‹ Histoire des comtes de Poitou, 778-1204Chapitre 3 sur 29 · II69-II · texte numérisé non relu

II69-II

Malgré que le roi de France eût reçu au mois de janvier 1 169 Thommage de Richard, le nouveau duc d'Aquitaine, Tétat de trouble dans lequel se trouvait le pays ne permit pas à Henri d'en abandonner immédiatement le gouvernement à son fils, qui n'avait encore que douze ans. 11 fallait sa robuste main pour amener les barons aquitains, toujours si remuants, à accepter la domination d'un enfant sans avoir à craindre un retour de. leur part. Mais enfin ce résultat fut obtenu» et quand le roi partit pour TÂngleterre, au commencement de Tannée 1 1 70, révolution était définitivement opérée. Toutefois le jeune prince ne fut pas abandonné à lui-même ; il avait auprès de lui sa mère, qui le tenait en quelque sorte en tutelle, et les fidèles conseillers de celle-ci. Henri, comme on le sait, vivaitpresque toujours séparé de safemme;ilne lui plaisait pas de Tavoir auprès de lui et l'occasion lui parut propice pour s'en débarrasser, tout en faisant acte de bonne politique. Pour les Aquitains, Aliénor était toujours leur duchesse; en la voyant prendre la direction des affaires de leur pays, ils pouvaient se faire illusion et croire qu'ils avaient reconquis leur autonomie. Du reste, Aliénor ne démentit pas celte idée que Ton se faisait d'elle, et dès le premier jour elle se conduisit en souve- / raine. ^1

Son premier soin fut de rendre un pieux hommage à la mémoire de Patrice de Salisbury, mort, disait-elle, pour le service du roi, pour celui de sonfils Richard elle sien. A cet effet, elle fonda dans

(t) Rec. des hist. de France^ XIH, pp. 3i2 et3i3, R. de Thorîgny, p. 182, G. de Cantorbéry, p. 142, B. de Peterborough, p, 188, R. de Dicct» et p. 678, chan. de Laon.

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Téglise de SainUHilaire de Poitiers, où reposait le comte, un service solennel que les chanoines devaient célébrfer annuellement pour le repos de son âme. En retour, elle leur abandonna, sous quelques réserves, mais avec le consentement exprès de son mari et de son HIs, tous les droits et coutumes dont elle jouissait dans la terre seigneuriale de Benassais.

Cette générosité n'était pas absolument désintéressée de sa part; elle songeait aussi à elle-même, car les chanoines durent s'engager à célébrer, après sa mort, un service annuel, absolument semblable à celui qu'elle instituait pour le comte. Afin de donner plus de garantie à l'exécution de ses volontés, elle fit apposer son sceau au bas de la charte qui les contenait, en présence de l'évoque de Poitiers, d'Hugues, vicomte de Cbâtellerault, son neveu, de Raoul de Paye, son oncle, de ses fidèles, Saldebreuil et Hervé le Papetier, de Pierre, son chapelain, de maître Bertrand, et de plusieurs dignitaires ecclésiastiques (1).

Ces personnages, que, dès le premier jour, on rencontre aux côtés d'Aliénor, constituaient à proprement parler sa maison. Hugues de Paye ne tarda pas à occuper les fonctions de sénéchal de Poitou, Saldebreuil fut le connétable de la reine, Hervé, son panelier, et Pierre, son chapelain. On les retrouve tous, quelque temps après, quand, en son nom et au nom de son fils Richard, elle concéda aux moines delaMerci-Dieu toutes les coutumes qui pouvaient être établies sur leurs propres domaines (2). Reine et duchesse, quand elle prend une décision, elle fait connaître à tous sa volonté, qu'ils soient archevêques, évêques, abbés, comtes ou prélats, baillis, ministres et fidèles du roi et d'elle-même dans toute l'Aquitaine. Elle agit véritablement dans la plénitude de sa toute puissance (3).

(i) Rédet, Doc. pour Saini-Hilairej I, p. i8o. Cet acte n'est pas daté, mais comme il est circonscrit entre les années 1 169 et 1 172 au plus tard, il ne paraît que juste de Tatlribuer au début du gouverDement d'Aliénor sous le nom de Richard.

(2) Cartul. de la Merci-Dieu, charte Lxxxvit. L'acte n'est pas daté, mais un des témoins est Robert, abbé de Noaillé, qui vivait à celte époque*

(3) Un écrivain anglais, Gautier Map {De Nagis carialiarriy éd. de la Cambden Society, p. 234), cité par M. Meyer [Vie de Guillaume Le Maréchal, IH, p. i3, note 5), rapporte qu'après la mort de Patrice de Salisbury Henri II chargea un seigneur normand, Guillaume de Tancarville, du gouvernement du Poitou; le fait est possible, mais nous n'avons pas trouvé trace de ce personnage dans les documents poitevins. Les seuls noms étrangers au Poitou que l'on rencontre dans l'entourage de

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Aliéner s'établit à Poitiers, dans le palais des comtes, ses ancêtres, que son mari avait restauré et embelli; elle y habitua si bien son fils que celui-ci, jusqu'au jour où il devint à son tour roi d'Angleterre, c'est-à-dire pendant vingt années, ne cessa d\ivoir en Poitou sa principale résidence, et que ses contemporains, sauf de très rares exceptions, Tont toujours appelé le comte de Poitiers (1); c'est seulement dans les actes authentiques qu'il est qualifié de duc d'Aquitaine.

Pour bien disposer les seigneurs en sa faveur et lui attirer leur sympathie, elle le fit renoncer à se prévaloir des confiscations prononcées par Henri, qui visaient les comtés d'Angoulème et de la Marche, et d'autres seigneuries de l'Aquitaine. Les barons exilés rentrèrent en possession de leurs domaines; quanta Robert de Sillé, il ne putjouir d'une semblable faveur car, après avoir élé fait prisonnier par Guillaume Maletaucommencement derannéell69, il était mort dans la prison où Henri l'avait fait enfermer et dans laquelle il avait été tenu rigoureusement au pain et à l'eau (2).

Une des premières préoccupations de la reine fut de faire reconnaître son fils par ses vassaux ; dans ce but, elle l'emmena, lors des fêtes de Pâques 1170, à Niort, où elle lui fît tenir une l^ cour plénière (3). Elle revint ensuite à Poitiers, où, pour se conformer aux usages établis, le jeune prince, le jour de la Trinité, fut proclamé abbé de Saint-Hilaire; l'archevêque de Bordeaux et Tévêquede Poitiers lui remirent, en celte circonstance, la lance el Tétendard Jnsignes de son autorité, et la cérémonie se termina par une grande procession durant laquelle on chanta le répons « 0 prînceps egregie (4) ».

De Poitiers^ Aliénor et son fils se rendirent à Limoges, oit la proclamation de Richard en qualité de duc d'Aquitaine fut accom-

-]a reioe, lorsqu'elle commença à diriger les alTaires du pays sous le nom de Richard, sont ceux de Simon de Tornebu et de Richard de Canville (charte de Saint-Hilaire) et de Guillaume Panet (charte de la Merci-Dieu).

(i) a RicharSy li cuens de Poitiers, li cuens Richars », Hec. des hist, de France, XVII, p. 365, cbron. de Saint-Denis; « Richart de Peitiers, li quens de Peitiers », L'histoire de Guillaume Le Maréchal, éd. Paul Meycr, I, vers 6325 et 7853.

(a) Du Chesne, Hist. généal. de la maison des ChasleignerSy preuves, p. 32.

(3) Labbe, Nova bibl. man,, II, p. 3 1 8, G. du Vigeois; Rec, des hist. de France, XIII, p. 3i2, R. de Thorigny.

(4) Labbe, A^ooa bibl. man,, II, p. 3i8, G. du Vigeois.

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pagnée d'une cérémonie symbolique à laquelle la reine se prêta volontiers, car elle ne pouvait manquer d'attirer au jeune duc la sympathie des gens de Limoges, population turbulente et toujours prête à Taclion.Âu jour indiqué, se forma une grande procession qui conduisit Richard à la cathédrale ; là, Tévèque lui présenta Tanneau de sainte Valérie, qu'il passa à son doigt^ à la suite de quoi retentirent de vives acclamations qui le proclamaient duc d'Aquitaine (1).

Pour bien se rendre compte de l'ardeur de ces manifestations, il faut savoir qu'à Limoges lés esprits étaient en ce moment sous l'impression d'un événement qui avait pour eux un caractère absolument national; c'était la mise au jour d'une vie de sainte Valérie, où la légende primitive de cette vierge, insérée dans la vie de saint Martial, avait pris une immense extension, bien faite pour frapper l'imagination des peuples du Limousin et flatter leur amour-propre.

Voici ce qu'elle rapportait. L'empereur César-Auguste aurait envoyé en Gaule, en l'an 42, son parent Léocade avec le titre de procurateur. La principale cité de ce pays aurait été Limoges, une seconde Rome, disait la légende : Léocade y aurait fixé sa résidence. Il aurait ensuite été chargé par Tibère de tout le gouvernement des Gaules, et Gnalement aurait été tué dans une révolte , ne laissant d'autre enfant qu'une fiUe^ nommé Valérie. L'empereur Claude aurait donné à Léocade un successeur dans la personne d'Etienne, parent de saint Pierre; sur l'ordre de l'empereur et « selon l'usage de la loi romaine »,le nouveau dignitaire devait, en prenant possession de sa charge, épouser la fille de son prédé« cesseur. Etienne et Valérie furent donc fiancés, mais le procurateur dut suivre Claude dansson expédition contre les Bretons. Or,pendant son absence, l'apôtre saint Martial vintprêcher la foi chrétienne à Limoges et convertit Valérie^ qui déclara vouloir se consacrer

(i) Tels sont les faits racontés parGeoffroy du Vigeoi8,qui,étant alors moioe de Saint- Martial, en futyOn peut le dire,témoin oculaire ; si d'autres cérémonies que la prise de l'anneau de sainte Valérie avaient accompagné l'entrée de Richard à Limoges, Tannaliste ne se serait pas fait faute de les rapporter ; il ne craignait pas d'entrer dans le détail et on en a la preuve dans la remarque qu'il ne néglige pas de faire, que les Poitevins, alors qu'ils chantaient dans l'église deSaint-Hilaire: « 0 princeps egregîe », s'étaient approprié un répons qu'ils avaient emprunté au rituel de Saint^Martial .

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au service de Dieu. A son retour, Etienne fut vivemeru irrité en ne retrouvant plus sa fiancée, mais seulement une femme qui lui déclara qu'elle avait pris un autre époux. Furieux, il lui ordonna de revenir à la foi payenne; sur le refus de Valérie de sacrifier aux idoles, le gouverneur la condamna à mort et lui fit trancher la tète par un de ses satellites (I).

Au cours de son récit, Tannaliste avait eu soin de raconter que la ville de Limoges avait été fondée, au temps du juge hébreu Gédéon, par le roi géant Lémovic, tandis que la ville de Poitiers ne devait son origine qu a César, qui lui aurait donné le nom d'un de ses compagnons, Piclav, récemment décédé dans la guerre de Bretagne, .et y aurait simplement établi un proconsul, membre de sa famille, nommé Arcade, tandis qu'à Limoges résidait un procurateur, celte dernière dignité répondant, chez les Gaulois, à celle de duc, tandis que celle de proconsul n avait qu'un comte pour équivalent. Ces habiles rapports tendaient à affirmer la supériorité politique de Limoges sur Poitiers, tandis que la reconnaissance de l'apostolat de saint Martial était venue attribuer à celte cité le premier rang dansIaGaule au point de vue religieux. La conséquence de ces prémices s'établissait ensuite naturellement: Limoges était la véritable capitale de l'Aquitaine, et Valérie, étant l'héritier c de la dignité de son père, se trouvait transmettre ses droits au personnage qui, par la prise de son anneau, contractait avec elle un mariage mystique.

En mettant à son doigt l'anneau de sainte Valérie, Richard reconnaissait la légitimité des prétentions de Limoges, mais ce simple acte ne suffisait pas à contenter l'ambition de Tévëque et du chapitre cathédral de cette ville. Offusqués de ce qu'à Poitiers le duc d'Aquitaine avait élé mis en possession des attributs de la souveraineté, ils voulurent revendiquer ce droit pour eux seuls; dans leur pensée^ l'évêque de Limoges aurait joué auprès du duc un rôle identique à celui de l'archevêque de Reims à l'égard du roi de France, et, dans ce but, ils chargèrent l'un d'eux, le préchanlre Hélie, de rédiger un cérémonial pour la bénédiction du duc d'Aquitaine, cérémonial qui devait èlre appliqué lors de la

{\)Calalo(jus coi. hagioffraph. lai, DibL Nat. Parisiensis^ I, pp. i\i'l\l\ ; H, pp. a, 5.

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première vacance du trône ducal. Mais ce fut Jean-sans -Terre qui succéda à Richard, et le roi d'Angleterre avait en tête d'autres préoccupations que celle de donner satisfaction aux gens du Limousin ; il ne fut jamais couronné duc, et il ne parait pas qu'il ait été en aucun temps demandé aux rois de France, ses successeurs en Aquitaine, de se poser en héritiers de sainte Valérie (1). Avant de quitter Limoges, Aliénor assista avec son fils à la mise en place des premières pierres de l'église de Saint-Augustin, mais on ne sait rien de plus de son existence pendant cette année H70 (2). Peut-être est-ce dans le cours des pérégrinations qu'elle fit à cette époque que, se trouvant à Chinon,elle reçut de nouvelles doléances des religieux de Vendôme qui venaient lui exposer que son sénéchal,qui n'était autre que le fameux Raoul de Paye, exigeait de leur prieur de Saint-Aignan, en Saintonge,et de ses hommes, des redevances abusives sur le sel qu'ils fabriquaient. La reine, parlant au nom de son fils, déclara qu'elle entendait qu'à l'avenir ces redevances fussent supprimées et que les hommes du prieuré ne fussent tenusqu'au paiement des anciennes coutumes,telles qu'elles furent déclarées sous serment par ses sergents et par les anciens du lieu de Sainl-Aignan.A sa cour se trouvaient le comte de Vendôme, son fils Lancelin, Pierre, chapelain de la reine, et Jourdain, son clerc (3).

(i) L'Ordo ad benedicendam dacem Aqailaniœ a été publié pour la première fois ^T hts\y {Hist, des comtes de Poictou, preuves, p. i83), qui avait trouvé ce curieux document dans les manuscrits du chapitre de Sainl^Etienne de Limoges . La plupart des historiens^et en particulier M. Deîoche, dans sa Géographie historique du Limousin, ont inféré de ce texte que les ducs d'Aquitaine avaient dd, de toute antiquitéy se faire couronner à Limoges. M. Robert de Lasteyrie^ dans son Jbtade sur les comtes et vicomtes de Limoges, p. 36, a judicieusement démontré que ce document n'avait nullement la valeur qu'on lui attribuait, que les prières qu'il contenait étaient celles que Ton employait au xiiie siècle pour le sacre des rois de France, et que Ton ne devait pas le faire remonter aune date plus reculée que celle à laquelle vivait Hélie, le préchantre de Limoges, qui s'en est déclaré Fauteur ; or, ce personnage était en fonctions en iao8 (Bea\y, Hisi, des comtes de Poictou, p. i85, note). Son œuvre tomba promptement dans l'oubli, car l'auteur de la chronique de Saint-Etienne de Limoges, qui écrivait à la fin du même siècle, n'en eut pas connaissance et rapporte même que tous les écrits faits à Toccasion du pseudo-sacre d'Henri en ii52 avaient été emportés par le roi en Angleterre {Bulletin de la Soc, arch, du Limousin, XXXII, p. i4i).Du sacre de Richard il ne fait nulle mention, et, de ce silence, comme de celui de tous les annalistes contemporains,on peut tirer cette conclusion que les historiens modernes ont donné au texte de Geoffroy du Vigeois une extension qu'il ne saurait comporter.

(a) Duplès-Agier, Chron. de Saint-Martial, p. 58; Labbe, Noi)a bibl. man., II, p. 3 17, G. du Vigeois.

(3;Métais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme, p. ii4. Lancelin, fils de Jean,

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11 est encore probable que la reine accompagna assez loin dans le Midi sa fille Aliénor,alors que celle-ci s'en fut épouser Alfonse II, roi de Castille, à qui elle avait été fiancée en 1168; un brillant cortège, dans lequel se trouvaient Tarchevèque de Bordeaux, les évèques de Poitiers, d'Angoulème, de Saintes, de Périgueux, d'Agen et de Bazas, et un grand nombre de seigneurs de l'Aquitaine, fit escorte à la jeune princesse jusqu'en Espagne (1).

Peut-être est-ce durant ce voyage qu'elle confirma la maison de a Subsidiis », dépendance de Fontevrault, dans la possession d'une terre au territoire de Belleville (peut-être Les Hermitans), qui lui avait été donnée par Guillot Board sur la voie royale allant de Belleville à Chizé, et qu'elle concéda en plus aux religieux et religieuses de cette maison le droit de prendre dans la forêt d'Argenson le bois nécessaire pour leur chauiîage et l'entretien de leurdemeure. Pierre Mimet,évêquedePérigueux, quiavait succédé à Jean de Sie, décédé le 2 mai 1169, et Pierre de Soneville, évêque d'Angoulême, furent témoins de cet acte qui fut passé à Saint-Jean-d'Angély ; les autres assistants furent le sénéchal d'Aquitaine, Raoul de Faye^le connétable Saldebreuil, Guillaume Maingot, Geoffroy de Taunay, le chapelain Pierre,et le clerc Jourdain qui remplissait en même temps les fonctions de notaire (2).

On ne sait si, vers ce temps, Aliénor reprît la vie commune avec son mari. L'histoire, qui pourtant a consigné avec soin les faits et gestes d'Henri, ne nous le dit pas, bien qu'elle rapporte sa venue en Aquitaine vers la fin de l'année. On a vu qu'à l'époque du carême de l'année 1 1 70 il était passé en Angleterre ; là, toujours hanté par sa convoitise de régner en Italie, il s'était préoccupé d'assurer sa succession au trône; le 14 juin, au grand étonnement de ses contemporains, qui ne pénétraient pas encore ses secrets desseins, il fit couronner roi son fils aîné Henri. Comme celui-ci était encore fort jeune, il lui désigna des tuteurs, et, afin de bien

comte de Vendôme, élant mort avant 1 189, cet acte, qui n*est pas daté, ne peut être placé que pendant les quelques années durant lesquelles Aliénor gouverna TAquitaine au nom de Richard.

(i) Arch. hist. de la Gironde,^, p. 64; Rec. deshist, de Fra/icc, XII, pp. 229 et autres,

(2) Marchegay, Notices et pièces historiques, p, 247.

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marquer que cette royauté était effective, il fit graver un sceau spécial au jeune prince.

On ne sait pour quel motif il avait volontairement négligé de faire couronner la femme d'Henri, Marguerite de France, en même temps que le jeune roi. Louis Yll se montra sensible à Taffront fait à sa fille, et en prit prétexte pour envahir la Normandie, dans laquelle Henri (que nous appellerons désormais le Vreux), se hâta d'accourir. Désireux de maintenir la paix à tout prix, il invita le roi de France à se rencontrer avec lui à Vendôme, le 22 juillet, et, dans cette entrevue, il promit de faire promptement couronner Marguerite; Louis, satisfait de cet engagement, rappela aussitôt ses troupes, tandis qu'Henri rentrait en Normandie. H y tomba gravement malade. Se croyant àTarticle de la mort, il fit publiquement à Oomfront,le 10 août, le partage de ses étals entre ses fils : il déclara qu'Henri le Jeune aurait l'Angleterre, la Normandie^ l'Anjou et le Maine, à la charge d'élever et de pourvoir son frère Jean lorsqu'il serait en âge, que Richard serait duc d'Aquitaine sous la haute direction de sa mère, et qu'à Geoffroy reviendrait le comté de Bretagne avec la fille de Conan.Il annonça aussi à son entourage, qui protesta contre la manifestation de ce désir, qu'il voulait être enterré dans l'abbaye de Grandmont en Limousin, aux pieds de saint Etienne de Muret, dans un emplacement qu'il avait depuis longtemps choisi et dont l'indication se trouvait sur un parchemin qui était en possession des religieux de ce monastère.

Mais la forte constitution du roi d'Angleterre l'emporta sur le mal; il se rétablit assez rapidement, et, à la Saint-Michel,il se rendit en pèlerinage à Roc-Amadour. Comme il se trouvait sur les frontières du Querci,pays qui était dans la suzeraineté du comte de Toulouse, il voyageait, pour sa sécurité, avec une escorte considérable, mais il maintint parmi ses hommes une discipline sévère et même il sut s'attirer la sympathie des habitants des pays qu'il traversait en faisant de grandes largesses aux pauvres (1).

A son retour, se rendant à Angers, il passa par Amboise, où s'était rendu Thomas Becket, qui était fort désireux de voir ces-

(i ) Rec. des hist, de France^ Xill, p. i43, B. de Pelerborough et R. de Hoveden, et p. 3i4,R. de Thorigny ; Marchegay, Chron. des églises d^ Anjou, p. 4i, Saint-Aubin.

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ser son exil ; Fentrevuc entre le roi el son ancien ami fui froide ; il ne lui donna même pas le baiser de paix et celle réserve, qui fut très remarquée, donna à penser que Tarchevèque pouvait avoir tout a redouter du roi. Mais Becket ne tint aucun compte de ces présages, et, confiant dans le pardon d'Henri, il retourna en Angleterre; deux mois après, le 29 décembre 1170, il était massacré dans sa cathédrale, devant Tautel (1).

Il était dans le caractère d'Henri de ne pas se tenir tranquille et il lui prit en ce moment Tenvie de revendiquer pour le ducbé d'Aquitaine tous les territoires soumis à la juridiction ecclésias* tique de Tarchevêque de Bourges, c'est-à-dire, outre le diocèse archiépiscopal, ceux des évêchés de Limoges, de Clermont et du Puy. Il se dirigea donc avec une armée sur le Berry et pénétra jusqu'à MontIuçon,où il se trouvait lors de la fête de saint Clément (22 novembre), mais là il rencontra Louis le Jeune, qui, à tout le moins pour le Berry proprement dit, ne voulait pas admettre ses prétentions, bien que le roi d'Angleterre les appuyât sur les paroles de Pierre de la Châtre, archevêque de Bourges; ce prélat, le 1" mai précédent, au moment de mourir, avait en effet publi* quementdéclaréquesondiocèse faisait partie du duché d'Aquitaine et avait en outre spécialement recommandé à son clergé, pour le cas où cette question viendrait à être soulevée de nouveau entre le roi de France et les possesseurs héréditaires du Poitou, de rappeler ses paroles en témoignage de vérité (2). Henri, peu dési-

(i) Uoe traditioD, qui paratt fort ancieaae, attribuait à l'un des assassins de Thomas Becket la fondation d'une chapelle expiatoire dans les dépendances du château de Vernay, près d'Airvault, dédiée à saint Thomas de Cantorbéry. Beauchet-Filleau, l'éditeur du Fouillé du diocèse de Poitiers (1868, p. 189), désigne le fondateur de la chapelle sous le nom de Broock, mais il ne parait pas que ce personnage puisse être identifié avec Renoul et Robert de Broc, chevaliers anglais, ennemis personnels de l'archevêque, qui n'ont jamais eu de possessions en Poitou. D'autre part, B. Ledain signale dans sa notice sur les seigneurs de Vernay [Bail, de la Soc. des Antiq. de VOaest, i^r trim. de 1879] une enquête du xv« siècle, faisant partie des archives du château de V'ernay, où il est dit que l'érection de la chapelle serait due à un familier du roi d'Angleterre, nommé Ucitaut, mais comme il ne lui a pas été possible de faire remonter la possession de Vernay parla famille Rataut avant 1268, on ne saurait dire s'il y a quelque rapport entre la fondation de la chapelle et la mort de Thomas Becket,

(2) Rec, des hist. de France^ XIII, p. i45, B. de Peterborough. L^archevêque de Bourges, en agissant ainsi, était sans nul doute de bonne foi, et avait présente à la mémoire la bulle du pape Eugène III, du 16 m<irs 1 1^5, qui avait reconnu la primalie de Bourges sur les deux Aquitaines, mais il ne pouvait empêcher que depuis deux siècles le diocèse de Bourges proprement dit, c'est-à-dire le Berry, n'eût été rattaché au royaume de France (La Thaumassière, Hist, de Berry, p. 27C).

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reux de recommencer la guerre avec le roi de France, convint avec lui d'une nouvelle trêve jusqu'à la fêle de saint Hilaire, el rentra en Normandie (1).

11 emmenait sa femme Aliénor, et ses fils Richard, Geoffroy et Jean, qui célébrèrent avec lui les fêles de Noël à Bures, près de Bayeux. Il se trouvait aussi avec eux à Argentan, quand il reçut la nouvelle du meurtre de Thomas Becket; il se montra publiquement très attristé de cet attentat, mais comme, à maintes repri- « ses, il avait laissé échapper des paroles de colère el de menaces contre l'archevêque, chacun fut convaincu que, s'il n'avait pas commandé expressément sa mort, il avait fait entendre qu'elle ne lui serait pas désagréable. Cet événement marque la fin de la grande fortune d'Henri ; l'ère des déboires de toute nature, qui caractérisa les dernières années de son règne, allait commencer.

11 sembla tout d'abord se préoccuper assez peu du déchaînement de l'opinion publique qu'avait provoqué contre lui le meurtre de l'archevêque deCantorbéry ; il ne quitta pas la Normandie. Puis, Conan étant venu à mourir, il envahit la Bretagne, où il fit reconnaître l'autorité de son fils Geoffroy, enfin il se mit en n tête de faire la conquête de l'Irlande, et^ pour ne pas laisser la / Normandie sans chef, il fit au mois de juillet revenir d'Angleterre j son fils Henri le Jeune.

Tous ces actes se passèrent en dehors d'Aliénor, qui dut, après la tenue de la cour de Noël 1170, revenir en Aquitaine. Elle avait tâté du pouvoir, sans autre contrôle que celui de son mari i dont l'éloignement favorisait ses instincts de domination; aussi, t bien que Richard eût été officiellement pourvu du duché, c'est elle qui le gouvernait effectivement. Tous les actes d'administration que l'on connaît d'elle, durant cette période, sont directe- J ment émanés de sa personne, Richard n'apparaissant que pour leur donner en quelque sorte une force de plus. Un jour, se trouvant à Poitiers, dans une chapelle, elle reçut une requête des moines de Maillezais, tendant à leur accorder la possession du minage de Maillé, ce qu'elle fit aussitôt, d'accord avec son fils

(i) Rec. des hist, de France^ XHI, pp. i44 et '45, B. de Peterborouiçh et Roçer de Hoveden; Gallia Christ, y II, col. 53.

ir>8 LES COMTKS DE POITOU

Richard, et en présence d*Audebert, comte de la Marche, de Kaoul de Faye, du vicomte Guillaume de Chfttelleraull, de son connétable Saldebreuil, et d'autres personnages du comté qui composaient sa cour ordinaire, tels que Porteclie de Mauzé, Guillaume Maingot de Surgëres, Maingot de Melle, Pierre de iMonlrevault, Hervé le Panetier, Bernard de Chauvigny (1). C'est encore Aliénor qui, par son insistance, contraignit Agnès de Bar- > bezieux, abbesse de Notre-Dame de Saintes, à recevoir parmi ses religieuses Pétronille de Saint-Macou^ nièce d'un prêtre du nom d'Arnaud de Saint-Macou (2).

Toutefois, si elle gouvernait le pays, elle ne semble pasavoir eu à sa disposition les troupes royales dont Henri s'était réservé la direction suprême. On en a la preuve dans ce qui arriva en 1171, au sujet de la Souterraine. A la fin du carême, les bourgeois de cette ville, excités par Audebert, le comte de la Marche, qui comptait bien tirer profit de l'affaire, se soulevèrent contre le prévôt qu'y entretenait l'abbaye de Saint-Martial de Limoges, et refusèrent de lui payer la taille. Peut-être même cherchèrent-ils à s'organiser en commune, sous l'apparence du serment qu'ils firent ensemble de ne plus se soumettre désormais à cet impôt. L'abbé de Saint-Martial, qui était en même temps l'oncle du prévôt, ne put réduire les conjurés ; en désespoir de cause, il s'adressa à Henri,

(i) Laourie, HisL de Maillezais, preuves, p. 271. Cet acte, comme la plupart de ceux de cette époque, n'est pas daté, mais il ne peut être postérieur au soulèvement d'Aliéner et de ses enfants contre Henri II, c'est-à-dire à 1173; cette constatation permet de faire remonter de trois années au moins la prise de possession de la vicomte de Châtellerault par Guillaume, fils d'Hugues, que D. Chamard {ChronoL hist, des vicomtes de Chàtelleraalt, p. 34) place seulement en 11 76.

(2) Cart. de Notre-Dame de Saintes, p, 78. Nous aurions aussi voulu pouvoir attribuer à Aliénor une amélioration dans le poids et la valeur des monnaies du Poitou dont M. Lecointre- Dupont fait honneur à Richard avant son avènement à la couronne d'Angleterre (^wa« «ur les monnaies frappées en Poitou, p. 96). Ce savant, pour motiver son opinion, s'élait appuyé sur la mention de sous renforcés, a solidi enforcati », qu'il avait relevée dans des textes de 1178 à 1180 ; mais nous avons rencontré la même appellation dans une charte de l'abbaye de Montterneuf (Arch. de la Vienne, orig., Montierneuf, n* 60) de l'année 1171, et antérieurement encore dans des chartes de l'abbaye de Notre-Dame de Saintes de l'année ii4o et de l'abbaye de Vaux en ii5i (Grasilier, Cart, de Notre-Dame de Saintes, p. 5o; Cart, de Vaux, p. 23). Il résulte de ces constatations que les oc solidi » ou « nummi effbrciati » du Poitou sont antérieurs à l'adminislralion de Richard, comme duc d'Aquitaine, aussi bien qu'à celle de sa mère, et que l'on ne peut tirer aucun indice de leur signalement dans les actes au sujet du monnayage des ducs d'Aquitaine ; tout au plus, d'après les dates ci-dessus énoncées, pourraient-ils se rapporter à quelque acte de Louis VU.

ALIENOR iSg

qui envoya des troupes pour rétablir l'ordre ; les bourgeois, qui s'étaient retranchés dans le clocher, furent contraints de se rendre, et, durement traités, recommencèrent à payer la taille {i).

A la Noël 1171, le roi étant retenu en Angleterre, la reine et son fils en profitèrent pour aller célébrer les fêtes dans le Midi. Le 7 janvier 1172, Richard arriva à Bayonne; une nombreuse suite l'accompagnait. On y trouvait Fortaner, évoque de la ville, Guillaume Bertrand, évêque de Oax, Guillaume Maingot, Foulques de Matha^ sénéchal de Poitou, le vicomte de Castillon, Robert, vicomte de Tartas, Foulques d'Archiac, G. Arnaud, A. Brun et autres. Comme c'était la première fois que le prince venait dans cette ville, on lui fit largement payer sa bienvenue. L'évêque commença par faire confirmer la donation que le comte Guillaume le Jeune avait faite à son prédécesseur Raymond de Martres. En outre, comme des difficultés s'étaient élevées entre l'évêque et les habitants de Bayonne, au sujet du droit de viguerie, dont Fortanier prétendait à la possession par moitié avec le comte en vertu de l'acte primitif, Richard, sur le conseil de ses barons, sans discuter le point de savoir si ces prétentions étaient plus ou moins fondées, fit échange avec l'évêque et l'église de Bayonne et leur abandonna toute la coutume du vin vendu en broc dans la ville, dont ils n'avaient que la moitié, contre la moitié du droit de viguerie auquel ils prétendaient. Aliénor n'était pas en ce moment près de son fils ; des raisons de santé avaient pu l'empêcher de le suivre jusqu'à l'extrémité de son voyage. Toutefois, celui-ci pensait à sa mère, car il spécifie dans l'acte que, s'il a consenti à désintéresser l'évêque de sa portion dans le droit de viguerie, il l'a fait pour le salut de l'âme de son père, de sa mère, de ses frères et de ses ancêtres (2).

En accordant à l'évêque Fortanier la ratification solennelle des privilèges de son église, Richard ne faisait que donner plus de publicité à une. concession de même nature qu'il avait précédem-

(i) Labbe, Nooa bibL mon,, II, p. 3i8, G. du Vigeois. M. Ch. de Lasteyrie a cru {Uabbaye de Saint-Martial^ p. 102) que Tabbé de Saial-Martial avait fait appel au roi de France ; quant à nous, nous ne voyons dans le roi, nommé sans qualification par G. du Vigeois, que le roi d'Angleterre, duc d'Aquitaine, qui seul avait qualité pour agir dans ces régions.

(2) Balasque, Etudes hist, sur Bayonne^ p. 4io.

iCHi LES COMTES DE POITO!"

ment accordée à Tévôquc de Bayonne, alors qu'il était en résidence à Poitiers, et, celte fois encore, sur le conseil d'hommes probes et anciens (1).

Mais si les conseillers et les guides du jeune comte Taraient engagé à donner satisfaction au clergé de Bayonne, ils le portèrent aussi à accorder des faveurs aux habitants de la ville. Peutêtre le même jour, ou du moins pendant son séjour au milieu d'eux, le comte de Poitou renouvela les privilèges que leur avait accordés son ancêtre, Guillaume le Jeune, en 1121^ privilèges tels qu on regardait à cette époque le comte Guillaume comme le véritable constructeur de la cité. Une de leurs principales clauses était que tout particulier, venant habiter à Bayonne, jouissait d'un droit de franchise absolu, sur la terre, sur la mer, dans les landes ou les bois, autant qu'il pourrait en parcourir durant un jour, à l'aller et au retour; que ceux qui ne posséderaient pas de terre seraient seulement tenus, au bout d'une résidence d'un an et jour, de payer un cens annuel à leur seigneur; liberté complète pour se défaire de leurs biens était aussi accordée aux particuliers qui viendraient à quitter le pays ; dans le cas oîi quelque injure serait faite au sénéchal ou aux habitants de la ville, ceux-ci devaient suivre le sénéchal dans son expédition contre ceux qui auraient mal agi à leur égard ; toutefois,ils pouvaient s'exempter de cette corvée moyennant le paiement d'une somme de six sous ; enfin, si le sénéchal acceptait une composition pécuniaire des auteurs de l'injure, les habitants n'étaient tenus à aucun service. Le comte régla aussi le montant des redevances qui lui seraient dues pour la capture des baleines ou pour diverses autres pêches. Enfin, et cette clause est particulièrement à noter, tout sénéchal, qui aurait Bayonne dans sa dépendance, serait tenu de prêter serment aux bourgeois, qu'il observerait les constitutions que le comte venait de leur donner. Les témoins de l'acte précédent, auxquels se joignirent quelques habitants de la ville, assistèrent à la délivrance de celui-ci (2).

(i) Balasque^ Etudes hisL sur Bayonne, p. ^og.

(a) Balasque, Etudes hist. sur Bayonne, p. I\i2, L'historien de Bayonne qui a publié ces deux chartes, lesquelles ne portent pas de dates, comme la plupart de celles de celle époque, leur assigne celle de iiyAî celle manière de voir a été partagée par

ALIKNOR iGi

Dans le courant de Tannée H72, probablement lors de la fêle de saint Martial (30 juin), Aliénor reçut à Limoges et garda pendant huit jours Alfonse, roi d'Aragon, et Sanche,roi de Navarre, qui étaient venus pieusement en pèlerinage au tombeau dusaint(l). Puis, à la fm de Tannée, elle vint rejoindre son mari à Chinon, où il tint sa cour de Noël,

Elle s'y trouvait encore quand, pourrécompcnser les services d*un marchand de Poiliers, Geoffroy Berland, elle confirma les franchises et les libertés que celui-ci s'élait fait concéder par le jeune Richard, franchises qui comportaient Texemplion du paiement de tous droits sur les ventes ou achats qu'il pourrait faire et sur la perception de tous péages. Une liberté d'action absolue lui était accordée, telle que lui-môme, aussi bien que ses héritiers, ne seraient désormais tenus qu'aux services d'ost et de chevauchée et au paiement de la taille, et encore avec celle réserve qu'ils ne seraient obligés, les uns et les autres, d'aller en expédition que s'ils en étaient requis par le sénéchal; enfin lacharle déclarait expressément qu'aucun d'entre eux ne serait personnellement soumis à Il juridiction du bailli, et qu'ils dépendraient uniquement de celle du roi, de la reine ou de leur sénéchal. Manassé Biset, sénéchal de la maison du roi, Guillaume de Louneuil^ a de Lounaleio », et Raoul de Paye furent les témoins de celle importante charte de franchise (2).

Q\tj y Etablissements de Rouen ^ pp. io3 et io5. Nous ne saurions admettre cette attribution. Comme on le verra plus loin, lors du récit des faits qui ont marqué le commencement de Tannée i i74>il est impossible de placer en ce moment la venue de Richard à Bayonne ; en guerre avec son père^ il ne pouvait être en disposition d*esprit de demander des prières pour son salut, et, de plus, il était entouré des hommes qu'Henri avait placés auprès d'Aliénor pour la surveiller, et qui, finalement, en i lyS, la trahirent. Ce qui nous a décidé à mettre la venue de Richard à Rayonne au commencement de janvier de Tannée 1 172, c'est que nous savons en quels lieux il célébra la fête de Noël durant le temps où il gouverna T Aquitaine sous la tutelle de sa mère; en ii6g, il est à Nantes, en 11 70, à Bures en Normandie, en 11 72, à Chinon, en 1173, près du roi de France; Tannée 1171 seule nous est restée inconnue, aussi nous n*hc* sitons pas, en nous appuyant sur les faits que nous venons d'exposer à Tavance, que c*est dans quelque localité du Midi, peut-être à Bordeaux, qu'il tint cette année son plaid de Noël, et que le jour de TËpiphanie, 6 janvier 1172, il se trouvait à Bayonne ou à ses portes, (i) Duplès-Agier, Chron, de Saint-Martial de Limof/eSf p. 58, Bernard Ilîer, (2) Arch. de la Vienne, couvents de femmes, 1. 9G8, vidimus du i4 mars 1264» v. s. ; Mém. de la Soc. des Anliq. de V Ouest ^ XII, i845, p. 89. Cet acte n'est pas daté, mais, vu les détails qu'il contient, il ne peut être placé qu'entre les années 11 69 et 1178, alors qu' Aliénor gouvernait le Poitou sous le nom de Richard.

i02 LES COMTES DE POITOi;

Bien que pendant les quelques années qu'Aliénor dirigea les affaires du Poitou sous le nom de Richard elle ait pu venir plusieurs fois à Chinon, il est aussi possible qu*elle ne se soit rendue dans ce château, qui était en dehors de TAquitaine^que pour répondre à une invitation de son mari, voire même à Tobligation qu'il aurait imposée, et qu'il maintint expressément par la suite aux personnes à qui il déléguait une portion de son autorité, enfants ou sénéchaux, de venir, à la cour plénière de Noël, rendre compte de leur administration. Aliénor, en se transportant à Chinon, ne faisait que se conformer ii la règle commune. Elle s'y trouvait donc avec Raoul de Paye, le sénéchal de Poitou, Foulques de Matha,Porteclie de Mauzé, Guillaume de Louneuil et autres, quand, tant en son nom personnel qu'en celui de son fils, elle donna un bourgeois de la Rochelle, Pierre de Ruffec, à l'abbaye de Fontevrault, à laquelle il devait payer chaque année une redevance de cent sous poitevins (1).

C'est vers ce temps qu'un seigneur du Bas- Poitou, Jean de Longeville, se trouvant à Poitiers et, ayant en sa présence, donné au prieur de Fontaines tout ce qui dépendait de la baillie d'Angles, la reine, agissant de sa pleine autorité, fit savoir à ses prévôts et à ses hommes du Talmondais qu'elle avait approuvé cet acte et y avait fait apposer son sceau. Son chapelain Pierre était, celte fois encore, auprès d'elle avec les abbés de Saint-Michel en rHerm et de Noaillé, Thibaut Chabot, Aimeri d'Aspremont, et Meschin, prieur de Sainte-Radegonde (2).

Durant le cours de celte année H 72, Henri avait achevé la conquête de l'Irlande; puis, rentré en Normandie vers Pâques, il avait, pour désarmer le roi de France, qui ne cessait de lui réclamer l'exécution de ses promesses, envoyé Henri le Jeune et sa femme se faire couronner en Angleterre. Le 27 septembre, il

(i) Marchegay, Notices et pièces historiques^ p. 2o5.

(2) Marchegay, Cari, du Bas-Poitou, p. 109, Fontaines. L'éditear de cet acte lui a donné la date de 1196 environ, mais il doit être de beaucoup rajeuni; c'est ce qui résulte de la présence de Meschin, prieur de Sainte-Radegonde de Poitiers^ qui fut pourvu de celte fonction le 11 avril 1 167 et que Ton ne retrouve plus à partir de 1 188, et surtout de Pierre, chapelain de la reine, que Ton rencontre toujours auprès d'elle de 1169 à 1174^ et dont plus tard il n'est fait aucune mention : c'est évidemment durant cette période de 1169 à 1174 que cette charte doit être placée.

ALIÉNOR i63

était à Âvranches, où il confessa aux légats du pape qu'il était innocent du meurtre de Thomas Becket et se déclara prêt, si on avait quelque chose à lui reprocher, à partir pour laTerre Sainte. A la fin de septembre il fut de nouveau malade ; il fit revenir le jeune Henri et sa femme d'Angleterre et les envoya vers le roi de France qui désirait les voir; mais bientôt, redoutant qu'il ne leur fût donné des conseils dangereux pour sa personne, il les rappela et les fit venir à Angers. Il ne s'était pas trompé, car Fleuri le Jeune, prétendant qu'il était un roi sans domaine, alors que ses autres frères étaient pourvus, lui demanda de lui abandonner l'Angleterre ou la Normandie. Henri refusa, sans toutefois obliger son fils à résider avec lui, car le jeune roi et sa femme célébrèrent la Noël à Bonneville, en Normandie (1).

Ce n'était assurément pas dans le but de se rapprocher de sa femme que le roi anglais était venu à Chinon. Cet arrêt était simplement une étape du voyage qu'il avait entrepris à raison d'une conférence qui devait avoir prochainement lieu en Auvergne et qu'il avait provoquée, toujours en vue de ses desseins sur l'Italie. Les passages des Alpes pour pénétrer dans la Lombardie, qui s'étendait alors jusqu'aux montagnes, étaient entre les mains d'un seigneur, plus puissant que riche, le comte de Maurienne.En M68, il avait autorisé Frédéric Barberousse, contraint de quitter Rome, à traverser ses défilés pour rentrer en Allemagne; or, en s' alliant étroitement avec lui, on pouvait obtenir qu'il les fermât pour tous autres que les gens qui lui conviendraient. Henri avait donc envoyé des négociateurs auprès du comte de Maurienne, et ceux-ci étaient convenus avec lui qu'il se rendrait à Monlferrand où, le 2 février 1173, il se rencontrerait avec le roi d'Angleterre. Chacun fut exact au rendez-vous. Humbert, le comte savoyard, s'était fait accompagner, entre autres grands personnages, du comte de Vienne, dont Henri, en quittant l'Aquitaine, aurait eu à traverser le territoire pour gagner la vallée de l'Isère, et celui-ci était venu d'autant plus volontiers qu'il connaissait la richesse du roi d'Angleterre, et sa générosité quand cette façon d'agir concordait avec ses desseins. Henri avait

( 1 ) Rec. de$ Mit, de France^ XIII, p. 1 34, G . de Cantorbéry , et p. 3 1 5, R. de Thorîgny.

i64 LES COMTES DE POITOi:

amené avec lui son fils, le jeune Henri, et des barons normands el aquitains, parmi lesquels se trouvaient Raoul de Paye, Guil« laume Maingot et Thibaut Chabot (i).

L'accord enire les parties fut rapidement conclu, el de tout point conforme aux préliminaires. Le prince Jean^ dernier fils dllenri, alors âgé de six ans, épouserait Aelis^la filIc atnée du comte de Maurienne, quand il serait en âge, et son père lui abandonnerait pour sa subsistance des domaines à déterminer dans ses étals; quant à Aelis, il lui serait allribué, en dot, divers territoires en Maurienne, et parliculièrement deux domaines situés Tun en deçà et Tautre au delà des monts : la vallée de Novalaise et une partie de la vallée d'Aoste. En oulre, la succession au comté de Maurienne serait assurée à Jean, si Humberl venait à décéder sans laisser d'enfant mâle. Mais le point essentiel pour ce dernier étail qu'il recevrait d'Henri cinq mille marcs d'argent pour la « vente » de sa fille; sur cette somme, mille marcs furent payés comptant le jour où fut signé l'acte, soigneusement élaboré, qui authentiquait ces conventions, mille autres devaient être versés le jour où la jeune comtesse serait remise à son beau-père, et le restant lors de la consommation du mariage (2).

Dans cette assemblée de Montferrand, Henri chercha aussi à mettre d'accord le comte de Toulouse elle roi d'Aragon qui étaient venus le retrouver, mais il ne put en venir à bout. Toutefois, il donna suite aux pourparlers intervenus entre lui et Raymond de Saint-Gilles lors de l'entrevue de Grandmont, pourparlers se résolvant dans un accord qui lui donnait une satisfaction morale, la seule qu'il ambitionnât pour le moment, alors qu'il avait surtout en vue d'assurer la paix tant chez lui qu'au dehors. Raymond se reconnaissait l'homme du roi Henri, de son fils Henri le Jeune, et de Richard, comte de Poitiers, et déclarait tenir d'eux son comté de Toulouse en fief héréditaire, au service militaire de cent chevaliers entretenus pendant quarante jours à ses dépens. De plus^ si le roi ou le comte de Poitiers voulaient retenir le con-

(î) Rec, des htst. de France, XUI, p. i48, B.de Peterborough,p, 191, R. deDicel, el p. 3 16, R. de Thorigny.

(2) Rec, des hi'st. de France^ XIII, p. 148 et note b, B. de Pelerborough, et p. 190, R. de Dicelj Rymer, Fœdera, I, p. 33,

ALIENOR i65

lingent du comte de Toulouse au delà des quarante jours stipulés, les dépenses qui en résulteraient tomberaient à leur charge ; enfin le comte verserait annuellement à son suzerain cent marcs d'argent ou donnerait en échange dix destriers de prix, le moindre étant d'une valeur de dix marcs au moins. Selon Tusage, Raymond fit serment de tenir ces engagements en posant sa main sur rÉvangile, mais comme Richard ne se trouvait pas présent, la cérémonie de Thommage fut renvoyée à la Pentecôte.

Ceci fait, Henri repartit pour Limoges, suivi par la plupart des personnes qui avaient assisté à l'entrevue, et en particulier par le comte de Mauriennequi,en homme pratique, tenait à savoir quels seraient les domaines, vaguement énoncés dans le traité, dont le roi d'Angleterre pourvoirait son fils. Poussé à bout, le prince attribuaà Jean, alors sans terre, Tapanage que son frère Geoffroy avait autrefois reçu de leur père, Geoffroy Planlagenet, c'est-à-dire les châteaux de Chinon, de Loudun et de Mirebeau. En voyant comprendre le château de Chinon parmi ceux qu'Henri allait abandonner à son fils, Humbert aurait dû se méfier, car il n'était pas à supposer que le roi d'Angleterre renoncerait volontiers à la forteresse qu'il considérait comme la plus sûre de ses domaines, celle dans laquelle il mettait son trésor à l'abri, mais le comte de Maurienne n'y regarda pas de si près. Satisfait, à tout le moins en apparence, il livra sa fille, et reçut en retour les mille marcs stipulés dans la convention. Mais qui fut mécontent, ce fut Henri le Jeune, quivoyait diminuerl'étenduede ce qu'il considérait comme son héritage légal, et qui déclara s'opposer àla concession faite à son frère Jean, en déniant à son père le droit de le faire (1).

Ses plaintes étaient violentes et elles trouvaient un écho parmi les barons du pays. Les inimitiés mal assoupies contre le roi d'Angleterre s'étaient réveillées sous la pression de sa dure administration et de sa rapacité; une ligue s'était formée contre lui et elle se dissimulait sous la forme d'une adhésion aux réclamations du jeune Henri. Les principaux fauteurs étaient le sénéchal Hugues de Paye et son allié Hugues de Sainte-Maure; ceux-ci agissaient sous l'impulsion d'Aliénor, qui avait dû plus

(i) Rec, des hist, de France, Xlll, pp. 149 et i5o, D. de Peterborough.

i66 LES COMTES DE POITOU

d'une fois se trouver dégue dans ses rêves de domination, et à qui Henri avait fait sentir qu'il était toujours le maître (i).

Pendant Tabsence du roi, il s*était tenu à Limoges des conciliabules, auxquels Tévëque Géraud de Cher prit lui*mëme part, mais, comme il arrive généralement, trop de gens y avaient été mêlés pour que le bruit ne s'en répandit pas. Il parvint aux oreilles du comte de Toulouse, peut-être même des démarches avaient-elles été tentées auprès de lui pour le faire entrer dans le complot. Or, le comte, considérant qu'en somme le serment qui primait les autres sur les trois qu'il avait prêles était celui qu'il avait fait à Henri le Vieux, et que son devoir de vassal lui ordonnait par suite de lui révéler les complots qui se tramaient contre sa personne, il le mit au courant de ce qui se passait. Sur son conseil, Henri sortit avec lui de Limoges, suivi d'une faible escorte, sous le prétexte futile d'aller à la chasse, mais réellement dans le but de visiter les principaux châteaux qu'il possédait dans le pays, et d'en mettre les capitaines sur leurs gardes.

Le 25 février, premier dimanche de carême, il passa avec Raymond au Vigeois, où se trouvait une grande affluence dépeuple venu en ce lieu pour vénérer des reliques qui y avaient été récemment apportée^. H avait dans sa suite Guillaume, abbé de Reading dans le Berkshire; il le fit élire, on ne sait par qui, archevêque de Bordeaux en remplacement de Bertrand de Montault, décédé le 18 décembre précédent, et l'envoya aussitôt danssarésidence afîn de maintenir la paix dans le Midi; dès le samedi suivant, Guillaume se trouvait àPérigueux. Quant à lui, il retourna à Limoges, d'où, le mercredi ouïe vendredi précédent, les barons aquitains, qui étaient depuis sept jours réunis dans cette ville, étaient partis pour aller soulever le pays (2).

Aussitôt son retour, Henri commença par éloigner de son fils ses jeunes compagnons habituels, et, en particulier, Asculf de Saint-Hilaire, puis, croyant qu'il serait plus en sûreté en Normandie, il partit avec lui. H avait raison de se méfier, mais il ne fut

(i) SalmoD, Rec, de chron% de Toaraine, p. i38; Rec, des hist. de France^ XUI,

(2) Labbe, Nova bibL man,, II, p. Sig, G. du Vigeois; Rec, des hist, de

France^ XIII, p. i5o^ B. de Peterborough, p. 191, H. de Dîcet,et p. 3i6^ R. de Thorigny.

pas assez vigilant. Le jour où il coucha à Chinon, Henri le Jeune, profitant du sommeil de son père, partit en avance, passa par Alençon et Argentan, toujours suivi de près par le roi, et surveillé, sans qu'il s'en doutât, par les gens qu'il avait placés auprès de lui; dans sa dernière étape, ayant été informé que le roi de France se trouvait non loin de là, il partit au petit jour, le 8 mars, jeudi avant la mi-carême, et à franc-étrier gagna Mortagne, d'où il rejoignit son beau-père. A cette nouvelle, Henri le Vieux, qui était à Alençon, monta à cheval, et, ne prenant que le temps de changer de monture, se lança à la poursuite du fugitif, mais celui-ci avait de l'avance et il ne put le rattraper .Craignant ajuste titre que l'évasion d'Henri le Jeune ne fût le prélude d'un soulèvement, il manda d'Argentan, où il était revenu, à tous ses châtelains, et particulièrement à ceux de l'Aquitaine, de se tenir sur leurs gardes et de mettre leurs châteaux en état de défense (1). n ne se trompait pas. La prise d'armes qu'il redoutait eut lieu le jour delaQuasimodo (15 avril 11 73), aussi bien dans le Maine, la Bretagne et l'Anjou qu'en Aquitaine, ce qui témoigne bien de l'existence d'un plan concerté d'avance; dans l'Aquitaine, les principaux adhérents à la révolte furent, outre Raoul de Paye, Geoffroy et Guy de Lusignan, Hugues, Guillaume et Jousselin de Sainte-Maure, Pierre de Montrevault, Joubert de la Guerche, Geoffroy de la Haye, Simon de Lezay, Vulgrin, comte d'Angoulême, Raoul de Mauléon, Geoffroy de Rançon, Guillaume d'Aunay, Hugues Larchevôque et autres, qui, pénétrant sur les domaines particuliers du roi ou sur ceux de ses vassaux qui lui étaient restés fidèles, les ravagèrent par le fer et le feu, Henri fit tête à tout; sentant qu'avec ses contingents ordinaires il ne pourrait venir à bout d'une si formidable coalition, il recourut à une armée mercenaire, instrument facilement maniable entre ses mains et qu'il pouvait envoyer à son gré sur les points menacés, et, en conséquence, il recruta des milliers de Brabançons ou Routiers, avec lesquels il engagea la lutte (2).

(i) Rec, des hist, de France^ XIH, p. i5o> B. de Pe(erborough) p. 3i6, R. de Thorigny, et p. 749, ex varîis chronicis.

(a) Bec, des hist. de France, XHI, p. ii4, G. de Ncubrige, p. 187, G. de Cantorbéry, p. i52^ B. de Pelerborough, et p. 3 16, R, de Thorigny,

Mais, pendant qu'il était absorbé par ces mesures de défense, un grave événement s'était encore produit en Aquitaine. Louis Vif, après avoir reçu son gendre comme s'il était le roi légitime d'Angleterre, lui persuada, afin de donner plus de poids à sa révolte, de s'assurer le concours de ses frères; Henri le Jeune partit donc^ , alla trouver Aliénor, qui les avait en garde, et décida sa mère à ; les lui remettre. Les deux jeunes princes, excités contre leur père par leur entourage, consentirent volontiers à partir et vinrent rapidement se placer sous la protection du roi de France (1). Quant à Aliénor, elle ne quitta pas le pays.

Il lui répugnait d'aller demander asile à ce Louis le Jeune qu'elle n'avait pas revu depuis leur divorce, remontant déjà à vingt ans; d'autre part, voyant avec quelle soudaineté et quel entrain s'était produit le soulèvement des seigneurs contre la tyrannie d'Henri, elle put croire fermement à l'abaissement^ voire môme à la ruine de son mari. Elle se sentait à l'aise dans le milieu sympathique où elle se trouvait, elle s'était attaché à nouveau ses anciens sujets en venant vivre au milieu d'eux de la vie qui leur était familière. Ils aimaient le bruit,les fêles, les plaisirs de toutes sortes^ façons d'agir qui étaient en opposition avec la rudesse anglaise^ et qui lui déplaisaient autant qu'à eux. La duchesse-reine avait une cour, où la musique etles poésies des troubadours étaient en grand honneur, où la présence des nombreuses jeunes filles qu'elle y avait attirées entretenait une existence de faste et de plaisir qui amenait dans ses diverses résidences les jeunes barons ou chevaliers de l'Aquitaine; ceux-ci s'étaient prononcés avec ardeur pour sa cause, etles succès qui avaient accompagné les débuts de la révolte avaient excité l'enthousiasme et fait nattre des chants de victoire. La sympathie des peuples du Midi allait vers Aliénor, elle eut confiance dans leur force et resta (2).

Henri était alors incapable de ramener la reine à lui par des moyens violents; aussi, selon son habitude, eut-il d'abord recours à la diplomatie. Il liû fil écrire par l'archevêque de Rouen, Rotrou de

(i) Rec. des hisl.de France, XIII, p. i5o,B. de Pelcrborough, et p. 191, R. deDicel.

(2) Rec. des hist. de France, XII, p.420, Richard le Poitevin. Cet historien, faisant allusion à la situation d'Aiiénor, la qualifie d'aigle à deux corps, <c Aquila bispartita », d*aigle dont Tunion a été rompue^ « Aquila rupti fœderis », appellations empruntées aux prophéties de Merlin.

Warwick,qui lui dépeignit, sous les couleurs les plus sombres, les maux que sa conduite allait causer» les dangers qui pourraient en résulter pour son mari, pour sa famille et pour le royaume. Après les sollicitations, venaient les menaces, mais pas plus les \ unes que les autres n'eurent prise sur la reine. Pierre de Blois, le célèbre écrivain, qu'Henri employa ensuite,ne fut pas plus heureux, en montrant à Âliénor qu'elle manquait à ses devoirs d'épouse et de mère en éloignant ses enfants de leur père (1). Mais tout ceci n'était qu'un jeu pour endormir l'ennemi. [ Quand le roi se trouva suffisamment pourvu de troupes, il prit vigoureusement FolTensive ; tout d'abord, au mois d'août, il se rendit en Normandie et fit lui-même lever le siège de Verneuil que Louis le Jeune avait attaqué après l'expiration de la trêve et où il se morfondait depuis un mois; pendant ce temps, ses Brabançons allaient en Bretagne s'emparer de Dol. Profitant de ces premiers succès, il voulut encore essayer de la pratique qu'il préférait à toute autre, celle des négociations. 11 appela ses fils à une conférence qui eut lieu à Gisors, le 2i septembre; il leur offrit de partager avec eux le produit de ses domaines et particulièrement il proposa à Richard delui abandonner la moitié des revenus de l'Aquitaine en lui laissant quatre places fortes à sa convenance. Mais les jeunes princes avaient derrière eux le roi Louis, qui n'eut pas de peine à leur démontrer combien ils devaient avoir peu de fiance dans les promesses de leur père, et les négociations furent rompues. Rien ne saurait mieux établir la légitimité de leurs griefs contre Henri que l'énoncé des propositions qu*il venait de leur faire; il avouait par elles que, bien qu'il eût proclamé Richard duc d'Aquitaine et Geoffroy comte de Bretagne, il n'avait entendu leur donner qu'un titre vain et que lui-même n'en devait pas moins percevoir les revenus directs de leurs apanages (2),

Affolé par ses tentatives infructueuses, tant auprès de sa femme que de ses enfants, Henri revint à ses habitudes de guerrier, où il excellait par suite de ses résolutions hardies et de la promptitude qu'il mettait à les exécuter. Au commencement de novembre^

(1) /?cc, des hist. de France^ XVI, p. 629 ; Ilist. lilt. delà France^ XIV, p. 5i2. (a) Rec. des hist, de France, XIII, pp. i56, i58, B. de Pelerborou^h, p. iq/ji R.de Dicety et p. G81, chron. de Laon,

il se rabattit du côté de l*Anjou avec ses Brabançons, arriva le 18 à la Haye, dont le seigneur, Geoffroy, lui rendit le château, puis, peu après, Robert de Blé lui fit aussi remise de Preuilly et de Champigny ({); le château de Paye, où le sénéchal de Poitou conservait le fruit de ses rapines, devint aussi la proie du roi d'Angleterre, et fut brûlé. Henri se rendait à Chinon, où il acheva de vider son trésor pour subvenir aux frais de la guerre, et où, croyons-nous, il reçut Aliénor, arrêtée par quelque chevalier félon qui s*empara de la reine au moment où, terrifiée par l'approche soudaine de son mari, elle quittait sa résidence et s'enfuyait sous un vêlement masculin. Le coup se fit si secrètement que les détails n'en ont jamais été bien connus. La reine fut évidemment trahie par quelques personnes de son entourage, qui surent dissimuler sa capture et la maintenir sous bonne garde jusqu'au jour où elles purent la livrer au roi d'Angleterre, non sans toucher assurément une rémunération considérable pour leur forfaiture. De la nombreuse cour delà duchesse il ne resta rien; les uns, enlevés comme ^ elle, furent privés de la vue ou condamnés à une mort infamante, et le reste, dispersé, erra à l'aventure (2).

Cette cour, nousTavons dit, n'était rien moins qu'austère ; c'est là que fut formé Richard Cœur-de-Lion qui, toute sa vie, garda l'empreinte du milieu dans lequel il avait vécu alors que, ses sens s'éveillant, il était disposé à ne voir la vie que sous les couleurs les plus riantes. La duchesse-reine avait renoué la chaîne interrompue des traditions dont elle était la représentante, et peutêtre Bernard de Ventadour revint-il lui-même faire entendre ses poésies à celle qui en ce moment aurait été plus libre de l'écouter. Il a dit quelque part que sa dame applaudissait à ses chants et savait les lire ; c'est peut-être à celte époque de la vie d'Aliénor qu'il y a lieu d'appliquer ces paroles (3). Du reste ses chanls^

(i) Rec, des hist, de France, XIII, p. 167, B. de Pelerborough.

{2)Rec. des hist, de France, XIÏ,p.420, Rîchardle Poitevin; /e/., XIII, p. 187, G. de Cantorbéry, et p. 219, R. de Cog^eshale. Richard le Poitevia affirme expressément le fait de trahison : « les grands t'ont trompée par des paroles de paix », s'écrie-t-il. Ces grands ce sont les barons qui, parla suite, ont joui d'une faveur extrême auprès du roi d'Angleterre : Guillaume Maingot, Porteclie de Mauzé, Foulques de Matha, et, à un degré moindre, Hervé le Panetier.

(3) Il ne nous paraît pas hors de propos de rappeler que, lorsqu'en 1170 Aliénor fonda un service pour le comte Patrice, un personnage, du nom de mailre Bernard,

ALÏENOR

quelque osés qu'ils fussent parfois dans les requêtes qu'ils exprimaient, étaient en parfait accord avec les habitudes de galanterie qui régnaient dans la maison de la duchesse. Nous n'irons pas jusqu'à dire qu'elle prêchait d'exemple, mais il ne faut pas oublier qu'Aliénor approchait de la cinquantaine et il est peutêtre un peu hardi d'affirmer que les troubadours célébraient alors ses charmes : cependant il est un fait certain, c'est qu'elle encou- ^ ragea grandement une institution d'une nature spéciale, qui est une des plus bizarres conceptions de ces temps où la recherche du nouveau se fit tellement sentir, celle des Cours d'amour.

On sait que la reine ne dédaignait pas de présider les réunions où un aréopage de jeunes femmes discutait les questions lili^ \

est désigné parmi les gens de sa maison, avant Pierre, son chapelain (Rédet, Doc. pour Saint^Hilaire, I, p. 181). Serait-ce Bernard de Ventadour^ revenu à la cour de la duchesse, après leur longue séparation ?

La question ainsi posée nous amène à examiner de près celle de savoir à quelle époque il convient de placer les relations de Bernard et d'Aliénor. Les derniers biographes du troubadour leur assignent l'année 1170 environ ; quant à nous, ainsi qu'on l'a vu, nous les faisons remonter à 1 152. Comme conséquence, au lieu déplacer comme eux la naissance de Bernard en ii45, nous la reculons jusque vers ii3o, de sorte que Bernard aurait eu environ vingt-deux ans en 1162, c'est-à-dire Tftge où l'on a toutes les audaces. l\ ne faut pas, en effet, oublier qu'Hugues de Saint-Cire, le troubadour du XIII* siècle^ notre seule source d'informations en dehors de celles que fournissent les chansons du poète, rapporte que Bernard, après avoir quitté Ventadour, s'en fut auprès de la duchesse de Normandie, qui était jeune et douée de grandes qualités, oc que erajoves e de gran valor », qu'elle le reçut fort bien, qu'elle le garda long- Temps à sa cour, qu'ils s'aimèrent et qu'il fit beaucoup de chansons pour sa dame; qu'au temps où il était près de la duchesse le roi Henri d'Angleterre la prit pour femme et Temmena par delà la mer en son royaume. Dans tout ce récit il n'y a qu'une légère erreur à relever, c'est que le mariage d'Henri et d'Aliénor, au lieu de venir après le séjour de Bernard à la cour de la duchesse, le précéda, mais on comprend qu'Hugues de Saint-Cire, qui écrivait peut-être soixante ans après ces événements, n'ait pu concevoir qu'Henri ait, comme il l'a fait, abandonné sa femmeaprès son mariage, la laissant complètement libre d'agir à sa convenance. On a dit aussi que lorsque le biographe rapporte que Bertrand, chassé de Ventadour, vint se retirer auprès de la duchesse de Normandie, il a commis une erreur grossière; cela n'est pas. Quand Henri épousa Aliénor, il était duc de Normandie, et il est naturel que sa femme ait porté ce titre jusqu'au jour où elle le quitta pour prendre celui de reine d^Angleterre ; par suile on s'explique parfaitement comment il se fait que Bernard ait envoyé son chant d'adieu à la reine des Normands : vingt ans plus tard cette appellation ne se comprendrai pas, alors qu'Aliénor n'était plus désignée que comme reine d'Angleterre ou duchesse d'Aquitaine. Nous ajouterons encore au sujet de cette poésie, le seul et le plus sûr témoignage que nous ayons à invoquer dans la question qui nous occupe, c'est que, lorsque l'on constate le sentiment passionnel qui s'en dégage, on comprend difficilement qu'elle ait pu être destinée à une femme, mère de dix enfants, qui avait alors atteint la cinquantaine, à moins d'admettre que le poète n'ait volontairement confondu l'automne et le printemps. Pour nous, ces vers furent adressés à Aliénor, jeune encore, et ils datent de l'année ii54. (Voy D. Vaissete, Hist. de Languedoc^ Jû\^^éd. : Biographies des Troubadours par M, Chabaneau, pp. 218, 219 et 338.)

17a LES COMTES DE POITOU

gieuscs de celle matière délicale qui étaient portées devant elles ; il est évident qu'agir ainsi la rajeunissait à ses yeux. La plus en vue, la plus judicieuse des présidentes de ces cours, celle dont les jugements subtils faisaient autorité, était la fille même d'Aliénor, Tatnée des enfants de Louis Vil, la belle Marie de Champagne, femme du comte Henri, qui mettait dans Texercice de cette juridiction Tardeur et Tétat d*àme de la femme qui marche vers sa trentième année. Lors d*un jugement rendu par elle dans une cause délicate, elle avait dit que le véritable amour ne pouvait exister entre deux personnes mariées; or, un cas à peu près idenlique ayant été soumis à Aliénor, celle-ci déclara qu'elle ne pouvoil contredire ù la sentence que la comtesse de Champagne avait formulée, que celle-ci faisait force de loi, et elle y conforma la sienne (1).

Mais^ comme on Ta vu, ce n'est pas à ces seules occupations qu'Aliénor consacra son temps : elle conspira. Plus d'une fois, des complots politiques se sont tramés dans des fêtes, et ce sont celles-là dont le réveil a élé le plus terrible. Le roi d'Angleterre \

tolérait bien des choses, mais quand son autorité était en jeu il se montrait impitoyable. De sa rude main il balaya ce foyer d'où s'échappait la flamme brillante qui donnait tant d'éclat à la cour de la duchesse d'Aquitaine et, en Poitou, tout rentra dans l'ombre.

Après sa pointe hardie en territoire ennemi, Henri retourna en Normandie; sur son passage, à la fin de ce mois de novembre 1173, il s'empara de Vendôme cl vint tenir sa cour de Noël à Caen, puis enfin il conclut avec le roi de France une trêve qui '

devait commencer à la Saint-Hilaire (13 janvier) et durer jusqu'à la Pentecôte (2). En vertu de celle convention, il restait libre

(i) André le Chapelain, auleur du traîlé intitulé De arte amatoria, qui fournit les renseignements les plus précis sur les Cours d'amour à leur début, rapporte six arrêts prononcés par Aliénor (Raynouard,C/io/x des poésies des Troubadours jU, pp. lxxxix et suivantes). L^iistorien, mis en présence de ces faits, reste fort perplexe et en arrive forcément à se poser celte question ardue : Aliénor a-t-elle mis en pratique le premier article du code d'amour ainsi conçu : Le mariage ne peut mettre obstacle à l'amour, u Causa conjugii non est ab amore excusalio »? •"

(2) lîec. des hist. de France, XIII, p. i58, B. de Pcterborough , p. 194, R. de Dicet, et p. 3 18, R, de Thorigoy. Les historiens anglais ne sont pas d'accord sur le lieu où Hcuri célébra les fêles de Noël, les uns indiquent Caen, les autres Burun,près Bayeux,

ALIENOÎX 173

d'agir contre ses fils, aussi profila-l-il de l'hiver pour renforcer son armée de mercenaires, qui compta jusqu'à vingt mille hommes. Il n'était vraiment maître que de la Normandie; le Maine, l'Anjou, la Bretagne, le Poitou, et le restant de l'Aquitaine étaient soulevés, et, pour la plus grande partie, se trouvaient entre les mains des princes. En Poitou, le chef de ses adversaires était Geoffroy de Lusignan, lequel, à une bravoure extrême, joignait une science militaire reconnue. Il était le neveu de Geoffroy de Rançon qui^ du jour où il avait donné, à la jeune Aliénor et à son mari Louis de France, l'hospitalité dans son château de Taillebourg, n'avait cessé de témoigner à la duchesse l'attachement le plus sincère, aussi les possessions de Geoffroy en Saintonge étaient-elles le centre du mouvement insurrectionnel.

L'Aquitaine marchait avec Richard. Le prince, après avoir été fait chevalier par le roi de France au début de l'hiver, s'était ensuite rendu à Bordeaux où il confirma les privilèges de l'abbaye de Sainte-Croix (1). C'est alors qu'il prit le commandement des Aquitains, qui manquaient d'un chef suprême, par suite de la jalousie qui régnait entre eux; du reste, les barons s'étaient placés sous ses ordres, plutôt par haine contre son père que par affection pour lui. Il ne savait pas se faire aimer, et ce manque de sympathie chez ses adhérents ne pouvait qu'être nuisible à leur ardeur guerrière, puis enfin, ces chevaliers, ayant l'habitude d'agir individuellement et sans contrainte, étaient, malgré leur bravoure, en mauvaise posture pour lutter contre les mercenaires d'Henri, sorte d'armée régulière, marchant sous la conduite d'un chef unique.

Le pays était du reste en proie aux horreurs qui accompagnent toute guerre civile; l'autorité d'un sénéchal, le surveillant au nom du roi, ne se faisait plus sentir. Après la capture d'Aliénor, Hugues de Faye, chargé des malédictions de tant de gens qu'il avait pressurés, s'était réfugié en France, où, à l'abri de tout mal, il continuait son rôle pernicieux auprès des enfants d'Henri, aussi les routes n'étaient plus sûres, chacun se

(i) Arch, hist, delà Gironde^ I, p. 388.

renfermait dans les châteaux ou les places fortes ; le clergé^ plus facile à rançonner, eut particulièrement à souffrir de cet état d V narchie, et, tout particulièrement, Tarchevèque de Bordeaux, Guillaume le Templier, la créature du roi d'Angleterre, qui fut gravement éprouvé.

L'inaction du roi pendant tout Thiver avait paru aux révoltés être un signe de faiblesse, aussi quand Richard arriva en Poitou, au printemps de 1174, se crurent-ils sûrs de triompher. Toutefois^ raccord entre les seigneurs poitevins n'était pas unanime; parmi eux, il y avait des dissidents, dont les plus notables étaient deux seigneurs de TAunis, Guillaume Maingot de Surgères et Porteclie de Mauzé. Pour appuyer leur résistance, ou plutôt leur fidélité au roi, ils avaient le secours d'une importante place d'armes, La Rochelle. La bourgade, qui, au commencement du siècle, s'était édifiée sur la ruine de Chfttelaillon, avait pris une grande importance; le commerce maritime y entassait des richesses, les bourgeois y rivalisaient de luxe^ et pour les misérables habitants de la côte deSaintonge, elle avait pris le caractère d'un vrai foyer de débauches. Afin de se mettre à l'abri des entreprises de ses voisins, la ville venait de doubler ses remparts et ses fossés et l'eau de la mer baignait toute son enceinte. Aussi, fière de sa situation, n'était-elle pas entrée dans la conjuration, et elle avait fermé ses portes à Richard lorsqu'il était revenu de France pour prendre la direction des opérations militaires contre les partisans de son père (1). Les imprécations ne lui furent pas épargnées, et il se rencontra des voix pour lui annoncer sa destruction prochaine : « Malheur à vous, riches de la Rochelle, leur disait-on, qui vous confiez dans vos richesses et vos privilèges. Vos trésors ont bouché vos yeux et vous ont rendus aveugles. Le jour viendra, où, dans vos demeures, l'or aura fait place aux épines et oîi les orties pousseront sur vos murailles renversées. Repens-toi, La Rochelle, afin que le Seigneur te prenne en pitié (2). »

(i) Il est encore possible que les bourgeois de La Rochelle aienl subi rinfiueQce des Templiers, qui avaient dans leur ville un de leurs principaux établissements et qui avaient tout intérêt à maintenir leurs bonnes relations avec le roi d'Angleterre^ leur généreux protecteur.

(2) Rec, des ki$t. deFrance^ XII, pp. 420-4^1, Richard le Poitevin. Cet historien, inspiré par les prophéties de Merlin, qui venaient d'èlre publiées par GeofiProy de

AUÉNOR 176

Mais les événements tournèrent contre le gré des prophètes. Aussitôt après Pâques, Henri marcha sur le Mans, dont il s'empara le 30 avril, puis de là il passa en Anjou, et, traversant le pays qu'il avait soumis Tannée précédente, il arriva enfin à Poitiers où il célébra la fête de la Pentecôte, qui tombait cette année le 12 mai. Richard ne Tavait pas attendu; dominant absolument en Saintonge, il avait fait de Saintes sa place d'armes. La ville avait été soigneusement fortifiée et la cathédrale était devenue une sorte d'arsenal, dans lequel avaient été entassés les vivres et les munitions ; Henri y courut^ et, suivant son habitude, surprit ses adversaires par sa célérité. Sans laisser aux défenseurs de la ville le temps de se reconnaître il commença l'attaque. Tout d'abord il enleva l'ancien arc de triomphe de Germanicus, qui servait de porte à la cité et avait reçu une petite garnison; puis, pénétrant dans l'enceinte même; il s'empara de la forteresse ronde, nommée le Capitole, qui en était en quelque sorte la

Monmoutby a raconté, dans un style aussi ampoulé que celui de son modèle, les maU heurs de son pays et les événements dont il fut le théâtre jusqu'au jour où il cessa d'écrire. Ce moment dut arriver pendant Thiver de 11 73-1 174» alors que la Saintonge espérait le succès et qu'il s'en faisait le prophète. Ce document précieux n'a été jusqu'à ce jour qu'imparfaitement utilisé, ce qui tient à ce que les Bénédictins, ses premiers éditeurs, avaient attribué à Tannée 11 86 les faits qu^il rapporte; ceci, joint k l'ohscurité apparente du texte, semblait rendre celui-ci incompréhensihle. Giry, lui* même, qui qualifie le récit de Richard de « galimatias obscur et emphatique » {Etablissements de Roaerij p. 66), en était arrivé à douter de la réalité des événements rapportés dans sa chronique. Du reste, comme il s'en tenait à l'opinion commune qui attribuait aux années 1 186- 11 88 les faits rapportés par Richard, il ne s'était pas aperçu de rimportance du rôle joué par la Rochelle en 1 174, rdle d'où découla naturellement la concession de sa charte de commune, dont il sera parlé plus loin ; il s*était en même temps trompé sur la date de la mort de l'historien et a, par suite, commis quelques autres erreurs que nous croyons inutile de relever. En restituant, comme nous le faisons, le récit de Richard à l'année 1178, tout devient clair, même jusqu'au dernier paragraphe intitulé «l Do turre maritima 9, qui nous semble être une adjuration adressée par l'auteur à sa résidence; celle-ci était sans doute le château d'Oléron, centre des possessions des religieux de Vendôme dans cette lie, bien que le nom de « Maritima 9, qui lui est donné, puisse aussi s'appliquer à Marennes. Cette dernière localité, que le cartulaire de Notre-Dame de Saintes appelle « Locus Maritimus » (pages 2 et. 35), était le siège d'un important prieuré dépendant de l'abbaye de Notre-Dame qui possédait une notable partie de l'île d'Oléron. Les détails géographiques fournis sur cette tie sont du reste aussi précis que possible. Nos observations, en rendant toute leur valeur au texte de Richard le Poitevin, permettront de rectifier la note du Recueil des historiens de France (XII, p. 421)9 ainsi que l'article de M. Auguste Molinier (Les sources de t histoire de France^ II, p. 3i5), et de compléter les études faites sur cet auteur par M. Elie Berger (A'b/ice sar divers manuscrits de la Bibliothèque Vaticane, Richard le Poitevin, pp. 1 12-1 15) et par M. Paul Musset [Bull, de la Soc, des Arch, hist, de la Saintonge, pp. 128-132).

176 LES COMTKS DE POITOr

ciladellc, et enfin il arriva à la cathédrale. Il no Icnla pas de la prendre d'assaut, comme il avait fait pour les deux précédentes défenses, qu'il n*avait pu emporter sans faire, parmi ses compagnons, des perles sensibles ; il préféra temporiser ; il investit Tédifice et Tentourad'un cordon de troupes, qui constituait une ceinture infranchissable aux assiégés. Ceux-ci, se trouvant dans rimpossibililé de recevoir des secours, durent capituler ; le butin fut immense, et le nombre des prisonniers considérable ; rien qu'en fait de guerriers notables il s'éleva à soixante chevaliers et environ quatre cents sergents d'armes.

Mais Richard ne se trouvait pas parmi les captifs; il avait décampé lors d'une des premières attaques de son père et avait été s'enfermer dans le château de Taillebourg, la forteresse de Geoffroy de Rançon, que l'on considérait comme imprenable. Henri, n'étant pas muni de machines de siège, ne pouvait tenter l'entreprise de la réduire ; un coup de surprise étant impossible avec un ennemi en nombre et sur ses gardes, il ne poussa pas plus loin ses avantages. Du reste, il avait à cœur de mettre on sûreté ses prisonniers, dont la capture avait en quelque sorte décapité la révolte, et qui, par leur nombre, finissaient par l'embarrasser. Mais avant de partir, il se préoccupa de préparer la pacification du pays alors que les événements lui permettraient de revenir y mettre la dernière main; en conséquence, il divisa l'Aquitaine en six régions, dont il confia le gouvernement à des guerriers dont il était absolument sûr, en qualité de sénéchaux : Porteclie de Mauzé reçut en récompense de sa fidélité la charge de sénéchal de Poitou, jadis occupée par son père.

Parmi les mesures que décréta le roi d'Angleterre, on doit encore placer la construction du château de Niort, le Donjon, sentinelle avancée en territoire peu sûr, qui avait un œil ouvert sur les possessions des seigneurs de Lusignan, de Thouars et de Taillebourg et interrompait les communications entre elles (1).

(i) II résulle d'un examco allentif des dispositions arcbitnrtoniques du château de Niort, qu^elIes sont antérieures à celles que Ton relève au ChÂteau'Gaillard, la forteresse édifiée par Richard en Normandie en 1195, aussi nous n'hésitons pas à voir en lui, comme dans le château d'Âncenis, dont il va être parlé, une des applications du plan conçu par Henri II pour assurer la sécurité de son domaine continental (Voy., dans la Revue poilevlne el saintonjeaise, t. VII, 1890, pp. 161 -174, l'article de M. Berthelé : Le donjon de Niort et son origine anglaise).

On peut croire aussi qu'Henri, qui savait, à Toccasion, se montrer très large, se préoccupa de réparer autant que possible les maux que la guerre occasionnait, particulièrement aux établissements religieux. Les routiers n'avaient pas épargné la ville de Saintes; l'abbaye de Notre-Dame, qui y comptait tant de possessions, avait eu fort à souffrir, et entre autres son moulin sur la Charente avait été presque totalement détruit. La vieille abbesse, Agnès de Barbezieux, recourut au roi, son neveu, et obtint de lui un mandement qui fut adressé au sénéchal de Poitou, à tous les agents et fidèles du roi de T Aquitaine et particulièrement de la Saintonge ; dans cet acte, le prince leur recommandait détenir en paix les propriétés de Nôtre-Darne, de ne pas exiger de ses hommes ou de ses prieures des devoirs ou coutumes, de force ou par crainte^ en un mot il leur ordonnait de défendre les propriétés de Fabbaye comme les siennes. Lorsqu'il fit rédiger cette charte, il avait à ses côtés ses plus fidèles compagnons, particulièrement de la Saintonge, à savoir Porteclie, qui s'intitulait déjà sénéchal de Poitou, Guillaume Maingot, Amelin de Montoire, Geoffroy de Taunay, Thibaut Chabot, Maurice de Craon, Nivard de Rochefort (1). Quanta la Rochelle, qui avait joué un rôle capital dans la circonstance en ne prenant pas part au soulèvement de la Saintonge, elle reçut plus tard sa récompense.

Après son succès Henri ne s'attarda pas en Aquitaine, car, outre les motifs exposés plus haut, de graves préoccupations l'attiraient parailleurs, et il rentra en Normandie en suivant la grande route de Saintes à Nantes, où il ne devait pas rencontrer d'obstacles . Toutefois, quand il eut pénétré en Bretagne, il abandonna le pays à la rapacité de ses mercenaires; ceux-ci y commirent d'horribles dévastations, allant jusqu'à arracher par ses ordres les vignes et les arbres à fruit ; il s'empara d'Ancenis vers la Saint-Barnabe (1 i juin) et donna l'ordre d'y construire une forteresse, dont il confia la garde à son fidèle Maurice de Craon, lequel, ainsi placé en observation sur les frontières de Bretagne, fut en même temps chargé du gouvernement de l'Anjou et du Maine (2).

(1) Cart, de Notre-Dame de Saintes^ pp. 48 et 76.

(a) Rec. des hist, de France^ XHI, p. i58, B. de Peterborough, et p. 194, R.de Dicet*

Une expédition si fertile en grands résultats n'avait pas duré plus de deux mois; elle allait être suivie d'une autre campagne qui fut encore moins longue. Pendant rhiver,ldes barons français avaient conçu le projet de faire une descente en Angleterre afin de placer le jeune Henri sur le trône ; ils s'étaient, dans ce dessein, assuré le concours du roi d*Écos$e qui devait, de son côté, envahir le pays à la mi-juillet. Henri sentit l'imminence du péril; c'est ce qui le fit arrêter sa campagne du Poitou en plein succès et hâter ses préparatifs de retour en Angleterre. Le 8 juillet^ il s'embarqua à Barfieur. Sa suite était extrêmement nombreuse; outre les Brabançons qu'il emmenait pour sa défense, il tratnait à sa remorque sa famille entière, sauf ses fils révoltés, à savoir sa femme Aliénor, puis la jeune reine Marguerite, sa fille Jeanne, et les femmes ou les fiancées de ses autres fils : Aelis de France, Constance de Bretagne et Aelis de Maurienne, enfin les prisonniers de marque dont il n'avait confié la garde à personne, et dont les principaux étaient le comte de Chester et la comtesse de Leicester (1).

Aussitôt qu'il eut débarqué sur le sol de l'Angleterre, il fit, sur le conseil d'unévëque normand, un de ces actes de haute politique ou plutôt de duplicité qui ne lui coûtaient guëres ; il se rendit, en tenue de pénitent, faire amende honorable au tombeau de Thomas Becket, qui avait été canonisé par le pape Alexandre m, le mercredi des Cendres de l'année précédente, 21 février 1173. Cet acte de soumission lui ramena le clergé anglais, et, comme le lendemain de ce jour, le 13 juillet, le roi Guillaume d'Ecosse fut, à la suite d'une surprise, dès son passage de la frontière, fait prisonnier par les barons du comté d'Yorck, le peuple vit, dans cette coïncidence, à la fois un prodige et le témoignage assuré de la sincérité des sentiments du roi.

La chance le favorisait aussi d'un autre côté. Le comte de Flandre et le jeune Henri, retenus par des vents contraires à Gravelines, n'avaient pu seconder le soulèvement préparé par eux ainsi que la marche du roi d'Ecosse; voyant le coup manqué, ils renoncèrent à leur entreprise et le jeune Henri revint trouver

(1) Rec, des hist. de France, XIII^ pp. i58 et iSg, B. de Peterborough, et p. iqS, R. de Dicet.

le roi de France qui avait mis le siège devant Rou^n. Henri le Vieux, qui, en trois semaines, avait pacifié l'Angleterre, accourut avec ses Brabançons et mille Gallois; dès son arrivée» au milieu du mois d'août, il contraignit Louis à se retirer (1). Par son activité, par son énergie, le roi d'Angleterre triomphait sur toute la ligne et sa campagne de Tannée 1174 peut compter parmi les plus belles de sa vie. Ses ennemis se sentirent incapables de lui résister, et particulièrement le roi de France, qui conseilla au jeune Henri de faire la paix avec son père. De son côté, Henri le Vieux était harassé par cette lutte sans trêve ; ses mercenaires, qui entraient pour une bonne part dans son succès, lui coûtaient excessivement cher; son trésor était épuisé, et, pour faire face à ses besoins d'argent, il avait dû mettre en gage l'épée ornée de pierres précieuses qui avait servi à son couronnement. Il accueillit donc favorablement les ouvertures qui lui furent faites au nom du roi de France et s'aboucha avec ses représentants ; ceux-ci posèrent les préliminaires de la paix au sujet de laquelle une conférence définitive devait se tenir à Mont- Louis, sur les bords de la Loire, le 29 septembre suivant ; en outre, ils laissèrent les coudées franches au roi anglais pour amener Richard à composition.

Celui-ci, après la retraite de son père, au mois de juin précédent, avait repris les hostilités en Poitou où il guerroyait contre les sénéchaux anglais ; il n'osa pas attendre Henri et s'enfuit encore, en abandonnant les places fortes et les châteaux dont il s'était de nouveau emparé. Mais entre temps^ ayant fini par être informé de la trêve qui venait d'être conclue entre les deux rois et ayant conscience de son délaissement, il demanda grâce. Le lundi, 23 septembre, il se rendit à Poitiers, où se trouvait Henri ; il se présenta tout en larmes devant son père et se jeta à ses pieds en implorant son pardon. Le roi l'accueillit avec bienveillance, et, sentant renaître à sa vue toute l'affection qu'il avait ressentie pour ses enfants pendant leur jeunesse, il lui donna le baiser de paix sans arrière-pensée. Puis ils partirent ensemble pour la Toutaine, où, le 30 septembre, au lieu convenu,

(i) Rec, deshiêt, de France ^ XHI, p. 160, B. de Peterborough.

i8o LES COMTES DE POITOU

les deux autres fils du roi, Henri le Jeune et Geoiïroy, vinrent s'humilier devant leur piîre qui les reçut aussi à rémission.

Mais le roi de France, qui avait accompagné son gendre et Tavait engagé à se réconcilier avec Henri, ne se contenta pas de la parole du roi d'Angleterre ; il fut rédigé un traité au bas duquel les diverses parties apposèrent leur sceau. II y était dit que les fils du roi se replaçaient, ainsi que les hommes et les barons qui leur avaient prêté serment de fidélité, sous Tautorité directe de leur pure; que, de part et d'autre, chacun rentrerait en possession des châteaux et terres dont il était détenteur quinze jours avant la fuite des jeunes princes, et^ de plus, Henri assurait à chacun de ceux-ci des revenus particuliers et des châteaux pour leur résidence ; Richard eut pour sa part la moitié des revenus du Poitou et deux châteaux non fortifiés, car il fut dit expressément que ces demeures seraient choisies telles, afin que leur possesseur ne pût en prendre occasion pour causer quelque dommage au domaine royal. Tous les prisonniers devaient être mis en liberté sous caution ; toutefois, il était fait exception pour les personnages de marque que le roi avait enfermés dans la tour de Falaise, à son retour d'Angleterre, c'est-à-dire le roi d'Ecosse, les comtes de Leicester et de Chester, et Raoul de Fougères; d'Aliénor seule, il ne fut pas question (i).

Henri, qui depuis longtemps n'avait plus pour la reine aucune aiïcclîon, lui fît payer chèrement le danger qu'elle lui avait fait courir de perdre son trône. Tout le monde s'accordait à dire qu'elle avait été rinsligalrice de ce grand complot, dont le roi n'avait pu venir à bout qu'après dix-huit mois d'efforts surhumains ; afin d'éviter le retour de toute entreprise de sa part, et en même temps pour garantir ses fils contre ses pernicieux conseils, il l'avait enfermée dans la tour de Salisbury, en Angleterre, où, étroitement surveillée, elle devait passer plusieurs années (2).

(0 Rec. des hist. de France, XIII, p. i6i, B. de Peterborough el R. de Ilovedcn ; SîilmoD, Rec. de chron, de Touraine, p. 189.

(2) Labbe, Noua bibl. man., II, p. 3 18, G. du Vigeois.

ALIÉNOR i8|

f* — Richaud

Henri célébra la fête de Noël 1174 à Argentan. Puis, au printemps de 11 75, il entreprit avec ses Bis la visite de ses possessions continentales afin d'en achever la pacification, et se rendit plus particulièrement en Poitou (1). Il mit ses places fortes en parfait état de défense, renforça leurs garnisons, et ordonna que les châteaux des barons, dont les fortifications avaient été accrues lors de la dernière prise d'armes, seraient remis tels qu'ils se trouvaient quinze jours avant Touverture des hostilités; il fit même raser quelques-uns d'entre eux qui offraient du danger pour la tranquillité du pays, puis, au mois de mai, il partit pour TAngleterre, emmenant avec lui le jeune Henri dont l'esprit versatile ne lui inspirait qu'une médiocre confiance. Il jugeait autrement ses deux autres fils, Richard et GeofTroy. A ce dernier il confia le soin d'être en Bretagne l'exécuteur de ses volontés; quant à Richard, il le laissa en Poitou,

Le rôle des deux princes était identique, mais comme la féodalité était plus fortement organisée dans les régions où commandait Richard, il fallait que celui-ci veillât de plus près à l'accomplissement des mesures que le roi avait ordonnées, surtout par rapport au démantèlement ou à la destruction des forteresses des seigneurs. Afin de lui faciliter sa mission, Henri donna l'ordre à ses baillis de subvenir à toutes les dépenses de son fils, plaça sous les ordres directs de celui-ci toutes les troupes armées qui pouvaient se trouver dans le duché d'Aquitaine, le laissant libre de les employer comme bon lui semblerait, excepté tou-

(i) n est à remarquer que sous ceUedénomi Dation de Poitou les historiens du temps désignent presque toujours la totalité de Tancien patrimoine d'Aliénor; ce n*est qu*À de rares exceptions que Richard est appelé duc d'Aquitaine, bien que lui-même, dans certains actes émanés de sa chancellerie, se pare de cette qualification. Evidemment le centre du gouvernement de FAquitaine, la résidence ordinaire du duc, était Poitiers; pareillement, pour le même motif, les comtes de Toulouse sont appelés comtes de Saint-Gilles. Il y aura donc lieu parfois d'étendre le sens de ce mot Poitou, lorsque le récit des événements que nous rapporterons indiquera qu'ils concernent tout ou partie de TAquilaine.

I8i LES COMTES DE POITOU

tefois contre son autorité royale, ou plutôt contre sa volonté (1). C'était remettre une grande force entre les mains de Richard et il fallait que le roi fût bien sûr de safidélité pour lui conférer un semblable pouvoir. Mais Henri comptait à juste titre sur l'orgueil de son fils et sur ses goûts guerriers ; en agissant comme il le faisait, il donnait satisfaction aux uns et aux autres, et son espérance ne fut pas déçue. Bien qu'il eût amoindri l'autorité du prince en Aquitaine et qu'il ne le considérât que comme son lieutenant, néanmoins il reconnaissait toujours en lui lefutur possesseur de ce pays, celui à qui il avait attribué celte portion de son héritage. 11 avait du reste, dans une circonstance récente, manifesté publiquement cette intention^ en insistant sur cette qualité d'héritier, pour bien marquer que rien n'était changé dans ses dispositions premières.

Le 2 février 11 75, il se trouvait au Mans;là, entouré de toute sa cour, il tint à donner un témoignage public de la reconnaissance qu'il avait aux gens de la Rochelle de lui être resté fidèles lors de la révolte de presque toute la région. Il confirma les bourgeois de cette ville dans toutes les franchises et libres coutumes qu'ils avaient reçues du comte Guillaume, son prédécesseur, et qui étaient spécifiées dans la charte du roi Louis VII^ qu'ils lui présentèrent; il retint seulement pour sa cour ou pour celle du comte de Poitou, si lui-même ou le comte le jugeaient à propos, la connaissance des crimes qui pourraient être portés devant eux. En outre, il reconnaissait aux bourgeois le droit absolu de tester, sous la seule condition expresse qu'auparavant ils se seraient confessés, et même il déclarait valables tous testaments faits par des gens frappés de mort subite, qui, naturellement, n'auraient pu remplir la condition qui leur assurait celte liberté d'action. Enfin, il leur accordait une commune pour la défense et la sécurité de leur ville, sous la réserve de garder leur foi à sa personne et à son héritier, le comte de Poitou. Comme il n'était pas dit dans cet acte que la commune posséderait un maire, il résultait de cette restriction que la ville devrait avoir à sa tête un sénéchal

(i) Rec. des hist. de France^ XIII^ p. 1^2, B. de Peterborough, et p. xSg, G. de Cantorbéry.

ALIENOR i83

OU un bailli, qui rendrait la justice ordinaire et commanderait la milice : le pouvoir central n^avait pas encore abdiqué et remis à un personnage désigné par leshabitants,la direction supérieure de leurs intérêts. Aux côtés de Richard se trouvaient, outre Guillaume, évêque du Mans^ et Etienne, évoque de Rennes, venus en ce lieu pour saluer le roi, les hommes dévoués à la personne et à la politique d'Henri, ceux-là à qui il était en partie redevable de ses derniers succès : Maurice de Craon, Etienne de Tours^ sénéchal d'Anjou, Foulques Painel, Joubert de Pressîgny, Foulques de Matha, Philippe de Hastings, Gérard de Canville^ Imbert, frère de Tordre du Temple, qui fut peut-être le porte-parole des Rochelais, et enfin Hervé le Panetier (1).

Deux fois, dans cet acte, Henri avait fait rappeler que Richard était son héritier désigné pour le Poitou (2). Devant cette assurance formelle et l'avenir qu'elle faisait entrevoir au jeune prince, celui-ci n'hésita pas, il fit brusquement volte-face et il se montra aussi acharné contre ses anciens partisans^ ceux qui l'avaient soutenu dans sa révolte, qu'il l'avait été contre les fidèles de son père. Après le départ d'Henri, il rassembla une armée considérable, et, vers la Saint-Jean, il entreprit une expédition à l'effet d'amener la soumission des seigneurs du Midi. Sur son chemin, il rasa ou démantela tous les châteaux dont les possesseurs avaient pris part à la révolte de 1173^ et arriva, en semant la terreur, jusque dans le diocèse d'Agen. Un des plus puissants seigneurs du pays, Arnaud de Bouville, essaya de lui résister et s'enferma dans son château-fort du Puy de Castillon. Pour venir à bout de lui, Richard dut faire venir des machines de siège; ce n'est qu'après deux mois d'efforts qu'il s'empara du château, où il fit prisonniers trente chevaliers et de nombreux

(i) Marchegay, Notices et pièces hist.y p. 226. Cet acte est passé au Mans, mais n'est pas daté ; Marchegay le place vers 1 1 70 ; Giry {Établissements de Rouen, \, p. 64) le met vers 1 174 ; îl ne nous parait pas qu'on puisse lui attribuer une autre date que celle du 2 mars 1 175, jour où Henri était au Mans avec ses fils (Rec. des hisL de France^ XIU, p. 162, B. de Peterborough) . Nous n'examinerons pas la question, qui a été soulevée, de savoir si Rouen et La Rochelle ont reçu en même temps du roi d'Angleterre leur constitution communale, ou si La Rochelle a emprunté celte organisation à la commune de Rouen ; ce dernier cas nous parait le plus probable, comme Ta du reste pensé Giry (Etablissements de Rouen, I, p. 67).

(2) « Dominus Pictavie, hères meus; herede meo Pictavie ».

i84 LES COMTES DE POITOU

sergents d'araies dont la rançon le couvrit des grosses dépenses qu'il avait été contraint de faire (1). Mais sa vengeance ne s'arrêta pas là. Il fit raser le château, et sur son emplacement on sema du sel, afin que désormais le lieu restât inculte et que Ton ne put y construire aucune demeure (2).

Avant d'assiéger Castillon, Richard était passé par Périgueux, et là, sous rimpulsion d*une de ces fantaisies dont il eut plusieurs accès durantson existence, il voulut, sans doute à la suite d*un bon repas préparé par Alain, son cuisinier, récompenser celui-ci de ses services spéciaux. Dans ce but, il érigea en fief la cuisine des comtes de Poitou, qu'Alain et ses successeurs devraient posséder désormais en toute propriété et dont ils seraient tenus de rendre foi et hommage, comme cela se passait pour toute seigneurie, sous réserve toutefois des droits que tous autres particuliers pourraient avoir dans ce fief de lacuisine des comtes,en vertu de concessions précédentes. C'est devant sa maison assemblée et ses compagnons intimes que Richard procéda à cette largesse; on y voyait Robert Le Moine, son sergent, Jean et Geoffroy, ses chapelains, Raoul de l'Hôpitault, son clerc, Jourdain, son bouteiller^ Bernard de Chauvigny, son chambrier, lequel était accompagné de son neveu Geoffroy, puis quelques personnes de condition plus relevée, telles que l'évêque Pierre de Pérîgueux, Foulques de Matha, Guillaume Maingol, alors sénéchal de Poitou, Porteclie de Mauzé et son fils Guillaume, Joubert de Pressigny et enfin Guy de Lusignan. Richard, on le voit, avait une maison montée, tout comme s'il eût été effectivement comte de Poitou et duc d'Aquitaine, et, de fait, il prenait ces qualités dans l'acte qu'il fit dresser et remettre à Alain (3)-

Lors des fêles de Pâques H 76, il se rendit, avec Geoffroy, en Angleterre où les deux Henri, père et fils, continuaient à résider. Il s'en était fallu de bien peu qu'un événement grave,

(i) Rec, des hist, de France, XIII, p* i63, B. de Peterborough.

(2) Arch hist, de la Gironde, IV, p. iig.

(3) Teulet, Layeties dn Trésor des Chartes^ I, p. 1 14. Bien que cet acte porte, dans la copie du xiiie siècle, d'après laquelle il a été publiera date en chiffres romains ainsi marquée : mcclxxovii, on ne saurait douter que celle-ci doive être rectifiée, ainsi que Ta fait Teulet, Pacte indiquant qu'il a été passé à Pérîgueux au temps où Richard se préparait à faire le siège de Gastillon.

ALIÉNOR i85

et dont on ne peut prévoir les conséquences, se fût accompli pendant leur éloignement. Henri, qui portait à sa femme une haine violente, et ne lui pardonnait pas de Favoir presque réduit à la dernière extrémité, avait formé le projet de se séparer d'elle par un divorce. Dans ce but, il avait fait venir en Angleterre, au mois d'octobre 1175, le légat du pape, Huguet, qu'il combla de ca* deaux et de flatteries, afin de l'amener à faire casser son mariage par Faulorilé ecclésiastique. Il est à présumer que, si Henri l'avait voulu fermement, son désir aurait été exaucé, car on ne pouvait manquer de trouver des liens de parenté entre les familles d'Anjou et de Poitou, mais il est à croire qu'il se souvint à temps de ce que Ton disait déjà de Louis le Jeune, à savoir que la seule grosse faute qu'il eût jamais commise avait été de renvoyer sa femme; il comprit que, mise en liberté, Aliénor ne manquerait pas d'employer son intelligence à fomenter de nouvelles discordes; il valait donc mieux la garder en prison, et c'est ce qu'il fit (1).

Pendant l'année 1 1 75, une paix sans nuages régna donc entre le roi d'Angleterre et ses enfants, mais on peut dire qu'elle n'existait qu'à la surface, car Henri le Jeune était toujours désireux d'échapper à l'étreinte de son père et cherchait à revenir sur le continent. Là, l'état de trouble persistait encore, aussi le jeune prince ayant demandé à son père d'aller faire un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle, le roi ne voulut pas le laisser partir avant que la paix n'eût été conclue entre Richard et les barons aquitains. Néanmoins, il se laissa fléchir, à la condition qu'il irait seconder son frère. Le jeune Henri profila de la permission, et, le 19 avril 1176, il débarquait à Honfleur avec la reine Marguerite. Les deux époux furent d'abord rendre visite au roi de France, puis le prince se rendit auprès de Richard, qui avait eu fort à faire avec les révoltés, dont les principaux étaient Yulgrin, fils du comte d'Angoulême,Aymar, vicomte de Limoges,le vicomte deTurenne, Eschivard de Chabanais et Guillaume de Matha.

A l'exemple de son père, Richard avait soudoyé une armée de

(i) Rec. des hist. de France, XIII, p. 189, G. de Cantorbéry. Henri, en agissant de la aorte, se montra un autre politique que Louis le Jeune, dont un ménestrel du xiii« siècle caractérise ainsi la conduite : « si fist que fous : mieuz H venist Favoir enmurée; si li demourast sa granz terre sa vie, et ne fussent pas avenu li mal qui en avinrent » {Récils d*ai\ ménestrel de Reims, p. 6).

i86 LES COMTES DE POITOU

mercenaires, et, comme il payait largementi il vit afiluer près de lui des hommes de guerre de tous rangs; les barons avaient agi de la même la façon et s*étaient assuré le service de nombreux Brabançons. 11 commença par pacifier le Poitou proprement dit, pui8,aussitôt après la Pentecôte, il marcha contre ses plus sérieux adversaires. Le 23 mai, il leur livra bataille en Angoumois, entre Saint*Maigrin et Bouteville, puis il entra en Limousin où il s'empara d'Âixe, la principale forteresse d*Aymar, dans laquelle il fit prisonniers quarante chevaliers.il vint ensuite assiéger la cité de Limoges; en peu de jours il s'empara de la place et, après la Saint- JeaUf il rentra à Poitiers, oi!i son frère Henri vint le rejoindre. Après quelques jours de repos, la campagne militaire recommença; les deux frères pénétrèrent en Angoumois et furent assiéger Ch&teauneuf, qui capitula au bout de quinze jours. En ce moment, Henri le Jeune, jaloux de son frère, et excité par les mauvais conseils de son entourage, mal disposé pour Richard^ se sépara de ce dernier.

Le prince ne s'émut pas outre mesure de ce départ etcontinua sa campagne. Il assiégea et prit en dix jours Moulineuf, château du comte d'Angoulême, et enfin il vint se présenter devant la ville même, capitale du comté. Là se trouvaient le comte Guillaume Taillefer et son fils Vulgrin, le vicomte Aymar de Limoges, les vicomtes de Ventadour et de Chabanais, qui avaient fui le Limousin après les succès du comte de Poitou. Bien qu'ils fussent en nombre suffisant pour résister avantageusement à leur adversaire, ils n'osèrent tenter la chance, et, au bout de six jours de siège, Guillaume Taillefer se déclara prêt à traiter avec Richard. Il lui rendit sa ville d'Angoulême, avec les châteaux d'Archiac, de Montignac, de la Chèze et de Merpins, et se mit absolument à sa discrétion. Richard l'envoya à son père, ainsi que ses principaux adhérents, afin qu'ils implorassent eux-mêmes leur pardon, mais Henri ne voulut pas les recevoir, se réservant de prendre une décision quand il viendrait lui-même en Normandie; en attendant, il les renvoya à son fils, qui devait jusqu'à sa venue les tenir en garde dans quelqu'un de ses châteaux (1).

(i) Rec. des hist, de France, XIII, pp. i64 et i65, B. de Pelerborough ; Marchcgay, Chron. des églises d'Anjou, p. 43, Sainl-AuLin.

ALIÉNOR iSi

Mais Henri le Jeune nes'étailpas contenté de se retirer de Tarmée de son frère; il était venu se fixer à Poitiers, où il fui bientôt entouré d'une cour de mécontents, chevaliers de France et de Normandie, tous ennemis d'Henri le Vieux, qui les avait en aversion pour avoir pris, lors de la grande révolte, les armes contre lui. Arguant de sa qualité royale, il agissait en conséquence, usurpant ainsi tous les droits du roi. Celui-ci avait placé des affidés auprès de son fils afin d'être avisé de ses menées^ mais Tun d'eux, Adam de Chirchedun, qui occupait le poste de vice-chan*celier du jeune prince, ne sut pas assez bien prendre ses précautions, et sa correspondance fut interceptée. Henri le Jeune, mis au courant de cet espionnage, en fut violemment irrité et fit passer son vice-chancelier en jugement devant une cour où siégèrent les principaux personnages de son entourage. Certains d'entre eux opinèrent pour la mise àmort du coupable, mais Tévêque de Poitiers, l'un des juges, s'y opposa, sous le prétexte qu'Adam, étant clerc de l'archevêque d'Yorck, chancelier du royaume, et pourvu du diaconat, ne pouvait être justiciable d'une cour laïque. Se rendant à ces raisons, le jeune roi condamna le coupable à être fustigé, le corps dépouillé de ses vêtements, par les places et les rues de Poitiers, puis il l'envoya dans les prisons d'Argentan, en ordonnant toutefois qu'il subirait encore la flagellation, toutes lesfoisqu'il traverserait une ville: ce qui fut fait. Le roi d'Angleterre, mécontent, envoya près de son fils quatre chevaliers avec mission de lui amener Adam sans retard; Henri le Jeune s'exécuta avec regret, car il espérait bien que sa victime n'aurait pas survécu au supplice qu'il lui avait infligé.

De Poitiers, le prince se rendit en Normandie pour recevoir la princesse Jeanne, sa sœur, que leur père venait d'accorder en mariage à Guillaume, roi de Sicile. Lajeune princesse, remise aux Siciliens, quittait l'Angleterre richement munie de cadeaux, en chevaux, vêtements, or, argent et vases précieux ; mais le roi Henri, en homme de précaution, et redoutant les mauvaises rencontres pour l'ambassade, avait mandé au jeune Henri de venir prendre sa sœur à la descente du navire et de la mener en Poitou à Richard, qui, de son côté, veillerait sur elle pendant toute la traversée de l'Aquitaine, et jusqu'à Saint-Gilles, où elle devait

i88 LES COMTES DE POITOU

trouver son futur époux; entrée en France le 27 août, Jeanne n'arriva à Saint-Gilles que le 9 novembre.

Richard avait laissé le champ libre à son frère. DeTAngoumois, il 8*était rendu à Bordeaux où il tint sa cour de Noël, puis, sans tarder, le climat du Midi nMnterrompant pas les opérations militaires, il marcha sur Dax que Pierre, vicomte de cette ville, et Centulle, comte de Rigorre, avaient solidement fortifiée. Il s'empara de la cité et vint attaquer Rayonne, qui était défendue par son vicomte, Arnaud Rcrtrand, et la prit en dix jours. De là il mena son armée à la frontière d'Espagne,à Port-César. Il assiégea le château de Saint-Pierre le dimanche après TEpiphanie (9 janvier 1177), et s'en empara le même jour. Dans ces contrées, il s'attacha particulièrement à mettre à la raison les seigneurs qui avait pris l'habitude de dépouiller les pèlerins de Saint-Jacques et il abolit toutes les coutumes qui avaient été établies à ce sujet. A la suite de sa dernière conquête, tout le territoire qui relevait de son autorité étant pacifié, il rentra à Poitiers le 2 février et de là envoya au roi Henri un message pour lui faire part des succès qu'il venait de remporter (1).

N'ayant plus besoin des Rrabançons qui lui avaient permis de faire une si rapide campagne, Richard les renvoya; mais ces mercenaires, dont la guerre était la seule ressource, se jetèrent sur le Limousin et se mirent aie ravager. L'évêque Géraud, vivement ému par le spectacle des maux dont ils accablaient le pays, rassembla les barons, et, ne pouvant, à cause de sa cécité, se mettre à leur tête, leur donna pour chef Aymar, vicomte de Limoges. Les Limousins rencontrèrent les bandes pillardes le Jeudi-Saint, 21 avril, près du château de Malemort, et en tuèrent plus de deux mille; parmi les morts se trouva Guillaume Le Clerc, qui les commandait (2).

En ce temps, une autre cause de mésintelligence vint à surgir entre Richard et Henri le Jeune. Raouldc Déols, le plus puissant des feudalaires du roi d'Angleterre en Berry (on disait que ses domaines étaient d'un rapport égal à celui de la Normandie tout

(i) Rec, des hist, de France^ XIII, pp. i66 et 167, B. de Peterborough. (2) Duplès-Aju^ier, Chron. de Saint-Martial de Limoges, p. 189 ; Rec, des hist, de France j XIII, p. 199, R. de Dicet,

onlière), élait venu à mourir à lafin deTanaée 1176, pendant un pèlerinage qu'il faisaiten Terre-Sainte; il ne laissait qu'une fille, âgée de trois ans, nommée Denise. En vertu du droit féodal, le roi d'Angleterre réclama sa garde, mais les parents de l'enfant ne voulurent pas y consentir; ils l'enlevèrent et fortifièrent leurs châteaux. Au lieu de donner à Richard, à qui ce soin revenait^ la charge de les réduire, Henri confia cette mission au jeune Henri, qui s'empara de Châteauroux sans difficulté, mais ne put toutefois mettre la main sur la jeune héritière (1).

Le 18 août 1177, le roi quitta l'Angleterre, où il résidait sans interruption depuis deux ans. Le traité que l'empereur et le pape venaient de signer à Venise, le 24 juillet, avait complètement mis à basses combinaisons; il ne pouvait plus compter sur la couronne lombarde et il n'entrevoyait aucune compensation pour les sacrifices de terriloiresou d'argent qu'il avait pu faire. Les 2,000 marcs qu'il avait versés au comte de Maurienne avaient été totalement perdus par suite de la mort de la jeune Aelis, advenue h

la fin de l'année 1174, et celte paix achevait de ruiner ses espérances. 11 se résolut dès lors à reprendre, d'une façon plus efi*ective, le gouvernement de ses étals, en ne laissant véritablement à ses fils que des titres sans valeur et en les faisant marcher d'après ses desseins secrets; Henri le Jeune, particulièrement, ce roi sans royaume, allait avoir plus particulièrement à se plaindre de cet état de choses.

Henri revint donc d'Angleterre avec Geoffroy, et trouva en Normandie ses deux autres fils, qui étaient venus ali devant de lui avec une grande suite de barons. Il commença par renvoyer Geoffroy en Irlande et se rendit ensuite à Rouen où, peu après, arriva le légat du pape, Pierre, cardinal de Saint-Chrysogone. Alexandre III, n'ayant plus aucun ménagement à garder avec le roi d'Angleterre et secrètement poussé par Louis VII, lui faisait dire que s'il ne mariait pas Richard avec Aelis de France, qu'il avait depuis si longtemps en sa garde, il mettrait le royaume en interdit. Des prélats, instruments dociles du roi anglais.

(1) Rec, des hist. de France^ XIII, p. 167, B. de Pelerborough, el p. 820, R. de Thorigny; La Thaumassière, Hist, de Berry, p. 5 12.

i9<. LKS COMTES DE POITOU

en appelèrent au pape mieux informé ; quant à Henri, il demanda un délai jusqu'à ce quMl pût s'entendre avec le roi de France .

Toujours prêt à négocier, afin de gagner du temps, il fit demander une entrevue à Louis; elle eut lieu près d*lvry, le 21 septembre. Les deux rois s'engagèrent à prendre la croix, puis ils firent un traité de paix et d'amitié, se garantissant leurs possessions l'un à l'autre et ne laissant en dehors de leur accord que l'Auvergne et le Berry ; pour régler les difficultés pendantes au sujet de ces pays, ils nommèrent chacun six plénipotentiaires, dont trois prélats et trois barons, qui, du côté d'Henri, furent Maurice de Craon, Guillaume Maingot et Pierre de Montrevault ; de plus, il fut convenu que Richard épouserait Âelis, qui recevrait en dot le Berry, et que Louis donnerait le Vcxin à son autre fille, mariée avec Henri le Jeune (1).

Ceci fait, le roi d'Angleterre vint à Verneuil, où, sur la sollicitation des religieux de Grandmont et en présence de cinq évèques et de nombreux comtes et barons, il prit une de ces mesures qui lui attirèrent la réputation d'un bon justicier, et qui font le plus d'honneurà sa mémoire. Les seigneurs, qui faisaient des dépenses folles dans les tournois et les fêtes de toutes sortes^ s'endettaient énormément ; or, ils avaient trouvé bon de mettre leurs dettes à la charge de leurs hommes, qui, faute de paiement, étaient tout simplement envoyés en prison. Le roi décida et fit promulguer, non seulement dans les villes de son royaume, mais encore en Normandie, en Aquitaine, en Anjou et en Bretagne, un édit ou coutume portant que les hommes d'un seigneur ne pourraient être tenus pour ses dettes, qu'ils ne seraient nullement ses cautions et qu'ils devraient jouir sans trouble de ce qu'ils pouvaient posséder, enfin que le seigneur aurait simplement la faculté de donner à son créancier une délégation sur les redevances dont ses hommes pouvaient être chargés envers lui (2).

Puis, vers la Saint-Denis (9 octobre), Henri renvoya Richard en

(i) Hec, des hist, de France, XIII, p. 171 el note b, B. de Petcrborough et R. de Hoveden.

(2) Rec. des hist, de France, XIU, p. 172,8, de Pelerborough.

MMK

Poitou, OÙ les Brabançons venaient encore d'essuyer un échec considérable. Vulgrin, le comte d'Angoulême,en avait pris plusieurs bandes à sasolde, et, sousombre de lutter avec lecomtede Poitou, il les employaità ravager le pays. Thibaut Chabot, à qui Richard avait laissé le commandement de ^es troupes, n'avait pas des forces suffisantes pour les réduire. Ce que voyant, Tévêque de Poitiers, Jean aux Belles-Mains, à l'imitation de l'évêque de Limoges, leva une troupe considérable qu'il soudoya lui-même et les amena à Thibaut. Celui-ci joignit, près de Barbezieux, quatre troupes de Brabançons^ et les anéantit par le fer et le feu, sauf un petit nombre qui se réfugia dans un château-fort, après avoir toutefois abandonné le fruit de ses rapines (1). .

On ne sait si Richard, à son retour, fut s'attaquer au comte d'Ângoulême, mais il ne manqua pas de punir le vicomte de Limoges, allié de Vulgrin, et enleva de force le château, quartier de la ville de Limoges oîi Aymar avait sa résidence (2). Puis il fut rejoindre son père en Berry, Celui-ci, après avoir convoqué à Alençon les contingents de Normandie, était venu mettre à taraison les seigneurs qui n'avaient pas voulu lui remettre la fille de Raoul de Déols, et dont son fils, Henri le Jeune, n'avait pu venir à bout. Il prit Châteauroux, que les Berrichons avaient de nouveau occupé, et le seigneur de la Châtre, qui détenait Denise de Déols, n'osa pas résister; il amena la jeune fille au roi, qui l'envoya à Chinon et la donna en mariage à Baudouin de Revers, avec le fief de Châteauroux (3).

Henri passa ensuite en Limousin, où il se montra implacable envers les seigneurs qui avaient, dans le temps, pris parti pour ses fils et il leur imposa de très lourdes charges; puis, après la Saint-Martin, il s'en fut h Graçay, où se rendit aussi le roi de France, afin de s'entendre au sujet des affaires de l'Auvergne. Les comtes et les barons de ce pays avaient aussi été convoqués; questionnés par Henri, ils déclarèrent que de toute antiquité la suzeraineté de l'Auvergne appartenait au duc d'Aquitaine, excepté l'évèché de Clermont, qui était dans la mouvance directe

(i) Rec. des hisi, de France, XIII, p. 199, R. de Dicet.

(2) Rec, des hist, de France, XIII, p. 821, R. de Thorigny.

(3) Rec. des hist, de France, XIII^ p. 172, B. de Peterborougb.

i^a LKS COMTES DE KMTOU

du roi de France. Cette réponse ne satisfaisait pas pleinement Louis, qui demanda que TafTaire fût renvoyée devant les arbitres, dont le tribunal avait été constitué par les deux rois lors du traite d'Ivry(l).

Toutes choses étant réglées, Henri se transporta à Grandmonl , un des rares monastères pour lesquels il ne cessa de témoigner une aiïection particulière, et où rappelait la conclusion d'une alTaire importante. Le 7 octobre précédent, il s*était abouché avec Audebert, comte de la Marche, et avait profité de la situation pénible dans laquelle se trouvait ce grand baron pour conclure avec lui une bonne alTaire. Quelques années auparavant, le jour du Vendredi-Saint, Audebert, ayant surpris sa femme Marquise dans un entretien secret avec un chevalier, avait tué ce dernier sans motifs sérieux. 11 avait ensuite répudié sa femme et était resté seul avec un fils unique. Mais ce dernier étant venu à mourir, le commun peuple vit dans ce malheur une punition infligée au comte pour le meurtre injuste du chevalier marchois. Audebert vivait donc dans un grand isolement, n'ayant ni frères ni sœurs, ni d'autres neveux que des hommes d'église, à savoir Tévêque d'Angoulème, le prieur de Grandmont, les abbés de Saint- Augustin et de Saint-Martial de Limoges. Voyant les maux dont les barons poitevins et ses propres sujets étaient accablés en conséquence des ordres d'Henri, exécutés par Richard, il s'était rendu en Angleterre pour faire au roi des représentations; celui-ci, furieux, avait voulu le faire enfermer. Audebert s'était enfui, mais voyant le mal s'aggraver, et sentant l'inutilité et même le danger de toutes démarches auprès de son suzerain, il se décida à abandonner son comté et à se retirer en Terre-Sainte. S'étant donc mis d'accord avec Henri, il se fil accompagner à Grandmont par des barons et des chevaliers de la Marche et, en présence de l'archevêque de Bordeaux et de l'évêque de Poitiers, mandés spécialement à cet effet, il fit prêter à ses vassaux serment de fidélité au roi d'Angleterre et à son fils, le comte de Poitou. Toutefois, la transmission de son comté à Henri ne fut pas gratuite; le roi lui remit, le jour de la signature du traité, le ^^ novembre tl77,

(i) Rec, des hist. de France, XIII, p. 178, B. de Pelerborough.

une somme de 5,000 marcs d'argent ou 15,000 livres angevines, et, en plus, y ajouta vingt mulets et vingt palefrois (1).

Cet acte, qui augmentait d'une façon notable le domaine privé du comte de Poitou, ne fut pas du goût de tout le monde. Les plus proches parents d'Audebert, bien pourvus de charges ecclésiastiques, ne manifestèrent peut-être pas trop haut leur mécontentement, mais il en fut autrement de Geoffroy de Lusignan et de ses frères, qui protestèrent contre la cession du comté de la Marche et, à défaut d'autres parents plus proches d'Audebert, réclamèrent son patrimoine (2).

Les choses en restèrent là pour le moment; aussi, après le règlement de celte affaire importante, dû tout entier à son habileté politique, qui mettait entre ses mains des forteresses de premier ordre, lui permettant de surveiller de près les menées des seigneurs du Berry et surtout de ceux du Limousin, Henri put venir à Angers tenir sa cour de Noël. Il reprenait en quelque sorte possession des domaines qu'il semblait avoir abandonnés, et il tint à donner à son grand plaid annuel un éclat inaccoutumé. Il y avait convoqué directement un si grand nombre de barons que leur affluence, dirent les témoins oculaires, dépassa celle que l'on avait remarquée à son couronnement ou à celui d'Henri le Jeune; ses trois fils aînés, groupés intentionnellement autour de lui, devaient sentir, par cet apparat si brillant, quelle était la puissance de leur père (3).

Henri ne s'en remit à personne pour prendre possession du comté de la Marche et s'assurer ainsi par lui-même qu'il était bien h lui ; c'est durant les pérégrinations qu'il accomplit pour cet objet que, passant par Tlsle-Jourdain, il confirma, en présence de nombreux personnages, le don que Mirable, femme du comte Audebert, avait fait au monastère de Montazai de ce qui lui appar-

(i) Rec. des hist. de France^ XIII, p. 178, B. de Pelerborough ; I^bbe, Nova bibl, man.f II, p. 824, G. du Vigeois; Gallia Christ. ^ II, col. 818; Duplès-Agier, Chron. de Saint-Martial de Limoges ^ p. 189.

(2) Labbe, Nova bibL man,j II, p. 824, G. du Vigcoîs. Les sires de Lusignan faisaient remonter leurs droits à la célèbre Aumode^ fille de Bernard^ comte de la Marche, qui, avant io45, avait épousé Hugues le Pieux, leur ancêtre.

(3) Rec. des hist, de France, XIII, p. 178, B. de Peterborough, et p. 821, R. de Thorigny.

lyj LES COMTES DE POîTOr

tenait dans les moulins de Civray (1). On le voit encore, pendant un séjour qu'il fit à Saumur, accorder à Tabbaye de Sainl-Laon de Thouars une foire qui se tiendrait le 21 novembre, jour de la fête du patron du monastère, avec tous droits de péages sur les marchandises qui s'y débiteraient (2).

Il se montrait en même temps aussi volontaire que par le passé au sujet des nominations épiscopales, cherchant par tous les moyens à faire arriver ses créatures, et s*opposant de tout son pouvoir à l'élection de qui lui déplaisait. C'est ce qui arriva au sujet de la succession de Géraud de Cher à l'évèché de Limoges. Ce prélat étant décédé le 8 octobre 1177, les chanoines avaient choisi pour lui succéder Sébrand Chabot, archidiacre de Thouars et doyen du chapitre cathédral de Poitiers. L'élection eut lieu le 10 février, mais elle fut tenue secrète, car Sébrand appartenait à une famille qui avait jadis pris part au soulèvement fomenté par Aliénor contre Henri, et que celui-ci poursuivait de son inimitié (3).

Du reste, le roi avait repris complètement le gouvernement du pays; Richard, bien que portant le titre de comte, n'était par lui considéré que comme étant en sous-*ordre. Ainsi Tévèque de Poitiers et son chapitre cathédral, d'une part, les chanoines de Saint-IIilaire, d'autre, ayant fait un accord sur plusieurs questions litigieuses entre eux, il fut dit, dans l'acte, que Tévêque ferait approuver celui-ci parle pape, et les chanoines de Saint- Hilaire par le roi d'Angleterre et son fils Richard, comte de Poitou. Les chanoines, en effet, ne pouvaient oublier qu'en 1170 ils avaient reconnu solennellement le jeune prince pour leur abbé (4). A la mi-carême, 19 mars 1178, Henri se rendit en Normandie, emmenant avec lui Richard qui assista, dans sa compagnie, à la dédicace de Téglise du Bec, puis il passa en Angleterre, le 15 juillet, après avoir toutefois pris la précaution de placer ses domaines continentaux sous la sauvegarde du roi de France qui lui octroya des lettres spéciales^ à cet effet; lui, homme de si peu

(i) D. FoDteneau, XVIII, p. 5o3.

(i) Imbert, Cart, de Saint- Laon de Thouars^ p. 69.

(3) Labbe, IÇooa bibL man.y II, p. 824, G. du Vigeois.

(4) Rédel, Doc, pour Saint-Hilaire, 1, p. 192.

de foi, avait toule confiance dans la parole de Louis VII (1) !

Aussitôt que les chanoines de Limoges eurent été informés du départ du roi d'Angleterre, ils songèrent à divulguer l'élection de Sébrand Chabot. Le 1" septembre, ils en firent la proclamation à Saint- Junien, mais il ne tarda guère à leur en coûter ; Richard, sur Tordre de son père, les expulsa de leurs stalles et, pendant un an et neuf mois, le service divin ne fut pas célébré dans la cathédrale de Limoges. Le !•' décembre, quelques membres du chapitre s'étant réunis dans Fabbaye de Solignac, Sébrand y pontifia comme évêque, mais cette bravade n'était pas prudente, et, de crainte des agents du comte, les chanoines se séparèrent en hâte ; quant à Tévèque, il s'enfuit à Rome. Lors d'un concile, tenu à Latran pendant le carême de H 79, le pape fit consacrer Sébrand par l'archevêque de Bourges, malgré l'opposition qu'Isembert, abbé de Saint-Martial de Limoges, était venu y faire au nom du roi d'Angleterre (2).

Richard, qui personnellement n'avait rien à reprocher aux religieux de Solignac, ne leur garda pas rancune d'avoir accueilli Tévêque Sébrand dans leur monastère, car on le voit, pendant qu'il séjournait dans la ville de Limoges, leur accorder des lettres de sauvegarde. Il avait en ce moment auprès de lui deux seigneurs du pays, Aimeri de Rochechouard et Pierre de Pierre- Buffière, le sénéchal du Poitou, Guillaume Maingot, et un autre sénéchal. Foulques de Mallac» qui doit être undes six personnages entre qui Henri II avait partagé l'Aquitaine en 1 1 74, ou peutêtre même celui que le roi avait dû mettre à la tête de la Marche après sa prise de possession du pays (3).

L'intervention du roi n'ayant amené qu'un calme momentané dans ses possessions d'Aquitaine, Richard reçut de son père de nouveaux ordres à l'effet de les pacifier complètement. Il se rendit tout d'abord dans le Midi. Dans ces contrées, son prin-

(i) Rec. des hisU de France, XHI, p. 178, B. de Peterborough, et pp. 821 et Saa^ R. deThorigoy.

(2) Labbe^ Noua bibl, mon. , II, pp. 824 et 325, G. du Vigeois.

(3) Leroux, Chartes de la Marche et da Limousin, p. 69. Cette charte n*est pas datée, mais elle est sûremeat postérieure à la prise de possession du comté de la Marche par le roi d'Angleterre, qui est du mois de novembre 1 177, et antérieure à l'année 1 181 , Guillaume Maingot ne possédant plus à cette date la charge de sénéchal.

u/» LES COMTES DE POITOU

cipal adversaire ^lail Cenlulle, comte de Bigorre ; ce haul baron avait attaqué Dax, mais il avail été défait, et les habitants de la ville, s'élant emparés de sa personne, le détenaient en prison. Ils avaient fait la besogne de Richard qui en témoigna une grande joie, et comptait faire payer cher à Centulle son entreprise manquée. Mais, pendant qu'il se tenait à Dax, il reçut la visite d'Alfonse n, roi d*Aragon,qui portait une grande amitié à son parent, le comte de Bigorre, et venait demander son élargissement . Il se porta caution pour lui, déclarant qu'il se soumettrait dé* sormais à toutes les volontés du roi d'Angleterre. Richard se laissa fléchir, toutefois le vicomte dut, avant sa sortie de prison, lui faire remettre deux de ses forteresses (1).

Rayonne était restée tranquille; le vicomte Arnaud Bertrand s'était souvenu de la leçon qu'il avait reçue en i 177 et les habitants de la ville s'étaient empressés de seconder le comte de Poitou et de se mettre à sa disposition pour réduire les seigneurs révoltés du pays. Richard leur en témoigna sa reconnaissance et, sur le conseil des barons, des chevaliers et des damoiseaux de Poitou et de Gascogne qui composaient son armée, il leur accorda de nouveaux privilèges, et déclara qu'à l'avenir ils seraient exempts de tout droit de coutume, tant dans leur cité que dans l'Aquitaine et la Gascogne, dépendances de son domaine de Poitou, Cet acte fut délivré à Rayonne en présence de Pierre d'Espelèle, successeur de Fortanier à l'évêché de Rayonne, de Foulques de Malha, de Raymond Robert de Tartas, d'Arnaud Rertrand de Rayonne, et de nombreux seigneurs du pays. Richard, en agissant ainsi, avait soin de déclarer qu'il ne le faisait que du consentement exprès du roi ,son père, et pour récompenser les gens de Rayonne des bons services qu'ils avaient rendus à son père et à lui-même (2).

(i) Rec, des hisi, de France^ XIÏI, p. 168, B. de Pelerborough, (2) Balasque, Etudes hist. sur Dayonne, p. 4» 7- Gel acte, dans le lexlc qui Ta conservé, porle la date de mlxx, mais il évident qu*il manque un ou plusieurs chiffres à la fin. M. Balasque et Giry, qui Ta suivi, le marquent à Tannée 11749 aussitôt après la réconciliation de Richard et de son père^ mais on ne trouve dans cet acte, pas plus que dans les précédents, aucun indice qui puisse autoriser celle attribution. Tout au plus pourrait-on placer la charte de Richard en 1177, lorsqu'il s'empara de Rayonne sur Arnaud Bertrand, mais il para!t bien anormal que celui-ci, le jour de sa défaite, ait

L'heureuse issue de son expédilion permit au comte de Poitou de revenir d'assez bonne heure sur ses pas pour pouvoir passer à Saintes les fêtes de Noël; à l'imitation d'Henri, il tint à celte occasion une cour solennelle, à laquelle se rendirent de nombreux seigneurs delà Saintonge. Il en manquait toutefois un certain nombre, et, parmi eux, le plus puissant de tous, Geoffroy de Rançon. L'ancien confident d'Aliénor, qui, grâce à sa haute faveur, avait considérablement accru ses richesses, avait pris une part active au soulèvement de 1173, et, lors de l'expédition du roi d'Angleterre en 1 174, il avait même donné à Richard un asile sûr dans son château de Taillebourg. Mais ces services personnels ne pesaient guères dans le cœur du comte de Poitou; la reconnaissance n'était pas son fort, et, voyant par les yeux de son père, Geoffroy n'était plus pour lui qu'un vassal rebelle contre lequel il pouvait agir avec toute rigueur. Aussitôt après les fêtes, il fut attaquer le château de Pons, que possédait un des chevaliers de Geoffroy, mais la place était forte et des mois se passèrent sans qu'elle pût être réduite. Les fêtes de Pâques arrivant, Richard laissa devant Pons tous ses connétables avec une partie de ses troupes et s'en fut assaillir le château de Richemond, a Rigemunda », dont il s'empara en trois jours, et qu'il fît aussitôt renverser. Enhardi par ce succès, il attaqua avec la même ardeur les châteaux de Jansac, de Marcillac, de Gourville et d'Anville, qui tombèrent rapidement entre ses mains et furent pareillement démolis de fond en comble.

Ayant ainsi réduit les principales places fortes de son adver<saire, Richard se retournasur Taillebourg, qu'il investit huit jours avant l'Ascension. Geoffroy défendait lui-même sa forteresse; comme Henri n'avait pas osé Tatlaquer, il pensait n'avoir rien â redouter de son fils. H avait confiance dans la triple enceinte du château, qui avait le renom de n'avoir jamais été pris, dans sa position qui, naturellement très forte, avait été accrue par l'art des ingénieurs et semblait inexpugnable, enfin dans sa garnison , qui comptait un millier d'hommes.

vu accorder des faveurs à ses sujels, tandis que le fait semble tout naturel en 1 179 et être la récompense des services des uns et des autres.

iQd LES COMTES DE POITOU

Richard procéda contre son adversaire avec la sauvagerie qui lui était trop souvent coutumière ; dès qu*il fut entré sur le territoire du seigneur de Taillebourg, il arracha les vignes, brûla les habitations et les bourgs, démolissant ce qui restait debout, réduisant des populations entières à la misère et ne leur laissant d'autre ressource que de se livrer au pillage et à la guerre, ou de s'affilier k des compagnies de Brabançons. Comme il connaissait bien le fort et le faible de la place, par suite du séjour qu'il y avait fait, il dirigea son attaque du côté le plus vulnérable et y installa des machines de siège . Geoffroy, redoutant une surprise^ tenta une sortie, mais il fut repoussé par les troupes de Richard qui, dans Tardeur de la lutte, pénétrèrent dans Tenceinte, pêle-mèle avec les fuyards; ceux-ci furent contraints de se renfermer dans le donjon. C'était le troisième jour des Rogations, 8 mai. Par suite de la capture d'une partie de la garnison et du défaut d'approvisionnements, la défense n'était guère possible; dans cette occurrence, Geoffroy se décida à négocier, et, pour n'être pas retenu prisonnier, il s'engagea à livrer à son vainqueur tous ses châteaux, particulièrement celui de Pons, dans le délai d'un mois. C'est ce qui eut lieu ; tous furent rasés jusque dans leurs fondements.

La défaite de Geoffroy de Rançon ayant forcément amené la pacification de la Saintonge, Richard n'avait plus à réduire que le comte d'Ângoulême. Le possesseur du comté était alors Vulgrin, fils aîné de Guillaume Taillefer; ce dernier venait de partir pour la Terre-Sainle et devait du reste mourir peu après, le 7 août, à Messine. Vulgrin était un batailleur infatigable, mais, isolé comme il l'était, il ne se sentit pas de force ; il ouvrit au comte de Poitou les portes d'Ângoulême et lui remit sa principale forteresse, Montignac. Richard n'agit pas à son égard autrement qu'avec ses autres adversaires, et fit raser les deux places fortes (1).

Ces expéditions terminées et la paix s'en étant suivie, le prince licencia ses mercenaires. Outre les Brabançons, il avait engagé de nombreux Basques ou Navarrais; ceux-ci redescendirent vers leur pays d'origine et, en route, ils s'arrêtèrent devant

(i) Rec. des hist, de France, XIII, p. 179, B. de Peterborough, cl pp. 201 et 202^ R. de Dicel.

Bordeaux, dont ils pillèrent et incendièrent les faubourgs (1). Au mois de juillet, Richard passa en Angleterre, oîi,se conformant en tout aux façons d'agir de son père^ il s'en fut, dès son arrivée, faire un pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket. Henri, tenu au courant des prouesses de son fils, voulut lui en témoigner sa reconnaissance; se croyant désormais sûr delà fidélité de Richard qui, par ses actes de violence, voire même de cruauté, n'avait pu que s'aliéner les barons poitevins, et par suite ne pouvait s'appuyer sur eux s'il manifestait quelques velléités d'indépendance, il résolut de lui assurer définitivement le duché d'Aquitaine. Le prince avait alors vingt-deux ans et était parfaitement en état de se diriger lui-même, mais le roi^ très amoureux des formes^ pouvait craindre que l'expression de sa seule volonté ne fût pas suffisante pour donner aux actes de Richard toute la valeur légale qui devait résulter de son titre. Bien que prisonnière, Aliénor n'avait pas abdiqué sa qualité de duchesse; elle venait de gouverner le pays pendant quatre ans, et elle y avait assurément conservé de vives sympathies. Les paroles que Richard le Poitevin lui avait adressées: a Le roi du Nord te retient captive, mais, à l'exemple du prophète, ne cesse de crier; que ta voix, éclatante comme le son de la trompette, parvienne à tes fils; le jour viendra où ils te délivreront et où tu reviendras habiter la terre qui est tienne » , avaient sûrement retenti aux oreilles d'Henri ; il fallait leur enlever toute raison d'être et en cela appa* ratt une fois de plus sa politique cauteleuse. Pendant quelques jours, il tira sa femme de prison, et, de gré ou de force, il lui fit faire un abandon public et solennel du duché d'Aquitaine en faveur de son fils. En voyant Aliénor à la cour, on crut généralement qu'une réconciliation avait eu lieu entre elle et son mari, mais il n'en était rien; il est possible toutefois que le roi, satisfait de sa soumission, eût adouci sa captivité et lui ait accordé une demi-liberté (2).

(1) Rec, des hist, de France^ XII!, p. 822, R. de Thorigny.

(2) Rec, des hist, de France, XIII, p. 179, B. de Peterborough, et annales de Waverley, p. 749; A/., XVII, p. Ô47, R. de Dicet. Ce qui tendrait à faire croire que la condescendance d*Aliënor fut obtenue par la violence, c'est qu'elle resta brouillée avec Richard, celui de ses fils qu^elle aimait pourtant le mieux^ jusqu'en 1182.

Richard, tout fîcr d'avoir obtenu la reconnaissance formelle de la dignité qui était Tobjet de ses vœux les plus ardents, ne tarda pas à s'en prévaloir. Dans le cours de cette année 1 179, il se trouvait àMellequand il reçut la visite deT.yprieurdeTaumôneriede Surgères. Ce religieux venait lui rappeler que cette maison avait été établie par son bisaïeul, Guillaume le Jeune^ sur le domaine privé des comtes de Poitou, et que son fondateur lui avait, entre autres faveurs, concédé le pâquier de ses animaux dans la forêt d'Argenson ; que, d'autre part, la reine Aliéner avait confirmé Taumônerie dans ses possessions et il demandait à son fils d'agir pareillement à son égard. Richard ne pouvait faire moins, aussi prit-il à son tour la maison hospitalière et ses dépendances sous sa garde et protection spéciale, et reconnut-il toutes les concessions qui lui avaient été faites, en présence de Maingot de Malle et de Guillaume de Chemillé. Dans l'acte qu'il fît délivrer au prieur, il s'intitula duc des Aquitains et comte des Poitevins, et, usant en même temps des formules les plus solennelles, il en donna connaissance à l'archevêque de Bordeaux, qui occupait un rang unique dans la hiérarchie religieuse du duché^ à tous les évêques de sa dépendance, à tous autres archevêques, évêques, barons, justiciers, baillis ou fidèles, quels qu'ils fussent. C'était .parler en maître, en chef légal et incontesté du duché d* Aquitaine (!)•

Les bons rapports d'Henri H avec le roi de France n'étaient plus troublés et l'on en vit, à la fin de cette année 11 79, un témoignage éclatant. Louis VII, se sentant décliner, avait résolu d'associer à la couronne son fils Philippe, alors âgé seulement de quinze ans, et avait fixé cette cérémonie au 15 août, jour de l'Assomption, mais le jeune prince tomba malade, et Louis, craignant pour sa vie, fit vœu de se rendre en pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket. Henri accorda au roi de France toutes sûretés pour le voyage, et vint lui-même, le 22 septembre, le recevoir àDouvres; il le conduisit à Cantorbéry en grande pompe, et, après que le roi eût fait ses dévolions, il le ramena le 26 au lieu de son embarquement. Le 1^' novembre, Philippe fut sacré à Reims par son oncle, l'archevêque Guillaume, devant presque

(i) Arch. hist. de la Saintonge^ VI, p. ii.

tous les évèqucs du royaume; les trois fils aînés du roi d'Angleterre, représentant trois grands fiefs relevant de la couronne de France, la Normandie, TAquitaineet la Bretagne^vinrent assister à celte cérémonie, où leur père avait revendiqué l'honneur d'occuper la charge de sénéchal en qualité de duc de Normandie, et celle de bouteiller comme comte d'Anjou. Les trois princes retournèrent ensuite trouver leur père, et célébrèrent avec lui les fêtes de Noël à Winchester (<).

Au commencement du carême de 1180, Henri jugea bon de repasser sur le continent, afin de surveiller les événements, le roi de France ayant été frappé de paralysie à son retour d'Angleterre. Il commença par placer en quelque sorte ses actes à venir sous un pieux patronage, et se rendit à Grandmont. Les religieux profitèrent de sa venue pour lui exposer le mal que causait au diocèse de Limoges Téloignement de son pasteur. Sébrand Chabot, après sa consécration à Rome, en 1179, était revenu à Limoges, oîi il entra sans solennité aucune le 20 juillet, puis, il s'éloigna, et fit une seconde apparition dans sa ville épiscopale à Noël; sa présence y fut tacitement tolérée, mais les biens de Tévêché étaient toujours administrés au nom]du roi. Henri se laissa toucher par les sollicitations des moines de Grandmont, et remit enfin l'évêque en possession de tous ses honneurs, dignités et domaines (2).

A Noël 1180, il se trouvait au Mans, oil s'étaient rendus de nombreux barons et prélats, et en particulier l'archevêque de Bordeaux. Dans cette assemblée, il édicla une de ces mesures, qui ont fait de lui un roi réformateur, mais qu'il appliqua surtout en Angleterre. Prenant donc pour base, non la qualité nobiliaire, comme il était alors de règle, mais le chiffre de la fortune, il décida que tout possesseur de 100 livres angevines de revenu aurait à se pourvoir d'un cheval, avec un équipement militaire complet, comprenant cuirasse, bouclier, épée, lance et tous autres objets nécessaires à son armement ; que celui qui ne jouirait que de 40 à 55 livres aurait un haubergeon, une lance et une épée, enfin

(i) Rec, des hist. de France, XIH, p. i8o, B. de Peterborougù. (a) Rec. des hist. de France, XIII, p. 2o4^ H. de Dicet.

ao2 LES COMTES DE POITOU

que toute personne ne possédant qu'un revenu inférieur aurait un gambcson, un chapeau de fer, une lance et une épée ou un arc et des flèches ; il Gt défense aux détenteurs de ces armes de les mettre en gage ou de les vendre, et, en cas de mort, elles devaient passer au plus proche héritier. Cétait la nalion armée, mais seulement les classes fortunées, Téquipement militaire étant à la charge de celui qui devait s*en servir.

Henri pouvait prendre une semblable décision à Tégard de ses domaines d'au delà de la mer, mais il aurait été trop périlleux de rappliquer à ceux de deçà, où il n^était rien moins qu'assuré de la fidélité de ses barons. Le roi de France et le comte de Flandre, saisissant de suite le côté pratique de ce règlement, s'empressèrent d'en promulguer de semblables dans leurs états (1).

Mais ce n'était plus Louis VH qui régnait en France; il avait fini par succomber le 18 septembre précédent. Au printemps de H81, Henri, désireux de retourner en Angleterre, songea à s'aboucher avec le nouveau roi. Il célébra les fêtes de Pâques à Chinon, puis il passa en Normandie et demanda à Philippe-Auguste une entrevue qui se tint, comme à l'ordinaire, sur la limite de leurs possessions. Hs renouvelèrent le traité de paix de 1177 et promirent en même temps au pape Alexandre III de venir en aide aux chevaliers du Temple et de Saint-Jean de Jérusalem, qui réclamaient des secours aiin de pouvoir résister aux infidèles (2). Enfin, au mois de juillet, le roi anglais, rassuré sur les éven*tualités du nouveau règne, mit son projet de départ à exécution.

Resté seul, Richard eut d'abord à s'occuper des bourgeois de Limoges qui, redoutant les entreprises que pouvaient tenter contre eux les Brabançons ou des barons batailleurs du Limousin, avaient, malgré la défense du roi d'Angleterre, relevé leurs murailles. Vers la Saint-Jean, le comte leur envoya l'ordre de les abattre, ce qu'ils firent sans tenter aucune résistance (3).

Quelques jours après, le 29 juin, mourut Vulgrin Taillefer,

(i) Rec, des hist. de France, XVII, p. 44?, B. de Peterborougb, et p. 66i, G. de Cantorbéry.

(2) Rymer, Fœrfcra, I, pp. 5oel 53; Rec. des hist* de France, XIII, p. 482, et XVII, p. 44?, B. de Peterborougb,

(3) Labbe, Nova bibl. rnan,, H, p. 326, G. du Vigeois.

ALIEMOR 2()3

comte d'Ângoulêmc. Il ne laissait qu'une fille unique, Mahaut. C'était une riche héritière. Audebert ayant révoqué, en 1180, la cession qu'il avait faite de son comté de la Marche au roi d'Angleterre, ses domaines avaient été revendiqués par Vulgrin au nom de sa fille, laquelle était petite-fille de Ponce de la Marche et cette dernière, fille elle-même de Roger de Lancastre et d'Aumode, dont Audebert était le petit-fils. Richard, tenté par ce riche patrimoine, songea à épouser Mahaut ; il prit ses intérêts en main, et expulsa du pays les deux frères de Vulgrin, Guillaume et Aymar, qui durent aller chercher un refuge auprès d'Aymar, vicomte de Limoges (1).

Après cette expédition, il dirigea son ost vers la Gascogne et occupa Lecloure en Lomagne. Le vicomte de ce lieu, Vivien, qui s'était enfui à son approche, vint le trouver à Saint-Sever cl implora son pardon; Richard, frappé des bonnes façons de son adversaire» lui donna son amitié, et, le 15 août, le fit chevalier (2).

Après un assez long séjour dans le Midi, le comte rentra enfm à Poitiers. Un jour que, dans son palais^ il tenait sa cour de juslice, ayant à ses côtés l'évêque Guillaume Tempier et Geoffroy de Lusignan,vintse présenter à lui Brient,abbé d'Orbestier, qui lui représenta que les comtes de Poitou, ses ancêtres, avaient concédé à son abbaye plusieurs beaux privilèges, et, entre autres, le droit d'usage dans la forêt contiguë au monastère; les agents du comte à Talmond, ne faisant aucun cas de la charte qui conférait ce droit aux religieux, ne cessaient de leur chercher noise et l'abbé réclamait justice. Richard, qui avait eu souvent recours aux moines de l'abbaye dans ses déplacements de chasse, et avait noué avec eux des liens d'amitié, leur restitua tous les droits dont ils avaient été dépouillés, tant sur les bois que dans les landes et les terres de son domaine de Talmond, et les plaça, eux et leurs biens , sous sa protection spéciale. Mais, comme il était d'usage lorsqu'il s'agissait de questions particulières à ce domaine, le comte ne prit pas seul ces décisions ; elles furent confirmées, en

(i) Labbe, Nova bibL man,, II, p. 3a6, G. du Vigeois. (2) Arch, hist* de ta Gironde^ V, p. i6o.

ao4 LES COMTES DE POITOU

tant que cela pouvait Tintéresser, par Kaoul de Mauléoiit co«seigneur de Talmond (1).

Au commencement de Thi^er, Richard se rendit à Chizé pour se livrer à la chasse de la grosse bète. Le 27 décembre, ayant à côté de lui le nouveau sénéchal de Poitou, Guillaume Chappon, et de nombreux seigneurs du pays, tels que Guillaume de Fors, Maurice Sans-Terre, Bernard de Ruiïec, Hugues Bardoa et autres, il reconnut aux religieux de Saint-Maixent la possession de la forêt de la Sèvre, que son prre et sa mère leur avaient abandonnée, en faisant toutefois les mômes réserves qu*eux-m6mes au sujet de la procuration et de l'ost ; puis, de ses propres mains, il remit à Tabbé Aymar la charte qu'il avait fait sceller par son chancelier Jean (2).

Mais le temps que le comte de Poitou employait à ses plaisirs était perdu pour Tadministration ou plutôt pour la surveillance du pays. Celui-ci était toujours agité; il fallait avoir constamment rœil sur les barons batailleurs, et ce n'est pas les coups de force momentanés, ou les actes de violence de Richard, qui pouvaient les maintenir en paix. Henri, qui avait soin de se tenir au courant de la situation, jugea, à la Gn de Thiver, qu'il était opportun d'intervenir ; aussi, restreignant son séjour en Angleterre, il revint en France des le mois de mars 1182. Cependant, avant de partir, redoutant peut-être les dangers du passage de la Manche que l'état de la mer, particulièrement celle année, rendait si dangereux, il crut devoir faire son testament et disposer des trésors qu'il avait amassés ; très nombreuses furent les donations qu'il fit aux établissements religieux de ses états héréditaires, mais il est à remarquer que, sauf pour un cas spécial, il ne laissait rien à ceux qui avaient leur siège dans l'Aquitaine ; il ne se considérait évidemment que comme usufruitier du domaine d'Aliénor.

L'exception qu'il avait faite concernait Grandmont, qui devait

(i) La Boutelière, Cart, (TOrbestier^ p. 5. Celle charle porle la date de 1181 et doit par suile être comprise eotre le mois de juillet, date de la nomination de Jcao aux Belles-Mains à rarchevêché de Narbonne, et le 26 décembre» époque du commencement de Tannée dans la chancellerie anglaise, à moins que Richard, se conformant à Fusage du Poitou, n'ait fait partir le commencement de Tannée que du a5 mars, ce qui reporterait la rédaction de cet acte aux trois premiers mois de Tannée 1182.

(2) A. Richard, Chartes de Saint-Maixent, I, p. 375.

ALIKNOH 2o5

recevoir 3,000 marcs d'argent; quant à Fontcvraull, qui était aussi inscrit dans l'acte testamentaire pour une somme de 2,000 marcs, on pouvait regarder cette abbaye comme une dépendance du domaine d'Anjou, bien qu'elle fît partie du diocèse de Poitiers. Aucune disposition n'était prise au sujet d'Aliénor; le roi anglais ne pouvait se faire aucune illusion sur ce point, et devait bien penser que le premier souci de ses fils serait de rendre la liberté à leur mère (1).

La traversée s'élant heureusement faite, et se trouvant en Normandie, il se préoccupa d'abord de maintenir ses bons rapports avec le roi de France ; après Pâques, il eut une entrevue avec Philippe- Auguste, qu'il mil d'accord avec ses barons, puis il se rendit en Poitou où la situation exigeait une action énergique* Dans la semaine qui suivit la Pentecôte, il se rendit à GrandmonI, où il traita de la paix avec les seigneurs de l'Angoumois et du Périgord et avec le vicomte de Limoges, mais sans pouvoir arriver aune entente assurée avec eux. Pendant qu'il se trouvait dans le pays, il se rendit à Saint- Yrieix et y séjourna quelques jours. Pour se délasser et s'arracher aux préoccupations journalières d'une existence si agitée, il employa ses loisirs à lire la vie du saint patron de cette ville, le pieux cénobite du vu* siècle. Mais il lui fallut bientôt s'arracher à cette occupation studieuse pour aller attaquer Pierre-Buffière, dont le château se rendit après sept jours de siège. Le roi retourna ensuite à Grandmont où il célébra avec les religieux la fête de saint Jean, et prit son repas avec eux, ainsi que son fils Geoffroy et quelques nobles de sa suite (2).

Pendant ce temps Richard guerroyait sur les terres du comte de Périgord. Tout d'abord, il s'attaqua au Puy-Saint- Front ; quand il vit que l'attention du comte Hélie Taleyrand était absorbée sur ce point, il se porla rapidement sur Excideuil et s'empara de la place sans coup férir. De là, il s'engagea dans la partie du comté où se trouve la ville de Cornac et ravagea atrocement le pays. Il retourna ensuite au Puy-Saint-Front, où vinrent successivement lui apporter leur concours Alfonse II, roi d'Aragon, Ermengarde,

{£)Ryiner, Fœdera, I, p. 87; Rec. des hist. de France, XVIÎ, p. 662, G. de Cantorbéry.

(2) Labbe, Nova bibl. man.^ M, p. 33o, G. du Vig^eois.

2«i, LFS COMTKS m: POITOU

vicomtesse de Narbonne, et enfin le roi Ifenri lui-même, avec son nis Henri le Jeune. Ce dernier avait, momenlanémenl,qui(lé Sainl- Yrieix, pour aller à Limoges célébrer la fêle de saint Martial, le 30 juin. Sa venue y avait été accueillie avec une grande faveur et sa présence avait donné un grand éclat au pèlerinage annuel, lequel, contre l'ordinaire, ne comptait que peu de fidèles étrangers, ce qui était une conséquence de Tétai de guerre dans lequel se trouvait le pays. Aussi les moines avaient-ils fait au jeune prince une brillante réception, et celui-ci, ayant de son côté le désir secret de se faire bien venir de la population, offrit à leur saint patron un manteau de baudequin, sur lequel il avait fait broder cette légende : HenricusRex.

Malgré Taide qu'il avait reçue, Richard ne put s'emparer du Puy-Saint-Front, mais le comte de Périgord et le vicomte de Limoges, se voyant sur le point d'être réduits à composition, manifestèrent le désir de cesser les hostilités. Le roi Henri se rendit à Limoges avec ses fils et les conditions de la paix y furent définitivement arrêtées dans le monastère de Saint-Augustin. Aymar donna en otage à Richard son fils atné, Guy, et son troisième fils, Guillaume, qui fut depuis surnommé le Pèlerin. Il déclara, en outre, qu'il ne porterait aucun secours aux deux frères de Vulgrin,qui contestaient toujours à leur nièce la possession du comté d'Angoulême. Quant à Iléiie Taleyrand, il remit au duc son château de Périgueux, dont celui-ci fit immédiatement raser les murailles (1).

Cette affaire terminée, chacun s'en retourna à ses occupations ordinaires. Henri partit pour la Normandie où venait d'arriver sa fille Malhilde, femme d'Henri, duc de Saxe, que l'empereur Frédéric Barberousse avait exilé d'Allemagne, et qui vint s'installer près de son père. Le duc était accompagné d'une cour nombreuse de comtes et de barons ; Henri, toujours ménager de ses deniers, conseilla à son gendre d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle et de licencier sa cour, ce qu'il fit. Puis, après avoir largement pourvu aux frais de retour des seigneurs allemands,

(i) Duplèa-Agicr, Chron. de Saint-Martial de Limoges^ p. 60; Labbe, Nova bibl. man.f 11, pp. 33o-33i, G. du Vigeois; Rec, des hist. de France^ XII, p. 392, fragmentuxn de Petraf2;oriceDsibus episcopis.

UL Jbaujui^ cr^

il donna à sa fille pour résidence le palais d'Argentan, où peu après Mathilde mit au monde un fils (1).

Richard, de son côté, avait repris ses joyeux 'déplacements de chasse en Poitou. Au mois de septembre ou d'octobre 1182, il était dans le Talmondais, et résidait dans son rendez-vous habituel, le Port-Juré, sis entre Olonne et Talmond ; son entourage était nombreux; on yvoyait Aimeri, vicomte de Thouars, Geoffroy de Lusignan, Guillaume de Lezay, Raoul de Mauléon, Pierre de la Garnache, Pierre de Boil, tous chevaliers, et bien d'autres, attirés par les fêtes données par le comte. Mais les moines d'Orbestier veillaient; ce n'est plus quelques privilèges qu'ils vinrent réclamer du comte de Poitou, mais bien une confirmation générale de leurs possessions, laquelle devait donner à la charte qu'ils attendaient de lui le caractère d'un nouvel établissement. Richard commença par les indemniser de l'emprise qu'il avait faite sur leur domaine pour la construction de sa maison de Port-Juré, placée sur le bord de l'étang des religieux^ puis il leur accorda des droits d'usage très étendus dans la forêt d'Orbestier, le droit de bris et de naufrage sur le rivage de la mer, et enfin la faculté de pouvoir tenir à l'attache, dans le port d'Olonne, deux navires, qui pourraient naviguer et faire le transit dans tous les ports de l'Aquitaine en toute franchise, et y charger ce qui pourrait être nécessaire à la subsistance des moines.

Le même jour, un des compagnons de Richard, Guillaume d'Aspremont, seigneur de Poiroux, se montra désireux, à son exemple, de faire des dons à l'abbaye ; il lui abandonna plusieurs domaines, ainsi que le droit de transit en toute franchise dans son port de la Claye, puis, comme il ne s'était pas muni de son sceau, il demanda au comte de vouloir bien apposer le sien au bas de l'acte, ce que celui-ci fit volontiers (2).

Mais en Limousin les troubles avaient recommencé . Le 1«' octobre, le vicomte Aymar, dont la soumission n'avait été qu'apparente, avait attaqué le bourg de Saint-Germain et, quelques jours après, vers la fête de saint Pardoux(6 octobre), il s'en était emparé et avait démoli son enceinte. D'autre part, les bourgeois delà cité

(i) Rec. des hist. de France, XVII, p. 45o, B. de Pelerborourgh. (2) La Boutelière, Cart, d'Orbestier^ pp. 6 et ii.

2iA ij:s comtks dk roiToi;

de Limoges, ayant pénétré dans le château, avaient détruit le verger des moines de Saint-Martial et dévasté plusieurs églises. Enfin en Pérîgord, Olivier, frère de Pierre, vicomte de Caslillon, sur le conseil de Foucaud d'Archiac, son beau-père, avait détruit le bourg et le monastère de Saint-Martial à Chalais et en avait employé les matériaux pour les fortifications du château, tandis que ses chevaliers enlevaient le corps de la vierge, sainte Ancilde, que Ton y conservait, et l'avaient transporté dans la chapelle du château de Tulle. Ces mouvements contraignirent Richard à renoncer à son délassement favori; vers la Toussaint, il était de retour en Limousin, où il s'empara du château de Blanzac (1).

Pendant ce temps, Henri le Jeune et Henri le Vieux passaient tout leur temps à se brouiller et à se raccommoder; le Jeune ne cessait de réclamer à son père l'abandon d'une partie du royaume afin qu'il pût justifier de son titre de roi, mais le Vieux trouvait toujours le moyen d'éluder ses promesses ou répondait par une fin de non-recevoir absolue. C'est ce qui était arrivé après la pacification de l'Aquitaine ; le jeune roi, exaspéré de ne pouvoir obtenir la Normandie, était parti avec sa femme et s'était retire en France, à la cour de Philippe-Auguste, qui lui prodigua ses faveurs. Mais le vieux roi, promptement jaloux de la situation qui était faite à son fils par son adversaire, trouva moyen de le faire revenir en lui faisant la promesse formelle d'augmenter sa pension. Il s'engagea à lui servir une rente journalière de 100 livres anglaises, à en faire une de 10 livres à sa femme, et à entretenir auprès de lui cent chevaliers. Mais ce qu'il ne disait pas, c'est que, comme à l'ordinaire, il lâcherait de reprendre d'une main ce qu'il aurait donné de l'autre.

Il vint tenir, avec un grand éclat, sa cour de Noël à Caen : auprès de lui étaient ses trois fils, Henri, Richard et Geoffroy, sa fille Mathilde, son gendre, le duc de Saxe, alors de retour de son pèlerinage, l'archevêque deCanlorbéry et de nombreux barons; il n'y manquait qu'Aliénor, toujours retenue dans sa prison d'Angleterre (2). Cette cour de Noël était la plus solennelle du royaume ;

(i) Duplès-Agier, Chron, de Saint-Martial de Limoges^ pp. 6a-6i; I^bbe, Nova bibl. man., II, p. 332, G. du Vigeois. (a) Rec. des hist, de France^ XVII, p. 45o, B. de Peterborough.

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si bien qu'Henri et Richard, à l'exemple de leur père, avaient cru devoir en présider à la même époque dans leurs résidences quand Foccasion s'en était présentée. Cette façon d'agir avait choqué le roi ; il lui semblait qu'elle impliquait une diminution de son pouvoir ; aussi, profitant de la circonstance, il déclara que seul, dans ses étals, il était en droit de tenir une cour plénière à Noël et défendit à ses fils de s^arroger une semblable licence.

Outre qu'il tendait à affirmer ainsi son autorité unique, Henri espérait éviter toute compétition enlre ses enfants en les maintenant tous au même niveau, sous un joug uniforme; mais les faits vinrent démentir encore une fois ses prévisions (1).

Richard, qui était venu à Argentan dans le courant de novembre pour voir sa sœur, avait amené, entre autres compagnons, un troubadour du Périgord qui faisait en ce moment beaucoup parler de lui. Il était de race noble, et possédait, sur les confins de l'Angoumois et du Limousin, un château extrêmement fortifié, Hautefort, du haut duquel il pouvait braver les attaques de ses voisins et même de puissants barons. Il ne se contentait pas de faire des poésies en Thonneur des dames de ses pensées, il s'était lancé, étant d'humeur fort batailleuse, dans les chants de guerre, et, par ses vers, il avait joué récemment un rôle marqué dans la lulle engagée entre Raymond de Saint-Gilles et Alfonse d'Aragon, alors qu'en U81 celui-ci était venu assiéger Toulouse. Mais Bertrand de Born, comme tous ces seigneurs limousins et périgourdins, était famélique; si la guerre était leur élément, c'était afin qu'elle leur procurât les ressources qu'ils ne pouvaient trouver dans les maigres revenus de leurs domaines. Bertrand aimait donc à recevoir des cadeaux et en même temps à prendre sa part de plaisirs qui ne lui coûtaient rien. La société de Richard ne lui convenait qu'à moitié, car, alors que le comte de Poitou ne guerroyait pas, il était entièrement absorbé par les plaisirs de la chasse; toutefois, quand il connut son départ pour la Normandie, il se mit volontiers de sa compagnie, espérant trouver dans ce voyage la satisfaction de quelqu'un de ses appétits. Aussitôt

(i) Rec. des hist, de France, XVII, p. 3a6, fçesta Ludovici VIII, et XVIIt, p. 334, coot. de R. de Thorigny.

Il 1.4

arrivô, il chercha, avec le sans-façon de ses semblables, à se faire agréer par Malhilde pour son chevalier servant; mais la fille dllenri 11 n*avait pas Thumeur facile des dames de TAquitaine, et elle accueillit avec froideur les avances du troubadour, qui ne craignait pas de déshabiller la belle duchesse dans ses vers, ainsi qu*il avait coutume de le faire à Tégard des dames dont il soupçonnait les charmes par avance.

Hebuté de ce côté, notre Périgourdin se tourna d*autre part ; la cour de Normandie n'était pas généreuse, cependant on y comptait une exception, c'était Henri le Jeune. Ce prince aimait énormément le plaisir; il éiait doux de caractère, de belle tournure, aimable pour tous, très brave guerrier, et, quand il avait de Targent, sa main était toujours ouverte pour ses amis (1).

Bertrand n'eut pas de peine à découvrir le côté faible d'Henri ; roi inparlibus^ il aurait voulu l'être eiïectivement, et il jalousait particulièrement Richard, qui, bien qu'il fût placé sous l'autorité suprême de son père, agissait néanmoins en maître dans l'Aquitaine. D'autre part, le sire de Born savait que les barons de ce pays, durement traités par leur comte, ne songeaient qu'à prendre une revanche; l'occasion d'agir lui paraissant favorable, il se fit fort auprès d'Henri le Jeune de fomenter un soulèvement en safaveur, de sorte qu'en Aquitaine, à tout le moins, il pourrait exercer son métier de roi.

Avant départir, il combina avec le jeune prince un plan auquel celui-ci se conforma autant qu'il lui fut possible. Le roi d'Angleterre ayant transporté sa cour au Mans, Henri le Jeune renouvela ses sollicitations ; son père, pour lui donner quelque satisfaction, déclara que, puisqu'il était son fils premier -né et son successeur désigné et qu'il avait été couronné roi, ses frères devaient lui rendre hommage. Geoffroy céda, et, à Angers, où la course rendit ensuite, il se reconnut vassal de son frère aîné pour la Bretagne, mais Richard se regimba; il déclara qu'Henri et lui étant enfants du même père et de la même mère, il était son égal, et ne lui devait aucune soumission, et que, s'il était juste que Taîné fût pourvu de Thérilage du père, il lui était, de son côté,

(ï) Rec. des hist. de France, XVII, p. 622, R. de Dicel, et XVIII, p. 664.

ALÏENOK ail

toul à fait loisible de jouir des biens maternels. En réalité, il n'était, au su de tous, que le lieutenant de son père dans le duché d'Aquitaine, mais il ne lui souciait guère d'avoir sur le dos les charges que son frère ne manquerait pas de lui imposer.

Le roi fut très mécontent de l'opposition que son second fils mettait à ses volontés; ce que voyant, Henri le Jeune lui déclara qu'il avait été sollicité par les seigneurs de l'Aquitaine pour prendre le gouvernement du pays au lieu de son frère, qui, ne se contentant pas delà part d'héritage qui lui avait été attribuée^ empiétait sur celle qui devait un jour lui revenir à lui-même. Richard avait en effet fortifié le château de Clervaux, lequel, bien que situé en Poitou, non loin de Châtellerault, était dans la vassalité des comtes d'Anjou^ et qu'il y avait mis une garnison. Le roi intervint entre les deux frères, et, moitié par menace, moitié par persuasion, obtint de Richard qu'il abandonnât Clervaux à Henri. Mais le jeune roi ne voulut pas, sur le moment, recevoir l'hommage que son frère s'était aussi décidé à lui faire, et, afin de donner plus de solennité à l'acte, il désigna pour cet objet Mirebeau, ville frontière de l'Anjou, où l'on convoquerait les barons de l'Aquitaine, afin qu'ils fussent édifiés sur le caractère des relations qui existaient entre les deux princes.

Ceci se passait le V janvier 1183. Geoffroy fut député par le vieux roi vers les seigneurs de l'Aquitaine avec la charge ostensible de les amener à Mirebeau,mais il devait en même temps remplir auprès d'eux une toute autre mission, celle-ci secrète. En vertu du serment d'allégeance que Geoffroy lui avait prêté, le jeune Henri avait ordonné à son frère de lever un corps de troupes et de se rendre à Limoges, où il s'entendrait avec le vicomte Aymar, qui était l'âme de la conjuration contre Richard, si Bertrand en était le porte-parole ; il envoya en même temps sa femme Marguerite auprès du roi de France dans le but d'obtenir de lui un appui effectif. Philippe reçut magnifiquement sa sœur, pourvut à toutes ses dépenses, et s'entremit pour lui assurer l'aide des barons français, lui-même ne pouvant se mêler des affaires privées de son allié le roi anglais .

Bertrand de Born, de son côté, avait agi. Les barons aquitains s'étaient confédérés sous serment, et se tenaient prêts à prendre

SIS l.!':s COMTES DR POITOU

les armes quand le signal en serait donné. Ils n'étaient pas encore on mouvement que Bertrand, impatient, entonna un chant guer* rier, dans lequel il donnait Ténumération de tous les barons du Limousin et du Périgord, ses voisins, qui marchaient avec lui ; c'étaient les seigneurs de Ventadour, de Comborn, de Ségur, de Turenne, de Monlfort, de Gourdon^de Puyguilhem, de Ciarens, de Grignols et de Saint-Asiier; il stimulait Tamour-propre des comtes de Béarn et d'Armagnac, des vicomtes de Dax, de Lomagne et de Marsan, leur disant que, s'ils se joignaient aux gen^du Limousin, Richard ne serait pas en état de se mesurer avec eux ; il émettait l'espoir que les seigneurs de Taillebourg, de Pons, de Lu8ignan,deMauléon,deTaunay et de Civray ne refuseraient pas de les aider; il rappelait même au vicomte de Thouars qu'il était sous le coup des menaces de Richard, qu'il ne fallait pas qu'il se laissât aller aie suivre^etill'exhorlait à se joindre à eux; il excitait Henri le Jeune en lui parlant de Clervaux, b&ti sur son domaine au préjudice de ses droits, enfin il rappelait à Philippe-Auguste que Vulgrin avait placé le comté d'Angonlëme sous sa suzeraineté directe, et que son devoir l'obligeait à ne pas laisser dépouiller son vassal de son bien .

Ce sirvente avait été lancé par Bertrand avant qu'il eût su ce qu'il était advenu de l'afTaire de Clervaux, dont il usait comme d'un brandon de discorde. Quand il fut avisé du renoncement à ses prétendus droits qu'avait fait Richard, il s'inquiéta, et, sans attendre d'être exactement renseigné sur les actes du jeune Henri, il lui adressa en vers de violents reproches pour s'être rontenlé de la satisfaction que son frère lui avait donnée. Celle fois encore il agissait avec une précipitation qui le rendait injuste, car le jeune roi, après s'être abouché avec des seigneurs français envoyés sans doute par Marguerite, arriva à Limoges le 2 février, et y trouva son autre frère, Geoffroy, qui l'avait précédé dans celle ville. Dès lors tout changea ; il mit son entourage au courant de ce qu'il venait de faire et Bertrand s'empressa d'en informer par de nouveaux chants les confédérés, dont le sirvente précédent devait avoir considérablement refroidi l'ardeur. Il leur apprenait que, bien que Philippe fût encore hésitant, cependant on pouvait espérer son concours, que le duc de Bourgogne viendrait dans le

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courant de l'été porter aide aux gens du Limousin, et que le comte de Champagne avait promis cinq cents chevaliers.

Si Bertrand de Born était un poète de premier ordre, un brave guerrier, c'était par contre un pauvre politique. Aussitôt qu'un fait parvenait à sa connaissance, il s'empressait de le divulguer bruyamment, sans se soucier de compromettre ceux dont il livrait les noms à la vengeance de leurs ennemis ; c'est ainsi qu'il célébrait la grande prise d'armes avant que ceux qui devaient y prendre part fussent prêls. Aymar, qui paraît avoir en quelque sorte assumé toutes les responsabilités de la révolte, avait bien fait entrer dans le château de Limoges un fort parti de routiers^ et, grâce à eux, il avait pesé sur les décisions des bourgeois qui prirent fait et cause pour lui. Mais Bertrand avait fait tant de bruit au sujet de la conjuration qu'elle ne tarda pas à venir à la connaissance d'Henri le Vieux. Le roi vit clair dans le jeu de son fils atné et comprit qu^il avait été joué par lui; Richard élait 1res menacé, il résolut de venir à son secours.

Bien qu'il ait eu souvent à se plaindre de ses agissements, c'était toutefois un instrument utile et dont on pouvait tirer grand parti pourvu qu'on sût habilement le manier. Discernant du premier coup l'importance du mouvement qui se préparait, il crai* gnit que le comte de Poitou n'eût pas assez de forces à sa disposition pour pouvoir résister à ses adversaires et, d'autre part, sachant ceux-ci déterminés à tout, il pouvait redouter que l'ambition ne portât Henri le Jeune et Geoffroy à faire mourir leur frère, pour s'emparer de son héritage^ s'ils parvenaient à mettre la main sur sa personne. Rassemblant donc quelques hommes, il se porta en toute hâte sur Limoges, mais en prenant une autre route que son fils Henri.

Étant arrivé à l'improviste en vue de la ville, sa troupe fut tout d'abord aperçue par le guetteur du château qui, ignorant à quelles gens il avait affaire, supposa que les habitants de la cité allaient tenter une attaque contre ceux du château. Du haut de sa vigie, il appela les citoyens aux armes; d'autre part, le bruit courut que cette troupe avait cerné celle de Geoffroy, qui était parti aux champs, et qu'il était en danger de succomber. Les bourgeois sortirent en armes, se jetèrent sur l'escorte royale, et

9i4 LES COMTES DR POITOr

ils Tauraient lotalemont an^anlie si un Anglais, qui se trouvait parmi eux, n^avail reconnu la bannit^re elles armes du roi. Celuici, qui venait d'avoir son vêtement transpercé et n'avait qu'à grand'peine ^chapp^ à la mort, dut s'enfuir et gagna le château d'Aixe. Sur le soir, Henri le Jeune, informé de la présence de son père, vint le trouver en costume de guerre, et chercha à excuser les bourgeois qui n'avaient p^chô que par suite d'un malentendu; mais le roi, encore tout ému, ne voulut rien entendre, si bien que le prince, après avoir refusé de s'asseoir à sa table du moment qu*il ne pouvait obtenir une bonne parole de lui, dut rentrer dans le château de Limoges; il fallait songer à se mettre à l'abri de la colère royale.

Enfermé dans Aixe, le roi d'Angleterre attendait du reste les événements; Richard ne pouvait tarder à arriver. Le comte de Poitou se trouvait au delà de sa capitale, dans un de ses châteaux, quand il fut avisé de ce qui se passait ; il montra la même décision que son père. Partant avec un petit nombre d'hommes de cheval, et marchant pendant deux jours et deux nuits sans arrêt, il arriva, le samedi 12 février, à Gorre, qu'assiégeait le vicomte Aymar. Si ses chevaux n'avaient pas été fourbus par une si longue trotte, il se serait emparé du vicomte, qui ne lui échappa que par une fuite rapide. 11 rencontra ensuite une troupe de Bascles ou Routiers, qui étaient sous le commandement de Guillaume Arnaud, neveu du chef de routiers, Raymond dit le Brun, à qui le vicomte Aymar avait, étant à Ségur. conféré la chevalerie à la Noël précédente. Il la dispersa et fit de nombreux prisonniers ; il en garda un certain nombre, d'autres furent noyés dans la Vienne, quelques-uns périrent par l'épée, enfin quatrevingts environ eurent les yeux crevés. Ces atrocités étaient familières à Richard et n'étaient pas un des moindres griefs que les Aquitains avaient contre lui ; ils lui reprochaient aussi ses rapines, qui n'épargnaient personne, et la dissolution de sa vie qui le portait à ne rien respecter pour satisfaire ses passions; à quelque classe que pouvaient appartenir les femmes ou les filles sur lesquelles il avait jeté son dévolu, il les enlevait pour en faire ses concubines, et, quand il en était las, il les livrait à la lubricité de ses chevaliers : entrées libres chez lui, elles en

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sortaient, disaîent-îls, réduites à la condition de courtisanes (!)• Ces rancunes amassées Jointes à la jalousie et à Tambition des deux frères du comte de Poitou agissant avec l'approbation de leur père, auraient rendu la situation de Richard bien périlleuse, mais rintervention inopinée d'Henri la changea du tout au tout; c'était lui qui devenait le féal de son père, tandis qu'Henri le Jeune passaitau rang de rebelle. Si le roi avait voulu se montrer clément et accepter les regrets de son fils aîné pour le malentendu de Limoges, l'affaire se serait terminée de suite, mais il avait sur le cœur l'agression des bourgeois ; obéissant aux violences de son tempérament, il se montra intraitable, si bien que le prince n'avait plus d'autre alternative que de trahir ses alliés (ce que Richard aurait fait sans hésiter, son passé en est garani) ou d'entrer en révolte ouverte contre son père; c'est à ce dernier parti qu'il s'arrêta. Le vicomte Aymar, qui de Gorre avait pu gagner Limoges, se chargea d'organiser la lutte ; il assembla les bourgeois dans l'église de Saint-Pierre du Queyroix et leur fit prêter serment de fidélité au jeune roi, puis, leur ayant démontré que pour assurer leur sécurité il fallait faire place nette autour de leur enceinte de murailles, ils se mirent à démolir avec rage ce qui pouvait devenir un danger pour eux ; ils détruisirent les églises de Notre-Dame et de Saint-Maurice, la basilique de l'hôpital de Saint- Géraud, la maison de Sain te- Valérie, la tour de pierre de l'égout; ils brûlèrent ensuite le clocher de bois de Saint-Martial et arrachèrent les arbres de son verger, A leur exemple, les gens de la cité renversèrent les maisons et l'église de Sainl-Symphorien du pont, placés entre les deux villes, et menacèrent même le monastère de Saint- Augustin.

Ayant donc pourvu à la sécurité du château, Aymar quitta Limoges, en compagnie de Raymond de Turenne, pour porter la guerre dans le pays. Les deux associés commencèrent par s'emparer d'Issandon ; le 19 février, ils assiégèrent Pierre-Buffière,qui leur fut remis sans difficulté par le seigneur du lieu ; en signe de victoire ils firent sonner de la trompette du haut des murs pendant une nuit et un jour et rendirent ensuite la forteresse au sei-

(i) Labbe, Nova bibl. man., II, p. 332, G. du Vigeoîs.

ai6 LES COMTES DE 1>0IT0U

{]^nour. Ils se porlèreni alors devant Brive ; après huit jours de siège, les bourgeois abandoonèrent leur ville et furent se réfugier dans la tour; craignant de ne pouvoir les forcer, les assaillants se retirèrent et rentrèrent le 6 mars à Issandon ; la veille, certains de leurs compagnons avaient été piller Brantôme.

Pendant que le vicomte de Limoges guerroyait ainsi au loin, Henri le Vieux et Hichard, ayant rassemblé des troupes, vinrent mettre le siège devant le château de Limoges; le roi s*installa dans la cité, et Hichard à Sainte- Valérie. La place était très forte ; les bourgeois armés, les compagnons du jeune roi, les routiers qu'il avait pris à sa solde, formaient une garnison compacte, capable de repousser victorieusement tout assaut de Tarmée royale ; les esprits étaient du reste extrêmement surexcités. Les bourgeois, sachant qu'ils avaient tout à rçdouter en cas de défidte, ne se contentaient pas des soins matériels de défense, ils imploraient ardemment Tassistance divine ; ils firent, tout le long des remparts, une longue procession à laquelle le jeune roi prit part avec les moines et le clergé, et dans laquelle étaient portées la glèbe de saint Austriclinien, la châsse dorée où se trouvait le chef de saint Martial et autres reliques de saints ; quant aux femmes, elles filèrent de Tétoupe et en fabriquèrent un fil de la longueur de Tenceinte, qu*elles appliquèrent le long du rempart à Tintérieur, puis elles coupèrent ce fil en une multitude] de morceaux, qu'elles enduisirent de cire, et elles en fabriquèrent des cierges qu'elles firent brûler tant dans Saint-Martial que dans d'autres églises.

La rigueur de la saison vint en aide aux assiégés ; le froid et la pluie causèrent beaucoup de pertes aux assaillants et ne permirent pas de faire venir des machines de siège doni l'armée royale, constituée à la hâte, était totalement dépourvue. Pour empêcher tout secours extérieur de parvenir aux gens duchâteau elles contraindre à sortir de leur retraite, Henri avait fait détruire toute la partie du magnifique pont sur la Vienne qui émergeait au-dessus de l'eau, mais rien n'y fit, les bourgeois restèrent prudemment derrière leurs murailles. Le roi, voyant que son coup était manqué, ne s'acharna pas à sa réussite, d'autant plus qu'en ce moment pénétraient en Limousin des bandes de routiers, envoyés

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par Philippe-Auguste au secours de son beau-frère, el qui commencèrent par s'emparer de Saint-Léonard de Noblat; après quinze jours de siège, il se retira; toutefois, il laissa dans le monastère de Saint-Augustin une forte garnison pour garantir la cité contre les représailles qu'Henri le Jeune pourrait vouloir exercer contre ses habitants. Il avait vu juste, car à peine était-il parti pour mener ses troupes vivre dans un pays moins dévasté, qu'il apprit que son fils avait entrepris le siège de la cité ; il revint sur ses pas et le contraignit à se renfermer dans le château. 11 aurait bien voulu ramener le prince à lui, car il sentait que, si cet étendard venait à disparaître, il lui serait relativement facile de réduire les révoltés; il engagea donc avec lui des négociations, dont le principal agent fut Maurice de Craon, mais les esprits étaient tellement montés que, de part et d'autre, il se commit des actes de violence qui arrêtèrent tous les pourparlers.

Pourtant la situation du jeune Henri n'était pas brillante; son père ayant naturellement cessé, depuis deux mois, de lui verser sa pension, il était absolument sans ressources. Or, il lui fallait payer ses auxiliaires qui n'auraient pas manqué, s'ils n'avaient pas touché leurs subsides^ de l'abandonner et d'aller chercher par ailleurs un seigneur plus fortuné. Il commença par emprunter 20,000 sous aux bourgeois, mais cette somme fut vite épuisée; alors, écoutant les conseils malsains de son entourage, dans lequel se trouvait Aymar, qui était venu le rejoindre après la délivrance de la ville, il projeta de dépouiller les églises. Tout d'abord^ il demanda aux religieux de Saint-Martial de lui prêter le trésor de l'abbaye; les moines, en l'absence de leur abbé Isembert, qui s'était retiré à la Souterraine, où se tenait Geoffroy, le fils bâtard du roi, ancien évêque de Lincoln, ne surent que répondre. Le jeune prince, poussé à bout, vint un soir au monastère, en chassa les habitants et enleva les objets les plus précieux du trésor; toutefois, pour sauver les apparences, il fit procéder à leur estimation, qui se monta à 22,000 sous, et en donna un reçu.

Cette opération si facile et si productive ^e mil en goût, el comme l'argent lui glissait entre les doigts , qu'il se trouva bientôt aussi gueux qu'auparavant, il quitta Limoges, qui ne lui

%t^ LES COMTES Î>E POITOU

offrait plus Toccasion de faire de fructueusos opérations, et il se rendit à Grandmont^ dont il pilla le trésor, et d*où il emporta en particulier deux colombes dorées « jadis données par son père. Il gagna ensuite Tabbaye de la Couronne, en Angoumois^ tandis que son père, allant en sens contraire, était venu dans la cité de Limoges célébrer la fêle de Pâques qui, cette année il 83, tombait le 17 avril. Aussitôt après le départ d Henri, le jeune roi revint à son tour du cAté de Limoges et assiégea la cité, mais sans plus de succès que la première fois; il se retourna alors sur Aixe, dont il sVmpara le 24 mai, mardi des Rogations, la garnison laissée en ce lieu étant insuffisante pour sa défense. En ce moment, les affaires d'Henri le Jeune semblaient prendre une bonne tournure; le duc de Bourgogne, en personne, était arrivé k la tète d'une troupe considérable, et enfin, le 26 mai, jour de l'Ascension, le comte de Toulouse, qui avait fini par se laisser gagner par les adversaires du roi d'Angleterre, vint rejoindre le jeune prince à Uzerche. Celui-ci arriva le soir de la fêle, et fut reçu processionnellement par Tabbé et ses moines, ce qui le gêna considérablement, vu qu'il avait formé le dessein de leur extorquer de Targent ainsi qu'aux habitants de la ville.

Momentanément contraint de renoncera son projet, il se rendit le lendemain, 27 mai, à Donzenac, et le samedi, 28, il arriva à Martel. En ce lieu, Raymond, le vicomte de Turenne, qui paraît avoir eu un goût extrême pour les courses de chevaux et venait d'en faire tenir une le jour de l'Ascension, fit procéder devant le prince à de nouvelles courses afin de distraire et de flatter le peuple et de lui faire oublier ses misères. Mais le jeune Henri n'était entré en Querci que pour se rendre à Rocamadour, non point pour y faire amende honorable de ses excès, mais bien pour avoir de l'argent, ce à quoi il réussit ; il exigea même une forte somme d'un abbé limousin qui, pour sa malchance, se trouvait sur les lieux. Mais il ne poussa pas plus loin sa marche; le 25 mai il s'était senti malade, et comme il négligea de se soigner, le mal empira, si bien qu'il dut rentrer à Martel. Le vicomte de Turenne, tout à ses chevaux, se préoccupa peu de lui. Il en fut autrement de trois prélats du pays ; Guillaume de Tignères, ancien abbé de Dalon, étant venu à Rocamadour voir Géraud, évoque de Cahors,

ALIENOR s 19

s'y rencontra avec Pons d'Espali, prieur delà chartreuse de Royas, qui leur apprit la maladie du jeune roi. Ils se résolurent à aller lui rendre visite et arrivèrent à Martel le mardi 7 juin, surlendemain de la Pentecôte ; le jeune roi, qui était logé dans la maison d'un particulier, nommé Etienne Fabri, était au lit quand les prélats se présentèrent devant lui ; à leur vue il se leva, et, sans prendre aucun vêtement, dans Tétat de nudité absolue oi!i Ton se trou^ vait alors quand on se couchait, il se mit à genoux par terre. Ses visiteurs le relevèrent aussitôt et, le voyant si bien disposé, lui firent de vives exhortations; celles-ci produisirent leur effet, car le prince, après avoirrenié les mauvaises compagnies au milieu desquelles il vivait, et témoigné un profond regret de la guerre qu'il soutenait contre son père, confessa ses fautes et communia.

Henri fut promptement informé de la maladie de son fils, et forma le projet d'aller le voir, mais il en fut détourné par des gens de son entourage qui avaient intérêt à la continuation de la brouille entre le père et le fils ; ils se rappelaient que, six ans auparavant, celui-ci avait déjà reçu les derniers sacrements, et que son rétablissement leur avait été peu profitable. Le roi se contenta d'envoyer à Martel deux de ses compagnons, Rotrou, comte du Perche, et Bertrand, évêque d'Agen ; ils étaient porteurs, en signe de leur mission, d'un anneau précieux que l'on disait avoir appartenu au roi Henri P'. Le jeune prince baisa l'anneau avec ardeur, demandant instamment à voir son père ; en même temps il implorait pour sa guérison la miséricorde de Dieu, la Vierge Marie, les saints et saintes du Paradis et en particulier saint Martial. Mais il était trop tard ; il eut toutefois laforce de répondre à sonpère etlui fit écrire une lettre, scellée du sceau que celui-ci lui avait envoyé et cachetée de son sceau personnel. Il le priait d'abord d'avoir pitié de sa mère Aliénor,que depuis dix ans il tenait captive dans le château de Salisbury, puis il lui demandait d'assurer undouaire convenable à sa femme Marguerite, d'accorder la paix aux barons révoltés de l'Angoumois, du Périgord et de la Saintonge, et en particulier au vicomte Aymar ainsi qu'aux gens du Limousin^ contre qui le roi était plus particulièrement irrité ; il le suppliait de restituer aux églises les trésors dont il les avait dépouillées, spécialement le monastère de Saint-Martial^ puis, en terminant et son-

ftao LES COMTKS DE POITOU

h^eant alors plus parliculièremenl à lui- même, ildemandailqucron transportât son corps à Limoges, que Ton mit en terre à Saint- Martial ses yeux, sa cervelle et ses entrailles, que son corps restât dans cette église jusqu'au complet remboursement de ses rapines^ pour être ensuite transporté dansTéglise de Notre-Dame à liouen.

Après avoir pris toutes ces dispositions^ le prince reçut le saint viatique le samedi matin, 11 juin, de la main de i*évèque d'Agen^ et se fit apporter une croix que Ton posa sur sa poitrine ; un de ses plus dévoués amis^ Guillaume Le Maréchal, s'engagea à faire mettre ensuite celte croix sur son manteau, c'est-à-dire à aller en pèlerinage au lieu du jeune prince. 11 mourut peu après, à quatre heures du soir. Ses compagnons décidèrent aussitôt d'emporter son corps et de satisfaire aux désirs qu'il avait exprimés.

Dès le lendemain ils partirent, gagnèrent Brive et arrivèrent à Uzerche sur les dix heures du soir. La nouvelle s'était rapidement répandue, aussi quand le convoi passa sur la roule, devant le Vigeois, les habitantsdu lieu et le prieur Geoffroy, qui releva avec soin tous lesdétails de ce voyage funèbre, montèrent, versles deux heures de l'après-midi, sur un lieu élevé appelé la Garde, d'où, grâce à un temps clair, ils purent assister au défilé. Le vicomte Aymar,Geoffroy de Lusignan, Eschivat de Chabanaiset plusieurs autres barons qui guerroyaient dans le pays s'étaient rendus à Uzerche pour apporter au malheureux prince le tribut de leurs regrets et de leurs larmes. L'abbé d'Uzerche fit tous les frais du luminaire et pourvut aux dépenses de la troupe, mais le secours qu'en reçurent ceux qui la composaient n'était que temporaire, car ils manquaient d'argent, Henri le Jeune vivant au jour le jour, lis eurent, durant le chemin, les plus grandes difficultés pour se procurer des vivres; on fut dans cette occurrence obligé de mettre en gage un cheval de grande valeur, et même on disait que, pour avoir de quoi manger, un des gens de la maison du prince dut engager ses chausses. Du reste, cette pénurie d'argent s'était fait sentir dans une circonstance spéciale; le lendemain de l'arrivée à Uzerche, de grand matin, une messe avait été dite pour le défunt; or, à l'offrande, îl ne fut versé que 12 deniers, dont le chapelain du prince s'empara.

Le cortège ne se composait guère que de ses serviteurs. Le duc de

ALIKNOR 221

Bourgogne et le comte de Toulouse, qui avaient assisté h sa mort, sentant qu'il n'y avait plus rien à faire, s'étaient retirés aussitôt; quant aux barons du Limousin, ou autres, ils ne se souciaient pas de se trouver en présence du roi quand on lui remettrait le corps de son fils : le vicomte Aymar le suivit jusqu'à Grandmont. C'est en ce lieu que Ton se décida à aller prévenir Henri, qui était alors campé au delà de Limoges, au confluent de la Briance et de la Vienne. Sur les trois heures de l'après-midi, un religieux de Grandmont, Bernard de Reysat, vint se présenter à lui; le roi, qui, à cause de la chaleur, s'était retiré dans la maison d'un paysan à la Salesse, lui demanda ce qu'il y avait de neuf, ce à quoi Bernard répondit, le visage décomposé : « Je ne suis pas porteur de bonnes nouvelles. » Henri comprit ; son émotion fut très vive ; il s'enferma dans sa tente et envoya aussitôt prévenir Richard qui assiégeait le château d'Aixe. Il demanda ensuite aux prêtais qui se trouvaient auprès de lui de se rendre à Grandmont. Deux d'entre eux venaient d'arriver : Jean, évêque de Nevers, et Thibaut, abbé de Cluny; ils apportaient au roi des lettres du pape qui invitait les belligérants à faire la paix et, en cas contraire, les menaçait des foudres apostoliques. La mort du jeune prince rendait leur mission presque sansefTet; ils partirent donc pour Grandmont, mais le roi ne se joignit pas à eux. Avant la célébration des obsèques, qui eut lieu le mercredi, l'évêque de Limoges, qui avait accompagné les délégués du pape, rappela l'excommunication que le jeune Henri avait encourue pour avoir pillé les églises, et il ne la retira qu'après que le prieur de Grandmont se fut engagé à obtenir du roi que le mal serait réparé.

Selon les recommandations du défunt, toutes les parties putréfiables de son corps furent mises en terre, non à Limoges, mais à Grandmont même. Quant au surplus, il fut embaumé avec du sel et des aromates, enveloppé dans un linge blanc, puis dans du cuir, et le tout fut recouvert d'un manteau de drap vert appelé sendal. Le cadavre fut ensuite transporté au Mans, où les chanoines de la cathédrale essayèrent de le conserver, mais les amis du jeune prince, le duc de Bourgogne, le comte de Toulouse, l'évêque d'Agen,qui lui avait administré les derniers sacrements, écrivirent au pape pour que ses volontés dernières fussent exé-

aaa LES COMTKS DE POITOU

cutées ; le clergé du Mans dut renoncer à ses prétentions et Fin* humation définitive se fit à Rouen, auprès de la sépulture de Guillaume, oncle du jeune roi, ainsi que celui-ci Tavait demandé (1).

On emporta avec le corps du prince celui d'un de ses jeunes amis qui, de chagrin, s'était laissé mourir d'inanition. Ce fait vient à point pour justifier les dires des chroniqueurs qui laissent entendre que la mort d'Henri le Jeune, à l'Age de vingt-sept ans, fut presque un deuil public; c'était, dit l'un d'eux, un homme habile à la guerre, modeste, généreux, beau de corps, très sage et très plaisant, aussi le peuple, ne voyant que ces qualités brillantes, passait sur les défauts de celui qui les possédait et sur les excès dont il venait de donner des preuves si récentes (2).

Aymar ne jugea pas à propos de poursuivre la lutte. Le jour de la Saint-Jean (24 juin), il fit sa soumission et rendit au roi le château de Limoges; en outre, il déclara renoncer à soutenir la cause de ses deux frères, les prétendus comtes d'Angoulême^ jusqu*à ce qu'ils eussent fait leur paix avec le roi d'Angleterre et le duc d'Aquitaine. Henri pardonna aux personnes, mais, afin d'éviter autant que possible une nouvelle prise d'armes, il fit raser les murs du château de Limoges jusqu'au sol et combler les fossés; afin que cette opération pùl s'accomplir avec rapidité, il envoyasur les lieux un sénéchal chargé spécialement d'en surveiller l'exécution. Le jour de la Saint-Martial (30 juin), il entendit la messe du matin dans la cité, puis il se rendit à son camp oh il fit comparaître devant lui plusieurs chefs de ses troupes, Manceaux, Angevins et Normands, qu'il savait être favorables aux menées du jeune Henri et les punit sévèrement. Du reste, la terreur était grande dans le pays; à l'offrande de la fête de saint Martial^ il ne se présenta presque pas de citoyens de la ville, mais seulement des gens du dehors .

Après l'abaissement du chef militaire de la rébellion, il fallait

(i) D. Martèûe, AmpUssima collectio, I, col.gSi et ss.

(2) Marchegay, Chron. des égL (VAnjoa^ p. 44» Saint-Aubin; Salmon, Rec, de chron. de Toaraine^ p. i4o. Si l'on veut être édifie sur les dépenses folies auxquelles se livrait Henri le Jeune, on n*a qu'à lire le récit des campagnes de tournois qu'il fît avec Guillaume Le Maréchal à pariir de 1176 (U histoire de G. Le Maréchale I, vers 2438 à 6094). Le narrateur, bien que très porté vers le prince, ne peut s'empêcher de se demander où l'on pouvait trouver tout Targent que nécessitait cette existence (Voy. le vers 476^).

ALIENOR aaii

en arriver à celui qui en avait été le porte-parole. Les troupes d'Henri étant rendues disponibles par suite de la soumission du vicomte de Limoges, le roi les envoya devant Hautefort, sous la direction de Richard et d'Âlfonse d'Aragon, son allié, qui était venu se mettre à sa disposition. Bertrand de Burn voyait misérablement échouer toutes ses combinaisons : Richard et Henri le Vieux, les objets de ses sarcasmes, triomphaient; il se flatta pendant quelque temps de leur résister, mais il reconnut bientôt que. quelque forte que fut Tassiette de sa forteresse, elle ne saurait tenir contre une armée et particulièrement contre les machines de siège que le roi avait fait venir pour réduire Limoges. Il se rendit après sept jours d'attaque, le 6 juillet. Richard remit le château à Constantin de Born, à qui Bertrand lavait précédemment enlevé par trahison, et pénétra ensuite dans le Périgord qu'il dévasta; quant au roi d'Aragon, il retourna à Barcelone.

Bertrand fut envoyé à Henri sous bonne escorte. Il était passablement inquiet de son sort, mais l'afTaire tourna mieux qu'il n'avait toute raison de le craindre. La colère du roi s'était assoupie ; la mort de son fils aine, de celui qu'assurément il préférait à tous les autres, l'avait profondément touché, aussi quand Bertrand fut amené devant lui, il ne le considéra pas comme cet adversaire irréconciliable, tel que le seigneur d'Hautefort s'était posé, mais plutôt comme l'ami de son fils. 11 avait présents à l'esprit les deux chants que le troubadour venait de composer, les plus beaux peutêtre qui soient dus à^sa verve, et qui étaient, pour la mémoire du jeune prince, un hommage tel que le roi ne pouvait en désirer de plus sincère et de plus ému. Bertrand, voyant qu'il n'y avait plus lieu de compter désormais sur l'aide des confédérés, avait, avec l'ardeur primesautière et peu réfléchie qu'il apportait en toutes choses, jeté l'anathême sur ses anciens complices dans un sirvente qu'il dut écrire pendant les quelques jours que dura le siège de son château ; il faisait une habile volteface, disant qu'il y aurait eu félonie de sa part s'il avait fait sa reddition avant qu'Aymar, son chef, ne lui en eût donné l'exemple ; il marchait donc sur ses traces, mais, allant plus loin que lui, il offrait sans vergogne à Richard de prendre les armes contre ses anciens associés; de plus, il s'en gageait, si on voulait lui rendre son château, à le tenir en vassa-

72i LKS COMTES DE POÎTOIJ

lilé du comte de Poitou. Pour bien comprendre la valeur de celte dernière oiTre^ il Taut savoir que jusque-là Bertrand avait orgueilleusement soutenu qu'il n'avait pas de mattre et qu'il tenait Hautefort en alleu.

L'entrevue du roi et du troubadour se termina à l'avantage de ce dernier. Non seulement le roi lui pardonna, mais encore il lui fît rendre par Richard la moitié de sa châlellenie ; ce fut Constantin, dont la fîdélité ne fut ainsi qu'a demi récompensée , qui paya les frais. Bertrand, dans Tenlhousiasme de ce succès, seh&la de remercier le roi à sa façon; il fît un sirvente où il lui témoignait sa reconnaissance, mais dans lequel il recommençait ses forfanteries belliqueuses ou plutôt son rôle de hAblour, se déclarant prêt à partir en guerre contre tout venant qui viendrait lui contester la possession d'Uauteforl (1).

Henri, se conformant à ses habitudes ordinaires, fit abattre les châteaux d'un certain nombre de révoltés, et s'en attribua quelques autres, dans lesquels il mit une garnison. Puis^ suivant à l'égard de Richard la politique qu'il avait pratiquée avec Henri, il ne voulut pas le laisser par trop dominer le pays et lui retira les châteaux qu'il lui avait primitivement abandonnés; il récompensa généreusement le roi d'Aragon, pour l'aide qu'il lui avait apportée, et, comme il ne voyait plus autour de lui que des têtes courbées Jl repartit pour la Normandie (2).

La soumission des barons n'impliquait pas la tranquillité dans les territoires qui avaient été le théâtre de la guerre. Les routiers du parti d'Henri le Jeune se jetèrent, pour vivre, sur le Berry. Ils furent arrêtés par les Pacifiques. C'est ainsi qu'on appelait des

(i) Les sirvenies de Bertrand de Born éclairent d*un p^rand jour le soulèvement des Aquitains contre Richard. II règne, au sujet de ces événements qui se passèrent durant un temps relativement assez court, un grand désaccord entre les historiens, tellement que l'on voit B. de Peterborough attribuer à Geoffroy les actes dé son frère Henri ; il nous paraît qu'il y a lieu de s'attacher de préférence aux récils de Geoffroy, prieur du Vigeois^qiii écrivait sur les lieux en notant les événements à mesure que la connaissance lui en parvenait, et qui aurait clé le guide le plus sur s'il avait toujours pris soin de dater les faits. On peut mettre presque au même rang que lui Bertrand de Born, qui composait ses poésies au jour le jour. Le récit de cette campagne de six mois a été emprunté aux auteurs suivants : Rec. des hist. de France, XVlf, pp. 454-455, B. de Peterborough; Labbe, Nova bibl. mon., Il, pp. 332 à 339» G. du Vigeois; Poésies de Bertrand de Born^ éd. Thomas; Bertrand de Born^ par R. de Boyssou {Bail, de la Soc, archéol. de la Corrère, XXII et XXIII) .

(2) Rec. des hist. de France, XVII, p. 456, B. de Peterborough.

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chevaliers qui avaient fait le serinent de maintenir la paix dans leur pays; abandonnés à eux-mêmes, ils donnaient un de ces exemples de solidarité que Ton rencontre de tout temps dans les sociétés troublées, alors que le pouvoir supérieur se trouve impuissant à garantir la sécurité des citoyens. Traqués par les gens du Limousin d'un côté, par les Pacifiques de l'autre, il périt dix mille cinq cent routiers. Ils traînaient avec eux environ quinze cent femmes de mauvaise vie qui, la plupart, étaient revêtues d'ornements pillés dans les églises et particulièrement de ceux enlevés à Saint- Martial ; le 10 août, Raymond le Brun, qui évoluait auprès de Millau à la tête de cinq cents hommes, fut surpris par les habitants en armes et massacré.

Mais si les routiers disparaissaient d'un côté, on les voyait apparaître sur un autre. Le roi d'Angleterre, avant de partir, avait lui aussi licencié ses mercenaires- Mercadier, leur chef suprême, pour qui la paix ne semblait pas avoir été signée, se trouva, le 1®' octobre, sur la terre d'Archambaud de Comborn qu'il dévasta jusqu'à Saint-Germain; puis il se tourna vers le Périgord et enfin, le 12 octobre, il pénétra dans le pays de Pompadour qui fut à son tour ravagé. Mais alors il n'était pas seul; à ses routiers s'étaient joints Constantin de Born et Raoul de Castelnau, qui partageaient avec eux le fruit de ces rapines. Par un reste de scrupule, ils s'abstenaient toutefois de pénétrer dans les églises, les lieux d'asile vénérés, mais ils ne perdaient rien pour cela : c'est ainsi, qu'à Pompadour, ils reçurent 650 sous pour le rachat des objets qui avaient été déposés dans le cloître. Les malheureuses contrées étaient absolument désolées; comme au temps des grandes calamités, les bruits les plus étranges circulaient, il y eut des apparitions, des bruits dansrair,des hurlements de loups, tous signes qui augmentaient la terreur des populations (1).

Aussitôt que Richard eut quitté le Limousin, il retourna à ses plaisirs et s'en fut, sans s'arrêter, dans le pays de Talmond où

(i) Labbe, Nova bibl, man,f II, pp. 338, 339, ^^^> ^- ^^ Vi^eoîs. Etîeano de Touroay, abbé de Sainte-Genevière de Paris^ rapporte , dans ses lettres, que^ parcourant rÂquitaiQe,alors qu*ii se rendait à Toulouse où le roi l'avait eavoyé,il ne vit partout que des villes consumées par le feu, des maisons ruinées^des églises brûlées ou presque détruites, si bien que les lieux qui servaient auparavant d'habitation à Thomme étaient devenus la retraite des bétes fauves (Maxima bibl. patram, lettres 73 et 76) .

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17Ù LES COMtKS DE POITOr

il célébra par des fêles et des largesses les succès qu*il venait de remporter et en mftme temps la situation nouvelle qui lui était faite par suite de la mort de son frère atné ; il devenait rhérilier présomptif de la couronne d'Angleterre, et, en prévision de celle éventualité, on vil une cour nouvelle venir se joindre aux anciens amis du comte de Poitou (1). Ceux-là se pressaient peut-être bien un peu, car nul ne pouvait dire quels étaient, au fond, les sentiments du roi.

Lorsqu'il passa à Angers, il y recul la visite de Geoffroy, qui vint faire sa paix avec lui. Henri, toujours indulgent pour ses enfants, lui laissa le gouvernement, c'esUà-dire la lieutenance de la Bretagne, mais, prenant avec lui les mêmes précautions que celles dont il avait usé avec Richard, il lui enleva les châteaux et les places qu'il lui avait précédemment abandonnés et y mil garnison. Il fit ensuite venir d'Angleterre Jean, son plus jeune fils, un peu avant la fin de septembre.

II était entré dans ses combinaisons d'enlever l'Aquitaine à Richard, et d'en pourvoir Jean; le comte de Poitou, que du reste il n'aimait pas, passerait au rang de roi sans royaume, et se trouverait absolument dans la même situation qu'Henri le Jeune. Il lui manda donc de venir le trouver au Mans, où il se fixa à partir de la Saint-Luc (18 octobre), et lui fit connaître ses volontés ; il lui déclara particulièrement qu'il fallait qu'il remît l'Aquitaine à son frère et qu'il reçût son hommage tout comme s'il eût été roi, oubliant que le prince n*élait encore qu'héritier présomptif et n'avait pas été couronné ainsi que l'avait été le jeune Henri. Mais Richard n'élail pas d'humeur aussi facile que son atné; il demanda à son père un répit de deux ou trois jours afin de pouvoir consulter si^s amis, puis, profitant de la permission, il monta à cheval et se rendit tout d'une traite en Poitou; de là il fit savoir à Henri qu'il ne consentirait jamais à laisser l'Aquitaine sortir de ses mains, voire même que nul ne pourrait détacher aucune portion de son territoire. Le roi fut grandement irrité par cette réponse,à laquelle il devait pourtant

(i) Ces faits fureot très remarqués, car le bruit en arriva jusqu'au prieur du Vigeois, qui les a notés avec soin dans ses annales [Labbe^Nova bibl.man,^ II, p. 342).

s'attendre; n'admettant pas que ses volontés fussent discutées, il retomba dans la même faute que celle qu'il avait commise Thiver précédent, et il donna la permission à son fils Jean de faire la guerre à son frère. Jean s'allia avec Geoffroy, à qui Richard n'avait pas pardonné d'avoir pris part à l'intrigue montée par Henri le Jeune contre lui, et alors commença une nouvelle série de luttes meurtrières et surtout de dévastations (1).

Mais Henri n'avait pas ces seules préoccupations : le roi de France entrait de nouveau en scène. Aussitôt après la mort d'Henri le Jeune il avait demandé au roi d'Angleterre de lui remettre la dot de sa sœur Marguerite, alors près de lui, et particulièrement Gisors, que Louis VII avait donné à sa fille lors de son mariage. L'importance de cette place était telle pour la sécurité de la Normandie qu'Henri n'hésita pas à employer un procédé quelque peu malhonnête pour s'en réserver la possession. Il répondit à Philippe-Auguste qu'il avait disposé de ce domaine en faveur de sa femme Aliénor, pour lui tenir lieu de douaire. Afin de donner plus de poids à son affirmation, il tira la reine de prison, et l'envoya dans le courant d'octobre, sous bonne escorte, prendre possession de Gisors. Mais le roi de France ne se contenta pas de cette fin de non-recevoir ; il insista, et Henri, qui tenait à conserver la forteresse en litige, mais ne voulait néanmoins pas avoir la guerre avec le roi de France, fut contraint de traiter avec lui. Le 6 décembre, les deux rois se rencontrèrent entre Gisors et Trie, où la question du douaire de Marguerite fut ainsi réglée : Philippe renonçait au nom de sa sœur à toute revendication, et en retour Henri s'engageait à servir à la princesse une pension annuelle de 2,750 livres en monnaie angevine» payable à Paris ; puis, comme il avait encore été question de la pauvre Aelis, Henri fit reconnaître que la princesse, qui lui avait été remise par Louis VII pour devenir un jour la femme de Richard, et que depuis ce temps il tenait sous bonne garde dans le château de Winchester, serait déliée de cet engagement et qu'Henri pourrait la marier avec celui de ses fils qu'il lui conviendrait. En outre, pour bien établir que ceux-ci n'avaient aucun

(i) Rec, des hist. de France^ XVïI, pp. 457-460, B. de Peterbopough,

aa8 LES COMTES DE POITOU

droit personnel dans son royaume et qu'il en était le seul maître, il fit hommage et allégeance au roi de France de tout son domaine continental, devoir dont il avait toujours refusé de s'acquitter envers Philippe-Auguste depuis son avènement à la couronne (1).

Tranquille de ce côté, Henri revint tenir sa cour de Noël au Mans, n'ayant auprès de lui que son fils Jean, puis il passa en Normandie pour mettre d'accord le roi de France et le comte de Flandre, et enfin, après avoir été rendre visite à ce dernier, il rentra en Angleterre dans les premiers jours de juin 1184. Lors de son arrivée, Aliénor reçut en récompense de la docilité dont elle avait fait preuve dans l'affaire de Gisors et sur la prière de Beaudouin, archevêque de Cantorbéry, la permission de quitter sa résidence ordinaire et de se rendre à Winchester,où venait d'arriver sa fille, la duchesse de Saxe, qui, peu après, mit au monde un fils à qui fut donné le nom de Guillaume. Vers ce temps l'archevêque de Cologne vint en pèlerinage au tombeau de saint Thomas Becket ; il avait été en outre spécialement chargé par l'empereur d'Allemagne, Frédéric Barbôrousse,de conclure le mariage d'une de ses filles avec Richard, mais l'affaire n'eut pas de suite, la jeune princesse étant morte dans Tannée (2).

Comme conséquence de la licence accordée par Henri à son fils Jean, la guerre avait recommencé en Aquitaine : cette situation n'était pas pour déplaire aux Routiers. Les uns pénétrèrent dans l'Auvergne au commencement de l'année 118 4 et furent rançonner l'abbaye d'Aurillac. Ils avaient à leur tête Raymond, fils du comte de Toulouse, qui se déclarait franchement l'ennemi du roi d'Angleterre, et passant ensuite en Limousin, la terre bénie des aventuriers, ils allèrent assiéger Peyrat le 7 février et dévastèrent tout le pays. D'autres routiers, avec Mercadier, sous l'apparence d'être au service de Richard, entrèrent à l'improviste sur les possessions du vicomte Aymar, et, le deuxième dimanche de carême (26 février), ils furent assiéger Excideuil. Rotrou, comte du Perche, représentant le roi d'Angleterre, et les deux princes, Jean et Geoffroy, se mirent aussi en campagne ; pendant toute

(i) Rec. des hist . de France, XVII, p. 45?, B. de Pelerborough.

(a) Rec, des hist, de France, XVII, pp. 459-46i, B. de Pelerborough,

Tannée ce fut en Aquitaine une guerre de pilleries, Richard opérant en Bretagne, sur les terres de Geoffroy, les mêmes méfaits que Jean et ses associés en Poitou •

Les plaintes des populations finirent par arriver au roi d'Angleterre,qui se décida à mettre fin à ces lulles fratricides.il manda à ses fils de se trouver à Londres le 30 novembre, jour de la Saint-André, alors que presque tous les évêques anglais devaient se réunir dans ce lieu pour T élection de l'archevêque de Cantorbéry. Pas un ne se hasarda à lui désobéir. Là se rendirent aussi la reine Aliénor, dont le sort tendait h s'améliorer, avec le duc et la duchesse de Saxe et leurs enfants. Pendant un mois, Henri s'appliqua à rétablir la concorde entre ses fils; il garda Richard et Jean auprès de lui et envoya Geoffroy en Normandie pour veiller à la garde du pays, puis, à la cour solennelle de Noël, qu'il tint à Windsor, et où toute sa famille se trouva encore réunie, il déclara autoriser Richard, qui lui parut avoir donné des gages suffisants de sa loyauté, à rentrer en Poitou ; le prince, de crainte d'un revirement chez son père, se hâta de profiter de la permission, et, avant que la huitaine fût écoulée, il avait quitté l'Angleterre (1).

Bien que lancé dans une vie de plaisirs à outrance, Richard ne se départait pas de l'habitude de pratiquer ses devoirs religieux, et, quand il se trouvait prendre gîte dans un couvent, il ne manquait pas d'assister à la messe. C'était en général le moment que choisissaient les moines pour lui adresser leurs réclamations, ou leurs plaintes que des excès,suite naturelle du désordre qui régnait à cette époque, motivaient la plupart du temps. Les plus favorisés furent sans contredit les établissements qui se trouvaient à proximité des lieux de chasse des comtes de Poitou, lesquels avaient même souvent, comme on Ta vu, construit des édifices sacrés non loin de leurs résidences, pour la satisfaction de leurs besoins spirituels. Fontaine-le-Comte, placé à l'entrée de la forêt de l'Épine, se trouvait dans ce cas : lors d'un de ses passages à Poitiers, Richard confirma la charte de fondation du monastère

(i) Marcfiegay, Chron. des églises d*Anjoa, p. 45, Saînt-Aubin; Labbe, Noua bibi man,, II, p. 342, G. du Vîgeois; Rec, des hist. de France, XVH, pp. 460 et463, B. de Peterborough.

i3o LES COMTES DE POITOU

octroyée par son aïeul, Guillaume VIII, avec tous les droits et franchises qui y étaient énumérés (1).

Un autre jour^ en 1 184, se trouvant à Maillezais avec ses compagnons de plaisir ordinaires, Guillaume Chappon,qui avait été pourvu dès 1181 de la charge de sénéchal de Poitou, Raoul de Taunay, Pierre Bertin,Jean de Rexet Aimeri, son fils, il fit avec Guillaume de Rex,abbé de Maillezais^ parent de ses compagnons, un échange d'un caractère exceptionnel, étant donné le but que le comte se proposait. L*abbé et les moines lui cédèrent Tobédience de Saint-Remy de la Haye, sauf Téglise elles bâtiments claustraux, et reçurent en retour tout ce que Richard possédait dans le fief de Coulonges;deplus, il leur abandonna en aumône 50 sous de rente qu'ils devaient annuellement au 'seigneur de Marans,dont il avait confisqué le domaine, et s'engagea à fournir aux deux moines,qui devaient continuer à résider à Saint- Remy, tout ce qui pouvait être nécessaire pour leur chauffage, leur vêtement et leur nourriture (2).

Le territoire de l'obédience de Saint-Remy était assez restreint, mais aux yeux de Richard il avait une importance capitale. Il bordait la Creuse, qui séparait sur ce point le Poitou de la Touraine, et le monastère s'élevait sur un des contreforts du plateau de la forêt de la Guerche, dominant tout le pays; en dépendaient un moulin et son écluse sur la rivière, des bois et des redevances de toutes sortes. Le dessein de Richard était d'y construire un chàleau-fort, d'où il pût surveiller d'une part le vicomte de Châtellerault, et d'autre part lespuissantsseigneurs tourangeaux de la Haye et de la Guerche. Les pourparlers avec l'abbé de Maillezais devaient être engagés avant la mort du jeune Henri, mais le changement survenu dansla situation de Richard n'apporta aucune modification dans ses projets. Il considérait toujours le Poitou comme son fief personnel, tant que vivrait son père.

L'abbé de Maillezais vint donc à Saint-Remy, où se trouva pareillement Richard ; l'acte intervenu entre eux fut lu publiquement sur la place, devant le moùlier,et chacun d'eux prit ensuite

(i) Gallia Christ. ^U, instr.jCol. 871.

(2) Du ChesDe, Hist. des Chasteigners, preuves, p. 82; Teulel, Layettes du Tré^ son des Charles, l, p. 142.

sa part du chyrographe, qui avait été écrit par un des moines. Aussitôt après, le comle se mit en mesure de faire construire en ce lieu un ch&teau-fort, dont il posa lui-même la première pierre; puis, pour peupler Tenceinte qu'il venait de faire édifier, il fit savoir à cri public, dans tout le pays, que la Ville-Neuve, qui s'élèverait désormais en ce lieu, serait absolument libre, et que les gens qui viendraient s'y établir ne paieraient qu'une redevance de 5 sous pour droit d'emplacement. Deux bourgeois quittèrent aussitôt Châlellerault et vinrent se fixer à Saint-Remy ; d'autres riches particuliers de la région suivirent leur exemple, et Richard, tenant ses promesses, les garantissait contre toute entreprise de la part des seigneurs voisins. L'attrait delà franchise était si grand que le mouvement se continua plus tard sous le roi Jean, et que Philippe, clerc de celui-ci, donna à cens des masures et des places vides dans la ville neuve du château à un nommé Renaud Gorron et à ses cinq fils pour y construire des maisons (1).

La chasse était la passion dominante de Richard, et bien de ses actes s'expliquent par le rapport qu'ils ont avec elle. Chizé, avec sa anagnifique forêt, l'attirail particulièrement. Une aumônerie, placée sous le patronage de saint Jacques, avait été, d'ancienneté, établie en ce lieu par les comtes de Poitou; sans nul doute, parm* les gens de la suite de Richard, plus d'un y reçut des soins : aussi, un jour, le prince, reconnaissant, donna-t-il l'ordre à ses agents de laisser l'établissement hospitalier prendre dans la forêt tout le boisquilui serait nécessaire; l'aumônier Milon et un nommé JosselinMoinet assistèrent seuls à cet acte qui fut passé à Chizé (2). Il accorda le même droit d'usage aux gens delà baillie des Fosses,à la charge de fournir des bœufs pour mener ses pierriers, mangonneaux et autres engins de guerre quand ils en aéraient requis, et d'apporter pareillement delà palène et des branchages pour le service du château de Chizé.

Ces charges temporaires étaient largement compensées par la faveur dont devaient jouir à perpétuité [ceux qui y étaient tenus, mais, d'autres fois, Richard fut moins large et c'est ainsi qu'il s'ar-

(i) Arch. hist, du Poitou^ VIII, pp. Sg-SS, enquête du temps d'Alphoose de Poitou.

(2) Arch, hist. du Poitou, VII, p. 128, censif de Chizé.

a3i LES COMTES DE POITOU

rogea le droit de loger sans compensation ses veneurfi et ses chiens dans les maisons des prieurs de Fors et delà Foye-Monjault (1).

Du reste, il était habituellement généreux pour les petits tandis qu'il se montrait exigeant, voire mèmetyrannique, pour les grands, et ces façons d*agir expliquent» en partie, la popularité dont son nom fut longtemps entouré, malgré les excès et les vioiences dont on relève tant de cas dans son existence. C'est ainsi qu'ayant enlevé à Tabbaye de Sainte-Croix les bois de son domaine de Vasies, connus sous le nom de Bois TAbbesse, il Ht de nombreuses concessions de droits d'usage aux riverains de ces bois et à ceux delà forêt de Montreuil. En échange, les usagers devaient le service d'osl et de chevauchée pendant quarante jours quand ils en étaient mandés par le ch&lelain de Montreuil. Dans ce dernier lieu il n'y avait qu'un château-fort ; il y fonda une ville franche, dont les habitants devaient jouir des mêmes avantages que leurs voisins et n'être astreints qu'au même service militaire (2)«

En permettant à Richard de revenir en Poitou, Henri croyait bien s'être prémuni contre toute tentative d'insubordination de sa part ; il avait eu soin de lui retirer la libre disposition des châteaux et des places-fortes de son domaine, dont les connétables ou gouverneurs ne reconnaissaient d'autre chef que le roi d'Angleterre,ce qui devait enlever au comte tout centre d'appui en cas de révolte possible, mais si Richard observait fidèlement les engagements qu'il avait pris avec son père, il avait agi autrement à regard de Geoffroy, à qui il ne pouvait pardonner son alliance passée avec ses frères Henri le Jeune et Jean.

Les hostilités s'étaient donc engagées à nouveau du côté de la Bretagne; chaque parti dévastait le pays, uniquement pour se faire du mal, ni l'un ni l'autre des belligérants ne pouvant songer à un accroissement de territoire. D'autre part, Richard avait des difficultés avec le clergé de son domaine, sur lequel il était contraint d'imposer des taxes pour subvenir à ses dépenses de guerre; Guillaume Tempier, évêque de Poitiers, qui avait pris énergiquement la défense* des droits de son église, eut alors par-

(i) Arch, hist. du Poz/ott, VII, pp. 97-102, censif de Chîzé.

(2] Arch. de la Vienne, abb. de Sainte-Croix, I. 44> enquête de 1265.

ALIÉNOa a33

ticuliërement à souffrir des violences du comte de Poitou (1).

Henri ne pouvait tolérer une semblable siluation,etil se décida, encore une fois, à repasser en Normandie afin de mettre la paix entre ses deux fils atnés; mais, avant de partir, il voulut assurer une situation au plus jeune, Jean, alors âgé de dix-huit ans; le dimanche de la mi-carême de Tannée H85, il Tarma chevalier, mit une armée à sa disposition et l'envoya en Irlande, dont il lui donna la seigneurie au même titre que ses deux frères possédaient la Bretagne et l'Aquitaine. Il célébra les fêtes de Pâques à Rouen et manda ensuite à Âliénor et à la duchesse de Saxe de venir le retrouver. La reine avait continué à résidera Windsor auprès de son gendre et de sa fille, à la présence de qui elle était redevable de Tamélioration qui s'était produite dans sa situation; elle partit avec eux, aussitôt après les fêtes, mais sans se douter que celte fois encore elle devait jouer un rôle dans les combinaisons politiques de son mari. En effet, aussitôt son arrivée, Henri ordonna à Richard de se rendre auprès de lui; il lui faisait savoir qu'Aliéner allait reprendre possession de son domaine patrimonial, a le Poitou avec toutes ses dépendances », et qu'il fallait qu'il vint sans tarder se démettre de son autorité entre les mains de sa mère ; autrement il le menaçait de se rendre dans le pays avec la reine, à la tête d'une armée, et de le mellre à la raison.

Richard, au reçu de cette sommation, assembla ses amis les plus dévoués; ceux-ci, plus prudents qu'il ne l'aurait été sans doute s'il avait été abandonné à lui-même, lui conseillèrent de céder, ce que voyant il partit pour la Normandie et déclara à sa mère qu'il lui faisait remise du Poitou, de toutes ses places fortes et de ses garnisons. Henri ne désirait pas autre chosQ, et comme le prince, ne possédant plus aucun patrimoine, n'avait plus aucunes ressources pour vivre, il dut rester à la cour de son père (2).

Celui-ci, pour bien faire ressortir aux yeux de tous que son fils était désormais un prince sans terre, contraignit sa femme à affirmer, par un acte authentique et solennel, la reprise de ses droits.

fi) Arch. hist, du Poitou, XXV, p. 80, cartul. de l'Absie.

[2) Rec, des hist. de France, XVII, pp. 46i-465, B. de Pelcrborough,

La cour était à Alençon; Aliéner^ parlant en qualité de reine et de duchesse, adressa à Tarchevèquede Bordeauxet à toutes personnes pourvues d'autorité en Aquitaine, évèques, abbés, comtes, barons, vicomtes, prévôts, baillis ou même simples fidèles, une lettre por-* tant que, s'étanl assuré le consentement de son mari et celui de ses fils Richard, Geoffroy et Jean, elle a donné aux religieuses de Fontevrault cent livres de rente annuelle à percevoir lors la fête de Saint-Martin d'hiver sur les produits de la prévôté de Poitiers et du vignoble de Benon, particulièrement de celui qu'elle possédait à Marcilly, et qui leur seraient délivrées par les agents du comte. Dans Tacte, elle avait fait en outre spécifier que cette aumône était faite à Tabbaye pour le salut de Tâme de son mari, de la sienne propre, de son fils Richard, de ses autres fils et filles et de celles de ses prédécesseurs. Henri, quand il avait pris à Tégard de Richard la mesure radicale qui le dépouillait de son apanage, avait eu soin de mander auprès de lui Robert de Montmirail, sénéchal du Poitou, qui s'était fait accompagner de plusieurs chevaliers de la région, Geoffroy et Raoul de Taunay, Châlon de Rochefort, Hervé de Mareuil et autres, qui furent avec lui témoins de la concession de la reine. La présence de ces personnages équivalait à une notification publique et générale de la dépossession de Richard (1).

Les générosités d'Aliénor ou plutôt d'Henri à l'égard de Fontevrault ne s'arrêtèrent pas là; l'abbaye reçut encore des maisons et des terres qui furent la dotation d'un prieuré, celui de Sainte- Catherine, dont le siège fut établi dans l'intérieur de la ville de la Rochelle (2).

Le roi d'Angleterre séjourna en Normandie jusqu'à la fin de l'année 1185; durant ce temps, il s'occupa de négocier, entre

(i) Marchegay, Notices et pièces historiqaes, p. ^èfi. Cet acte n*est pas daté» mais il ne peut se placer que pendant le séjour d'Aliénor en Normandie, lequel eut lieu d'avril 1 185 à avril 1 186.

(2) Cet acte n'a pas élé retrouvé et n'est connu que par une analyse très sommaire de l'inventaire des titres de Fontevrault (Arch. de Maine-et-Loire, invent, du P. Lardier), qui rapporte toutefois que la fondation de l'aumônerie a été faite avec l'assentiment d'Henri, roi d'Angleterre, et de ses fils Richard, Geoffroy et Jean, tout comme pour l'acte précédemment cité. 11 est comme lui postérieur à la mort d'Henri, le fils aîné du roi d'Angleterre, advenue le 35juin ii83, et ne saurait, en conséquence, être attribué à Tannée 1 1 80, ainsi que l'indique Marchegay, qui le cite dans ses Notices et pièces historiques, p. 202.

Philippe-Auguste et le comte de Flandre, une paix qui fut signée à Âumale le 7 novembre, mais il ne put assister à cette entrevue ; il était tombé malade à Beauvoir, où, le 9 novembre, il reçut la visite du roi de France, qui resta trois jours auprès de lui ; enfm il se rétablit et fut tenir sa cour de Noël à Domfront (1).

Au commencement du carême de 1186, il eut à Gisorsune entrevue avec Philippe-Auguste, qui ne cessait de lui demander le règlement de la dot de sa sœur Marguerite, la veuve du jeune Henri. Comme le roi d'Angleterre ne voulait pas se dessaisir de Gisors, il renouvela l'engagement qu'il avait déjà pris de verser annuellement à Marguerite la somme de 2,700 livres angevines, qui était le douaire que le prince défunt avait constitué à sa femme ; puis Philippe, revenant sur la question de son autre sœur Aeli s, qu'Henri tenait toujours sous bonne garde en Angleterre, il fut convenu qu'elle serait mariée sans retard à Richard, moyennant quoi Philippe s'engageait à ne jamais réclamer Gisors.

Sur ces entrefaites Bêla, roi de Hongrie, eut l'idée d'épouser Mathilde^ la fille du roi de Saxe; Henri^ consulté, fit attendre de jour en jour sa réponse aux envoyés hongrois. Ceux-ci finirent par s'impatienter et se rendirent à la cour du roi de France ; ils lui demandèrent la main de Marguerite que Philippe s'empressa de leur accorder, ne soupçonnant peut-être pas que cette démarche avait été soufQée aux ministres de Bêla par le roi d'Angleterre, qui avait à cœur de se dispenser de payer le douaire de sa bru, tout en gardant Gisors (2). Comme il avait l'intention de retourner en Angleterre et qu'il n'avait qu'une médiocre confiance dans les agissements de ses fils, il mit de fortes garnisons dans les châteaux-forts de Bretagne et de Poitou, et en donna le commandement à des hommes de guerre dont la fidélité était éprouvée;

Richard, plus encore que Geoffroy, lui inspirait de la méfiance ; le mouvement, le besoin d'action^ étant essentiellement dans le caractère de ce prince, il résolut, afin d'occuper cette

(i) Rec, des hist. de France, XVII, p. 627, R. de Dicet.

(2) D. Vaissete a publié (Hist, de Lamjuedoc, D^e éd., VIII, col. 388) une charte de sauvegarde accordée par Richard à l'abbaye de Caudeil en Albigeois^ alors qu'il se trouvait à Agen avec le seigneur de Monlpeliier.

a36 LES COMTES DE POITOU

activité, de l'employer dans une entreprise qu'il devait avoir depuis quelque temps méditée, à savoir, de punir Raymond do Toulouse de son intervention en faveur d'Henri le Jeune. On sait que le roi d'Angleterre était rancunier ; il dissimulait longtemps ses sentiments, mais ceux-ci éclataient un jour ; il donna donc à Richard une grosse somme d'argent et une véritable |armée d*hommes de pied et de cheval, tous Brabançons^ avec lesquels il devait entreprendre la conquête du Toulousain. Le comte de Poitou, renforcé par les contingents de Guillaume de Montpellier, qui, allié du roi d'Aragon, était toujours en hostilité avec le comte de Toulouse, dévasta le pays et s'empara de nombreuses places fortes, de dix-sept châteaux (1). Raymond^ traqué par les deux alliés, se sauvait de ville en ville, et ne cessait d'adresser messages sur messages au roi de France afm que celui-ci lui vint en aide, mais Philippe avait d'autres projets en tête et fit la sourde oreille ; la mauvaise saison, seule, arrêta les hostilités.

Il semble que Richard, qui, malgré l'abandon qu'il en avait dû faire à sa mère, ne cessait de s'intituler duc d'Aquitaine (2), passa une partie de l'hiver à Bordeaux, oh il renouvela en faveur des chanoines du chapitre cathédral de celte ville tous les privilèges qui leur avaient été concédés par les ducs, ses prédécesseurs. Il avait en ce moment auprès de lui Robert de Montmirail, sénéchal du Poitou, qui fut témoin de la donation d'une maison à Bordeaux que le comte fit à Pierre de Lanzac (3).

Henri était passé en Angleterre le 27 avril H86 et s'était embarqué à Barfleur sur le même navire qu'Aliénor et que sapelitefîlle Mathilde, la fille du duc de Saxe, qu'il avait gardée près do lui, peut-être pour tenir compagnie à la reine (4). L'éloignement de Richard, l'aliment qu'il avait donné à son activité devaient, croyait-il, assurer la tranquillité dans ses états continentaux,

■ (i) Rec. deshist. de France, XVII, pp. 466-467, B. de Peterborough, et pp. 627- 63o, R. de Dicet.

(2) Mêlais, Cart. saint, de la Trinité de Vendôme j p. ii3 : « Richardo duce Aquitanorum régnante », 20 octobre 11 86.

(3) Arch. hist. de la Gironde^ III, p. 18. Cette pièce n'est pas datée, mais la présence du sénéchal Robert de Montmirail la place entre 1 185 et 1 188, pendant l'un des rares séjours de Richard à Bordeaux. Le Gall. Christ., II, col. 819, lui attribue la date de 1186.

(4) Rec. des hist, de France^ XIII, p. io3, G. de Neubrige.

ALIÉNOH 287

mais il comptait sans GeoiTroy, dont il ne se méfiait pas, et à qui, par suite, il n'avait pas cru devoir donner une compensation ou plutôt une occupation, comme il Tavait fait pour Richard. Or, aussi bien que ses frères, le duc de Bretagne pétait ambitieux et jaloux ; il demanda instamment à son père de lui céder TÂnjou, mais ce fut sans succès. S'étanl alors bien rendu compte que, par suite des précautions prises par Henri il ne pourrait arriver à aucun résultat pratique avec une prise d'armes, il se sauva en France^ oix Philippe, toujours bien disposé pour les enfants rebelles de son adversaire héréditaire, le reçut avec allégresse et donna de nombreuses fêtes en son honneur. Dans Tune d'elles, un tournoi, Geoffroy tomba malheureusement à terre et fut foulé aux pieds des chevaux; il ne put se remettre de l'accident et mourut le 19 août 11 86 ; il fut inhumé à Paris, dans l'église de Notre-Dame (1).

Quand Henri fut informé du malheur qui le privait de son troisième fils, il s'empressa de faire revenir auprès de lui Jean^ son dernier-né, qui partait en ce moment pour l'Irlande. 11 prévoyait, et à juste titre, que de cet événement surgirait quelque difficulté avec le roi de France. En effet, Philippe demandait qu'en vertu de son droit de suzeraineté on lui remît Aliénor, la fille de Geoffroy, qu'il garderait jusqu'à ce qu'elle fût en âge de se marier. Henri, qui voyait avec peine lui échapper ce grand fief de Bretagne sur lequel il régnait véritablement, demanda au roi de France que l'affaire restât en suspens jusqu'à la Saint-Hilaire prochaine, 13 janvier 1187.11 resta en Angleterre jusqu'à ce moment, et célébra avec son fils Jean les fêles de Noël à Bedfort. Il passa ensuite en Normandie ; le 14 février, il était à Aumale, où Richard était venu le trouver pour lui rendre compte de ses opérations contre le comte de Toulouse; puis, le 25 mars, il eut avec Philippe-Auguste une entrevue àNonencourt pour régler les nombreuses difficultés qui régnaient entre eux; les deux rois ne purent s'entendre et convinrent de renouveler les trêves jusqu'à la Saint-Jean (2).

De chaque côté, on songeait à utiliser ce temps pour se pré-

(i) Marchegay, Chron, des églises (T Anjou, ^,t\^, Saint-Aubio; Rec, des hist. de France, XVII, p. 20, Rigord.

(2) Rec, des hist, de France^ XVII, p. 470, B. de Pelerborough.

«38 LKS COMTKS DE POITOU

parer à la guerre. Henri, qui comptait ne pas prendre une part personnelle aux hostilités dès leur début, divisa son armée en quatre corps: le premier Tut confié à Richard, le second à Jean, le troisième au comte d*Aumale et le quatrième à son fils naturel, Geoffroy, ancien évoque de Lincoln; il leur remit de fortes sommes d'argent et assigna à chacun le territoire qu'ils devaient défendre contre les agressions du roi de France. Philippe 8*élait jeté sur le Berry où se tenaient Richard et Jean ; il prit Issoudun et Grassai et assiégea les princes anglais dans Chftteauroux. Ne pouvant forcer la place, il se retira aux champs, dans son camp. Henri, informé du danger que couraient ses fils^ chercha à arrêter Philippe en le provoquant à un combat singulier, pendant qu'il organisait une armée de cottereaux. A leur tète, il arriva près du camp du roi de France ; une bataille était imminente, quand les légals du pape Urbain III, agissant auprès des évoques et des barons qui se trouvaient dans Tune et Tautre armée et les menaçant d'excommunication au nom du pontife, réussirent, la veille de la Saint-Jean, à empêcher le combat. Les deux rois n'étaient pas, du reste, plus désireux l'un que l'autre d'engager une action décisive ; ils furent très heureux de l'intervention des légats et, sur leur instante sollicitation, ils conclurent une trêve de deux ans. Philippe^ comme garantie, garda Issoudun que tenait le comte Guy de Nevers, h qui Henri avait donné pour femme la veuve du précédent seigneur, et Ourson, seigneur de Fréteval, lui remit son château (1) .

En somme, c'est Henri qui céda, et Richard fut même autorisé par lui à aller rendre hommage au roi de France pour le comté dePoilou ; la résignation qu'il en avait faite à Aliéner se trouvait par suite considérée comme nulle et non avenue. Le prince, tout heureux de ce résultat dont il devait attribuer le succès à Philippe, se rendit à la cour de France où il fît un très long séjour. Dans leurs tête-à-tête, son hôte le mit au courant de bien des faits qui ne pouvaient manquer de produire sur lui une vive impression ; il apprit,entre autres, qu'à l'entrevue d'Issoudun, où la

(i) Rec, des hisL de France^ XVII, p. 47 f, B. de Pelerborough ; Salmon, Rec. de chron. de Toaraine, p. i4o. La chronique de Saint- Aubin (Marchegay, Chron, des églises d^Anj'oUy p. 4^) dit que la trêve ne fut établie que pour une année.

ALTÉNOR 23o

paix avait élé conclue, Henri^ pour répondre aux réclamations de Philippe au sujet de sa sœur Âelis, avait proposé de la marier à Jean qui aurait reçu à l'occasion de cette union les comtés d'Anjou et de Poitou et autres domaines continentaux, à Texception toutefois de la Normandie, qui serait réservée à l'héritier du trône d'Angleterre. Philippe lui raconta aussi que, pendant longtemps, Henri avait eu le projet de se marier avec Aelis, et qu'il en avait fait sa maîtresse en titre après la mort de Rosemonde ; que de ses relations avec la princesse française Henri avait eu un (ils, dont il comptait faire le successeur de sa couronne au détriment des enfants d'Aliénor, et que, dans celte intention, il avait fait venir en Angleterre le cardinal Huguet, mais que, cet enfant étant mort depuis, les choses n'avaient pas été poussées plus loin (1).

En outre Philippe, soit par l'efTet d'une propension réelle, soit par politique, multipliait les témoignages | d'amitié au prince anglais ; ils mangeaient à la même table, buvaient dans le même verre, couchaient dans le même lit. Cette extrême intimité finit par inquiéter Henri, qui envoya à diverses reprises des messagers à Richard pour le rappeler auprès de lui, en lui faisant, comme d'habitude, de nombreuses promesses, mais le comte de Poitou ne se pressa pas d'obéir. Enfin, sur de dernières instances, il annonça son retour, mais au lieu de prendre le chemin de la Normandie il s'en fut à Chinon;là^ malgré l'opposition du châtelain, Etienne de Tours, il puisa dans le trésor royal et en retira beaucoup d'argent qu'il employa à fortifier plusieurs châteaux, particulièrement Saint-Remy-sur-Creuse. Il n'osait pas toutefois se mettre en étal de révolte ouverte contre son père, et même, à un moment donné, sentant que la situation ne pouvait se perpétuer, il se rendit auprès de lui et lui fît amende honorable. Henri l'emmena avec lui à Angers où, devant une nombreuse assistance, Richard témoigna tous ses regrets de sa conduite passée, et, pour donner un témoignage de la sincérité de ses sentiments, il jura sur les saints Évangiles fidélité à son père et se reconnut son homme lige (2).

(i) Rec.des hist. de France, WW, p. 28, Rigord; /(/., XIII,p. 214, G. de Cambrie. (2) Rec, des hist, de France, XVII, p. 2Z, Higord,et p. 47i> B. de Peterborough.

24o LES COMTES DE F»OITOU

Rassuré parla solennité de cet acte, Henri se relâcha de sa surveillance à regard de son fi!s et se rendit en Bretagne oîi des troubles avaient éclaté. Comme il redoutait quelque coup de tète de la part de Constance, la veuve de Geoffroy, qui venait de donner naissance à un fils posthume auquel fut attribué le nom d'Arthur, il la contraignit d'épouser Renoul le jeune, comte de Chester. Mais Richard n'avait pu jouir de sa liberté sans contrarier les projets de son père. A la suite de la prise de Jérusalem par Saladin, le 2 octobre 1187, le monde chrétien s'était ému, partout la croisade était prêchée et le comte de Poitou^ sans consulter Henri, qui avait d'autres visées sur lui, s'en fut à Tours recevoir la croix des mains de l'archevêque Barthélémy (1).

D'autre part, la situation était toujours tendue entre le roi d'Angleterre et le roi de France; tous deux sentaient qu'à l'expiration de la trêve qu'ils avaient jurée chacun reprendrait les armes; aussi, une entrevue qu'ils eurent ensemble à Alençon, le 28 août, n'eut-elle aucun résultat pour les questions pendantes entre eux. Henri célébra la Noël à Caen et se préparait à partir pour l'Angleterre, où il comptait rassembler des ressources, quand il apprit que Philippe, ayant réuni une armée, se tenait sur les frontières de Normandie ; le roi de France se déclarait prêt à ravager le pays si le roi d'Angleterre ne lui restituait pas Gisors et ne décidait pas Richard à prendre Aelis pour femme; Philippe jouait de sa malheureuse sœur comme d'un épouvantai! qu'il agitait en temps voulu devant les yeux d'Henri, lequel était contraint de chercher toutes sortes de prétextes pour ne pas exécuter ses nombreuses promesses de remettre Aelis en liberté. Renonçant à son projet de départ, il vint à Gisors, el,le 21 janvier, jour de la Sainte-Agnès, il eut avec Philippe, entre celle ville et Trie, une entrevue à laquelle assistèrent un grand nombre de prélats et de barons. Parmi eux se trouvait l'archevêque de Tyr, qui, après avoir peint éloquemment à l'assemblée les malheurs de la Terre Sainte, amena les deux rois à s'engager de vivre en paix, puis à prendre la croix, qu'il attacha lui-même sur leurs vêlements ; celle

(i) Rec.des hist, de France y XVII, p. 471, B. de Peterborough, p. 629, R.dc Dicet, et p. 6O7, G. de Cantorbéry.

ALIKNOR 241

du roi de France élail rouge, celle du roi Anglais blanche, et c'elle dii comliB de Flandre, qui se trouvait' présent, fut verte ; de plus, les trois princes établirent dans leurs étatâ un impôt spécial, la dîme Salàdîne, dont le nom suffît à indiquer le futur emploi (1);

En ce moment un soulèvement éclata en Poitou. Les principaux meneurs étaient Aymar, comte d'Angoulême, Geoffroy de Rançon et Geoffroy dé Lusignan. Profitant de l'absence de Richard, ils purent tout d'abord s'emparer de quelques forteresses, môme Geoffroy de Lusignan, dans une embuscade^ lua un des familiers du comte. Celui-ci arriva bientôt avec ses cottereaux, et, prenant vigoureusement l'offensive, ilfit aux révoltés une guerre sanspitié, se montrant cruel et barbare tel qu'il l'avait toujours été dans les précédentes affaires, renversant les châteaux, brûlant et pillant les villes, arrachant les arbres fniitiers ; il leur causa tant de maux qu'ils ftirent contraints de se rendre à sa merci (2).

Le mouvement que Richard venait d^arrêler ainsi n'avait pas été général et semble avoir eu particulièrement le comte d*Angoulôme pour instigateur ; le prince avait môme pu joindre à sa troupe de cottereaux Faide de nombreux guerriers poitevins. H avait été spécialement secondé par les hospitaliers de Saint-Jean dé Jérusalem; aussi, en reconnaissance, concéda-t-î! à Girard, maître des Hospitaliers d'Angleterre, de pouvoir posséder en toute franchise à la Rochelle une maison avec ses dépendances du dehors, qu'un nommé Guillaume Cotret avait abandonné aux frères de r Hôpital, alors qu'il s'était lut-mème donné à eux avec tous ses biens. Cette franchise consistait d'abord dans l'abandon de la redevance de 6 sous que cette maison devait annuellement au comte^ et, de plus, dans l'exemption, accordée' à la personne qui rhabfteraît, de tous droits de cens, de taille, d'ost et de tous autres services ou coutumes; elle ne serait soumise qu'à la seule juridiction du maître de l'Hôpital en Angleterre ou de son mandataire, voire môme s'il y était commis quelque méfait par unétran^ ger. Aux côtés de Richard se trouvaient Geoffroy, comte d'Essex, Guillaume de Mandeville, comte d'Aumale, qui venait de guer-

(i) Ree, des hist, de France, XVII, p. ^-jS, B. de Pelerborousçli. (a) Rec» des hist.de France, XVII, p. 479^ B, de Peterborough.

royer en Berry, les chevaliers Robert de Bloué^ André de Cliauvigny, Guy de Thouars, Hugues Larchevfique, Guillaume des Roches et Guillaume de Ch&Ionnes, les clercs, maître Guillaume de Longchamp et maître Philippe^ et les sergents, Girard Chotard, prévôt de Poitiers, Pierre Berlin, et Geoffroy de Chau-* yigny, chambrier du comte (1).

Cet acte fut passé à Niort à la fin de Tannée 1187, et, vers la même époque, Richard, se trouvant à Renon, donna en aumône perpétuelle aux frères de Taumônerie de Surgères le clos de ce Sloemaria ». Il avait en ce moment auprès de lui Robert de Montmirail, sénéchal de Poitou, Pierre, abbé de Saint-Léonard de Chaumes, Pierre Berlin, Guillaume de la Roue et autres (2). C'est sans doute vers le même temps qu'il concéda à Petite, femme de Guillaume Légier,et à ses héritiers, le poids public de la Rochelle, avec défense à qui que ce fût d'aller peser à un autre poids; bien que cet acte fût une concession ayant tous les caractères d'une récompense, et dût, par suite, être gratuit, il imposa au teneur du poids d'avoir à payer chaque année au comte de Poitou un gobelet d'argent pesant un marc (3).

Dans les mêmes derniers jours de l'année 1187, il récompensa aussi largement un de ses affidés, Geoffroy Berland. C'était ce riche marchand à qui, vers 11 72, il avait, d'accord avec Aliénor, accordé des droits de franchise considérables; il lui donna, privativement à tous autres, ainsi qu'à ses héritiers, le privilège de louer des magasins aux marchands qui viendraient s'installer à Poitiers lors de la foire de Carême, pour y vendre des draps de Flandre et de France en laine, des fourrures de vair, de gris, de zibeline ou des étoffes de soie. Parmi les témoins de l'acte, on relève les noms d'André de Chauvigny,de Renaud Barnouin, de maître Philippe de Chemillé, de Giraud Chotard, prévôt de Poitiers, deSoronet, prévôt de Montreuil, de Savary, fils d'Isembert et d'autres gens du pays (4),

(t) Arch» hist. de la Saintonge, I, p. a6*

(a) Arch, hîst, de la Saintonge, VI, p. i a ,

(3)Teulet, Layettes du Trésor des Chartes, \, p. i49* Cet acte n*est pas daté, maïs il est sûrement aDtérieur à ravèDement de Richard au trône d'Angleterre.

(4) Arch. hist, du Poitou, XI, p. 2i5, Trésor des Chartes; Arch. de la Vienne, copie coUationnée du xv* siècle> couvents de femmes, I. 68. Cet acte porte la date

Comme Richard devait, au printemps, commencer une autre campagnet il s'occupa pendant Thiver d'achever la pacification du Poitou, et, à ce propos, il y a lieu de signaler une modification importante qui se produisit dans ses façons d'agir. Tout d'abord, comme à l'ordinaire, il avait massacré les hommes des barons révoltés qui lui tombaient sous la main, mais un jour, se rappelant, peut-être, sur les représentations de son aumônier, le pieux et éloquent Milon^ qu'il avait pris la croix, il fit grâce à ses prisonniers à la condition qu'ils partiraient avec lui pour la croisade. En même temps, il fut mis au courant de manœuvres qui l'indisposèrent grandement contre son père ; il apprit que Geoffroy de Lusignan, dont il n'avait pu réussir à s'emparer, était soutenu par Henri, et même avait reçu de lui des subsides en argent. Il n'y a pas à douter que le roi surveillait ses fils de près et qu'il avait à côté d'eux des gens bien payés qui le tenaient au courant de leurs actions : Geoffroy de Lusignan devait être du nombre(l).

Les auteurs du soulèvement que le comte de Poitou avait réprimé ne s'en étaient pas tenus à leurs propres forces ; ils s'étaient assuré l'alliance de Raymond, comte de Toulouse. Mal en prit à ce dernier, qui avait joui d'une tranquillité absolue pendant l'année li87. Ne sachant pas rester tranquille, il fît arrêter des marchands poitevins qui traversaient son territoire et agit à leur égard avec une extrême barbarie, tuant les uns, emprisonnant les autres, privant ceux-là de la vue ou d'autres organes. Ces actes appelaient une prompte répression ; or donc, au printemps de 1 188, Richard se jeta sur le comté de Toulouse, et, appliquant aux gens du comte la peine du talion, il infligea aux malheureux prisonniers qu'il fit dans ce pays le traitement que l'on avait fait subir à ses sujets. Parmi ces prisonniers se trouva Pierre Seilun,

de 1 188, maïs comme le pape Grégoire VHI, qui est mentionné comme existant dans les synchronismes de date, mourut le 17 décembre 1187, on a généralement pensé qu'il fallait corriger l'acte original el lire 1187 au lieu de 1188. Nous ne partageons pas celte manière de voir. Il y a lieu de remarquer, en effet, que chez les Anglais l'année commençait à Noël ; or,du 17 au 25 décembre, on ne compte que douze jours, et Ton peut assurer que, durant ce court espace de lemps^ la nouvelle de la mort du pape n'était pas parvenue à Poitiers; la concession faite par Richard à Geoffroy Borland doit donc appartenir aux derniers jours de Taonée 1 187, après Noël, c'est-à-dire à II 88, suivant le comput anglais .

(i) Hec. des hiti. de France, XVII, p. 63o, R. de Dicet.

'i/i LES COMTKS i)Ë rOITOU

a-Vi

un des familiers du comtede Saint-Gillos, qui avait élé^ disait-on, Tinspirateur de sa conduite à Tégard des marchands poitevins ; à raison de sa qualilé, lUchard ne le condaouua pas à mort', mais il le fil enfermer dans une prison étroite. Raymond sollicita vainement qu'on rendit la liberté à son serviteur ; pour arriver à ce résultat il aurait dû s'amender, il n*en fit rien, et, comme on va le voir, continua sa conduite déloyale.

Deux chevaliers de la maison du roi d*Angleterre étant passés par Toulouse, en revenant de Saint-Jacques de Compostelle, se croyaient garantis de toute atteinte, en vertu de leur privilège de pMerins. Mais Raymond, n*en tenant nul compte, les fit incarcérer et proposa ensuite à Richard de les échanger contre Pierre Scilun. Le comte do Poitou refusa, arguant de ce que le comte de Toulouse avait agi à rencontre des lois divines qui protégeaient les pèlerins et que ce serait faire outrage k saint Jacqiies que de considérer comme légale la mise en prison de Tun de ses dévots. L'affaire fut portée devant le roi de France, qui, sollicité parle comte de Toulouse, s'était approché des belligérants, mais quand il fut mis au courant de Taffaire, il ne se soucia pas de se mettre à dos tout le monde chrétien où la franchise des pèlerinages était considérée presque comme un article de foi, et il engagea Raymond à mettre en liberté les deux chevaliers poitevins ; celui-ci ne tint aucun compte des conseils du roi, ce que voyant, Philippe, qui ne pouvait lui donner raison, ni le contraindre par force à s'exécuter, retourna en France.

Richard, plus fort que son adversaire, s'empara de plusieurs villes, entre autres de Moissac, et arriva jusqu'aux portes de Toulouse. Dans ce péril incessant, Raymond fit encore appel au roi de France, et lui fit remarquer que Richard^ en attaquant un de ses vassaux, violait les conventions conclues et affirmées l'année précédente auprès de Gisors, alors que le roi d'Angleterre et le roi de France avaient pris la croix et avaient juré que de ce jour jusqu'à leur retour de la Terre-Sainte ils ne porteraient aucune atteinte à leurs domaines respectifs. Philippe se rendit à ces raisons et députa des messagers au roi d'Angleterre pour qu'il ftt cesser les entreprises de son fils. Henri fit réponse qu'en ceci Richard avait agi suivant sa propre impulsion, que c'était une affaire person-

AUÉNOR 245

nelle entre le comte de Poitou et le comte de Toulouse et que, quant à lui, il n'avait nullement à s'en mêler (1).

A la réception de cette réponse, Philippe, qui se trouvait sur les confins du Berry, pénétra dans ce pays, et, le, 16 juin, prit possession de Châleauroux que,luiremirent lesbjourgeoiç de la. ville, puis, étendant ses opérfi^lions, il occupa successivement .Buzançais, Argenton et Levroux ; Montrichard, qui possédait une garnison de cinquante chevaliers, lui opposa une sérieuse résistance, si, bien qu'il fut contraint de faire venir des machines de siège, mais enfin il s'empara du château, l'incendia, rasa la tour et fit la garnison prisonnière. Le roi de France prit ensuite de nombreuses villes, tant en Berry qu'en Auvergne, en un mot tout ce que le roi d'Angleterre possédait dans ces paysdu chef de sa femme. Loches resta, dans la région, le poste avancé de la domination anglaise. Henri finit par s'émouvoir et fit de vives représentations à Philippe au sujet de cette rupture des trêves; celui-ci lui répondit que, s'il avait agi ainsi, c'était en réparation des domnaages que Richard causait à sa terre et à celle du comte de Saint-Gilles ; alors, afin d'être bien renseigné sur les agissements de son fils, Henri envoya auprès de lui Jean Cumin, archevêque de Dublin, (jui revint en disant que si le comte de Poitou avait envahi la terre du comte de Toulouse, il était parfaitement dans son droit, vu que ce dernier n'avait. pas voulu être compris dans la trêve que les deux rois avaient précédemnaerit conclue (2).

On le voit^ la situation était inextricable* De quel côté était la vérité? On peut dire qu'elle ne se trouvait nulle part, la duplicité dirigeant les actions de l'un et de l'autre adversaire. Toutefois, comme les succès de Philippe en Berry devenaient inquiétants, Henri se décida, bienqu'illui en coûtât, à entreprendre une nouvelle guerre; il rassembla une armée d'Anglais et de Gallois qu'au mois de juillet il amena en Normandie. De son côté Richard, abandon-

nant encore, une, fois le conalé de.Toulouse, se dirigea à marches forcées vers le Berry, que Philippe avait quitté, et dont il avait confié la défense à un chevalier éprouvé, Guillaume des Barres.

{ï),Rec, des hist, de France, XVÏI, p. 27, Rîgord, et p. 480, B. de Petcrborough. {2yRec. des hist, de France^ p. 482, B, dePelcrborougb, et p. 63i, R. de Dicct.

Le comte de Poitou reprit plusieurs des forteresses qui s'étaient précédemment rendues au roi de France, et enfîn pénétra dans le Vendômois, où il s'empara du ch&leau des Roches dans lequel il fit prisonnier vingt-cinq chevaliers et quarante sergents d'armes. Il se rapprochait de son père qui, toujours politique et préférant négocier, avait fait demander au roi de France pour quel motif son cousin, Tévèque de Beauvais, et lui-même avaient pénétré en Normandie et ravageaient le pays. II le menaçait, s'il ne cessait aussitôt ses agissements, de renoncer à la fidélité qu'il lui avait jurée, et de lui faire tout le mal qui serait en son pouvoir, comme à son ennemi mortel.

Philippe, jelant bas son masque, déclara qu'il ne cesserait les hostilités que si le roi d'Angleterre lui reconnaissait la propriété du Vexin et du Berry. A cette nouvelle, Henri se décida à une action rapide; le 28 juillet, il passa la frontière et chevaucha jusqu'à Manies où se tenait le roi de France. Un engagement assez vif eut lieu entre les Anglais, commandés par Richard* qui avait rejoint son père, et par le comte d'Aumale, et les Français, qui avaient à leur tète Guillaume des Barres et Dreux de Mello ; pendant un instant, Guillaume des Barres fut fait prisonnier, mais^ durant raiïaire, il put s'échapper sur le roussin de son fils. Le lendemain de cette rencontre, Henri se retira sur Ivry, non point par crainte de son adversaire, mais afin de laisser au temps le soin de faire fructifier des germes qu'il avait habilemetft répandus. Selon son ordinaire, il proposa de régler les difficultés dans une entrevue, qui fut fixée au lieu ordinaire de ces réunions, entre Gisors et Trie; la conférence s'ouvrit le 16 août et dura trois jours, mais, comme il était à prévoir, on ne put s'entendre. Henri, redoutant que Richard ne poussât les affaires trop vivement, le renvoya en Berry où Philippe, de son côté, fit passer des routiers allemands, dont plus tard il se débarrassa traîtreusement en les dépouillant de tout, et, sûr de ses places fortes, il soutint en Normandie cette guerre d'escarmouches qui ne menait jamais à rien. Il s'en lassa le premier, et demanda la paix au roi de France, non point de son plein gré, mais sous la pression de plusieurs des barons qu'il avait à son service et qui, s'étant croisés avec lui, demandaient à partir pour la Terre-Sainte.

Celle fois les deux rois se rencontrèrent à Châlillon, le 7 octobre 1186, vu que Philippe, aussi violent que son adversaire, avait faît couper, après Tinsuccès de Tenlrevue du 16 août, un très bel orme sous lequel de tout temps s'étaient tenues les conférences entre les rois de France et les ducs de Normandie. II avait voulu marquer par cet acte brutal qu'il entendait n'avoir plus de rapports avec son adversaire, et c'est pourtant moins de deux mois après qu'avait lieu l'entrevue de Châtillon. Celle-ci n'eut pas plus de résultats que les précédentes, mais si Henri aimai t à négocier, Philippe ne lui en cédait pas sur ce point; de son côté il avait agi, et Ton fut un jour bien surpris d'apprendre que Richard, qui était parti pour le Berry en promettant à son père de lui faire un bon et loyal service, avait offert au roi de France de venir le trouver et de soumettre au jugement de sa cour son litige avec le comte de Saint-Gilles, cette cause permanente de discorde entre les deux rois.

Henri, qui ne craignait rien tant que de voir un accord s'éta blir entre son fils et Philippe-Auguste, fut très mécontent de la démarche de Richard, mais comme, à tout prendre, de ce fait, les hostilités étaient arrêtées, il renvoya chez eux ses soudoyers anglais et gallois qui lui coûtaient fort cher, et se prépara à une nouvelle conférence qui se tint à Bons-Moulins, le 18 novembre. Le roi de France proposa de laisser toutes choses en l'état, telles qu'elles étaient avant le jour où le roi d'Angleterre et lui avaient accepté la croix; Henri répondit qu'il valait mieux, après avoir pris conseil des prélats et des barons, signer une bonne paix, plutôt que laisser en suspens tant de questions litigieuses. Parmi les propositions qu'il faisait, il était dit que Richard devrait restituer au comte de Toulouse le comté de Cahors avec beaucoup d'autres domaines de la région, estimés par le comte de Poitou plus de 1 ,000 marcs de revenu, tandis qu'il recevrait en retour le droit de suzeraineté sur Châteauroux, Issoudun et Graçay, avec jouissance de leurs revenus pendant la minorité de la fille de Raoul de Déols. Cette compensation fut trouvée insuffisante par le comte de Poitou, qui s'entendait sous main avec Philippe; ce dernier demanda alors une fois de plus à Henri de lui remettre sa sœur Aélis afin que le mariage, depuis si longtemps arrêté avec Ri-

aJS LES COMTKS DR POITOU

cbard, pât se réaU8er,ct qu'à celte occasion il fil reconnaître, par les grands de son royaume son fils atné comme héritier du trône, en lui permettant de faire hommage à Philippe pour tous les fiefs qui relevaient de la couronne de France. Henri, qui ne voulait à aucun prix abandonner la possession d'Aélis et qui peut-être, comjne on le disait, méditait de dépouiller Kichard en f iveur de son fils Jean, fit comme d*habitude une réponse dilatoire: il prétendit que,s*il acceptait les conditions de paix présentées parle roi de France, on ne manquerait pas de dire qu'il avail agi par contrainte et non de bonne, volonté, et déclara vouloir rompre toute négociation ; il consentait seulement à ce que les trêves fussent prorogées jusqu'à la Sainl-ililaire.

En ce moment, Richard, qui, pendant tous ces pourparlers, se tenait avec Tarchevêque de Reims entre les deux rois, se tourna vers son père, el lui demanda hautement de le reconnaître pour son héritier. Henri voulut encore biaiser. Alors le prince, voyant qu'il n'y avait rien à espérer de lui, se tourna vers le roi de France, se jeta à ses pieds, et, après lui avoir juré fidélité, sous la réserve toutefois de la foi qu'il devait à son père, il lui rendit hommage pour la Normandie, le Poitou, l'Anjou, le Maine, le Berry, le Toulousain, et tous les autres fiefs que le roi d'Angleterre pouvait posséder en deçà de la mer. Philippe lui promit aussitôt de lui remettre Châteauroux et tous les autres châteaux qu'il détenait en Berry (1).

Richard et Philippe étant d'accord, Henri se vit contraint, quelque désir qu'il eût de se rendre en Angleterre auprès d'Aélis, de rester en France afin de surveiller de plus près les deux alliés ; il envoya aussitôt son bâtard, le chancelier Geoffroy, renforcer les garnisons de l'Anjou et vint tenir sa cour de Noël à Saumur; il célébra son plaid aussi pompeusement que possible, bien qu'un grand nombre de ses barons, voyant le délabrement de sa santé, eussent évité de s'y rendre, afin de pouvoir, le cas échéant, se tourner du côté de Richard.

Il ne désespérait pas, comme il lui était déjà arrivé plusieurs

(i) Rec, deshisL de France^XVUy p. 27, Bigord^pp. 483-4^4» B.jde Peterborough» p. 63 1, R. de Diccl,ct p. 670, G. de Cantorbéry.

AUÉNÛR 249

fois, de i^mi^fier son (ils à lui. Afin de gagnçr du temps,, ilob^int de PJiilippe que la trêve sérail d'^-biord prolongée jusqu'à la Purifîcati.on, puis enfinjusqu'à Pâques, qui,. en, celle année 1189, tombait le 9 avril; pendant ce lepaps, il enypyail à Richard de nombreux messagers et entre autres Baudouin, archevêque de Cçintorbéry, m^is le comte de Poitou, sachant combie;i il faliait faire peu d'état des promesses de son père, se méfiait, de ses envoyés tout comme delui-pnême: ils n'aboutirentàrien. Ce que. voyant, Henri, poussa sous main des prélats et des barons fra:nçais, amis de la paix, à provoquer, une nouvelle entrevue entre les trois princjBs; elle se iiqt à la Ferlé-Bernard, le 28 mai 1 1 89, mais c'est à peine si les négociations purent s'engager, car. Philippe, .qui s^ya,it comment il fallait prendre son adversaire, exigea, avant tout autre parler, qu'il fût procédé au. mariage d'Aélis et de Richard, et ce, avant que ce dernier partit pour la Terre-Sainte(il y avait, vingt-deux, ans que Louis VII avait remis sa. fille au roi d'Angleterre en vue de celle union) ; d'autre part Richard, tout en protestant de son désir de s'en aller en Orient, déclarait que, du moment où Henri, retenu par ses infirmités, ne pouvait exécuter llengagçment qu'il avait pris, il ne partirait qu'à la conditiQn que son frère Jean, se pieltant à la place ^e leur père, l'accompagnerait à la croisade.

Henri, .afin de gagner du temps, accepta cette condition de paix et toutes autres qui lui élçiient proposées, sauf celle qui regardait Aélis, et, afin de conserver encore la princesse auprès de lui,, il offrit de la marier avec Jean, à son retour d'Orient; mais Philippe refusa. Le roi d'Angleterre chercha alors un appui du côié de l'Église et il s'entendit avec le cardinal d'Anagni, qui vint menacer le roi de France de mettre son royaume en interdit s'il n'acceptait pas de traiter avec son adversaire; mais Philippe, sentant toute sa force, répondit durement au cardinal qu'il ne reconnaissait pas à l'Église Romaine le droit de s'intjsrposer entre lui et ses vassaux rebelles, et lui fit entendre que, pour agir ainsi, il avait dû recevoir de l'argent du roi d'Angleterre,

Bien qu'il ne possédât relativement que peu, de troupes dans sa compagnie, Henri, malgré l'avis dé son entourage, s'obstina à rester à proximité de ses adversaires. Dé la Ferté-Bernard, ii se retira sur le Mans, après s'être emparé de plusieurs forteres-

s5o LES COMTES DE POITOU

tes sur sa route ; il se croyait absolument en sûreté dans cette ville, mais Philippe, dont les forces étaient en quelque sorte doublées par la présence de Richard, ne se contenta pas de la guerre de surprises et de ravages qu'il pratiquait ordinairement, et il vini hardiment se présenter devant la résidence du roi d'Angleterre. Le sénéchal Etienne de Marçai, afîn de pouvoir se défendre plus facilement, mit le feu aux faubourgs de la ville^ mais Tincendie gagna la cité et Henri dut la quitter en toute hâte avec sept cents chevaliers par la route de TAnjou, tandis que les troupes du roi de France, grâce àTincendie, y pénétraient par le côté opposé. Henri avait attendu jusqu'au dernier moment pour s'enfuir,tellement que Philippe le poursuivit pendant plus de trois milles, et même aurait pu s'emparer de sa personne sans le dévouement de ses Gallois qui défendirent avec acharnement le passage d*un très large guéoù la plupart d'entreeux périrent. D'autre part,Richard, que son ardeur avait lancé en avant sans prendre le temps de se couvrir de son armure, se heurta avec des chevaliers de Tarrièregardc de son père, et eut son cheval tué sous lui par Guillaume Le Maréchal (I). Philippe, son coup manqué, revint sur ses pas, et assiégea la grosse tour du Mans. II la prit en trois jours, et s'empara de trente chevaliers et soixante sergents; puis, poursuivant sa route, il occupa plusieurs forteresses du Maine et de laTouraine et enfin, le samedi i*' juillet 1189, il entra dans Tours, où il fit de nombreux prisonniers de marque et entre autres quatrevingts chevaliers et cent sergents.

Jamais la situation du roi d'Angleterre n'avait été aussi critique. Il se tenait à Saumur, d'où il étudiait les événements. Philippe, le sentant bien abaissé, envoya auprès de lui le duc de Bourgogne, le comte de Flandre et l'archevêque de Reims, qui lui proposèrent de faire la paix. Il valait encore mieux en passer par les conditions de son adversaire que d'être fait prisonnier par lui ou de succomber dans une tentative désespérée pour regagner la Normandie : c'est ce que pensa Henri elles négociations s'engagèrent aussitôt. Elles s'ouvrirent à Colombriou, entre Tours et Azay-le-Rideau, et marchèrent rapidement: le roi

(i) L'histoire de GuiLL Le Maréchal, I, vers 8836.8849«

anglais déclara qu'il se mettait à Tentière discrétion du roi de France, et,renonçant à la déclaration solennelle qu'il avait précédemment faite de ne jamais se soumettre à lui, il lui jura ùdélité et lui fit hommage pour les domaines qui relevaient de la couronne de France. En outre, il accepta tout ce qu'il avait hautement repoussé à la Ferté-Bernard, particulièrement ce qui concernait Aélis. Il offrit de laisser la princesse en garde, soit à l'archevêque de Cantorbéry, soit à celui de Rouen ou au comte d'Âumale, qui prendraient livraison d'elle lorsque Richard reviendrait de la Terre-Sainte, et il donna ses barons anglais pour garants de sa parole. Par cette clause, contre laquelle ni Philippe ni Richard ne s'élevèrent, ce dernier étant, au fond^ très peu soucieux d'être nanti de sa fiancée, Henri éloignait autant que possitle une échéance qui lui était pénible, espérant contre tout espoir qu'un de ces revirements^ comme il s'en était tant produit dans son existence, viendrait dégager sa parole. Il promettait, en outre de n'exercer aucunes violences contre les barons ou les bourgeois qui avaient pris le parti de Richard ; il versait 20,000 marcs d'argent à Philippe pour couvrir les frais de la guerre, et laissait entre ses mains et celles de Richard, Tours, le Mans et les autres places conquises par eux, ainsi que le Berry et l'Auvergne, jusqu'à ce qu'il eut rempli tous les engagements qu'il venait de prendre (1).

Comptait-il les exécuter? Il est permis d'en douter, mais il n'eut pas le loisir d'en fournir la preuve. Celte défaite, si cruelle pour lui^ habitué à tant de triomphes, eut raison de sa personne ; sa santé, déjà fort ébranlée, en reçut un coup terrible ; il ne put quitter Chinon oti il s'était rendu en dernier lieu, et, le jeudi, 6 juillet 1189, il succomba presque à l'improviste sous le coup de son humiliation (2). Quand il se sentit près de sa fin, il se

(i) Recdes hist. de France^XVll, p. 28, Rigord, p. 69, G. Le Breton, pp.487-490f B. de Pcterboroup^h, pp. 632-633, R. de Dicet,et p. 673, G. de Cantorbéry.

(2) Roger deHov^en {Hec. deshist. de />a/ice,XVII, pp. 490 note) rapporte qu'Henri déclara se mettre absolument à la discrétion du roi de France, ne posant, en retour de sa soumission, qu'une seule condition, h savoir : qu'on lui fit connaître les noms des barons qui, pactisant avec Philippe et Richard, l'avaient trahi. En tête de la liste qui lui aurait été remise, il aurait vu le nom de son fils Jean, dont il voulait, disait-on, faire rhéritier de sa couronne au lieu de Richard ; à cette révélation sa tristesse aurait été telle que, sans mot dire, il se serait retiré à Chinon, où il mourut. U est certain que

|53 LES COMTES DE POITOr

iit p.o^tçi; daBaTégiiso, auprès de l'aute^confessa ses péchés, reçut l'absolution des évèques et du clergé, et communia dévotement.

Aussitôt après sa mort, en vertu de cet usage bizarre qui se pratiquait lors du décès des évftques, des rois, et même d*aulres personnages de moindre importance, ses gens le quittèrent pour aller piller le château, et revinrent ensuite Tensevelir. Comme il avait renoncé, dans ses derniers moments, au désir formellement exprimé par lui à diverses reprises de se faire enterrer à Grand* mont (1), il fut décidé que son corps serait transporté dans l'abbaye de Fontevrault; on le revêtit de ses habits royaux, une couronne d*or formée par la frange d'un vêtement de femme fut posée sursa tête^raoneau d'or lui fut passé au doigt, et Tépée attachée à son côté.

Aussitôt que Richard, qui n'avait pas encore quitté le pays, eut été informé de la mort du roi, il se rendit en h&te auprès de lui ; le défunt avait, suivant l'usage, le visage découvert, et les gens qui le veillaient remarquèrent que, lorsque le prince arriva, le sang jaillit des narines du cadavre. Ce fait, très naturel, fut néanmoins interprété par tous les assistants comme un témoignage <le l'indignation qu'éprouvait Henri, même après sa mort, de la présence de son fils dont la conduite l'avait mené au tombeau. Ce dernier ne s'émut nullement, bien au contraire, car il se montra très attristé, et, sans dissimuler sa douleur, il accompagna le corps de son père jusqu'à Fontevrault; là, il présida lui-même à la cérémpnie des funérailles qui furent célébrées par les archevêques de Tours et de Trêves, et à la mise du corps dans la fosse qui fwl.cpeusée dans le chœur des religieux.

C'est ainsi que disparut le prince le plus éminent de l'époque; malgré ses derniers revers, il conservait la situation prépondérante à laquelle l'avaient amené ses hautes qualités, aussi ses

Jean avait abandonne son père après la prise du Mans, mais rien ne permet d'affirmer qu'il l'ait trahi/ et sans chercher dans le chagrin d'une conduite aussi misérable les causes de la mort d^Henri, on peut bien en faire la conséquence de ses grands ennuis et d'un état si maladif que Roger de Hoveden lui-même rapporte qu'à la suite de l'entrevue de Colombier Henri serait tombé de cheval, si on ne l'avait soutenu. (/îec. des hist, de France, XVIÏl, p. i5, G. de Neubrige).

(i) Henri avait eu, toute sa vie, la plus grande dévotion envers le bienheureux Etienne de Muret, fondateur de Grandmont, et il venait d'obtenir sa canonisation que le pape Clément Hl proclama par sa bulle du i3 mars 1189.

ALIÊNÛR 25à

contemporains, passant Téponge sur ses grands défauts, portaientils en général sur lui le jugement de l'auteur de la grahde chro; nique de Tours qui' rappelle que ce prince qui, toute sa vie, s'était montré hostile aux grands et favorable aux petits, aurait été digne d'un perpétuel souvenir s'il n'avait fait verser lé sahg dé sàiriî? Thomas, lequel relomba sur sa têle et fut cause, pôiir sa purlUloH, des soulèvements perpétuels de ses enfants conlté ltiî'(^).Eii' Somme, si ce fut un grand roi pour rAngleterro,où il s'appliqua surtout à faire régner la justice, et qui lui dut cette unité législalivé que la France n'obtint que si tardivement, il se montra assez indifférent pour Tadininistralion du Poitou, et, ail fôrid, poUi* Ibût le patrimoine d'Aliénor, Son principal souci était de faire reh-* Irer ses revenus et, dans ce but, il compléta et i*enf6rça dans ces régions l'organisation des sénéchaux, qui étaient les intermédiaires entre le pouvoir central et les percepteurs des iïùpôls et dés redevances de toutes natures.

g, — Richard jet Aliiênor

Le soir même des funérailles de son père, Richard s'était retiré à Saumur, mais avant de quitter Fontevrault il avait réglé la situation des serviteurs d'Henri, de ceux qui l'avaient accompagné jusqu'au moment o\x la terre recouvrit les restes de leur maître. Plusieurs d'entre eux, qui avaient donné au roi défant de nombreuses pre uves de leur fidélité et qui, par suite, s'étaient trouvés devenir les adversaires directs du nouveau roi^ n'étaient rien moins que rassurés. Mais Richard, qui. était au fond un habile politique, jugea qu'il serait bon de reconnaître le mérite de cet attachement à la personne d'un prince, alors que ceux qui donnaient cet exemple n'avaient plus rien à attendre de lui, et sans tarder, aussitôt son arrivée à Fontevrault, il manda auprès de lui Maurice de Craon et Guillaume Le Maréchal, qui avaient pris ladirec-r tion de la maison royale, immédiatement après la mort d'Hedri.

(i) lUc, des hist, de France, XVII, pp. /|5g-490, B. de Peterborough, et p. 633, H. de Dicet; Mathieu Paris^ Histoire, éd. Bréholles, II, p. m; SalmoD, Chron. de Touraine, p. i4i-

s54 LES COMTES DE POITOU

Il se montra à leur égard d'une bienveillance extrême, parliculièrement pour Guillaume Le Maréchal, qui avait failli le tuer dans TafTaire du Mans. Il le renvoya en Angleterre en le chargeant de plusieursmissions et, en même temps, il confirma le don que le précédent roi lui avait récemment fait d'une des plus riches héritières du royaume, la fille du comte de Striguil et de Pembroke (1).

Mais en même temps qu'il agissait avec cette générosité, qui a été grandement mise en évidence par ses contemporains, Richard secomportailtout autrement avec un des familiers de son père, le sénéchal d'Anjou, Elienne de Tours ou de Marçai. II le fit arrêter et jeter en prison, les fers aux mains et aux pieds, et prit possession des châteaux dont il avait la garde. Il aurait aussi voulu mettre la main sur le trésor royal qu'il conservait dans le ch&leau de Chinon, mais Etienne venait, dans une circonstance toute récente, de déclarer que ce trésor était à sec. Le lendemain de la mort du roi, quand la nouvelle s'en fut répandue dans les campagnes, de pauvres gens vinrent en grand nombre se poster à l'extrémité du pont sur la Vienne, par où devait passer le cortège pour se rendre à Fontevrault. Ils s'attendaient à de larges aumônes, comme il a été d'usage de tout temps, et même encore aujourd'hui^ après le décès de personnes fortunées^ mais le sénéchal, pour n'en rien faire, prétendit qu'il ne possédait pas un denier appartenant au roi. Richard dut se contenter de cette réponse pour le moment, mais le traitement qui fut infligé à Etienne de Tours fît réfléchir celui-ci ; il trouva le moyen de se tirer d'affaire, car il était personnellement fort riche, et il se racheta en versant entre les mains du prince le denier quart des revenus royaux qu'il avait dû percevoir (2).

Cependant Richard ne s'était pas contenté de frapper le sénéchal dans sa fortune, il l'avait aussi touché dans sa personne. Son fils avait épousé, sans doute grâce à la faveur d'Henri, une jeune fille de condition noble; le prince fit rompre le mariage et déclara qu'il agirait de même sorte toutes les fois que des filles ou des femmes delanoblesse auraient épousé des particuliers d'un rang inférieur

(i) La vie de G. Le Maréchal, I, vers 9^04 et ss.

(2) Rec. des hist. de France^ XVII, p. 490 noie, R. de Hoveden; La vie de (7. Le Maréchal^ I, vers 9178 et ss.

au leur. Ces Taçons d'agirne pouvaient qu'être agréables aux barons que le nouveau roi cherchait en ce moment à rattacher à lui, et il allait en ce faisant diamétralement en sens contraire de son père, dont le principe était d'abaisser les grands et d'élever les petits, et qui, comme le Gl plus lard Louis X[, choisissait parmi ces derniers ceux dont il voulait faire les exécuteurs sans pitié de ses décisions (1).

Par contre, il chassa de sa cour les clercs et les laïques qui, s'élant attachés à sa fortune, l'avaient soutenu dans sa rébellion, et même on le vit maintenir àl'égard de trois des plus marquants, Guy de Laval le jeune, Raoul de Fougères, et Juhel de Mayenne, les confiscations que Henri II avait prononcées contre eux ; il conserva en outre les domaines que celui-ci avait fait saisir et qui auraient dû leur être restitués en vertu d'une des clauses du traité de Colombrion (2). On pourrait appeler cette façon d'agir une politique de bascule et elle tend à justifier le surnom que donna à Richard quelqu'un qui devait bien le connaître, Bertrandde Born, qui^ dans ses sirventes, Tappelle fréquemment oc-e*no, oui-et-

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