Enfin, en 986, vint Louis Y, surnommé le Fainéant
bien qu'il montrât un caractère turbulent et inquiet, et qu'au début de sa carrière il eût fait preuve de courage. Ce souverain , on le sait , à peine âgé de vingt ans, fut empoisonné par sa femme peu de mois après son mariage; et, malgré l'heureux début de ses armes, il n'emporta avec lui dans la tombe qu'une qualification injuste et la triste célébrité de finir la descendance carlovingienne.
Charles, l'oncle de Louis V, voulut, aussitôt la mort du roi, rappeler les titres qu'il tenait de sa naissance ; mais ce duc de Lorraine avait perdu sa qualité de Français pour avoir fait hommage de ses États à l'empereur et s'être placé ainsi sous la dépendance d'un monarque étranger. L'assemblée de Noyon, en déclarant h trône vacantj eut donc complètement raison, et elle ne blessa, dans cette circonstance, ni le principe d'hérédité adopté par le pays, ni les prétentions de la seconde race, véritablement éteinte. Il faut, par conséquent, le reconnaître,
9S7. si Hugues Capet fut un usurpateur, nul n'était en droit alors de réclamer la couronne, et, d'un autre côté, rien n'ayant réglé le mode de transmission de la royauté,
il] Il lui abaiulunna la liaïUc Lorraine i>uiir la lenir en lief.
la lia lion devint libre de choisir parmi les premiers de l'Etat le plus digne à ses yeux de. la gouverner, soit par ses qualités personnelles, soit par la considération et la puissance dont déjà il jouissait.
Sous ce dernier rapport, la souveraineté aurait pu être disputée à Hugues; car, bien qu'il possédât le duché de France, s'étendant jusqu'en Touraine, et qu'il eut des domaines considérables en Picardie et en Champagne, le comte de Toulouse, par sa position, se trouvait autorisé à rivaliser avec lui. Malgré la perte du duché d'Aquitaine et du comté d'Auvergne, il étendait encore sa domination sur les comtés de Toulouse, d'Albigeois, de Ouercy, le comté de Saint-Gilles, comprenant la portion méridionale du diocèse de Nîmes, et, de plus, sur celui de Lodève, auxquels il réunit bientôt une partie de la Provence.
Guillaume Taillefer et son cousin Raymond II, comte de Rouergue, refusèrent d'abord de se soumettre au nouveau roi de France, et divers documents nous prouvent que les actes publics, dans le comté de Toulouse, continuaient à être datés du règne de Louis Y, lorsque, depuis plus d'un an, Hugues Capet était déjà monté sur le trône. Une charte de 990 nous apprend même que Guillaume Taillefer s'était alors déclaré ouvertement en faveur du duc de Lorraine ; mais, l'année suivante, ce ^^'- prince étant ((»inl)r, avec ses deux fds, au pouvoir du
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roi (1), son parti ne tarda pas à l'abandonner, el, peu de temps après, Hngues Capet fut reconnu et proclamé dans tout le royaume.
996. Depuis ce moment jusqu'à la mort du souverain, l'existence de Guillaume reste couverte d'un voile épais. Nous sommes aussi dans une ignorance complète sur ce qui le concerne durant le règne de Robert II ; nous savons seulement que le roi de France épousa Constance, fdle du comte de Toulouse, et entoura son mariage d'une trèsgrande pompe. Robert alla chercher sa femme à la lôte de ses troupes jusqu'au delà de la Loire.
Un auteur contemporain (2) accuse cette union « d'avoir contribué beaucoup à corrompre les mœurs de France et de Bourgogne. » Il attribue particulièrement à la dissolution des Auvergnats et des Aquitains, alors attirés à la cour, tous les désordres qui signalèrent cette époque. Ces étrangers, selon lui, légers et vains, étaient également blâmables dans leurs habitudes et dans leurs manières : « Ils avaient, dit-il, la barbe rasée, ainsi que la moitié de la tète à la façon des baladins ; leurs babils étaient courts; ils chaussaient une espèce de bottines, etc. »
Si les Aquitains et les Auvergnats apportèrent avec eux le goût excessif des plaisirs, combien Constance elle-même
(1) Nous n'cavons pas besoin de rappeler que Hugues Capel les fil enfermer à Orléans.
(2) Glab., t. 5, c. 3.
ne fit-elle pas plus de mal par son caraclère allier et inexorable. L'histoire nous raconte avec quel acharnement on poursuivit, par ses ordres, les hérétiques, et plus encore les Israélites. Ces derniers, accusés d'avoir profané les sacrés mystères et de vouloir la ruine de l'Église chrétienne, furent noyés ou brûlés impitoyablement.
Robert montra, on le sait, une dévotion et une charité qui le firent surnommer le Pieux ; malheureusement sa bonté dégénérait en faiblesse. Il prenait pour des actes d'autorité des reproches bienveillants ou de paternelles admonitions. Lorsqu'il faisait des libéralités à ses serviteurs, il leur disait avec mystère : « Prenez garde que ma femme ne s'en aperçoive. »
Sous le gouvernement de Robert, l'Église, menacée par la féodalité , lança plus d'une fois des bulles foudroyantes contre les usurpateurs de ses domaines ; mais cela ne servit guère qu'à prouver l'impuissance du monarque en présence des possesseurs de fiefs , cependant ses vassaux. Ce prince eut pour successeur Henri P% sous le règne duquel l'Église établit la trêve de Dieu, ou, comme l'on disait alors, la treugue de Dieu. Elle défendait, sous peine d'excommunication, toute espèce d'hostilité du mercredi soir au lundi matin. Par cette mesure adroite et sage on empêchait, au moins le dimanche et trois autres jours de la semaine, les querelles, les combats et les vengeances.
Au temps de Henri I"^ commença la chevalerie, qui
devait jeter tant d'éclat sur plusieurs siècles. CJicz les Germains, quand un jeune homme entrait dans la classe des hommes d'armes, on le revotait avec appareil de l'écu et de la framée (1). Cette coutume, après l'invasion des barbares, tomba peu à peu en désuétude, et elle aurait été oubUée entièrement, si, au défaut de toute organisation du pays, on n'eût senti le besoin de créer une institution de nature à protéger les individus sans défense contre la loi du plus fort, devenue, en quelque sorte, le seul argument de la justice. Telle fut la double origine de la chevalerie, qui, par le mélange des peuples du nord avec les populations méridionales, prit bientôt un caractère particulier où les idées guerrières et romanesques se combinèrent d'une manière heureuse avec les sentiments tendres et les nobles pensées.
Cependant, si la chevalerie exerça une influence morale très-grande sur les esprits, son influence sociale fut presque nulle. Elle eut seulement pour résultat de porter aux inspirations généreuses, au respect pour les choses saintes, au dévouement pour les êtres faibles, et surtout de rendre les femmes l'objet d'un culte fervent et enthousiaste. En un mot, elle adoucit les mœurs d'une époque rude et encore un peu barbare ; mais elle n'apporta aucune modiflcation ni au système gouvernemental ni à la constitution de la société. Au reste, en cherchant
(1) Sorte de javelot.
h ramener l'ordre et le bon droit, la chevalerie travaillait à sa propre destruction, car elle devait disparaître le jour où cesserait l'anarchie féodale, le jour où la loi serait assez forte pour se faire obéir des grands aussi bien que des petits (1).
1039. Guillaume Taillefer mourut vers l'an 1039, âgé d'environ quatre-vingt-dix ans. Il eut, d'Arsinde d'Anjou, deux fils : Raymond et Henri, qui finirent avant lui sans laisser de postérité, et deux filles, Constance, dont nous venons de parler, épouse du roi Robert, et Ermengarde, mariée à Robert, comte d'Auvergne.
De sa seconde femme, Emme de Provence, Guillaume eut encore deux autres fils : Pons, son successeur au comté de Toulouse, et Rertrand, qui eut pour apanage une partie de la Provence, et devint la souche des comtes de Forcalquier. Il naquit aussi de ce mariage une fille appelée Emme, du nom de sa mère; elle fut unie à Othon Raymond, seigneur de l'Ile-Jourdain.
Le caractère de Guillaume était un mélange singulier de
(1) Pour devenir chevalier il fallait se soumettre à une sorte de noviciat dont le but était d'inculquer aux jeunes vassaux les principes qui devaient les guider dans tous les actes de la vie. Un jeune homme, envoyé d'abord à la cour du souverain comme page, varlet ou damoiseau, devenait écuyer après un premier stage de sept ans environ. A l'âge de vingt ans, on le faisait chevalier. Sa réception était accompagnée d'une foule de cérémonies servant à rehausser l'éclat et l'importance de ce litre, qui donnait droit à do nombreux privilèges.
11 y avait deux classes de chevaliers, les chevaliers bannerets, c'està-dire portant bannière, et les bacheliers ou bas-chevaliers.
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qualités et de défauts de nature à le faire chérir des uns et assez peu estimer des autres. S'il ne refusait jamais de protéger ses sujets, aveuglé souvent par le plaisir, il ne reculait pas non plus devant des injustices et des exactions scandaleuses. Chrétien zélé, il dotait richement des établissements pieux, et, d'un autre côté, la nécessité de subvenir à de folles dépenses le portait à s'emparer arbitrairement des biens des monastères et des églises. D'ordinaire indulgent et bon, il fit brûler publiquement à Toulouse , en 1022 , beaucoup de malheureux accusés d'hérésie. Cependant, malgré ses penchants déréglés et malgré les excès où l'entraînaient des passions fougueuses , il sut si bien gagner l'affection de ses peuples, que, lorsque, d'après les dernières dispositions de Louis d'Outremer, le comte de Poitiers voulut faire valoir ses droits sur le comté d'Auvergne et le duché d'Aquitaine , les habitants de ces provinces se prononcèrent énergiquement en faveur de leur ancien maître.
Voici le portrait que fait de Guillaume Taillefer un écrivain du seizième siècle (1) :
« Il bannit de sa cour les bateleurs et joueurs, élar- « gissant aux pauvres ce que l'on avait coutume de leur « donner. La pluralité des bénéfices, la dolente ambition « et la macule de la simonie commencèrent pour lors à « prendre place et territoire au cœur de maints prélats. »
[I) Ant. Noguiez, Hisl. loulousaine.
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« Ce comte Taillefer n'eut oncqiics défaillance de ce « qui donna opinion de magnanime, laquelle chose le « faisait être de tous aimé, et peu s'en fallut (pour rai- « son de sa profonde et véhémente hardiesse) adoré de « son peuple. Il alla en Jérusalem; puis, au retour, « passa par la Grèce, conquêtant le corps de saint Geor- « ges, lequel conduisit en l'église de Saint-Sernin. Vé- « quit comte triomphant et honoré vingt-cinq ans. »
Il est probable que Guillaume III exécuta le voyage de Jérusalem, dont il est question ici, vers l'an 1026; car il se tint un plaid dans le comté de Toulouse , sous le règne du roi Robert, et le compte rendu de cette assemblée générale ne fait nullement mention de Guillaume Taillefer, qui, sans son absence, l'aurait certainement présidée .
Si cette époque était celle d'un grand relâchement dans les mœurs, elle était aussi celle des grandes expiations. Avant que l'Europe se précipitât sur l'Asie, pour conquérir non pas des royaumes, mais quelques lieues carrées de terre sanctifiées par la religion, une foule de pénitents ne craignirent pas de se hasarder à travers des contrées inconnues pour aller visiter un berceau et une tombe. C'est que, près de ce berceau, l'homme retrouvait l'espérance, et que cette tombe lui promettait l'éternité.
Dès le quatrième siècle, saint Jérôme avait montré le chemin qui conduisait là où s'étaient accomplis les mys-
lères de la Rédemption, et, depuis lors, bien des néophytes de l'Église naissante s'étaient empressés de le suivre ; mais Guillaume Taillefer fut le premier de sa lignée qui osât tenter ce long et dangereux pèlerinage.
Une des œuvres les plus remarquables que nous ait léguées le moyen âge , puisqu'elle nous éclaire sur l'instruction des peuples dans ces temps reculés, et particulièrement sur l'état des connaissances géographiques, c'est un Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem^ écrit vers l'an 333 par un habitant de l'Aquitaine (1).
On est touché, en parcourant ce document curieux, de la résolution et de la ferveur de ceux qui entreprenaient de semblables pérégrinations; et quand on songe que les princes, aussi bien que les individus les plus obscurs, abandonnaient amis, patrie, famille, pour aller ainsi, un bourdon et une gourde à la main, s'exposer à tant de souffrances et de dangers, on est disposé, malgré soi, à excuser leurs fautes et à pardonner leurs erreurs.
Combien, en efiet, n'affrontait pas de périls celui qui, des bords de la Garonne, se rendait isolément et, pour ainsi dire, sans autre guide que le ciel, aux plaines ardentes de la Syrie!... Sans doute son zèle était ranimé,
(1) Ccl itinéraire, publié en lo88, par Pilhou , a été réimprimé dans les œuvres de M. de Chateaubriand.
de loin en loin, par la vue des lieux qui rappelaient h sa dévotion le courage d'un martyr ou la parole d'un prophète; mais, dès les premiers pas, les difficultés accumulées devant lui devaient le porter à considérer son entreprise comme impossible sans un prodige. Il lui fallait franchir les Alpes, ces monts gigantesques où les traces d'Annibal étaient effacées par les siècles ; il lui fallait traverser des torrents impétueux, des précipices menaçants. Une fois dans le pays des Lombards, il gagnait les versants abrupts du Tyrol. Parvenu à Aquilée, cette ville dont la chute avait ouvert les portes de l'Italie aux barbares, il traversait le Frioul , la Carniole, la Styrie, longeait les frontières de la Hongrie, et arrivé à Sirnium (1), qui était alors une des grandes cités de l'empire d'Orient, il s'arrêtait un moment, plus étonné de ce qu'il avait fait qu'effrayé de ce qui lui restait à faire. Pourtant, que d'épreuves il avait encore à subir I
Laissant le bassin du Danube, il côtoyait la longue chaîne des Balkans, et, dans un pays où même la force des armes ne protégeait pas toujours le voyageur, le pèlerin, n'ayant pour défense qu'un rosaire, s'avançait calme et tranquille, demandant un humble abri comme on sollicite une aumône, et n'ayant à ofïrir, pour prix de cette hospitalité si modeste , que la promesse d'une
(1) Il ne reste aujourd'hui de Sirniuin que quelques ruines éparses, aux environs de la petite ville appelée Méirovisa.
prière au Sauveur, sur le marbre du saint sépulcre.
Tout à coup Constautinople, la merveille du monde civilisé, apparaissait aux regards de celui qui ne voyait depuis longtemps qu'une nature âpre et sauvage. C'était, après tant de traverses et de misères, comme une tentation pour amollir un faible cœur, comme un essai perfide pour vaincre une vertu ébranlée. D'abord le pèlerin, en présence du magique tableau qui se développait devant lui, surpris et confondu de tant de splendeur, se croyait sous l'empire d'une illusion fantastique. La beauté du site, le grandiose et le pittoresque des monuments, les richesses déployées de toutes parts, portaient, malgré lui, l'agitation et le trouble dans ses sens ; mais bientôt, loin de se laisser toucher par ce luxe et cette magnificence, il pensait seulement au vœu qu'il avait juré d'accomplir, et, s'arrachant à un spectacle sans pouvoir sur sa détermination et sa volonté, il s'élançait au delà du Bosphore, et, craignant de regarder derrière lui, il s'enfonçait dans les montagnes de la Propontide.
Après avoir traversé l'Asie Mineure et les contrées autrefois si célèbres de la Cappadoce et de la Cilicie, il arrivait à Antioche, la ville oii Pierre fut élu pour premier pasteur de l'Église naissante, et où des disciples de la foi étaient morts martyrs pour la défense de la vérité.
Notre pèlerin se trouvait déjà sur la terre des miracles. Désormais il ne marchera plus qu'entouré des sou-
venirs réveillés par les lieux saints ; il Jie fera plus un pas sans rencontrer quelque débris de la piété chrétienne. Son zèle s'en accroît; c'est vers le Jourdain que le conduit sa ferveur reconnaissante. A la vue de ce fleuve « roulant avec lenteur une onde jaune et épaissie (1), » notre pieux voyageur se croit transporté au temps où Jésus-Christ recevait le baptême ; il lui semble entendre sa parole et ses inspirations divines.
Continuant sa route vers la cité désirée si ardemment, tout parle à son imagination attentive. Ce champ est celui oîi la Samaritaine a entendu ces mots : « Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité. » Ici saint Pierre a rendu la santé au paralytique ; cette vallée triste et rocheuse est celle où Jérémie vit le jour. Puis, quand il a gravi des coteaux arides, stériles, et qu'il aperçoit de longs murs flanqués de tours légèrement colorées par les siècles, quelques pointes d'édifices qui s'élèvent dans les airs, il se sent pénétré d'un sentiment profond, mais indéfinissable. Ce ne sont pas là les coupoles étincelantes deConstantinople, les constructions où l'or se mêle aux gracieux contours de la pierre ; mais une voix secrète lui dit : « Voilà Jérusalem! » et, se prosternant devant cette enceinte mystérieuse, il rend grâce au ciel de lui avoir ouvert une voie de miséricorde et de salut.
(t) Chalcaubriaiid, llin. de Paris à Jérus.
A une époque oîi les différentes parties de l'Europe étaient sans communications entre elles, et où l'on vivait dans une ignorance complète sur les contrées même les plus voisines, il follait que les idées religieuses eussent une puissance bien grande pour faire entreprendre à un habitant de la France un voyage dont la pensée seule devait ébranler le caractère le plus résolu. Les chemins n'offraient nulle part ni sécurité ni protection ; sur tous les points, des bandes armées parcouraient le pays, ne vivant que de vols et de brigandages. Des forets immenses couvraient partout le sol , et partout , pour le moindre déplacement, le sacrifice de sa liberté ou de sa vie devenait nécessaire; pourtant un nombre considérable d'individus ne craignaient pas d'aller jusqu'aux extrémités de la Syrie chercher sur les traces d'un Dieu le pardon que, par humilité et peut-être par une exagération de leurs fautes, ils n'osaient se ffatter d'obtenir (1).
Les pèlerins, au terme de leur longue pérégrination, étaient loin de se trouver enfin à l'abri du danger. La population musulmane , dans des vues cupides , les avait accueillis d'abord sans une répugnance trop grande; mais, quand le calife Hakem voulut être lui-même un dieu, il devint l'ennemi le plus cruel des chrétiens et des
(1) Ceux qui ne pouvaient se rendre en Palestine allaient au loinbeau de saint Pierre, à Rome, et on les appelait les romcus, d'où est venu probablement le nom de romieu, que l'on donne encore aujourd'hui, dans le l.anguedoc, à tous les pèlerins.
juifs; car les uns ne doutaient pas que le Messie ne fût venu, et les autres espéraient encore son apparition sur la terre. Les persécutions et les supplices étaient donc le partage des malheureux qui pensaient n'avoir à souffrir que de la justice du Sauveur.
Une circonstance particulière contribua, au x^ siècle, à porter jusqu'à la démence le désir de ce lointain pèlerinage. D'après les 'paroles de saint Jean (1), les peuples s'étaient imaginé que, une fois la période de mille ans accomplie, la fin du monde arriverait immanquablement. Cette croyance avait jeté partout une telle épouvante, que les chrétiens se précipitaient en foule vers la Palestine pour implorer le Juge suprême dont ils redoutaient la sentence, ou pour mourir sur la terre sainte, en attendant la venue du Seigneur.
On était si convaincu, en ce temps, du prochain anéantissement du globe, que plusieurs chartes, parvenues jusqu'à nous , commencent par ces mots : « Puisque la « fin du monde approche , et que différentes calamités « et différents jugements de Dieu annoncent manifesle- « ment cette catastrophe comme très-prochaine, etc. (2) »
Sous l'inspiration de cette crainte superstitieuse, on
(1) Revel, X X 2 3 4.
('^) l\armi les preuves jointes à VHist. gén. du Languedoc sont plusieurs Charles trouvées dans le carlulaire de l'abbaye de Lezai, qui, toutes, débutent ainsi : Ai)propinquante etenim mundi termino et ruinis crebrescentibus jam cerla signa nianifeslanlur, etc. La première de
dislribuait d'abondantes aumônes, on disposait de sa fortune comme si l'on touchait à son heure dernii^re. Aussi plusieurs monastères profitèrent-ils avec habileté de ce moment d'abnégation pour agrandir leurs domaines et ajouter à leurs richesses. Parmi les personnages de marque qui se dépouillèrent de leurs biens en faveur des églises, nous citerons les comtes de Carcassonne et de Comminges. Ils croyaient , par cette libéralité tardive et, par conséquent, peu méritoire, conjurer la colère céleste au dernier jour. Cependant tous les seigneurs des provinces méridionales ne suivirent pas cet exemple; beaucoup d'entre eux, au contraire, moins crédules et plus prévoyants, surent faire tourner le trouble jeté dans les esprits à l'avantage de leur politique et de leur ambition. Alors que les imaginations en délire oubhaient toutes les pensées mondaines, on vit s'élever les comtes de Foix, assez puissants ensuite pour s'allier aux rois d'Aragon et monter sur le trône de Navarre ; les vicomtes d'Albi ; les seigneurs de Montpellier,
ces chartes appartient à l'année 944, et la dernière à l'an 1001. Ainsi elles nous font voir qu'on resta plus d'un demi-siècle sous l'empire de cette terreur; mais, l'époque fatale passée, partout on célébra la miséricorde du Seigneur; partout on construisit des églises et des abbayes nouvelles. « 11 semblait, dit Raoul Glaber, que la terre, se dépouillant de ses haillons, prenait plaisir à se parer de la robe blanche des églises. » La joie d'avoir échappé au jugement dernier se manifesta aussi par des persécutions contre les hérétiques et les juifs. En 1018, un orage ayant renversé plusieurs maisons de Rome, on accusa les juifs d'être la cause de ce malheur, et le pape en lit décapiter un grand nombre.
arrivés assez haut pour se raltacher, plus tard, à presque toutes les familles souveraines de l'Europe, et une foule de chevaliers, n'ayant ni cette considération ni cette importance, mais qui, de simples vassaux, devinrent suzerains, par cela seul qu'ils avaient pu s'emparer de tel ou tel territoire. Celui-ci , aux mains duquel tombait une bourgade , se reconnaissait le tributaire du voisin , maître, au même titre, d'une ville; celui-là, possesseur d'une forteresse obtenue par la force, relevait du seigneur, plus heureux, usurpateur d'une province. En un mot, au milieu de la consternation générale, l'anarchie féodale était parvenue à son apogée.
L'existence du comte Guillaume III se rattachant à la dernière moitié du x' siècle , reportons-nous un instant en arrière et jetons un coup d'œil sur cette époque, remarquable surtout par la décomposition et la transformation de la société.
L'un de nos écrivains les plus célèbres (1) a dit : « La « féodalité, en plaçant le sujet trop près du maître, ren- « dait le despotisme plus odieux et plus pesant, rendant « très-apparente la différence entre la liberté et la dé- « pendance. Aussi ce régime n'a-t-il laissé que de fâ- « cheux souvenirs. Cependant la grandeur féodale était « accessible et simple. Le vassal et le suzerain vivaient « entre eux familièrement, sans que la supériorité se
(1) M. Guizot, Essai sur l'hisl. de France.
« put croire illimitée et la subordination scrvile. De là « celte fidélité, l'un des plus généreux sentiments du « moyen âge. »
Sans doute des relations journalières et directes devaient resserrer les liens qui unissaient les seigneurs et les vassaux, surtout lorsque les classes inférieures de la population avaient une juste idée de leurs devoirs, la conviction de leur ignorance , et n'étaient agitées d'aucune passion cupide ou ambitieuse. Pourtant cette fidélité au suzerain, si digne, en efî'et, d'être louée, tenait peut-être, selon nous, à une autre cause encore.
La famille, menacée sans cesse soit dans les individus, soit dans la fortune, avait senti le besoin de se prêter un mutuel appui. Les enfants , aux yeux desquels un père était l'arbitre absolu de leur destinée , n'écoutaient jamais sa parole qu'avec une vénération profonde. De son côté , le père , concentré dans ses soins intérieurs , entourait les siens d'une tendre et constante sollicitude. Eh bien! que l'on ne s'y trompe pas, de l'esprit de famille dépendent les rapports entre les peuples et les souverains. Le fils accoutumé à voir, dans l'auteur de ses jours, celui qui a droit au respect et à l'obéissance verra, dans le prince qui gouverne, le chef auquel chacun doit soumission et dévouement. Tant que l'esprit de famille subsiste dans un État, cet État, s'il n'est opprimé par la tyrannie la plus odieuse, est assuré
de vivre ; ces liens intimes vienncnl-ils h se relâcher ou à se rompre, une nation marche à sa dissolution et à sa ruine. Ils l'ont bien compris, ceux qui, dans tous les temps, ont voulu attaquer la constitution d'un empire. Au xf et au xu^ siècle , comme au xvnf et au xix% les Manichéens et les Albigeois , les républicains exaltés , et ceux que nous appelons socialistes , se sont appliqués d'abord à désorganiser la famille. Mais ces hommes l'oubliaient, de toutes les institutions humaines, celle-là est la seule qui ait une origine divine , et les œuvres de Dieu demeurent impérissables, en dépit de nos folies, en dépit de nos erreurs.
Puisque nous sommes arrivé à une époque où le régime féodal est complètement constitué, et qu'il se continuera jusqu'au dernier comte de Toulouse, il ne sera pas inutile de dire ici quels étaient les principes généraux servant de base à cette nouvelle organisation sociale.
Les grands vassaux du royaume , après avoir reconnu le chef de l'État et s'être résignés à recevoir de ses mains l'investiture de leurs domaines, se croyaient dégagés ensuite de toute obligation à son égard ; ils se considéraient comme les seuls maîtres dans les provinces rangées sous leur domination, et devenaient autant de souverains entièrement indépendants de l'autorité royale. Sûrs de leur force , ils n'étaient plus retenus par aucun
frein , et usaient des prérogatives qui n'auraient dû appartenir qu'<\ la couronne. Ils levaient des troupes, faisaient, à leur volonté, et la guerre et la paix; en un mot, exerçaient le pouvoir le plus entier et le plus absolu (1).
La faiblesse du lien monarchique unissant le roi et ses sujets avait donc créé le lien féodal , c'est-à-dire amené de certains rapports entre le maître, qui concédait des terres et des domaines , et le bénéficiaire , ou celui en faveur duquel cette concession avait eu lieu. Ces rapports étaient de deux sortes , les engagements du vassal envers son souverain et les engagements du souverain envers le vassal.
En ce qui concerne les engagements du vassal, tout donataire rendait hommage à son suzerain , mais il y avait deux espèces d'hommages, l'hommage simple et l'hommage hge.
Par r hommage simple, le vassal reconnaissait que le fief dont il était en possession mouvait, selon le langage du temps , en d'autres termes dépendait ou relevait de tel duché ou de tel comté. L'hommage simple, en quelques occasions, s'appliquait même aux souverains; ainsi les rois d'Angleterre devaient l'hommage simple aux rois de France, comme ducs de Normandie.
(1) Ils commencèrent à battre monnaie sons le règne de Charles le Simple.
Par l'hommage lige (l), le vassal contractait trois engagements principaux.
1° Il devait suivre le suzerain à la guerre pendant un temps qui variait, selon les localités, depuis un jour jusqu'à soixante.
t° Il s'engageait à remettre une somme déterminée à l'avance, si le suzerain mariait une de ses filles ; s'il armait son fils chevalier; si, prisonnier de l'ennemi, il avait à fournir une rançon ; ou enfin , ce qui eut lieu dans le xi% le xn^ et le xni* siècle , s'il prenait la croix et allait combattre les Infidèles.
3° Il était obligé de défendre l'honneur de son suzerain , celui de sa famille , et de lui révéler les complots dont il viendrait à avoir connaissance.
Pour ce qui concernait le suzerain, celui-ci promettait de protéger ses vassaux, de leur faire rendre justice; d'être le tuteur de leurs enfants; d'administrer leurs biens en cas de tutelle , etc. Lorsque les filles mineures étaient en âge de se marier, il présentait à chacune d'elles trois prétendants ; si elles les refusaient tous les trois , elles payaient une somme égale à celle qu'auraient dû donner au suzerain ceux dont elles seraient devenues les femmes. Toute veuve , propriétaire d'un fief et âgée de moins de soixante ans, était soumise aux mômes conditions. Pendant toute la durée d'une
(1) Du lalin ligare, lier.
tutelle, le suzerain touchait les revenus des mineurs confiés à ses soins.
Les vassaux d'un même suzerain investis de fiefs de même rang étaient qualifiés pairs (1). Les juges, dans les cours de justice, étant choisis parmi les vassaux , égaux entre eux ou pairs, c'est de là que vint le proverbe : Chacun doit être jugé par ses pairs.
Les fiefs relevant directement du roi s'appelaient fiefspairies. Les seigneurs de ces fiefs , revêtus du litre de pairs de France, étaient, à leur tour, suzerains, par rapport cl des vassaux de second ordre ou vavasseurs. Ces derniers avaient également sous leur dépendance des vassaux d'un rang inférieur.
Les fiefs-pairies étaient au nombre de douze , six laïques et six ecclésiastiques. Les laïques appartenaient au comte de Vermandois, qui fut remplacé, en 1019, par le comte de Champagne; au comte de Toulouse; au comte de Flandre ; au duc de Bourgogne ; au duc d'Aquitaine ou de Guienne, et au duc de Normandie. Les fiefs ecclésiastiques étaient concédés aux archevêques de Reims et de Sens, et aux évêques de Beauvais, de Chàlons-sur- Marne, de Langres et de Noyon (2).
Sous l'empire d'un système qui laissait toute liberté au possesseur du moindre fief, le plus obscur chà-
(1) Du latin par, égal.
(2) Plus lard, le litre de pair de France devint une dignité conférée par le roi, sans qu'aucun apanage y fût allaché.
telain se croyait aussi indépendant que le plus puissant monarque ; il transformait son manoir en demeure souveraine; avait un sénéchal, un connétable, des écuyers; en un mot, comme l'a dit un auteur déjà cité par nous plus d'une fois (1) : « Chaque seigneur féodal avait, dans « son château, une cour au petit pied, créée sur le mo- « dèle de la cour des empereurs. Chaque château fort « était transformé en un petit palais impérial. Quand « la Fontaine a dit :
« Tout prince a des ambassadeurs, « Tout marquis veut avoir des pages,
« il s'est moqué d'une sotte prétention, d'un ridicule de « son temps. Cette prétention, fort ridicule alors, était, « au xf et au xn' siècle, un fait simple, général. »
Cet état de choses, suite inévitable de la faiblesse des derniers rois de la seconde race , ne pouvait finir qu'à l'avènement d'un monarque plus énergique que ses prédécesseurs, d'un souverain mieux éclairé sur ses devoirs. En effet, à la fin du xn' siècle, Philippe-Auguste, voyant combien le régime féodal était préjudiciable au trône et contraire aux vrais intérêts des peuples, commença â lui porter les premiers coups en réglant les combats et les duels judiciaires , en empêchant les guerres de vassal à vassal ; en partageant la France en prévôtés ou fermes ;
(1) M. Guizot, Civil, en France.
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(tn déclarant libres les fiefs acquis par la couronne; en prenant les troupes à sa solde, aGn de rendre le pouvoir fort et respecté; en prouvant enfin à tous les grands du royaume qu'au-dessus d'eux existait une autorité à laquelle , désormais , ils devraient se soumettre et obéir.
Depuis la consécration de l'hérédité des titres par Charles le Chauve, les ducs et les comtes s'étaient appliqués à étendre leur domination et à ranger à leur suzeraineté tous les seigneurs qui , par la force des armes, n'avaient pu faire respecter leurs droits et leur indépendance. Ce résultat obtenu , ils s'approprièrent les terres qu'ils tenaient, en bénéfice ou à vie, de la libéralité des princes , et ils les transformèrent en fiefs.
Les rois se trouvèrent, par là, dépossédés peu à peu non-seulement de leurs domaines, mais de leurs maisons royales, et presque toutes leur avaient été enlevées sous le règne de Louis d'Outremer.
Les grands seigneurs, pour accroître le nombre de leurs vassaux, donnèrent souvent en fief une partie de leur patrimoine , et jusqu'aux redevances qu'on leur payait. Les propriétés changèrent donc alors de nature, mais elles n'en gardèrent pas moins leurs anciennes dénominations ; de sorte que , au x' siècle, on confondait les fiefs avec les alleux, et, dans les chartes, on en était venu à employer cette dernière appellation
pour un bien quelconque, sans égard à sa véritable origine.
Les propriétés de l'Église , comme on peut le croire, ne furent pas plus épargnées que celles du roi. Sous prétexte d'un patronage à exercer, les hommes puissants arrivèrent à s'en emparer tout à fait. Des seigneurs, par un calcul très-facile à comprendre, se firent abbés laïques dans certains monastères, de façon que ces établissements religieux se trouvaient avoir deux supérieurs, l'un séculier et l'autre régulier; l'un qui dirigeait les affaires spirituelles, l'autre qui prononçait d'une manière absolue dans toutes les mesures administratives ou financières. La plupart des paroisses et môme des églises , avec leurs oblations (1) , les droits de dîmes , de sépulture, etc., appartenaient également aux suzerains , et , malgré les décisions des conciles et les anathèmes du pape, ils en disposaient comme de leur patrimoine. 11 y a plus, pour ne pas avoir près d'eux des observateurs incommodes , et pour s'ouvrir en même temps une source nouvelle de revenus, les ducs, les comtes, les vicomtes s'attribuèrent l'élection des abbés et des évêques , vendant à leur gré ces dignités au plus offrant et s'instituant ensuite les héritiers de ces prélats.
Il est inutile de dire combien de désordres devin-
i'I) Woldalio, olfranJo.
reiit la conséquenco d'un abus qui inlrniluisait dans l'Église l'ignorance et toutes les mauvaises passions. Au reste , déjà depuis longtemps la corruption des mœurs avait gagné le clergé. En vain plusieurs évoques avaient voulu rétablir la discipline ecclésiastique ; malgré tous leurs efforts et malgré la sainteté de leur vie, ils ne purent rien contre des habitudes déjà enracinées trop profondément pour être facilement extirpées. Ce fut seulement vers la fin du xi° siècle qu'on parvint à marcher dans une voie meilleure.
Ajoutons, pour compléter ce tableau , que la superstition , dont presque tous les esprits étaient empreints alors, contribuait beaucoup à entretenir un mal que la raison seule pouvait combattre et détruire. Pour démontrer avec quel aveuglement on adoptait les idées les plus étranges et les plus extravagantes, nous nous contenterons de citer, entre mille, une des fables ridicules qui remplissent les chroniques du x' siècle.
Des Manichéens ayant essayé de répandre leurs erreurs dans l'Aquitaine, on prétendit que, aux environs de Toulouse, un paysan, porteur d'une composition satanique où entraient des ossements d'enfants morts au berceau, jetait forcément dans l'hérésie tous ceux auxquels il trouvait le moyen de faire avaler un peu de sa poudre (1). Malheur à qui aurait osé mettre le fait en
(1) Voir l'Histoire générale du Languedoc.
doute I CoiisidéiV' comme l'ennemi de Dieu, il ei^it é(é livré aux flammes.
Soumises à la volonté arbitraire des grands vassaux , 'il eût été difficile que les communes restassent en possession de leurs anciens privilèges. En efi'el , les populations furent dépouillées peu à peu des libertés qu'elles devaient à la justice et à la sagesse romaines, r.ependant il resta, dans les contrées au delà de la Loire, des traces profondes de cette indépendance , et la ville de Toulouse , particulièrement , conserva toujours les privilèges attachés au titre de cité (1).
Les abbés et les évoques , poussés par l'ambition , cherchèrent alors à s'arroger, dans l'étendue de leurs diocèses, tous les droits de la souveraineté. Ils ne faisaient au reste, en cela, que suivre l'exemple donné dans une grande partie de l'Europe. Cette prétention
(1) On voit sur les monnaies d'or frappées à Toulouse, au commencement du VI'' siècle, une petite croix entourée de ces mots TOLOSA CIV., et l'on retrouve le même exergue sur toutes les monnaies mises en circulation dans cette ville sous la deuxième et la troisième race. Cette qualification de cité, signe d'un gouvernement distinct et libre, continue à figurer sur les monnaies jusqu'en 1229 , époque de la réunion du comté de Toulouse à la couronne de France. Aussi Raynouard dit-il avec raison : « Toulouse jouissait non-seulement de la liberté munici- « pale, mais encore d'une sorte d'indépendance qui n'appartenait guère « à d'autres cités. Quelle idée ne doit-on pas avoir de l'autorité muni- '( clpale de Toulouse, quand on la voit faire la guerre ou la paix en son « propre nom, sans l'assistance du comte; quand on voit ses consuls « commander rarniéo connnuuale, conclure des traités, en arrêter el « en signer les conditions, etc.? » [Uuioirc du droil municipal.)
lialait de l'orl loin, et, pour en Irouver l'oritrinc, il faut remonter à la conquête des Gaules. Sous les Romains, on se le rappelle, chaque cité avait son sénat, ses décurions, sa curie. Bientôt la religion catholique introduisit dans cette hiérarchie un élément nouveau, l'évoque. Les peuples furent d'autant plus disposés à accorder le premier rang à ce représentant de l'Église , que , indépendamment de son caractère sacré, il était élu par eux. Les préfets d'abord, et ensuite les comtes, délégués du souverain, tachèrent bien de contenir cette autorité naissante, mais ni les uns ni les autres ne s'ingéraient dans les aflaires de la cité , et longtemps même ils restèrent étrangers aux délibérations municipales, où figuraient seulement les magistrats nommés par la curie. Lorsque, plus tard, ils y assistèrent, ce fut en qualité de conseillers, de citoyens, et non comme chefs supérieurs.
Cette situation amena donc naturellement les évéques à user d'un pouvoir temporel , et le peuple préféra souvent l'autorité épiscopale, provenant de sa volonté seule, à celle du comte, qui tenait la sienne de la force ou de l'hérédité. D'un autre côté , le roi s'inquiétait d'autant moins de ces empiétements que, étant en dehors de 'administration des provinces du midi, il n'en souflrait en rien, et avait même intérêt à voir se multiplier les germes de dissensions intérieures. Aussi les évoques.
encouragés dans leur conduite, osèrent-ils usurper les droits régaliens, et, pour se créer des vassaux, ils convertirent en fiefs les terres de leurs diocèses , les dîmes, et jusqu'aux dignités et emplois de leurs églises (1). Les ducs et les comtes, pour l'hérédité de leurs titres et de leurs possessions, se conformèrent d'abord aux principes adoptés par la famille royale. Les fils du sou-
(t) Les habitants nommèrent leurs évèques jusqu'au xii^ siècle. Ils no furent légalement déshérités de ce droit que par le quatrième concile .de Latran, en 1215. Ce mode d'élection était tellement passé dans les mœurs, que, malgré la pragmatique de saint Louis et le concordat de François I" avec Léon X, Charles IX, en 1560, sur le rapport des états généraux du royaume, restreignit, à ce sujet, les droits de la couronne, et ordonna que , lorsqu'un siège deviendrait vacant, les évèques de la province, douze gentilshommes et douze notables de la bourgeoisie se réuniraient pour présenter une liste de trois candidats.
Ce désir, de la part des évèques, de s'emparer du pouvoir réservé à la seigneurie fut souvent combattu par les vicomtes, qui nourrissaient également l'espoir de s'affranchir un jour d'une tutelle gênante et d'assurer leurs vicomtes à leur descendance; mais ils l'emportèrent rarement sur la prélature. L'évèque Bernard de Combret obtint même du roi, en 1264, que lui et ses successeurs continueraient à exercer la haute justice. Ainsi il conservait la connaissance des crimes, vols et adultères, le droit de contiscation des biens des condamnés, la garde des clefs de la ville, etc.
Puisque nous avons été conduit à parler de Bernard de Combret, nous ajouterons qu'il fit, en 1269, un règlement sur l'administration consulaire et la justice criminelle de la ville d'Albi, d'après lequel les délits et les crimes devaient être portés devant un jury à peu près semblable à celui (jui fut décrété, en France, en 1791. Sans doute ce prélat ne fui pas le créateur de celle institution; elle avait été en usage chez les Romauis et chez les peuples du nord qui envahirent les Gaules au V* siècle , mais il eut le mérile d'en apprécier les avantages cl de la faire revivre.
verain, jiiscju a la fin de la seconde race, s'élanl partagé le royaume, nous avons vu aussi Raymond il et Ermengaud, son frère, jouir en commun des domaines du comte Eudes leur père ; mais, lorsque les rois de France reconnurent la nécessité d'un autre mode de succession, les comtes de Toulouse suivirent encore leur exemph;, et, bientôt après, celui de leurs fils qui n'était pas l'héritier direct n'eut plus qu'un simple apanage avec le titre de comte.
Dans le x" siècle, les comtes de Toulouse continuèrent à rendre la justice par eux-mêmes. Cependant, confiant parfois ce soin à leurs vicaires ou viguiers , ces charges devinrent, en quelque sorte, héréditaires et de véritables fiefs. Les évêques , en qualité de seigneurs temporels, exerçaient aussi les droits judiciaires, et même des comtesses et des vicomtesses présidaient les plaids lorsque, étant veuves , elles continuaient, par la volonté du défunt, à diriger les affaires publiques. Dans ce cas, il leur arrivait souvent de garder le pouvoir pendant leur vie enfière, bien que leurs fils fussent en état de gouverner.
Les codes romain, wisigoth et salien restèrent en vigueur, dans le comté de Toulouse, jusqu'au commencement du xi° siècle. A cette époque, les trois races qui formaient la population du pays ayant fini par se fondre enfièremcnt, la loi romaine fut généralement adoptée,
sauf quelques dispositions particulières venant des VVisigoths et consacrées par l'usage, comme, par exemple, le duel, qui demeura autorisé, à défaut de preuves légales suffisantes.
Un plaid tenu à Narbonne l'an 1023, et dont l'arrêt nous a été conservé, ne laisse, on va le voir, aucun doute à cet égard. L'abbé de Saint-Paul et ses chanoines étaient en différend avec un seigneur du pays à l'occasion d'un bien territorial. Ne pouvant s'accorder ils résolurent de vider leur discussion par le duel. Pour gage du combat ils remirent cinq cents sols (1) entre les mains du vicomte Bérenger. Le jour désigné pour le j ugement, le champion de Saint-Paul reçut la communion, et il était près d'entrer en lice quand l'archevêque et les nobles qui tenaient les assises conseillèrent aux parties de finir leur querelle en se partageant le domaine. Un des plaideurs voulait à toute force le duel , mais on parvint enfin à lui faire entendre raison.
D'autres habitudes des temps barbares subsistaient encore au x' siècle ; nous nous bornerons à rapporter le fait arrivé h Toulouse vers l'an 1000, et raconté par un historien du temps (2). Aymeric de Rochechouart , vi-
(1) l.c sol d'or valait, en 1003, 28 fr. 17 c. 64, donc 500 sous répoii (laioiil il 14,08S IV. '20, voir les Polypi. d'Irni., par (niérard.
(2) Voir lUiyiial, Uialoirc de la ville de Toulouse.
comlc de Limoges, s'éUml rendu dans celle ville accompagné d'Hugues, son chapelain, chargea celui-ci de faire la cérémonie du juif (1), c'est-à-dire de donner un soufflet à un israélite le jour de la fête de Pâques, comme c'était alors la coutume. Le chroniqueur ajoute que le coup fut porté à poing fermé avec son gantelet, et d'une telle force qu'il fît sauter la cervelle du malheureux et sortir ses yeux de leur orbite. La synagogue vint enlever le mort de la cathédrale de Saint-Étienne et l'inhuma dans son cimetière. Cet usage, qui remontait, à ce que l'on croit, au règne de Charlemagne (2), se convertit, au commencement du xn*" siècle, en une amende payée annuellement, par les juifs, aux chanoines de l'église de Saint-Sernin.
Sous le règne féodal la littérature et les sciences devaient être, au x' siècle, ce qu'elles avaient été au i\°. Le suzerain songeait seulement à agrandir ou à défendre ses domaines; le vassal s'appliquait à s'amoindrir et à s'effacer pour échapper à la rapacité du maître, et la guerre , seule occupation des uns et des
(1) Les juifs, au moyen âge, quoiqu'en liorreur ii la populalioit, s'élaienl néanmoins rendus nécessaires par leiu* industrie cl leur inlelligence commerciale. Philippe-Augusle, qui les avail chassés en arrivant au Irùne, fut obligé de les rappeler, dans l'iulérèl de ses linances.
(2) r^icolas Bertrand, de Tolos. tlctilis.
autres, empêchait les améliorations qui demandent des encouragements , des études patientes et réfléchies. D'ailleurs le fractionnement de la société, l'isolement des intelligences , le manque d'enseignements et d'exemples, tout cela concourait à retenir enchaînés et stationnaires les esprits d'une nature développée et progressive.
Il fallait alors aller en Orient pour retrouver la civilisation de la Grèce et de Rome. Tandis que l'Europe presque entière était plongée dans la barbarie et l'ignorance , à Bagdad la cour des califes excitait l'admiration par l'éclat éblouissant et magique dont nous la voyons revêtue dans les Mille et une nuits. Là se fabriquaient ces riches étoffes qu'aujourd'hui nous imiterions avec peine; là s'offraient aux regards étonnés ces couleurs, rivales de la nature, dont plus lard les Vénitiens parvinrent à surprendre le secret, mais, pour nous, restées un mystère ; en un mot, quand les beaux-arts s'étaient réfugiés en Asie , l'Occident demeurait enveloppé des ténèbres épaisses qui avaient signalé l'invasion des barbares indogermaniques.
Le royaume, jusqu'au milieu du \° siècle, fut divisé, sous le rapport du langage usuel, en France latine et en France tudesquc. Bans l'une on parlait un latin corrompu, s'éloignaut chaque jour davantage de son origine romaine ; dans l'autre on se servait de la langue
allemande, qui, elle aussi, faisait sans cesse de nouveaux emprunts aux difTérents idiomes en usage autrefois dans les Gaules.
Des peuples intelligents , doués d'une imagination vive, ne pouvaient cependant être devenus complètement insensibles aux charmes de la poésie. Mais le peu de connaissances littéraires, l'habitude de voir en toutes choses une volonté supérieure à la volonté de l'homme portaient les écrivains aux idées ascétiques , ou bien les restreignaient aux détails intérieurs de la vie. Plus alors d'images grandes et pittoresques ; plus d'inspirations élevées et brillantes; les vers n'étaient guère qu'une prose rimée qui racontaient naïvement ou un prétendu miracle, ou un fait sans importance et sans intérêt.
Nous citerons comme exemple un petit poëme toulousain de cette époque. C'est le récit d'un pèlerinage fait par Arsinde , femme de Guillaume Taillefer, à Notre- Dame de Conques, dans le but de prier Sainte-Foi d'intercéder près du Très-Haut pour qu'il mit fin à sa stérilité (1).
(i) Nous donnons ici le texte joint à la dernière édition de VHisioire générale du Languedoc; il est plus exact que celui (jne Calcl a publié. Néanmoins, ce manuscrit ne nous étant parvenu (|u'après beaucoup d'altérations de la part des copistes, plusieurs critiques le croient postérieur au temps de Guillaume Taillefer.
Toi honi es U'iigiil de moslrar Lo bc qiiaii lo sab ensenhar, E cy ves y pauc domoslral De so que yeu sçay per verlat, Non m'en veil'h, an vous veulh cuDlar Coiii l'os santé Fe joglaressa N'Arsens de Tolosa contessa, Qu'era molher Guilhera lo coule.
En ayssi tal que ycu vos conte Qu'e un nioll ric adornanicn.
Molt precios e covinen Doas margas d'anr que allengian Tros a terre, que molt luzian, Tolas ero menut obradas De ricas peiras adoruadas.
Un scr que jasia en so liech, AI tems que toco mieja niech, Lhi veng per somne d'avant se La gloriosa sauta Fe; Mas no la ges recogoeguda.
Car sauta Fe l'hi es beuguda En semblansa d'una pieuzclJa De lot molt rcsplenden e bella.
La contessa la reguardet E en après llii demandet :
— « Doua, digatz me se vos plat/.,
« Oui es vos qui davau mi eslatz? »
— « (^onlcssa, yeu sou sauta Fe. »
TRADUCTION LITTKRM,!-.
Tout homme est tenu de montrer Le bien, quand il le sait enseigner, Et, si vous voyez iei peu démontré Ce que je sais par vérité.
Ne m'en veuillez. Je veux vous couler Comment sainte Foi fit joyeuse Arsinde, de Toulouse comtesse, Qui était femme de Guillaume, le comte, Partant, il faut que je vous conte Qu'elle eut uu bien riche ajustement.
Bien précieux et bien entendu :
Deux manches d'or qui atteignaient .lusqu'à terre, qui bien reluisaient En entier, elles étaient finement ouvrées, De riches pierreries ornées.
Un soir qu'elle gisait en son lil, Au temps que sonne minuit.
Elle vit par sommeil devant soi La glorieuse sainte Foi ; Mais elle ne l'a point reconnue, Car sainte Foi lui est venue Sous la forme d'une pucelle, De tout point resplendissante et belle.
La comtesse la reg.irda, Et ensuite lui demanda :
— « Dame, dites-moi, s'il vous plaît,
<i Ouiètes-vous, qui devant moi êtes?
— « Comtesse, je suis sainte Foi. »
— Wl't —
— « DoiKi, a que far say veiigiios « Aqucsta peccarcsso vcseï? »
E sauta Fe l'hi dis per ver :
— « Coutessa, you vculh qu'em doues « Las raargas, e que las portes
« A Concas, yus cl niieus moslier « Que k me lay an grau mesticr, « Sobre l'allar Sau Salvador « Las aie pausats am gran honor. »
La contessa l'hi a respondut :
— « Doua beu sera atleudut
« Aquest do que vos me querets, « Car vos ayssi las demandcts; « Mas Doua y eu vos veulh pregar « Que uu filh me denglies douar, » Per tal que aghe occasio « D'atteure la promissio. »
E sauta Fe Ihi dicls après :
— « Contessa, so que vos querets A nostrc Senhor pregaray Créses be vo ho attendray.
Mas vos, so que m'avez promez Gardas que vo uo obiidez, E mos covineus u'atteudrez. »
Après sauta Fe s'en partit,
E la contessa s'endormit, rueyssas auet ausir la niessa, Et peuset fort à la promessa C.ossi ja attenduda sia.
L demandet addez la via Drech a Concas, car mantagudas
— « Dame, pourquoi faire ici vt'iicy-vdus « Cette pécheresse visiter? »
Et saiute Foi lui dit par vrai :
— « Comtesse, je veux que me donniez « Les manches et que les portiez
« A Conques, dans mou mousiicr (monasl^re),
« Où elles me sont en grand besoin,
« Que sur l'autel Saint-Sauveur
« Me les posiez avec grand honneur. »
La comtesse lui a répondu :
— « Dame, bien sera tenu « Ce don que vous me requérez, « Puisque vous ainsi les (manches^ demande/ » Mais, Dame, je veux vous prier « Qu'un fils me daigniez donner, « Afin que j'aie occasion « De tenir la promesse. »
Et sainte Foi lui dit après :
— « Comtesse, ce que vous requérez
« A notre Seigneur par prière je demanderai. « Croyez-bien je vous la (promesse) tiendrai. « Mais vous, ce que m'avez promis, « Gardez que vous ne l'oubliiez, « Et mes conventions n'attendrez. »
Après, sainte Foi s'en alla, Et la comtesse s'endormit.
Puis elle alla entendre la messe.
Et pensa fort à la promesse Comme si déjà accomplie elle soit ffut). Et demanda aussitôt la voie Droit à Conques, car maintenues (pratiquées)
Aon ero i;ayr('z ni sabudas l.as vias, ncrcamiii adoncas Pcr ont anava ver Concas; Mas sauta Fe las cnsenhet Per las obros que lor niosliet, E la conlessa de Tolosa Fos del anar molt volontosa.
Tanlos vole tcner son camy Mois honradamcn se garuy F loue de mantener sa via Am niolt honrada compania.
E am gran gauch l'an rccebuda, Sitost qu'à Concas fo veuguda, Lhi senhor et totas las gens QiiQ eron à Concas piesens.
Molt honradamcn son intrcl Yns cl moslier, c demandet Desse l'alter San Salvador, E mostrero lo Ihy senhor E elle a prés sa ornamenla, E à San Salvador présenta Las margas qu'avia promesas A santa Fc, e las a mesas Sus cl altar San Salvador Am gran gauch e am gran honor.
Las margas de lin aur ero; L'hy senhor pueys las pauscro, Fn la lavila San Salvador Las metet pcr granda ricor Las bonas peyras so pausadas En la (aula bea estacadas.
N'étaient guère ui sues
Les routes, ni le clicmiu en ce temps,
Par où on allait à Conques;
Mais sainte Foi les euseigca
Par les œuvres (signes) qu'elle leur montra,
Et la comtesse de Toulouse
Fut de l'aller bien voulante (empressée).
Tout aussitôt elle voulut tenir son chemin
Bien honorablement ';lle sapprovisionna.
Et s'appliqua à suivre sa voie
Avec bien honorée compagnie.
Et avec grand joie fut reijue,
Sitôt qu'à Conques fut venue.
Des seigneurs et tous les gens
Qui à Conques étaient présents.
Fort honorablement elle entra
Dans le moustier et demanda
Où était l'autel Saint-Sauveur,
Et le lui montrèrent les seigneurs.
Et elle a pris son ornement,
Et à saint Sauveur présente
Les manches qu'elle avait promises
A sainte Foi, et les a mises
Sur l'autel Saint-Sauveur
Avec grand joie et avec grand honneur.
Les manches de fm or étaient.
Les seigneurs puis les placèrent
En la table (dessus lautel) Saint-Sauveur
Les mirent par grande magnificence
Les bonnes pierres sont posées
En la table bien attachées.
Peis fo la contessa menada Davaa santa Fe, c moslrada Lhy an la soa majestat.
la contessa lor a contât Cosi Ihi be Ver visio San Fe qiian Ihi quicr lo ào ; De tôt lor a molt be contai E coma ora la vertat, Kt contet soque Ihi promez La gloriosa sauta Fez.
Tôt lo jorn de la Pasca estet A CoDcas, après s'en tornot A Tolosa, e raantenen Atlendet Ihi so covinien, Santa Fe, car prens fo dun filh La contessa, e sans perilh Hac lo quaa fo près denfantar.
Ben de poys santa Fez lauzar, E lo preyré qu'el bateghet, Sapias que Ramon l'appelet.
Apres cla es emprenhada D'un allre filh altra vegada ; Aquel appeleron Henric; Lo paire se ten per molt rie.
Ainsia altendet la promessa Santa Fez ben à la contessa ; Santa Fez eu sia lauzada, Grasida e glorificada E nos doue aver s'amor Et de Dins noslre creator