, le roi de Sicile- Mais, depuis ce jour, les événements avaient marché; il s'était brouillé avec Constance, la mère d'Arthur, et, en M96, il avait même prêté les mains à son emprisonnement parle comte deChester, son mari. D'autre part, il avait son frère Jean en médiocre estime ; il le savait prêt à tenter toute entreprise contre lui et, récemment encore, pendant cette campagne du Limousin, qui devait si mal finir, Jean l'avait quitté à la suite de violentes querelles, causées sans doute par des demandes d'argent auxquelles Richard n'avait pas voulu satisfaire, ensuite de quoi il s'étaitretiré dans son comté deMortain (1). Bérengère, sa veuve, qu'il avait à peu près délaissée, n'avait jamais été couronnée en Angleterre el, de ce fait, ne pouvait prétendre à aucune ingérence dans les affaires du royaume. En somme, Aliénor seule, qui continuait à se qualifier de reine d'Angleterre, de duchesse de Normandie et d'Aquitaine, et de comtesse d'Anjou, représentait le principe d'autorité légale, et avait seule qualité, pendant cet interrègne, pour parler aux habitants du royaume. Elle ne parait pas toutefois avoir guère usé de cette prérogative en dehors de son duché d'Aquitaine où elle allait agir en véritable propriétaire.
Bien que cinq jours à peine se fussent écoulés entre la mort de Richard et son inhumation, le bruit s'en était vite répandu et, de
(j) Rec. des hist, de France, XVII, p. SgB, R.de Hovedcn, et p. 658, R. de Dicet; Id,y XVIII, p. 85, R. de Coggeshale, et p. 33o, chron. 'britann. R. de Coggeshale, le plus véridîque des chroniqueurs anglais de cette époque, ne touche pas un mot d*ua prétendu testament qu'aurait fait Richard sur son lit de mort et par lequel, selon les chroniqueurs R. de Hoveden et R. de Dicet,il aurait désigné Jean Sans-Terre pour son successeur, lui aurait fait prêter serment par les personnes de son entourage, lui aurait laissé les trois quarts de son tré8or,le dernier quart devant être distribué à ses. serviteurs et aux pauvres, et enfin aurait légué ses joyaux à Othon. Les dispositions de ce prétendu acte, qui n'a jamais été produit^ semblent avoir été conçues après coup, pour légitimer le coup de force de Jean Sans-Terre,
^3a LES COMTKS DE POITOU
toutes parts, des gens intéresséssYtaienl dirigés vers Fontevrault, afin d'assister aux obsèques du prince. Parmi ceux-là se trouva Guillaume de Mauzé. Ce seigneur avait été dépouillé par Richard du domaine de Marans; poussé par des amis, alors qu*Aliénor se trouvait encore dans Téglisc de Fontevrault et que les dernières pelletées de terre venaient à peine d'être jetées sur la fosse de son fils, Guillaume vint la supplier de lui rendre Marans.
Il était difficile à Aliénor, dans les circonstances présentes, de refuser cette gr&ce, mais, suivant une habitude qu'elle avait déjà pratiquée et dont elle ne se départit guère par la suite, elle imposa au quémandeur une charge assez lourde. En échange du domaine de Marans^ qui allait lui revenir dans toute son intégrité, la reine Aliénor exigeade Guillaumequ'ilconstitu&t,afin d'obtenir lamiséricorde de Dieu pour l'âme de Richard, une rente de 100 livres de monnaie angevine sur tout ce domaine, payable par moitié, à la Saint-Jean et à Noël. Le sire de Mauzé n'hésita pas à accepter celte obligation et, devant toutes les personnes qui s'étaient trouvées à la sépulture du roi, il prêta serment, sur les reliques des Saints, d'exécuter fidèlement les engagements qu'il venait de prendre. Deux actes, passés tous deux le même jour et qui sont presque uniquemenlla reproduction l'un de l'autre, constatèrent l'accord ; l'un est émané de Guillaume de Mauzé, l'autre d'Aliénor, qui spécifia que les 100 livres de renle^ dont elle dotait ainsi le monastère de Fontevrault, seraient exclusivement affectées aux robes des religieuses (1).
Mais ce n'est pas à ce seul acte que se borna la générosité de la reine en faveur du monastère qui venait d'accueiUir dans sa terre bénie les dépouilles de son fils. Presque immédiatement après la cérémonie, car on trouve auprès d'elle l'évêque de Lincoln et les principaux personnages qui y avaient pris part, elle donna à Fontevrault la villa de Jaulnay, dont les revenus devaient être affectés spécialement à la cuisine des religieuses (2).
Dans les jours qui suivirent arrivèrent à Fontevrault un grand nombre de personnes notables, telles que Pierre, cardinal de
(i) Bibl, mit. y Man. latin 5,48o, page 25, extraits du cartulaire de Fontevrault, par le P. Lardier.
(2) Marchegay, Notices et pièces hist,, pp. 25 1 et 252.
ALIENOH 333
Capoue, légat du pape, l'évêque d'Agen, le trésorier de l'église d'Angers, Robert de Turneham, sénéchal d'Anjou, la reine Bérengère,Malliildede Saxe, comtesse du Perche, petite-fille d'Aliénor, et enfin Jean Sans-Terre.
Tous ces personnages, et bien d'autres, se trouvaient réunis dans l'abbaye le 21 avril et assistèrent à la donation qu'Aliénor fit à Lucas, abbé de Turpenay, de l'étang de Langeais et des moulins que ses eaux faisaient tourner, pour le récompenser des services qu'il lui avait rendus pendant la dernière maladie de Richard (1).
Dans la charte de cette concession, Aliénor déclare qu'elle associe à son acte son très cher fils Jean, comte de Morlain. Celui-ci n'avait été avisé qu'assez tard de la mort de son frère. Lorsque Richard avait compris la gravité de son état, il avait envoyé en Normandie un messager chargé d'en informer secrètement l'archevêque de Cantorbéry et Guillaume Le Maréchal, ses confidents; il lui avait en outre remis des lettres patentes, scellées d'un sceau pendant, par lesquelles il confiait à Le Maréchal la garde de la tour de Rouen ainsi que celle du trésor qui y était conservé. Ce dernier se trouvait au Vaudreuil, avec l'archevêque de Cantorbéry, l'évêque de Bath, Jean et Pierre de Préaux, et Guillaume de Mortemer, quand le porteur des lettres de Richard le rejoignit le 7 avril. Trois jours après, le tO avril, arriva un nouveau messager, nomméThierry,qui venait apporter la nouvelle de la mort du roi, laquelle remontait déjà à quatre jours (2).
C'est vers ce temps que Jean dut être informé par sa mère du grave événement qui venait de se produire, et, sans plus tarder, il s'en fut la rejoindre afin de s'entendre avec elle sur la conduite qu'il aurait à tenir. Aliénor ne dut pas hésiter, et voulut que son dernier fils succédât à son aîné. Toutefois, elle ne fit pas aussitôt connaître le fond de sa pensée, et dans la charte qu'elle fit délivrer à l'abbé de Turpenay, elle ne qualifia Jean que de son titre de comte de Mortain. Toutefois, en l'associant aux dispositions qu'elle venait de prendre pour honorer la mémoire de Richard, elle semblait déjà le désigner comme l'héritier légitime du roi.
(i) Teulet, Layettes da Trésor des chertés, I, p. 200. (2) L* histoire de G, Le Maréchal, HI, p. i58y note 5.
Ëvidomment c'est elle aussi qui agit sur Robert de Turneham, le sénéchal d'Anjou» qui dès le premier jour était venu la retrouver. Quand Jean arriva, le sénéchal était conquis aux projets de la reine, et, sans hésiter, il livra au prince le château de Chinon où était conservé le trésor royal, et les places fortes de Saumur et de Loches. Puis, d\in commun accord, ils décidèrent de marcher sur Angers, alin de prendre possession des domaines héréditaires de la maison d'Anjou, mais ils avaient été devancés; le jour de Pâques, iS avril, la troupe de Jean, partie de grand matin, était encore à cinq lieues de la ville, à Beaufort-en-Vallée, quand on apprit que Thomas de Fumes, neveu de Koberlde Turneham^ venait de livrer la capitale de TAnjou aux Bretons commandés par Guillaume des Roches, lequel amenait avec lui Arthur de Bretagne et sa mère.
Le coup étant manqué, Jean revint sur ses pas et resta auprès d'AIiénor pendant trois jours au moins^ puisque, le 21, il assista à la donation faite à Tabbé de Turpenay ; il partit ensuite pour la Normandie. Ilavait déjà employé Targent dutrésorde Chinon ou du moins fait des promesses qu'il lui fut possible de tenir, car le 25 avril,jour de la Saint-Marc,il reçut dansla cathédrale de Rouen, des mains de l'archevêque, l'épée et la couronne de roses d'or des ducs de Normandie, dont par ce fait il était reconnu le successeur. 11 visa ensuite l'Angleterre, mais cette fois sans agir personnellement et sans se hâter; il y envoya l'archevêque de Canlorbéry, Geoffroy fils, de Pierre, le justicier du royaume, et Guillaume Le Maréchal, qui devaient préparer les esprits et lui assurer le trône (1).
En ce moment la situation était celle-ci : les Normands reconnaissaient Jean Sans-Terre pour leur duc, et Ton pouvait prévoir que l'Angleterre ne tarderait pas à l'acclamer comme roi ; les Gascons, les Limousins, les Poitevins, les Angevins et les Bretons étaient plutôt portés à se placer sous la domination d'Arthur (2).
Aliénor, oubliant le serment qu'en 1192, à Londres, dans une
(i) Rec. des hist. de France^ XVIl, p. 59O, R. de Hoveden,et XVIII, p. 87, R. de Cog^cshale; L'histoire de G. Le Maréchal, II, vers 117^»* 11940. (2) L* histoire de G. Le Maréchal, il, vers 11924 à 11926.
circonstance solennelle^elle avait prêté avec les seigneurs anglais à Richard et à son héritier qui, pour tous^ élait le jeune Arthur de Bretagne, se laissa aller aux extrémités vers lesquelles la portait son caractère vindicatif et peut-être aussi un peu d'affection pour le dernier de ses Bis, le seul qui lui restât : elle résolut donc de ramener à celui-ci les populations de son domaine patrimonial, et, sans se préoccuper autrement de Constance et de son fils, elle entreprit un voyage en Aquitaine. Là, point de conquête à faire, de compétiteur à évincer; elle reprenait purement et simplement possession de son bien^ absolument décidée à y affirmer hautement ses droits de propriété.
Elle partit donc de Fontevrault, emmenant les barons et autres grands personnages du Poitou qui étaient venus se grouper autour d'elle, sous la protection des routiers que commandait Mercadier, le terrible agent de Richard, qu'elle attachait désormais à sa personne. Le 29 avril, huit jours après le départ de Jean Sans-Terre, elle était à Loudun. Là, se présenta devant elle un des plus puissants seigneurs du Poitou, Raoul de Mauléon. Ce personnage habile se proposait de tenter sur la reine le coup qui, près d'un siècle auparavant, avait si bien réussi à son ancêtre, Eble de Châtelaillon. Jugeant nettement la situation, il venait offrir son appui à celui des compétiteurs à la succession de Richard qui lui ferait le plus d'avantages. Voyant qu'Aliénor penchait pour Jean Sans-Terre, il se déclara pour celui-ci, non sans se faire payer cher. En effet, il demanda qu'on lui abandonnât Talmond et la Rochelle, en donnant, pour semblant de raison, que les deux domaines devaient lui appartenir en vertu d'un droit héréditaire qu'il se faisait fort de pouvoir faire attester par le serment de cent chevaliers.
Il n'était réellement que co-seîgneur de la Rochelle en vertu de Taccord conclu par le roi Louis le Jeune avec son père Eble, et que co-seigneur du Talmondais de par sa mère Eustachie de Lezay, dont les ancêtres, depuis de longues années, partageaient la domination de ce pays avec les comtes de Poitou. Ce qu'il voulait donc c'était ce Talmondais que les comtes donnaient en douaire à leurs femmes, ce pays qui était un de leurs principaux territoires de chasse et où Richard faisait sa résidence favorite.
Le coup porté était dur, mais Aliéner se rendit bien vile compte que le château de Talmond allait cesser de devenir une résidence royale du jour où Jean passerait roi d*Angleterre ; que désor* mais il n'y aurait plus de comte de Poitou et que, quant à elle« il lui importait assez peu de posséder les plus belles chasses de l'Aquitaine. De ce c6té elle céda donc et renonça aux droits séculaires des comtes de Poitou sur le Talmondais; mais il en était autrement de la Rochelle, et sur ce point elle se montra intraitable. C^était le port du Poitou ; elle Tavait en quelque sorte vu naître; elle avait assisté à son développement, elle prévoyait l'extension qu'il était encore appelé à prendre ; c'était un joyau dont elle connaissait tout le prix. Elle résista donc.
Sans nier les droits de Raoul, elle lui ofTrit une compensation, et cela encore au détriment des plaisirs des comtes de Poitou; elle lui abandonnerait le château de Benon avec toutes ses dépendances, à l'exception de ce qu'elle avait précédemment donné à Hugues de Thouars, En outre, n'oubliant jamais dans ses actes ridée religieuse qui la dominait, elle spécifia le maintien de toutes les donations, qu'elle et ses prédécesseurs avaient faites aux établissements religieux, de domaines silués sur les territoires qu'elle cédait à Raoul. Celui-ci consentit à tout; il renonça à tous ses droits sur la Rochelle, à l'exception d'une rente de 500 sous sur la monnaie du lieu, et s'engagea spécialement à garantir à la reine la possession intégrale de la ville ; mais Aliénor, presque honteuse de se laisser dépouiller ainsi, tint h en donner publiquement le motif et elle fit insérer dans l'acte une phrase par laquelle elle disait qu'elle n'avait agi de cotte sorte qu'afin de s'assurer les services de Raoul de Mauléon, services qui étaient nécessaires aussi bien à elle-même qu'à son fils Jean (1).
Bien que, par ces paroles, Aliénor ne se fût pas prononcée catégoriquement en faveur des prétentions de Jean Sans-Terre à la totalité de l'héritage de son frère, cependant elle semblait reconnaître en lui le futur maître de l'Aquitaine, où elle voulait lui
(i) Arcèrc, Hiat. de la Rochelle, II, p. 647, preuves. Giry {Etabl, de Roaen, I, p. 63, n° 3) donne à cet acte la date du 24 décembre, mais cette indication est inexacte» elle est démentie par le texte même de la charte, qui porte qu'elle fut délivrée le 29 avril, le lendemain de la fêle de saint Vital, martyr, que Ton célèbre le 28 avril, c crastino Vitalis martyris ».
ALIÈNOR 337
méaager des partisans ; mais elle ne dut pas tarder à sentir que son désir d'être utile à son fils Tavait entraînée trop loin et on ne voit pas qu'elle ait payé par d'autres faveurs exceptionnelles le concours des personnages qui se trouvaient àLoudun et qui furent les témoins de ses générosités, à savoir : Âimery, vicomte de Thouars, Hugues, vicomte de Châtellerault, H ugues et Raymond de Thouars, Eble de Rochefort^ Guillaume de TEtang et autres.
De Loudun elle gagna Poitiers. Mercadier, qui n'avait pas à dissimuler ses sentiments, traita en ennemi le pays qu'il traversait; c'était une portion de l'Anjou, c'est-à-dire une contrée hostile à Jean Sans-Terre dont il avait embrassé la cause,etilla pilla (1).
A Poitiers, où elle séjourna pendant quelques jours, la reine organisa sa maison, dont le personnel se modifia peu pendant le restant de sa vie. Il se composait de quatre chevaliers : Raoul et Guillaume de Faye, ses cousins, Amelin du Breuil et Pierre, le chevecier de Chauvigny, et de plus, accidentellement, Laon Ogier et Châlon de Rochefort, de trois sergents : Geoffroy de Chauvigny, Geoffroy de Jaunay et Guillaume Vigier, de trois clercs ; maîtres Richard de Gnowsale, Geoffroy de Chinon et Guillaume de Saint-Maixenl, de trois chapelains : Roger, religieux de Fontevrault, Joscelin et Renoul (2).
Le 4 mai, lendemain de l'Invention de la Sainte-Croix, Fabbé et les religieuxde Montierneuf vinrent la trouver quand elle tenait sa cour au milieu de ses barons, et lui présentèrent les chartes de son père, de son aïeul et du père de celui-ci, qui avaient fondé et doté leur monastère. La reine, après un mûr examen des pièces, et sur le conseil de ses barons et des assistants, déclara qu'elle maintenait l'abbaye dans la possession de tous les biens qui lui avaient été attribués et qu'énuméra le charte que rédigea sur-le-
(1) Rec. des kist.de France^ XVII, p. 697, R. de Hovedea. La plupart des historiens qui se sont occupés de cette époque n'ont pas compris le sens du passage de Tannaliste; ils ont cru que le mot ec Andegavia )>, qu'il emploie, signifiait Angers, et ils en ont conclu qu'Aliénor et Mercadier avaient fait la conquête de cette ville dans le courant d'avril. Or « Andegavia » a ici le sens d'Anjou ; Loudun faisait partie de ce comté qui, avons-nous dit précédemment,s'étendait jusqu'aux portes de Poitiers, et ce fut le Loudunais qui,lors du passage des routiers de Mercadier,a été l'objet de leurs déprédations .
(2) Les noms de ces divers personnages se rencontrent parmi ceux des témoins de nombreux actes émanés d'Aliénor ; ce qui les distingue et spécifie leur caractère, c'est qu'À la mention de leur qualité est joint le pronom « nostris j> employé par la reine pour indiquer qu'ils sont spécialement attachés à sa personne.
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champ son clerc Roger ( 1 ). Aliénor avait en ce momenl au près d'elle les abbés de Saint-Maixent et de Saint-Cyprien, Raoul de Lusignan, comte d'Eu, et Geoffroy, son oncle, Simon de Lezay, Guillaume de Beaumont, Joubert de la Guerche, Raoul et Guillaume de Faye, Guillaume djs Lezay, prévôt de Poitiers, et autres (2).
Le même jour, 4 mai, Roger obtint d'elle qu'elle fondât à Fontevrault une chapellenie de Saint-Laurent, dont il aurait la desserte, sa vie durant, et à laquelle elle assurait une rente de 10 livres de monnaie poitevine, assise sur les recettes de sa prévôté de nie d'Oléron. Outre les gens de sa maison assistaient h cet acte les évoques de Poitiers et de Saintes, les trois archidiacres du diocèse de Poitiers, le doyen et le sous-doyen de la cathédrale, et Mathilde, vicomtesse d'Aunay, qui était venue présenter ses devoirs à la reine (3).
Pendant qu'Aliénor était ainsi en train d'aliéner les revenus de la prévôté de File d'Oléron, elle disposa encore sur cette prévôté d'une autre rente de 10 livres de monnaie poitevine en faveur de sa petite-fille, Aelizie, fille de la comtesse de Blois pourlors décédée, avec faculté de les employer sa vie durant pour son usage personnel. Après sa mort, celte rente devait faire retour à l'abbaye de Fontevrault et être affectée à la dotation d'un anniversaire qui serait célébré annuellement pour l'âme de la comtesse de Blois et de sa fille (4). C'est sans doute en ce moment qu'elle délivra des lettres de sauvegarde aux abbayes de Sablonceaux et de Fontaine-le-Comte et qu'elle interdit spécialement au prévôt de Montreuil de porter atteinte aux propriétés de cette dernière abbaye (5).
(i) De cette longue liste de biens nous n'en retiendrons que deux, qui intéressent la topo;;^raphie de Ja ville de Poitiers à celte époque, l'un est l'étang, contigu a la cité, que la comtesse Agnès avait fait édifier pour sa défense, Tautre les tranchées qui allaient de cet étang au Ciain ainsi que la tour placée au-dessous de Tétang et que l'aïeul d'Aliénor avait autrefois confiée à la garde des religieux de Tabbaje.
(2) Arch. de la Vienne, orig., Monlierneuf, n» 63 ; Teulet, Layettes da Trésor des chartes, I, p. ao2.
(3) Marchegay, Notices et pièces A/ff/.,p. 257. En accroissement de cette fondation, la reine donna à Fontevrault une maison et un four qu'elle avait fait construire à Poitiers et dont Roger et ses successeurs devaient spécialement jouir.
(4) Marcbegay, Notices et pièces A<5/.,p.258. Cette pièce n'est pas datée, mais comme on y rencontre les mêmes témoins que dans la précédente,elle est évidemment du même jour.
(5] Arch. de la Vienne, Foutaine-le-Comte, 1. i. Dans le fonds de cet établisse
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Le lendemain, 5 mai, Aliénor était k Montreuil, le château des comtes, situé au milieu des domaines de l'abbaye de Sainte-Croix. Les religieuses ne laissèrent pas échapper l'occasion de réclamer contre les entreprises de Richard qui, pour étendre ses chasses, leur avait enlevé les bois dépendant de leur terre de Vâles. Elles produisirent à l'appui de leurs dires plusieurs témoins, habitants du pays, àsavoir les chevaliers Pierre et Guillaume de Frozes,et Groleau, le sergent Pierre Pasdeloup et autres. Châlon de Rochefort etLaon Ogier, chevaliers de la reine, chargés de recevoir le serment des témoins ctleursdépositions, et quelques autres membres de l'escorte, reconnurent la justesse des réclamations des religieuses de Sainte-Croix et conseillèrent à Aliénor d'accueillir leur demande, ce qu'elle fit volontiers, en présence de nombreux témoins, et particulièrement d'Elie, frère d'Anne, abbesse de Sainte-Croix (1).
On retrouve ensuite la reine à Niort. Dans cette ville elle reçut une nombreuse députationdegensde la Rochelle qui venaient lui apporter leurs témoignages de fidélité comme à leur unique mattresse; toutefois ils ne se contentèrent pas de cette démarche gracieuse, ils sollicitèrent d'elle une grande faveur, celle de constituer leur communauté en commune jurée. Aliénor se renditàleur demande et elle leur accorda une charte solennelle qui établissait une commune dans leur ville; elle spécifiait que cette concession avait pour but de faciliter aux habitants les moyens de défendre ses droits aussi bien que les leurs, qu'ils engageaient leur foi enverselle et envers ses successeurs, tant pour le maintien de ses droits que de ceux de l'Église. Elle confirma en même temps tous les libres usages en vigueur dans la ville et reconnus tant par ses prédécesseurs que par elle-même. Ce fut sans nul doute le sénéchal, Pierre Berlin, le voisin et l'ami des Rochelais, qui présenta à la reine la députalion composée de David de Puilboreau, de
ment on trouve aussi une charte (ori|i^., no 12), par laqueUe Aliénor enjoignait au prévôt de Poitiers de veiller à ce que Tabbaye fût remise en possession d*une aumônerie que lui avait ravie Guillaume Ballon et que celui-ci avait été condamné à lui restituer en vertu de jugements de la cour du roi, des bourgeois et des clercs de la ville. Cette dernière indication nous parait attester que cet acte est antérieur à rétablissement de la commune de Poitiers, autrement il porterait que la sentence émane non des bourgeois, mais bien de la commune ou du maire. (1) Arch. de la Vienne, orig./ Sainte-Croix, n^ 5.
34o LES COMTES DE POITOU
Guillaume Téaud, de Pierre et Philippe de Paye, de Guillaume Salomon, d'Amaury de Caours, de Sanche de Beauiieu et de Pascaud de la Rochelle. A la délivrance de la charte assistèrent, en outre, Raymond de Rex, Isembert, maître des écoles de Saintes, Pierre de Vouvanl, Eudes, abbé d'Angles, et autres (1).
En favorisant uniquement la Rochelle, Aliénor risquait de mécontenter les autres villes de ses états qui avaient tout autant droit que celle-ci à posséder les privilèges dont elle allait jouir et qui ne s'étaient point départies de leur fidélité à son égard. Evi* demmenty quelques-uns de ses conseillers le lui firent sentir ; elle comprit leurs raisons et la concession de la charte de la Rochelle devint le point de départ d'actes de même nature qui marquèrent les diverses étapes de son voyage.
La première ville qui devait profiter de ces bonnes dispositions ne pouvait être autre que Poitiers, la capitale du duché. Cette cité, pourvue de certains privilèges par les comtes de Poitou et particulièrement par le père et l'aïeul d' Aliénor, se les était vus retirer lorsqu'elle avait tenté de se constituer en commune, en 1137; depuis ce jour, elle avait été gouvernée, au nom des rois de France et d'Angleterre, par un prévôt. Elle était par suite rentrée dans la règle commune et ses habitants se trouvaient privés de certains droits civils dont la Rochelle et Oléron avaient été postérieurement gratifiés. La reine décida que Poitiers serait mis sur le pied de ces localités privilégiées et elle lui concéda d'abord une première charte, par laquelle elle déclarait qu'elle restituait à ses fidèles habitants les libertés et les droits dont ils avaient joui du temps de son père, de son aïeul, et d'autres ses prédécesseurs, à savoir qu'ils pourraient marier librement leurs filles, que toute femme libre aurait la faculté de prendre l'époux qui lui conviendrait, en quelque lieu que ce fût, soit dans la ville de Poitiers, soit en dehors ; qu'ils auraient le droit de lester librement en plaçant leurs dispositions dernières sous
(i) Arcère, Hist. delà Rochelle^ II, p. 660, preuves.Le mot de coramuDe jurée n*était pas employé dans la charte de Henri II, on ne le trouve que dans celle d'AIiénor, et, d autre part, comme c'est seulement après la concession de la reine que l'on rencontre le nom d'un maire de la Rochelle, il est à croire que la commune d'Henri II avait pour chef le prévôt royal. A ce propos, nous nous éloignons de Topinion que Giry a émise dans ses Etablissements de Rouen ; il en sera pareillement pour quelques autres points de détail^ sur lesquels nous n'insisterons que lorsqu'ils présenteront un véri* table intérêt historique.
la prolocUon du seigneur de leur ville; que toute personne serait admise à donner caution pour quelque délit qu*elle aurait pucommeltre dans Tintérieur de la cité et ne pourrait être mise en prison que pour les cas de meurtre, de trahison ou de vol; enfin, pour attirer les étrangers dans la ville, la charte stipulait que ceux qui viendraient y fixer leur demeure jouiraient des mêmes privilèges que les autres habitants (1).
Ayant, par cet acte, délivré les citoyens de Poitiers de ces droits abusifs, de ces mauvaises coutumes qui se rattachaient étroitement aux liens du servage, Âliénor accorda ensuite à ces hommes libres la faculté de pouvoir défendre leur liberté en se constituant en commune jurée, telle à peu près que celle qu'elle venait d'établir à la Rochelle. Ce qui semble bien indiquer que cette dernière concession est toute spontanée et qu'elle est une conséquence de la précédente, c'est qu'en ce jour elle n'avait pas auprès d'elle de Poitevins qui auraient pu venir la solliciter; on ne voit parmi les témoins de la charte de Poitiers que les personnages qui venaient d'assister à la délivrance de celle de la Rochelle : le sénéchal Pierre Bertin, les chevaliers de la reine, Laon Ogier et Châlon de Rochefort, les abbés de Saint-Maixent et de Saint-Cyprien, et les Rochelais qui n'étaient pas encore partis porter la bonne nouvelle à leurs concitoyens (2).
Pendant son séjour à Niort, Aliénor reçut la visite de sa fille Jeanne, l'ancienne reine de Sicile, qui avait épousé, au mois d'octobre i 196, Raimond VI, comte de Toulouse, et qui, trahie parles siens dans une campagne qu'elle avait entreprise pour soutenir les droits de son mari^ était venue demander secours à Richard, mais elle n'était arrivée qu'après la mort de son frère, Jeanne accompagna sa mère dans son voyage ou à tout le moins jusqu'à la Rochelle (3).
C'est vers cette ville qu'Aliénor se dirigea en quittant Niort, mais en route elle s'arrêta à Andilly et prit son logement chez son fidèle Pierre Bertin. Là elle trouva des jurés de l'Ile d'Oléron,
(i) Arch. comm.de Poitiers, on'g., A. i; Giry, Etablissements deRoaen,ll, p. i43.
(2) Arch. comm. de Poidurs, copie de 1298, A. i3; Giry^ Etablissements de RoaeRj II, p. 145.
(3) MéXBÎB, Cariai, saint, delà Trinité de Vendôme, p. 117.
Ht LES COMTES DE POITOU
conduits par Ilumbert de Fors, qui venaient demander leur part du gftleauquise distribuait. La reine recommença en leur faveur ce qu'elle venait de faire pour les bourgeois de Poitiers ; elle confirma et renouvela toutes les dispositions de la charte de franchise qu'ils avaient obtenue du comte Othon, et déclara qu'elle abolissait à tout jamais les mauvaises coutumes qui avaient pu être établies dans l'Ile à partir du jour de son mariage avec le roi Henri d'Angleterre.
A la suite de cette concession d'Othon, les habitants d'Oléron semblent avoir constitué une organisation communale à laquelle manquait toutefois la sanction de l'autorité supérieure. Aliénor la lui donna et assura aux jurés de l'Ile, par une seconde charte, la perpétuité de leur commune jurée, faveur qu'elle accompagna de privilèges identiques à ceux qu'elle venait d'accorder aux communes de la Rochelle et de Poitiers •
L'évêque Henri de Saintes se trouva à Andilly et fut, avec les gens de l'entourage ordinaire de la reine, témoin de ses nouvelles libéralités; du reste, comme elle était entrée sur le territoire de son diocèse, il était naturel qu'il vînt se joindre à son escorte (1).
Enfm Aliénor arriva &La Rochelle. Une nous est resté aucun
(i) Rymer, /Verfcra, I, p. m ; Arcère, Hist. de la Rochelle^ preuves, II, pp. ôSg et 64o. C'est au conlenu de ces deux actes que se bornèrent les faveurs accordées par Aliénor à l'ile d'Oléron. Pour notre part, nous n'hésitons pas À déclarer qu'elle n'a eu aucune participation dans la rédaction, voire même dans la compilation des Rôles cTOléron, le célèbre code maritime du Moyen-Age, dont presque tous les historiens lui font honneur. L'opinion commune en France, comme le dit M. Pardessus (Collection de lois maritimes, I, p. 283), en place la composition au temps où Aliénor était encore reine de France, c'est-à-dire avant ii53; cet auteur combat cette attribution, mais il ne se prononce pas sur l'époque où s'est fait ce recueil (p. 3o8). Quant à M. de la Fontenelle de Vaudoré, qui a spécialement étudié cette question (Lois et usages maritimes de l* Aquitaine du Nordyp. iSy), tout en attribuant les Rôles k Aliénor, il les date seulement du régne de Jean Sans-Terre,alors (|ue ce prince avait reconnu à sa mère toute autorité en Poitou (i 199-1204). Cette spécification ne repose sur aucun fondement sérieux ; non seulement il n'est fait aucune allusion aux Rôles (fOléron dans les textes du xii* siècle, mais ils restent tout aussi inconnus au xiii* siècle; c'est seulement à partir du xiv«) siècle qu'il est fréquemment fait appel à leur jurisprudence. Au lieu d'être une œuvre personnellei codifiée en vertu de mandements royaux, les Rôles ne nous paraissent être qu'un recueil de sentences rendues par la cour du maire d'Oléron lorsque quelque débat touchant les choses maritimes était porté devant elle. C'est ce qui nous paraît devoir être déduit de la formule qui suit chacun des articles de ce code et qui, plus ou moins variée, se résume en celleci : « Et tel est lej'ajement en cest cas ». Un de ces articles, le vingt-sixième dans certains manuscrits, se termine ainsi : <c C'est le Jugement donné tesmoingn le seel de « risle de Léon, establi aulx contrats de la dicte isle le Jour du mardi prochain ¥. après la fesle saint André apostre, fan de grâce mil deux cens IIII^ et seix
ALlEiNOR 343
témoignage de Taccueil enthousiaste qu'elle dût y recevoir de la part des habitants, et sa présence en cette ville n'est connue que par ses générosités. Elle y séjourna toutefois et probablement assista à l'élection du premier maire de la ville, qui fut Guillaume de Montmirail (1), sans doute un parent de ce Robert, qui avait été sénéchal de Poitou en 1185. Il est au reste à remarquer que les communes nouvellement établies choisirent leurs premiers maires parmi les personnes les plus notables de leur cité et à Poitiers, entre autres, où l'élection du maire dut se faire en même temps qu'à la Rochelle, le choixdes bourgeois se porta sur Savary, maître de la monnaie de celte ville et seigneur de la Tour-Savary (2).
Aliénor avait dans son entourage un défenseur attitré des intérêts de Fontevrault^ son chapelain Roger; celui-ci profita du séjour de la reine à la Rochelle pour lui faire accroître les faveurs dont elle avait déjà gratifié son monastère. Elle avait à se louer d'un habitant de la ville, nommé Pierre Foucher ; suivant un usage assez fréquent à cette époque (3), elle aiïrancbit ce parti* culier et ses héritiers, de toutes tailles, quêtes et exactions, de Tosleldela chevauchée elautrescoutumes, et, quand par cet acte il fut devenu absolument quille de toutes les charges dont il pouvait être tenu envers le comte de Poitou, elle le donna à Tabbaye de Fontevrault(4).
La comtesse de Toulouse était encore auprès de sa mère quand
c ans ». CeUe date, qui répond au 3 décembre 128Ô, dans laquelle M. de la Fontenelle (p. 1 14) ne voit que celle de la délivrance d'une copie des rôles, nous paraît être au contraire celle du ujc^ement^qui forme l'objet de ce vin|^t-sixième article et qui, pour plus d'authenticité, fut enreiçistré en la*courdu scel aux contrats. Dans le manuscrit du temps qui est en notrejpossession et qui a pour titre : Ensaist le rolle Dauleron qui est pour la mer, les rôles s'arrêtent à cet article vingt-six, car ce qui suit porte ce nouveau titre : Ce sont les noblesses et coastames aux comptes de Bretnigne, Dans le Grant routtier et pilotage de la mer de Garcie Ferrande, ce second recueil se trouve, comme dans notre manuscrit, placé à la suite des Rôles d'Oléron, mais le vingt-sixîéme article,daté de 1286, est suivi de plusieurs autres qui sont évidem« ment des adjonctions à la codification primitive, (i) Marcheçay. Notices et pièces hist.^ p. 204.
(2) Arch. de la Vienne, G. 488, acte de l'an 1200.
(3) Voy. Arch, hist. du Poitou, l, p. 79, Dons d^hommes au xui* siècle en Bas- Poitou, par de La Boutetière.
(4) Marchegay, Notices et pièces hist», p. 2o3; Teulet, Layettes da Trésor des chartes, T, p. 208. Ce personnage, évidemment un riche bourgeois, se rendit à Fontevrault, où en présence de la reine Âliénor, il fit d'importantes donations au monastère ; il en déposa le litre sur le grand autel de l'église abbatiale et le confirma plus tard par son testament (Arch. de Maine-et-Loire^ Fonlevrault, titres anciens, n<^ ig).
3i4 Ï-ES COMTES DE POITOU
celle-ci reçut les doléances du prieur delà maison de Puyravaull, dépendance de la Trinité de Vendôme. Elle-même et Richard avaient autrefois concédé à Guillaume Maingot le domaine de Surgères, dont il portait le nom, en vertu de quoi il prétendait à certains droits sur les terres des prieurs. La reine déclara que lorsqu'elle fit ce don elle n'avait nullement entendu y comprendre quelque charge que ce fût imposable sur le prieuré, lequel continuerait à jouir d'une pleine et entière liberté (!)• A cet acte, ainsi qu'aux précédents, on constate la présence de Sanche de Heanlieu, de David de Puilboreau, de Bernard de RufTec, d'Isemberl, le maître des écoles de Saintes, et autres.
De la Rochelle, Aliénor se dirigea sur Saint-Jean-d'Angély, évidemment pour faire un pèlerinage au chef du Précurseur. Dans celte ville elle trouva le comte d'Eu et Hugues le Brun, qui venaient se joindre à son cortège. Pendant son séjour à la Rochelle, elle avait reçu des chevaliers du Temple d'importantes demandes, qui avaient évidemment pour but de contrebalancer les concessions qu'elle avait faites aux bourgeois de la ville et qui auraient permis à ceux-ci d'élever autorité contre autorité. Mais le temps lui manqua pour examiner cette requête et c'est seulement à Saint-Jean-d'Angély qu'elle délivra la charte qui devait amplement y satisfaire. Elle déclara que désormais les hommes des Templiers seraient affranchis de toute obligation d'ost^ de chevauchée, de bians et de gardes, et, en outre, que les maisons possédées par ces hommes seraient à l'avenir quittes de tous cens et de toutes les coutumes qu'elle pourrait posséder sur elles. Elle confirmait aussi tous les dons de maisons ou places que ces chevaliers avaient pu recevoir en don dans la ville de la Rochelle, celui de 100 sous de rente annuelle que leur avait fait Eble de Mauléon en perpétuelle aumône, et enfin elle leur donnait la chaussée du Perrot, avec les moulins qu'ils pourraient édifier sur chacun de ses côtés, jusqu'à la limite de la terre des Frères de l'Hôpital (2).
(i) Métais, CartuL saint, de la Trinité de Vendôme^ pp. 117, 118 et laa. Malgré la charte d'Aliénor, Maiogot, qui était un des plus zélés partisans des rois anglais, n'abandonna la poursuite des droits auxquels il prétendait sur Puyravault qu'au temps de Henri III, roi d'Angleterre, en 1217, et non avant 1189, comme l*a imprimé Fabbé Mêlais, p. 116.
(2) Arch. hiêt, de la Saintonge, I, p, 3o. Voy. Musset, La Rochelle et ses ports.
Pendant qu'elle résidait à Saint-Jean, la reine fit aussi délivrer aux religieux de Saint-Eutrope de Saintes, qui étaient venus en suppliants auprès d'elle, une charte par laquelle elle reconnaissait tous les droits de franchise que son père et son aïeul, les précédents ducs d'Aquitaine, avaient autrefois concédés au Puy-Saint- Euirope, droits dont ils avaient été dépouillés par Richard^ ce qui les avait laissés sans défense contre les entreprises et les vexations des agents du comte (1).
C'est au mois de juin qu'Aliénor se trouvait à Saint-Jean; c'est aussi pendant ce même mois qu'elle résida à Saintes. Là, en présence et du consentement de l'évèque et du chapitre cathédral dont elle réserva tous les droits, elle confirma les anciens privilèges dont jouissait la cité de Saintes et lui accorda de posséder une commune organisée sur le mode de celle de la Rochelle (2).
Le 1 «' juillet, la reine était à Bordeaux. Pierre Bertin l'avait abandonnée et était resté dans son gouvernement du Poitou; il avait étéremplacéauprèsd'Aliénor par Raymond Bernard deRouzinan, sénéchal de Gascogne (3). L'évèque de Saintes avait continué à faire partie de son cortège, mais celui-ci s'était grossi de l'archevêque et du doyen de la cathédrale de Bordeaux, de l'évèque de Lecloure, de Gaston, comte de Bigorre, et d'un grand nombre de seigneurs de Gascogne. En leur présence, la reine confirma tous les privilèges accordés à la Sauve par les rois Henri et Richard, et porta à quinze jours la durée de la foire établie par Othon lors de la fête de l'élévation de saint Gérard (4).
Aliénor ne pouvait se montrer, à l'égard des citoyens de Bordeaux, moins généreuse qu'elle ne l'avait été pour ceux des autres villes de son duché; elle leur accorda toutes les franchises et les libres coutumes dont elle avait doté Poitiers et autres cités, mais elle ne fut pas au delà. Elle ne les autorisa pas à constituer dans leur ville une commune jurée, non point sans doute que son intention y eût été contraire, mais elle dut céder aux réclamations
(i) Arch. hist. de la Sainionge^ II, p. 270.
(2) Teulet, Layettes du Trésor des chartes , I, p. 208.
(3) Ce personnage était en fonctions le 3i mars 1199 (Brutails, Cartal, de Saint-' Searin, p. 128).
(4) Girot delà Ville, flist. de la Grandc'^Saavey II, p. i4it
que ne purent manquer de lui faire l'archevêque et les chapitres qui jouissaient dans celle cité d'une grande autorité. Elle ne fut donc pas plus loin dans cette voie de liberté oh elle était si large-> ment entrée^ mais les bourgeois de Bordeaux lui ayant demandé comme compensation de posséder une maison de change ou monnaie dans leur ville, elle leur concéda volontiers ce privilège (1).
Enfin, le 4 juillet, se trouvant à Soulac, elle confirma tous les droits et tous les privilèges de Tabbaye de Sainte-Croix de Bordeaux (2).
Soulac est la dernière étape connue du voyage entrepris par Aliénor dans son duché d'Aquitaine, voyage où elle avait eu pour but, comme elle le disait, de veiller sur les besoins de son peuple et de s'occuper du bien de la patrie. La fatigue de cette course de deux mois rendit-elle la reine malade, ce que son grand âge permet de supposer, ou reçut-elle des nouvelles qui la décidèrent à revenir sur ses pas, on l'ignore? Toujours est-il que le 30 juillet
(i) Hotali chart,, p. 4 à» Ces actes ne sont connus que par les confirmations de Jean Sans-Terre. On ne saurait dire quelles sont les monnaies qui auraient pu éire Frappées par les bour^ois de Bordeaux en verfu de la concession d'Aliénor. Peutêtre se sont-ils contentés d'utiliser, pour cette éinission, de vieux coins reconnus pour appartenir k la duchesse d'Aquitaine Ces pièces, denier et obole, dont on connaît au moins deux variétés de frappe, portent d'un côté deux croisettes, placées sur la même ligne horizontale, ayant au-dessus Toniéga et au-dessous Talpha, le tout entouré par la léiçende circulaire DVCISIT. Au revers le champ est occupé par une croix avec la légende circulaire AGVITANIË. (Puëy d'Avent, Monnaies féodales ^ II, p. 78, no* 3741 à 3743, et pi. LiXy noi n, 12 et i3). On a beaucoup hésité à attribuer ces monnaies à Aliénor, mais il nous parait que cette identification ne saurait être coDtetitée. Il est à remarquer que si les comtes de Poitou ont conservé jusqu'à Richard le type immobilisé de Charles-le-Simple, ils ont agi autrement en Aquitaine, où Ton possède des pièces émises en qualité de ducs par les Guillaume, par Eudes, par Guy-GeotTroy, par Louis VU, par Henri II et par Richard. Les pièces d'Aliénor ont tout à fait Taspect de celles de Cahors, quant à la décoration du champ, à l'exception toutefois de ce qu'au-dessus des croisettes la croix crossée des Caoursins est remplacée par TQ, lettre qui avec TA se trouve sur les pièces de Heori et de Richard en Aquitaine. Quant au mot DVCISIT, il nous parait être une corruption orthographique de celui de DVCISIA, dont la dernière lettre a pu devenir facilement un T, par suite de la faute du graveur du coin. Nous ne doutons pas qu'il ait voulu mettre ce Ducisia n, et non c Ducissa 9, ce dernier mot étant de création récente et probablement ignoré du monnayer. Cette détermination aurait pour conséquence de placer la fabrication de ces pièces anonymes, en 1187, aussitôt la mort de Guillaume Vlll, alors qu'on ne savait quel nom ou même quelle qualité prendrait la fille du défunt. Si l'expression « Comilissa » remonte haut dans la basse latinité, on ne trouve pas celle de c Ducissa 9 avant le xii* siècle, et même il nous semble qu'elle a dû être créée pour Aliénor. Du Gange, dans son Glossaire, le cite d'après un acte publié par Rymer, Fœclera^ V,p. 616, col.i, portant la date de i348, quant à nous, nous l'avons relevé pour la première fois dans une charte de l'abbaye de Notre-Dame de Saintes, de l'année iil\i{CartuLde Notre-Dame de Saintes, p. 36).
(2) Gailia Christ., Il, cul. 820.
AUENOR 347
elle se trouvait auprès de sou fils Jean Sans-Terre à Rouen (1).
Depuis leur séparation, les événements avaient marché. La mission de Tarchevêque de Cantorbéry el de Guillaume Le Maréchal en Angleterre avait réussi. Chez les grands seigneurs anglais il n'y avait pas eu d'hésitation dans leur choix entre un prince qui avait passé une partie de son existence au milieu d'eux, qui lors de ses manœuvres contre Richard s'était créé de nombreux partisans, et le jeune duc de Bretagne qu'ils Reconnaissaient pas. Jean passa donc la mer en toute confiance, et le 27 mai, jour de l'Ascension, il fut couronné roi d'Angleterre à Londres dans l'église de Saint-Pierre de Westminster (2).
Sûr de la fidélité de son royaume, garantie par le serment des grands et du peuple, Jean, désormais roi d'Angleterre et duc de Normandie, se hâta de retourner sur le continent où il avait fort à faire. Philippe-Auguste, aussitôt après la mort de Richard, s'était empressé d'envahir le comté d'Evreux, Constance et Arthur avaient pris possession de l'Anjou, du Maine et de la Touraine, et Aliénor, dans son duché d'Aquitaine, ne s'était pas prononcée franchement en sa faveur. Dans aucun des nombreux actes émanés d'elle pendant le mois de mai, elle n'avait prononcé le nom de son fils, et c'est à raison de sa qualité personnelle, tant de reine que de duchesse, qu'elle avait toujours agi.
Dès le lendemain de son couronnement, Jean Sans-Terre s'était paré des titres que portail Richard et il se qualifiait comme lui de roi d'Angleterre, de seigneur d'Irlande, de duc de Normandie et d'Aquitaine, et de comte d'Anjou (3). Toutefois, comme en ce moment, il ne régnait véritablement que sur l'Angleterre et la Normandie, il s'agissait pour lui de devenir maître des autres possessions continentales de son frère.
(i) Rotali chart.y p. 10 h.On De peut 8'empécher de faire remarquer que, pas plus qu'Olhon ue Tavait fait précédemment, Aliénor ne pénétra dans la Gascogne proprement dite. Faut-ii en attribuer la cause k ce fait que ce pays faisait partie du douaire de Bérengère et que c'est à cette princesse qu'appartenait d'y exercer les droits souverains?
(2) Rec, des hist, de France ^ XVII, p. 697, R. de Hovedeo.
(3) Rotali chart.y I, p. 'Si, Cette formule se trouve en tête d'une lettre que Jean Sans-Terre adressa le i4 janvier 1199 au pape Innocent III à l'occasion de ses dilficultés avec Hamelin, évêque du Mans, et dans laquelle il informait le pape qu'il avait envoyé par devers lui son clerc P . Barrell» avec pleins pouvoirs pour traiter celte affaire.
Celait le domaine héréditaire des Plantagenets qu'il lui était le plus diflicile de recouvrer. Après que, par un rapide coup de main, Constance se fut emparée d*Angers, elle vit accourir près d'elle les principaux seigneurs de l'Anjou, de la Touraine et du Maine, qui venaient prêter serment à Arthur, comme à leur seigneur légitime. L'usage angevin pour l'hérédité des fiefs était qu*en cas de vacance dans la succession des comtes par défaut d'héritier direct le frère atné du précédent comte lui succédait dans la possession du patrimoine familial ou, à son défaut, son fils aîné par représentation. Tel était le cas d'Arthur : fils de Geoffroy de Bretagne, le frère cadet de Richard, il se trouvait évincer Jean, le dernier des cinq frères, enfants d'Henri II et d'Aliénor(l).
La couronne d'Angleterre n'était donc pas en jeu, mais seulement les trois comtés angevins dont Arthur s'empressa de prendre possession ; il commença par se rendre au Mans, où il fut très bien accueilli par les habitants, et, pour affirmer la légalité de ses droits, il fil, dans cette ville, hommage pour ses trois comtés à Philippe-Auguste, qui était venu le trouver (2).
Il se rendit ensuite à Tours où, selon l'usage, il fut reçu solennellement chanoine de Saint-Martin. Ce voyage fut sur le point de lui être fatal. A imery, vicomte deThouars, Hugues le Brun, comte de la Marche, Geoffroy de Lusignan et plusieurs autres barons poitevins, qu'Aliénor avait évidemment gagnés à la cause de Jean, firent une chevauchée rapide dans le but de s'emparer de sa personne. Le dimanche avant l'Ascension, 23 mai, ils se présentèrent devant Tours, mais cette ville, comme Limoges et bien d'autres, était un composé d'agglomérations distinctes, dont deux étaient ceintes de murailles, la Cité, où se trouvait la cathédrale, et Châteauneuf, avec la collégiale de Saint-Martin. Arthur eut le temps de se réfugier dans la Cité, que les Poitevins ne purent enlever ; ils durent se contenter de piller la ville ouverte et d'emmener des bourgeois pour leur faire payer rançon. Philippe-Auguste, qui guerroyait non loin de là, averti du danger que courait le jeune prince, envoya en toute hâte à son secours Guil-
(i) Rec, des hisi, de France, XVII, p. 696, R. de Hovedcn. (2} Salmon, Chron. de Tour aine, p. i45.
ÀLIËNOR 349
laiime des Barres, Tancien adversaire de Richard; celui-ci arriva le 24, mais les Poitevins, voyant leur coup manqué, s'étaient hâtés de déguerpir, et ils ne purent être rejoints par le capitaine français (1).
Arthur retourna au Mans, dont l'évèque et les habitants lui étaient tout dévoués, et y passa une partie du mois de juin. En se rendant dans cette ville, il fut remercier Philippe-Auguste de son intervention et le roi, qui se trouvait alors à MontlandoH, confirma les dons qu'Arthur avait faits à deux de ses principaux partisans, Juhel de Mayenne el Guillaume des Roches ; ce dernier, qui avait beaucoup contribué à la prise d'Angers, avait reçu en cadeau du jeune prince la sénéchaussée d'Anjou et du Maine (2).
Le dimanche 20 juin, Jean Sans-Terre aborda à Dieppe et envoya immédiatement auprès de Philippe-Auguste des députés qui s'entendirent avec lui pour proroger jusqu'à l'Assomption la trêve conclue avec Richard, laquelle devait expirer à la Saint-Jean. Aussitôt son arrivée en Normandie, il vit venir à lui les ambitieux de toutes sortes, désireux d'obtenir une part des faveurs que, nouveau roi, il ne pouvait manquer de distribuer. Parmi eux on rencontre deux Poitevins, Raoul de Mauléon et Geoffroy de la Celle. Soit que Pierre Berlin fût arrivé au terme de son mandat, soit pour tout autre motif, ils venaient l'un et l'autre solliciter sa succession. Ce fut Mauléon qui l'emporta, mais en même temps Jean donna à l'un et à l'autre une mission de confiance. Le 30 juin, étant à Carentan, il leur confia une lettre de créance, qu'ils étaient chargés de remettre, lorsqu'ils les rencontreraient, aux chefs de la mission que son beau-frère, le roi de Castille, envoyait vers lui; dans cette lettre, il faisait savoir aux députés espagnols qu'ils pouvaient ajouter une foi absolue à ce qui leur serait dit par les deux Poitevins, qui partaient assistés de P. Barrel, son clerc privé, ou même seulement par deux d'entre eux (3).
Cette présence, auprès de Jean Sans-Terre, de deux personna-
(i) SalmoD, Chron. de Toaraine^ p. i45.
(2) Léop. Delisle, Cat. des actes de Philippe''Aagusief uP* 56i et 502.
(3) Rymer» Fœdera^ I, p. ii3.
35o LES COMTES DE POITOU
ges notables du Poitou est significative. En agissant ainsi, ils ne faisaient, selon tonte vraiseint)iance, que suivre Timpulsion qui leur avait été donnée par Aliénor. Toutefois, bien que la reine désirât voir le triomphe de son fils, elle crut bon de prendre certaines précautions à son égard et, on particulier, de lui faire reconnaître son autorité en Aquitaine. Jusqu'à ce jour elle s*élait tenue publiquement dans une certaine réserve, car il ne tenait qu'à elle de détacher complètement son duché de la couronne d'Angleterre et de rentrer dans la vassalité directe du roi de France; or, avant de reconnaître sa sujétion envers son fils, elle posa ses conditions.
Son négociateur semble avoir été Tabbédu Pin, Milon, le chapelain de Richard. Le 14 juillet, Jean, étant à Séez, confirma la donation que son frère Richard avait faite à l'abbaye du Pin de Téglise de Saham, avec toutes ses dépendances, dont Facte lui fut mis sous les yeux. Par qui? on ne le dit pas^ mais, selon toute probabilité, c'est par l'abbé Milon qui, en toute justice, commençait par tirer parti pour lui-même du rôle qu'il était appelé à jouer (1).
Le même jour, Jean concéda aux bourgeois de Saint-Jeand'Angély le droit d'avoir une commune, avec toutes les franchises et les libres coutumes qui pouvaient y compéter(2). Dans cet acte, qui a tout le caractère d'une confirmation, il n'est pas toutefois question d'une concession primitive, qui ne pourrait être due qu'à Aliénor. La reine, nous l'avons vu, avait pourtant séjourné à Saint- Jean, et sa largesse était telle qu'il ne lui en aurait pas beaucoup coûté de favoriser les bourgeois de celte ville, ainsi qu'elle venait de le faire pour ceux des localités qu'elle avait traversées. Mais sa bonne volonté dût être entravée par quelque opposition venant des religieux de l'abbaye qui jouissaient de droits considérables dans la ville, et qui pouvaient redouter la présence d'une commune, puissance rivale à leurs côtés. La charte de Jean Sans-Terre indiquerait que les parties s'étaient mises d'accord et qu'elle était l'exécution de promesses faites par la reine ou d'engagements pris par elle.
(i) Rotali chari.y p. la.
(a) Rotali charf,, p. i6.
Le surlendemain, 16 juillet, le roi gratifia les Templiers d'une charte, datée aussi de Séez, par laquelle il leur accordait les privilèges les plus étendus, les exemptant de toutes charges dans Tétendue de son royaume (1).
Le 17, il était au Vaudreuil; ce jour-là il confirmasuccessivemont deux chartes de sa mère Aliénor en faveur des citoyens de Bordeaux; Tune qui leur accordait les franchises dont elle avait doté les autres villes de son duché, l'autre qui les maintenait dans le droit de posséder une monnaie dans leur cité (2).
Nous ne connaissons pas le nom du représentant des intérêts de de Saint-Jean, mais celui de Bordeaux se laisse deviner. C'est un marchand de cette ville, nommé Elie Beger, à qui Jean accorda le môme jour la faveur de pouvoir circuler avec ses marchandises dans tout son royaume, sans avoir à payer aucun droit, excepté en Poitou. Toutefois il pouvait amener dans ce pays, une fois par an, un navire de cent tonneaux chargé de vin, exempt de toute coutume ; il lui concédait aussi un emplacement dans la ville de Bordeaux, auprès de celui que le roi Richard avait jadis concédé à Roux Beger et à son frère Raymond, à la seule charge d'avoir à payer une paire d'éperons dorés pour service de rachat féodal, quand il y aurait lieu (3). C'est h ces seules faveurs que s'arrêta en ce moment la libéralité du roi Jean envers Bordeaux; l'opposition contre l'établissement d'une commune ne s'était pas assoupie chez les intéressés, et le roi ne passa pas outre.
Nous ne saurions dire quels sont les services que Raymond^ vicomte de Tartas, fit rémunérer par le don que, le 25 juillet, Jean étant encore au Vaudreuil, lui fit du pont de Saint-Panlaléon, mais on sent encore l'action d' Aliénor dans la présentation que les gens d'Oléron firent au roi de la charte de franchise et de liberté qu'elle leur avait accordée; il la confirma comme il avait précédemment fait pour tous les actes de la reine (4).
Le 29, Jean était à Verneuil, et le 30, il arriva à Rouen, où il retrouva sa mère, qui avait été devancée par les gens pressés de
(i) Rofnli chart,, p. i ô.
(a) Rofaii chart,^ p. 4 ^.
(3) Rotuli chart,, p. 4 *.
(4) Rotali chart., p.' 5 6.
â5i LES COMTES DE POITOU
profiter de ses bonnes dispositions (i). Parmi les compagnons de la reine, on relève les noms d'Hélie, archevêque de Bordeaux, de Raoul d'Exoudun^ comte d'Eu, de Geoffroy de Lusignan, de Joubert de la Guerche, de Guillaume Maingot, de Raoul et de Guillaume de iMauléon, d'Humbert de Fors et de Geoffroy de la Celle. On y voyait aussi le vicomte de Thouars, qui ne voulait pas perdre le bénéfice de son coup de main manqué. En présence des grands seigneurs anglais qui faisaient escorte au roi Jean et des Poitevins de tout rang arrivés avec Aliénor, il se reconnut l'homme lige du roi, pourvu que celui-ci exécutât les conventions arrêtées entre eux et que le point de départ de celles-ci remontât à quinze jours avant la Saint-Jean; il était dit eu outre : que ce qui avait été fait durant cet espace de temps par Tune des parlios à l'encontre de l'autre ne lui serait pas imputé. Parmi les clauses non énoncées de cet accord se trouvait Je don par Jean Sans-Terre au vicomte de Thouars de la charge de sénéchal d Anjou et de la garde du château de Chinon (2).
Ce fut donc à Rouen qu'eut lieu Tentrevue d'AIiénor et de son fils. Elle dut être très cordiale, mais en même temps elle conserva le caractère politique que lui donnaient les événements qui venaient de se passer. Bien qu'Arthur dominât sur la plus grande partie des trois comtés d'Anjou, du Maine et de Touraine, el qu'il eût derrière lui la Bretagne, cependant sa situation n'était pas tellement solide que Constance, mise en éveil par le guet-apens de Tours, n'ait cru devoir prendre certaines précautions. Le retour de Jean Sans-Terre en Normandie l'inquiétait, aussi, pour parera toute éventualité, crut-elle devoir confier son fils à Philippe- Auguste. Le roi de France, heureux de celle ouverture,s'empressa devenir à Tours prendre livraison du jeune prince. C'est le moment où Aliénor, après avoir suspendu son voyage dans le midi, se rendait en Normandie à la rencontre de Jean ; elle se reposait
(i) Le 3o juillet 1199» la reine assista à l'abandon, que fit le roi Jean à Pierre des Roches, orieur de Loches, du droit de nommer aux prébendes de ce chapitre. Cet acte fut certainement pris à ^instigation de Robert de Turneham, qui assista à sa délivrance et qui faisait ainsi récompenser des services passés ou peut-être rémunérer à l'avance ceux que l'on attendait du prieur de Loches; quant à ce dernier, il était peutêtre apparenté avec Guillaume des Roches, que le roi désirait ramener à lui {Rotuli chart,, p. 10 b),
(2) Rotuli chart.f p. 3i bis.
à FonlevraulL; Toccasion lui parut favorable pour faire savoir qu'elle était rentrée en possession de ses biens patrimoniaux, et elle s'en fut à Tours trouver Philippe-Auguste, à qui elle fit personnelleoient hommage du duché d'Aquitaine (1).
Cet acte lui donnait une grande force pour s'engager avec Jean. Celui-ci ne pouvait plus revendiquer le duché comme héritier de de Richard ; l'abandon que leur mère en avait fait à ce dernier, à qui elle ne l'avait jamais réclamé, prenait le caractère d'un acte viager, et à la suite delà reconnaissance par le roi de France de la reprise du duché par Aliénor, celle-ci se trouvait libre d'en disposer comme il lui conviendrait. Elle désirait bien favoriser Jean, mais d'un autre côté elle ne voulait pas, si celui-ci venait à succomber dans la lutte engagée avec Arthur, que ce dernier, ou plutôt sa mère, fût en droit de considérer le duché d'Aquitaine comme une partie de l'héritage de Richard, et c'est alors que, garantie d'un côté parThommage qu'elle avait fait au roi de France, elle conclut d'autre part un curieux traité avec son fils. Par un acte seulement signé d'un grand seigneur anglais, H. Bigot, sans doute le négociateur que son fils et elle avaient chargé de leurs intérêts, elle fit savoir à tous qu'elle avait donné à son très cher fils Jean, roi d'Angleterre, son héritier direct, tout le Poitou avec ses dépendances, soit qu'elle les possédât par droit héréditaire ou par acquisition; que Jean lui en avait fait aussitôt hommage et en conséquence la duchesse donnait ordre à toutes personnes de ses états, archevêques, évoques, comtes, barons, chevaliers él à tous les clercs, de rendre à leur tour hommage au dit Jean, vu qu'il était à la fois son héritier et leur seigneur, et de s'acquitter envers lui de toutes les fois et services qu'un homme lige pouvait devoir à son roi (2).
En retour Jean, par un autre acte, reconnaissait avoir entièrement abandonné à sa mère, sa vie durant ou pour tout le temps qu'il lui conviendrait, le Poitou avec ses dépendances, tel qu'elle le lui avait donné et qu'il était consigné dans la charte qu'elle en
(i) Rec, des hist, de France^ p.5o, Rîgord. Comme Aliéoor était encore à Soulac le 4 juillet^ et que Philippe-Auguste arriva à Paris le a8 juillet eu cumpagoie d'Arthur, on peut placer du i5 au 20 de ce mois l'entrevue de la duchesse d'Aquitaine et du roi de France.
(2) Rotalichart,^ p. 3o6; Mém, de la Soc. des Ant, de tOaest, i845, p. 198.
avait fait faire ; il reconnaissait qu'il lui en avait fait hommage et qu*àson tour il lui avait fait Tabandon de tout le droit seigneurial ou de propriété que ce don lui avaitattribué, avec les fois, hommages et services qui pouvaient y appartenir. Enfin, non content de cette concession par laquelle il reconnaissait sa mère comme dame et souveraine du Poitou, il voulait encore qu'elle fût dame de lui-même et de son royaume, c'est-à-dire qu'il la maintenait dans ses prérogatives de reine d'Angleterre ; Aliénor ne pouvait désirer rien de plus. Il fut toutefois convenu entre les parties, et c'est peut-être Jean qui (it insérer celte clause dans l'acte, que, de part et d'autre, ils s'interdisaient de faire en territoire aquitain aucun don ou aucune concession sans leur consentement réciproque, en exceptant toutefois de cette restriction les dispositions raisonnables que l'un ou l'autre pourraient prendre en vue du salut de leur âme (1).
En vertu de cet accord, Aliénor fit aussitôt reconnaître par son fils ceux de ses actes qui ne rentraient pas dans le cadre de cette dernière réserve, si bien que, pendant quelque temps, la chancellerie du roi d'Angleterre ne fut employée qu'à donner une nouvelle force aux actes de la reine par l'efTet de l'approbation royale.
Tout porte à croire que le traité intervenu entre Jean Sans- Terre et sa mère fut conclu le 31 juillet, car c'est le lendemain, 1*' août, que s'entassent les reconnaissances des faveurs accordées par Aliénor durant les trois mois qui avaient suivi la mort de Richard. C'est d'abord Agathe, la vieille gouvernante de ses enfants, qui est confirmée dans la possession du manoir de Léofton, dans le Devonshire (2), puis Henri de Bernaval, sénéchal de la reine pour ses domaines d'Angleterre, qui se voit assurer les 10 livres de rente assises à Butdestune, qu'elle lui avait données (3).
(i) Rotali chari.yp, 3o a; Ryraer, Fœdera, I, p. ii3. Ea plaçant ces acleâ, qui kie sont pas datés, après le voyage d'AlîéDor eo Aquila'me, nous nous sommes écarté, comme il nous arrivera encore quelquefois par la suite, de rattachant mémoire de M. Lecointre^Duponl, intitulé : Jean -Sans-Terre ou essai historique sur les dernières années de la domination des Plantagenets dans TOuest de la France {Mém.de la Soc, xîeàAntiq. de l* Ouest, i845, pp. 97-208).
(2) Rotali chart. , p. 8 o.
(3) Roiuli chart . y p. 8 a.
C'est ensuite celte famille de Fors, dévouée à Richard et à Aliénor, à qui Jean reconnaît les faveurs que lui avait accordées son frère, alors qu'il était comte de Poitou, à savoir la franchise de toute taille et de toute coutume pour les hommes d'Humbert de Fors et de Jean, son frère, dans leurs possessions de Tlle d'OIéron(l).
Après avoir pourvu ses serviteurs, Aliénor se préoccupa des églises de son domaine, et fit présenter à son fils les chartes qu'elle avait concédées aux établissements qu'elle affectionnait le plus particulièrement en dehors de Fontevrault, à savoir Monlierneuf et Notre-Dame de Saintes, Le roi confirma en bloc les deux abbayes dans la jouissance des biens qui leur avaient été donnés par ses ancêtres ou par sa mère, les maintint dans tous les droits qu'elles pouvaient posséder, et, en particulier, reconnut à Montierneuf l'absolue propriété de l'église de Saint-Nicolas de Poitiers {2),
Jean se rendit ensuite à Argentan, où il reçut l'hommage d'un chevalier tourangeau, Richard de Preuilly, qui s'était, dès le premier jour, prononcé pour lui en môme temps que Rober^de Turneham ; il lui constitua une rente de 100 marcs d'argent ; le cadeau était considérable, mais l'acte du seigneur de Preuilly était des plus précieux pour Jean, dont il assurait la domination dans la partie de la Touraine sise au sud de la Loire, oil les gardiens des forteresses de Loches et de Chinon avaient aussi embrassé sa cause (3).
Puis il revint à Rouen, car il était temps de se préoccuper de la prolongation de la trêve avec Philippe-Auguste, laquelle devait expirer le 16 août. Là, il retrouva sa mère qui lui présenta un des sergents qu'elle avait attachés à son service, Geoffroy de Chauvigny; celui-ci avait jadis reçu en don de Richard, du temps où il était comte de Poitou, la terre de Bran, près de Charassé, et demandait que cet acte fût confirmé, ce que Jean ne fit aucune difficulté d'accorder (4). Pareillement il reconnut le cadeau que
(i) Rotuli charl,^ p. 8 a,
(2) Rotali chart.y pp. 7 6, 8 a et 8 6«
(3) Rotuli chart., p. 9 6.
(4) Rotali chart.y p. 11 a.
sa mère avait fait à Savary le Jeune, fila ou frère de Pierre Savary, seigneur de la Tour, familier de la cour de Richard, de la maîtrise de la monnaie de Poitiers pour en jouir par lui et par ses héritiers en toute propriété î(l).
Du 16 au 18 août^ les deux rois, de France et d'Angleterre, se rencontrèrent entre Boutavant et le Goulet, mais ils ne purent tomber d*accord. Philippe, qui avait conféré la chevalerie à Arthur, s'était fait rendre hommage par lui non seulement pour la Bretagne, mais encore pour le Poitou, TAnjou, le Maine, la Touraine et la Normandie. Le roi de France voulut bien reconnaître que si Jean venait lui apporter son hommage pour ce dernier duché, il Ten reconnaîtrait possesseur, mais il réclama pour Arthur^ devenu son pupille, tous les autres domaines des maisons d'Anjou et de Poitou ; comme bien on pense, les négociations entamées sur ce pied n'eurent aucune suite et les deux rois se séparèrent pour recommencer à se battre (2).
Jean se retira au château de la Roche des And élis, oii il conclut avec le comte de Boulogne un traité d'alliance dans lequel figurèrent, comme témoins, Raoul comte d'Eu, Geoffroy de la Celle, Guillaume de TEtang, Robert de Turneham, Guillaume de Pressigny, Guillaume de Mauzé, Pierre Savary, et autres Poitevins qui n'avaient pas abandonné la cour (3). Le 20 août il était au Vaudreuil. Aliénor, qui l'avait accompagné avec son chapelain Roger, reçut en ce lieu la requête de son cousin André de Chauvigny, qui lui demandait de lui faire don de la seigneurie de Sainte-Sevère. La reine, qui aimait beaucoup André, y consentit volontiers, et, tout aussitôt, Hélie de Sainte-Sévère, qui devait tenir quelque fief dans cette grande seigneurie, en rendit hommage au nouveau seigneur. Le jour même, Aliénor obtint de son fils qu'il ratifiât l'abandon de Sainte-Sévère à André de Chauvigny, aux seules conditions de l'hommage et du service ordinaire de vassalité (4).
Le 23 août, le roi était rentré à Rouen; cette fois, c'est Geoffroy de la Celle qui obtient, pour rémunération de ses services,
(i) Rotuli chart.^ p. ii a. Ce Pierre Savary était, en 120s, seigneur de Colombiers, près Châtellerault (D. Fonteneau, XVII, p. 429).
(2) Rec. des hist, de France^ XVII, p. 698, R. de Hoveden.
(3) Rotuli chari., p. 3o a.
(4) Rotuli chart., p. 10 b; Teulet, Layettes da Trésor des chartes, I, p. ao5.
une rente de 100 livres sterlîngsà percevoir sur le trésor royal (1). L'intervention de la reine ne paraît pas ouvertement dans ce dernier acte, mais elle est formellement établie dans les suivants, qui furent aussi passés à Rouen^ trois jours après le précédent. Aliénor avait à sa charge sa fille Jeanne, la comtesse de Toulouse, qui ne recevait pas de secours de son mari, fort empêtré dans de nombreuses difficultés avec ses vassaux. La comtesse avait d'abord cherché à résider à Fontevrault, mais les ressources lui manquaient, et la reine, s' entremettant encore, obtint de Jean qu'il constituât à sa sœur une rente annuelle de 100 marcs. Le même jour, 26 août, elle lui fit confirmer la donation qu'elle avait faite à Hugues de Jaunay, son sergent, en rémunération de ses bons services, des domaines de Tron et des Bruyères en partie, l'autre portion appartenant à Aimery Floceau, situés non loin du fief de Bran, dont elle avait récemment disposé; ces domaines valaient 60 sous de monnaie angevine de revenu et étaient chargés envers le comte de Poitou, pour tout service, de 6 deniers payables chaque année à la Toussaint (2).
C'est pendant son séjour à Rouen, que, le 25 août, Jean prit des délais avec des marchands de Plaisance en Italie, afin de s'acquitter envers eux de la somme de 2,125 marcs que Richard leur avait empruntée pour venir en aide à Othon quand on offrit à ce prince la couronne d'Allemagne (3). Le 30 août, il est de retour à la Roche des Ândelis, mais les solliciteurs l'y suivent; c'est un bourgeois de Moissac, Giraud deMora, qui obtient de lui le privilège de parcourir le royaume en toute franchise avec ses marchandises, puis Guillaume de l'Etang, qui se fait confirmer tous les dons qu'il a obtenus de Richard en Normandie (4).
Le lendemain, les bourgeois de Niort se présentèrent devant Jean au même lieu de la Roche et lui exposèrent que, leur ville étant du domaine royal, ils ne pouvaient jouir de moindres avantages que celles qui se trouvaient sur le même rang qu'elle. Les villes auxquelles ils faisaient allusion avaient reçu, tant de la reine
(1) Rotuli chari,^ p. if a.
(2) Rotali chart,^ p. i3 a.
(3) Ryiuer, Fœdera, I, p. ii5; Rotali chart,^ pp. Si a et 96 6.
(4) Rotali chart.p p. 16 6.
Aliénor que de lui-inèmc, le privilège hi envié de posséder une commune, et, comme leur cilé avait été dotée de libertés et de franchises par le roi Henri, par Richard^ par Aliénor elle-même, il ne leur manquait plus que de pouvoir se consiiluer en commune. Le prince ne se fil pas prier et leur accorda ce privilège avec la jouissance de toutes les franchises et libertés qui étaient la conséquence de cette concession (1).
Le même jour, 31 août, Jean, qui cherchait à s*atlacher les Templiers, que leurs richesses rendaient déjà tout-puissants, leur confirma toutes les libéralités qu'ils avaient reçues de ses prédécesseurs, et particulièrement celle que leur avait faite son père Henri Planlagcnet, lequel leur avait accordé le droit de percevoir une coupe d'argent, du poids d'un marc, sur chaque ville, château ou domaine de Normandie, du Maine, de FAnjou, de laTouraine, du Poitou et de la Gascogne, qui donnait au roi un revenu de cent livres ou plus (2), et enfin, sans doute à la sollicitation de samère,il renouvela en faveur de Tabbaye de Fontevrault toutes les concessions faites en Angleterre aux religieuses par ses prédécesseurs(3).
Mais durant ce séjour en Normandie, le roi ne borna pas l'emploi de son temps à accorder des faveurs aux protégés de sa mère et aux siens, il méditait le moyen de mettre la main sur l'Anjou et le Maine, que Constance, au nom d'Arthur, continuait toujours à occuper. La comtesse avait accordé toute sa confiance à Guillaume des Roches, qui administrait ces pays en qualité de sénéchal, mais Guillaume était ambitieux et il se laissa tenter par les ouvertures que lui fit faire le roi d'Angleterre.
Jean se dirigea donc vers Sablé, la principale des possessions du sénéchal, passa le 16 septembre à Bourg-le-Roi, et le 18, se trouvant à Auvers-le-Hamon, il déclara qu'il se conformerait à tout ce que Guillaume des Roches et les loyaux chevaliers de l'entourage d'Arthur proposeraient pour amener une réconciliation entre lui et son neveu ; comme garantie de l'exécution des engagements qu'il pourrait être amené à prendre, il désignait plusieurs seigneurs qui seraient caution de sa parole (4) •
(i) Rotali charL, p. i4 6.
(2) Rotuli chart.j p. i3 6.
(3) Rotali charl.y p. i3 6.
(4) Rotuli chari,, pp. a3 6 et 3o 6.
La négociatrice de celle enlente parait avoir élé Constance de Beaumont, cousine de l'ancien sénéchal d'Anjou , sans doute femme de Roger de Toeni, et sœur de Raoul de Beaumont, seigneur que Jean donna comme caution à Guillaume des Roches; ce qui tend à rendre cette supposition vraisemblable, c'est que, le 22 septembre suivant. Constance de Beaumont reçut du roi un don impor* tanl(l).
Le résultat de ces prémices, bientôt suivies d'un accord déPmi-
tir, ne se û( pas attendre : Guillaume des Roches rendit à Jean la ville du Mans. Le roi d'Angleterre s'y trouvait le 22 septembre, mais il n'y Gt pas un long séjour, car le 25 et le 26 on le rencontre à Chinon, où il venait peut-être puiser dans son trésor les armes nécessaires pour s'assurer la fidélité de Guillaume des Roches et des barons angevins ou manceaux qui suivaient celui-ci dans sa défection (2).
Pendant ce court séjour à Chinon, il reconnut un don que son frère avait fait aux religieux de Grandmont et y ajouta le cadeau d'un homme, nommé Pierre Doré, à la condition toutefois que ce particulier, qui devait être sujet à caution, ne pratiquât pas l'usure. Il revint ensuite au Mans, où il retrouva Guillaume des Roches, qui reçut sans doute en ce momentle prix de sa « tornée » , et il résida dans cette ville jusqu'au 30 septembre (3).
Cette dernière journée du séjour du roi d'Angleterre au Mans est marquée par un acte bien signiGcatif pour les destinées futures du comté de Poitou. Par cet acte, Jean abandonna à Raoul de Mauléon, à Guillaume, son frère, et à Savary, fils de Raoul, tout le Talmondais avec les domaines des Moutiers-les- Maufaits et de Curson, ainsi que tout ce qui pouvait dépendre du pays de Talmond en hommes et redevances, et ce en échange de tous les droits que les Mauléons prétendaient tenir de leurs ancêtres sur la Rochelle. De plus, il leur assurait une rente de 10,000 sous poitevins sur la prévôté de la Rochelle, et leur concédait le château de Benon^ excepté la portion de la châtellenie dont Hugues de Thouars se trouvait en possession le jour de la
(i) Rotuli chari,^ p. ao b,
(a) Roiali chfiri . , p. 21 a et 6.
(3) Rotali chart.f pp. 23 a, 23 6, 24 a et 26 a.
36a LES COMTES DE POITOU
rédaction de cel accord (l).£nun mot, c'était la confirmation de la charte d'Aliénor que les intéressés étaient venus lui demander. Jean avait peut-être hésité jusqu'à ce jour à ratifier un acte dans lequel les Mauléons s'étaient attribué une part léonine; aucun de ses prédécesseurs n'aurait jamais signé une pareille convention, par laquelle il était fait abandon de ce qu'ils s'étaient, au contraire, de tout temps efforcés d'acquérir et de maintenir en leur possession; en particulier, ils n'auraient jamais renoncé au Talmondais, le séjour de plaisance des comtes de Poitou d epuis plus d*un siècle et où se trouvaient réunis tous les plaisirs que pouvait rechercher un grand seigneur à cette époque (2).
Comment Kaoul de Mauléon se trouvait-il au Mans? Peut-être faisait-il partie du cortège qui accompagnait à Fontevrault le corps de Jeanne de Toulouse. La princesse, qui avait suivi sa mère à Rouen, était alors dans un état de grossesse avancée, mais elle ne put supporter les fatigues de ces voyages continuels, elle tomba malade et mourut de l'opération césarienne, en donnant le jour à un enfant qui ne lui survécut pas. Elle avait choisi Fontevrault pour le lieu de sa sépulture et même elle voulut mourir revêtue de rhabildes religieuses de cette maison, comme si elle en avait fait réellement partie; sur son lit de mort, elle fil don au monaslèred'une rente de 1,000 sous angevins sur les salines de la Jarne pour l'usage de la cuisine des religieuses (3).
En ce moment la comtesse avait auprès d'elle, outre sa mère, plusieurs religieuses de Tordre de Fontevrault, l'archevêque de Cantorbéry, et l'abbé de Turpenay. Ce personnage, qu'Aliénor semble s'être personnellement attaché après les services qu'il lui avait rendus lors de la mort de Richard, avait dû la suivre lorsqu'elle vint trouver Jean Sans-Terre, et il se trouvait àRouen^ le 26 août, jour où la comtesse fit son testament; il était dans sa destinée de rendre les derniers devoirs aux enfants de la reine. Ce qui tend à faire croire que Jean accompagna les restes de sa sœur, c'est que, le 6 octobre, il se trouvait à Saumur,
(i) Roiali chart., p. a4 ^*
(2) Roiuli chart,, p. 24 à,
(3) D. Vaissele, Hisi. de Lanjaedoc, nouv. éd., VI, p. 190; Rec, des hist. de FrancSf XVII, p. 699, R. de Hoveden; Clypeus Fontebraldensis, II, p. 160.
ALIÉNOR 36i
c'esl-à-dire tout proche de Fonlevraull; là, il confirma la concession qu'Aliénor, pour récompenser les services d'un de ses sergents, Roger le Queux, lui avail faite d'un domaine qu'elle possédait en Angleterre (1).
La reine obtint en même temps de son fils qu'il constituât une rente viagère à deux des demoiselles de sa sœur, Béatrice et Alice, qui, par suite de la mort de Jeanne, allaient se trouver sans ressources; il assura, le 6 octobre, sur les revenus de la prévôté de Saumur, une rente de 15 livres angevines à Béatrice et une autre de 10 livres à Alice, mais après l'extinction de ces renies arrivée par le décès des deux titulaires, qui sans doute allaient vivre désormais à Fontevrault, cette abbaye entrerait en possession d'une rente de 5 livres sur la même prévôté (2).
Dès que Jean eut quitté le Maine, Philippe- Auguste y pénétra, s'empara de Ballan et alla assiéger Lavardin, mais le roi d^Angleterre, qui avait été recruter des forces en Poitou; le contraignit à se retirer. Philippe se rendit alors au Mans, mais, craignant d'être enfermé dans cette place, il l'abandonna pour rentrer en France. Guillaume des Roches, qui, on ne sait comment, était revenu trouver son maître, ne l'y suivait pas; bien au contraire, mettant à profit pour ses dessins secrets une réponse hautaine de Philippe, qui, après la prise de Ballan, avait cru devoir renverser les remparts de cette place, quoiqu'elle fit partie du Maine, domaine d'Arthur, et qui avait déclaré qu'il ne consulterait au sujet de ses conquêtes que son bon vouloir, il agit sur l'esprit d'Arthur et le détourna de partir avec le roi de France. 11 lui démontra si bien les avantages qu'il aurait à s'entendre avec son oncle, que le jeune prince resta au Mans. Quand Jean se présenta devant la ville, le 7 ou le 8 octobre, Guillaume des Roches, qui avait le commandement suprême de l'armée d'Arthur^ lui en ouvrit les portes.
Le 8, ce même Guillaume des Roches fut témoin, avec Geoffroy
(i) Roiuli chart., p. 25 a.
(2) Rotali char t. ^ p. 26 6. Teulet, qui a publié ceUe pièce {Layettes da Trésor des chartes^ \, p. 222) d'après un vidimus de i3i4, où il est dit qu'elle fut délivrée le 6 octobre, l'an deuxième du règne du roi. Ta, en conséquence de cette dernière indication, placée dans l'année 1200, mais cette attribution est inadmissible^ vu que Jean hans-Terre se trouvait en Angleterre le 6 octobre 1200.
36a LKS COMTES DE POITOU
de la Celle et Guillaume de Gournay, d'un acte de générosilé do Jean Sans-Terre àTégard d'un Poitevin et donlTinitiative venait absolument du roi. Un des plus marquants hommes de guerre de TAunis était assurément Guillaume Maingot, qui, devançant les événements, avait,aussilôtla mort de Richard, reconnu Fautorilé directe de Jean Sans-Terre et lui avait rendu hommage, tant pour ce qu'il tenait à Surgères que pour ce que lui avait donné la reine Aliénor.Il était connu sous le nom de Surgères, mais bien qu'il possédât en ce lieu des domaines considérables, il n'en était pas seigneur, et là tendait assurément son ambition. Dans les événements quivenaienlde se passerait avait assurémentjoué un rôle précieux, aussi le prince, voulant l'en récompenser et accédant sans nul doute à ses sollicitations, obtint d'Aliénor qu'elle détachât une nouvelle parcelle de son domaine de Poitou, la tour de Surgères, et qu'elle en fît don à Guillaume Maingot avec l'important bailliage qui en dépendait.Non content de ce cadeau,le roi constitua au nouveau seigneur de Surgères une rente de 100 marcs d'argent sur les revenus de la Rochelle. C'est ainsi que s'égrenait le beau domaine des comtes de Poitou, dont les possessions directes passaient de jour en jour entre des mains cupides (1).
Mais l'accord, si laborieusement échafaudé par Guillaume des Roches entre l'oncle et le neveu, ne devait pas avoir une longue durée. Le jour môme de la prétendue réconciliation de Jean Sans- Terre et d'Arthur, celui-ci fut mis en garde contre les intentions de son oncle par un fait inattendu. Jean avait mandé à Aimery, vicomte de Thouars, qui comme sénéchal d'Anjou avait la garde du château de Chinon, de venir le rejoindre au Mans. A son arrivée, le roi exigea de lui qu'il renonçât à ses charges ; en même temps il confia la garde du château de Chinon à Roger de Lasci, comte de Chester, jusqu'à ce qu'il eût été pourvu au remplacement d'Aimery comme sénéchal. Celui-ci^ furieux, et redoutant d'autre part que le mauvais vouloir de Jean Sans-Terre à son égard ne s'en tint pas là, dut agir sur l'esprit de Constance et d'Arthur et les décider à s'enfuir. Lui ou quelque autre fit entendre à Arthur que son oncle voulait s'emparer de lui et le jeter
(i) Rotali chart.f p. a5 a.
on prison ; dans la nuit, le jeune duc quitta subrepticement le Mans, accompagné dans sa fuite par sa mère, par le vicomte de Thouars et par Guy, le frère de ce dernier, qui allait bientôt épouser la duchesse,' et dont Finfluence sur elle ne put manquer de contribuer à la détermination qu'elle prit (1).
Quelque secret que ce départ ait été tenu il ne pouvait se produire absolument à Tinsu de Jean Sans-Terre, qui dut chercher à s'y opposer ou du moins à poursuivre les fuyards; on peut croire qu'il se heurta à un soulèvement des habitants du Mans, dévoués à Arthur (l'évèque de cette ville, Hamelin, était absolument hostile au roi d'Angleterre), et que dans celte lutte le feu fut mis à la ville et en dévora une grande partie (2).
En privant le vicomte de Thouars de ses dignités et en dénonçant l'accord conclu cinq mois auparavant, Jean Sans-Terre s'était démasqué trop tôt; pour le moment il restait indécis ^ur ce qu'il aurait à faire, soit à poursuivre son neveu, et par suite laisser le champ libre au roi de France, ou bien marcher contre celuici et risquer de voir le Maine retomber aux mains des Angevins; a.issi accueillit-il avec faveur les ouvertures du cardinal Pierre de Capoue que le pape Innocent III avait envoyé en France pour établir la paix entre les deux rois; grâce à son entremise, ils consentirent une trêve qui devait s'étendre de ce mois d'octobre au jour de laSaint-Hilaire, 11 janvier 1200 (3).
Profitant de cette accalmie, Jean descendit en Poitou. Le 8 novembre^ étant à Niort, il confirmait les privilèges accordés à la Rochelle par sa mère et ses prédécesseurs ; il est à croire que le messager des Rochelais était Hélie Bernard, ancien sergent de Richard, à qui, le même jour, le roi donnait, en récompense des bons services qu'il lui avait rendus ainsi qu'à son frère, le minage
(i) Rec, des hist.de France, XVII, p. 599, R. de Hoveden.
(2) Rec. des hist. de France, XVIII, p. 87, R. de Coggeshale; Salmoa, Chron. de Touraine, p. i46. Jean Sans-Terre était en très mauvais termes avec Tévêque du Mans, ainsi qu'en témoigne une lettre en date du i4 janvier 1200, qu^ii écrivit à son sujet au pape Innocent III (Rotali chart,, p. 3i 6). Quant à IMncendie de la ville du Mans par Jean Sans-Terre, dont la date n'a jamais été précisée, il a été placé par les historiens à diverses époques de Tannée de 1 199; contre toutes ces attributions, il y a des objections à faire ; en somme, 1 nous a paru que celle que nous avons adoptée est la plus vraisemblable.
(3) Rec. des hist, de France^ p. 5i Rigord, et p. 6999 R. de Hoveden»
et le cens du petit change de la Rochelle, pour les tenir désormais en fief (1).
Jean fit à Niort un long séjour ou du moins il ^y établit sa principale résidence, car le 12 octobre il se trouvait à la Haye (2) et le 15 octobre il était de retour à Niort, d'où il accorda sa sau- i
vegarde spéciale à Léon le Juef,son orfèvre (3) «Il se tenait encore dans celte ville le 22, le 23 ou encore le 24 novembre, avec de grands personnages de sa cour qui l'avaient accompagné durant tout son voyage^ tels que Robert, comte de Leicester, Guillaume Le Maréchal, comte de Pembrock, et Hubert de Bough, qui devint plus tard sénéchal de Poitou. Les clercs royaux, Simon, archidiacre de Wcls, et Jean de Gray^ont daté de cette résidence plusieurs chartes, parmi lesquelles il faut citer celle qu'il accorda aux moines de la Grande-Sauve. Richard leur avait jadis donné en aumône perpétuelle le droit de percevoir annuellement trois muids de sel sur les saliniers de Bordeaux; Aliénor avait postérieurement confirmé cette aumône et Jean vint h son tour y donner son assentiment; de plus il joignit à cette faveur celle de pouvoir posséder un navire circulant en toute franchise sur la Garonne et autres fleuves de son royaume.
De Niort, Jean vint à Poitiers, où on le rencontre le 3 et le 4 décembre (4). Il était dans son dessein de se rendre à Chinon, et^ cédant sans doute aux sollicitations de son cousin, Raoul de Faye, le fils de Tancien sénéchal de Poitou, il s'arrêta le 5 décembre à Faye-la-Vineuse, le principal domaine de Raoul. Mais le roi ne pouvait aller prendre gtle chez son vassal, qui avait à le défrayer ainsi que son escorte, sans payer son écot; aussi le 4, avant son départ de Poitiers, reconnut-il à Raoul la possession de la terre de Brulhois que le roi Henri avait donnée jadis au père de Raoul, à la charge de lui fournir en temps de guerre le service de trois chevaliers, et sous la réserve de la dlme de ce domaine qui avait été assurée perpétuellement aux moines de Layrac (5).. L'arrêt que Jean fît àFaye,dans celte journée du 5, est aussi marqué
(i) Teulet, Layette» da Trésor des chartes, l, pp. 208 et 211. (a) Duffus-Hardy^ Rotuli liit. pat., I, Ilinerary of King John.
(3) Rotuli chart,,p, 62 6.
(4) Rotuli chart.f p. 62 aeib,
(5) Rotuli chari.y p. 62 6.
par la reconnaissance d'un autre acte de son père, à savoir de la concession qu'Henri avait faite aux chartreux du Liget du domaine sur lequel ils s'étaient établis (1).
Le prince retournait en Normandie, mais avant de quitter le Poitou il accomplit certainement bien d'autres actes que ceux dont la mémoire a été conservée par des textes. Il est possible, entre autres, qu'il ait alors couvert de sa protection Philippe de Cognac, le fils naturel de Richard, qui, faisant remonter la responsabilité de la mort de son père à Aymar, vicomte de Limoges, avait cherché l'occasion d'exercer sa vengeance contre celui-ci et un beau jour avait réussi à le tuer. Guy, fils d'Aymar, qui lui succéda, se montra toujours un adversaire résolu de Jean Sans- Terre et c'est peut-être à ce fait qu'il faudrait en faire remonter la cause (2).
Le 13 et le 19 décembre, le roi était à Cherbourg, se préparant à passer en Angleterre, oîi il comptait résider un certain temps ; dans cette occurrence, il ratifia d'avance les actes que pourrait faire sa mère, depuis le jour de Noël prochain jusqu'à celui de Pâques -ensuivant, et en particulier il lui reconnaissait la faculté de pouvoir disposer par testament, s'il y avait lieu, de tous ses revenus établis tant en Angleterre qu'en Normandie; le même jour, il confirma un don de lOOjivres angevines de rente qu'Aliénor avait fait aux religieuses de Fontevrault sur les revenus d'01éron(3).
Mais en ce moment, informé de certaines intentions de paix que manifestait Philippe-Auguste, il ne donna pas immédiatement suite à son projet; il revînt sur ses pas et célébra la fête de Noël à Bures. Les deux rois s'abouchèrent ensuite entre les Andelis et Gaillon; il fut convenu dans cette entrevue que l'on reprendrait les pourparlers interrompus par la mort de Richard, et qu'en
(i) Rotuli chart.y p. 63 a; Carré de BusseroWe^ Dictionnaire (rindre-ei-Loire,lV^ p. 53.
(a) Rec. des kist. de France^ XVII, p. 699, R. de Hoveden.
{ZJRotali chart,, pp. 63 a et 6. et 64 a. L'acte d*Aliéaor en faveur des religieux de Fontevrault n*a pas été conservé ; il est absolument distinct d'une autre concession de 100 livres de rente, faite à la maison de Fontevrault, sur la prévôté d'Oléron, mais cette fois en monnaie poitevine^ et qui fut confirmée par Jean Sans-Terre le 25 juin 1200. On remarquera qu'en ce moment Jean ne se considérait encore que comme roi légal d'Angleterre et duc de Normandie, et qu'Aliénor se jugeait absolument maîtresse de disposer des biens et des revenus qu'elle pouvait posséder en Aquitaine.
conséquence Louis Ris du roi de France, épouserait la nièce de Jean, Blanche de Caslille; que le roi d'Angleterre donnerait à Blanche en dot le comté d'Evreux et toutes les places fortes que les Français possédaient en Normandie au moment de la mort de Richard, et qu'il paierait à Philippe-Auguste 30^000 marcs d*argent; enfm il promettait de n'apporter aucun secours à son neveu Othon, tant en hommes qu'en argent, dans le but de lui faciliter la conquête du trône d'Allemagne; toutefois la réalisation de ces engagements était reportée aux octaves de la Saint-Jean prochaine (1).
Il est à supposer que l'un des négociateurs de cet accord fut Guillaume des Roches, car, le 27 décembre, le roi, de retour à Caen, le nommait sénéchal d'Anjou au lieu d'Aimery de Thouars qui n'avait pas encore été remplacé, et en même temps il lui accordait le droit de tenir un marché le jeudi de chaque semaine et une foire de huit jours à la Pentecôte dans son bourg d'Agon (2).
QuantàAliénor, qui semble avoir accompagné le roi dans toutes ces pérégrinations, elle reçut de lui mission d'aller en Castillo chercher la princesse Blanche.
Au début de ce voyage il arriva une mésaventure à la reine. Comme elle avait à traverser les domaines d'Hugues le Brun, sire de Lusignan, celui-ci lui tendit un piège dans lequel elle tomba ; il la fit prisonnière et la retint pendant quelque temps, ou plutôt il la contraignit, moitié par force, moitié de bonne volonté, à lui reconnaître la possession du comté de la Marche. On se rappelle qu'Audebert avait vendu ce beau domaine, le 7 octobre 1177, au roi d'Angleterre, Henri II. Ce dernier, malgré l'opposition des Lusignans, qui faisaient valoir des droits à l'héritage d'Audebert, avait conservé le comté. Richard fit de même, et l'un et l'autre l'avaient fait administrer par des sénéchaux, tout comme leurs autres possessions directes. Aliéner, en sa qualité de duchesse d'Aquitaine, était suzeraine de la Marche, et à ce titre elle jouissait des mêmes droits que son mari et que son fils ; Hugues obtint donc qu'elle lui cédât l'objet de ses con-
(i) Rec, des hist. de France ^ p. 60 1, R. de Hoveden. (2) Rotali charl., p. 34 a.
vQÎtîses et qu'elle le reconnût comme comte de la Marche (1).
Mais le Lusignan ne s'en tint pas là; muni sans nul doute d'une lettre de la reine, il se rendit auprès de Jean Sans-Terre afin de faire reconnaître sa nouvelle qualité en même temps que son droit de propriété. Le 28 janvier 1200, il arriva à Caen, résidence du roi ; il avait à sa suite de nombreux chevaliers poitevins, ses vassaux, et était assisté de son frère Raoul, comte d'Eu, qui s'élait montré jusqu'à ce jour tout dévoué à Jean. L'indice le plus assuré de la propriété d'un fief étant la reddition de l'hommage de ce fief au seigneur suzerain, Hugues demanda à être admis à rendre ce devoir à Jean pour le comté de la Marche ; le roi accueillit sa requête et le 26 janvier, à Caen, Hugues se reconnut son homme lige pour la Marche et prêta serment de remplir toutes les obligations auxquelles il était tenu en celte qualité. Le comte d'Eu l'imita, évidemment à titre de copropriétaire du comté et pour la réserve des droits auxquels il pouvait prétendre. Les compagnons des deux comtes prêtèrent en même temps serment de fidélité au roi ; parmi ceux qui s'engagèrent avecHugues, on reconnaît ses vassaux, Joscelin de Lezay, Guy de Bernezay, Hugues de Rochefort, Léon Clarel, Airaud de Prissay/ Guillaume de Maire, Simon du Cimau ; d'autres Poitevins : Maingot de Melle et son frère Châlon, Aimery de Cursay, Hugues de Beaussais et autres furent les répondants du comte d'Eu. Pour plus de sûreté, et aHn de ne pas rencontrer d'obstacles dans la prise de possession du comté de la Marche ou d'autres domaines, les Lusignans obtinrent des lettres du roi qui informait ses justiciers et autres fidèles d'avoir à se conformer à la convention qu'il venait de passer avec eux, autant de temps qu'eux-mêmes rempliraient fidèlement leurs engagements, et il prit à témoin les principaux personnages de sa cour, parmi lesquels on relève les noms de GeofTroy de la Celle et de Guillaume de l'Etang, qui se portèrent garants de la parole royale (2) .
Jean se préoccupa ensuite de pacifier le Midi, où les compétitions entre les seigneurs de ce pays entretenaient un état de trouble permanent. L'évêque de Saintes, celui de Bazas, l'archi-
(i) Rec. des hist, de Francey XVIII, p. 762, Aubri des Troîs-Fontaines. (2) Kymer, Fœdera^ I, p. 116; Rotali chart.j p. 58 b.
diacre deBIayo, étaient venus apporter leurs doléances au roi, et c'est sur leurs sollicitations qu'il se décida à agir (l). Le 29 janvier, étant à Buron, il écrivit à Tarchevèque de Bordeaux, à Brandin, sénéchal do Gascofi;ne, à d'autres chefs de routiers, et en particulier à Mcrcadier, qu'il envoyait vors eux, frère Pierre de Yerneuil, Raoul de Mauléon, sénéchal de Poitou, et Geoffroy de la Celle, à qui il donnait pleins pouvoirs pour régler toutes les AiTaires de Gascogne et ramener la tranquillité dans le pays, mais en même temps il leur faisait savoir qu'il ne ferait pas de paix avec Gaston, comte de Béarn, si Ernaud Raimon, vicomte de Tartas^ adversaire de ce dernier, n'y était pas compris. Toutefois le lendemain, 30 janvier, étant encore à Buron, il revint sur la décision prise la veille, et Geoffroy de la Celle, qui parait avoir été son confident intime, reçut les pouvoirs les plus étendus pour traiter les affaires de ces régions ; Jean lui fit délivrer des lettres par lesquelles il mandait à l'archevêque de Bordeaux, aux évoques de Saintes, de Daxet de Bayonne.àses principaux agents en Gascogne, à Pierre de Verneuil et à Raoul de Mauléon, qui évidemment étaient déjà en route, d'avoir à se conformer à ce que Geoffroy devait leur dire de sa part (2).
Cetacle est un des témoignages les plus palpables de la politique cauteleuse et indécise de Jean Sans-Terre qui, par ses tergiversations, en arriva promptement à détacher de sa personne ses partisans les plus dévoués ; mais Raoul de Mauléon et Pierre de Verneuil n'étaient pasbien loin. Informés de ce qui se tramait contre eux, ils revinrent, et le jour même où Jean avait donné ses pleins pouvoirs en Gascogne à Geoffroy de la Celle, il prenait une décision corrigeant quelque peu celle-ci, par ce fait qu'il mandait aux envoyés du roi de Caslille qu'il avait envoyé vers eux P . de Verneuil, R. de Mauléon et G. de la Celle, avec d'autres grands de sa cour, et qu'ils pouvaient avoir toute confiance dans ce qui leur serait dit en son nom par l'un des trois agents qu'il désignait (4).
Geoffroy de la Celle fit prendre en même temps au roi d'An-
(i) Rotali chari., pp. 34 b et 35 a.
(2) Rotali chart.f p. 58 a.
(3) Rotali chart,^ p. 58 b. Ce même jour, 3o janvier, ces personnages assislaient, en qualité de témoins, à des largesses faites par le roi à Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou (/c/., p. 34 a).
gleterre deux décisions importantes, mais qui ne pouvaient qu'être désagréables à Raoul de Mauléon, son compétiteur, chargé de les mettre à exécution. Par Tune, prise àCarentan, le 31 janvier, le roi donnait à ferme pour un an aux bourgeois de la Rochelle tous les revenus royaux de leur ville, moyennant le prix de 40,000 sous angevins et vingt coupes d'argent du poids d'un marc. Ce n'était qu'un essai qui ne se renouvela pas, peut-être pour ce motif que l'année suivante ce n'est pas Raoul de Mauléon qui aurait été frustré de cette perception de deniers royaux, mais bien Geoffroy de la Celle lui-même (1).
L'autre décision, qui est du mois de février, a trait aux bacheliers du Poitou, c'est-à-dire aux nobles qui n^avaient pas pu prétendre à la chevalerie et qui, ayant fait auprès du roi un service personnel, avaient, en récompense, été pourvus par lui de fiefs ou terres nobles. Or les bacheliers, après qu'ils^se furent mis en possession de ces biens, voulurent en jouir en toute franchise, sans remplir aucune des obligations des possesseurs de fiefs. Jean manda donc à son sénéchal d'avoir à réclamerl'hommage de ces domaines et de faire prêtera leurs détenteurs le serment de fidélité ; en cas de refus de leur part, Raoul de Mauléon devrait mettre la main sur leurs fiefs jusqu'à ce qu'il en eût été décidé autrement (2)«
Mais Raoul, bien que pourvu de ces missions, ne se pressa pas de partir et il se trouvait à la cour de Jean quand y arrivèrent les envoyés du roi de Castille, au devant de qui il avait été député quelques jours auparavant, et qui venaient s'entretenir avec le roi d'Angleterre du mariage de la princesse Blanche et de quelques autres difficultés pendantes entre les deux princes au sujet du Béarn. Le 4 février, il était avec eux à Valognes auprès du roi et c'est la dernière fois qu'il soit question de lui (3). Il dut mourir peu après, soit au cours de son voyage de retour, après avoir pris congé de Jean à Carenlan ou à Valognes, soit dès son arrivée dans ses domaines,carilreQutla sépulture dans le monas-lère des Moutiers-les-Mauxfaits en Poitou (4),
(1) Rotuli charL, p. 58 6.
(2) Roiali charL, p. 59 a.
(3) Carlul. de Foûievrault, I, p. 470; ÔibL de VÈcolê des Chartes, 4« série, iV, p. 33o, note.
(4) Roiali charL, pp. 34 b et 35 a.
La nouvelle en arriva promplemonl h Jean Sans-Terre, car, le 22, élanl à Cherbourg sur le poini de sVmbarquer pour l'Angleterre, il pourvut GoofTroy de la Celle de la charge de sénéchal de Poitou et en mémo temps il notifia aux maires et communes de la RochoUe, Saintes, Saint-Jean d*AngMy, Niort et Poitiers, la décision qu*il avait prise. II en informa aussi Tarchevêque de Bordeaux, les évoques, les abbés et on général tous ses fidèles du Poitou, leur recommanda à tousd*obéir en toutes choses à Geofi'roy , en qui il avait une absolue confiance, comme à lui-même. En même temps il Tenvoyail vers eux, en compagnie de Guillaume dos Roches, l'un et Tautre étant chargés d'exécuter ses volontés et de leur faire connaître toutes sos intentions (<).
Cependant Aliénor avait réussi dans la mission que son fils lui avait confiée. Après s*ètrc tirée des mains de Hugues de Lusignan, elle avait continué son voyage, et avait dû arriver en Castille vers la mi-janvier, car Dtdat, chancelier du roi de Castille, se trouvait auprès de Jean Sans-Terre le 3 février, jour où le roi lui fil le don important de 100 marcs de rente sur Tavallage des vins à Bordeaux, en récompense de ses services et de la bonne parole qu'il lui avait apportée.
Alfonse IX avait volontiers consenti à donner en mariage sa fille Blanche, qui n'avait encore que quatorze ans, à Miéritier présomptif de la couronne de France, et ce fut encore Aliénor qui se chargea d'amener sapelite-fille à son futur époux. Toutefois, elle ne revint qu'au printemps, de façon à se trouver à Bordeaux pour la célébration des fêles de P&ques. Elle y arriva au milieu de la Semaine Sainte. Mercadier, qui résidait dans son château de Bigarroque, en Périgord, vint présenter ses devoirs à la reine et se mettre à sa disposition s'il y avait lieu. Mais leur entrevue se termina d'une façon tragique. Le redoutable chef de routiers s'était attiré des inimitiés profondes, et la grande faveur donlilavait joui auprès de Richard, et que lui continuait Aliénor, avait créé des jaloux, même parmi les siens. Le lundi de Pâques, 10 avril, une bande de Brabançons l'assaillit dans une rue de la ville et le tua. Brandin, cet autre chef de routiers que Jean Sans-Terre avait
(i) Roluli chari,, p. ôg ô.
pourvu de la sénéchaussée de Gascogne, fut soupçonné de cet attentat, mais il ne fut nullement poursuivi et comme il était au mieux avec le roi d'Angleterre on est amené à se demander si le meurtre de Mercadier ne fut pas accompli par ordre de Jean, qui ne devait pas lui pardonner d'avoir été l'exécuteur violent de toutes les décisions de Richard à l'égard de sa personne, et qui aurait dissimulé sa rancune jusqu'à ce jour.
Aliénor fut profondément afQigée de la mort de Mercadier ; avec lui disparaissait le seul homme dont le dévouement lui fût véritablement assuré et qui, mettant ses capacités militaires à son service absolu, pouvait contraindre son fils à compter avec elle. Le voyage de Castille l'avait du reste beaucoup fatiguée ; le chagrin aggrava son état et elle ne put dépasser Fontevrault, où elle s'alita. Elle confia Blanche à Hélie de Malmort, l'archevêque de Bordeaux, qui s'était joint à son cortège et qui conduisit la jeune princesse à Jean Sans- Terre, lequel, après avoir été faire un court séjour en Angleterre, était de retour en Normandie (1).
Le cortège d'Aliénor était considérable; il comprenait les archevêques de Tours et de Bordeaux, les évêques de Poitiers et de Saintes, les sénéchaux de Gascogne, de Poitou et d'Anjou, et,en outre, ses fidèles serviteurs, Pierre Bertin,lefilsde l'ancien sénéchal^ et Pierre Foucher de la Rochelle. Redoutant sans doute sa fin prochaine, elle fonda,' en leur présence, un anniversaire pour le salut de son âme, de celles de son mari et de ses fils, Henri et Richard « le puissant roi », et de ses autres fils et filles, qui devrait être célébré dans l'église de Fontevrault. Pour cet objet, elle constitua une rente annuelle de 100 livres poitevines, que les religieuses percevraient aux fêtes de Saint-Jean et de Noël par moitié, et ce de préférence au roi ou à tout autre seigneur, sur sa prévôté de l'Ile d'Oléron (2).
(i) Rec, des hist, de France, XVII, p. 6o3y R. de Hoveden. Bien que Jean ne se soit guère occupé des affaires du continent pendant son séjour en Angleterre, cependant on doit signaler la charte qu'il accorda, le 8 mars, à l'abbaye du Pin, pour la maintenir en possession du domaine de Saham, que Richard lui avait concédé en franche aumône [Rotali chart,^ p. 87 a).
(2) Marchegay, Notices et pièces historiques, p. 2.56. Bien que cet acte porte l'indication qu'il appartient à Tannée 1 199, il ne nous parait pas pouvoir être placé i une autre date que celle que nous lui donnons. L'indication de cette année 1199 doit être le fait d'un lapsus calami de la part du clerc d* Aliénor, Guillaume de Saint*
Le roi, qui, dès le 5 mai, était de retour à Caen, était venu audevant de sa nièce; se trouvant en mesure d'exécuter une des clauses de la convention secrète qui était intervenue entre Philippe-Auguste et lui, il fit prévenir le roi de France, et s'installa à la Roche des Andelis où, dès le 1 1 mai, on signale auprès de lui la présence du comte d'Eu, etle 26 celle de Geoffroy de la Celle (1).
Les deux rois s'abouchèrent au Goulet, entre les Andelis et Vernon, et signèrent, le 18 mai, jour de l'Ascension, un traité de paix qui renouvelait à peu près les clauses de celui passé précédemment entre Philippe-Augusle et Richard à Issoudun. Par cet acte le roi Jean donnait en dota sa nièce, outre le comté d'Evreux, les terres d'Auvergne, Issoudun, Graçay, dont Philippe s'était emparé, et les fiefs possédés en Berry par André de Chauvigny; quant à Arthur^ il devrait rendre hommage à son oncle pour le duché de Bretagne, mais toutefois, à cause de son jeune âge, le roi de France se réservait sa tutelle; en outre, Jean versait au roi de France 20,000 livresslerlingsreprésentantlerachat féodal de ses possessions continentales, pour lesquelles il se reconnaissait son vassal; il reprenait dans sa ligence le comte d'Angoulème el le vicomte de Limoges et, comme conséquence, il promettait de leur rendre leurs seigneuries, enfin, il s'engageait à ne prêter aucune aide, soit en hommes soit en argent, à son neveu Othon, à moins que ce ne fût de l'assentiment de Philippe (2).
Le lendemain 13 mai, le mariage de Louis, le futur roi de France, et de Blanche de Caslille fut célébré à Pont-Mort, en Normandie, parce que le royaume de France était alors en interdit à raison de l'union incestueuse de Philippe-Auguste avec Agnès de Méranie. Les jeunes époux reçurent la bénédiction
Maixent, car la donation ne peut être antérieure à la nomination de Geoffroy de la Celle, l'un de ses témoins, à la charge de sénéchal de Poitou, laquelle est du 32 février 1200. Comme il est aussi dit dans les indications chronologiques de l'acte qu'il a été délivré durant la première année du règne du roi Jean, il est conséquemment antérieur au 17 mai 1200, jour où celle-ci finit. Entre le 22 février et le 17 mai 1200, on ne voit pas d'autre moment où Aliénor ait pu avoir auprès d'elle les grands personnages rappelés plus haut, que celui de son arrivée à Fonievrault, dans le courant d'avril
(() Rotuli chart,, pp. 67 a, 58 a et 65 a,
(2) Rec, des hist. de France, XVII, p. 5i, Rigord; Teulet, Layettes da Trésor des char tes f I, p. 217 ; Rymer, Fœdera, I, p. 1x7.
nuptiale des mains de Tarchevêque de Bordeaux, et partirent aussitôt (1).
Au voyage de Blanche se rattache un des faits marquants de la vie de Jean Sans- Terre. En H89,du vivant d'Henri II, il avait épousé, avec dispenses du pape, sa cousine Havoise, fille du comte de Glocester. Il n'en avait pas eu d'enfants. Dégoûté de sa femme, il songea, quand il fut devenu roi, à contracter une nouvelle union, et, pour ce faire, il fallait en arriver au divorce. Mais le clergé d'Angleterre, aussi bien que celui de Normandie, ne montra sans doute pas de bonne volonté pour entrer dans les vues du roi ; il fut contraint d'attendre l'occasion d'avoir sous la main des prélats plus souples et mieux disposés àentrer dans ses vues. Il lesrencontradansla suite de Blanche; ayantsoumis le casau jugement de l'archevêque de Bordeaux, des évêques de Saintes et de Poitiers, ceux-ci prononcèrent la nullité du mariage pour raison de parenté entre les deux époux (2). Quelque temps auparavant, Jean avait entendu vanter la beauté des filles de Sanche I, roi de Portugal, par le personnel d'une mission que ce prince avait envoyée par devers lui, et au-devant de laquelle il avait fait partir, à la fin de janvier, Jean, archidiacre de Lisieux, avec charge de veiller à la sécurité de ses membres pendant qu'ils traverseraient les territoires qui lui étaient soumis (3). Aussitôt qu'il fut libre, et encore tout enflammé par les descriptions enthousiastes des Portugais, il chargea quatre de ses fidèles, Tévèque de Lisieux, Guillaume de l'Etang, Raoul d'Ardenne et Hubert de Bourgh, de se rendre auprès de Sanche et de lui demander une de ses filles, quelle qu'elle fût (4),
En exécution du traité du Goulet, Jean écrivit des Andelis, dès le 23, à André de Chauvigny que désormais il serait dans la vassalité directe du roi de France h qui il devrait, en conséquence, prêter hommage pour ses seigneuries de Déols et de Châteauroux (5). En outre, comme Arthur se trouvait avoir tacitement renoncé à ses droits sur l'Anjou, du moment qu'il avait
(i) Rec. des hist. de France, XVII, p. 669, R. de Dicet.
(2) Rec, des hist. de France, XVII, p. 6o5, R, de Hoveden.
(3) Rotali chart.y p. 58 6.
(4) Rec. des hist. de France, XVII, p. 669, R. de Dicet.
(5) Tculet, Layettes du Trésor des chartes, I, p. 219 ; Rotuli chart., p. 96 a.
déclaré ne tenir de son oncle que le duché de Bretagne, Jean se préoccupa de réduire la portion de l'héritage de Richard qui avait jusqu'alors échappé à sa domination. Il rassembla une petite armée et se dirigea d'abord sur le Mans; le 28 mai, il était à Pont-Audemer, le 2 juin^ à Caen, le 4, à Falaise, le 6, à Argentan, le 9^ au Mans, où il entra sans difficulté, le 10^ à la Ftèche, d'où il envoya demander aux chaaoines de Saint-Martin de Tours l'étendard de Saint-Martin, appelé la Vallée, sous lequel les vassaux du chapitre étaient tenus de se ranger. C'est sans doute pour le recevoir, avec le contingent de Tourangeaux qui l'apportait, qu'il se détourna de son chemin et que, le 18 juin seulement, il se trouvait à Gennes. Le soir même, il arrivait devant Angers.
Ce n'était pas sans une certaine appréhension qu'il s'était approché de cette ville. Pour parer à la nécessité ;dans laquelle il aurait pu se trouver d'avoir à entreprendre un siège, il avait fait venir du Midi des sergents de balistiers avec leurs engins cl leur avait envoyé des sauf-conduits pour traverser le Poitou; la durée de ces sauf-conduits s'étendait du 13 au 24 juin, ce qui témoigne de l'intention formelle qu'avait Jean d'assiéger Angers, et de l'ignorance où il se trouvait au sujet des dispositions des habitants; mais il n'eut pas besoin de recourir à cet expédient, la ville lui ouvrit ses portes sans résistance (1). Toutefois, pour s'assurer de la fidélité des habitants, Jean se fit livrer cent cinquante otages (2). A partir de ce jour il fut en possession de tous les états de son père jusqu'aux Pyrénées (3). Guillaume des Roches devait avoir préparé celte opération, aussi la récompense ne tarda pas à suivre, car, quelques jours après, le 24 juin, le roi étant à Chinon lui fit don de la sénéchaussée héréditaire d'Anjou, du Maine et de Touraine (4).
(i) Rec, des hist, de France ^ XVIÏ, p. 608, R. de Hoveden.
(2) M. Dubois (Bibl, de r Ecole des Char/es, XXXII, 1871, p. 96) avance à tort que Jeaa Sans-Terre s'est rendu à Paris après le traité du Goulet, et qu'il s'y trouvait le 3i mai. L'itinéraire du roi ne permet pas d'accueillir celte date, qui est démentie par Rigord (Rec, des hist. de France^ XVII, p. 53) et par la chronique de Saint-Aubin qui^ l'un et Tautre, placent cet événement en laoï. i (3) Roiali chart , y p. 97 a.
(4) Rotali charL, pp. 72 a et 97 a; Marchegay, Chron, des églises d'Anjoa, pp. 5i et 194 : Saint- Aubin, Saint-Florent.
AUÉNOR 375
D'Angers, le roi d'Angleterre se rendit auprès de sa mère, à Fontevraull. Assuré de la tranquillité du pays, il se décidait à parcourir son domaine d'Aquitaine, où il restait toujours quelque question à régler. Pour donner suite aux conventions du traité du Goulet, il avait, étant à Argentan, le 6 juin, donné mission à l'archevêque de Bordeaux, à l'évêque de Saintes et à P. de Verneuil de se rendre auprès du vicomte de Limoges et du comte d'Angoulôme, pour leur notifier l'article du traité qui les concernait et leur donner rendez-vous à Lusignan le mercredi après la Saint' Pierre (5 juillet) (1). Il se rendit lentement au lieu de l'entrevue, et fit en route une pose à Chinon. Dans cette ville, il exécuta certains engagements qu'il avait pris envers Aliéner ; c'est ainsi qu'il confirma les dons que son frère Richard avait faits à Adam, cuisinier de leur mère, de tout le domaine du Vieux-Sauloy(2). Il ne pouvait non plus oublier Fontevrault, où, étant tout enfant, il avait été placé par son père Henri comme oblal chez les religieux, qui firent son éducation et le gardèrent pendant cinq ans (3). Le 25 juin, il confirma Pabbaye dans la possession des biens qu'elle pouvait avoir en Angleterre ; il donna son approbation à l'acte par lequel Aliéner lui avait constitué, [quelques mois auparavant, une rente de 100 livres sur les revenus d'Oléron et en môme temps il ratifia les dons qu'elle avait pu recevoir de deux des gens de service de la reine, à savoir d'Enguerrand, son bouteiller, et d'Anurie, sa demoiselle (4).
C'est aussi à Chinon que ce même jour, 25 juin, il reçut avis que le vicomte de Limoges et le comte d'Angoulême acceptaient l'entrevue qu'il leur avait proposée. En conséquence, il les informa qu'il leur adressait un sauf-conduit et que, pour plus de sécurité, il envoyait au-devant d'eux, à Lusignan, l'archevêque de Bordeaux, frère Pierre de Verneuil, Guillaume Le Maréchal, et Geoffroy de la Celle, le sénéchal de Poitou, qui, depuis le départ de la Normandie, n'avait cessé de se tenir dans la compagnie du
(1) Rotali chart.f p. 97 a.
(2) RotuU chart.y p. 71 6. Ea souveaaace de Temploi qu'Adam avait occupé, le roi avait décidé que le domaine du Vieux-Sauloy serait tenu de la seigneurie de Charlieu au service anouel d^une livre de poivre.
, (3) Bibl. Nat., man. latia 548o, p. 5^ cartul. de Footevrault. (4) Rotuli churt,, p. 72 a.
roi (1). Le 4 juillet, il passa à Ch&telleraull ; de ce lieu il manda à quatre des bourgeois les plus notables de Cahors de venir le trouver et en même temps il leur recommandait expressémen de ne pas se dessaisir du château de Luzech, qui était en ce moment en leur possession (2).
A Lusignan, où il arriva au jour dit, évidemment sans passer par Poitiers, Jean fut reçu par Hugues le Brun, qui, pour témoigner sa reconnaissance à son seigneur de lui avoir abandonné le comté de la Marche, ne put manquer de le recevoir magnifiquement et de donner de grandes fêtes en son honneur. Isabelle d'Angoulème, la fiancée d*Hugues, présidait assurément à ces fêtes, soit qu'elle se trouvât dans le château sous la garde de son futur époux, soit qu'elle y fût venue en compagnie de son père. On peut croire que les fêtes durèrent les journées du 5 et du 6 juillet, car le 7 Hugues se trouvait à Noaillé pour la célébration de la fête de saint Thomas do Cantorbéry (3).
Les conventions contenues dans le traité du Goulet ayant été réalisées de part et d'autre, Jean continua son voyage et, le 10 juillet, il se trouvait à Saint-Jean-d'Angély ; le soir même, il fut coucher à Cognac, dont il repartit le lendemain^ après avoir vu sa suite s'augmenter de l'archevêque de Bordeaux, qui l'accompagna désormais pendant le restant de son voyage. La maladie et la fatigue ayant épuisé les chevaux de son escorte, il fut en ce moment contraint de les remplacer; comme il était à court d'argent, il donna commission à Hubert de Bourgh, son chambrier, et à Guillaume de TEtang d'emprunter 100 marcs d'argent aux marchands du pays, ensuite de quoi il leur ouvrit un crédit illimité pour acheter les chevaux qui lui seraient nécessaires (4).
Le 1 1 ,1e roi était à Barbezieux où Benoît,abbé de Saint-Maixent, obtint de lui que les hommes de l'abbaye, aussi bien ceux qui habitaient le bourg de Saint-Maixent que les tenanciers de ses
(i) Rymer, Fœdera, I, p. iig; Rotuli chart,^ p. g^ a, (a) Rotuli chart,, p. 97 b,
(3) Arch. de la Vienne, orîg.. Noaillé, nos ig6 et 197. Ces actes sont relatifs aux dons que GeofiProy de la Celle, fils de Bormaud de la Celle de Vivonne, fit à l'abbaye de Noaillé de tout ce qu'il possédait dans le bourg de Noaillé, et à la confirmation qu'y donna Hugues le Brun.
(4) Rotuli chart,, p. 97 ô.
propriétés rurales, seraient à Tavenir exempts de tout paiement détaille; l'archevêque de Bordeaux, Guillaume Le Maréchal, Guillaume du Hommet, connétable de Normandie, Raoul, comte d'Eu, GeofTroydela Celle et Guillaume de Mauzé furent témoins de la concession royale (1).
De Barbezieux, Jean se dirigea sur Bordeaux où il arriva le 18, après avoir passé les deux journées précédentes à la Sauve. Mais cette station dans la capitale de la sénéchaussée de Gascogne fut de courte durée, car le 27 juillet il était à Saint-Sever, le !•' août àCondom,le 6 août à la Plume et le 11 août à Agen. Partout où il passait le roi recevait les hommages de ses vassaux et mettait la paix dans le pays.
C'est au cours de celte tournée qu'il se rencontra avec son beau-frère, le comte Raymond de Toulouse, à qui il avait assigné ce rendez-vous pour régler les questions que soulevait la dot que Richard avait donnée à sa sœur Jeanne, et à qui il avait, à cet eiîet, envoyé un sauf-conduit le 13 juillet précédent. Il s'agissait surtout de la situation de l'Âgenais et du Querci, qui avaient constitué cette dot et qui devaient revenir au jeune Raymond, fils de Jeanne, quand il aurait atteint sa majorité; toutefois, comme le comte de Toulouse avait la jouissance de ces deux comtés pendant la minorité de son fils, il en fit dès ce jour hommage à Jean. Il fut en outre décidé que si le jeune comte venait à mourir sans enfants, ces deux domaines feraient retour à Raymond^ qui les tiendrait personnellement du comte de Poitou, à la charge de lui en rendre hommage et de venir se mettre à son service avec 500 chevaliers pendant un mois et à ses propres dépens, quand
(1) Rotali chart., p. 78 6. Cet acte établit péremptoirement que, le 11 juillet 1200, l'abbaye de Saint^Maixeut avait à sa tête ua abbé du nom de Benoit. Or, d'après un acte authentique, dont il sera parié plus loin, l'abbé de Saint-Maixent, au 6 octobre laoo, s'appelait Martin. Comme il est certain que l'abbé Martin eut pour successeur un personnage du nom de Benoit, qui gouverna l'abbaye de Saint-Maixent k partir de 1204 ou de i2o5 jusque vers 1218^ il est à croire qu'il est le même que celai qui est mentionné dans l'acte des Roiali et que c'était un compétiteur de Martin. Le trouble qui régnait en ce moment dans l'abbaye de Saint-Maixent estdureste constaté par une lettre du pape Innocent III, qui tenta d'y rétablir la discipline régulière. Il y aurait par suite lieu de modifier dans ce sens ce que nous avons dit au sujet de ces deux abbés dans notre publication de 1887 (Chartes et documents pour servir à l*his' toire de Vabbaye de Saint-Maixent, I, p. lxxxii, et II, pp. 18 à 26), alors que nous n'avions pas eu connaissance du texte des Rotali.
ce comte aurait guerre en Gascogne ; si, par suite de nécessités militaires, le comte de Toulouse et ses hommes étaient contraints de continuer leur service au delà d'un mois, ils devraient être alors défrayés de tout par le comte de Poitou (1).
Fendant trois jours au moins, du 14 au 16 août, Jean séjourna à la Réole, où il reçut à merci les gens du Périgord à qui il pardonna toutes les entreprises qu'ils avaient pu faire contre sa personne, et pour témoigner qu'il ne leur tenait pas rigueur, il se rendit à Périgueux, où il se trouvait le 22.
Toutes les étapes de ce voyage, et particulièrement celle de Cognac, sont marquées par la délivrance d'actes de toutes natures,émanés du roi (2). Beaucoup sont des lettres de protection ou de sauvegarde accordées à des établissements religieux ou à des particuliers ; ce sont encore des confirmations de concessions faites par son frère Richard, et parfois des restitutions de domai* nés que ce dernier avait confisqués; on y relève enfin quelques dons à des particuliers (3), mais aucun de ces actes ne laisse soupçonner le coup de théâtre qui devait marquer le séjour de Jean à Angoulême.
Il était arrivé dans cette ville le 23 août au soir. Que se passa-t-il dans la nuitde ce jour ou dans la matinée du lendemain,on l'ignore aujusle. Onaditquele24,jourdelaSaint-Barthélemy,devaitavoir lieu le mariage, devant l'église, d'Hugues le Brun, sire de Lusignan, avec Isabelle, fille unique d'Aymar, comte d'Angoulème (4). Celle union avait été conclue par Richard, mais les deux parties
(i) Rec. des hist. de France, XVII, p. 608, R. de Hovedcn; Rotali chart,,
(2) Rotali char t., pp. 78 0174.
(3) Rotali chart., pp. 96 a et 97 b,
(4) Le P. Anselaie, ffist, généat. de la maison de France, III, p. 127, a prétendu qu'Isabelle était fiancée doq à llusçaes le Brun, mais à son fils, celui qu*ellc épousa en 1220, après la mort de Jean Sans-Terre. Cette opinion rencontre encore de nos jours des adhérents, mais elle a été victorieusement réfutée par M.Léop. Delisle dans l'appendice de son Mémoire sur une lettre inédite adressée à la reine Blanche par an habitant de La Rochelle, pp. 29 à 3i. Le système du P. Anselme, adopté par VArt de vérifier les dates^ est du reste formellement contredit par la relation d'un contemporain^ Bernard hier, sous-chantre de Saint-Martial de Limoges, qui, à deux reprises diflFérentes, dit qu'Isabelle était fiancée à Hugues le Brun (Duplès-Agier, Çhron. de Saint-Martial de Limoges ^ p. O7, note 3, et p. 106); les annalistes du temps {\oy,Rec, des hist. de France^ iomes XVII et XVIII) sont aussi unanimes sur ce fait. Lorsdu mariage d'Isabelles Hugues le Brun était veuf et, à la date du 23 février, il n'avait qu'un fils unique, nommé aussi Hugues le Brun (Rédet, Doc» pour
iravaient dans le moment qu'échangé leurs sermenU, c'est-à-dire qu'ils étaient conjoints par paroles de présent ; la cérémonie religieuse avait été d'un commun accord renvoyée au moment où la jeune fille serait en âge de contracter véritablement une union, alors que le mariage pourrait être réellement consommé. Elle avait été remise par le comte d'Ângoulême à Hugues de Lusignan, lequel conservait ainsi par devers lui le gage qui devait lui assurer plus tard la possession du comté. Isabelle avait alors quatorze ans et était d'une beauté remarquable. En la voyant, Jean aurait été pris d'une de ces ardeurs sauvages qui s'harmonisent si bien avec le caractère qu'on lui connaît et il aurait voulu à toute force la jeune comtesse pour lui-même. Au moment de la célébration du mariage, il l'aurait arrachée des bras de celui qui allait devenir son époux et Hugues de Lusignan, incapable de résister aux forces du roi, aurait été contraint de se retirer (1). Ce récit paraît absolument légendaire, et l'on peut, à ce qu'il semble, trouver dans les historiens du temps les plus véridiques, des éléments suffisants pour reconstituer les faits qui se produisirent à l'occasion du mariage d'Isabelle d'Angoulême. Tout porte à croire que le coup médité par Jean Sans-Terre était préparé depuis quelque temps et que sa conception doit remonter au séjour du roi à Lusignan le mois précédent. Le choix de ce château fait par le roi d'Angleterre pour y recevoir la soumission du vicomte de Limoges et du comte d'Angoulême se comprend parfaitement; Hugues de Lusignan était grandement son obligé, et Jean pouvait s'attendre à être l'objet chez son vassal d'une réception splendide, ce qu'il ne dédaignait pas. La jeune comtesse, la femme de parole, mais non de sacrement du sire de Lusignan, dut faire sur le roi une vive impression dont il aurait, dans le moment, dissimulé l'effet. Il est probable que dès ce jour il conçut le dessein d'épouser Isabelle, mais, afin de pouvoir le faire sans danger pour sa personne, il fallait éloigner les Lusignans. Il confia
Saint-Hilairey I, p. 21 4); ce dernier, dans les actes auxquels il prend part du vivant de son père,esi aussi désii^oé sous le simple nom d'Hugues de Lusignan ou d'Hugues le Brun junior, afin d'éviter toute confusion entre le père et le fils (Ârcb. de la Vienne, orig., Noaillé, no 197).
(i) Michon, ffist, de VAngoumois, p. xxv, Vigier de la Pile, et p. 27, Gorlieu; CastaignOy Notice sur Isabelle (VAngouléme^ p. 8.
38o LES COMTES DE POITOU
donc aux deux frères Hugues le Brun, comte de la Marche, et Raoul, comte d'Eu, et à leur oncle Geoffroy^ la mission d*aller en Angleterre soumettre ses sujets révoltés^ sansdoutedes Gallois. Il leur laissa tout le temps de s*éloigner et fit sa tournée en Aquitaine, puis, quand il jugea le moment propice, le 23 août, il arriva à Angoulème où le comte avait naturellement ramené sa fille pendant Tabsence d'Hugues. Peut-être était-il d*accord avec Jean, mais ce qui est certain, c*est que, pendant la nuit qui suivit Tarrivée de ce dernier à Angoulème, Taccord fut conclu entre le comte et le roi, et qu*au matin du 24 août, la jeune Isabelle et le roi Je^n furent épousés dans Téglise cathédrale par larchevèque de Bordeaux (1).
Après son mariage Jean séjourna pendant trois ou quatre jours à Angoulème et il n'y a pas lieu de s*étonner que, pendant ce temps, sa chancellerie soit restée inactive* On ne connatt qu'un seul acteémanéd'eIlecesjours-là,actedonllacauâe nous échappe, mais qui peut bien se rattacher à la préparation ou à Taccomplissèment de ce fait romanesque. Le 26 août, c'est-à-dire le surlendemain de son mariage, le roi d'Angleterre concéda à Pierre Robert et à ses héritiers, à charge d'hommage et de service, iOO livres poitevines de rente assises sur les revenus royaux de la Rochelle^ sous cette condition toutefois que le jour où le roi serait entré en possession du comté d'Angoulème^ il pourvoirait Robert d'un domaine de pareil revenu dans ce comté (2). Quels services ce Robert avait-il bien pu rendre au roi pour en être si largement rémunéré? A défaut d'autre indication il ne paraît pas trop hardi de présumer que ce fut un des entremetteurs du mariage d'Isabelle .
Cette date du 26 août doit marquer la dernière journée du séjour de Jean à Angoulème. Il prit juste le temps de monter la maison de la jeune reine et ensuite il se h&ta de l'emmener dans ses possessions directes. Quatre jours après, le 30 août, il se trouvait à Chinon, où il était absolument en sûreté contre toutes les entreprises possiblesdesLusignans. Du reste, l'escorte du roi était
(i) Rec. des hist, de France, XVII, p. 76, Guillaume le Breton, et p. éo5, R. de Hoveden ; Duplès-Agier, Chron, de Saint-Martial^ p. 67, noie 3, et p. 106, B. Ilicr. (2) Rotuli chart,, p. 74 b.
ALIÉNOH 38 1
trop considérable pour que les partisans du comte de la Marche osassent tenter contre lui une entreprise analogue à celle qui avait si bien réussi avec Aliénor. Jean dut prendre ses précautions^ et il rencontra assurément sur sa route des protections intéressées. Son chemin le faisait passer par Poitiers et le maire de la ville, Savary,dut s'employer pour protéger le couple royal, qui côtoyait en quelque sorte le domaine du sire de Lusignan, durant le trajet qu'il suivait. Aussi, en récompense, Jean accorda-t-il au maire de Poitiers, à ses hommes et à ses possessions, la sauvegarde la plus étendue et en même temps il affranchit les domaines qu'il possédait de toutes les redevances coutumières dont ils pouvaient être tenus envers le comte du Poitou (1).
Pendant son court séjour à Angoulême, Jean Sans-Terre, tout entier à son projet de mariage et aux mesures de sécurité à prendre pour amener sa femme en Normandie, n'avait pas eu le loisir de s'occuper de lui constituer un douaire. C'est un point qu'il régla avec ses conseillers pendant qu'il gagnait Chinon. Il se montra généreux; les cités de Saintes, Niort ,^Saumur, la Flèche, Beaufort, Baugé, Château-du-Loir et Tron composèrent ce brillant apanage, presque tout entier établi dans les domaines patrimoniaux des Plantagenels. L'acte fut passé à Chinon, le 30 août, en présence de l'archevêque de Bordeaux, des évêques de Saintes, d'Angoulême et de Périgueux qui s'étaient joints au cortège royal (2).
Il est à présumer qu'avant d'arrêter définitivement la composition du douaire d'Isabelle Jean s'était assuré le consentement de sa mère, car Niort et Saintes faisaient partie du duché d'Aquitaine dont elle s'était réservé la jouissance «Fontevrault et Chinon sont tellement rapprochés l'un de l'autre qu'il n'est pas possible que Jean Sans-Terre n'ait pas été présenter sajeune femme à Aliénor, alors malade; celle-ci se serait alors volontairement dessaisie des deux villes qui passaient dans le douaire de sa bru. Toutefois, il semble que la possession de Niort ne devait guère profiter à la jeune reine, car le l** septembre Jean inféoda tous les revenus
(i) Rotai i chart.^ p. 78 a. L*acte est daté de ChiDOo, le 3i août, (a) Rotuli chart., p. 74 à.
qu'elle pouvait produire à son sergent, Guillaume le Queux, à la seule charge et au seul service d'avoir à verser chaque année 200 livres au sénéchal de Poitou. Geoffroy de la Celle, qui occupait alors cette fonction, et Guillaume des Roches furent les témoins de cet acte (1).
Ces deux personnages accompagnèrent le roi jusqu'à Cherbourg où il se trouvait le 25 septembre ; il s'embarqua en ce lieu et le 8 octobre, à Londres, Isabelle était couronnée reine d'Angleterre (2).
Pendant le cours de son voyage en Aquitaine, Jean Sans-Terre avait reçu la visite des frères d'Othon, qui n'entendait pas renoncer aux domaines et à l'argent qu'il disait devoir à la générosité de son oncle Richard. Les princes allemands demandèrent donc au roi d'Angleterre de maintenir Olhon dans la jouissance des revenus des comtés de Poitou et d'Yorck, et ils lui réclamèrent en même temps la moitié du trésor de Richard et de ses joyaux, que ce prince aurait, au moment de sa mort, partagés entre son frère et son neveu. Mais Jean n'était nullement disposé à s'exécuter, et sans nier absolument les droits plus ou moins fondés de Tancien comte de Poitou, vu qu'aucun acte n'était produit pour justifier des dispositions dernières de Richard, il déclara qu'en vertu des conventions du traité du Goulet il s'était engagé envers le roi de France à ne prêter aucun secours à Othon tant qu'il serait en guerre avec Philippe de Souabe, son compétiteur à l'Empire; arguant de ce prétexte, il se refusa totalement à remettre à ses neveux la moindre somme d'argent (3).
La maladie et Tâge retenaient toujours Aliénor à Fontevrault, mais son activité ne se ralentissait pas. Prise d'un retour de bons sentiments pour la mémoire de son mari et de son fils, le jeune Henri, elle avait fondé, pour honorer leur mémoire, un anniversaire dans la cathédrale de Rouen, et elle l'avait doté avec le revenu des domaines d'Angleterre qui faisaient partie de son douaire; afin d'assurer plus vite l'exécution de ses volontés^elle envoya l'acte à
(j) Teulet, Layettes da Trésor des chartes, I, p. 222; Roiali chart,^ p. 76 a.
(2) Rec» des hist. de France,XVll, p. 609, R. de Hoveden ;Rotali char t,, pp. ^5 a
et b, et 76 a.
(3) Rec. des hist, de France^ XVII, p. 6o4, R. de Hoveden.
Jean Sans-Terre, qui y donna son approbation à Cherbourg, le 25 septembre, au moment de son départ (1).
Quels avaient été les sentiments de la vieille reine quand elle eut connaissance du coup de tête de Jean Sans-Terre et de son mariage avec Isabelle d'Angoulême ? Peut-êlre furent-ils complexes; vindicative comme elle Tétait, elle avait dû se trouver heureuse de l'affront infligé à Hugues de Lusignan, lequel recevait par ainsi la punition de sa conduite déloyale, mais, d'autre part, son sens politique devait l'empêcher de se faire illusion sur les conséquences possibles de l'acte de son flls» La puissante famille de Lusignan chercherait évidemment à se venger du rapt commis par Jean Sans-Terre ; aussi, sans tarder, elle s'occupa de lui assurer des alliés contre ses futurs adversaires.
Parmi les voisins immédiats d'Hugues le Brun, un des plus puissants était assurément l'abbaye de Saint- Maixent : celle-ci possédait un vaste domaine féodal^ qui s'étendait sur cinquante paroisses au milieu des possessions d'Hugues de Lusignan, lequel tenait en fief de l'abbé les importantes châtellenies de Couhé et de Bois-Pouvreau et de nombreuses seigneuries sises autour de la ville de Saint-Maixent. En cas de guerre, les troupes du roi d'Angleterre pouvaient trouver dans celle place un solide point d'appui, d'autant plus que l'abbé était tenu, envers le comte de Poitou, au service militaire de cinquante sergents de pied, pendant quarante jours^ entre la Loire et la Dordogne.
Dans le courant de septembre, avant son départ pour l'Angleterre, Jean, suivant le conseil de sa mère et de son consentement, renonça à la procuration que les comtes de Poitou étaient en droit d'exiger de l'abbaye, lors de leur passage à Saint- Maixent, et il transmit aux religieux toute autorité sur les forestiers de la Sèvre qui ne resteraient plus attachés au comte que pour le service de l'ost et de la chevauchée. Le 6 octobre, Aliénor prit une disposition en tout semblable, à la sollicitation de son parent Maurice de Blazon, l'évoque de Poitiers, et de l'abbé Martin, et de plus, le même jour, la reine, prenant en considération les maux causés à l'abbaye et aux habitants de Saint-
(i) Rotali chart,, p. 78 ô.
Maixent par son fils Richard, exempta de toute taille et de toute coutume, voire même de Tost et de la chevauchée, aussi bien les habitants du bourg que les gens du dehors qui viendraient y établir leur résidence : Saint-Maixent devenait absolument une ville franche (1).
L*inslincl d^Aliénor ne Tavait pas trompée et du reste Jean Sans- Terre ne pouvait manquer d'être édifié sur les sentiments que la famille de Lusignan professerait désormais à son égard. C'était d*ardcnts ennemis qu'il avait déchaînés contre lui, aussi quand Hugues le Brun fut revenu du premier moment de surprise violente qu'il avait éprouvée, il s'entendit avec les siens pour organiser contre le roi d'Angleterre une ligue formidable de barons poitevins ; Jean, de son côté, se prépara à leur tenir tète.
Dès le mois de janvier 1201 , ilenvoya Robert de Turneham sur le continent afin de lui rendre un compte exact de la situation, et sans doute il apprit par lui que les confédérés devaient commencer les hostilités le \^ avril, jour de la Quasimodo. Prenant les devants, le 6 mars, il autorisa Hugues de Bailleul à envahir les domaines du comte d'Eu, et à lui faire une guerre sans merci; il interdisait même à son agent de transiger avec lui à l'occasion des prises qu'il pourrait faire tant de personnes que de possessions territoriales. Puis le 8, il écrivit aux habitants du comté de la Marche^ de quelque condition qu'ils fussent, soit barons, chevaliers, clercs ou bourgeois, pour qu'ils eussent à se mettre à son service comme de fidèles sujets, et à lui rendre tous leurs devoirs ; il leur mandait encore qu'il envoyait vers eux l'archevêque de Bordeaux, l'évoque de Saintes, le comte d'Angoulème, frère Pierre de Verneuil et lesénéchal de Poitou et de Gascogne, Geoffroy de la Celle, qui leur transmettraient ses volontés, auxquelles ils auraient à se conformer scrupuleusement. Par cet acte, le roi d'Angleterre reprenait purement et simplement la parole qu'il avait donnée à Hugues le Brun et, comme complément, il mettait la Marche sous
(i) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, 11^ pp. i4, i6 et 17. Les actes d'Aliénor ne précédant pas ceux de JesOyinais ]es suivant et étant dus aux sollicitations ^e révéque de Poitiers, il semble bien résulter de ce fait que deux influences agis saient en ce moment en sens contraire au sujet de Saint-Maixent, l'une auprès du rob Tautre près de la reine-mère.
la domination du comte d'Angoulême, dont la puissance se trouvait doublée. Jean récompensait ainsi largement son beau-père de son manquement à la foi jurée.
Enfin, pour assurer à Geoffroy de la Celle des moyens d'action énergiques, il lui rappela qu'à diverses reprises il avait donné à des bacheliers des domaines et des fîefs, et que ceux-ci se dispensaient de tenir les engagements auxquels les obligeaient ces générosités; en conséquence, il lui intimait Tordre de saisir et de faire incarcérer toutespersonnes qui, tenues à un service militaire féodal, ne se rendraient pas immédiatement à la convocation qui leur serait adressée (1).
De son côté Aliénor, pressentant le danger et pouvant redouter d'être contrainte d'abandonner sa pieuse retraite, chercha des alliés à son fils. Non loin de Fontevrault résidait son parent, Aimery, vicomte de Thouars, le plus puissant baron du Poitou. Depuis le jour oîi Jean Sans-Terre, confirmant l'acte de son neveu Arthur, avait remis Guillaume des Roches en possession de la sénéchaussée d'Anjou , dont Aimery avait été pourvu pendant quelque temps, ce vicomte s'était tenu dans une grande réserve. Cependant il n'avait pu manquer d'avoir avec le roi quelques altercations au sujet de leurs possessions respectives, et, d'autre part,il était lié d'amitié avec Hugues le Brun ; on pouvait donc craindre qu'il n'embrassât sa cause. Pour parera cette éventualité, Aliénor , qui était toujours malade, fit prier le vicomte de Thouars de venir la visiter. Celui-ci, heureux de cette invitation, se rendit auprès de la reine et eut avec elle de longs entretiens au cours desquels on en vint à aborder la situation présente. La reine, fort politique, prenant justement pour point d'appui ce fait qu'Aimery n'avait jamais été réellement en hostilité avec le roi d'Angleterre, et que son devoir de ligence lui imposait l'obligation de veiller à la sécurité du domaine de son seigneur, l'amena peu à peu à faire, en présence de Guy de Dives, sénéchal de Dhinun, serviteur de Jean et que celui-ci avait en ce moment dépêché vers la reine, sa mère, une solennelle déclaration de vassalité avec toutes les obligations qu'elle comportait. Il promit que ses terres et ses
(i) Rotali chart,y pp. tos a et 5.
II a5
forteresses seraient désormais à l'absolue disposilion du roi ; que non seulement il ne ferail rien contre lui, mais encore qu'il l'aiderait de tout son pouvoir à récupérer ce qui pouvait avoir été usurpé sur le domaine royal depuis la mort de Richard. Mais en s'engageant ainsi^ Aimery ne négligeait pas ses intérêts; il rappelait au roi qu'il lui avait adressé, en faveur de son fils^ une requête à laquelle il n'avait pas encore été fait réponse, et en même temps il lui demandait de protéger ses biens contre toute atteinte, au même titre que les siens.
Aliénor,Guy deDives» Aimery, dans les lettres qu'ils écrivirent à Jean Sans-Terre à la suite de celle entrevue, étaient tous d'accord qu'il était indispensable que le roi, afm de parer aux difficultés de la situation, quittai promplement l'Angleterre, et se rendit sur le continent. Aimery lui offrait même de venir s'installer dans son château de Thouarsoù il se mettrait entièrement à sa dévotion, el, en outre, il le suppliait de conclure une paix durable avec Hugues de la Marche, pour laquelle il se proposait comme intermédiaire (1).
Jean Sans -Terre n'obtempéra pas aux sollicitations de sa mère et d'Aimery, il était tout àl'ivresso de son lendemain de noces, et résidant en paix en Angleterre il oubliait dans les plaisirs les machinations de ses ennemis. Néanmoins il crut bon de profiter des bonnes dispositions d'Aimery et, dans ce but, il lui envoya le 4 avril, de Windsor, où il résidait alors, un sauf-conduit pour se rendre auprès de lui; eu même temps il mandait à sa mère, au comte d'Angoulême, son beau-père, aux sénéchaux d'Anjou et de Poitou, qu'ils pourraient délivrer des sauf-conduits, aussi étendus que celui dont il avait pourvu Aimery, à toutes per-
(i) liotali ckari.^ pp. 102 6 et io3 a; Rymcr, Fœdera, I, pp. 121 el 122. Les leltres d'Aliénor, de Guy de Dives et d'Aimery de Thouars ne sont pas dalées, aussi les liisloriens les ont-ils placées à des époques difiFérenles el M. Dubois (hibi, de V Ecole des charleSy XXXll, p. 112, n» 3) iaclioerail à les mettre aux environs du mois d'octobre 1200. Pour nous^ elles doivent précéder de peu la levée de boucliers annoncée en Poitou pour le dimanche de la Quasimodo. Nous irons même plus loin : comme elles sont insérées dans les Rotulf\ tDlre un acte du 19 mars 1901 et un autre du 24 mars^ il nous parait on ne peut plus vraisemblable que c'est dans cet intervalle de cinq jours que les trois lettres parvinrent au roi d'Angleterre, ce qui placerait l'entrevue du vicomte de Thouars el d'AUénor à la fin de février ou dans les premiers jours de mars.
AUÉNOR 387
sonnes qui voudraient venir le trouver et qu'ils jugeraient dignes de cette faveur {i).
Les arguments qu'Aliénor avait fait valoir auprès du vicomte de Thouars avaient été bien puissants pour que celui-ci ait accepté les conditions que lui imposa Jean Sans-Terre pour traiter ensemble. Malgré les protestations d'Aimery, le roi conservait certaines préventions à son égard et il le lui fit bien voir par les précautions dont il entoura sa prestation de serment d'homme lige. Avant de recevoir ce serment il lui demanda de fournir des cautions, qui se porteraient garants de la rectitude de sa conduite à venir, et ces cautions furent les principaux seigneurs du Bas-Poitou qui durent remettre au roi, en guise d'affirmation de leur parole, des engagements par écrit. C'étaient Guy et Hugues de Thouars, les frères du vicomte, Pierre de la Garnache, Guillaume de Chanlemerle, Hervé de Mareuil, Bernard de Machecoul, Maurice de Montaigu, Regnaud de la Forêt, Guillaume d'Apremont, Hugues Larchevôque, Guillaume vicomte d'Aunay, Thibault de Beaumont, Aimery fils d'Erfroy, et Geoffroy d'Argenton (2).
Les hostilités étaient du reste commencées et Jean, pour ne pas demeurer en reste avec ses adversaires, avait, le V* avril, jour de la prise d'armes, donné Tordre à Robert de Turneham de saisir les grands biens que le comte d'Eu possédait en Angleterre et de les faire vendre par ses baillis (3). D'autre part, il chargea Guérin de Glapion, sénéchal de Normandie, de mettre la main sur le comté d'Eu ; en conséquence^ celui-ci fut aussitôt assiéger Driencourt, que Richard avait jadis donné à Raoul d'Ëxoudun (4).
C'est le moment que Jean choisit pour revenir sur le continent, Ayantéprouvé des difficultés pour tirer de l'argent des seigneurs anglais, il songea à engager des négociations avec le roi de France qu'il sentait tout disposé à seconder le soulèvement des barons poitevins. Il quitta l'Angleterre, le lundi de la Pentecôte, 14 mai, mais le navire qui le portait dut relâcher à l'île de Wight, tandis que celui sur lequel Isabelle avait pris place aborda heureuse-
(i) Rotaîi chart., p. io3 a,
(2) Rolali lut. pat., I, pp. 1 1 6 et ia a.
(3) Roiali chart.y p. io3 a.
(4) Rec. deshist. de France, XVII, p. 6io, R. de Hovedeiii
ment en Normandie. Il fit aussitôt demander une entrevue à Phi' lippe- Auguste et, pendant trois jours, les rois se virent dans l'tle des Ândelis. Le grand résultat de celle conférence fut que Jean, accompagné de sa jeune femme et d*une nombreuse suite, suivit Philippe d'abord à Saint-Denis, puis à Paris, où ils arrivèrent le 31 mai (1). Le roi d'Angleterre fut logé dans le palais du roi de France, qui prit ailleurs sa résidence, et ils signèrent un Irailé de paix dans lequel il était dit qu'ils déliaient respectivement leurs barons de l'obéissance qu'ils leur devaient pour le cas où l'un ou l'autre viendrait à violer les engagements qu'ils venaient de prendre (2).
Le séjourde Jeanà la cour de France dura près d'un mois,pendant lequel Philippe combla son hôte des cadeaux les plus précieux^ puis les deux rois se séparèrent avec toutes les apparences d'une bonne amitié, mais sans qu'ils fussent plus sûrs l'un que Tautre de leurs sentiments réciproques, malgré leur traité et leurs serments (3).
De Paris, Jean Sans-Terre se rendit à Chinon. Là il convoqua devant sa cour les barons poitevins dont il avait à se plaindre, pour qu'ils eussent à lui rendre raison des actes de trahison qu'ils avaient commis contre lui aussi bien qu'à l'égard de son frère. S'ils avaient répondu à son mandement, il aurait fait décider par sa cour que la solution de l'affaire serait donnée par le jugement du duel, et, dans ce but, il avait eu soin de se pourvoir des meilleurs champions qu'il avait pu rencontrer, tant sur le continent qu'en Angleterre. Les Poitevins, peu soucieux de se mesurer avec de pareils adversaires, firent dire au roi qu'ils rendraient compte de leurs actes à son père. Cette réponse dérisoire montra à Jean l'inutilité de ses efforts et de sa politique cauteleuse, et lui fit comprendre qu'il ne pouvait réduire ses adversaires que par la force (4), mais ceux-ci ne s'en tinrent pas à cette fin de non-recevoir, et demandèrent justice à la cour du roi de France, juge souverain des causes entre ses vassaux. Le comte de la
(i) Rec. des hist. de France, XVII, p. 6ii, R. de Hovedeo.
(2) Rec, des hist. de France, XVII, p. 6i3, R. de Hoveden.
(3) Rec, des hist. de France, XVII, p. 6i3, R. de Hoveden.
(4) Rec, des hist, de France, XVII, p. 53, Rigord, et p. 6i i, R. de Hoveden.
AUÉNOa 389
iMarche et le comte d'Eu, privés de leurs domaines par Jean Sans- Terre, portèrent plainte conlre lui pour avoir forfait aux devoirs du suzerain envers son vassal en enlevant la femme de Fun d'eux et en s'emparant de leurs seigneuries à la suite de leurs justes réclamations (1).
En attendant, Jean prolongeait son séjour à Chinon, d'oti il surveillait les menées de ses adversaires, et il y fit sa principale résidence du 26 juillet à la fin d'octobre. Les fêtes y succédaient aux fêtes et la cour, qui accompagnait le couple royal, devait être fort nombreuse. On y voyait, entre autres, Hélie de Malmort, archevêque de Bordeaux, Henri, évêque de Saintes, Jourdain du Hommet, évêque de Lisieux, un des négociateurs préférés du roi d'Angleterre, le comte d'Angoulême, venu pour s'entendre avec son gendre au sujet de la lutte à entreprendre contre les Lusignans, Guillaume Le Maréchal, Guillaume du Hommet, connétable de Normandie, Robert de Turneham, Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou, et Geoffroy de la Celle, sénéchal de Poitou et de Gascogne.
Ce dernier, qui était en ce moment à l'apogée de sa situation politique, se trouva être l'un des témoins d'une importante libéralité que fit le roi d'Angleterre à Hélie de Malmort. L'archevêque avait témoigné en maintes circonstances d'un dévouement à toute épreuve à l'égard de Jean Sans-Terre. C'est lui qui avait prononcé son divorce avec Havoise de Glocester, qui l'avait marié avec Isabelle d'Angoulême, qui avait épousé Blanche de Castille et Louis de France, qui, en un mot, se trouvait partout et toujours prêt à seconder les visées du roi anglais. En même temps il contribuait, par l'efTet de son autorité temporelle et spirituelle, à maintenir la paix parmi les seigneurs de la Gascogne, aussi le roi voulut-il lui en témoigner publiquement sa reconnaissance. Le 27 juillet, il lui fit délivrer par Simon, archidiacre de Wells, des lettres patentes par lesquelles il confirmait les concessions qui avaient pu être
(i) Rec, des hist. de France, XYIII^ p. g5, R.deCoggesbale. Bieo que ceci ait été dityil n'est pas à supposer que la plainte des Lusignans au roi de France ait devancé la souimation qu'ils reçurent du roi d'Angleterre: cet acte s'allierait mal avec la réception fastueuse que venait de faire Philippe-Auguste à Jean Sans-Terre et qui, ayant grisé celui-ci, le portait à ne garder aucun ménagement à l'égard de ses adversaires.
faîtos aux archovCques de Bordeaux par les comtes de Gascogne, !
Rudes, Sanche, Guillaume et Bérenger, ses prédécesseurs, à f
savoir le tiers des produits du change ou monnayage de Bordeaux, *
le droit de tonliea dans le pays de Buch, l'exemption de tous '!
droits pour un vaisseau naviguant du Langon à Mortagne. A ces i
faveurs il ajoutait celle de percevoir une redevance annuelle de 100 livres de monnaie bordelaise sur Tavalage des vins à Bordeaux, et une autre de 40 livres sur le territoire dTntre-deux-Mers, la faculté d'acquérir quelque terre que ce fût en franche aumône et de recevoir dans sa ligence tous alleux qui pourraient être inféodés, ainsi que le droit de toute justice sur les hommes de sa dépendance. L'acte énumérait enfin, comme faisant partie des concessions faites aux archevêques de Bordeaux, tous les privilèges de rimmunité, conformes à ceux que délivraient jadis les rois de France (1).
Ce fut encore l'archevêque de Bordeaux,qui, le 28 juillet, transigea au nom du roi avec Bérengère, la veuve de Richard Cœur-de- Lion, au sujet de son douaire. Jean Sans-Terre s'était jusqu'à ce jour refusé à payer à sa belle-sœur le revenu des domaines que Richard lui avait assignés; répondant une première fois à ses instances, WJui avait envoyé, le 28 mars, un sauf-conduit pour se rendre en Angleterre, mais, soit que Bérengère n'ait pu en profiler, soit qu'elle ait préféré avoir auprès d'elle un appui eiïectif pour faire prévaloir la transaction qui s'imposait, elle attendit d'être à proximité d'Aliénor, qui l'avait mariée et qui ne pouvait que soutenir sa cause. Un accord fut donc conclu àChinon et Jean assura à Bérengère une rente annuelle de 1000 marcs d'argent, avec la possession de Bayeux et de deux châteaux en Anjou (2).
Le 3 août, il était à Loudun et le 29 àSaumur; on le retrouve e;fisuite le 23 septembre à Bonmoulins, en Normandie. Decelieu il mandait au chevalier Laon Ogier d'avoir à remettre à Robert de Turneham, sénéchal de Poitou et de Gascogne, la tour de Renaud de laPérate (3). Geoffroy de la Celle, dont il n'est plus fait
(i) Brulaîlsy Cart. de Saînt-Searin^ p. 345.
(2) Rymer, Fteicra, I, p. 12^; Rotali litt, pat, y l, p. 2 b; Rec. des hisi.de France, XVII, p. 611, R. de Hovcdcn.
(3) Rotali litL pat, y I, p. i.
ALIËNOR Sgi
mention après le 27 juillet 1201 , venait de mourir, et le roi avait choisi pour lui succéder un de ses principaux favoris ; mais, comme on le verra, Robert, arrivé à une des situations les plus enviées delà couronne anglaise, ne sut pas l'occuper avec Thabilelé politique et la fermeté de son prédécesseur. Il dut prendre le contrepied des façons d*agir de Geoffroy de la Celle, et c'est vraisemblablement à son instigation que Jean Sans-Terre déposséda Laon Ogier et intima, le même jour, à Tévêque de Poitiers Tordre d'avoir à livrer au sénéchal sa tour de Chauvigny (1).
On ne saurait dire si ces faits se rattachent aux mouvements des Lusignans, mais c'est probable ; il est certain aussi que Jean n'avait pas encore recouru aux armes pour les réduire, et qu'il préférait employer, pour ce faire, des moyens détournés. C'est ainsi qu'après avoir été faire une courte excursion en Normandie il était revenu en Anjou, et que, se trouvant à Mirebeau le 9 octobre, il prononça la confiscation du château de Moncontour sur Geoffroy de Lusignan^ pour ce motif que ce dernier ne lui avait pas rendu son service de fief ordinaire.
Les chevaliers, sergents et bourgeois de Moncontour durent, en conséquence, remettre cette place à Jean de Marsun et à Guillaume des Roches, sénéchal d'Anjou, qui, grâce au voisinage du roi, en prirent possession sans difficulté (2).
Quant à Chauvigny, c'était le principal domaine de l'évèque de Poitiers^ et la dépossession du prélat semble avoir ouvert une ère de méfiance et de mauvais procédés à son égard. Maurice de Blazon porta plainte à Rome et Innocent II ( ne faisait que constater des faits patents quand il reprochait au roi d'Angleterre, dans une lettre du 20 février 1203, d'avoir lésé de mille manières et abreuvé d'outrages l'évèque de Poitiers, et bouleversé presque de fond en comble son église et son diocèse (3).
Mais ce n'est pas au seul sénéchal de Poitou qu'il y a lieu
(i) Rolali liU,pal.,l, p. i. Le texte des Rotali porlc c turrim de Chamroac », que fiecoin Ire- Dupont (Mém. de la Soc, des Antiq. de r Ouest, ire série, Xlî, p. i35) interprète par ia « tour de Chaunay i», mais il nous parait absolument certain que Ton se trouve en présence d*une mauvaise transcription du rcdacteurdes/2o/a/i,ct que sur le document primitif il y avait c turrim de Chaviniac »; le domaine de Chaunay n'ayant jamais appartenu aux évoques de Poitiers, qui possédaient la baronnie do Chauvigny.
(!i) Rotali lilt. pat,, I, p. 2 a,
(3) Rec, des hist, de France, XLX, p. t\2^, lettres d'Innocent III.
39a LES COMTES DE POITOU
d'attribuer les mesures prises contre Maurice de Blazon. Celuici avait un ennemi puissant dans les conseils du roi : c'était Pierre des Roches, trésorier de Saint-Hilaire-Ie-Grand de Poitiers. Ce personnage, qui avait commencé par porter les armes et avait été chambrier de Richard Cœur-de-Lion, s'était, après être entré dans les ordres, attaché à la fortune de Jean Sans- Terre qui lui donna successivement le prieuré de Loches, la trésorerie de Saint-Hilaire et le décanat de Saint-Martin d'Angers. Des conflits, comme il s'en élevait souvent entre les deux principaux dignitaires ecclésiastiques de la ville de Poitiers, éclatèrent entre lui et Maurice, et le roi prit parti sans hésiter pour l'ancien clerc de sa chambre (1).
Confiant dans l'efficacilé de ces mesures violentes, Jean repartit ensuite pour la Normandie et^ le 29 octobre, il était à Montfort, près les Andelis. Ce jour-là, il fit délivrer à Robert de Turneham les lettres patentes de l'office de sénéchal de Poitou et de Gascogne dont^il était déjà pourvu depuis plus d'un mois (2). Il l'envoya ensuite avec frère Pierre de Verneuil et Raymond Bernard vers Gérard, comte d'Armagnac. Cette mission devait se rattacher au traité que le roi avait l'intention de conclure avec Sanche, roi de Navarre, frère de Bérengère, en vue de se procurer son aide en cas de guerres qu'il prévoyait devoir bientôt éclater; il voulait charger le comte d'Armagnac d'être l'entremetteur de cette négociation, et, pour épargner ses ressources, il manda à l'archevêque d'Auch et à tous ses vassaux de Gascogne d'avoir à fournir à son sénéchal et à ses compagnons l'escorte militaire et les procurations que lui-même aurait été en droit d'exiger (3).
Le même jour, il écrivit au comte d'Angoulême qu'il eût à remettre Limeuil et la Tour-Blanche au sénéchal. On ne sait quel est le caractère de celte décision, mais, en tout cas, elle
(i) Lecointre-Dupont,|Pierre des Roches, On a tout lieu de croire que ce personnage, appelé communéoieot Pierre de Poitiers, apparieoaît à une famille du Poitou, bien que son neveu, nommé Pierre d^Orival, fût de la Normandie. Il usa du reste de son influence auprès de Jean Sans-Terre pour obtenir de lui, en faveur des chanoines de Sainl'Hilaire, des lettres patentes de simple protection qui furent délivrées à Mayenne^ au mois de janvier 1202 {Rotali iilt, pai.y l, p. 4 à).
(2) Rotuli litt. pal., l, p. 2 a.
(3) Roiuli litt, pal,j l, p. 3 a.
ne saurait être un acte de méfiance à Tégard d*Âymar. Celui-ci avait dans sa fille un trop bon soutien pour qu'il pût redouter d'être inquiété par Jean, qui, bien au contraire, étant à Verneuil, le 26 septembre précédent, lui avait fait cadeau de deux bourgeois de la Rochelle, André de Môntfort et son fils, et avait en même temps ordonné au grand-mattre du Temple en Aquitaine d'avoir à verser au comte d'Angoulême certaines sommes d'argent dont ils étaient convenus ensemble (1).
Pendant les mois de novembre et de décembre, Jean parcourut la Normandie en tous sens et il célébra les fêtes de Noël à Argentan. Cependant, à peine avait-il quitté le Poitou que les Lusignans avaient relevé la tête. Ils demandèrent à Philippe- Auguste de porter devant sa cour leur litige avec Jean Sans- Terre, déclarant que, le roi de France étant leur suzerain commun^ c'était cette juridiction ou celle de leurs pairs qui devait juger leur différend avec le roi d'Angleterre. Du reste, le comte d'Eu ne s'était pas contenté de cette démarche juridique, et, quelque temps auparavant, il était passé de la parole à l'action : il avait envoyé porter un défi à Jean Sans-Terre et lui avait assigné un rendez-vous sur le terrain pour le dimanche 28 octobre (2).
Dans les premiers jours de janvier 1202^ le roi d'Angleterre se trouvait encore à Argentan quand il reçut la visite du comte d'Angoulême, qui venait lui faire connaître la situation du Poitou, et de Robert deTurnehan,qui avait à lui rendre compte des résultats de sa mission. Le roi de Navarre avait accepté les préliminaires du traité qui lui avait été proposé et il était d'accord pour s'aboucher avec le roi à Angoulême. Jean en informa son beau-père qui avait accompagné le sénéchal de Poitou^ et lui-même partit ensuite pour [gagner à petites journés le lieu du rendez-vous. Le 15 janvier il était à Chinon, d'où il adressa un mandement h ses baillis pour leur intimer Tordre d'avoir à rendre les honneurs royaux à son cher frère le roi de Navarre, dans tous les lieux où il passerait. En même temps, comme il tenait à se ménager sinon l'appui, du moins la neutralité du pape dans l'en-
(i) àymer, Fœdera^ I, p. 126.
(a) Rotuli litt, pal., l, p. 2 a.
troprise qiril méditait, il envoya à Rome deux agents sûrs, Jean d*ÂIençon, archidiacre de Lisieux, et Raoul de Fournival, à qui il ouvrit pour leur voyage un crédit de 50 marcs d'argent (f ).
Le roi d'Angleterre séjourna plusieurs jours à Chinon; de là il se rendit à Loches, où il se trouvait le 26 et le 30 janvier ; il passait à Monlmorillon le 31 et enfin il arriva à Angoulème où, aussitôt, afin de bien disposer les esprits en sa faveur, il accorda aux moines de Saint*Cybard, dontTéglise avait été incendiée au mois de janvier 1201, des lettres patentes qui les autorisaient à prêcher on tous lieux et à faire des quêtes, afin de ramasser de Targent pour la reconstruction de Tédifice (2),
Comme tout avait été préparé d'avance, les rois de Navarre et d'Angleterre signèrent, dès le 4 février, un traité d'alliance, en vertu duquel ils s'engageaient réciproquement à se prêter assistance contre toute personne, excepté contre le roi de Maroc, c'est* à-dire contre les Maures qui pouvaient menacer le sud des possessions de Sanche, et à ne faire ni trêve ni paix avec leurs enne* mis sans le consentement l'un de l'autre. L'évêque de Pampelune et plusieurs seigneurs navarrais d'un côté, l'archevêque de Bordeaux, les évêquesde Saintes et de Dax, le comte d'Angoulême, le comte de Salisbury, frère du roi d'Angleterre, le vicomte Aimery de Thouars, Pierre des Roches et enfin Robert de Turneham, de l'autre côté, assistèrent à la prestation de serment que les deux princes firent, sur la croix et les saints évangiles, de fidèlement observer leur traité (3),
Jean et Sanche séjournèrent encore le lendemain à AngouIême et le 6 ils étaient à Cognac, où ils se séparèrent. Robert de Turneham et l'archevêque de Bordeaux accompagnèrent le roi de Navarre^ et Jean en profila pour les charger de missions spéciales auprès des habitants de Bordeaux. Du reste, pendant son séjour à AngouIême, il avait autorisé les habitants de Dax, sans doute à la sollicitation de leur évêque, Guillaume Bertrand, à acheter et à transporter en franchise tous les blés ou autres
(i) Itotali litt.paLy ï, p. 5 a,
(2) Roiiili lia. pat., I, p. 5 b.
(3) Rymer, Fœdera, I, p. 127 ; Rotali lili. pat,, I, p. 5 b. L'acte est daté de 1201, selon le mode de comput usité en France.
vivres nécessaires à leur subsistance, et il avarl accordé la même faveur aux Rochelais. Il se dirigea ensuite sur Thouars, où il se trouvait le 15 février.
Déférant aux conseils de sa mère, il venait répondre à l'invitation que le vicomte lui avait antérieurement adressée et que celui-ci avait encore renouvelée à Angoulême. Il était tout à fait politique de ne pas indisposer ce grand vassal et de le maintenir dans la neutralité, alors que son frère Guy, Tépoux de Constance de Bretagne, n'avait dû rien négliger pour l'entraîner à prendre parti pour Arthur. En route, le roi s'arrêta pendant deux jours à Sainl-Jean-d'Angély pour acheter des chevaux ; les courses rapides qui étaient demandées à ces animaux devaient les tuer rapidement, et les marais de la Saintonge avaient de tout temps pourvu à la remonte des princes anglais. Pendant ce court séjour^ Renaud de Pons^ un des principaux seigneurs de la Saintonge, vint rendre ses devoirs à Jean. Le comte d'Angoulême, qui ne quittait pas son gendre et qui ne négligeait rien pour lui acquérir des partisans, obtint qu'il fit remise à Renaud d'une dette de 30 livres angevines, qu'il avait contractée envers lui (1).
En se rendant à Thouars Jean ne devait pas avoir pour simple but de rendre visite au vicomte, il est aussi possible qu'il ait germé dans son esprit un dessein qu'il ne tarda pas à exécuter. La situation de Guy, le frère d'Aimery, s'était depuis quelque temps grandement modifiée; Constance, succombant à l'aiTreuse maladie de la lèpre dont elle était atteinte, était morte dans le courant d^août 1202, laissant deux enfants de son mariage avec Geoffroy d'Anjou : Arthur et Aliénor, et deux filles : Alix et Cathe" rine, issues de son union avec Guy. On pouvait prévoir que ce dernier, tout en soutenant les droits de son beau-fils Arthur, pourrait bien ne pas être indifférent à des arrangements qui assureraient sa position et celle de ses filles. Aimery pouvait donc être un précieux auxiliaire dans le cas oh il y aurait possibilité d'amener Guy à se prononcer pour le roi d'Angleterre. Jean du reste, en vue d'affirmer ses droits de suzeraineté sur la Breta-
(i) Rotali lia, ptU.f I, pp. i a et 5 6.
Sgtt LES GOMTKS DE POITOU
gne, avait déji agi^ et le 30 janvier il avait envoyé de Loches aux barons du duché une lettre où il leur enjoignait d'avoir à faire exécuter ponctuellement les dispositions dernières que Constance avait pu prendre (1).
Rentré à Chinon le 17 février, il pourvut encore à quelques diï»positions militaires; il donna à Payen de Rochefort la baillie de Mirebeau et à Raoul de Loudun celle de Moncontour avec la garde spéciale du château, à Nicolas Maingot celle d'Angle, enfm il manda aux gens de Loudun d'avoir à obéir à tout ce que le trésorier, Pierre des Roches, pourrait leur dire en son nom (2). Puis, voyant que rien ne remuait, il se décida à partir pour la Normandie.
On était pourtant & la guerre, mais elle ne se déclarait pas. Les Lusignans restaient dans l'expectative, attendant la solution de finstance qu'ils avaient introduite devant la cour du roi de France ; ils jouissaient en conséquence des privilèges de l'asseurement, attribués aux parties dont les causes étaient portées à la cour du roi et qui garantissaient la sécurité de leurs personnes et de leurs biens. Jean avait été assigné à trois reprises pour comparaître devant la cour, mais toujours il avait présenté des excuses ou des motifs de récusation. Il fit d'abord valoir qu'en sa qualité de duc de Normandie elen vertu des anciens traités qui réglaient ses rapports avec le roi de France il n'était nullement tenu de se rendre à Paris pour régler les difficultés qui pouvaient surgir entre lui et son suzerain, mais qu'il était seulement obligé de venir à un colloque, qui se tiendrait entre eux sur les frontières des deux états. Alors il fut à nouveau ajourné en qualité de comte d'Anjou, mais cette fois il demanda à ne pas être jugé avant que lui-même eût réglé ses différends avec ses vassaux; dans ce but, il demandait au roi de les renvoyer devant sa cour personnelle à Angers; celte proposition était fallacieuse, car, au lieu de faire parvenir des saufconduits à Hugues et à Geoffroy de Lusignan, au lieu de leur résidence, il les invita simplement à se rendre à Loudun, où ils trouveraient des envoyés du roi qui les amèneraient vers lui et les
(i) Jiec. des hisi. de France, XVII, p. 6i3, R. de Hovedcn ; Rymcr, Fœdera, I, p. 127; Rotali litt. pat,, I, p. 5 a. {2) Rotali litt. pat., l, pp. 6 a et 7 6.
ALIËNOR 397
ramèneraient. Mais les Lusignansne se (iërent nullement à la parole du roi d'Angleterre et ne voulurent pas pénétrer sans protection dans son domaine d'Anjou. Ils ne répondirent donc pas à cet ajournement. Philippe-Auguste, pour en finir, se décida à appeler Jean à une entrevue sur les limites de France et de Normandie; elle eut lieu au Goulet, le 25 mars. Le roi de France, étendant le débat, rappela au duc de Normandie qu'il était son homme lige, et lui intima l'ordre de se rendre quinze jours après Pâques à Paris, oh sa cause serait définitivement jugée.
Jean, comme de juste, ne se conforma pas à cette sommation et la cour, prononçant souverainement, déclara que le duc de Normandie, comte d'Anjou, ayant forfait à tous ses devoirs, soit comme vassal, soit comme suzerain, serait privé de toute la terre que lui et ses ancêtres avaient pu tenir en fief du roi de France (1 ). Rentré aux Andelis, Jean Sans-Terre s'empressa de répondre aux manœuvres de Philippe-Auguste par un acte de même nature. Le 27 mars^ il écrivit à son neveu Arthur, qui se trouvait toujours à la cour du roi de France, d'avoir à se rendre auprès de lui à Argentan, dans les octaves de Pâques, afin de lui rendre les devoirs auxquels il était tenu comme nouveau comte de Bretagne, envers le duc de Normandie (2).
Celui-ci à son tour ne tint aucun compte de l'invitation ; bien au contraire, il se rapprocha encore plus du roi de France qui, mettant à exécution l'arrêt rendu par la cour des pairs, déclara Jean
(1) Rec, des hist, de France j XVII, p. 54, Rigord, et pp. i86 et 187, Guillaume le Breton; A/., XVIII, p. 95^ R. de Coggeshale. Tous ces actes ne sont connus que par des récits de chroniqueurs qui manquent de précision. Ils parlent de ^ajournement de Jean Sans-Terre à la cour du roi de France, comme duc d'Aquitaine ; or, le fait nous parait douteux. Les actes délictueux qu'il avait commis à l'égard de Raoul et de Geoffroy de Lusignan, c*était à raison de ses qualités de duc de Normandie, en s'emparant du comté d'Eu, et de comte d'Anjou, en mettant la main sur Moncontour, mais il n'avait pas touché aux possessions si nombreuses de la famille de Lusignanen Aquitaine, car ce duché ne lui appartenait pas, et c'est pour ce motif qu'au lieu d'ajourner ses adversaires devant la cour du duché, à Poitiers, il les sommait de venir à Angers. L'Aquitaine, après la mort de Richard, était redevenue la propriété d'Alié* nor ; celle-ci avait rendu hommage pour son duché au roi de France, et Philippe, en le recevant, avait reconnu les droits de la reine pour légitimes ; Jean n'était que l'administrateur du duché au nom de sa mère, et même, s'il pouvait, à la rigueur, en être regardé comme Tusufruitier, celle-ci en était toujours la propriétaire. C'est cette situation qui explique le calme dans lequel resta le Poitou durant cette époque, que l'on peut qualifier de paix armée, vu que les Lusîgnans n'avaient commis aucun acte de forfaiture à l'égard de leur duchesse.
(2) Rymer, Fœdera, l, p. 128 ; Rotali liit. pat., I, p. 7 b.
Sans-Terre déchu de toutes les possessions qu'il pouvait avoir dans le royaume de France, elles transporta à Arthur. En même temps il résolut de marier sa (ille Marie avec le jeune prince. Comme la future n'avait encore que cinq ans, on procéda simplement aux fiançailles, qui furent célébrées à Paris à la fin d'avril, et il fut convenu que le mariage s'accomplirait aussitôt que la princesse aurait atteint T&ge nubile (1).
Dès qu*il eut pris ces. dispositions et que, par elles, il se fut intimement attaché Arthur, Philippe-Auguste pénétra en Nor- L
roandie, s'empara de Boutavant, qu'il rasa, prit quelques autres localités dans le courant de juillet, et enfin Gournay, où le jeune prince qui, le 30 avril précédent, avait atteint l'âge de seize ans et était par suite qualifié pour prendre une décision, conclut avec lui un important accord.
Il commença par reconnaître Arthur comme duc de Bretagne et possesseur éventuel des fiefs dont Jean Sans-Terre avait été dépouillépar la cour. Quant au prince^ il fit aussitôt connaître, par des lettres ducales, les conditions de ce traité. Il déclarait qu'il lui avait rendu hommage et s'était reconnu son homme lige pour la Bretagne, l'Anjou, le Maine et la Touraine, qu'il considérait comme ses domaines héréditaires et dont il aurait la jouissance pleine et entière aussitôt qu'ils auraient été recouvrés par le roi ou par lui-même; pour ce qui était du domaine de Poitou, il en avait aussi fait hommage lige au roi, si, par la grâce de Dieu, Tun ou l'autre pouvait s'en emparer ; toutefois, le roi de France se réservait Thommage des seigneurs qui avaient pris parti pour lui ou de ceux qu'il voudrait recevoir dans sa ligence, et qui, avec son consentement, feraient ensuite hommage au comte de Poitou; le roi Philippe devait aussi régler les différends qui existaiententre le roi de Castille et le comte de Poitou, et il s'en- \
gageait, s'il ne pouvait mettre les parties d'accord, à faire porter la cause devant sa cour ; enfin, en ce qui regardait la Normandie, Arthur, qui dans le protocole de cet acte ne prenait pas le titre de duc des Normands, reconnaissait au roi de France la faculté
(i) Léop. Delisle^ Cal, des actes de Philippe- Auguste, do 726, 000 daté» mais qui doit se placer entre le i4 et le 20 avril ; Marchegay, Chron, des églises cT Anjou, p. 5i, Sainl-Aubia.
ALÏÉNOR 399
de conserver les lerres qu'il pourrait conquérir ou de les donner en fief à qui lui conviendrait : c'était la part principale du gâteau que Philippe-Auguste s'était réservé (1).
Bien que ce traité fût grandement à l'avantage de ce dernier, il aurait encore assuré à Arthur un magnifique domaine territorial, spécifié parle protocole de cet acte d'hommage, dans lequel le prince se qualifie de duc de Bretagne et d'Aquitaine, de comte d'Anjou et du Maine. En somme, il ne réclamait, ou plutôt Philippe-Auguste ne lui reconnaissait que les possessions dont il s^était déclaré le maître lors de la mort de Richard. Bien que la Normandie fût comprise dans le dispositif de l'arrêt qui déclarait que Jean Sans-Terre était, à raison de ses actes de forfaiture, déchu de tous ses domaines du continent, la situation de ce duché restait indécise ; il ne s'était pas précédemment prononcé en faveur d'Arthur, comme l'avaient fait l'Anjou et le Maine, aussi Philippe-Auguste, désirant en devenir le maître et ne rien brusquer, se conlenta-t-il de s'assurer la propriété de ce qu'il pourrait conquérir.Cette formule était très vague et lui permettait, s'il ne rencontrait pas d'empêchement, de mettre la main sur tout le pays.
Mais en partageant par avance la dépouille du roi anglais avant qu'il fût à terre, le roi de France et le duc de Bretagne n'avaient pas tenu compte d'un facteur important, la reine Aliénor. Ils avaient disposé de son domaine patrimonial, de celui dans lequel Jean Sans-Terre avait eu l'habileté de la laisser jouir de ses droits de souveraineté, ce qui le gênait peu, car grâce au choix des agents du pouvoir et en particulier des sénéchaux, il était véritablement le maître du duché. Or,si Aliénor n'avaitpas déjà reporté sur son petit-fils la haine dont elle avait poursuivi la duchesse Constance pendant sa vie, l'acte d'Arthur, en rompant toute attache entre lui et sa grand^mère» la rendait son ennemie. Aliénor se sentit donc grandement lésée et elle le fit bientôt paraître.
Jean, de son côté, n'était pas resté inactif. Sur le bruit de la mort d'Alix d'Eu, femme de Raoul d'Exoudun, il reconnut Jean
(1) Teulet, Layettes da Trésor des chartes^ I, p. a 36 ; Rec. des hist, de France^ XVII, p. 54> Rigord; Léop. Delisle^ Cat. des actes de Philippe Aagaste^ d*"* 731 et 732*
4oo LES COMTES DE POITOU
d*Eu, seigneur de Billenglon, oncle d*Alix, comme héritier du comté et chargea Guillaume Le Maréclial deTen mettre en possession,sans tenir compte des droits de Raoul, lefîls de la comtesse, qu'il englobait dans la sentence de confiscation qu'il avait prononcée contre son père. Mais la nouvelle était fausse et Le Maréchal n*eut pas à agir (1).
Le 23 avril, il envoya 500 marcs d'argent à Robert deTurneham pour approvisionner les places du Poitou (2), et le T' mai il écrivit à Tarchevéque de Bordeaux, à Tévèque de Saintes, au comte d'Angoulème, au vicomte de Thouars, à Guillaume des Roches, à Robert de Turneham et à Martin Àlgais, pour leur mander qu'il envoyait vers eux son frère naturel Guillaume, comte de Salisbury, qui tendait à prendre une part prépondérante dans ses conseils, et Pierre de Préaux, et illes informait qu'ils eussent à avoir une foi entière dans les instructions verbales que ces deux délégués leur portaient (3).
Ceux-ci venaient leur dire qu'il fallait se préparer à une guerre générale, et non plusaux simples escarmouchesqui étaient la monnaie courantedes difficultés qui s'élevaient entre les roisde France et les ducs de Normandie. Le soulèvement prévu des Lusignans allait lui mettre sur les bras presque tout le Poitou, et il n'avait pas trop de tous les concours qu'il réclamait pour venir à bout de ses adversaires. Comme il ne doutait pas qu'il dût avoir bientôt besoin de beaucoup d'argent, il fit partir l'archevêque de Cantorbéry et l'évêque d'Ely pour l'Angleterre, avec mission d'expliquer la situation à ses fidèles sujets et de leur démontrer que la superbe de Philippe-Auguste, qu'il n'avait pu réussir à désarmer par sa déférence et ses propositions de paix sagement mesurées, l'avait contraint de faire la guerre ; enfin, il envoyait coup sur coup des agents bien munis d'argent auprès de la cour papale (4).
La lettre destinée au vicomte de Thouars contenait une invitation à venir trouver le roi ; Aimery ne crut pas pouvoir se dispenser d'y répondre, et se mit en marche avec une nombreuse
(i) Rotali lut, pat,, l, p. 8 b.
(2) Rotali litt. pat., l, p. 9 6.
(3) Rotali lut, pat, f I, p. 11.
(i^) Rotali litt, pat,, I, p. 106.
ALIÉNOR 4oi
suite de seigneurs de la Gâtine. Le plus notable était Hugues Larchevôque, seigneur de Parthenay. Celui-ci, sous ombre de rendre de précieux services, profila de la circontance, et obtint de nombreuses faveurs du roi d'Angleterre.
Le 17 mai, Jean commença par déclarer qu'il aimait et aimerait Hugues, dont les ancêtres avaient toujours bien servi les siens, comme un homme en qui il aurait la plus entière confiance, qu'étant très peiné de voir qu'à cause de sa fidélité à sa personne il lui avait été porté de graves dommages, il s'engageait à l'en indemniser; que tout d'abord il lui promettait ses conseils et son aide pour fortifier son château de Parthenay et pourvoir à sa défense, et qu'ensuite il s'engageait à le soutenir dans tous ses négoces, comme il était de son devoir de le faire pour un fidèle qu'il affectionnait. Le lendemain, 18 mai, ce fut le tour des hommes de Parthenay, auxquels le roi accorda des lettres patentes de simple protection , et enfin il remit à Hugues un mandement dans lequel il était dit qu'il l'autorisait à s'emparer du château de Secondigny,que le roi Richard lui avait enlevé de force et avait donné à Raoul de Taunay, et qu'il ne traiterait jamais avec ce dernier sans que le seigneur de Parthenay y ait donné son consentement (1).
Les protestations de fidélité et de dévouement d'Hugues Lar->^ chevêque avaient si bien agi sur l'esprit de Jean Sans-Terre que celui-ci, se départissant de sa méfiance ordinaire, renonça à profiter des engagements qu'il avait exigés du vicomte de Thouars comme garantie de sa fidélité. Le 3 juin, il informa les cautions que leur liberté d'action leur était rendue, et le 4, étant à Rouen? il reçut l'hommage d'Aimery de Thouars, en présence de Guillaume Le Maréchal, du comte d'Aumale et d'Hugues de Gournay; il ordonna eu même temps à Pierre des Roches, qui gardait par devers lui les chartes par lesquelles les chevaliers d'Aimery s'étaient portés ses cautions, de les rendre à ceux qui les avaient souscrites, et manda à Guy de Dives de mettre en liberté Geoffroy, le fils du vicomte, dont la garde lui avait été confiée (2).
(i) Roiali htt. pat,^ I^ p. ii a.
\a)Rotuli litt, pat., I^ p. 12 a.
4oi LES COMTES DE POITOU
Sur CCS entrefaites, le 16 juin, le comte d*Angoul6mc, qui se trouvait pour le moment à Limoges, vint à mourir. Jean Sans- Terre en fut prévenu le 22 au Mans, où il se trouvait alors, par Robert de Turneham, le sénéchal de Poitou ; celui-ci venait lu! apprendre en même temps que le comte défunt et lui-même avaient conclu la paix avec Gaston de Béarn. Le roi s^empressa d'informer les gens de Bordeaux de Theureuse issue de ces négociations, et il les invitait à se mettre d'accord avec les seigneurs du pays qui avaient pu prendre le parti du comte de Béarn (1). Puis le lendemain, 24 juin, il confia au sénéchal de Poitou Tadminislralion des comtés de la Marche et d'Angoulème qui venaient d*échoir à Isabelle par suite du décès de son père et il le chargea de faire connaître ses intentionsauxhabitantsdesdeux pays (2).
Le même jour, il prit certaines dispositions pour assurer la sécuriié de ses domaines. Par exemple, comme il n'avait qu'une demi-confiance dans la fidélité des bacheliers d'Anjou, de Touraine et du Maine, qui, après la mort de Richard, avaient pris plus particulièrement parti pour Arthur, il envoya vers eux Guillaume de l'Etang et Rogues de Saucey pour les maintenir dans le devoir, par promesses ou autrement, et comme il se sentait encore moins assuré de la fidélité de ceux du Mirebalais et du Loudunais, il chargea Pierre, clerc du sénéchal d'Anjou, de se rendre auprès de chacun d'eux et de se faire livrer des otages (3).
On peut se rendre compte des précautions minutieuses que prenait Jean Sans-Terre & l'égard des gens qu'il employait par ce qui se passa à propos de la Roche-sur-Yon. Ce domaine était venu en sa possession par suite delà mort d'Hugues de la Roche, qui était décédé sans laisser d'héritiers directs de son union avec Troublelande (4). C'était un poste important^ situé au milieu du Bas-Poitou, par suite il tenait à ne le confier qu'à un personnage dont il serait absolument sûr. Il désigna donc, pour le gouvernement du château, un chevalier du pays, Pierre de la Garnache, venu sans
(i) Rotalilitt, pat,, I, p. la 6.
(2) Rotuli litt. pat.t I,p. i3 a; Duplès-Agier, Chron, de Saint- Martial de Limo» ges, p. 106, B. hier.
(3) Rotuli litt. pat,, I, pp. 12 6 et 1 3 {z.
(4) Les hériliers collatéraux du défuol étaient Raoul de Machecoul et Guillaumo Talevat (.Marchegay, Cari, du Bas-Poitou^ p. i65).
ALIÉNOR 4o3
douté auprès de lui pour solliciter ce poste. C'était le 25 juin. Il donnaen même temps à un autre de ses fidèles delà même région, Guillaume Boscher, Tordre de se rendre à la Roche et de notifier aux chevaliers, sergents et bourgeois du pays, la nomination qu'il venait de faire. Six jours après, le 1'^ juillet, il fit prêter serment h Pierre de la Garnache de garder fidèlement le château aussi longtemps qu'il plairait au roi et de ne le rendre qu'à lui, qu'au sénéchal de Poitou ou au porteur de lettres patentes spéciales à cet objet; le nouveau gouverneur s'engageait, en même temps, à faire prêter aux gens du pays un serment de fidélité au roi, et enfin, c'est seulement le 14 juillet qu'il mandait à son sénéchal de délivrer à Pierre le château de la Roche-sur- Yon (1).
Vers le môme temps, malgré que Girard d'Athée lui eût donné de nombreuses marques de sa fidélité, il fut pris de soupçons à son égard, et envoya Rorguos de Saucey, Payen de Rocheforl et Philippe de l'Etang partager avec lui la garde du château de Loches ; en outre il lui interdisait absolument de recevoir quelque homme que ce fût dans le château ou d'avoir quelque colloque avec les ennemis du roi, sans qu'il se fût mis d'accord avec au moins un ou deux des gardiens qui lui étaient adjoints (2).
Jean s'occupait aussi de la remonte de sa cavalerie ; le 25 juin, il écrivit au maire et au prévôt de la Rochelle de laisser le vicomte de Thouars acheter sur le marché de cette ville autant de chevaux qu'il lui conviendrait, puis, le 5 juillet^ il envoya aux mêmes l'ordre de donner toutes facilités au sénéchal de Poitou pour faireemplette de dix chevaux (3).
Robert de Turneham avait été évidemment flatté de voir accroître l'importance de la charge qui lui avait été confiée, mais, à la réflexion, il trouva le fardeau par trop lourd et demanda au roi d'être déchargé du gouvernement de la Marche. Pour conserver ce comté au roi, il y aurait immanquablement à entamer avec Hugues le Brun une lutte qui pourrait durer longtemps, et pour remplir ce rôle militaire il fallait un homme. Ils fixèrent
(i) Rolali litt. pat. y I, pp. i3 a el b, et i4 b. Le texte des Rotali porte « Caslrum Sulionis », nom de lieu qui ne peut être interprété que par la Roche-sur- Yon.
(2) Rotnli Ut. pat,, l, f>. i3 a,
(3) Rotali litt, pat., I, p. 12 6 et 1 3 6.
4o4 LES COMTES DE POITOU
leur choix sur Brandin, le capitaine de routiers, à qui Jean, pour le tenir plus sûrement, fit cadeau de la terre de Thorigny en Normandie. Le 13 juillet, le roi nomma ce routier sénéchal de la Marche, mais en réduisant toutefois l'importance de cette charge, car il le plaça sous la haute direction du sénéchal de Poi* tou, envers qui il serait responsable des châteaux et des forteresses que celui-ci lui confîerait spécialement. Jean prU aussi quelques dispositions au sujet du comté d*Angoulème et entre autres, le 22 juillet, il chargea Elie Roi de la garde de la Chèze et de la terre d'Archiac en Saintonge, qu'il avait jadis confiée au comte d'Angoulème (1).
Tous ces actes sont datés de Rouen ou de localités des environs dans lesquelles le roi d'Angleterre se tenait pendantque Philippe- Auguste assiégeait Arques. En ce moment, le 22 juillet^ il reçut une lettre d'Aliénor qui lui mandait qu'étant malade elle le priait de l'autoriser à disposer par testament de tous les revenus qu'elle pourrait toucher jusqu'au terme de la Saint-Michel. Il fit aussitôt délivrer à sa mère des lettres lui permettant de faire ce qu'elle lui demandait par sa missive (2), mais le messager qui l'apporta avait sans doute aussi mission de tenir le roi au courant de certaines machinations qui se préparaient du côté du Poitou. Pour y parer, il quitta Rouen; du 23 au 27 il résida à Bonport; le 28 il était à Laigle et le 29 à Neubourg, où lui arriva la nouvelle des événements que le messager de la reine-mère lui avait fait pressentir. Il se dirigeait en ce moment vers le Mans, sans se hâter, quand il fut informé qu'Aliénor était assiégée dans Mirebeau par son petit-fils Arthur de Bretagne.
Voici ce qui s'était passé. En donnant sa fille à Arthur, le roi de France avait évidemment ses intérêts personnels en vue ; en attachant définitivement le jeune prince à sa fortune, il s'assurait à la fois l'alliance des Bretons qui pouvaient prendre à revers les possessions du roi d'Angleterre et les sympathies que l'héritier légitime des Plantagenets conservait dans leurs possessions patrimoniales. Pour arriver à ses fins contre Jean Sans-Terre, il combina donc une double entreprise : pendant que lui-même avec
(i) Rotali litt. pat., I, pp. \^bti i5 a. (2) Rotali litt, pat., ly p. i4 b.
ALIENOR 4o5
toutes ses forces envahirait la Normandie, Arthur pénétrerait en Poitou, où les Lusignans lui fourniraient une armée ; les Bretons lui avaient promis 500 chevaliers et 4000 fantassins; lui-même mettrait à sa disposition 200 chevaliers et une ^osse somme d'argent (1).
Le jeune prince partit aussitôt. A Tours, il trouva toute la famille de Lusignan qui était venue au-devant de lui, et l'on y tint un conseil de guerre. Avant d'engager réellement les hoslili^ lés, il était sage d'attendre l'arrivée des Bretons, mais les Poitevins étaient impatients d'agir. Robert de Turneham étant absent du pays, ils se sentaient les maîtres. Il est à croire qu'Hugues de Lusignan, qui se souvenait de l'heureux résultat qu'avait eu, quelque temps auparavant la capture d'Aliénor, décida ses compagnons à tenter le même coup. Mais, si bien prises que fussent leurs mesures, la vieille reine avait été prévenue. Quittant sa tranquille retraite de Fontevrault, elle s'était dirigée en toute hâte vers Poitiers, dont le maire et les bourgeois lui étaient absolu-* ment dévoués. Mais elle trouva les chemins coupés et fut contrainte de s'arrêter à Mirebeau. Arthur vint immédiatement l'y assiéger. Outre les chevaliers français qu'il avait amenés, sa troupe comprenait vingt chevaliers d'élite conduits par Geoffroy de Lusignan^ trente chevaliers et soixante-dix sergents placés sous les ordres de Guillaume et de Savary de Mauléon, quarante chevaliers fournis par le comte d'Eu, et quinze seulement par Hugues le Brun. En outre, à ces cent cinq chevaliers poitevins s'étaient joints sur la route des guerriers désireux de gagner les faveurs du nouveau duc d'Aquitaine, et en particulier Hugues, le vicomte de Châlellerault. En somme, la petite armée d'Arthur, quand elle se présenta devant Mirebeau, devait compter au total un millier d'hommes (2).
La ville se rendit aux assaillants, mais le château, qui était compris dans son enceinte et était très fort, résista. Aussitôt que la reine s'était sentie en danger elle avait envoyé un exprès à Jean
(i) Rec. des hist.de France, XVII, p. 68 1, Math. Paris; Marchegay, Chron, des églises d'AnjoUj p. 5i, Saint-Aubin d* Angers.
(2) Rec. des kist de France, XVII, p. 189, G. le Breton; /rf., XVm, p. 67, lU de Dicet.
4oO LES COMTES DE POITOU
Sans-Terre et, afin de lui donner le temps d'arriver, elle négocia avec son pelil-fils. Celui-ci s'engageait, si elle lui remettait le château, à la laisser aller là où il lui conviendrait. Elle refusa hautement, trouvant hardi qu'Arthur et les Poitevins, qui étaient ses hommes liges, osassent venir faire le siège d'une place dans laquelle elle se trouvait.
C'est le mardi, 30 juillet, que Jean fut informé de la situation critique de sa mère. Sans perdre une minute, il rassembla son armée et se dirigea sur Mirebeau. Le lendemain, dans la nuit' il arriva à proximité de la ville. Guillaume des Roches, qui l'avait devancé, le mit au courant de la situation, dont il était informé par ses espions. Le jour même, 1*' août, fêle de Sainl-Pierre-aux- Liens, l'assaut devait être donné au château. Afin que la reine ou aucun de ses compagnons ne put s'échapper, Arthur avait fait murer les portes de la petite cité, sauf une, par laquelle lui arrivaient ses approvisionnements. Ses compagnons et lui-même étaient donc dans une quiétude absolue, et du côté de la campagne ils ne se gardaient nullement.
Jean mesura d'un coup d'oeil la situation, et vit que ses ennemis s'étaient enfermés dans une souricière. Son armée, bien plus considérable que la leur, et dans laquelle se trouvaient nombre de routiers éprouvés, ne pouvait manquer de venir facilement à bout d'adversaires qui, surpris, se trouveraient hors d'élat d'opposer une défense effective; de plus il était évident, grâce aux précautions qu'ils avaient prises et qui se retournaient contre eux, qu'ils seraient dans l'impossibilité de s'enfuir.
Au petit jour, alors que les partisans d'Arthur commençaient leurs préparatifs pour l'attaque du donjon, Guillaume des Roches, qui avait mené cette chevauchée si rapide qu'il en manqua perdre toutes ses montures, se présenta devant la seule porte de la ville donnant accès dans les champs ; il en massacra les défenseurs^ et, sans que l'éveil eût été donné, il pénétra dans l'enceinte où le suivirent bientôt Jean et ses routiers. Quoiqu'ils eussent été surpris, la résistance des Poitevins fut acharnée. Ceux qui purent monter à cheval s'élancèrent vers la porte, mais il était trop tard, et Hugues le Rrun eut son cheval tué dans la rue. Toutefois, la mêlée fut grande, et Jean dut donner
AUÉNOR 407
lui-même de sa personne, car de son épée il trancha le poing d'un chevalier avec qui il s'était rencontré. Mais ces luttes étaient toutes individuelles, et les gens d'Arthur furent pris avant qu'ils aient pu se mettre en défense. Parmi ceux-ci, on cite particulièrement Geoffroy de Lusignau,qui était à table quand on l'avertit de l'approche de gens armés et qui jura Tête-Dieu qu'il ne se lèverait pas avant d'avoir mangé un plat de pigeons qu'on venait de lui servir^ De la troupe des assiégeants devenus assiégés, personne ne s'échappa. Arthur et sa sœur, Aliénor de Bretagne, qui l'avait accompagné, furent faits prisonniers par un chevalier normand, Guillaume de Briouse^ mais Jean se les fit remettre, ainsi que tous les captifs de marque, sous promesse de désintéresser les guerriers qui s'étaient emparés d'eux.
Enivré par ce succès, le roi d'Angleterre s'empressa de l'annoncer à ses barons, àqui il disaitqu'il avait fait prisonniers au moins 200 chevaliers, et même qu'aucun fantassin n'avait pu s'enfuir. Parmi les plus notables chevaliers, il citait Geoffroy et Hugues de Lusignan, André de Chauvigny, le vicomte de Châtellerault, Raymond de Thouars, Savary de Mauléon et Hugues de Bauçay (1 ). 11 donna ensuite quelque repos à ses troupes, qui en avaient grand besoin, et lui-même séjourna à Chinon jusqu'au 6 août.
Pendant un moment, Jean avait eu peur; aussi, laissant libre carrière à ses mauvais instincts, il se montra féroce dans la répression. Particulièrement, il commanda de mettre les fers aux pieds et aux mains de ses prisonniers, les fit monter à reculons sur des aiguilles de charrette, où on les attacha, et c'est dans ce honteux appareil que l'élite de la chevalerie poitevine fut expédiée en Normandie (2).
Ces procédés barbares ne rencontrèrent pas une approbation unanime dans l'entourage du roi. Si certains de ses confidents le poussaient aux pires violences, d'autres de ses partisans protestèrent contre le traitement infligé aux prisonniers. Guillaume des Roches en fut particulièrement froissé, car c'était surtout à
(i) Rec, des hist, de France^ XVII, pp. 76, 189 et 190, Guillaume le Breton; A/., XVIII, p. 95, R. de Gog^shale, et p. 266, Robert d'Auxerre ; Hist. des ducs de JVormandie, éd. par Francisque Michel, pp. 93-95.
(2) Rec. des hist, de France^ XVII, p. 682, Math. Paris.
4o8 LES COMTES DE POITOU
lui, par suite des mesures qu*il avait prises, que Jean avait dû
son succès foudroyant. C'était gr&ce aux intelligences qu'il f
avait dans le pays qu'averti de la situation dangereuse où s'étaient
mis les assaillants du ch&teau de Mirebeau il avait pu dire au
roi, avant la bataille, qu'il les prendrait tous comme dans un
filet; il en était si sûr qu'en ce moment il avait demandé à Jean,
pour sa part du butin, qu'Arthur lui fût remis, ce à quoi le roi
s'était engagé, mais ce qu'il ne fit pas. Avant le succès, les pro-*
messes ne lui coûtaient guère, mais les tenir c'était autre chose,
et ce fut ainsi toute sa vie.
Aimery de Thouars s'était rangé du côté de Guillaume des Roches. Jean, enflé d'un orgueil extrême, accueillit fort mal leurs représentations et voulut les faire arrêter. Secrètement avertis^ ils s'enfuirent; mais, comme, d'autre part, le roi pouvait redouter qu'ils ne prissent l'offensive contre lui, il se sauva de son côté en Normandie. En un seul jour, du 6 au 7 août, il fit le trajet de Chinon au Mans, passa deux jours à Alençon, et enfin, le 10 août, il s'arrêta à Falaise où il prit des décisions à l'égard de ses principaux prisonniers dont il ne s'était pas séparé. Il commença par faire enfermer Arthur dans la grosse tour du château, où il le plaça sous la garde spéciale de son chambrier, Hubert de Bourgh, puis, le même jour, il expédia Hugues le Brun au château de Caen. Tous les prisonniers qui se trouvaient dans ce château furent envoyés en d'autres lieux et une de ses tours fut spécialement affectée au seigneur de Lusignan ; dans celte tour ne pouvaient séjourner que des hommes d'Hugues de Nevill, l'un des chambriers du roi, spécialement affecté à la garde du comte de la Marche, qui était en un mot absolument séquestré (i).
Jean avait tenu à conserver sous sa main les chefs du mouvement; quant au gros de ses prisonniers, il l'envoya en Angleterre et il écrivit aux baillis des ports de mer où ceux-ci devaient aborder de pourvoir à leur subsistance. C'est du Mans, où il arriva le 13 août, qu'il expédia ces lettres^ après avoir pourvu à ce qui lui tenait le plus au cœur, à leur incarcération. Ils furent en généralmis sous la garde depersonnages sûrs, des connétables, gar*
(i) Rotuirjitt, pat, y I, p. i6.
ALIENOR 4oo
dîens de châteaux royaux, mais qui n'avaient qu'un ou deux prisonniers sous leur surveillance, afin d'empêcher tout complot ou toute tentative de révolte de leur part. Ceci fait, Jean revint sur ses pas pour surveiller les agissements de ses nouveaux adversaires.
Guillaume des Roches, à raison de sa haute position de sénéchal d'Anjou et des nombreuses attaches qu'il avait dans le pays, était particulièrement à redouter. Aussi^ après s'être assuré de la ville du Mans, qui était dévouée au sénéchal, écrivit-il à celui-ci, le 17 août, d'avoir à remettre les châteaux royaux qui lui avaient été confiés à son envoyé, Guillaume de l'Étang, qu'il désignait particulièrement à cet effet, et,en même temps, il chargeait Philippe de Ramefort de la garde de la tour d'Angers. Le lendemain, il informa le sénéchal de Poitou des mesures qu'il venait de prendre à l'égard de Guillaume des Roches, lui ordonnant, ainsi qu'à se& baillis, de se conformer à tout ce que Guillaume de TÉtang pourrait dire ou faire en son nom. Puis, pour se ménager ainsi qu'à son envoyé les sympathies des gens d'Angers, il fit savoir à ces derniers qu'il leur donnait jusqu'à la Saint-Michel pour verser les 350 marcs d'argent qu'il estimait lui être dus pour l'entretien des otages qu'il s'était fait remettre par eux (1).
Il quitta le Mans le 19 août et le 20 il était à Chinon, d'où il pouvait veiller plus efficacement à l'exécution des mesures qu'il avait prises à l'égard de Guillaume des Roches. Il renvoya de tous les châteaux royaux les capitaines que le sénéchal y avait établis et il mit à leur place des hommes à lui : à Mirebeau ce fut Guillaume de Faye, sans doute son parent, resté fidèle à la cause d'Aliénor; à Saumur, Guillaume, fils de Jean; à Loudun et à Moncontour, les porteurs de ses lettres; tous devaient, quand ils se seraient mis en possession de leurs postes, prendre en charge les prisonniers conservés dans les châteaux, et parmi ceux-ci il désignait particulièrement Guillaume de la Pérate, à Mirebeau, et à Moncontour, une juive récemment mise en prison (2).
Mais en Touraine les événements se précipitaient. En apprenant la disgrâce de Guillaume des Roches, le lieutenant qu'il avait établi à Tours, Hamelin de la Roorte, prit peur, et, de plus,
(i) Rotali lut, pat,, I, pp. i6 6 et 17 a. (2) Rotali litt. pat., I, p. 17 a.
4iû LES COMTCS DE POITOU
comme il était détesté par les habitants de la ville qu'il avait fortement pressurés, il s^enfuit. Jean s'empressa de prendre possession de la ville, sans doute le 22 août, et y plaça en garni* son Brandin, le capitaine de routiers, avec une nombreuse troupe de sergents. Mais à peine s'étaitil éloigné, peut-être dès le 23 août, que Philippe-Auguste apparut. Brandin, qui ne se sentait pas à la tète de forces suffisantes pour faire une résistance efficace au roi de France, lui rendit la ville, à la condition de sortir avec ses troupes, armes, bagages et dépouilles de toutes sortes, car les cotereaux n'avaient pas manqué de se livrer au pillage dans leurs diverses expéditions.
Philippe-Auguste ne poussa pas plus loin sa marche; il mit comme gouverneur dans la ville le chevalier Geoffroy des Roches et se retira. Quand Jean Sans-Terre apprit ces événements, il se mit dans une colère terrible. Il ordonna à Robert de Turneham de venir le rejoindre avec les Poitevins qui lui étaient restés fidèles, appela à lui Martin Algais et ses routiers, et, à leur tète, marcha sur Tours. Les Français tentèrent biçn de résister, mais ce fut en vain ; le 29 août, les routiers pénétrèrent dans Châleauneuf et, à la nuit, ils y mirent le feu ; tout brûla, depuis l'église de Saint-Hilaire jusqu'à Notre-Dame de la Riche. Ils firent ensuite le siège de la Cité, dont ils s'emparèrent en trois jours ; la garnison tout entière fut faite prisonnière et Girard d'Athée, qui était rentré en faveur et que le roi avait nommé le 24 sénéchal de Touraine, y plaça de nouveau une garnison anglaise (1).
Les succès que venait de remporter le roi d'Angleterre ne pouvaient manquer de lui attirer des partisans; c'est ainsi que, le 23 août, il avait reçu à composition trois barons de Touraine, Guillaume de Pressigny,Hugues de la Haye et Barthélémy Payen, qui avaient d'abord pris le parti de Guillaume des Roches, et qui, redoutant des représailles de la part du roi, lui remirent leurs châteaux de la Haye et de Sainte-Maure, dont Jean de l'Etang fut prendre possession.
Du reste, diverses influences se faisaient continuellement jour auprès de Jean Sans-Terre ; c'est ainsi que l'on voit Robert de Tur-
(i) Salmon^ Chron. de Touraine^ pp. 147-149; Rotuli lilt, pal,, î, p. 17 a.
ALIÉNOR 4i I
neham, bien qu'il ne fût chargé d'administrer FAnjou que d'une façon intérimaire, changer les capitaines des châteaux de Mirebeau et de Moncontour qui lui déplaisaient; le 25 août, il confia la garde de Mirebeau et de toute sa seigneurie à Guillaume de Ënla en qualité de connétable et celle de Moncontour à Hugues de Maubuisson (1).
La prise d'Arthur et de sa sœur, considérés comme rebelles et par suite soigneusement enfermés, avail amené à Jean Sans-Terre un nouvel adhérent, à savoir Guy de Thouars, l'ancien mari de Constance de Bretagne, le beau -père d'Arthur. Comme il était h prévoir que Jean ne rendrait pas la liberté à son compétiteur et qu'il ne lâcherait pas sa proie du moment où il la tenait bien, Guy caressait la perspective de voir le roi d'Angleterre reconnaître ses filles comme héritières du comté de Bretagne, que luimême administrerait pendant leur longue minorité. Le 29 août, il était à Chinon, auprès de Jean, qui le chargea de se rendre à Angers pour parler en son nom aux chevaliers et aux prud'hommes de la ville, et les engager à se garder avec soin (2). Le prince avait formé le projet de parcourir les territoires jadis placés sous l'autorité de Guillaume des Roches afin de miner le restant d'influence que le sénéchal pouvait y conserver, et il lui convenait d'avoir quelqu'un pour préparer les voies ; du reste, le 31, avant de partir, il pourvut son chambrier Brice de la sénéchaussée d'Anjou dont il venait de détacher la Touraine. Ensuite il commença sa tournée; le 7 septembre, il se trouvait au Mans^ le 15, il était à Angers, et le 16 il rentrait k Saumur.
En ce moment tout favorisait Jean Sans-Terre. En Poitou, il avait pu, grâce au concours du maire de Poitiers, arrêter toute entreprise de la part des partisans des Lusignans. Le 11 août, il avait mandé au maire, Soronet, de s'assurer que les chevaliers de Geoffroy de Lusignanetceux d'Hugues consentiraient à lui remettre les châteaux des deux prisonniers. Soronet devait, s'ils se montraient de bonne composition, prendre immédiatement posses«sion de ces forteresses à ses risques et périls et faire ensuite avertir le sénéchal de Poitou qui y enverrait une garnison ; il avait aussi à
(i) Rotali litt, pat., I, p. 17 a.
(a) Rotali litt. oat., I, p. 17 a.
4ia LES COMTES DE POITOU
aTÎser de la reddition de ces places Hugues de Nevill, qui avait la garde de Geoffroy et d'Hugues. Les deux prisonniers n'avaient pas du reste tardé, aprèsleur capture, à chercher les moyens de se tirer du mauvais pas oh ils étaient tombés, on peut le dire, par leur faute. Dès le 7 août, alors qu'ils passaient au Mans, ils avaient désigné certains chevalierspour traiter de leur rachat et, en conséquence, Jean avait aussitôt envoyé des sauf-conduits à Aimery Boscher, à Guillaume de Méré et à Simon du Cimau, chevalier d'Hugues le Brun, à Hervé Ralier et à Renaud de Alnue, chevaliers de Geoffroy, pour venir le trouver. Le roi, maître des forteresses des deux captifs,pouvait sans inconvénient traiter avec eux et obtenir une grosse somme pour leur délivrance (1).
En Limousin, le vicomte Guy, l'adversaire du roi d'Angleterre, venait d'être rudement éprouvé. Il était entré en lutte avec les habitants du chftteau de Limoges et les seigneurs du pays. Dans une rencontre avec Gilbert de Malmort et Guy de La Tour, au commencement de septembre, il avait été fait prisonnier. Jean s'empressa d'envoyer en Limousin frère Pierre de Verneuiletle sénéchal de Poitou, qui s'abouchèrent avec les consuls de Limoges et le vicomte de Comborn; afîn d'assurer la domination du roi dans le pays, ils firent à tous de belles promesses, particulièrement aux gens de la Souterraine, qui reçurent des lettres de simple pro* tection (2)^ et surtout ils réussirent à se faire remettre le vicomte de Limoges par ses vainqueurs. Guy fut enfermé dans le chftteau de Chinon. Malgré les démarches qui furent tentées à diverses reprises en sa faveur par l'archevêque de Bordeaux et par des gens de la vicomte, Jean se montra inflexible ou émit des prétentions excessives pour lui rendre la liberté; le vicomte resta en prison jusqu'à la prise de Chinon par Philippe-Auguste en 1205 (3).
Dégagé de tout souci de ce côté, car le sud de l'Aquitaine et la Gascogne étaient restés tranquilles, Jean Sans-Terre poursuivit ses vengeances. Il avait toujours été dans d'assez mauvais termes avec le vicomte de Thouars et il avait sur le cœur ses protestations contre les traitements infligés aux prisonniers de Mirebeau;
(i) Rotuli lut. pat,, I, pp. i5 a et 16 a. (a) Rotuli lilt. pal., I, pp. 18 a et b. (3) Rotuli liti. pat.^ I, pp. 18, 19 et si.
ALIÉNOR 4ia
aussi* décidé à ne plus garder de ménagements avec lui, il déclara le 15 septembre, à Angers, oîi il était venu pour faire reconnaître Tautorité du nouveau sénéchal, qu'Aimery s'élant détourné de lui il lui enlevait en punition le bourg de Vihiers qu'il lui avait précédemment donné ; en même temps il envoya deux de ses fidèles serviteurs auprès des prud'hommes du pays, avec mission de leur faire savoir qu'ils étaient désormais affran^ chis de Tautorité du vicomte et qu'ils rentraient directement sous la sienne (1).
Peu après il quitta Chinon, qui, lorsqu'il venait dans ces ré* gions^ était toujours sa principale résidence, et se rendit en Normandie. Selon son habitude, il parcourait le pays, lorsqu'il fut prévenu que des événements graves se préparaient sur la Loire, qu'une ligue formidable, dirigée par Guillaume des Roches, venait de se former contre lui, et que le pays était soulevé. Cette nouvelle le mit dans une grande inquiétude. Il avait laissé à Chinon la reine Isabelle avec toute sa cour, et il ne savait comment faire pour la rejoindre, les chemins étant coupés. Heureusement il était resté près de la reine de hardis capitaines et entre autres Pierre de Préaux, qui, par un coup d'audace, la tira de cette grave situation. Il ne craignit pas de s'engager au milieu d'un pays soulevé et, dans une rapide chevauchée, il fit tout d'une traite les vingt lieues qui le séparaient du .Mans. Jean setrouvait à Alençon quand, le 29 octobre au matin, il fut prévenu de l'arrivée d'Isabelle; le soir il était au Mans (2).
Le désastre de Mirebeau n'avait pas abattu les partisans d'Arthur ; il n'avait guère atteint que les Poitevins. Aussi Guillaume des Roches,qui avait pris la tête du mouvement, trouva-t-il facilement en Anjou des auxiliaires pour entreprendre une campagne contre le roi d'Angleterre. L'ancien sénéchal avait conservé des intelligences dans Angers, il se sentit de force à en reprendre possession, et le mercredi avant la Toussaint, 30 octobre, il pénétra dans la ville; s'en étant emparé sans peine et désirant en faire sa place d'armes, il l'approvisionna de son mieux et la
(i) Rotali lia. pat, y I, p. 19 a,
(2) L'histoire de Gailiaame Le Maréchal^ vers 12,682 à 1 2,652; Daffus-Hardy, Rotnli lia. oat,f Itinerary, october.
4i4 LES COMTES DE POITOU
mit en garde contre toute attaque (1). Presque en même temps^ peut-être le même jour, Sulpice, seigneur d'Amboise, marchait surTours, coïncidence qui ne s'explique que par l'existence d'une action préméditée, à la tête d'une troupe considérable, et mettait le feu à la cité, ce qui força la garnison anglaise à se renfermer dans la citadelle ; puis il releva les murailles du château neuf et y mit une forte garnison qui tint les Anglais en respect pendant tout l'hiver.
Jean, que ses troupes avaient rejoint, s'était hâté de gagner Chinon où il se trouvait à nouveau le 1^' novembre; il comptait sur ses routiers pour réparer ses échecs, mais son espoir fut déçu. Martin Algais, leur chef, qu'il avait fait venir, on ne sait d'où, fut battu dans une rencontre et fait prisonnier. La situation se compliquait. Il pouvait craindre que les routiers d'Algais, privés de leur capitaine, ne vinssent à se débander ou à passer au service de ses ennemis; pour parer à cette grosse éventualité, il s'empressa de leur écrire dans des termes où l'on sent percer son inquiétude. Il leur déclarait que jamais il n'avait éprouvé de plus grand déplaisir que le malheur arrivé à leur chef, mais qu'il allait se mettre en mesure de le réparer, c'est-à-dire de payer sa rançon, qu'ils n'avaient qu'à lui continuer leurs services et que ce serait Algais lui-même qui les en récompenserait (2).
Toutefois, comme il n'était rien moins que sûr de la fidélité de ces soudards^ qui restaient sans direction au milieu d'un pays hostile, et qui par suite étaient exposés à lâcher la cause qui leur offrirait le moins d'avantages et de sécurité, il s'empressa de les faire filer sur le Midi. C'est le 14 novembre qu'il avait écrit aux lieutenants d'Algais ; le 28, il manda aux baillis de Poitou et de Gascogne que trois chefs de bandes, Bernard Bûche, Pierre
(i) Marcheçay, Chron. des éjlises d'Anjoa^ p. 5i, Saint-Aubin. Le Recueil des historiens de France, XVIÏl, p. 52.5, donne un lexle de la chronique de Saint-Aubin dans lequel ne se trouve pas le récit de la prise d'Angers, le 3o octobre, et indique cet événement à la date du 29 janvier i2o3, jour où, comme on le verra plus loin, la ville fut attaquée par les troupes du roi Jean. L'omission d'une ou de deux lirroes du texte ori<;çinaI par le copiste des Bénédictins a été la cause de cette fausse indication quia induit en erreur Lecoiotre-Duponl [Mém. de la Soc, des Ant. de VOuest^ i845, XII, p. i56),et M. Dubois {BibL de V Ecole des chartes, XXXIV, 1878, p. 522, note 6), lequel, fort embarrassé, place à Mirebeau les faits qui se sont passés à Angers.
(2) Rotuli lilt, pat.j I, p. 20 b.
ALléNOR 4i5
Comte et Raymond Bertrand, allaient conduire en Gascogne le butin de la route, qu'il leur avait donné pour ce faire des saufconduits s'étendant du 28 et du 29 novembre jusqu'à Noël et la Purification, et il les invitait à assurer le passage de ces bandes sur leurs territoires ainsi qu'à les garantir contre toutes entreprises.
C'est d'accord avec Martin Algaîs que ces décisions furent prises, car celui-ci ne larda pas à être tiré de captivité. Le 4 décembre, il était à Chinon auprès du roi. Le chef de routiers posa ses conditions ; comme une des clauses du traité signé pour sa délivrance comportait assurément l'engagement pris par lui de ne pas porter les armes contre ceux qui l'avaient fait prisonnier, peut-être même contre le roi de France, et que, par suite, il ne pouvait aller piller les pays ennemis de son maître, ce qui était la vie ordinaire des routiers, il exigea une compensation qui lui permit de les entretenir. Celle-ci Jean hésita quelque temps à la lui donner; il s'agissait d'enlever la Gascogne et le Périgord à Robert de Turneham, et d'en pourvoir Algais, en qualité de sénéchal particulier, non pas avec une situation secondaire à l'égard du sénéchal de Poitou, comme était celle de Brandin pour la Marche, mais avec le droit de jouir de celte charge en pleine indépendance, sous l'autorité supérieure du roi. Aussitôt qu'il avait eu connaissance des conditions imposées par Algais, qui lui mettait sans doute le marché à la main, Jean avait invité Robert de Turneham à venir le trouver, mais celui-ci en avait été empêché, et le roi, qui ne pouvait attendre, avait dû en passer par ce qui lui était demandé. Le 4 décembre, il délivra à Martin Algais les lettres patentes qui l'investissaient de la charge de sénéchal de Périgord et de Gascogne (1).
(r) Rotali litt, pat., I, p. 21 a. Il est à croire que le sénéchal de Poitou se plaî- ^DÏt de la mesure qui TaUeignit si vivement; le 18 décembreje roi, pour lui marquer sa confiance, déclara qu'il tiendrait pour valables les engagements de ses terres qu'il pourrait faire pour une durée d*un ou de deux ans (Rotali litt. pat, y I. p. 21 b), La spécification du Périgord dans la commission de sénéchal de Martin Algais indique que ce pays était absolument entre les mains du roi. Il en disposait comme une des dépendances de son domaine particulier ; le comte Hélie était dépouillé de toute autorité, soit par suite de quelque acte de forfaiture commis par lui à l'égard du roi d'Angleterre, soit qu'il fût tombé en enfance ou réduit à l'imbécillité, état que laissent entrevoir les poésies de Bertrand de Born le fils (Raynouard,CAofa; des poésies orig, des troabadoars, V, p. 87).
4i6 LES COMTES DE POITOU
A ces échecs multiples subis par le roi d*Angle terre, il y eut une faible compensation. Jean^ sans aucun doute sur le conseil de sa mère, réussit à rompre la coalition qui s*était formée contre lui à l'instigation de Guillaume des Roches, et, mettant habilement en relief la situation fâcheuse des Lusignans, qu'il ne tenait qu'àlui de rendre plus dure, il signa à Chinon, le 2 décembre, une trêve avec le vicomte de Thouars, qui, après s'être vu enlever Vihiers, était entré en campagne. De part et d'autre les contractants se garantissaient la sécurité de leurs territoires et de leurs hommes^ à partir de ce jour jusqu'à la Saint-Hilaire prochaine (13 janvier); il fut en outre intercalé dans le traité une clause portant que si Guillaume de Mauléon et les vassaux du comte d'Eu à Civray et à Chizé désiraient être compris dans celle suspension d'armes, ils devraient faire connaître leurs intentions au roi avant le jour de la Saint-Nicolas (6 décembre}. Des seigneurs poitevins, les vrais intéressés dans cette affaire, se portèrent garants de l'exécution de ces conventions. Du côté du vicomte de Thouars ce furent Hervé de Mareuil, Guillaume de Chantemerle, Pierre de la Garnache, Aimery et Geoffroy Boursaud^ Eble de Rochefort, Renaud Prévost ; du côté du roi, les sénéchaux de Poitou et d'Anjou, Guillaume Maingotet Hugues Larchevêque (!)•
Bien que la noblesse poitevine se fût plutôt rangée sous la bannière des grands barons révoltés, cependant le roi d'Angleterre comptait encore parmi elle de nombreux partisans. Sa mère avait aussi conservé un certain nombre de fidèles, et les communes, Poitiers en tête, étaient attachées à la cause de leur duchesse et bienfaitrice. Hugues Larchevêque, le seigneur deParthenay, était un des plus puissants soutiens de Jean, grâce surtout à la situation de ses possessions qui occupaient le centre du Poitou, mais Guillaume Maingot, le seigneur de Surgères, était le plus actif.
Ce fut sur cette demi-satisfaction, qui dissimulait mal un échec politique et moral, que Jean Sans-Terre quitta Chinon et rentra en Normandie où il tenta de se rapprocher de Philippe-Auguste.
(i) hyroer, Fœdera^ \, p. i3i; Roiuli litt.pat,, I, p. ai a»
Le lendemain de Noël il envoya vers lui Guillaume du Hommet, connétable de Normandie, Robert dllarcourt, Roger de Taney et Philippe, trésorier de Poitiers, pour conclure une trêve, mais le roi de France, qui avait travaillé le pays, refusa (1).
Ces avances témoignaient de la part de Jean le désir de ne pas entreprendre de campagne en ce momenl. Son trésor était à sec, les fêtes et les plaisirs au milieu desquels il vivait exigeaient d'énormes dépenses et, d'autre part, il est à croire que le chef de ses cotereaux, Algais, était immobilisé en Périgord par quelque serment prêté à ses adversaires quand ils lui avaient rendu la liberté.
Pour ces divers motifs, il se préoccupa un peu plus de ses prisonniers qu'il ne Tavait fait jusqu'alors : Hugues le Brun était dans la tour de Caen, Geoffroy et Raoul dans quelques autres forteresses, mais leurs chevaliers ne cessaient de s'agiter afin d'obtenir leur délivrance. Presque aussitôt la capture des Lusignans, Aimery de Thouars avait tenté de les racheter, et, dans cebut, ilavait fait à Jean Sans-Terre des propositions fermes. Le roi les avait transmises le 26 août à Hugues le I3run par l'intermédiaire de son geôlier, Hugues de Nevill, à qui il mandait que^ si son prisonnierles ratifiait, il serait délivré des buiesou anneaux de fer qui lui enserraient le cou et les chevilles. Il donnait en même temps certaines facilités à Guillaume Bauduz, clerc d'Hugues, pour recevoir les instructions de son maître, mais il les accompagnait de minutieuses recommandations pour empêcher que le prisonnier et son clerc eussent l'occasion de conférer directement ensemble; les mêmes façons d'agir étaient employées à l'égard de Geoffroy. Au mois d'octobre, le même Bauduz et Renaud des Prés purent encore s'entretenir par des intermédiaires avec les prisonniers, qui du reste étaient^loujours séquestrés. Enfin le 6 novembre, le roi étant à Saumur, il manda à ses agents en Normandie de lui amener Hugues de Lusignan, tandis que le lendemain il donnait au comte d'Eu, qui était peut-être resté en prison à Chinon, un sauf-conduit de cinq jours, commençant le vendredi après la Saint-Léonard (8 novembre), pour passer en France (2).
(i) Rotali lilLpai,, l, p. 22 a.
(2] Rotali lut. pat,, I, pp. 17 6 et 20 a.
4i8 LES COMTES DE POITOU
On ne connatl pas les conditions de la mise en liberté dllugues et de Geoffroy de Lusignan, mais Taccord finit par se conclure assez rapidement, et leur délivrance fut arrêtée au 22 novembre, jour de la Sainle-Cécile. Toiitofois,elle n'eut pas lieu immédiatement, Hugues s*étant trouvé dans Timpossibilité de satisfaire le jour dit aux charges qui lui avaient été imposées, et il demanda un sursis d'un mois. Ses chevaliers, Guillaume et Renaud de la Pérate, Hugues de Nesdes, Guillaume de la Vergne el Hugues de Rocliefort, qui s'étaient portés caution pour lui, durent venir en Normandie se mettre à la disposition du roi. Les affaires traînèrent encore un peu et enfin, le 17 janvier 1203, Jean Sans- Terre accorda aux deux Lusignans un sauf-conduit de quinze jours pour venir le trouver et rentrer en Poitou (1).
Les choses ne marchèrent pas aussi vite pour le vicomte de Châlelleraull ; pourlant, dès le 19 août, deux de ses vassaux, Gervais de Saint-Paul et Hugues du Chêne, avaient pu aller conférer avec lui, mais les prétentions du roi furent sans doute trop élevées, car le 27 décembre, se trouvant à Caen,il mandait au gardien du vicomte de Châtellerault de le lui envoyer en Normandie sous la garde de deux hommes sûrs (2),
11 est à présumer qu'André de Chauvigny ne recouvra jamais sa liberté. Son sort avait été assurément adouci sur la sollicitation d'Aliénor, qui ne pouvait oublier leurs liens de parenté et son ancienne amitié pour lui; dès le 29 août, le roi lui avait accordé une trêve pour tout le temps qu'il resterait en prison et qui s'étendrait aux hommes de sa terre, à la condition que ni lui ni eux ne feraient aucun dommage à son domaine (3).
Mais Arthur, le plus précieux des captifs du roi d'Angleterre, restait toujours enfermé dans le donjon de Falaise. Dès le 24 août, cinq seigneurs bretons, Alain et Yves, fils de comtes, Guillaume de Fougères, Payen de Maleslroit, Alain de Rohan le jeune,
(i) Roiuli liit. pal., I, pp. i8 a, 20 a et 6, 21 à, 28 a; Rec. des hist, de France^ XVIII, p. 192, aanales de Wawerlei.
(2) Rotuli litt, pal., I, p. iC 6 et 22 a. Ces actes sont les derniers où il soit fait mention d'Hugues de Châtellerault, qui dut mourir peu après en captivité.
(3) Rolali lill. pal., 1, p. 17 b. On peut croire que l'hiver fut fatal à André de Chauvigny aussi bien qu'à Hugues de Châtellerault, car, postérieurement à cette date d*aoùt 1202, il n'est plus parlé de lui; la chronique de Dcols, selon La Thaumassière {Histoire de Berry, p. 5i5), rapporterait sa mort à l'année 1202.
ALIÉNOft 419
avaient demandé à venir trouver Jean, mais leur intervention ne pouvait avoir grande efficacité. C'était affaire enlre le roi et son neveu.
 la fin du mois de janvier 1 203, Jean se décida à aller voir son prisonnier. Il le fit comparaître devant lui, Tinvitaà abandonner le roi de France et à se soumettre complètement à ses volontés. Arthur, qui vit peut-être un acte de faiblesse dans les avances de son oncle, lui aurait répondu avec arrogance, lui disant qu*il tenait illégalement la terre d'Angleterre et que jamais il ne s'accorderait avec lui. Furieux, Jean se laissa aller à un de ces actes de froide barbarie qui lui étaient coulumiers. 11 ne manquait pas dans son entourage de gens bons à tout faire; il choisit parmi eux trois sergents d'armes et lesenvoya dans le cachot d'Arthur, avec charge de lui crever les yeux et de l'émasculer. Deux d'entre eux reculèrent au dernier moment dans l'accomplissement du forfait, le dernier qui fut introduit auprès du jeune prince rencontra de sa part une telle résistance que le gardien du château, Hubert de Bourgh^en fut informé. Bien au courant des accès de violence du roi, qui étaient souvent suivis de repentirs, il s'interposa et sauva pour le moment la vie de son prisonnier.
Mais il transpira quelque chose de l'attentat; le bruit se répandit qu'Arthur avait été assassiné, et même que son corps avait été transporté à l'abbaye de Saint- André en Gouffern, dans le diocèse de Séez. Ces nouvelles causèrent une profonde sensation parmi ses anciens vassaux, si bien que Jean, sentant Topinion publique se prononcer contre lui, crut devoir faire démentir la mort de son neveu et montrer à tous qu'il était encore vivant. Dans ce but, il le fit transférer ostensiblement de Falaise à Rouen, où il avait fixé son séjour, et le fit enfermer dans le château, où une prison avait été nouvellement construite (1).
L'irritation que Jean avait ressentie de l'insuccès de son entrevue avec Arthur et des menaces que le jeune prince avait proférées contre lui, ne se manifesta pas seulement à son égard, elle s'étendit sur tous les prisonniers faits à Mirebeau. Ils étaient pour la plupart disséminés dans des châteaux d'Angleterre, sous
(1) Rec. des hisL de France^ XVUI, p. 97, R. de Goggeshale; Id., XVII, p. 682, Math. Paris.
4ao LES COMTES DE POITOr
la g.irde des connélablos de ces places ; ceux-ci reçurent le même jour, le i février, l'ordre d*expédier leurs prisonniers au ch&leau de Corf^ od Hugues de Nevill, qui résidait à Caen, avait dû emmener, dès le 30 janvier, les deux qui lui avaient été confiés, Guérin de Craon et Maurice de Blazon (1). En même temps, Jean remit à ce même Hugues et à Thomas, clerc de sa chambre, des lettres closes pour le connétable de Corf, dans lesquelles il était porté que ce dernier devrait faire des hommes dont il avait la garde ce que lui diraient de vive voix les deux envoyés.
Queliesétaient ces instructions que Jean n'avait pas osé confier au parchemin, de crainte qu'elles ne fussent divulguées ? Elles devaient être barbares, et il y a tout lieu de penser que c'est à ces prisonniers que s'applique le passage d'un historien] du temps qui rapporte que Jean en fit mettre à mort un certain nombre dans leurs cachots. Ceux que mentionnent les lettres du 4 février devaient, tous ou à peu près, appartenir à TAnjou, à la Touraine ou à la région du Poitou avoisinante, telle que le Chàtelleraudais^ c'est-à-dire à des contrées qui, étaient placées sous l'autorité directe de Jean Sans-Terre, par suite, ces malheureux n'avaient pas de seigneur suzerain qui pût plaider leur cause ou les racheter. C*étaient, outre les deux sus-nommés, Aimery de Luain, Hugues d'Oiré, Thibault de Vigny, Guillaume de la Koche, Gilbert de Chasleigner, Guillaume Raoul, Guillaume Alers, Long de Beaumont, Pierre le Petit, Philippe et Archambaud de Colombes, Kenaud de Tirepeire, Guillaume Rigaut, Samuel de Enla, Guillaume Bréchard, Armand de Malechaus, Pierre de Sainte- Maure, Geoffroy de Walenfré, Philippe de la Perrière, Roger Vilain, Châlon du Pont et Foulques Gastineau, De ces vingt-quatre prisonniers, il n'a depuis jamais été parlé, et le connétable de Corf, Guillaume de Blundvill, a dû les faire mettre à mort (2).
Deux seulement des chevaliers détenus en Angleterre furent spécialement épargnés,à savoir Châlon de Rochefort, que gardait le connétable de Windsor, et Geoffroy de Preuilly, qui avait été
(i) Sous la plume du rédacteur des Roiali liUerarum pateniium, les noms propres français onl été parfois singulièremenl défigurés; nous avons re^du leur forme vraie à ceux qu'il a été possible de reconnaître, mais il en est certains qui n'ont pu être identifiés.
(2) Roiali lin, pal., I^ p. 24 a»
ALIÉNOa 4a ^
confié à celui de Devizes : le premier avait pour garant Aimery de Roclieforl, qui ne cessa d'être dévoué à Jean Sans-Terre et à qui Âliénor fit celle même année un don important, et le second, Eschivard dé Preuilly, qui secondait Girard d'Athée dao3 la défense de la Touraine.
Du reste les affaires du roi d'Angleterre n'allaient pas au mieu:i^ dans ce moment. Robert de Turneham avait conçu le projet de remettre la main sur Angers et, profitant d'une absence de Guilr laume des Roches, qui s'était rendu ^ la cour de Philippe-Aur gusle, il altaqua la ville le 23 janvier, mais, le châleau ayant résisté, il se contenta de la piller à outrance et, après Tavoir incendiée en partie, il dut se retirer (1). Du reste le sénéchal de Poitou avait gr^^nd besoin d'argent pour Tentrelien et la solde de ses troupes, particulièrement des routiers qui coûtaient fort cher ; l'attaque d'Angers n'avait été, au fond, qu'une entreprise destinée adonner satisfaction à leurs appétits et h leurs besoins de pillage, mais malgré cela Jean Sans-Terre fut obligé, le 19 février, d'ouvrir au sénéchal un crédit de 1000 marcs d'argent sur ses fidèles du Poitou et en particulier sur des marchands de la Rochelle (2).
Il n'avait pas suffi de faire courir le bruit qu'Arthur était en vie dans le château de Falaise, pour ramener à Jean Sans-Terre les barons qui avaient conservé leur foi au duc de Bretagne et qui redoutaient chaque jour d'apprendre qu'un crime l'avait fait disparaître. Contre la tyrannie et la cruauté du roi d'Angleterre, ils n'avaient qu'un seul recours, Philippe-Augusle. 11 ne fallait que l'initiative d'un homme pour en entraîner un grand nombre, et le fait se produisit. Un grand seigneur de l'Anjou, Maurice de Craon, se rendit à Paris au mois de mars 1 i03 et là, il fit hommage dé son fief au roi de France pour tout le temps qu'Arthur resterait
en prison. Si le prince recouvrait la liberté, Maurice reviendrait
(0 Marchegay, Chron. des églises (V Anjou ^ p. 52, Saiut-Aubia. M. Oubois.conli- Duaot à doDoer la préférence au texte des Historiens de France sur celui édité par Marche^sy, intervertit les faris et les lieux; .«ielon lui, cVst Mirebeau qui aurait été brûlé', et son cbàtean qui aurait été défeudu par Rubert de Turcebam {Bibl, de l'Ecole des chartes, XXIV, p. 622, note 6).
(2) Rotuli litt. put,, I, p. 20 6. Le 17 juin, Jean ordonna le paiement à ces noarchands d'une sommede 370 marcs bleriin^s, montant d'une avance faite par eux eu conséqueDce de son mandement du 19 février {Hotuli liit, pat.,}, p. 3i a).
dans sa vassalité, pourvu toulefois qu*il ne viol&t pas les conventions arrêlées entre lui et le roi de France. Si, au contraire, Arthur disparaissait, Maurice de Craon resterait Thom me lige du roi, à moins que celui-ci venant à marier la sœur d'Arthur, c'est à celle-ci que le seigneur de Craon porterait son hommage. Enfin Philippe s'engageait, aussi bien que son fiULouis,à ne faire de paix ou de trêve avec le roi d'Angleterre sans que Maurice de Craon y fût compris.
Mais celui-ci n'était pas seul à prendre cette grave détermina* tion de secouer complètement la domination du roi d'Angleterre; de nombreux seigneurs de l'Anjou et du Maine, tels que Juhel de Mayenne, Guillaume des Roches, le comte de Vendôme, signes rent de semblables conventions avec le roi de France, et enfin on trouve parmi eux deux Poitevins notables, Guillaume de Mau« léon et Geoffroy de Lusignan (1). Ces défections faisaient prévoir qu'à bref délai les domaines de la maison d'Anjou passeraient sous la domination du roi de France.
Jean Sans-Terre, vivement irrité de tous ces mécomptes, ne garda plus dès lors aucun ménagement àTégardde son neveu. 11 ne manquait pas dans son entourage de gens qui le poussaient à des mesures extrêmes. Les actes de barbarie étaient absolument dans les mœurs de Tépoque ; ainsi, on voit le roi d'Angleterre mander le 19 février, à Hubert de Bourgh et à Guillaume de Boulemond, d'avoir à échanger P. , clerc de Guillaume des Roches, qui était sous leur garde, contre Ferrand, un de ses balisliers, mais avec celle recommandation expresse que si Ferrand avait été privé d'un membre par ceux qui le tenaient en captivité, on devrait, avant de faire l'échange, trancher le même membre au clerc de Guillaume des Roches (2).
Cependant, autour du roi, il y avait des gens timorés qui ne se souciaient pas de devenir les auteurs ou de se rendre complices de semblables cruautés; en ce temps de guerres et de surprises continuelles, nul n'était sûr de ne pas se trouver le lendemain entre les mains d'un ennemi, qui pourrait venger sur lui le supplice de quelqu'un des siens ; l'émotion populaire, à l'annonce
(i) Léop. Dô\iiie,Cat, des actes de F/iilippe-Aujaste, a^ 762,61 appcadice^p. 5oG. (2) Rotuli lilt, pal.j I, p. 25 a.
ALIËNOR 4^3
de la mort d'Arthur, particulièrement chez les Bretons, avait été telle que les serviteurs de Jean Sans-Terre pouvaient redouter de terribles représailles (1),
Jean ne méconnaissait pas la valeur de ces craintes, mais comme, d'un autre côté, il voulait absolument se débarrasser d'Arthur, il recourut à un moyen qui convenait bien à sa nature à la fois lâche et cruelle : c'était de faire sans bruit disparaître son neveu. De cette façon, rien ne viendrait exciter l'opinion publique ; dans l'ignorance où l'on serait du sort d'Arthur, nul ne pouvait avoir à redouter d'actes de violences de la part de ses partisans; au contraire, ceux-ci se garderaient avec soin d'en commettre, de peur qu'ils ne se répercutassent sur le jeune prince. Une disparition secrète, un silence absolu sur celle-ci, tel est le but auquel il devait tendre, et c'est à quoi il employa le long séjour qu'il fit à Rouen, où il arriva le 3 février en venant de Falaise, et qu'il ne quitta que le 8 avril.Tout porte à croire qu'Arthur, dont les restes ne furent jamais retrouvés, fut noyé dans la Seine (2). Des poternes du château de Rouen s'ouvraient sur le fleuve, rien n'était donc plus facile que de faire disparaître le corps du prince dans Teau. Mais on peut croire, comme plus lard Jean en fut accusé, qu'il ne confia à personne le soin d'accomplir cette sombre besogne. Une nuit noire et un petit nombre de complices lui suffisaient ; il était sûr du gouverneur du château de Rouen, Robert de Vieux-Pont, il ne lui fallait plus qu'un ou deux assassins ; l'opinion publique a désigné l'un d'eux, Pierre de Maulay(3).
Le coup fait, Jean quitta Rouen et retourna à Falaise. Il s'était
11) Rec. des hisl. de France, XVIII, p. 97, R. de Coggeshale.
12) Ce personnage reçut du roi en cadeau, au mois de mai, la charge de vicomte de Soulhampton (Rotuli litl. pal,,\, p. l\2 a), puis, au mois d'octobre, celle de bailli des comtés de Noltingham et de Derby (/^., p. 4^ b). La première de ces dates nous
(3) Pierre de Maulay, angevin, Philippe de Ulcot, poitevin, et Geoffroy d'Athée, tourangeau, furent placés par leurs contemporains parmi les plus mauvais conseillers de Jean Sans-Terre, et mis au nombre de ceux qui lui inspirèrent les plus détestables mesures (/2ec. des hisl. de France, XViI,p.68j,Math. Paris, et note é/). Pierre de Maulay, « Petrus de Malo-Lacu » devait être apparenté À Geoffroy de Luché, car, le 19 février,le roi fit adresser à Loup Esquair, un de ses chefs de bandes,des lettres l'inforpianl qu'il avait pris sous sa protection spéciale leur terre d'Amenesch(/{o^a/{ lilLpai.
auparavant débarrassé do son chambrier, Ilubcrl de Bourgh, dont la loyauté relative le gênait, et il lui avait donné dès le mois d*avril un poslc de toute confiance, la garde du ch&teau de Chinon, ainsi que le commanJoment supérieur de toute cette portion delà Touraino, qui se trouvait n*avoir plus que des relations diftîciles avec TAnjou (1); Brice, le sénéchal de ce dernier pays, incapable de le défendre, avait reçu du roi, dès le 17 septembre, la garde des chftteaux de Mortain cl de Tinchebray (2). Dans sa résidence, Jean Sans-Terre dut recevoir des lettres de sa mère et de ses fidèles qui lui demandaient des nouvelles d'Arthur et des explications sur certains bruits parvenus à leur connaissance; Une pouvait se dispenser d'y répondre. Le système de dissimulation, qu'il conserva toute sa vie, commençait. 11 fallait laisser croire qu'Arthur, étant toujours redoutable et absolument intraitable, il le tenait enfermé dans le cachot du château de Rouen, oix il Tavaitfait transporter au sortir de celui de Falaise, qui lui paraissait moins sûr. C'est, à n'en pas douter, le sens des instructions qu'il donna a fr. Jean de Valerant, qui fut chargé d'aller trouver ses correspondants les uns après les autres, etde leur apprendre de vive voix ce qu'il avait vu et ce qui s'était passé autour du roi; d'après le dire de Jean, son envoyé devait les informer exactement du la situation, et, à celle intention, il avait spécifié dans la lellre de créance qu'il lui avait donnée qu'ils pouvaient avoir toute conOance dans ce que le frère Jean leur rapporterait.Lemoine fut évidemment le premier trompé, et il partit le
I,p. 25 />} el qu'il eût par suiie à s'absleuir d'y faire du doiniiiag'e.Les deux seig^neuries donl ces persunDas^es porlaienl le nom reievaieol de Mirebeau. L'un et Tautre arrivèrent à de hautes siiuatious auprès de Jeau Saus-Terre. Le 20 avril 1214» le roi, étant à Niort, douoa à l'ierre de Maulay eu uiariasre Uabeile de TurnehauJ, la fille unique et riiéritiêre de Taocien sénéchal de Poitou (Rotuli litt. pat,^ I, p. 1 13 b). G'e^t dans la lettre du 19 février i2o3 qu'il est pour la première lois questtuo, dans l'histoire, de Pierre de Maulay; quant à GeolTroy de Lucbé, Jean lui accorda des lettres de protection spéciale au mois d'avril 1202 pour lout le temps qu'il resterait à son service {Rolali liil, pat., I, p. 9 a), Philippe de Ulcol fut pourvu, en septembre i2io, de la char^^e de sénéchal de Poitou pour la partie du comié reconquise temporairement par les ÂQij^lais, mais il mourut presque aussilùi; quant à GeoU'roy d'Athée, qui n'était qu'un homme de basse naissance, un serf, dit la Philippide de Guillaume le Breton , et qui tirait son nom du bourg d'Athée, dont il était orii^inaire, il occupa jusqu'à sa mort de hautes chariçes en Angleterre (Voy. L*histoire de G. Le Maréchal yïll^p, i8q, note de M. Paul Meyer).
(1) Rolali litt, pat. y I, pp. 28 b el 3o b,
(2) Rolali litt. pat,, I, p. 34 b.
ALIÉNOR 4a5
16 avril avec mission de voir successivement la reine A1iénor,rar* chevêque de Bordeaux, les sénéchaux de Poitou, de Gascogne el d'Anjou, Hubert de Bourgh, frère Pierre de Verneuil, el enfin deux actifs agents du roi en Poitou, Guillaume Maingot et Guillaume le Queux ; tous ces personnages, ne pouvant manquer de répandre à Tenvi les nouvelles fausses qui leur étaient transmises, devenaient les complices inconscients du roi d'Angleterre (1).
A certains égards, le^calcul de Jean Sans-Terre, en faisant disparaître son neveu clandestinement, était bon. Il avait arrêté cette explosion qui n'aurait pas manqué de se produire si la mort du jeune prince avait élé rendue publique, comme cela avait déjà, eu lieu lorsqu'avail couru le bruit de son supplice à Falaise. D'autre part, quels que fussent les agissements de ses adversaires, et en particulier du roi de France, il les empêchait de donner un caractère définitif aux arrangements qu'ils auraient pu prendre, la réapparition d'Arthur ayant pour elTet de les mettre à néant.
Du reste ses ennemis ne s'arrêtaient pas. Le 9 avril, Guillaume desKoches avait pris Beaufort-en-Valléesans combat, el Philippe- Auguste, qui avait descendu la Loire par eau, s'empara de Saumur, le 23 du même mois, après quinze jours de siège (2).
Au lieu de pénétrer dans le Poitou, le roi de France^ attiré par Guillaume des Roches qui, le 19 avril, avait occupé le Mans, remonta vers le Nord, renforça la garnison d'Alençon que le comte Robert lui livra et, pénétrant en Normandie, fut mettre le siège devant le Vaudreuil, à cinq lieues de Rouen. 11 ne se com-
(i) Rotuli liit, pat.,l, p. a8'6. Le secret fut bîea gardé, et la mort d'Arthur est un problème, aussi bien que ia personnalité du Masque de fer. Jean avait réussi dans ses calculs ; plus de vingt ans après ces événements, le chroniqueur de Tabbaye de Savigny, qui écrivait en 1226, disait que, de son temps, on ignorait quel avait élé le sort du duc de Bretagne (Rec. deshist. de France, XVHI, p. 35i). L'hi^torien anglais, Mathieu Paris, rapporte divers on-dit à la décharge de Jean Sans-Terre ; selon les uns Arihur se serait noyé dans la Seine en voulant s*évadcr ; selon d'autres, pris de chagrin, il serait mort de consomption ; quant h lui il ne s'est pas prononce, car îl sentait bien que si la mort du jeune prince avait été naturelle, Jean n'aurait eu nul intérêt à la dissimuler et on aurait procédé à ses obsèques, mais il u*cn fut rien, et Mathieu Pans ne peut s*empécher de donner une dernière version à laquelle, au fond, il semble accorder toute créance, mais qui serait selon lui celle des Frauçais, lesquels accusaient Jcand'avoir,au moment de Pâques, tué son neveu de ses propres mains ou du moins de l'avoir fait assassiner (Mec. dts hUt, de France, XVII, p. 682).
(2) Man-.hegay, Chron. des éji. W Anjou, p. 5:t, Saint-Aubin; Hec, des hisi, de France, XVII, p. 56, Rigord.
4t6 LES COMTES DE POITOU
portait pas plus humainement à Tégard de ses prisonniers que Jean n*agissail avec les siens, car lorsqu'il avait pris quelques châteaux il faisait attacher les capitaines qui y commandaient à la queue de ses chevaux. Ces traitements honteux révoltaient les gens de Tenlourage de Jean qui le sollicitaient d'en tirer vengeance, mais celui-ci ne se remuait pas de Bouen; à toutes les observations qui lui étaient adressées sur son indolence, il répon* dail : « Laissez faire le roi de France, je lui reprendrai en une seule fois tout ce qu'il aura mis beaucoup de peine à conquérir en plusieurs (1). »
On ne sait que penser de cette façon d'agir. Jean était-il de bonne foi en parlant ainsi, ou bien sa conduite élait*elle la conséquence d'un aiïaiblissemenl cérébral, suite d'excès sur lesquels s'étendent complaisamment se scontemporains. Sa som* nolence était marquée par des réveils, où il montrait une certaine énergie, mais qui n'avait pas de durée, et conséquemmenl manquait d'esprit de suite.
Outre la mission principale qu'il avait donnée à Jean de Valeranl d'égarer Topinion publique sur le compte d'Arthur, il l'avait chargé de porter à Hoberl de Turneham de l'argent qu'il avait recueilli par toutes sortes d'exactions, mais, comme il sentait que ses ressources diminuaient, il mandait au sénéchal de Poitou de ne disposer des sommes qu'il lui envoyait qu'après avoir pris conseil de la reine-mère et de Guillaume le Queux (2). Aliénor était alors retirée à Poitiers, car, autour d'elle, le pays tombait peu à peu dans les mains des ennemis de son fils et par suite des siens, et elle avait dû quitter, peut-être pour toujours, sa paisible retraite de Fontevrault.
Le siège du Vaudreuil semblait devoir être fort long, quand Jean Sans-Terre donna, le 5 juillet, l'ordre à Robert, fils de Gauthier, et à Soyer deQuincey, qui défendaient celle forteresse, d'avoir à la remettre au roi de France (3).
Cet acte serait incompréhensible s'il ne semblait se rattacher
(i) Rec. des hist. de France, XVII, p. 56, Kigord, p. 76, G. le Breton, et p. 083, Mathieu Paris.
(2) Rotuli litt, pat, y I, p. a8 b.
(3) Rotuli litt. pat., l, p. 3i a.
à une ligne de conduite que Jean mit en pratique en ce moment. Au lieu de disséminer ses forces et d'entretenir de petites garnisons dans une foule de châteaux qui no pouvaient man<quer de tomber facilement au pouvoir d'une véritable armée, comme était celle de Philippe-Auguste, ou que leurs défenseurs, ne se voyant pas soutenus, pourraient livrer à ses adversaires avec tous leurs approvisionnements, fait qui se produisait assez fréquemmenl,il préféra restreindre son occupation dans les pays od il dominait encore et se cantonner sur des points très forts, dont il confia la défense à des hommes absolument sûrs. C'est ainsi que^ le 8 août, il écrivait à Girard d'Athée, capitaine de Loches, qu'il consentait à la mise en liberté de Guillaume de Palluau, moyennant certaines conditions qu'il lui avait fait connaître, et particulièrement contre la remise du château de Montrésor; toutefois, Girard devrait, aussitôt qu'il aurait pris possession de cette place, la faire raser ainsi que toutes celles dont il pouvait s'emparer sur ses ennemis, et réserver toutes ses forces pour la défense des châteaux royaux (1).
Cette politique était bonne, mais encore aurait-il fallu qu'elle fût dictée par une pratique déjà ancienne et non par la nécessité. En voyant les châtelains de Jean Sans-Terre se renfermer dans leurs forteresses, les seigneurs du temps, si batailleurs et dont l'horizon était extrêmement borné, ne virent dans ces actes qu'une marque de faiblesse, et, comme il était dans les mœurs de l'époque que, sans vergogne, on allât au plus fort, Tautorité du roi d'Angleterre elle sentiment de sa puissance en étaient d'autant diminués.
La grande préoccupation de Jean en ce moment était de tirer profit de ses prisonniers, dont la délivrance tardait beaucoup. Il s'était débarrassé violemment du menu fretin, dont l'entretien et la garde lui coûtaient fort cher, mais Ic^ chevaliers richement possessionnés ou attachés à de hauts barons, qu'il s'était réservés, ne se rachetaient que bien lentement. On le voit s'occuper successivement d'Archembaud de Sully, dlmbert Raioles, chevalier de Lusignan, et d'autres prisonniers faits à Mirebeau,
(1] RotuU lin. oaL, I, p. ii.
428 Lfi6 COMTES DE POITOU
Comme la plupart n'étaient pas assez riches pour payer la rançon qui leur avait été demandée, et qu'il y avait mieux à faire que de procéder auxexéculions sommaires du début, le roi les donnait à quelques-uns de ses ridëles.afm qu'ils pussentsoit se racheter euxmêmes, s'ils étaient prisonniers, par des échanges conclus avec les gens du roi de France ou les seigneurs révoltés, ou encore délivrer leurs parents ou les chevaliers de leurs vasselages (i).
Des nombreux actes de ce genre, émanés de Jean Sans-Terre, nous n'en [relèverons que deux qui concernent des Poitevins notables. L'un a rapport à Châlon de Rochefort, le principal vassal de l'abbé de Saini-Malxent. Ce dernier et des amis do Chftlon, serviteurs dévoués de Jean, tels que Guillaume Maingot, Guillaume de Mau4é, Guillaume le Queux et Thibaud Chabot, durent prendre l'engagement qu'à l'avenir il serait tout au service du roi. Mais celui-ci ne se contenta pas de cette garantie : il exigea, le 5 juillet, que Châlon lui remit sesdeux fils, Talné devant être envoyé au ch&teau de Chinon et le second rester à Niort sous la garde de Guillaume le Queux (2).
L'autre acte concerne Aimery de Fors. C'était le fils d'Imbert de Fors, notable d'01éron,run des familiers de Uichard Cœur-de- Lion. Le 1 0 juillet, Jean Sans-Terre fil savoir à Imbert qu'il lui remettrait son fils moyennant le paiement de 1 150 livres poitevines, solidement garanties, et l'engagement de le servir fidèlement (3).
Mais avant que l'on se fût mis d'accord au sujet de ces conditions, il se passa un événement qui eut par la suite de grandes conséquences* Aimery de Fors était prisonnier dans le terrible château de Corf et pendant les pourparlers qui eurent lieu à l'ocr casion de son élargissement, la surveillance se relâcha à sou égard. Il avait pour compagnon d'infortune Savary de Mauléon, le fils de l'ancien sénéchal de Poitou; celui-ci ne voyait pas poindre pour lui l'aurore de la liberté. Les grands domaines des Mauléons étaient, en vertu du droit de viage, passés à son oncle, Guillaume de Mauléon, qui s'était rangé du côté d'Aimery de
(i) Roiiili liU. pat. y I, p. 3i a. Guy de Rochcfort, frère de Ch&Ioa, fut lui-inèine porter à Rouen les lellres auihentiqueti muaies du bcel des particuliers qui s'eog-ageaient pour bou frère (Hotuli litt, pat, y 1, p. 3 c a).
(2) Roiuli lut. pat,, I, pp. 3i 6, 3'^ a, 32 6, 33 6 et 34 b,
(3) Hutuii lilt.pul., l, p. 3^ a*
Thouars et de Guillaume des Roches et qui devait se soucier fort peu de dépenser une grosse somme pour retirer son neveu do caplivilé. Aussi un jour, résolu à lout lenler pour recouvrer la liberté, Savary enivra les quatre geôliers qui le gardaient, et, s'élant emparé d'une cognée, il leur fendit latête. Aimery de Fors et les quelques Poitevinsenfermés avec lui dans le donjon de Corf prirent aussitôt possession de la forteresse et résistèrent à toutes les attaques dirigées conlreeux. L'archevêque de Cantorbéry, Hubert, bon juge en fait de courage, fut grandement frappé de Ténergie de Savary, et il conçut le dessein d'en tirer profit pour la cause de Jean, qui manquait de capitaines en Poitou. Il offrit à Savary la vie sauve, à la condition de se mettre au service du roi d'Angleterre. Le prisonnier, qui sentait bien que sa résistance ne pouvait être de longue durée, et qui, du vivant de son oncle, n'avait rien à espérer des revenus de ses domaines du Bas-Poitou, lesquels ne lui reviendraient qu'après la mort de Guillaume, se laissa tenter et rendit le château. Jean ratifia l'engagement pris par l'archevêque cl, le 20 août, il donnaordre à Guillaume de Blundvill, connétable de Corf, de lui amener sans délai en Normandie Savary de Mauléon et Aimery de Fors, non comme prisonniers, mais en hommes libres ; il recommandait en même temps au connétable de confier la garde du château à des hommes plus sûrs que ceux qui s'y trouvaient lorsque les Poitevins s'étaient emparés de latour(l),
Jean posa ses conditions; Savary accepta tout^ mais il fallut un certain temps pour que les garanties, demandées par le roi d'Angleterre pour s'assurer la fidélité du « tourné », fussent rassemblées. C'est seulement au mois de janvier 1204 que l'on tomba définitivement d'accord. Savary donna pour otages sa mère, Alix de Châlelaillon, et sa femme, Belle-Assez de Chantcmeiie, la fille d'Aimery de Fors, le (ils de Briand de Montaigu et douze autres personnages de moindre importance qui furent internés en Angleterre (2). C'est du reste dans ce pays que furent poursuivies ces négociations^ Jean y résidant alors.
Philippe-Auguste, après sa tournée victorieuse dans le Maine et
(i) Rotali lut. pat y I, p. 33 b.
(a) Rotali litt. pat.f I, pp. 37 b et 55 6.
43o LES COMTES DE POITOU
la Normandie, était retourné en France recruter de nouvelles troupes. Au mois d août 1203, il vint 8*établir devant les Andelis. Jean Sans-Terre, qui avait, pendant son éloignement, ravagé les terres des seigneurs normands qui s'étaient retirés de lui et en particulier celles du comte d*AIençon, avait fait venir les bandes de routiers de Martin Algais et de Loup Esquair, cantonnées en Périgord ; do Rouen, où il séjournait à nouveau, il les lança de nuit sur le camp ennemi, espérant que, par une surprise semblable à celle de Mirebeau, il viendrait à bout du roi de France. Mais ses calculs furent déjoués, les capitaines français repoussèrent ses troupes, et les Andelis furent pris. De là Philippe-Auguste se porta sur Radepont, dont il s'empara au bout de deux ou trois semaines de siège, durant le courant de septembre^ tandis que Jean Sans-Terre tentait une diversion du côté delà Bretagne (1).
Là encore, le roi d'Angleterre avait éprouvé de grands mécomptes. Il avait bien cherché, par des faveurs successives, à retenir Guyde Thouars dans son parti, mais l'ancien époux de Constance était ambitieux et TafTaire de Mirebeau était venue à point nommé lui permettre de satisfaire ses appétits. Tout d'abord, il s'était contenté de gouverner le duché pour le roi d'Angleterre, mais l'explosion de colère qui se produisit chez les Bretons, alors que coururent les bruits de la mort d'Arthur, lui parut une occasion favorable pour aller de Tavant. Dans une réunion des principaux chefs bretons tonue à Nantes, il fit reconnaître Talnée de ses filles, Alix, comme duchesse de Bretagne, et luimême fut chargé de la régence pendant sa minorité. Ceci ne faisait pas TafTaire de Jean, qui comptait gouverner le pays sous le nom de son neveu et de sa nièce, ses prisonniers; il avait donc pénétré en Bretagne pour punir l'acte de Guy et aussi dans l'espoir d'entraîner le roi de France à sa suite. Mais Philippe- Auguste avait un plan arrêté, il ne s'en laissa pas détourner par la manœuvre de son adversaire et, à la fin de septembre, il s'en fut mettre le siège devant Château-Gaillard, celle forte-
(i) Voy. Rotuli litt. pat. y I, pp. l^ a, >] a, ii b, lâ a, 17 b et a; a. Le deroier de ces actes est du 2 avril i2o3.
resse admirable, le chef-d'œuvre de Richard Cœur-de-Lion, la vraie clé de la Normandie et de Rouen en particulier (1),
De son côlé Jean, après Tinfruclueuse incursion qu'il avait faite en Brelagne, était revenu en Normandie et parcourait le pays en tous sens, sans se fixer nulle part : il avait trop peur d'être livré par ses barons au roi de France, et il était, dit un historien, dans la situation d'un homme qui, ne sachant de qui il doit se méfier, tient tout le monde en méfiance (2). Il cherchait à se procurer les ressources qui ne lui venaient pas, et même il songeait déjà à aller les demander à l'Angleterre, mais auparavant il jugea bon de prendre certaines mesures qu'il crut de nature à sauvegarder ses intérêts jusqu'à soh retour.
En Normandie, il voyait Philippe-Auguste occupé au siège de Château-Gaillard confiant dans la solidité de la forteresse et dans la valeur de Roger de Lascy, qui y commandait, il ne prit aucune disposition pour ces contrées; il agit autrement à l'égard du Poitou et de la Gascogne. Sur le Poitou, il comptait jeter Savary de Mauléon, qui, avec ses nombreux amis et les adhérents qu'il recruterait, pourrait aider notablement Robert de Turneham à maintenir le pays sous son autorité. Quant au Midi, ne sachant au juste quelle y était véritablement la situation, il fit venir son soutien le plus assuré dans ces régions, l'archevêque de Bordeaux, afin de prendre conseil de lui. L'archevêque, Hélie de Malmort, emmenant avec lui Martin Algais, le sénéchal de Gascogne, passa à Poitiers à la fin de septembre et y conféra avec la reine et Robert de Turneham. Aliénor, usant de ses droits de duchesse d'Aquitaine, confirma sans aucune réserve toutes les concessions faites par ses prédécesseurs aux archevêques de Bordeaux, concessions qui leur assuraient dans ces contrées une véritable prépondérance (3) ; de plus, elle accorda au chambrier de l'archevêque la faveur de pouvoir, une fois par an, faire transporter, sans payer de droits, cinq muids de sel de Bordeaux au Langon. Ce n'est pas avec de l'argent qu'elle récompensait les services qu'elle attendait de l'archevêque et de son
(i) Rec. des hisL de France ^H-Wl, p. 56, Rigord, et pp. 77 et s., G. le Breton. (2) Vhistoire de Cr. Le Maréchal, II, vers 12^584* (3; Brutails, Cariai, de Saint-Searin, p. 349-
43s LES COMTES DE POITOU
homme de confiance, mais elle leur donnait des privilèges qui leur permettraient d'en gagner (1).
Le 12 octobre, Héliez ayant rejoint le roi d'Angleterre à Rouen, lui présenta la charte que lui avait délivrée Aliénor; Jean, soucieux de maintenir le prélat dans ses bonnes dispositions et de payer le dévouement à sa cause dont il lui avait donné tant de preuves, confirma l'acte de sa mère, en augmenta même les dispositions, et ne se montra pas moins disposé qu'elle pour le chambrier de l'archevêque (i).
Ilélie de Malmort rcsia dans la compagnie du roi jusqu'au moment de son départ, et même il obtient de lui d'emmener en Gascogne Loup Esquair, dont les services en Normandie n'étaient plus nécessaires. Le 28 novembre, au moment où Jean allait s'embarquer à BarQeur, celui-ci lui remit une lettre rédigée par Pierre de Verneuil et adressée à ses barons et à tous ses fidèles sujets de Gascogne et de Périgord, dans laquelle il leur disait qu'ils eussent à se préparer à venir en armes à son service lorsqu'ils seraient convoqués par l'archevêque de Bordeaux, par fr. Pierre de Verneuil et par Martin Algais, qui tous seraient pourvus d'argent pour fournir à leurs dépenses; il les avertissait en même temps que si quelques-uns d'entre eux avaient en ce moment guerre ensemble, ils devraient faire la paix ou conclure une trêve atin de se rendre à l'appel qui leur serait adressé au nom du roi. Jean écrivit une lettre semblable au clergé, aux chevaliers et aux habitants de la terre de Labour; comme dans le temps il n'avait pas cru devoir les informer spécialement qu'il avait nommé Martin Algais sénéchal de Gascogne^ les gens de ce pays avaient sans doute montré quelque difticuUé pour se mettre sous ses ordres, il répara cet oubli et leur recommanda de lui obéir en toutes choses (3).
Le départ du roi fut retardé de quelques jours, sans doute par suite de venls contraires, et il ne quitta Barfleur que le 6 décembrCj jour delà Saint-Nicolas; l'avanl-veille^le 4, il avait été pousser une pointe à Cherbourg et le bruit courut que> dans le cours
(i) Brutails^ CartuL de Saint'Seuriny p. 344) Koluli chart,^ p. 112 a,
(2) Rotali char t. ^ p. 112 a,
(3) Rotali litt. paL, I, p. 36 6.
de cette visite, il s'était débarrassé d'Arthur et Tavait fait jeter à la mer (1). Le sort de ce prince continuait en effet à tenir les esprits en suspens ; on ne savait s'il était mort ou vivant, tout le monde ignorant ce que son oncle avait pu faire de lui (2). Les Bretons en particulier s'attendaient toujours à le voir reparaître ; vjngl ans après, en 1225, ils Tespéraient encore (3).
Les dispositions prises par Jean Sans-Terre, évidemment sous la pression de Tarchevêque de Bordeaux, avaient pour but de mettre entre les mains de ce dernier des forces suffisantes pour résister à une agression possible des barons poitevins ou même du roi de France, si celui-ci tournait ses armes de ce côté. Hélie de Malmort voyait juste, et le roi d'Angleterre lui-même ne se faisait pas illusion sur les dangers que couraient ses possessions continentales, car, le 11 octobre 1203^ se trouvant à Caen, il s'était fait remettre par le clerc de l'évêque de Norwich tous les ornements royaux dont celui-ci avait la garde (4), puis au mois de mai 1204 Pierre de Lions, son clerc, lui apporta de Caen les rôles et les chartes de Normandie qui étaient conservés dans celte ville (5).
Cependant Philippe-Auguste ne se contentait pas de la campagne militaire dont il poursuivait obstinément le but : il avait recours aux négociations et il avait rattaché à lui Guy de Thouars et ses Bretons que l'agression de Jean Sans-Terre avait totalement exaspérés. Le comte de Bretagne vint le trouver dans le courant d'octobre, à son camp, devant Ch&teau-Gaillard, et là il obtint de lui la reconnaissance éventuelle des droits d'Alix à l'héritage de son frère et de sa sœur. De plus, le roi lui confirma la possession des châteaux de Brissac et de Chemillé en Anjou, anciens domaines de Constance, sous la réserve des droits d'Arthur si le prince était encore en vie (6).
Mais ce n'est pas seulement à ce qui concernait sa personne
(i) Rec. des hisU de France, XVH, p. 684, Mathieu Paris, et XVm, p. 19a, R. de Go^geshale.
(a) Rotuli iitt, pat, y I, p. 35 a,
(3) Rotali Iitt, claas,, p. 3.
(4) Marchegay, Chron. des égl, d^Anjoa^ p. 53, Saint-Aubin ; Rec, des hist, de France^ XVIII, p. i64, et p. 33o, R. de tloveden.
(5) Rec, des hist. de France^ XVIO, p. i64, R. de Hoveden.
(6) Lféop. Delisle, Cat, des actes de Philippe-Augaste, no 783.
m LES COMTi:S DE POITOU
que Guy de Tliouars limita son aclion; il entraîna défînilivement son frère dans le parti du roi de France. Dans le courant de no* vecnbre, Aimery se rendit auprès de Philippe-Auguste et lui fit hommage pour sa vicomlé. Le roi, pour témoigner au vicomte toute la satisfaction qu'il éprouvait de sa conduite et afin de l'attacher plus étroitement à lui par une faveur spéciale, lui donna le Loudunais en accroissement de son fief, en réservant toutefois les droits d'Arthur, comme il l'avait fait récomau*ntdans la concession qu'il venait d'accorder à Guy de Thouars. Le pays s'était donné librement au roi de France, aussi^ en retour^ celui-ci s'était-il engagé à respecter les coutumes dont jouissaient ses habitants et avait-il garanti ù tous les chevaliers la possession de leurs fiefs. Le vicomte de Thouars fit serment de se conformer à la parole du roi de France, et, en même temps, de ne rien attenter contre lesdroits du sénéchal d'Anjou, dont Loudun dépendait, et contre ceux d'Hugues de Baussay, qui possédait une partie de la ville (1).
Le siège de Château-Gaillard dura cinq mois; enfin le 6 mars 120i il tomba aux mains des Français, sonnant le glas de la fin de la domination normande. Aliénor put en percevoir le bruit ; sa vive intelligence, aiguisée par ses malheurs, ne pouvait se tromper sur la signification d'un semblable désastre pour la cause de son fils, et l'on peut dire qu'elle en mourut.
Depuis qu'elle avait dû venir chercher à Poitiers un refuge contre les entreprises des Français ou des Angevins révoltés, elle assistait à une période d'anarchie, analogue à celle qui s'était produite en Limousin, lors de la révolte d'Henri le jeune contre son père. Le pays était dans un état de désordre inexprimable; de nombreux seigneurs suivaient Aimery de Thouars et Guillaume de Mauléon dans leur campagne contre le roi d'Angleterre, d'autres restaient fidèles à leur souverain, et alors c'était entre les deux partis une guerre continuelle dans laquelle bourgs ouverts, places fortes et châteaux, étaient ravagés et brûlés, même les maisons religieuses n'échappaient pas à cette confla-
(i) Martène, Amplissima colleciio^ \y p. io4i. La date de cet acte est controversée, et il a été attribué tantôt à Tannée 1202, tantôt à i2o3 ; M. Léopold Delisle le met en 1202 {Cat. des actes de Philippe- Auguste, no 742), mais sans rien affirmer; il nous paraît^ après une étude attentive de l'histoire si embrouillée de cette époque, qu'il doit être placé en i2o3.
gration générale. Certains chefs, comme les Lusignans, restaient dans une neutralité hostile, n'étant retenus que parla crainte de représailles terribles plutôt que par leurs serments. Tel est le spectacle qu'elle avait sous les yeux.
Elle n'avait pas, toutefois, cessé de prendre une part active aux affaires, surtout à celles qui intéressaient plus particulièrement ses domaines; c'est ainsi qu'on a vu que Jean Sans-Terre avait défendu au sénéchal de Poitou d'engager aucune dépense sans avoir pris le conseil de sa mère, et qu'au mois d'octobre 1203 l'archevêque de Bordeaux était venu prendre ses instructions pour les transmettre au roi.
Elle vivait à Poitiers au milieu d'une petite cour, dans laquelle se trouvaient ses parents Raoul et Guillaume de Paye, Pierre le chevecier de Chauvigny, Guillaume Vigier et Hamelin du Breuil, ses chevaliers, maîtres Paulin, Julien et Richard, ses clercs, Roger, son chapelain, et enfin les chefs de la commune de Poitiers, Soronet et Savary le jeune.
Confinée dans cette résidence par la force des événements, elle avait continué à disposer, quoique avec moins de générosité, de quelques biens en faveur de ceux qui l'approchaient. Un jour elle y reçut la visite de Mahaut, abbesse de Fontevrault, qui était accompagnée de deux notables religieuses de son monastère: Alix, duchesse de Bourbon, et Marie, comtesse de Tonnerre; en leur présence et alors qu'elle avait auprès d'elle l'archevêque de Bordeaux et l'évêque de Poitiers elle tint à donner à la pieuse maison qu'elle avait dû abandonner une nouvelle preuve de son intérêt. Elle lui assura une rente perpétuelle de 10 livres poitevines sur les revenus de la prévôté de l'île d'Oléron, payable annuellement par les mains du prévôt; toutefois, l'abbaye^ne devait entrer en jouissance de la rente qu'après la mort de la prieure Alix, que la reine avait élevée et qui devait en profiter sa vie durant, et de plus à la charge de fonder un anniversaire pour cette prieure.
Pendant qu'elle se tenait à Fontevrault, elle avait, le 8 février 1202, confirmé une donation de terres à Boussais et à Vizai, que Guillaume de Palu avait faite à l'abbaye de Fontaine-le-Comte, et elle avait exempté les religieux d'une redevance, connue sous le nom de droit de chenage, en vertu de laquelle ils étaient tenus^
à raison de ces domaines, de nourrir les chiens de cbasse des comtes de Poitou (1). Puis on la voit encore donner, en 1203, à Renaud Morin, un four situé sur la place dite des Trois-Fours à Poitiers, et pour lui assurer des clients, affranchir de la taille et de toutes autres mauvaises coutumes les particuliers qui viendraient faire cuire leur pain à son four (2). La même année elle concéda à Aimery de Hochefort le bourg de Saint- Ouen en Aunis et la terre possédée dans la seigneurie de Benon par Hugues de Thouars, qui avait évidemment suivi son frère Aimery dans sa révolte (3).
Mais le fait le plus important auquel Aliétior ait attaché son nom pendant cette année 1203 est assurément la délivrance d'une charte de commune aux bourgeois de Niort. Cet acte n'est pas explicite; il déclare simplement que les bourgeois de celte ville jouiraient à l'avenir de toutes les libertés et de toutes le^ libres coutumes afférentes à ce droit de commune. On ne saurait dire, à défaut d'autres détails, si la charte de la reine est une confirmation de celle émanée de Jean Sans-Terre en 1199, accordant aux bourgeois de Niort le même privilège, ou bien si la concession du roi d'Angleterre n'avait pas reçu d'exécution. Ce dernier cas est probable, et Aliénor, qui n'avait pris aucune part à cette première faveur, dut être sollicitée d'accorder à la cité le même privilège que celui dont jouissaient Poitiers, la Rochelle et d'autres villes, de son domaine ; Jean, toujours d'accord avec sa mère, attribua à la commune de Niort la constitution de celle de Rouen (4).
On ne saurait dire quel fut l'instigateur de cette double mesure^ mais ce ne fut assurément pas Guillaume le Queux, qui jouissait à Niort d'une situation prépondérante en vertu de l'inféodation des revenus de la ville que le roi lui avait consentie en l'an 1200,
(i) Arch. de la Vienne, Fontaîne-le- Comte, liasse i. Le Gallia Christ iana, quia publié cet acte (II, col. 1 342)^ le place en 1 199, mais celte date est impossible. Robert de Turneham, qui confirma la charte de franchise en qualité de sénéchal, ne fut pourvu de cette dignité qu'en septembre 1201, et Soronet, qui y assista en qualité de témoin,n*est pas désigné comme maire de Poitiers, charge qu*il occupait en 1202; c'est donc la date du 8 février de celte dernière année qu'il convient d'assigner à cet acte.
(2) Besly, ffist, des comtes, preuves, p. 497; E)« Fonteneau, XXIV, p. 79.
(3) Teulet, Layettes du Trésor des chartes, I,p. 247.
(4) Augier de la Terraudière^ Thrésor de Niort^ 2» éd., pp. i3 et 96.
car, le 26 mars 1204, c'esl-à-dire peu de temps après rétablissement de leur commune, le maire et les habitants ayant voulu contester les droits de Guillaumele Queux, celui-ci s'en plaignit à Jean Sans-Terre ; le roi prit les intérêts de son sergent et fit savoir aux bourgeois de Niort qu'il entendait qu'ils eussent à obéir en toutes choses à le Queux, le représentant de son autorité dans la ville (1). Tels furent les derniers actes d'Aliénor, qui finit par s'éteindre à Poitiers, le 31 mars 1204, âgée d'environ 82 ans. On ne sait presque rien des derniers moments de cette femme, qui a joué un si grand rôle dans l'histoire du xiio siècle ; c'est à peine si quelques chroniqueurs indiquent brièvement son décès. Elle choisit pour sa sépulture l'église de Fontevrault^ oîi reposaient déjà son mari, son fils bien-aimé Richard et sa fille Jeanne, et, pour donner une marque sensible de l'attachement qu'elle avait pour la maison oîi elle aurait désiré finir ses jours, elle voulut, tout comme sa fille, être ensevelie dans le voile de l'ordre, se faisant en quelque sorte religieuse dans la mort (2), 11 est probable que, malgré l'état de guerre où se trouvait alors le Poitou^ ses dernières volontés purent être exécutées, et que le corps fut transporté intact à Fontevrault, les églises de Poitiers n'ayant conservé aucune trace d'une inhumation partielle qui aurait dû avoir lieu si l'on avait procédé à un embaumement; aucun service ne fut même établi en son honneur (3).
(i) Rotali Ht, pat. y I, p. 89 6.
(2) Arcb. de la Vienne, reg. no 2o5^ fol. 161, obituairc de Montierneuf, où l'on relève cette mention : u Depositio domine Alienordis regine Anglorum » ; Duplès- Agier, Chron, de Saint-Martial de Limoges^ p. 69; Rec, des hist, de France^ XVni, ann. de Waverlei; Marchegay, Chron. des égl. d^AnjoUy p. 53, Sainl- Aubin, et p. 194, pet. chronique de Saint-Florent. Un manuscrit de l'histoire d'Angleterre de Mathieu Paris porte qu'Âliénor mourut dans l'abbaye de Beaulieu, que son fils Jean avait fait construire. Celte assertion est absolument fautive et provient d'une inattention de l'historien (Rec, des hist. de France, XVII, p. 217), qui, copiant les annales de Waverlei, où ^indication de la mort d'Aliénor vient presque immédiatement après celle de la fondation de BeauUeu, a dû supprimer le passage qui sépare les deux faits et les réunir en un seul.
(3) La tombe quia recouvert les restes d'Aliénor existe encore dans l'ancienne église de Fontevrault, seulement le sculpteur du xiiie siècle, tout en donnant à la reine le costume du temps, n'a pas reproduit sa physionomie. La statue représente une femme de quarante ans au plus, tandis qu'Aliénor en comptait plus de quatre-vingts. C'est une figure de convention, aussi bien que celles qui surmontent les sépultures d'Henri II, de Richard Cœur-de-Lion, de Jeanne de Toulouse et d'Isabelle d'Angouléme, qui font un funèbre cortège à la vieille reine (Voy. Courajod, les Sépultures des Plantage^ nefs à Fontevrault),
Il y a lieu d'ôlre surpris du pou de bruit que fil la morl d'Alii'»nor. C'était assurément une des grandes personnalités du xii* siècle qui disparaissait. Duchesse d'Aquitaine, elle était la plus puissante feudataire du royaume de France; elle avait été reine de ce pays, puis reine et régente d'Angleterre, et, surtout dans les derniers temps de sa vie, son nMe politique s'était particulièrement alïirmé. Sa haute situation, suivie d'un profond abaissement et d'un relèvement plus grand encore, n'avait pu manquer plus d'une fois de défrayer les propos populaires, de même que sa libéralité à Tégard des bourgeois des communes aurait dû susciter chez certains d'entre eux quelqu'une de ces déplorations funèbres qui ont souvent tant contribué k mettre en relief le personnage qui en était l'objet.
Au contraire, le silence se fait. Vno brève mention dans les chroniques ou les histoires générales, et tout est dit. Seule l'abbaye de Fontevrault a enregistré les profonds regrets que causa à ses habitantes la mort de celle^ qui fut leur bienfaitrice. Non seulement elle avait assigné au monastère ou lui avait fait attribuer par son mari et ses fils d'importants revenus, mais encore elle avait pris soin de faire construire autour du monastère une solide enceinte fortifiée ; elle s'était aussi plu à enrichir son trésor et elle lui donna une croix dorée, ornée de pierres précieuses, qui était portée dans les processions solennelles, une coupe d'or, plusieurs autres vases d'or et d'argent et de riches ornements de soie. Aussi le nécrologe de l'abbaye, en enregistrant l'inhumation de la reine dans l'église du monastère, crut devoir l'accompagner d'un ardent éloge de sa bienfaitrice. « Elle rehaussa, dit- « il, la grandeur de sa naissance par Thonnôtelé de sa vie, la « pureté de ses mœurs, la fleur de ses vertus, et, par sa vie sans « reproche, elle surpassa presque toutes les reines du monde. »
Pour qui connaît l'existence d'Aliénor, celle appréciation de sa personne peut paraître étrange, mais il ne faut pas oublier que les religieuses de Fontevrault n'avaient réellement connu la reine d'Angleterre, duchesse de l'Aquitaine, que dans les derniers temps de sa vie, alors que, se conformant à toutes les règles monastiques dans un âge si avancé, elle leur servait d'exemple, qu'elles avaient surtout présents les nombreux bienfaits dont elle
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les avait comblées, et Ton peut rééditer à ce qu'il semble pour leur décharge ce vieux proverbe populaire : « Quand le diable devient vieux il se fait ermite. »
Pour la postérité, la fille de Guillaume VIII reste un person-r nage énigmatique ; bien qu'elle ait inspiré de grandes passions, on ne sait si elle était belle; quoiqu'elle ait favorisé les troubadours, on ignore si elle était instruite (1); elle présida des cours d'amour, mais rien ne dit qu'elle en ait pratiqué la doctrine; sa politique était plutôt celle d'une femme qui se laisse aller à ses impulsions, bonnes ou mauvaises, que d'une personne de tête qui sait diriger les destinées d'un état. Elle avait les qualités et les défauts de ses ancêtres, les comtes de Poitou, mais si on ne peut souscrire aux paroles du moine de Fonte vrault, on doit d'autre part rejeter les imputations calomnieuses qui ne lui ont pas été ménagées par les historiens.
Aliéner n'a pas fait frapper de monnaies à son nom en Poitou et durant le court espace de temps où elle l'a possédé seule, c'est-à-dire en H 37 et en 1152, les ateliers du pays ont dû continuer à émettre des pièces au type poitevin. Comme duchesse d'Aquitaine, on ne peut lui attribuer que la pièce anonyme por^ tant le mot dvcisit (2) .
(i) Les auteurs de V Histoire littéraire de la France ont cru devoir donner à Aliénor une place dans leur œuvre (t. XXI, pp. 784 et 'j^'j). Ce sont les lettres latines qu'elle a écrites pour la délivrance de Richard, ou en faveur de Tabbé de Saint- Maixent, qui lui ont surtout mérité cet honneur. Nous n'en dirons qu'un mot, c'est que si le fond de la pensée appartient à la reine, celle-ci est restée à peu près étrangère à leur rédaction, qui appartient ou à Pierre de Blois ou à quelqu'un des clercs qu'elle entretenait auprès d^lle, aussi nous ne saurions guère lui attribuer que la phrase qui se trouve en tète d'une de ses lettres à Céleslin III et qui est bien le cri du cœur d'une mère affligée : oc Moi Aliénor, par la colère de Dieu, reine des Anglais. »
(2) Voy. plus haut la note i de la page 340. On ne connaît pas le sceau employé par Aliénor comme reine de France, mais on possède le dessin de celui dont elle usait comme duchesse d'Aquitaine, après son mariage avec Henri Plantagenet. 11 la représente debout et de face, nu-(ête, avec un corsage à longues manches; delà main droite elle tient une fleur, et de la gauche un oiseau dont la tête est tournée vers elle. La légende est incomplète et porte -\- alienor dvcisse aqvitan.... (Bibl. Nat., man. lat. 5,4^0, p. 486, extraits du Cartulaire de Fontevrault par le P. Lardier).n était appendu à une charte de ii52, par laquelle Aliénor, s'intitulant comtesse des Poitevins,déclarait qu'après qu'elle eut été séparée de Louis, roi de France, pour cause de parenté, et qu'elle fut remariée avec Henri, comte d'Anjou, elle vint à Fontevrault, entra dans le chapitre des religieuses, et confirma tout ce que son père et ses prédécesseurs avaient donné à l'abbaye, et en particulier renouvela la concession d'une rente de 5oo sous poitevins que le* roi Louis et elle-même avaient précédemment donnée au monastère. Ce fut fait en présence de Saldebreuil, son sénéchal^ de Joubert Sans-Terre, de
44o LES COMTES DE POITOU
Jean était, dès le 15 avril, informé de la mort d'AIiénor (1); il est même possible que la nouvelle lui en soit parvenue plus tôt et qu'elle lui ait été apportée par ses agents dévoués, fr. P. de Verneuil et Raymond Bernard, à qui, le i l avril, il fît remettre 500 marcs sans indiquer les motifs de cette générosité (2).
On ne saurait dire si le roi d'Angleterre avait jamais eu beaucoup d'afTeclion pour sa mère, mais en tout cas il n'en a subsisté que bien peu de témoignages. Il était d'un usage général, dans toutes les classes de la société, que des services religieux fussent fondés pour le repos de l'âme des défunts. Il ne dérogea pas complètement à cette pieuse habitude, mais ce qu'il fit, ce fut, on peut le dire, avec parcimonie. Le 27 avril, il fit donc remise à l'église de Notre-Dame d'Oxoneford d'une rente de 32 deniers un quart, qu'elle devait annuellement payer aux rois d'Angleterre, à la charge de prier pour l'âme de son père et de sa mère; puis, le 2 mai, il donna en aumône à l'abbesse de Fonlevrault une rente de 50 sous sterlings à toucher sur le trésor royal, celte rente étant spécialement affectée à l'entretien du chapelain de la chapelle de Saint-Laurent, lequel aurait charge de prier pour l'âme d'Aliénor, la mère du roi, qui avait été la fondatrice de cette chapelle, pour celles de ses ancêtres et de ses héritiers (3).
En conséquence de la mort delà reine-mère, les domaines qui constituaient son douaire, tant en Normandie qu'en Angleterre, faisaient retour à la couronne. Isabelle ne laissa pas échapper
Pajea de Rochefort et de son frère Nivard, d'Hugues de Longchamp, de Robert de Montfort, de Raoul de Faye et de maître Mathieu. Quand Aliénor fut devenue reine d'Angleterre, elle conserva son sceau de duchesse d'Aquitaine (dont la légende, citée incomplètement plus haut, était ainui conçue : -|- alienor. dvcisse. aqvitanorum. et coMiTissB. ANDEGAvonuH.), et s'cu servit comme contre-sceau derrière les empreintes de son sceau royal, dont on connaît une description se rapportant à un acte de ii55 (Cirot de la Ville, Hist, de la Grande-Sauve, II, p. 85, note i}; la reine est debout, vue de face, ayant une robe serrée à la taille et est revêtue d'un manteau; elle tient de la main droite une tige fleurie à trois crochets, et de la gauche un globe surmonté d'une croix sur laquelle est perché un oiseau. On y lit pour légende : alienoix. dei. GRACIA. REGINE. ANGLORVM. DVCISSE. NORMAN. (Voy. i Douët d'Arcq, CoHectioTi de sceaux, m, p. 263, no 10,006, Bibl. Nat., man. latin 5480, p. 265, et D. Fonteneau, lxxxii, f° 261, no 200). La différence essentielle entre ces deux sceaux consiste en ce que dans le sceau royal Aliénor porte une couronne, tandis que sur le sceau ducal sa tète est ceinte d'un bandeau.
(i) Rotuli au, pat,, I, p. 4i a.
(2} Rotuli litt. pat,, I, p. 4o 6.
(3) Rotuli chart,, pp. 126 a et 127 b.
Toccasion de s'assurer les importants revenus qu'ils produisaient, et comme il était à craindre qu'elle ne put toucher ceux que son mari lui avait affectés en Aquitaine, par suite de Tétat de guerre de ce pays, elle se fit donner par lui, dès le 5 mai, tout ce qui constituait le douaire d'Aliénor. En outre, comme les événements semblaient mal se dessiner en Normandie, elle prit la précaution de faire établir dans Tacte constitutif de son douaire que si elle venait, par cas de guerre, à perdre les domaines qui lui étaient attribués dans ce pays, il lui en serait affecté d'autres de même valeur en Angleterre (1).
Jean Sans-Terre avait laissé à sa mère une grande liberté d'action en Aquitaine ; c'est elle qui dirigeait sa politique. Quand elle fut disparue, il fallut pourvoir aux graves nécessités du moment ; aussi, dès le 15 avril, manda-t-il à Hubert de Bourgh,son représentant en Touraine, et à Philippe de Ulcot.qui, pourvu du titre de connétable, avait la garde spéciale du château de Chinon, qu'il avait chargé Thomas^ un clerc de sa chambre, de leur porter ses instructions au sujet du vicomte de Limoges et des projets de paix ou simplement de trêves à conclure avec ses adversaires (2).
Mais ces résolutions venaient trop tard. Déjà, après la mi-carême, c'est-à-dire après le 1®' avril, ilavait,sur l'avis de ses conseillers, envoyé auprès de Philippe-Auguste une ambassade composée de l'archevêque de Cantorbéry, des évêques de Norwich et d'Ely, de Guillaume Le Maréchal et du comte de Leicester, mais Philippe, qu'enflammait les succès de ses troupes en Normandie, et en particulier la reddition de Château-Gaillard, se refusa à tout arrangement avant qu'Arthur lui eût été remis ; dans le cas où le jeune prince serait décédé, il demandait la main de sa sœur Aliéner pour son fils Louis, et, de plus, il exigeait que toutes les possessions continentales du roi d'Angleterre fussent attribuées à la princesse par son contrat de mariage.
En posant à Jean Sans-Terre ces conditions préliminaires d'un accord, Philippe-Auguste le mettait dans une très mauvaise posture; il fallait que le roi d'Angleterre dise ce qu'il était advenu
(i) Rotali ckart,, p. 128a.
(â) Rotali litt, pat, y p. 4o 6,
44a LES COMTES DE POITOU
d*Arlhur, et Tavcu était impossible à faire. Du reste Philippe, qui avait hâte d'agir, n'attendit pas la réponse de Jean et il convoqua SCS troupes pour la fête de Pâques, qui tombait celle année le 25 avril. Le 3 mai, il se présenta devant Falaise ; Loup Esquair défendait la forteresse, mais au bout de sept jours de siège, il en ouvrit les portes au roi de France et mémo il passa aussitôt à son service. Cette défection était caractéristique; de la part d'un chef de routiers, expert dans les choses de la guerre et qui ne vivait que des profils qu'elle pouvait rapporter, elle indiquait qu'il désespérait de la cause du roi d'Angleterre (1).
Philippe-Auguste poursuivait du reste ses succès, et rapidement il faisait la conquête de la Normandie, qui se termina, le 24 juin, par la reddition de Rouen, sans que Jean Sans-Terre ait tenté aucun efTort pour sauver ce magnifique domaine patrimonial de sa race (2). Le roi de France rentra ensuite à Paris, où il se prépara pour une nouvelle campagne qui avait pour objectif les possessions anglaises au delà de la Loire.
Dans quelle situation se trouvaient-elles en ce moment? Guillaume des Roches occupait en force TAnjou depuis l'expédition de Philippe-Auguste du mois de mai 1203, mais Hubert de Bourgh était cantonné en Touraine ; dans la cité de Tours, il y avait aussi une garnison anglaise commandée par Guillaume de Batillé, laquelle était elle-même surveillée par les gens de Sulpice d'Amboise installés dans le château-neuf; Girard d'Athée gardait Loches et lui-même résidait à Chinon, où commandait en second Philippe de Ulcot.
En Poitou, le roi de France avait pour lui l'appui secret des vaincus de Mirebeau,qui n'osaient violer le serment qu'ils avaient dil prêter lors de leur libération de ne pas prendre les armes contre le roi d'Angleterre^ mais qui agissaient en dessous. C'est à leur instigation, sans nul doute, que le plus puissant baron ecclésiastique du diocèse après l'évêque, l'abbé de Saint-Maixent, se rendit
(i) Bec. des hist. de France, XVIII, p. 98, R, de Cogcfcshale.
(2) A ce fail mémorable on appliqua une vague prophétie de Merlin : « Gladius a sceptre separatus est », c'est-à-dire que la Normandie, dont les ducs prenaient possession par le glaive symbolique, et TAngleterre, dont les rois tenaient un sceptre dans leur main le jour de leur couronnement, étaient désormais séparées (Recdes hi^t. de France, XVIII, p. 99, R, de Coggeshale).
à Paris au mois de juin, au moment où Pbilipe-Augusie rentrait triomphant de la Normandie. L'abbé, qui avait pour principaux vassaux Hugues le Brun et Châlon de Rochefort, vint apporter leur parole au roi et lui-même lui fit hommage. Cet acte, qui entraînait la ligence des vassaux de Tabbé, servait grandement les intérêts de Philippe, aussi se montra-t-il généreux envers l'abbaye; il la prit, ainsi que toutes ses possessions, sous sa garde et protection spéciale, et s'engagea pour lui et ses successeurs à ne jamais la détacher de la couronne de France (1).
Quant au sénéchal, Robert de Turneham, sa situation était devenue bien difficile. Sentant que la noblesse du Poitou lui échappait, et qu'il ne pouvait plus compter sur le service féodal pour lutter contre ses adversaires, il se décida à quitter son gouvernement pour rassembler une armée de routiers qui lui permettrait de tenir la campagne et même de prendre l'offensive. C'était bien imprudent de laisser ainsi le champ libre à l'ennemi, qui du reste ne tarda pas à en profiter.
Dans l'Angoumoîs, Jean Sans-Terre, pour s'attacher les habitants de ce pays, avait, le 7 mai 1203, accordé des immunités et des franchises aux particuliers qui viendraient habiter dans la ville d'Angoulême, et, le 18 mars 1204, il avait complété cette faveur en accordant aux habitants une charte de commune, comportant les libertés et les libres coutumes dont jouissaient les citoyens de Rouen dans son royaume (2). Mais cette concession n'était qu'incomplète; il y avait bien une commune libre, mais non un maire ; les bourgeois devaient se gouverner sous la haute direction d'un agent royal, aussi le roi dut-il bientôt compléter sa concession première. Le 15 novembre suivant, il fit savoir aux prud'hommes d'Angoulême qu'il leur accordait la faveur d'avoir un maire et une commune qui lui serait tenue par un serment de fidélité; il leur concédait en même temps toutes les libertés qu'il avait accordées aux prud'hommes |de la
(i) Teulet, Layettes du Trésor des chartes, I, p. 254; Arch. hist. da Poitou, XI, p. 17. La clause principale de cet acte a toujours été exécutée; toutes les fois que le comté de Poitou fut donné en apanajcçe, Tabbaye de Saint-Maixent en était détachée féodalemenlet judiciairemcnt,ct était rattachée à un domaine resté entre les mains du roi,jG:énéralcment à IaTouraine(Voy. Arch. hist. duPoitou, XI, pp. 18, m et 170).
(2) Roiuii litt. pat.y I, p. 29 a, et I\otali chart , , p. 182 6.
Rochelle, car il ne pouvait plus être question de Rouen qui, depuis quelques mois, était au pouvoir du roi de France (t).
Toutefois, bien que le pays fût le domaine d'Isabelle, il était loin d'être tout entier acquis à Jean Sans-Terre. Les deux frères d'Alice de Courtenay, la veuve d'Aymar, Pierre, comte d'Auxerre, et Robert, vivaient dans Tintimilé de Philippe-Auguste; la comtesse penchait de leur côté et semblait assez mal disposée pour son gendre; elle le lui 6t du reste bien voir^ car, Jean lui ayant envoyé un sauf-conduit pour venir le trouver vers Pâques 1203, elle ne répondit pas à celle invitation (2).
Le Limousin était toujours troublé. L'évèque, Jean de Veirac, et les habitants du château étaient en lutte constante. Toutefois les partis arrêtèrent leurs dissensions pour se réunir contre Tennemi commun. Des routiers, venant du Périgord, s'étaient emparés de Saint-Léonard, et, de ce poste, ils infestaient le pays. L'évéque, la noblesse, les bourgeois se concertèrent; ils s'emparèrent delà ville et mirent à mort tous ses défenseurs. Peut-être ces routiers faisaient-ils partie de ces trois bandes à qui le roi d'Angleterre avait mandé, au mois d'avril 1203, de venir se mettre en Normandie sous les ordres de leur grand chef, Martin Algais, sénéchal de Gascogne et de Périgord. Comme c'est à la sollicitation d'Archembaud, vicomte de Comborn, le chaud partisan de Jean en Limousin, que celui-ci avait pris cette détermination, on peut croire que c'étaient les auxiliaires sur lesquels il comptait pour essayer de déloger Philippe-Auguste de la Normandie. L'évêque de Limoges avait, comme conséquence de ces faits, à redouter la colère du roi anglais ; aussi, pour se garantir, il se tourna vers le roi de France (3). Du reste, il était
(i) Rotuli lut. pat,, I, p. 4^' Giry, dans ses Etablissements de Rouen, I, p. 820, donne par erreur à cet acte la date de 1 2o5.
(2) Rotali litt.pat,, I, p. 28 a,
(3) Rotuli litt, pat,, I, p. 27 6; Duplès-Agier, Chron, de Saint-Martial de Limoges, p. 193, varia fragmenta. La chronique qui rapporte la défaile des rouliersdit que ce fut la première fracture du bras que le roi d'Angleterre étendait sur l'Aquitaine. Philippe-Auguste se montra du reste reconnaissant de la conduite de Jean de Veirac, et quand celui ci vint lui rendre hommage à Dixmont^ au mois de novembre 1204» il déclara qu'à l'avenir les biens de l'évêché de Limoges seraient rattachés au domaine de la couronne de France et ne pourraient jamais en être distraits. (Léop. Delisle, Cat, des actes de Philippe^ Auguste, no 875).
depuis longtemps en mauvais termes avec Jean Sans-Terre qui Tavait chassé de son siège et avait usurpé violemment les revenus ecclésiastiques du diocèse ; il en avait appelé au pape quille 20 février 1203^ avait écrit une lettre véhémente au roi d'Angleterre, dans laquelle il lui reprochait, outre sa conduite à l'égard des évêques de Limoges et de Poitiers, d'avoir placé ses créatures sur les sièges épiscopaux de son royaume et d'entraver les élections canoniques (1).
En Périgord, Hélie Talleyrand, dépossédé par les rois anglais, qui avaient donné le comté en proie aux routiers, était venu, au mois de mai 1204, trouver Philippe-Auguste à son camp devant Rouen et lui avait rendu hommage. Il était accompagné de bourgeois de Périgueux qui, faisant trêve à leurs difficultés avec leur seigneur et subissant les mêmes infortunes que lui, venaient s'engager à mettre leur ville sous la domination du roi de France quand il se présenterait devant elle et lui prêtèrent serment de fidélité (2). Du reste, Martin Algais avait quitté le pays pour aller défendre la Normandie^ et Loup Esquair, qui avait aussi répondu à l'appel de Jean Sans-Terre, avait fait défection et servait le roi de France.
Mais les routiers que ces deux chefs de bandes n'avaient pas emmenés étaient passés au service direct de l'archevêque de Bordeaux, qui soutenait toujours énergiquement la cause. Ce prélat fut, sans contredit, le principal homme de tête et d'action dans ces circonstances critiques, et c'est à lui que l'Angleterre a dû de conserver Bordeaux et la Guyenne pendant encore tant d'années (3).
Il était secondé dans cette besogne par fr. Pierre de Verneuil, cet agent si actif du roi d'Angleterre, et par Martin Algais, celui-ci avec toute l'autorité que lui donnait sa charge de sénéchal de
(i) Rec. des hist, de France, XIX, p. 4^49 lettres d'Innocent III. Le pape faisait en particulier allusion à l'élection de Guillaume de Beaumont^ évéque d'Angers. Le 8 juillet 1202, Jean Sans-Terre avait écrit au chapitre et au*doyen d'Angers qu'il envoyait par devers eux le sénéchal d'Anjou, le vicomte de Beaumont et Guérin de Glapion, qui avaient mission de leur dire d'avoir à élire évéque l'archidiacre Guillaume de Beaumont, père du vicomte, ce qu'ils firent sous cette contrainte.
(2] Teulet, Layettes du Trésor des chartes,!, p. 249 ; Léop. Delisle, Cat.des actes de Philippe-Auguste, nof 821-823.
(3) Rotali chart.^ p. i35 a*
Gascogne et de Périgord. Us avaient eu surtout à voilier sur le sud des possessions anglaises ; Alfonse, roi de Caslille, secrètement poussé par Philippe-Auguste, profilait de Tunion de sa fille Blanche avec le fils du roi de France, pour élever des prétentions sur des seigneuries sises au pied des Pyrénées, donl le ressort était indécis.Lcs trois agents du roi d'Angleterre s*élaient vivement préoccupés de cette situation et, le 5 avril 1204, Jean les remerciait du soin qu'ils avaient pris de maintenir et de fortifier ses relations amicales avec le roi de Castille (1).
Bordeaux était tranquille. Hélie de Malmort y avait solidement établi sa domination, grâce à Tappui des routiers qu'il avait fait cantonner dans le Périgord. Il avait du reste livré le pays à la rapacité de ces auxiliaires, qui pillaient les biens, emmenaient les hommes et dépouillaient les églises de leurs trésors et de leurs ornements. 11 leur aurait même accordé la faculté d'exiger une rançon de dix sous de chaque prêtre ou clerc qui tomberait entre leurs mains. Non content de favoriser ces déprédations^ il en profitait et ilavait mis en sûreté dans le château d'un de ses neveux sa part du butin conquis par les routiers. Ceux-ci se mettaient du reste à sa disposition pour satisfaire ses rancunes ou ses passions, et c'est ainsi qu'il les avait employés pour causer les plus grands maux aux abbayes de Clairac en Agenais et de Saint-Cybard près d'Angoulême. En un mot, l'archevêque de Bordeaux était digne de s*entendre avec Jean Sans-Terre; aussi le pape, ému par les nombreuses plaintes qui lui étaient adressées, avait cru devoir ordonner, le 4 janvier 1204, une enquête sur les actes du prélat, dont il chargea l'archevêque, le doyen et l'archidiacre de Bourges (2).
De son côté, la Gascogne ne remuait pas. Elle suivait attentivement les luttes qui s'étaient engagées entre le roi de Castille et Sanche, roi de Navarre, dont le royaume avait été mis en interdit à raison de son alliance avec les musulmans et qui, en 1202, s'était vu enlever trois provinces de la Biscaye par son rival. Dans celle situation, il lui était tout à fait impossible de soutenir les droits de sa sœur Bérengère^ pour qui la constitution de la Gas«
(i) Rotali litt, pat., I, p. 27 b.
(2) Rec. des hist, de France^ XIX^ pp. 44^ et ssi, lettres d'Innocent III.
cogne en douaire n'avait été à peu près qu'une vaine formule.
Cependant la veuve de Richard Cœur-de-Lion se trouvait presque sans ressources, et,pour subsister,elle avait dû se réfugier auprès de sa sœur Blanche, comtesse de Champagne. De cette résidence elle adressa ses plaintes au pape; Innocent III, ému de son infortune, écrivit au roi d'Angleterre, le 4 janvier 1204, une lettre où, faisant appel à ses sentiments de charité, il lui rappelait qu'il ne devait pas être l'oppresseur des veuves, mais bien le consolateur des affligés, et il l'invitait à restituer à Bérengère les biens que son mari lui avait attribués. L'abbé de Marmoutier et celui de Vierzon devaient se transporter auprès du roi pour traiter cette affaire, mais la mort d'Aliénor vint bientôt rendre leur mission inutile et remettre tout en question, Isabelle s'étant emparée du douaire de la reine-mère qui devait primitivement faire retour à Bérengère.
Mais ce que faisait Hélie de Malmort pour sauver la cause de Jean n'était pas suffisant. Il le sentait bien et, comme il était pour le moment assez rassuré sur la sécurité de Bordeaux et de la Gascogne, il passa en Angleterre au mois de juin 1204. Il fît d'abord prendre à Jean Sans-Terre certaines mesures, destinées à contrebalancer la défection des seigneurs poitevins et qui pouvaient lui rattacher les habitants des bonnes villes. Le 19 juin, le roi accorda le libre parcours en Angleterre aux marchands de Poitou, de Gascogne et de Périgord qui viendraient trafiquer dans le royaume, à la seule condition qu'ils fussent pourvus de lettres de Martin Algais ou de fr. Pierre de Verneuil (1).
Puis le roi, afin de seconder les efforts faits par ses agents les plus dévoués, Robert deTurneham,Savary de Mauléon, Hubert de Bourgh et Girard d'Athée, et pour arrêter les défections ou faire revenir à lui ceux qui auraient abandonné sa cause, déclara avoir pour agréable tout ce que les susnommés auraient pu faire en ce sens et spécialement il défendait de molester, et même ordonnait de proléger toutes personnes que Savary aurait ramenées à son service (2).
Enfin l'archevêque, voulant pousser les choses à bout et con-
(i) Rotali lut. pat,, I, p. 45 b,
(2) Rotali litté pat., I, pp. 44 ^^t 4^ a.
traindre Jean à passer sur le conlincnl, se fit donner par lui 28,000 marcs d'argent, somme considérable que son frère Morève emploierait à lever une armée de 30^000 hommes, qui viendrait se mettre sous les ordres du roi quand celui-ci débarquerait en Aquitaine ; quanlàllélie, il devait rester comme otage à la cour d'Angleterre (1).
Les craintes qu'éprouvait Hélie de Malmort étaient fondées. Pendant que tout l'effort du roi de France se portait sur la Normandie, Guillaume des Roches.en Anjou, Aimery deThouars, en Poitou, procédaient en son nom à la soumission de ces pays. Guillaume des Roches étant sénéchal d*Anjou, Aimery de Thouars voulut avoir la sénéchaussée de Poitou. La mort d'Aiiénor Tavait décidé à entrer complètement dans le parti du roi de France ; la reine lavait jusqu'alors, grâce à leurs anciennes relations, à peu près maintenu dans le parti de son fils; aucun lien ne le retenant plus> il se laissa aller à ses appétits, et au commencement d'avril il se rendit à Paris. Les conditions qu'il posa furent acceptées. Le roi Philippe-Auguste s'engageait à le pourvoir de la sénéchaussée de Poitou et d'Aquitaine aussitôt que Dieu la lui aurait donnée ou qu'il en serait devenu le matlre par le concours de ses amis. Celte charge serait dès lors tenue du roi de France à hommage lige par le vicomte et ses héritiers; et pour le cas où le roi viendrait à rendre la terre de Poitou à quelque personne, ce ne serait qu'avec la garantie des droits d'Aimery et de ses successeurs à la possession de la sénéchaussée (2).
Laréserve contenuedans cet acte visail,bienqu'ilsne fussent pas clairement exprimés, les droits d'Arthur et de sa sœur; on ne savait si le jeune prince vivait encore, aussi Philippe-Auguste, toutes les fois qu'il prenait un engagement qui se rapportait à quelqu'un des domaines qu'aurait pu posséder Arthur ou la jeune Aliénor, se mettait en garde contre une revendication possible (3).
L'ambition d'Aimery était satisfaite ; concurremment avec Guil-
(i) Rec, des hist, de France, XVIII, p. 99, R. de Coggeshale.
(2) Léop. Delisle, Cat, des actes de Philippe'Aaguste, no 794; 1 t\x\ti, Layettes da Trésor des chartes, I, p, 247 a.
(3) Voy. plus loin Taccord du roi avec le même vicomte de Thouars, de novembre iao4.
ALIËNOR 449
laume des Roches il se mit en campagne, et Tun et l'autre réussirent si bien que, dès le mois de mai, avant que Rouen fût tombé entre les mains de Philippe-Auguste, ce prince annonçait au roi d'Aragon qu'il était entré en possession de l'Anjou et du Poitou, ce dont son correspondant le félicita aussitôt (1).
Comment la ville de Poitiers avait-elle été amenée à reconnaître l'autorité du roi de France, ainsi que les autres villes de la sénéchaussée. Peut-être, se sentant délaissées, firent-elles comme Rouen, et déclarèrent-elles, en réponse aux injonctions qui leur furent faites par les lieutenants de Philippe-Auguste, qu'elles s'engageaient à ouvrir leurs portes à son armée si, dans un délai déterminé, elles n'étaient pas secourues par le roi d'Angleterre. Une seule ville, la Rochelle^ resta fidèle au roi Jean; peut-être est-ce là que Robert de Turneham s'était retiré avec les forces dont il avait pu disposer, afin d'être plus à portée de recevoir les secours qu'il ne cessait de réclamer de son maître, et, d'autre part, les bourgeois rochelais, faisant leur principal commerce avec les possessions du roi d'Angleterre, avaient tout intérêt à se maintenir sous son autorité.
Quant aux barons poitevins, leur désaiïection pour la personne de Jean Sans- Terre s'était affirmée à diverses reprises ; ses cruautés à l'égard des prisonniers de Mirebeau avaient amassé de profondes rancunes dans leurs cœurs et la plupart s'étaient rangés sous la bannière d'Aimery de Thouars, qui avait carrément pris parti pour leroi de France. D'un autre côté l'évêque de Poitiers, bien qu'il fût le protégé d'Aliénor, avait été abreuvé d'outrages par le roi d'Angleterre, et ses agents avaient mis son église et son diocèse dans le plus grand désordre (2).
La soumission du Poitou et de la Saintonge se fit donc presque sans difficultés : le pays s'est donné, il n'a pas été conquis^ et s'il se passa quelques faits de guerre, ce ne furent que des exceptions motivées par des causes locales. Tel est le cas de Saint- Remy. Le développement de cette localité n'avait pas été sang inquiéter les seigneurs voisins de la Haye, de la Guerche et de
(i) Martèoe, Thesautttê anecd,, î, col. 798.
(2) Rec, des hist* de France^ XIX, p. 4^4, lettre d^Innocent llldu 20 février i2o3.
45o LES COMTBS DE POITOU
Prcssîgny, lousTourangeaux, qui voyaient avec peine leurs bourgeois, c'esl-à-dire des têtes dimpôt, abandonner leurs possessions pour aller jouir des franchises de la ville neuve. Aussi, profitant des troubles el se couvrant de la bannière du roi de France, ils vinrent, sous la direction de Barthomé Payen, Tun deux, mettre le siège devant la tour do Saint-Kemy, qui n avait que quelques hommes d armes de garnison. Ângelard, qui avait succédé à Girard d'Athéts y commandait. La place fut forcée, et dans moins de trois mois elle fut totalement dil'molie; elle n'a jamais été relevée de sa ruine (t).
C'est seulement dans les premiers jours du mois d'août que Philippe-Auguste, qui attendait vraisemblablement l'expiration des délais convenus entre ses lieutenants et les villes du Poitou, se mit enroule pour aller prendre possession des domaines qu'ils venaient de lui faire acquérir.
De Paris il se rendit à Bourges, oïl il rencontra un envoyé de l'abbcsse de Notre-Dame de Saintes, qui venait en son nom reconnaître le roi de France pour son souverain direct, et lui demander en même temps la confirmation dos privilèges de l'abbaye. Philippe fil aussitôt délivrer l'acte qui était réclamé de lui, et, prenant en même temps le monastère sous sa sauvegarde, il ordonna au sénéchal de Poitou et de Sainlonge d'avoir à le protéger ainsi que ses possessions. Dans cet acte, le roi visait la précédente charte de confirmation accordée à Notre-Dame par son père en 1141, mais il omettait sciemment cellesqui émanaient des rois anglais (2).
Au sortir de Bourges, il gagna Chauvigny^où Tévêque Maurice de Blazon lui remit son château baronnial, et enfin il entra à Poitiers. Niort n'attendit pas sa venue; les principaux personnages de la ville se rendirent dans la capitale du Poitou où Philippe-Auguste, installé dans le palais des comtes, devenu le palais royal, accorda à leur commune la même constitution que celle dont jouissait Rouen, et telle qu'elle était transcrite dans les registres de sa chancellerie; toutefois il imposa aux habitants
(i) Arch. hUt. du Poitouj VIII, pp. Sq-oS. (:<) Cart, de Notre-Dame de Saintes^ p. 67.
le service d'ost et de chevauchée sans reslriction aucune (1).
Il est possible que dans la circonstance Guillaume le Queux ait joué un rôleprépondéranl. Comme beaucoup de gens mêlés à tous ces événements, la reconnaissance ne lui pesait guère. Au mois de mars précédent, il avait reçu les pleins pouvoirs de Jean Sans-Terre, à l'égard de la ville de Niort. Mais le roi d'Angleterre élait loin; celui de France se trouvait tout près, aussi, bon ménager de ses intérêts^ il se tourna vers Philippe-Auguste qui, quelque temps après, étant devant Ghinon, lui reconnut la possession des revenus inféodés de la ville de Niort et de la région avoisinante (2).
Dans le mandement que Philippe adressa de Bourges au sénéchal de Poitou et de Saintonge, à l'occasion des religieuses de Noire-Dame de Saintes, il ne désigne pas nominativement ce personnage. Bien qu'en vertu de l'accord qu'il avait conclu à Paris avec le vicomte de Thouars il se fût engagé à le pourvoir de la charge de sénéchal de Poitou et d'Aquitaine, cependant il se tenait à son égard dans une certaine réserve jusqu'à ce que celui-ci lui eût donné des preuves de sa fidélité et rendu les services qu'il attendait de lui. Quand le roi de France fut arrivé à Poitiers^ Aimery vint le trouver et lui fit expressément sentir que la conquête du Poitou était son œuvre; Philippe n'avait plus qu'à tenir ses engagements, et, en vertu de leurs conventions premières, il érigea en fief héréditaire la charge de sénéchal de Poitou et du duché d'Aquitaine, dont il pourvut le vicomte de Thouars, qui lui en fit aussitôt et publiquement l'hommage lige.
Le roi fit en même temps rédiger Tacle qui déterminait les droits conférés au sénéchal de Poitou par cette inféodation. Le
(i) Augîerde la Terraudîère, Thrésor de Niort, nouv. éd., p. i6. La possession de la constitution de Rouen, c'est-à-dire des Etablissements, était l'objet de Tambitionde toutes les villes pourvues déjà d'une commune, et le roi de France trouvait intérêt à contenter ces aspirations qui lui évitaient la peine de chercher un régime applicable à chacune de ces communautés d'habitants.
fa) Léop. Delisie, Cai. des actes de Philippe- Auguste, no 858. Guillaume le Queux n'agit pas autrement que tant de nobles Poitevins qui, à cette époque, passèrent très facilement d'un camp à Tautre, ce qui leur a attiré de la part des historiens anglais un renom de versatilité parfaitement justifié (Voy. L'histoire de G, Le Maréchal, III, p. 24, note 3, de M. Paul Meyer). Le Queux fit, le 11 septembre 1207, sa paix avec Jean Sans-Terre qui le maintint dans la position qu'il occupait à Niort [Rotuli litt» pat,, I, p. 76 b).
45a LES COMTES DE POITOU
sénéchal ne devait rien s*altribuer sur les revenus royaux, mais il recevrait des prévôts la somme de 50 livres et un marc d'argent que chacun d*eux payait pour sa prévôté; il ne toucherait rien sur les ventes de bois et n'aurait aucune coutume dans les forêts royales ; s'il plaisait au roi de lever une taille sur les chrétiens ou les juifs de la sénéchaussée, il devrait en faire la levée pour le prince, et en tenir un compte régulier, mais il ne pourrait toucher aucune rémunération pour cet objet; quant aux autres rêve* nus de la sénéchaussée, connus sous le nom de forfaits^ exploits ou services, le roi en aurait les deux tiers, Tautre tiers restant au sénéchal; enfm ce dernier ne pourrait prétendre à la garde d'aucun des châteaux ou forteresses royaux, mais s'il arrivait que le roi confiât Tun d'eux au sénéchal, celui-ci devrait le lui remettre sur sa première réquisition et en parfait état.
L'importance de cet acte n'échappa pas à ses contemporains et des chroniqueurs, le mentionnant dans leurs récits, écrivirent qu'en 1204 le vicomte de Thouars avait été pourvu du comté de Poitou. Du reste il ne resta pas isolé. Philippe-Auguste ne pouvait faire moins pour l'homme qui, le premier^ s'était tourné vers lui et dont l'exemple avait amené les défections qui avaient ruiné la cause de Jean Sans-Terre. La sénéchaussée d'Anjou, du Maine et de Touraine fut pareillement érigée de nouveau en fief héréditaire en faveur de Guillaume desRoches, lequel, comme Aimery, en fit hommage lige au roi et reçut pareillement de lui la charte qui déterminait le caractère de sa possession (1).
Bien que Poitiers eut accueilli Philippe-Auguste sans lutte, ses habitants ne se trouvèrent pas tout d'abord aussi favorisés que ceux de Niort. Le roi ne leur accorda aucune concession de privilèges, à tout le moins par écrit, et c'est seulement au mois de novembre suivant, que se trouvant à Dixmont en Champagne, il confirma les deux chartes concédées par Aliéner à la ville de Poitiers, lui donnant la liberté et une commune, et qu'il condensa en un seul acte (2). Puis presque aussitôt, étant à Sens, il envoya aux bourgeois les statuts de la commune de Rouen, et leur donna
(i) Teulet, Layettes da Trésor des chartes, I, pp. 267 et 268. (a) Giry, Etablissements de Rouen, II, p. 147.
Fautorisation de régir leur communauté d'après la même cons* litulion(l).
C'est encore de Sens qu'il fit parvenir les Etablissements de Rouen aux jurés de Saint-Jean-d'Angély, à qui il en avait fait la promesse le mois précédent, confirma leur commune et leur concéda toutes les franchises dont Aliénor avait dolé les autres villes du Poitou (2).
Philippe-Auguste ne poussa pas plus loin que Poitiers sa prise de possession du comté, et laissant à Aimery de Thouars le soin de poursuivre la pacification du pays, qui était désormais placé sous son autorité directe, il se dirigea sur la Touraine en passant par Châtellerault, dont le vicomte était alors Hugues de Surgères. Il n'est pas à supposer qu'il se soit présenté lui-même devant Loches où commandait Guillaume d'Athée, et il a dû se contenter d'y envoyer un de ses capitaines, Dreux de Mello, mais il poussa jusqu'à Tours ; Guillaume de Batillé, qui commandait dans la cité, la lui remit sans difficulté. Philippe ne rencontra pas la même docilité de la part d'Hugues de Bourgh, qui commandait à Chinon, oùil se rendit ensuite; il arriva devant la place le !•' septembre et y resta quelques jours, mais, sentant qu'il avait mieux à faire que de s'éterniser dans un siège que pourrait aussi bien diriger un de ses lieutenants, il laissa Guillaume des Roches devant la ville et de là il gagna Anet (3).
Il suivit du reste, au sujet de ces places fortes, la même tactique qu'il avait employée à Château-Gaillard et qui lui avait si bien réussi. Il fit investir complètement les forteresses q ui lui résistaient et, au bout d'un temps plus ou moins long, celles-ci finirent par tomber entre ses mains (4).
La Rochelle seule résista victorieusement aux attaques dirigées contre elle et, pour un temps, devint la place d'armes de la
(1) Léop. Delisle, Cat. des actes de Philippe- A ajuste, n*»» 876 et 877 ; Giry, Eta' blissements de Rouen, I, p. 359.
(2) Léop. Delisle, Cat. des actes de Philippe- A a ffaste,n^* 864 et 878; Giry, Etablissements de Roueny I, p. 294.
(3) Salmon, Chron.de Touraine, p. i5o; Léop. Delisle, Ca/. e/e^ actes de Philippe^ Auguste, no» 845 à 853 et 858 à 862.
(4) Loches fut enlevé d'assaut au printemps de i2o5 et Chinon se rendit le 23 juin suivant (Rec, des hist, de France, XVllI, r. io3, R, de Cog^geshale; Salmon, Chron. de Touraine f p. i5o).
dominalion anglaise dans ces régions. Mais le rôle qu'elle joua dans les événements qui se déroulèrent en Poitou jusqu'à sa reddition définitive à Louis VIII, en 1224, fut simplement celui d'être un poste de débarquement pour les troupes des rois d'An« glelerre,et il ne pouvait nullement influer sur les destinées du Poitou, qui était définitivement rattaché à la couronne de France; la reddition de Poitiers avait consacré la déchéance de la postérité d'Aliénor (1).
On s'est demandé comment Philippe-Auguste a pu se contenter de faire en Poitou la courte promenade que nous venons de rapporter et qui ne lui prit que quelques jours du mois d'août de Tannée 120i, alors que, profilant du mouvement qui se dessinait vers lui, il aurait pu mettre la main sur tout le patrimoine des ducs d'Aquitaine. Il a cédé évidemment à certaines considérations qui semblent so dégager de sa conduite. L'important pour lui était de posséder le Poitou, le domaine particulier des comtes d'Aquitaine, de qui relevaient le Limousin et la Saintonge. L'Angoumois et le Pérîgord lui semblaient à peu près assurés, et quant à Bordeaux, il savait qu'il fallait faire la conquête de ce pays, dans lequel Hélie de Malmorl avait accumulé les moyens de défense; c'était une guerre à entreprendre, et le roi de France trouva sans nul doute qu'avant de se lancer dans celte voie il était indispensable d'assurer son autorité sur le vaste territoire qui, dans le cours de celte seule année, était passé sous sa dominalion.
D'autre part, il est à croire que la Gascogne et les possessions du roi d'Angleterre au sud de la Garonne avaient fait l'objet d'un traité secret enlre lui et le beau-père de son fils, Alfonse le Noble, roi deCasliiie. Le 26 octobre 1204, Alfonse se rencontra à Saini-Sébaslien avec Gaston, vicomte de Béarn, Giraud, comte d'Armagnac, Arnaud Raymond, vicomte de Tartas, Loup Garsie, vicomte d'Orlhez, et les évoques de Bayonne et de Bazas. Celte entrevue semble avoir été préparée par Fortanier, évêquedeDax, que le roi de Casliile appelle son cher ami dans la charte qu'il
(i)Rec, des hist. de France, XVIIl, p. 99, R. de Cog^'eshale. L'île d'Oléron suivit les destinées de la Roclielle. Iinbert et Jean de Fors, les amis de Savarj de Mau-" léon, y maintinrent l'autorité du roi d'Angleterre, aussi Jean Sans-Terre accorda-t-il aux habitants de llle, par lettres du 28 février i2o5,les franchises et les libertés de la Rochelle (Rotali chart., p. 142 6, et Rutali liit, pat., I, p. 46 b).
délivra le même jour et où il faisait don de quinze paysans à Féglise deDax(l). L'assemblée avait un but politique dont le résultat est révélé pa'r le protocole initial de la charte précitée : Alfonse y prend le tilre de roi de Castille, de Tolède et de Gascogne. Cette dernière mention nous semble révéler le mobile de la conduite de Philippe-Auguste : il voulait chasser TAnglais du royaume de France et se serait contenté de la suzeraineté de la Gascogne qui, par la suite, aurait pu faire retour à son fils Louis. Les intentions du roi de Caslille ne tardèrent pas du reste à se manifester clairement, car, Tannée suivante, il traversa les Pyrénées et poussa sa marche jusqu'à Bordeaux oii il échoua.
Le roi de France se désintéressait donc du Midi. Il regardait du côlé du Nord, où il redoutait de voir surgir des ennemis autrement rapprochés de lui et plus menaçants que les gens de la Gascogne. L'avenir donna raison à ses prévisions, mais elles ne se réalisèrent qu'en 1214, alors qu'Othon, l'ancien comte de Poitou devenu empereur d'Allemagne, mit, avec l'aide des Anglais, des comtes de Flandre et de Boulogne, le royaume de France en grand péril et vint heureusement échouer àBouvines. Philippe-Auguste sentait donc que le danger était de ce côté et qu'il devait se contenter de consolider ses magnifiques acquisitions de l'héritage des Plantagenels, tant en deçà qu'au delà de la Loire.
Le Poitou particulièrement le préoccupait. Autour de Savary de Mauléon s'étaient rangés des chevaliers qui, pour une cause ou pour une autre, restaient fidèles à Jean Sans-Terre, et de plusiln'avait qu'une demi-confiance dans le vicomte de Thouars, aussi chercha-t-il autour de lui un homme lui offrant toutes garanties, et à qui il pourrait confier l'autorité suprême dans ces régions, c'est-à-dire y établir ce qu'on a appelé plus tard un lieutenant-général. Il crut l'avoir trouvé dans le comte d'Eu, Baoul d'Exoudun.
Un agent secret vint un jour trouver Raoul, porteur de ces propositions : à partir de Pâques prochaines, c'est-à-dire du 10 avril 1205, le roi lui abandonnerait tout son domaine de Poitou, sans aucune réserve, pendant cinq années ; afin de subvenir
(i) Monlczun> Hist. de Gascogne^ II, p. 248, d'après Marc&y Hist, de Béarn^Vw, VI, chap. i3.
456 LKS COMTES DE POITOr
aux frais dos guerres qu'il pourrait avoir à soutenir, Philippe lui verserait chaque ann^e une somme de 4.000 livres parisîs, et, de plus, lorsqu*il sérail en guerre, le roi entretiendrait pendant trois mois à son service 100 chevaliers et 1000 sergents de pied. Comme garantie de sa fidélité, Kaoul livrerait son comté d*Eu au roi, qui lui en ferait parvenir les revenus et s'engageait en même temps à remettre ce domaine à la veuve et aux enfants du comte si celui-ci venait à décéder dans le cours de ces cinq années; Philippe enfin, sentant le besoin de motiver une mesure de celte importance, exposait dans le projet de traité que, la terre de Poitou étant fort éloignée de sa résidence ordinaire, il ne pouvait s'y rendre couramment ou y envoyer quelqu'un, ainsi qu'il le faisait pour ses autres possessions (1).
Quelque brillantes que fussent les offres faites par Philippe- Auguste au comte d'Eu, elles ne réussirent pas à convaincre ce dernier; il est possible qu'il ait trouvé les concessions du roi insuffisantes ou encore qu'il ail cédé aux représentations de ses parents et de ses amis qui pouvaient avoir tout à craindre d'un retour offensif duroi d'Angleterre, retour que l'on pouvait supposer èlre assez proche, vu les préparatifs que Jean Sans-Terre faisait en ce moment. Les mêmes tentatives furent-elles faites auprès de quelque autre baron poitevin, le fait est possible, mais si elles ont eu lieu, le résultat fut le même (2).
Ces pourparlers ne purent manquer d'arriver à la connaissance d'Aimeryde Thouars. Le vicomte enfui amèrement froissé; dans le cas où ils eussent été suivis d'effet, son fief de sénéchal de Poitou devenait un titre sans profil, ou à tout le moins il passait au second rang dans la'province, lui qui aspirait depuis si longtemps à jouir du premier. Aussi celte politique de Philippe-Auguste, qui pouvait être très avantageuse pour la suite des affaires de son royaume, si elle eût réussi, se tourna-t-elle contre lui; quand on
(i) Lëop. Delisle, Cat. des actes de Philippe'Aagaste^ n« 996,6! appendice, p.5 10. Cet acte n*est pas daté,mais nous n'hésitons pas k le placer au début de TaDuëe i2o5.
(2) En ce momsat Savary de Miuléon n'éparg-naît rien pour conquérir des partisans à la cause anc^laise ; Robert de Turneham ayant été fait prisonnier dans queU que rencontre, Jean Sans-Terre avait pourvu Savary, le 4 février i2o5, de la char^^ de sénéchal de Poitou à titre temporaire, jusqu'à la mise en liberté de Robert (/2qtuli litt. pat.fly p.^49 *)•
la pénètre, on s'explique parfaîtement que le vicomte de Thouars se soit bientôt rapproché de Savary de Mauléon et que, sacrifiant par dépit sa dignité et son fief de sénéchal, il se soit trouvé à la Rochelle le 9 juillet 1206, lorsque Jean Sans-Terre débarqua dans celte ville pour essayer de reprendre les belles provinces dont il s'était laissé dépouiller.
Mais, cette fois encore^ il élait trop tard. Avec Aliénor s'était ^ éteinte la dynastie nationale des comtes de Poitou ; son héritier était un angevin, qui pis est un anglais, lequel avait été, pour cas de forfaiture, légitimement déchu des domaines qu'il pouvait posséder dans le royaume de France. Philippe-Auguste s'était fait l'exécuteur de la sentence de la cour des pairs contre le duc de Normandie, et quand Poitiers se rendit librement à lui et fut pourvu d'un prévôl royal, on pouvait voir dans cet acte la reconnaissance des droits supérieurs du roi de France sur ses vassaux et en même temps le témoignage palpable que la tradition royale, interrompue depuis plus de trois siècles, reprenait vie.
Le litre de comte de Poitou ne s'éteignit pas parla réunion du comté à la couronne de France- Il a été porté h diverses reprises par des princes de sang royal, pourvus d'apanages dont ce grand fief faisait partie (1), mais son individualité avait disparu et il ne comptait plus guère que comme une province du royaume. J En 1790, il était encore en possession d*un apanagiste, le comte d'Artois, alors que la fin de Tancien régime amena à la fois la disparition de l'apanage et du nom même du Poitou, dont le terri* toire ne fut plus qu'une fraction de l'Unité française.
(i) V07. la liste des cotntes apaaagîstes du Poitou daas le tome 1er de V Inventaire» Sommaire des Archives départementales de la Vienne^ întroduction, page cl.
Lors de la rédaction de ce travail, il nous avait semblé bon de consacrer une étude spéciale à certaines questions controversées sur lesquelles il avait fallu nous prononcer, et justifîer autant que possible notre manière de voir. Nous avions donc préparé un certain nombre d'appendices, mais le développement du texte de Thistoire des comtes du Poitou ayant dépassé nos prévisions premières, il a fallu, pour rester dans les limites du développement du second volume, réduire les adjonctions destinées à l'œuvre principale. En conséquence, on a supprimé parmi ces appendices ceux qui offraient le moins d'importance, ou encore ceux qui pouvaient être l'objet de monographies spéciales. C'est ainsi que, selon ces deux ordres d'idées, ont été écartés l'appendice I, qui avait pour objet la chronologie des comtes du Poitou au IX® siècle ; l'appendice IV, qui était une description géographique de l'Aquitaine sous Guillaume le Grand ; l'appendice V, où étaient discutés les divers témoignages relatifs à la découverte du chef de saint Jean-Baptiste; l'appendice VI, relatif à la comtesse Aumode; l'appendice VIII, où nous faisions la critique de quelques chartes de Montierneuf, plus ou moins authentiques ; l'appendice IX, consacré au mon^ nayage des comtes de Poitou; et enfin une liste des sénéchaux du Poitou sous les comtes héréditaires qui trouvera sa place dans un travail d'ensemble sur les sénéchaux de notre province sous l'ancien régime.
Il n'a donc été conservé que trois des appendices indiqués dans le corps des deux volumes de cette histoire : le n^" 11^ qui devient I, consacré à la comtesse Adèle, femme d'Eble Manzer; le n"" III, relatif à la comtesse Audéarde, qui prend le n9 II, et le n** VII, aliàs X, devenu III, où nous étudions le testament et la mort de Guillaume VIII.
46o LES COMTKS DE POITOC
IsA COMTE88S ADtUB
Tous les historiens, depuis le xi'' siècle jusqu'à nos jours, donnent à Eble Manzer une femme du nom d'Adèle, qui est pour les uns Adèle de Normandie, fille de Rollon, pour les autres Adèle d'Angleterre, fille d'Edouard le Pieux.
En cherchant à discerner la vérité entre ces deux affirmations, nous sommesarrivéàcette conclusion qu'elles étaient toutes les deux erronées; cette manière de voir a été produite pour la première fois en 1888, dans nos conférences d'histoire du Poitou à la Faculté des lettres de Poitiers; nous l'avons renouvelée et documentée dans une lettre adressée en i8gi à notre ami, M. de la Bouralière, sous ce simple titre : A quelle époque vivait Gautier Coorland? Cette lettre a été insérée par lui à la suite de sa Notice historique et archéologique sur téglise de Saint''Hilaire''le^Grand de Poitiers. Depuis cette époque, il a paru de nouveaux écrits qui font jouer à la pseudo-Adèle un rôle important dans l'histoire du Poitou ; elle a ses partisans, il est donc urgent, dans l'intérêt de la vérité historique, d'examiner à fond cette légende qui compte huit siècles d'existence et d'en démontrer l'inanité. Ayant pour point de départ l'erreur involontaire d'un chroniqueur, généralement bien informé, adoptée et affirmée par un puissant établissement religieux ^, qui rattachait ses origines à cette comtesse de Poitou, en qui il voyait sa fondatrice, maintenue par une série d'actes entachés de fausseté, cette légende a reçu sa consécration de la main du père de notre histoire, de Besly,qui vit bien les impossibilités dont elle fourmillait, mais qui ne poussa pas sa critique jusqu'à ses dernières limites et arriva même, en cherchant à faire disparaître une erreur, à en produire une nouvelle qui, sous le couvert de son nom, a acquis la plus grande autorité.
Le premier document qui ait introduit une comtesse du nom d'Adèle dans l'histoire du Poitou est la chronique d'Adémar de Chabannes,
datant du commencement du xi^' siècle et où il est dit: Que Guillaume, duc d'Aquitaine, étant mort, Eble, fils de Renoul, fut pourvu en même temps du comté d'Auvergne et de celui de Poitou,et qu'ayant pris pour femme Adèle, fille de Rollon de Rouen, il eut d'elle un fils, Guillaume Tète d'Ëtoupe : « Willelmus quoque,dux Arvernis,mortuus est, et filius « Ranulfi, Eblus, Arvernis et Pictavis simul comes prpmotus est. Accep- (' tamque in conjugium Adelam, filiam Rosi Rotomagensis, genuit ex «f ca Willelmum Caput stupe » {Chronique d'Adémar, édit. Ghavanon, p. i43). Un siècle après, la chronique de Saint-Maixent reproduisait à peu près mot pour mot le texte d'Adémar(Marchegay, Chron. des égL d'Anjou^ p. 375, Saint-Maixent).
Ge passage renferme pourtant une grosse erreur. Adèle, la fille de Rollon, ne fut pas la femme d'Eble, mais bien de son fils Guillaume Tète d'Ëtoupe. Les historiens normands sont unanimes sur ce point : Rollon n'eut que deux enfants de Poppa, fi]Ie du comte de liayeux, qu'il avait épousée à la danoise, « more danico », c'est-à-dire avec qui il vivait dans une sorte de concubinage légal avant sa conversion au christianisme et qu'il délaissa un jour sans difficulté pour épouser Gisèle fille de Charles le Simple; ces deux enfants sont Guillaume Longue- Epée , son successeur, et Adèle, dont le nom barbare était Gerloc. (Dudon de Saint-Quentin, p. 192, art. 479 et p. 201, art. 58, édit. Jules Lair ; Guillaume de Jumièges, liv. III, ch. vn et viii).
La chronique d'Adémar est pleine de confusion par rapport aux affaires du Poitou, pour le milieu du x® siècle : l'auteur a dû égarer quelques notes,de sorte qu'il lui est arrivé fréquemment d'attribuer au père les actes du fils. C'est ainsi qu'il donne à Eble la femme de son fils Guillaume, qu'il ne dit nulle part que celui-ci se soit marié, et qu'il revient ensuite à la vérité quand il note l'alliance de Guillaume Fier-à-Bras, fils de Tète d'Ëtoupe, avec Emme de Blois. La chronique de Saint-Maixent, copiste fidèle d'Adémar, est aussi muette que lui sur le mariage de Tète d'Ëtoupe, et pourtant, à cette époque, il ne man^ quait pas dans les chartriers poitevins de textes qui pouvaient remettre les chroniqueurs dans la voie de la vérité. Mais l'histoire» telle qu'elle s'écrivait alors, ne se faisait pas avec les documents originaux et authentiques; elle s'inspirait des récits oraux, elle copiait des listes dressées par quelque moine soigneux, et tout ce qu*elle recueillait ainsi elle le coordonnait tant bien que mal, mais ne le contrôlait pas. Ainsi, pour établir en dehors des historiens normands qu'Adèle, fille de Rollon, fut la femme de Guillaume Tète d'Ëtoupe, nous possédons encore aujourd'hui en original une charte de l'abbaye de Noaillé, du
46a LES COMTES DB POITOU
mois de février Q4a, où comparaissent en qualité de donateurs Gfuillaume Tète d'Etoupe et sa femme Adèle (Arcli. de la Vienne, orig., Noailléy n^ 4o), et un autre acte émané de Guillaume Fier-à-Bras, qui n'est pas daté^etoù le comte demande aux moines de Saint-Jean-d'Angély des prières pour Tdme de son grand->père Eble,pour celles de son père Guillaume et de sa mère Adèle» pour la sienne, pour celles de sa femme Emme et de son fils Guillaume (D. Fonteneau, xiii, p. 89 ; Besly, Hi$i. des comtes^ preuves, p. 264 ; Musset ; Cart. de Sainte Jean^Angêlijy i, p. 23 1). •
A propos de ce dernier acte il n*est pas sans intérêt de remarquer que Fier-à-Bras ne parle pas de sa grand'mère, de la femme d'Eble. Elle devait être morte depuis bien longtemps et son souvenir n'avait pas survécu, ou bien elle était de naissance infime, et Fier*à-Bras ne jugeait pas opportun de rappeler ce fait. L'une et l'autre suppositions peuvent être exactes, car il n'est pas question d'Emillane, femme d'Eble et sans doute mère de Tète d'Etoupe, après 91 1, et aucun document ne nous renseigne sur son origine. Ainsi donc, au moyen des textes authentiques, et en dehors des chroniqueurs, il est bien établi -que la femme de Guillaume Tète-d'Etoupe s'appelait Adèle.
Après la chronique de Saint-Maixent nous restons deux siècles sans rencontrer d'écrit où il soit parlé de la femme d'Eblc. Mais il existait au siècle dernier, dans le trésor de l'abbaye de la Trinité de Poitiers, un vidimus original, délivré à Poitiers le aS février 1377, v. s. (1378), par Vincent de Maisoncelles, garde du scel aux contrats du comte de Poitou^ qui contenait la reproduction d'un diplôme du roi Lothaire, daté de Tannée 98a. Par cet acte, le roi confirmaità l'abbaye de la Trinité le don qui lui avait précédemment été fait de l'église de Saint-Pierrele-Puellier de Poitiers et mettait les treize chanoines qui desservaient cet établissement dans l'entière dépendance de l'abbaye (D. Fonteneau, XXVII, p. 43). Ce diplôme a été reproduit par Besly dans les preuves de son Histoire des comtes de PoictoVj puis par le Gallia et par d'autres auteurs avec certaines modifications, que relève avec soin D. Fonteneau, son dernier copiste (Besly, Hist. des comtes^ preuves, p. 261 ; Gallia Christ. y 11, instr., col. 36 1 ; Rec. des hist. de France^ IX, p. 65 1). Les observations du savant bénédictin portent sur les éléments de date du diplôme dont l'importance est telle que l'on doit s'y arrêter spécialement.
' Il est dit dans cet acte qu'il fut donné à Laon, l'an de l'Incarnation 982, indiction X, la neuvième année du règne de Lothaire, et qu'il a été dressé par Arnoul, notaire, à la requête de Tarchevèque Adalberon.
Or, en Tannée 982, Lothaîre comptait vingt-huit années de règne. Besly et le Gallia ont supposé des erreurs commises par Fauteur du vidimus. Ils ont maintenu comme exact le chiffre des années du règne de Lothaire et ont modifié celui de l'année de Tlncarnation, en écrivant 96a au lieu de 982, cette date de 962 correspondant à la neuvième année du règne du roi. Mais alors le chiffre de Tindiction n'était plus exact, il aurait dû être Y et non X, et de plus Âdalberon n'était pas chancelier du royaume en 962. Pour couper court à cette seconde difficultéy les auteurs du Gallia ont changé le chiffre de Tindiction et même ils se sont trompés en mettant YI au lieu de Y, qui est le chiffre véritable répondant à Tannée 962, puis ils ont remplacé le nom d'Âdalberon par celui de Tarchevêque Âlderic, qui était chancelier en 962. Toutefois ils ont oublié de toucher au nom du notaire Ârnoul; or ce dernier n'a été notaire que sous Adalberon, qui n'est devenu chancelier qu'en 971, et enfin en 962 le notaire d'Âlderic était Gezo, ainsi qu'il se voit sur les diplômes authentiques de la Trinité à cette date, dont il sera parlé plus loin.
Ce sans*géne des auteurs du Gallia est véritablement stupéfiant, et au lieu de s'arrêter sur des erreurs flagrantes^ qui font planer de prime abord le plus grand doute sur l'authenticité d'un texte, ils font à ce texte, proprio motu, des corrections destinées à rectifier ce qu'il peut contenir d'erroné à leur point de vue, et à lui donner par suite les apparences de la vérité; or, en agissant ainsi, ils n'ont fait, comme on vient de le voir, qu'ajouter des éléments de confusion à ceux qui existaient déjà et qui déroutent complètement l'historien. On ne saurait à ce sujet trop remercier D. Fonteneau de sa probité de copiste journellement constatée, qui permet à la critique de procéder à l'examen des textes en toute assurance, et on doit aussi trouver dans ces faits un argument de plus pour pousser les érudits à publier scrupuleusement les textes originaux, ainsi que Ta en particulier compris la Société des Archives historiques du Poitou.
Pour mettre en relief les prétentions abusives du Gallia à modifier un document de la façon que Ton vient de voir, D. Fonteneau dit avec justesse que Ton ne saurait admettre que l'auteur du vidimus ait entassé fautes sur fautes sans s'en apercevoir, qu'il aurait écrit « octogesimo » pour << sexagesimo », « indictione décima » pour « indiclione quinta », « Arnulphus » pour « Gezo » et « Adalberonis » au lieu d' « Adelrici ». Où ce notaire de 1878, dit-il encore, aurait-il appris qu'il y avait eu sous le règne de Lothaire un Adalberon archevêque et archi-chancelier? D'où savait^il que, sous le même prince, un
Ariioul avait élé nolaire d'Adalberon? (D. Fonteneau, xxvii, p. 5a).
Ces arguments sont, on peut le dire, irréfutables, aussi le savant bénédictin mainlient-il comme exacte la dale que porte Tacte ; il n'y a pour enlever à celui-ci toute apparence d'erreur qu'à supposer, ce qui est très plausible, que le scribe de 1 878 avait omis le mot h vicesimo » avant celui de « nono » qui marquait le nombre des années du règne de Lothaire ; avec cette simple rectification Tacte se trouve parfaitement daté sans que Ton ait à imaginer les changements de noms et de date adoptés par le Gallta.
Il y a dans ce fait de l'omission d'un root une erreur de scribe parfaitement admissible. Mais D. Fonteneau, qui est un si judicieux critique diplomatiste, ne possédait pas les mêmes qualités quand il s'agissait d'élucider un texte historique; du moment que les éléments diplomatiques lui paraissaient exacts, il se laissait aller à admettre l'authenticité absolue de l'acte qu'il avait sous les yeux et, dans le cas présent, c'est cette divergence d'appréciation qui le met en désacord avec Besly et le GalUoy lesquels s'attachaient plus au texte de l'acte qu'à ses formules. Ceux-ci trouvaient que les faits rapportés par le diplôme se rapportaient plutôt à l'année 962, aux environs de laquelle on plaçait la fondation de l'abbaye de la Trinité, et ils s'empressèrent, pour rattacher cet acte à cet événement, d'accepter pour vraie cette mention qu'il avait été délivré la neuvième année du règne de Lothaire ; c'est pour ce motif qu'ils procédèrent aux corrections que nous avons indiquées elle datèrent de 962. Mais D. Fonteneau, qui se trouvait reporter à l'année 982 des faits qui, à la rigueur, pouvaient être placés en 962, nedevaitpasadmettre leur authenticité. C'est pourtantcequ'ilafait.
Afin de pouvoir se prononcer entre deux opinions aussi contradictoires, il faut, de toute nécessité, prendre une connaissance exacte du diplôme de Lothaire, en étudier à la fois le contexte et la rédaction : c'est ce que nous allons faire. Le roi de France rapporte qu'Adèle, l'illustre épouse de son cousin le puissant duc Ëble, lui a demandé d'octroyer un diplôme au monastère nouvellement fondé dans la ville de Poitiers par sa vénérable mère, avec l'assentiment du marquis Guillaume, son fils, et à la charge par les religieuses de prier pour lui, Lothaire, pour sa femme et pour ses descendants : « Quoniam consobrini ducisque « nostri potentissimi Eblouis conjunx illustrix, Adela vocabulo, nos- (\ tram expetiit serenitatem quatenus, pro nostro conjugisque et <' prolis salute, regnî quoque nostri statu, cœnobio noviler in Pictavia « urbe ab inclita génitrice sua per assensum marchionis Wilelmi, sui « videlicet filii, constructo » (D. Fonteneau, zxvii, p. 44)- Ce passage,
le plus important du document^ n'est qu'un tissu d'erreurs, quelque clarté que l'on cherche à introduire dans son texte par trop concis.
Nous ferons d'abord une première remarque, quia échappé à D. Fonleneau, c'est que si Tacte appartenait à l'année 962, comme le veulent les auteurs du Gallia^ il aurait été difficile à Lothaire de parler de sa femme et de ses enfants, car il ne s'est marié qu'en 966 (Lot, les Derniers CarolingienSy p. 54). M, Kalckstein est tombé dans la même erreur que D. Fontcneau, car il place ce diplôme entre le 10 novembre et le 3 1 décembre 968 ; de plus, il raille D. Bouquet d'avoir admis pour cet acte la date de 982 (^Rec, des hist, de France^ ix, p. 626), sans s'apercevoir que lui-même commettait une erreur, et qu'au fond c'était D. Bouquet qui avait raison. M.Lot, bien qu'il ait fait ses réserves sur l'authenticité de l'acte, ne s'est pas mis non plus en garde contre le diplôme altéré de Lothaire, placé par D. Fonteneau en 962, par Kalckstein en 963^ ce qui lui fait dire que la Trinité fut fondée par Adèle d'Angleterre, veuve du comte Eble et mère de Guillaume Têted'Etoupe {les Derniers Carolingiens, p. 44> note 2).
Par le fait de cette seule constatation, nous v oilà débarrassés de l'année 962 et ramenés à 982. Mais, à cette époque, Eble était mort depuis cinquante ans; il aurait été par suite difficile à Adèle de parler au nom de son époux et à Lothaire de qualifier de cousin ou de parent une personne décédée plusieurs années avant sa naissance ; la comtesse elle-même aurait, à cette époque, compté au moins quatre-vingt-dix ans, étant admis, comme le veulent les partisans de son mariage avec Eble, qu'elle aurait épousé celui-ci vers 912. En outre, d'après les termes de l'acte, il semble que ce n'est pas elle, mais bien sa mère^ qui aurait récemment fondé la Trinité, ce qui introduirait dans notre histoire une personne totalement inconnue et qui en outre aurait vécu plus que centenaire. Thibaudeau, qui s'en tient au texte de l'acte, adopte cette manière de voir et dit qu'il parait, en vertu de ce diplôme, que le monastère de la Trinité a été commencé par la mère d'Adèle : « Ce devoit être Edvige, épouse d'Edouard, dit <c l'Ancien, roi d'Angleterre, » écrit-il. {Abrégé de P histoire du Poi'toUf I, p. 338),
D. Fonteneau, pour éviter cette interprétation, admet que l'expression « génitrice sua », employée par Lothaire, tombe non pas sur Adèle, mais sur Guillaume, et que, par suite, ce serait la femme d'Eble qui aurait réclamé les faveurs royales pour un acte dû à la mère du marquis Guillaume, nommée aussi Adèle, mais il ne peut arriver à cette interprétation qu'en torturant les termes de l'acte, dans lesquels II 3o
il ne faut voir que ce qu*ils disent, sans idée préconçue et sans le désir d'y trouver autre chose.
Pour nous, ce passage du diplôme est absolument incohérent et pourtant les notions contradictoires qu'il renferme ont égaré certains auteurs qui, se rattachant à toutes les branches, ont cru trouver la preuve de la fondation de l'abbaye de la Trinité à Tépoque d'Eble dans une charte du cartulaire de Saint-Cyprien, où I on voit Guillaume Télé d'Etoupe confirmer une donation faite à l'abbaye par un nommé Robert {Cart. de Saint-^Cypneriy p. 28J. Cet acte est antérieur à la mort du roi Raoul et par suite il est rapporté par ses éditeurs à Tannée 986 environ. Rcdet le place entre les années 982 et 986, mais la première de ces dates doit être écartée, Eble n'étant mort qu'en 934 ou 985. Parmi les souscripteurs, on trouve à la suite du nom du comte Guillaume, celui d'une comtesse, Alaine, qui, d*après une mention mise à la suite de son nom,«S. Alaine, comitisse, que fuit monacha », serait, parla suite, entrée en religion.
II est hors de doute que cette dernière adjonction est l'œuvre de l'auteur du cartulaire de Saint-Cyprien, et date du xi® siècle ; pour ce personnage, la comtesse Alaine n'était autre que la femme de Guillaume Tête d'Etoupe, c'est-à-dire Adèle. Ce n'est pas ce qu'a compris le rédacteur du diplôme de 982, quia eu certainement connaissance de celui de 986, sous sa forme abrégée, et tel qu'il nous a été conservé par le cartulaire, car le membre de phrase « que fuit monacha » ne pouvait se trouver dans l'acte original. Il a pris à la lettre cette note jointe au nom d'Adèle, et a considéré que l'acte étant de 986 au plus tard, la comtesse Alaine devait être non la femme, mais la mère de Tête d'Etoupe, et que celte dernière se serait faite religieuse, comme le fut du reste la fondatrice de la Trinité, Pour lui, Adèle n'est autre que la femme d'Eble, comme l'ont écrit les chroniqueurs du xi® et du XII® siècle, et il aurait en plus le texte du cartulaire pour appuyer cette attribution, si l'on admettait, ainsi que lui, comme faisant partie du texte original de la charte, ce que nous considérons comme une interpolation certaine placée à la suite du nom d' Alaine (Adèle).
Comment les indications erronées que nous venons de relever peuvent-elles se rencontrer dans un acte qui, d'après la critique diplomatique de D. Fonteneau, appartient assurément à l'année 982 ? Pour expliquer ce mélange de vrai et de faux, nous ne voyons qu'une hypothèse à présenter: à savoir qu'il existait dans les archives de l'abbaye de la Trinité un diplôme authentique de cette année 982 et que, pour des motifs dont il sera parlé plus loin, cet acte a été soumis à
des manipulations, tant en additions qu'en Interpolations, particulièrement celle empruntée à Pacte de 986 mal interprété et aux chroniques destinées à établir qu'Adèle était la femme d'Eble. L'acte ori* ginal fut détruit et remplacé par un nouveau texte, que l'on fit disparaître à son tour, après avoir employé à son égard ce procédé commode du vidimus qui dispensait de produire des actes où les signes de fausseté paléographique auraient immédiatement sauté aux yeux.
Quel était donc le but de cette opération, et à quelle occasion le vidimus authentique de 1878 fut-il donc produit? Le but, c'était de mettre sous les yeux des juges, dans quelque procès engagé entre les religieuses de la Trinité et les chanoines de Saint-Pierre-le-Puellier, un acte prouvant que ces derniers étaient dans la sujétion des religieuses. Les actes authentiques du x^ siècle, qui nous sont parvenus, ne parlent aucunement de cette dépendance; c'est seulement au xir siècle, dans une bulle du pape Calixte II, du 28 août 1 1 ig, qu'elle est signalée pour la première fois (GalUa Christ, y II, instr., col. 362). Cedroit prétendu par l'abbaye fut une source de difficultés entre les deux établissements. Les contestations entre les religieuses de la Trinité et le chapitre de Saint-Pierre-le-Puellier, relativement au droit de nommer aux prébendes de ce chapitre, sont très nombreuses; Thibaudeau, dans son article sur la Trinité, cite des transactions ou arrêts de 1220 environ, de 1268, de i334, de 1872, de 1472, de 1637 et de 1667 {abrégé de l'histoire du PoitoUy I, pp. 33 1-343).
Les religieuses de la Trinité ne se contentèrent pas de serrer dans leurs archives l'acte qu'elles avaient fait fabriquer, on ne sait à quelle époque, pour triompher des tentatives d^indépendancedes chanoines de Saint-Pierre-le-Puellier« et qui affirmait en même temps la personnalité de la fondatrice de leur maison, elles firent rédiger en outre une note succcincte de la fondation de leur monastère qu'elles insérèrent dans leur obituaire. Cet obituaire, appelé aussi le Galendaire de l'abbaye, fut établi à la suite de chacun des articles d'une copie du martyrologe romain, exécutée en i55i par le commandement de l'abbesse Jeanne de Clermont; à la date du iodes calendes de novembre (28 octobre), il contient l'annotation suivante, dont voici une ancienne et exacte traduction : « Ce jour, mourut la « comtesse Adèle, femme du comte Eble et mère du comte Guillaume « qui est surnommé Tête d'Etoupe ; cette dame, avec Paide de Dieu, <( édifia dans la ville de Poitiers une basilique en l'honneur delà Sainte « Trinité. Cet établissement de vierges consacrées au Seigneur brilla c( d'un grand éclat. Que son âme ainsi que celles de tous les défunts
« repose en paix. Ainsi soit-il » (Bibliothèque de Poitiers, manuscrit orig., n^ 43o, f* i43).
Au XIV* siècle au plus tard, il était donc admis que la fondatrice de l'abbaye de la Trinité était la femme d*Eble, comte de Poitou, et cette opinion ne semble pas avoir rencontré de contradicteurs au xv* siècle ; mais arrive le seizième siècle, et notre premier historien, Bouchet, da n ses Annales d'Aquitaine ^ parues en 1524» porte inconsciemment un premier coup à la légende : Eblc, dit-il, était marié avec une jeune dame nommée Adèle, « Torigine de laquelle je n'ay peu sçavoir,» puis, plus bas, il raconte que, vers Tan qSo, Guillaume, fils d'Eble, avait épousé la fille de Rollon, nommé Gerloc par les Normands (J.Bouchet, Annales d'Aquitaine^ éd. de iG^Ai P* i'?)- Bouchet avait consulté les chroniques normandes, et de sa recherche il résultait qu'Eble ne pouvait, comme l'avait écrit Adémar, avoir pris pour femme la fille du duc de Normandie, mais, tout en rejetant cette union impossible, il retint le nom d'Adèle, qui semblait consacré par l'usage, et il l'appliqua à l'épouse du comte Eble.
La réserve de Bouchet ne fut pas, comme on Ta vu, bien accueillie par les religieuses de la Trinité, car vingt-sept ans après la première apparition des Annales d Aquitaine, elles reproduisaient dans leur Calendaire le mensonger état civil de leur fondatrice.
Du reste, il semble qu'il a été dans le rôle du chartrier de Tabbaye de la Trinité de donner asile à des titres entachés de fausseté, et quoique ceux dont nous allons parler ne se rapportent pas absolument à Adèle, nous ne croyons pas pouvoir les passer sous silence, car ils se rattachent à une des grandes supercheries historiques du xvi* siècle, qui en compte tant.
D. Fonteneau trouva dans les archives de la Trinité deux actes, portant l'un et l'autre la date de g65 et dont un se présentait sous la forme d'un vidimus délivré le 28 mai i566 par legardedela prévôté de Paris. Cette dernière pièce est une sorte de jugement du comte de Poitou, du jeudi avant Pâques 965, qui aurait terminé un démêlé survenu entre Saldebreuil de Sanzay et les religieuses de la Trinité au sujet de certaines redevances dues par les seigneurs de Sanzay à ces religieuses. Le caractère d'authenticité qu'on a voulu donner àcetacte, en le mettant au jour au moyen d'un vidimus, n'avait pas d'autre objet que de faire attribuer une valeur plus grande au même acte, non vidimé, qui n'apparatt que sous la simple forme d'une copie, faite en i53o, de lettres supposées de Guillaume Fier-à-Bras, prince d'Aquitaine; ce dernier se serait engagé pour lui et ses successeurs à payer annuellement à
l'abbaye de la Trinité la moitié d'une monnaie d'or qu'Adèle,son aïeule, en fondant cette abbaye, lui avait assignée pour dot, conjointement avec Saldebreuil et Raoul de Sanzay, personnages qui sont dits appartenir à la famille des comtes de Poitou (D. Fonteneau, xxvii, pp. 89 et 40-
Le faussaire, auteur de ces deux actes, quiappartiennentà la grande mise au jour de documents destinés à donnera la famille de Sanzay une illustre origine en la faisant sorlir des comtes de Poitou, adoptait ridée qu'Adèle, fondatrice de la Trinilé, était la femme d'Eble Manzer. Ce n'est qu'une constatation de peu de valeur, étant donnée la nature des actes qui permettent de la faire, et elle aurait pu sans inconvénient être passée sous silence, s'il ne nous avait paru bon de signaler ce fait que, dès i566, la famille de Sanzay préparait les voies et posait des jalons pour faire prévaloir ses prétentions, avant d'aboutir à la publication des Mémoires et recherches de France et de la Gaulle acquîtanique de Jean de la Haye, qui parurent à Paris en i58i. L'impudent auteur de ce livre n'est pas en peine pour établir la filiation des comtesses de Poitou. Pour lui, Eble Manzer épousa Adèle, fille du roi de Thuringe, c< qui est la haulte bannière, » et Guillaume, fils d'Eble, prit pour femme Bonne, la fille de Rolloi) de Normandie (Jes Mémoires et recherches de France et de la Gaulle acquitanique, p. 88). Nous avons à diverses reprises mis en évidence les actes faux fabriqués à l'instigation de René de Sanzay, capitaine-général du ban et arrièreban de France, et l'on peut à ce sujet consulter particulièrement notre Note sur quatre abbés poiteuins du nom de Billy^ rectification du Gallia Christiana.
La vogue certaine qu'eurent ces conceptions fantaisistes ne fut pas sans exercer une certaine influence sur Besly, bien qu'il ait tenu à se mettre en garde contre elles, et qu'il ait toujours passionnément cherché la vérité. Lors de la préparation de son Histoire des comtes de PoictoUy il vint étudier le chartrier de la Trinité, et ce qu'il y découvrit ne put assurément que lui causer de la surprise. Il y trouva des actes notoirement faux, conceptions des Sanzay, un autre acte qui, de prime abord, pouvait paraître authentique sous le déguisement de son vidimus de 1878, et enfin seulement deux actes authentiques, deux diplômes émanés du roi Lothaire.
L'écriture de ces diplômes était fort difficile à lire, nous dit D. Fonteneau, bon juge en pareille matière (D. Fonteneau, xxvii, p. 26, note 21), qui les a vus et qui relève de nombreuses erreurs dans les copies faites tant par Besly que par les auteurs du Gallia. Aussi étaient-ils conservés avec respect dans les archives de la Trinité,
mais on n'y recourait jamais, le vidimus de 1878 du faux diplôme du même Lothaire suffisant à donner aux religieuses toutes les notions dont elles pouvaient avoir besoin au sujet de rétablissement de leur monastère.
La visite de Besly amena-t-elle du changement dans cette situation? Rien ne nous le dit, mais tout le prouve. Le consciencieux historien commença par déchiffrer et transcrire les diplômes de Lothaire, tant vrais que faux, et on les trouve tous les trois dans les preuves de son IlUtoire (Besly, Ilist. des comtes, preuves, pp. 201, 202, 2j8 et 269); il en laissa des copies aux dames de la Trinité. Celles-ci s'empressèrent, pour assurer dans l'avenir la conservation de ces précieux textes et pour s'en faciliter à elles-mêmes la connaissance, de faire imprimer les deux diplômes authentiques de Lothaire. (Ces actes, qui sont imprimés isolément sur deux placards în-f°, conservés aux Archives départementales de la Vienne, fonds de la Trinité, chap. i, art. i, liasse i, portent ces titres : « Premières lettres du roy Lothaire... », « Secondes lettres de concession du roy Lothaire... » ; au bas du placard de ces dernières lettres Besly a ajouté de sa propre main le monogramme du roi, qui avait été omis par l'imprimeur. Le vidimus de 1378 ne reçut pas les honneurs de l'impression, son texte ayant sans doute paru assez lisible.) Mais, à la lecture, on s'aperçut que ces deux actes n'étaient pas d'accord avec les données jusqu'alors admises sur les origines de l'abbaye, que la comtesse Adèle, sa fondatrice, n'était pas la femme du comte Eble, mais bien d'un comte Guillaume, et que la mention du Calendaire devenait erronée.
L'abbesse du temps, soit Catherine Erreau, soit Hilarie d'AIoIgny, ne fut pas embarrassée pour si peu de chose. Un homme expert rédigea un acte, que l'on transcrivit sur une feuille de parchemin en imitant l'écriture du xiv« au xv* siècle ; puis, pour éviter des regards trop curieux, on recourut encore à cette précieuse ressource des vidimus. On pouvait du reste agir sans crainte : Besly n'existait plus ; il venait de mourir le 18 mai i644 et, fait caractéristique, c'est moins de quatre mois après sa mort qu'on livra à la publicité ce document, dont il n'aurait pas manqué de signaler la fausseté. Le vidimus, dont nous venons de parler, et que l'on est heureux de retrouver dans le fonds de la Trinité, est un acte sur parchemin qui se termine par cette mention significative : « Collation et vidimus de la "pvésenit coppie a esté « faitte à son original en parchemin par nous no/a/res royaulx à « Poictiers soubssignés ; ce faict, Toriginal a esté rendu. Le treziesme « jour de septembre mil six cens quarcnte et quÊ^tre. Johanne,
« notaire royal, Gaultier, notaire royal »> (Arch. de la Vienne, abb. de la Trinité, art. i, chap. i, 1. i). Le même dossier possède, outre ce yidimus de i644} deux actes de même nature des 7 janvier 1696 et 4 avril 1759, ce qui tend à justifier l'assertion de D. Fonteneau quand il dit XXVII, (p. 18) que les religieuses de la Trinité ont toujours consirédéce prétendu original comme le titre primordial de leur communauté.
D. Fonteneau trouva cet acte dans le trésor de la Trinité, le transcrivit et l'inséra dans sa collection de documents en lui donnant la cote suivante : « Vers 986. Notice informe et défectueuse des fonda- « lions de Tabbaye de la Trinité et de l'église de Saint-Pierre-le-Puel- « lier de Poitiers. » Après la reproduction de la pièce, il consigne ces observations : « Note i. Cette pièce, que l'on regarde mal à « propos dans l'abbaye de la Trinité comme le titre primordial de la « fondation de cette abbaye, n'est qu'une notice informe et défec- (îC tueuse, dressée dans les ténébreux siècles du quatorzième ou quin- « zième siècle. Je n'ai point trouvé l'original sur lequel les notaires « disent avoir fait ce vidimus. L'écriture du vidimusest du xv* siècle; « le prétendu original étoit probablement du quatorzième. » Puis plus loin, note i3, il dit : « Le vidimus sur lequel a été faite celte copie « est dans les archives de l'abbaye de la Trinité, 2® sac de Poitiers. « Il consiste en une petite demi-feuille de parchemin, dont l'écriture, i( comme j'ai déjà dit, est du xiv® ou xv* siècle » (D. Fonteneau, xxvii» pp. 17 et 21).
Cette petite demi-feuille de parchemin fait encore partie, heureusement, du fonds de la Trinité, et son examen nous permet de compléter les observations de D. Fonteneau. Le savant bénédictin ne se prononce pas absolument sur la date de l'écriture de l'acte, et pour cause. Elle a en effet l'air d'être du temps qu'il indique, mais on se sent gêné en donnant cette appréciation, car en l'examinant de près on s'aperçoit que cette écriture manque absolument de ce je ne sais quoi qui différencie les écritures d'époques différentes. De même qu'un architecte habile reconnaîtra dans la taille des pierres les restaurations fuites de notre temps à des monuments romains ou du Moyen-âge, de même le paléographe, habitué à l'écriture d'une région, a son œil frappé par les formes insolites qu'affectent les caractères qui n'ont pas été tracés à l'époque où ils sont censés appartenir. Or, quelque soin qu'ait pris le rédacteur de l'acte ouïe scribe qui l'a transcrit d'imiter récriture du xv® siècle, on sent que sa main élait plus habituée à produire des traits arrondis que ceux aigus de la cursive gothique. Pour reproduire un acte si important, afin de lui donner un caractère de
vétusté, il se servit d*un parchemin très ^rossieri découpé dans quel* que feuillet de garde d'un vieux reinslre; puis, comme il était d'usage, pour faire revivre les caractères eiïacés des anciens actes, de passer de la décoction de noix de galle sur les lettres ou les lignes peu lisibles, il en frotta tout le parchemin, en commençant par le haut, qu'il rendit ainsi presque illisible, seulement on s'aperçoit facilement que les carac« tères du bas, qui n'ont pas été touchés par la noix de galle ou qui ne l'ont été que très légèrement, sont d*une écriture aussi noire que celle du reste de la pièce (Arch. de la Vienne, abb. de la Trinité, art. i, chap. I, 1. I). \
L'aspect de ce document dénote donc sa fausseté au point de vue de l'âge que l'on a voulu lui attribuer, cette même fausseté ressort pour les yeux les moins clairvoyants de son contexte lui-même. Il y est dit qu'Adèle, femme et mère des comtes de Poitiers, Guillaume IV et V, se dévoua totalement, après la mort de son mari, aux œuvres de piété, et obtint du roi Lolhaire,34' roi de France, qui régnait alors, de confirmer par un diplôme les dons qu'elle avait faits au monastère de la Trinité, qu'elle transféra dans ce monastère les religieuses qui occupaient celui de Saint-Pierre-le-Puellier, qu'elle institua dans cette dernière église treize clercs qui seraient soumisaux abbesses de la Trinité, avec charge de garder avec vénération le bois de la Vraie Croix déposé entre leurs mains, qu'elle établissait une aumône qui serait faite le jour anniversaire de sa mort, après quoi on irait en procession à la chapelle de la Sainte Vierge où serait déposé son cœur.
La première phrase de cet acte est à citer dans son texte latin, qui suffit pour démontrer sa fabrication relativement moderne; elle est ainsi conçue : « Adela, Willelmorum quarti et qui'nti, Pictonum comitum^ « conjux et mater n ; puis plus loin on lit : « qiiœ omnia Lotharii trige* « simi quarti F rancorum régis gloriosissime tune regnantis ». D. Fonteneau fait remarquer à juste titre qu'avant le xvi® siècle on n'avait pas donné d'ordre numérique aux comtes de Poitou, que le « terme Picto» « num » pour désigner les Poitevins a été inconnu du ix® siècle à la Renaissance, puis que, pour désigner le roi Lothaire, on ne se serait pas servi des mots « trigesimi quarti », « ce n'étoit pas l'usage, » dit-il; il ajoute enfin que les diplômes authentiques de Lothaire ne parlent pas de la relique de la Vraie Croix, ce qu'ils n'auraient pas manqué de faire si à cette date reculée,avant les Croisades, il en eût existé une dans le monastère de Saint-Pierre-le-Puellier, enfin que l'aumône générale qui se faisait encore de son temps dans l'abbaye était bien postérieure à Adèle,
D. Fonteneau insiste particulièrement sur cet acte parce que, dit-il, les religieuses, Tayant regardé comme un titre authentique, en firent graver les principales dispositions sur une plaque de cuivre posée dans la chapelle par laquelle on entre dans Tintérieur de la maison. Voici cette inscription, aujourd'hui perdue: « Icy est le cœur de très haulte a et puissante princesse dame Adèle, femme et mère des Guillaumes « quatre et cinq, comtes de Poitou, qui se donna toutte à Dieu après « la mort de son mary . Ce monastère, consacré à la Sainte Trinité, fait « foy à toute la postérité de ces choses, qu'elle fit bastir sur un fond « qu'elle avoit acheté près de Poitiers, l'enrichit de plusieurs fiefs et (( domaines, ce que Lothaire, trente-quatrième Roy de France, confirma a et approuva, et elle fut après abbesse du susdit royal monastère » (D. Fonteneau, lxxxi, p. 277, d'après D. Estiennot, part, i, fol. i43). D. Estiennot dit encore que cette inscription a été mise en place depuis peu de temps, c'est-à-dire au milieu du xvii^ siècle.
Le savant bénédictin, dont la critique est si judicieuse, a pourtant fait erreur sur un point, c'est quand il compte parmi les marques de fausseté de l'acte le passage qui fait d'Adèle la femme d'un comte Guillaume; il en tient toujours pour l'opinion qui la reconnaissait comme femme d'Eble Manzer. C'est à son tour lui qui est dans l'erreur, car le rédacteur de ce texte si rempli de faussetés avait entrevu la vérité lorsqu'il avait pris connaissance des diplômes authentiques de Lothaire, vérité sur laquelle 1* Histoire des comtes de Poictov de Besly vînt peu après jeter un voile plus épais en créant de toutes pièces une Adèle d'Angleterre.
Nous avons dit qu'à notre avis la rédaction de cet acte prétendu original a suivi le déchiffrement et Timpression des diplômes de Lothaire, opérations qui ont dû se faire à peu près à l'époque où a été rédigé le premier vidimus, c'est-à-dire en i644-Aux motifs que nous avons précédemment donnés à l'appui de cetteopinion, nous pouvons encore ajouter une nouvelle preuve. On a vu que les religieuses de la Trinité, quand elles produisirent le faux diplôme de 982 (c'est-à-dire le pseudo vidimus de 1677, ^* ^*' considéraient la femme d'Eble comme leur fondatrice, et que cette opinion est affirmée en i55i dans le Calendaire; or, quand il leur apparut, à la suite du déchiffrement des diplômes authentiques, qu'elle était femme d'un Guillaume, elles abandonnèrent sans hésiter cette tradition. Elles n'auraient certainement pas agi de la sorte si l'histoire des comtes de Poitou de Besly avait été dès lors publiée, elles lui auraient emprunté son Adèle d'Angleterre désignée comme femme d'Eble, mais cette histoire ne parut qu'en
i647y alors que la plaque relatant ruoion d'une Adèle avec GuiU laume IV, comte de Poitou, avait dt^jà été gravée et mise en place. On s'en tint là.
C'est donc juste au moment où les dames de la Trinité se prononçaient ainsi qu'apparaît Adèle d'Angleterre.
Les recherches auxquelles Besly s'était livré pour recueiUirles matériaux de son histoire du Poitou lui avaient fait reconnaître qu'Eble ne pouvait en aucune façon avoir (épousé la fille de Rollon, et en cela il suivait l'opinion déjà admise et propagée par les Annales d' Aquitaine^ malgré ce que disaient les clironiqucs d'Adémar et de Saint-Maixent et le faux diplôme de 982. Mais, pas plus que Bouchet, il ne crut devoir rejeter la comtesse Adèle, femme d'Eble, de l'histoire du Poitou ; il admit donc comme exacte la notule du calendaire de la Trinité ; toutefois, il fut moins réservé que l'auteur des Annales cTAf/uilaine^ et tandis que Bouchet déclare qu'il ne connaît pas l'origine de cette dame, Besly lui en chercha et lui en trouva une.
En consultant les chroniqueurs anglais, Ingulph de Croiland et Guillaume de Malmesbury, il découvrit qu'Edgive, une des filles d'Edouard le Vieux, roi d'Angleterre, épousa Louis, prince d'Aquitaine, dernier survivant de la race de Charlemagne (Besly, Hist, des comtes^ preuves, pp. 225 et 226). Comme l'Aquitaine n'a pas possédé de duc portant ce nom de Louis, Besly crut devoir supposer que, du moment où Edgive vivait au temps d'Eble, ce fut avec ce duc d'Aquitaine qu'elle se maria. II n'est pas non plus embarrassé pour expliquer la différence de nom de la princesse anglaise qu'il ne l'a été pour celui du duc d'Aquitaine ; il se tire d'affaire en disant que : « Rien n'est si corrompu dans les livres « anciens que sont les noms propres, ce qui est procédé de ce qu'es- <s tans significatifs et chaque peuple désignant les choses par des dic- « tiens naturelles et originelles de sa contrée et non commune à ceux f< d'autre païs, il est advenu que, pour se faire entendre, chacun à c( mieux aymé les représenter en sa langue maternele et conneùe, que « non pas en une langue estrangère que ses compatriotes ne compren- « droient point » (Besly, Hist, des comtes de Poictoo, p. 4o).
Pour apprécier l'importance de ces dires, il faut juger de la valeur des témoignages. Guillaume de Malmesbury, le principal guide de Besly, mourut vers ii5o, laissant une très précieuse histoire des rois d'Angleterre. Mais si celle-ci est très sûre à partir de la conquête du pays par les Normands, elle inspire beaucoup moins de confiance pour les temps antérieurs, et ses récils de l'époque saxonne ne sont souvent que des légendes. Le passage auquel se réfère Besly en est une. Guil-
laume de Malmesbury raconte qu'Athelstan, roi d'Angleterre, qui niionta sur le trône en925y avait quatre sœurs; qu'il en envoya deux à l'empereur d'Allemagne afin qu'il fit choix de Tune d'elles pour femme; que la troisième épousa Louis, prince d'Aquitaine, le dernier descendant de la race de Charlemagne, et que la quatrième fut demandée à son père par Hugues, duc de France. Tous ces faits sont controuvés.
On connaît les femmes de Conrad et d'Henri P% rois de Germanie, à qui aurait pu s'appliquer Tindication de Thistorien anglais, et ce ne sont pas des princesses saxonnes; quant àHugues le Grand, il épousa la sœur d'Othon, roi de Germanie . Les trois premières alliances indiquées par Malmesbury étant reconnues fausses, on n'a pas de peine à s'apercevoir qu'il en est pareillement de la quatrième. Nous avons déjà dit qu'il n'avait pas existé aux® siècle de duc d'Aquitaine portant le nom de Louis. De plus, si on voulait reconnaître Eble dans ce personnage, comme il n'aurait pu épouser la prétendue Edgivc qu'en 925, sa femme ne pourrait avoir été la mère de Guillaume Tête d'Etoupe, qui était en âge de se marier, lors de la mort de son père, advenue vers 935. L'histoire des quatre sœurs d'Athelslan est tout entière une légende ; néanmoins nous avons été curieux de rechercher son point de départ en ce qui concerne notre histoire du Poitou, et voici ce que nous avons cru y voir. Malmesbury omet de dire qu'une sœur d'Athelstan^ du nom d'Edgive, et celle-ci bien authentique, épousa Charles le Simple, roi de France, et que la princesse, après la mort de son mari, fut avec son fils Louis, surnommé plus tard d'Outremer, chercher un refuge en Angleterre auprès de son frère. A toute force ce jeune prince pouvait être qualifié de prince des Aquitains, car, malgré l'usurpation de Raoul, les grands seigneurs d'Aquitaine conservèrent leur fidélité au fils de Charles et leur appui contribua beaucoup à lui faire recouvrer son trône, enfin c'est à lui seul, Louis d'Outremer, que convient celte désignation expresse d'être le dernier descendant de l'empereur Çharlemagne. II y aurait donc eu une confusion sous la plume de l'écrivain anglais, qui aurait donné pour femme à Louis la princesse qui était réellement sa mère.
Nous ne suivrons pas Besly dans tous les développements qu'il donne à son opinion, ce serait sortir de notre sujet sans profit aucun pour arriver à la découverte de la vérité, nous nous arrêtons seulement sur ce qu'il dit {Hist. des comtes^ P« 40 pour justifier le mot de « consobrinus », cousin, employé parLothaire dans la fausse charte de 982 à
l'égardd'Eblc. Il rappelleque,d'après certaines chroniqueSjlamèred'Eble était indiquée comme fille d'Henri, roi de Germanie, et sœur de Ger-
ber^e, mère de Lothaire, mais il s'empresse d'ajouter que cette opinion est contrariée par une chronique authentique, et il lui paraît plus vraisemblable de croire que I\amnulfe(Ilenoul) aurait épousé quelque tille de France. Nous savons à quoi nous en tenir sur cette alliance imaginée par Beslyja naissance illégitime d'Eble étant absolument avérée. Le récit du moine Inguif de Groiland, que Besly place avant celui de Guillaume de Malmesbury, pour ce motif que la date de la naissance d'inguif était antérieure à celle de Guillaume, a encore moins de va* leur que celui de ce dernier auteur. Il est reconnu par les critiques anglais que l'histoire du monastère de Croilandi publiée pour la première fois en 1 096, n'est qu'une sorte de fiction historique composée par un moine au xiii* ou au xiv« siècle, lequel réédita, en les amplifiant, les récits de Guillaume de Mal mesbury. Besly, qui a fait de ces deux relations, en les amalgamant, le fond de la longue discussion à laquelle il s'est livré pour établir que la femme d'Eble devrait désormais être désignée sous le nom d'Adèle d'Angleterre, n'a fait que reproduire des fables,auxquelles il a donné une semblance de vérité. Adèle d'Angleterre n'ayant jamais existé, elle doit donc être impitoyablement rayée de
notre histoire.
Mais sous l'autorité de la parole de Besly, la création qui lui était due a fait un grand chemin. Elle fut admise d'emblée par les historiens, eirAri de vérifier les dates la consigne tout au long dans ses colonnes; il ne donne même que cette femme à Eble {VArt de vérifier les dates^ p. 713). D. Fonteneau s'y range aussi, mais lui, tout au contraire, fait d'Adèle d'Angleterre la troisième femme d'Eble (D. Fonteneau, xxxv, p. 3o, notes 3 et 4); puis c'est le tour de Thibaudeau, dans son Abrégé de r histoire du PoitoUy de la Fontanelle de Vaudoré dans son Histoire des rois et des ducs de tAquitainey de M. Desnoyers dans ses listes de P Annuaire de Vhistoire de France^ de M. Mabille dans ses notes sur l'Histoire de Languedoc de D. Vaissete, enfin de M. de Mas-Latrie dans son Trésor de chronologie paru en 1889; tous sont d'accord pour déclarer qu'Adèle d'Angleterre fut la femme d'Eble, comte de Poitou.
Il est certain que si cette union avait eu lieu elle aurait jeté un grand relief sur le berceau de nos comtes, et il y aurait eu de quoi flatter l'amour-propre local; de plus elle aurait été certainement riche de conséquences à l'époque où elle se serait produite. Grâce à elle, Eble serait devenu le beau-frère du roi de France et de tous les puissants personnages que les deux chroniqueurs anglais ont uni aux filles d'Edouard le Vieux, La Fontenelle de Vaudoré en particulier insiste sur les avan-
tages qu'Eble retira de son mariage, sans s'apercevoir que les faits qu'il rapporte sont souvent contradictoires. Cet écrivain reproduit du reste toutes les erreurs de ses devanciers, et particulièrement celle qui attribue à Adèle d'Angleterre la reconstruction de la basilique de Saint-Hilaire de Poitiers.
Cette opinion, dont il nous faut dire quelques mots, paraît avoir été émise pour la première fois par Rapaillon, chanoine de Saînt-Hilairele-Grand, mort en 1713, qui, dans ses Mémoires pour servir à Thisloire de son église (D. Fonteneau, xxxv, p. 235), dit que Ton doit ce monument à la piété d'Adèle d'Angleterre, comtesse de Poitou, femme d'Eble II, duc d'Aquitaine, qui le fit élever de 927 à 940 ; il trouvait la preuve de ce fait dans la présence de léopards que cette princesse aurait, selon lui^ fait sculpter sur la première porte de l'église, ces animaux figurant dans les armes d'Angleterre. L'opinion de Rapaillon n'aurait pas pris pied si elle n'avait eu d'autre appui que l'argument fourni par lui, ses léopards n'étant autres que les lions symboliques si employés dans l'architecture romane, et les armoiries n'ayant vu le jour que plus de deux siècles après l'époque où il croyait en rencontrer. Mais, au commencement de ce siècle, Dufour, dans son livre De Cancien Poitou et de sa capitale^ vint donner une grande force à la conception du chanoine en interprétant dans le même sens un passage de la chronique de Saint-Maixent, daté de l'année io49, V^^ ^^^ ^^^^ plement ceci à propos de la dédicace du monastère de Saint-Hilaire : Cet établissement avait été en grande partie construit aux frais de la reine d'Angleterre par son architecte Gautier Coorland, « Magna « ex parte construxerat regina Anglorum, per manus Gauterii Coor- « landi ».
Sans réfléchir qu'il était absolument anormal que, plus d'un siècle après la reconstruction du monastère, le chroniqueur se rappelât le nom de son architecte et de la personne à qui étaient dues les dépenses de la construction, Dufour appliqua cette mention au fait rapporté par Rapaillon qui se trouvait ainsi complété, avec l'apparence de l'appui d'un témoignage authentique. Les nombreux archéologues qui ont étudié l'église de Saint-Hilaire ont tous été fort gênés par cette indication précise et tous se sont ingéniés à chercher dans l'édifice des traces de la construction exécutée au x« siècle par les ordres de cette Adèle; seulement c'est à la suite de la consciencieuse étude de l'église de Saint-Hilaire faite par M. de La Bouralière en 1891, que notre attention a été attirée sur ce problème, auquel nous espérons avoir donné sa solution définitive en établissant que le passage de la chro-
nique de Saint-Maixent invoqué dans la cause se rapporte uniquement à des faits de l'année 1049, sous laquelle il a sa place dans notre chronique et que Gauthier Coorland, vivant à cet époque, était l'architecte d*Emroa, reine d'AnçIcterre, mère d'Edouard le Confesseur.
Quant à l'abbaye de la Trinité, dont ces ditj^ressions nous ont quelque peu éloigné, elle fut établie par Adèle de Normandie, femme de Guillaume Tète d'Rtoupe,et la preuve en est fournie par les deux diplômes authentiques de Lothaire que possédait le trésor de cet établisse-* ment. (Ces diplômes, vus et transcrits par D. Fonteneau, xxvii, pp. 23 et 37, avaient disparu des Archives de la Vienne avant i84o, ainsi que le vidimus délivré en 1877 de la fausse charte datée de 98a.) Par le premier, qui porte la date du i4 octobre 96a, Lothaire conGrmait la dona* tion ou vente déguisée que Robert, fils de Mainçaud, avait faite de la terre de Saint-Julien-l'Ars et Nieuil-l'Espoir, « Fagia », avec ses deux églises, à Adèle, femme de Guillaume, comte de Poitou. Par le second, qui ne porte pas d'indication chronologique, mais qui est sûrement antérieur à l'année 971, date delà mort de l'archi-cliancelier Adeiric, mentionné dans l'acte, le même roi autorise Adèle, mère de Guillaume, comte de Poitou, à construire le monastère de la Trinité et à lui donner un certain nombre de domaines parmi lesquels se trouve celui de cr Fagia ».
Les tenants d'Adèle d'Angleterre retrouvaient cette princesse dans ce second acte qu'ils plaçaient avant celui de 96a, la mère du comte Guillaume de Poitou ne pouvant être autre, selon eux, que la femme d'Eble, mais il est de toute évidence, et ceci ressort particulièrement de la présence de la terre de « Fagia» parmi celles qui furent données par Adèle pour constituer la dotation de l'abbaye de la Trinité, qu'il doit être placé après 963, date de la mort de Tête d'Etoupe, c'est-à-dire entre cette date de 968 et 971.
En résumé, les chroniques d'Adémar deChabannes et de Saint-Maixent marient Eble Manzer avec Adèle, fille de Rollon. Or, il est établi que cette union n'a jamais eu lieu et que la princesse normande épousa Guillaume Tête d'Etoupe, fils d'Eble. Celte vérité fut promptement reconnue, mais le mariage d'Eble avec une femme du nom d'Adèle fut toutefois maintenu. Les religieuses de la Trinité, qui devaient leur établissement à une comtesse de Poitou du nom d'Adèle, accueillirent ce dernier système et l'appuyèrent d'une charte fausse qu'elles datèrent de Tannée 982 et qui fut rédigée à l'occasion de difficultés qu'elles avaient avec les chanoines de Saint-Pierre-le-Puellier; elles inscrivirent aussi cette mention erronée dans leur calendaire.
Cette préoccupation, chez les religieuses de la Trinité, d'affirmer leur suprématie sur les chanoines de Saint-Pierre-le-Puellier les entraîna même encore plus loin ; elles reculèrent de six siècles l'établissement de leur monastère. On Ut en effet dans un manuscrit du XVII® siècle, portant pour titre : fondation de l'abbaye de la très SAINTE TRINITÉ DE POITIERS, qui s'cst retrouvé dans leurs archives (chap. II, art. xxv), « que la fondation de la susdite abbaye a <c été en l'an 826 par sainte Loubette, fille d'honneur de rimpéralrice « sainte Hélaine, qu'elle laissa à Poitiers malade, à son retour de «Jérusalem», que l'église et le monastère qu'elle édifia pour y recevoir des religieuses furent appelés Saint-Pierre-le-Puellier, « où lesdites « reh'gieuses ont été plus de cinq cents ans, jusqu'à ce que dame Adelle, « duchesse de Poitou, vers l'an 980, les transféra au monastère de la « Sainte Trinité qu'elle fit bâtir, et mit des chanoines audit lieu de « Saint-Pierre-le-Puellier pour assister les dites religieuses » (Arch. de la Vienne, la Trinité, 1. 1).
Les actes faux du xvi® siècle, fabriqués pour la famille de Sanzay, conservèrent l'alliance d'Eble avec une femme du nom d'Adèle, ainsi que Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine ;Bes\yy quipsividi^e la même opinion, donna à cette comtesse Adèle un nouvel état civil en faisant d'elle la fille du roi d'Angleterre, Edouard le Vieux. L'opinion de l'auteur de Y Histoire des comtes de Poictou n'a rencontré jusqu'à aujourd'hui aucune opposition de la part des historiens, sauf pourtant, et ceci inconsciemment, on peut le dire, delà part des religieuses de la Trinité qui, en 1642, après avoir pris connaissance, grâce à Besly,des diplômes authentiques de Lothaire, reconnurent qu'Adèle, leur fondatrice, était femme et mère de comtes de Poitou du nom de Guillaume. Ce résultat inattendu et pourtant réel leur attira les railleries des tenants de l'idée qu'Adèle était la femme d'Eble, et en particulier de D. Fonteneau, qui se rattachait à l'opinion émise par Mabillon dans ses Annales béné-dictines (m, p. 662), lequel, pour mettre à l'unisson des données qui lui paraissaient contradictoires, avait imaginé deux comtesses de Poitou, ayant porté le même nom d'Alaine ou Adèle et à la même époque, et, qui toutes les deux, auraient été inhumées dans le monastère de la Trinité, l'une Adèle, femme d'Eble et fille d'Edouard d'Angleterre, et une autre Adèle, qu'il désigne simplementcommelabru delà précédente. D. Fonteneau interprétait ainsi les suppositions émises par Mabillon sur les deux Adèles : l'une, disait-il, « la comtesse Alaine, « connue dans l'histoire sous le nom d'Adèle d'Angleterre, étoit fille « d'Edouard le Vieux, roi d'Angleterre, et femme d'Eble, comte de
48o LES COMTES DE POITOU
<K Poitou , fonda en 986 Tabbaye de la Trinité de Poitiers où elle se « fit reli^euse et étoit mère de Guillaume Tète d*Etoupe » ; quant à l'autre, il la désignait de la sorte : « Il y eut aussi une autre comtesse « de Poitou, qui fut nommée Alaine ou Adèle de Normandie, surnom- « roée Gerloc; elle était fille de Rollon, premier duc de Normandie, et « devint femme de Guillaume Tète d'Etoupe » (D. Fonteneau, vi, p. 91, note 2). Mabillon admettait encore que la donation de Robert, fils de Maingaud, avait été faite à Adèle d'Angleterre, et que celle-ci en avait disposé (il ne dit pas quand ni comment) en faveur d*Adèle de Normandie. C'est une opinion toute gratuite et qui ne s'étaye, comme on l'a vu, sur aucun texte.
Or^ de cette Adèle d'Angleterre, reconnue par Bcsly et par D. Fonteneau> pour nous il ne reste rien. Son identification avec une prétendue fille d'Edouard le Vieux, roi d'Angleterre, du nom d'Edt^ive^ et son mariage avec un prince d'Aquitaine du nom de Louis, en qui on a voulu voir Eble, tout ceci est absolument du roman : Eble s'est marié deux fois, mais aucune de ses femmes ne porte le nom d'Adèle. On a fait honneur de la fondation de l'abbaye de la Trinité à cette pseudo-Adèle d'Angleterre et ceci dès 986, tandis que ce monastère doit son établissement à Adèle de Normandie, femme de Tète d'Etoupe, entre 968 et 971; enfin on a prétendu que cette dernière était la reine d'Angleterre [qui s'occupa de la reconstruction de l'église de Saint-Hilaire au xi« siècle, alors que cet honneur appartient à Emma, mère du roi Edouard le Confesseur. Telle est la démonstration que nous espérons avoir solidement établie.
IiA COMTESSE AUDÉARDE
Lorsque, presque au début de son récit de la fondation de l'abbaye de Maillezais, le moine Pierre rapporte l'infidélité de Guillaume Fier-à- Bras, acte qui devait avoir une si grande influence sur l'existence du comte et même sur les destinées du comté de Poitou, il se contente de dire que la complice de Guillaume fut la femme du vicomle de Thouars. C'est à cette sèche mention que s'arrêtent ses révélations. Quel
était ce vîcomte? Quel nom portait sa femme? Telles sont les questions que les historiens locaux se sont depuis longtemps posées et qu'ils ont résolues à peu près tous d'une façon uniforme. Le vicomte qui dominait à Thouars au temps de Fier-à-Bras s'appelait Arbert ; il avait pour femme Audéarde. Celle-ci aurait donc été la vicomtesse héroïne de l'aventure rapportée par le chroniqueur. Telle est la conclusion à laquelle est arrivé en particulier M. Imbert, auteur d'une Notice sur les vicomtes de Thouars de la famille de ce nom^ parue en i864, et d'une Histoire de Thouars, publiée en 1870.
Dans ces deux écrits, M. Imbert ne se prononce pas sur l'authen-» ticité du fait rapporté par Pierre de Maillezais. Il est assurément influencé par l'opinion du P. Anselme qui, ne pouvant mettre d'accord les détails que lui fournissait la chronique de la construction de l'abbaye de Maillezais avec les maigres notions qu'il rencontrait chez les histo* riens du temps,avait trouvé plus expédient de traiter de roman tout ce qu'a écrit l'auteur de la Chronique sur ce sujet (Hist, généal. de la maison de France^ II, p. 5i5), mais enfin il finit par déclarer {Hist. de Thouars y p. 34) que « le récit vrai ou faux du moine de Maillezais ne peut s'appliquer qu'à la femme d'Herbert ».
Nôtre conclusion est totalement différente. Nous tenons le récit pour vrai, aussi bien que l'ensemble des événements rapportés par la Chronique, ainsi que nous l'avons établi dans le cours de cette histoire, et de plus, tout au contraire de Thistorien de Thouars, nous ne croyons pas qu'il s'applique à la vicomtesse Audéarde. Mabillon, avec qui nous sommes heureux denousrencontrer,et qui ne vient pas de prime abord rejeter les récits du moine de Maillezais, croit que la vicomtesse en question était la fille ou peut-être la femme d'un des frères d'Arbért. M. Imbert prétend que cette opinion n'est pas soutenable et que l'épouse d'Arbért ne devait pas être une vieille femme en 970; en cela il a raison, mais pour le reste il a tort de rejeter l'opinion du savant bénédictin.
Audéarde n'était sans doute pas la seule personne qui eût en ce moment le droit de porter le titre de vicomtesse de Thouars, droit résultant de l'usage du pays appelé d'entre Sèvre et Dive, où se trouve Thouars, et oà se pratiquait la succession de frère à frère. En vertu de celle-ci, les enfants mâles d'un vicomte de Thouars, pouvant en cas de prédécès de leur frère atné posséder quelque jour la vicomte, se qualifiaient tous de vicomtes ; or, Arbert avait un frère, nommé Savari, qui parait dans un acte d'août 994 {Arch. hist. du PoitoUf II, p. 48)1 et bien qu'il ne soit nulle part question de sa femme, II 3i
48a LKS COMTKS DK IMHTOr
il ne serait pas impossible qu'il ait été marie et que la vicomtesse qui devint la compagne en titre de Fier-à-Bras ne fût la femme de ce Savari; il se passa du reste quelque chose d'anormal dans l'existence de ce vicomte, car, bien que, d'après la coutume, il eut dû succéder à son frère Arbert après la mort de celui-ci, c'est le fils de ce dernier, Aimery, qui le remplaça. Au surplus, la personnalité d'Audéarde n'a jamais été complètement mise en lumière, aussi, vu l'importance du râle qu'on a voulu lui attribuer, il nous parait utile de lui consacrer une notice spéciale qui jettera quelque jour sur son existence jusqu'ici mal connue.
Audéarde, « Ilildegardis, Hildeardis, Heldeardis, Audeardis, Aidegardis, Aldeardis », était fille de Châlon, vicomte d'Aunay, et de sa femme Sénégonde. Elle épousa Arbert, vicomte de Thouars, avant 969^ car à cette date elle assista à cdlé de lui à la fondation du prieuré de Château-Larcher {Cartul. de Saint^Cyprien^ p. 254). D'accord avec son mari, elle fonda l'abbaye de Saint-Jean-de-Bonneval, pour laquelle elle obtint, le 19 janvier 973, un diplôme du roi Lothaire {Gallia Christ. y II, instr., col. 366). Le jour des obsèques d'Arbert, le i3 mai 988, Audéarde et ses fils Aimery, Savari, Raoul, Thibaut et Geoffroy restituèrent à l'abbaye de Saint-Maixent le monastère de Saiut- Liguaire que le défunt avait usurpé sur les religieux (A. Richard, Chartes de Saint^Maixent^ i, p. 71). Elle se remaria ensuite avec un comte du nom d'Arnaud, mais celte union fut courte, car, peu après, au mois de janvier 99a, Audéarde fit don à Tabbaye de Noaillé de domaines sis à Niort, afin d'obtenir des prières pour l'âme de son père Châlon, de sa mère Sénégonde, du vicomte Arbert et du comte Arnaud (Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, n® 58).
Ce dernier acte est ainsi daté: Donné au mois de janvier, la première année du règne du roi Robert, « Data mense januario régnante «Rotberto anno primo ». Pour bien comprendre les dispositions qu'il renferme, il est absolument nécessaire de déterminer Tannée du règne à laquelle répond ce synchronisme. D. Fonteneau, qui a inséré la donation d'Audéarde dans sa collection (xxi, p. 3i3), fait remarquer avec juste raison qu'il ne saurait être question, dans le cas présent, de faire commencer le règne de Robert au 24 octobre 996, jour de la mort de son père Huges Capet, ce qui ferait attribuer la donation au mois de janvier 997, car, dans le corps de l'acte, il est question de Foulques, abbé de Noaillé, à qui Ton connaît un successeur, Constantin, dès le mois d'août 994 (Arch. de la Vienne, orig., Noaillé, no 65).
Notre bénédictin s'est alors rabattu sur Tassociation de Robert au trône de France par son père Hugues Capet et son couronnement 4 Orléans le i*' janvier 988. Si Ton accepte cette interprétation l'acte de donation d'Audéarde appartiendrait au mois de janvier 988; c'est à quoi s'est arrêté D. Fonteneau ; son opinion a été adoptée par tous les historiens du Poitou et pourtant nous ne saurions la partager. L'emploi d'une formule uniforme parAudéarde pour demander des prières pour Tâme des quatre personnes désignées dans l'acte, indique sans conteste, à notre sens, que les unes et les autres étaient décédées. Cet Arbert, qui fut vicomte de Thouars, ne mourut, comme nous l'avons établi {Chartes de Saint-Maixeniyiy p, 72, note i), que le i3 mai 988 : il ne saurait donc être question de lui dans la charte de Noaillé si l'on admettait pour celle-ci la date de janvier 988, mais comme il est non moins certain qu'Audéarde, sa femme, était bien la fille de Châlon et de Sénégonde, nommés avant Arbert dans cette commémoration, il en res« sort forcément que l'acte où il est question de lui et qui l'indique comme étant décédé ne saurait apparteniraumoisdejanvier 988. C'est alorsqu'il y a lieu de se demander s'il n'existe pas d'autres dates que celles du i^' janvier 988 et du 24 octobre 996, dont on pourrait faire partir le commencement du règne du roi Robert. Or, Rédet a établi {Documents pour Saint'Hîlaîre^ i, p. 72, note i , et CartuL de Saint-Cyprieny p. 3 10, note 3) que certains scribes poitevins n'ont fait commencer le règne de Robert qu'après l'emprisonnement de Charles de Lorraine et le couronnement du roi à Reims, le 29 mars 991. En adoptant ce mode de comput, il en résulte que la première année du règne du roi Robert ne se serait terminée que le 29 mars 992, et par suite que notre charte, qui est du mois de janvier de la première année du règne de ce prince, appartiendrait à l'année 992.
Ladate de la mort d' Arbert fournie par la charte de Saint-Maixentdu i3 mai 988 concordant parfaitement avec ces données, il y a maintenant lieu devoir si l'on peut pareillement appliquer celles-ci au comte Arnaud. Tout d'abord, on doit se demander quel est ce personnage. D. Fonteneau déclare qu'il n'en saitrien (xxi,p. 3i5, note 4 : « On ignore d'où « cet Arnaud étoit comte »), cependant il est porté à croire que c'était le second marid'Audéarde(/{/., note i : « Cette comtesse est sans doute (( la même que celle dont il est parlé sous le nom d'AIdéarde dans un « titre de l'an 971. Elle avoit été femme d'Arbert, vicomte de Thouars; c< elle épousa probablement en secondes noces le comte Arnaud, ce qui « lui fait prendre dans cette charte le titre de comtesse »). Or, à cette époque, nous ne trouvons de comte portant ce nom caractéristique
iH\ Li:s COMTKS DK POITOI'
d'Arnaud, et avec qui le mari d'Audéarde puisse être identifié, qu'Arnaud Manzer, comte d*An;^oul(>me. Seulement pour établir qu*il s'agit bien de lui dans la charte de Noaillc, >l ^aut pouvoir assurer qu'il est mort avant le mois de janvier 992; or, les çonéalogistes sont absolument en désaccord sur Tépoque de son dccùs. Adcmar de Chabannes et Fauteur de V Histoire des comtes et des évctjnes d'Angonlâme le fixent au mois de mars, sans préciser rannce; Lart de vérifier les dates l'indique en 988; le Trésor df^r/mmolof/iede M. de Mas-Latrie le met en looi au plus tdt; entre ces deux dates extrêmes, de 9S8 et de looi, se place Vicier de la l^ile {/lisf. dr PAngonmoiSy p. xvi), lequel a été suivi par le P. Anselme dans sa chronologie des comtes d'Angouléme, et tous deux adoptent Tannée 993. Cette dernière indication ne saurait nous satisfaire, la fondation d*AudoanIe en faveur de ses parents et de ses maris défunts étant du mois de janvier de cette année 993; il nous parait donc à présumer, car pas plus que nos devanciers nous ne saurions lancer une affirmation catô^^orique, qu'Arnaud Manzerest décédé le 4 mars 991.
Avant de poursuivre Thistorifiue de la vie d'Audéarde, il est indispensable de s'arrêter sur ce fait de son mariat^e avec Arnaud Manzer, comte d'Angoulénie, que nous tenons pour certain, car il nous amène par voie de conséquence à rectifier une date importante dans Tllistoire ecclésiastique du Poitou, celle de la fondation de l'abbaye d'Airvault. Cet événement n'est connu que par une charte de Pierre II, évêque de Poitiers, qui, le 10 février 1094» confirma la dotation de l'établisse, ment que Ton devait à Audéarde. Besly, dans ses Eoesques de Poic^ tierSy p. 28, et le Gallia Christiana (11, col, i386), ont publié in extenso la charte de Pierre II; dans cet acte, dont l'original estaujour. d'hui conservé aux Archives de la Vienne, où nous l'avons fait entrer en 1886 (orig., Airvault, i), se trouve l'expression « comitissa » appliquée à Audéarde. Les Bénédictins n'en ont pas compris la signification et, par un procédé contre lequel nous nous sommes plusieurs fois élevé, ils ont cru devoir la remplacer par celle de a vicecomitissa )>, seul litre qu'aurait dû porter la vicomtesse de Thouars, femme d'Arbert. Telle avait été au reste l'opinion de Besly, qui toutefois n'avait pas cru devoir se permettre, comme les Bénédictins, de corriger le texte de l'acte qu'il édita correctement, mais, en face du mot « comitissa » (p. 82) il mit une note marginale dans laquelle il disait que le texte original portait par erreur ce mot au lieu de celui de « vicecomitissa » , ie seul qui appartînt à Audéarde, tant par sa naissance que par son mariage, vu qu'elle était fille du vicomte d'Aunay et femme du vicomte
de Thouars. De plus les Bénédictins font succomber ce vicomte Arbera en 973, et, établissant dans leur pensée un rapprochement entre sa mort et la fondation de l'abbaye, ils attribuent à celle-ci la date de 978 environ. M. Beauchet-Filleau, dans son Histoire (TAirvaUy a adopté la même manière de voir et il place comme eux la fondation d'Airvault, vers 978. Dans ces appréciations se rencontrent deux erreurs, la seconde découlant naturellement de la première.
Nous avons en efiFet établi (Chartes de Saint-Maixenty i, p. 72, note) qu'Arbert a vécu bien plus longtemps que ne Tont cru les historiens précités et qu'il n'est mort qu'en 988 ; il résulte tout d'abord de ce fait que si Audéarde était veuve, ce dont nous ne doutons pas, quand elle fonda Airvault, cet événement n'a pu arriver en 971 ou en 973, mais seulement après 988; de plus, le titre de comtesse, qu' Audéarde prenait certainement dans l'acte de fondation, qui a depuis longtemps disparu et qui a été reproduit par Pierre II avec les principales dispositions de l'acte primitif, nous apporte un élément nouveau et fort important dans la discussion. Il faut d'abord remarquer qu' Audéarde est encore désignée avec sa qualité de comtesse, « comptissa », à deux reprises différentes, dans la charte de Noaillé de janvier 992, dont il a été parlé plus haut, charte qui est postérieure de neuf mois à la mort du comte d'Angouléme ; or ce titre, elle n'a pu le porter que pendant la durée de son mariageet ensuite, à tout le moins, pendant les premiers temps qui ont suivilamort d'Arnaud, car celui-ci eut pour successeur Guillaume, son fils, issu d'une première union, et il ne paraît pas que la comtesse ait continué à séjourner dans le pays gouverné par son beau-fils. Si donc, dans l'acte de fondation de l'abbaye d' Airvault, Audéarde prend le titre de comtesse, ce ne peut être que durant les années 988 à 991, c'est-à-dire pendant celles qui correspondent au temps de son union avec son second mari ou encore pendant un laps de temps assez court après la mort de celui-ci, ce qui convient au moment où fut passé l'acte de Noaillé.
Après avoir quitté TAngoumois, Audéarde revint naturellement à Thouars auprès de ses enfants, pour y vivre des revenus de son douaire ou de son patrimoine personnel, et là, au milieu des siens, elle ne fut plus désignée que par son tilre de vicomlesse. Or, comme dans l'acte de fondation d'Airvault, elle disposa seule des biens constituant son douaire dans le pays de Thouars, qu'elle agissait tout comme elle avait fait lorsqu'elle abandonna à Noaillé une partie de son domaine patrimonial dans le Niortais, nous sommes porté à croire qu' Audéarde était, dans l'un et dans l'autre cas, en état de veuvage, et
486 LES COMTKS I)B POITOU
que la fondation d'Airrault» suivant de près la mort de son second mari, a eu lieu en 992 ou 993.
L'ex-comtesse d*Angoulème vécut encore quelques années ; au mois d'août 99/1 9 elle assiste avec ses enfants à un échange passé entre son fils le vicomte Aimcry et Robert, abbé de Saint-Florent {Arrh. hisi. du Poitou^ II, p. 4^); ^n ioo3, elle est aussi présente à la donation de Téglise de Saint-Maxire, faite par un seigneur nommé Raoul et sa femme Délucie à l'abbaye de Saint-Cyprien (Rédet, Cart. de Saint' Cyprien^ p. 33o). On la trouve encore comparant dans des actes intéressant la même abbaye, compris entre loioet ioao(/(/., pp. 109 et 194) ; après cette dernière date, qui peut correspondre à la soixantedixième année de son Age, car il ne faut pas oublier qu*elle était mariée avant 969, époque où on croit pouvoir lui attribuer environ vingt ans, il n*est plus question d'elle.
Si maintenant nous revenons à l'objet principal de cette note, à savoir si la comtesse Audéarde doit être assimilée à la vicomtesse de ThouarSy victime de la colère de la comtesse de Poitou, nous nous prononçons pour la néjgfative. D*abord, elle ne cessa pas de vivre dans rintimité de son mari et d'être en bonnes relations avec la famille corn* taie; puis,en ioo3, elle apparattdans la compagnie du jeune duc,de sa mère Emma et de sa femmeAumode;dix ans après environ, elle se trouve à Poitiers à une grande assemblée où, aux C(^lés du duc, se pressent sa femme Brisque, le comte de Gévaudan et autres personnages notables (Rédet, Cart. de Saint^Cyprien^ p. 194)- A moins qu'il ne soit démontré que la vicomtesse Audéarde, que nous rencontrons en ces deux circonstances, ne soit une autre personne que la veuve d'Arbert, ce qui ne nous paratt guère possible, on ne saurait admettre que la femme déchue, l'épouse adultère, la victime des brutalités de la suite d'Emma, dont on connaît le caractère entier, ait pu se trouver dans les mêmes réunions que cette dernière et qu'elle ait joui à la cour de Guillaume le Grand du rang et des honneurs que seule pouvait revendiquer l'épouse respectée du vicomte Arbertet du comte d'Angoulême.
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