‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 2)Chapitre 20 sur 30 · IM · texte numérisé non relu

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fractionnement du territoire , une guerre partielle et incessante sur toute la surface de la France.

Charles croyait en son mérite, et il était sans idées politiques, sans vues gouvernementales ; ses contemporains le prétendent adroit et astucieux , et il se laissa tromper toujours par la cour de Rome, dont il ne sut ni deviner les intentions ni déjouer les intrigues. Prince peu capable et peu prévoyant, il ne comprit pas, lorsqu'il signa l'acte qui constituait le régime féodal, qu'il se plaçait, vis-àvis des grands de son royaume, ou dans l'obligation d'accroître sans cesse leur puissance, ou dans la nécessité de les avoir constamment pour ennemis.

Bientôt les comtes de Toulouse, comme tous les autres possesseurs de fiefs importants, ne connurent plus de Dornes à leur pouvoir et régnèrent d'une manière absolue sur des domaines dans l'origine donnés en bénéfices (1) ; ils n'avaient pas encore , il est vrai , des relations directes avec les chefs des nations voisines, mais cela tenait uniquement à la difficulté des communications ; car, à cette époque, il existait si peu de rapport entre l6s contrées môme les plus rapprochées, qu'un abbé de Cluny, invité par Bouchard, comte de Paris, à amener des religieux de son ordre à Saint-Maur, s'excusa de faire « un voyage si difficile et si long, au miheu d'un

(1) Voir rinliodiu'liuii.

« pays étranger et inconnu (1). » Néanmoins nous ne serons pas longtemps sans voir les comtes de Toulouse contracter des alliances au delà des Pyrénées et s'unir aux rois de Navarre et d'Aragon pour combattre les princes auxquels ils étaient redevables de leur élévation et de leurs richesses.

Charles le Chauve étant mort le 6 octobre 877, Louis le Bègue, son fils, réunit à la couronne de France le royaume d'Aquitaine, qui depuis Charlemagne formait un État séparé. Cette circonstance, nous n'avons pas besoin de le dire, ajouta d'autant plus à l'autorité des ducs et des comtes de ces provinces qu'ils cessaient d'avoir près d'eux un maître pour surveiller leur conduite et empêcher leurs empiétements; aussi eurent-ils bientôt une indépendance presque entière , et des gouverneurs particuliers portèrent même la hardiesse jusqu'à usurper les prérogatives royales.

Combien d'abus ne devaient-ils pas résulter d'un tel état de choses ! La noblesse , après avoir conquis , pour les siens, la faveur d'hériter de tous les avantages sociaux, devait chercher nécessairement à profiter de sa situalion. La faculté de transmettre accrut l'envie de posséder, et, d'un autre côté, l'afTaiblissement du monarque laissa aux ambitieux la possibilité de prendre ; de là des

(1) Ckmy esl à 4 lieues de Mâcon, dans le dépaiiemenl de Saône-ot- Loire.

guerres continuelles entre voisins et un royaume livré au plus habile et au plus fort.

Chaque comte particulier s'étant attribué aussi la juridiction de son gouvernement, il en résulta la mise en pratique d'une foule de coutumes à l'usage de telle ou telle localité et la création d'une multitude de tribunaux sans règle commune.

Ainsi la France, qui, même après l'invasion des barbares, avait conservé, pour ainsi dire, intacte son organisation judiciaire, se vit soumise à toutes les exigences de la cupidité et du caprice.

Bientôt, par conséquent, disparurent les formes administratives qui remontaient aux institutions dont les Romains avaient fait jouir les villes municipes (1) ; et, à dater du capitulaire de Kiersi, les communes perdirent un à un tous leurs privilèges et leurs droits. Quand nous les retrouverons jouissant encore de quelques libertés, sous le régime féodal , ce sera lorsque les comtes , ayant assez de prudence pour prévoir les dangers d'un système tyrannique, ou le cœur placé assez haut pour désirer le bonheur de leurs sujets, reviendront, de leur volonté propre, à des mesures de modération, d'humanité et de sagesse.

Les contemporains gardent sur le comte Eudes le même silence que sur Bernard, son frère, et son exis-

{\) Voir l'Jiili'oduclioii.

lencc, comme celle de la plupart de ses prédécesseurs, est entourée d'obscurité. On ne le trouve cité dans aucune chronique avant l'an 1250. Vers cette époque, le prieur Gérard de Tegula, entre autres, en parle pour avoir été un des protecteurs de l'abbaye de Moissac (1).

Nous savons cependant qu'élevé à la cour de Guillaume , duc de Guienne , il épousa , étant très-jeune , Garsinde, fille unique d'Arraengaud, comte d'Albi.

Cette alliance donna donc l'Albigeois au comte de Toulouse, qui, en outre, réunit bientôt à ses domaines le marquisat de Gothie. On ignore seulement si cette dernière adjonction eut lieu en suite du principe d'hérédité, ou si le roi, par une faveur nouvelle, voulut récompenser les services qu'Eudes avait été dans le cas de lui rendre.

Le marquisat de Gothie comprenait alors la plus grande partie du diocèse de Narbonne, les diocèses d'Elne (2), de Béziers, d'Agde , de Lodève , de Maguelone (3) et de Nîmes (4). Presque tous ces diocèses, il est vrai, relevaient de comtes et de vicomtes particuliers, sur lesquels le marquis de Gothie n'avait que la suprématie ; mais, par là, les comtes de Toulouse n'accrurent pas moins

(1) Voir Catel, Histoire des comtes de Toulouse, I. I", p. 8-2.

(2) Petite ville à 2 lieues de Perpignan.

(3) Ancienne ville dont il ne reste plus qu'une église en ruine , a environ 1 lieue 1/2 de Montpellier.

, (i) Voir Raynal, llisloire de la ville de Toulouse.

leur importance , et , à dater de la fin du ix' siècle , ils ne laissèrent échapper aucune occasion d'étendre de plus en plus leur pouvoir. Soit par force, soit par adresse, ils surent amener les possesseurs d'alleux (1) à les reconnaître pour leurs seigneurs. Les propriétés libres changèrent donc par là de nature ; elles ne gardèrent de leurs anciennes prérogatives qu'une qualification insignifiante, et , au x' siècle, on leur appliqua indifféremment la dénomination de fiefs ou d'alleux , tant elles se trouvèrent confondues. Enfin, enhardis par la faiblesse et les fautes de la royauté, les comtes de Toulouse poussèrent leurs empiétements jusqu'à s'emparer ouvertement des propriétés de la couronne.

Raymond u Eudcs vécut très-vieux ; ce fut, sans doute, son grand

1 1° comte

de âge qui le décida, après avoir gouverné pendant plus de trente-cinq ans ses provinces , à remettre , de son vivant, le comté de Toulouse à son fils Raymond II. Cette substitution nous est révélée par une pièce authentique assez curieuse pour que nous croyions devoir en rapporter ici la substance.

Un plaid fut tenu à Alsonne, dans le diocèse de Carcassonne, par Arnaud, évèque de Toulouse, assisté, dit l'acte original (2), de vénérable homme Bernard, envoyé et avocat de Raymond, comte et marquis de Toulouse (3),

(i) Voir rinlroduclion.

("2) llisloirc générale du Languedoc.

(3) l.c lilic de marquis de Toulouse doinuiil la suzcraiiiolé sur les

du consentement du comte Eudes, son père, et de plusieurs abbés, prêtres, juges, échevins et officiers, Wisigolhs, Romains et Saliens (ou Français). Les noms de tous ces juges sont rapportés dans l'acte : huit étaient Romains; quatre, Wisigoths, et huit, Saliens; ce qui formait en tout le nombre de vingt assesseurs. A ce plaid figuraient, en outre, dix-sept notables appelés bons hommes (boiii homines), et un sajon ou saïon, qui, chez les Wisigoths, exerçait les fonctions d'appariteur ou d'huissier. Ce fut au château d'Alsonne que s'ouvrit le mail-public ou l'audience.

Bernard, viguier ou vicaire du comte de Toulouse, y demanda, par son avocat, que le lieu de Villefedosa, possédé par le monastère de Montolieu, dans le diocèse de Carcassonne, fut déclaré un bénéfice et non pas un alleu exempt de toutes charges, comme le soutenait l'abbé de ce couvent. Celui-ci ayant produit des chartes de Charles le Chauve à l'appui de ses prétentions, Bernard, ou plutôt le comte de Toulouse représenté par lui, fut débouté de ses demandes par un jugement solennel qui porte la date du 16 juin, la vingt et unième année du règne de Charles le Simple.

Ce document nous éclaire sur plusieurs faits qui nous seraient restés inconnus.

comlés de Carcassonne et de Ravez. Le premier comprenait tout le diocèse de Carcassonne, et le second une partie de celui de Narbonne.

Il prouve, d'abord, d'une manière (''vidente, qu'Eudes vivait encore en 918, et que cependant il s'était démis de son comté en faveur de son fils Raymond II, puisque celui-ci est qualifié comte et marquis de Toulouse, du consentement de son père.

Il fait voir que les comtes, sous le règne de Charles le Simple, avaient regardé un bénéfice royal comme dépendant de leurs domaines ; car l'avocat de Raymond s'appuie sur ce titre pour faire valoir les droits de son client.

Il confirme la suzeraineté de la maison de Toulouse sur les comtés de Carcassonne et de Ravez, un évêque de Toulouse se trouvant présider un plaid dans le diocèse de Carcassonne , lorsque ce diocèse était dans la juridiction d'un comte particulier.

Il nous apprend que, dans l'Aquitaine, les Romains, les Wisigoths et les Saliens, ou Français, n'étaient pas confondus à cette époque, que chacun de ces peuples avait encore ses lois et ses juges , et que , dans les assemblées générales, les Romains tenaient le premier rang, la loi romaine étant, sans doute, la première en date, et la population romaine plus nombreuse que les deux autres.

Enfin, par ce document curieux, nous connaissons la constitution des plaids, et nous savons que, malgré les guerres et les révolutions politiques dont ce pays avait été le théâtre, les formes établies au commencement de

la deuxièmo race , pour rendre la justice , subsistaient en 918 et sans altération d'aucune sorte.

Eudes mourut vraisemblablement cette même année, ou l'année suivante. Après lui, Raymond et Ermengaud, ses deux fds, se partagèrent sa succession, et devinrent, dans cette famille, la souche de deux branches distinctes.

Nous avons dit que Raymond II hérita du comté de Toulouse. Son frère eut pour sa part le comté de Rouergue, et ils possédèrent, par indivis, le comté de Quercy, l'Albigeois, et le marquisat de Gothie. Au commencement du x" siècle, la maison de Toulouse était donc la plus puissante de France, car, à l'exception du Vêlai, du Gévaudan et du diocèse d'Uzès (l), qu'elle réunit plus tard à ses États, elle dominait médiatement ou immédiatement sur tout le Languedoc.

Sous Louis le Règue , l'ambition des grands vassaux avait commencé l'aflliiblissement de la royauté; sous Charles le Simple, son fils, les Normands, en lui arrachant les plus belles provinces de la France, achevèrent la ruine de la monarchie. Rollon, leur chef, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte , avait obtenu la partie de la Neuslrie comprise entre l'Epte et la mer, appelée, plus tard , la Normandie ; mais ces hommes audacieux ,

(1) C'est-à-dire à l'exceplion des départements de la Haute-Loire, de la Lozère et du Gard.

maîtres d'un territoire renommé par sa fertilité et sa richesse, au lieu de se montrer satisfaits du prix accordé à leurs brigandages, n'en continuèrent pas moins à courir le pays et à le tenir dans une épouvante continuelle.

D'un autre côté, les Sarrasins, toujours à l'affiit d'une occasion favorable pour reprendre leurs projets de conquêtes, menaçaient de nouveau les contrées méridionales des Gaules. Quelques années encore, et le descendant de Charlemagne sera réduit aux villes de Laon et de Soissons. Déjà, indépendamment des comtes de Toulouse, l'on voit s'élever les comtes d'Anjou, les ducs de Bretagne, les ducs de Bourgogne et les comtes de Provence ; déjà le royaume d'Arles est constitué en faveur de Boson, qui affecte de se dire indigne du sceptre, quoiqu'il eut travaillé longtemps pour s'en saisir ; tous les princes, enfin, trouvent leur horizon trop borné ; tous se réveillent et s'agitent ; tous veulent étendre leur domination aux dépens d'un royaume décrépit.

11 eût été difficile alors de prévoir ce qui résulterait de cette tourmente politique, et de dire quelle puissance prépondérante sorfirait du choc de tant de prétentions contraires. De toutes parts l'empire d'Occident s'écroule, et, partout où a pénétré la civilisation, de grands événements s'annoncent.

En Italie, les ponfifcs romains, soumis encore aux empereurs, abritent leur faiblesse derrière ce capitole

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où jadis la victoire dislribuail ses couronnes, et s'efforcent de prouver aux souverains la nécessité de rendre l'Église indépendante.

En Espagne, Alphonse, roi de Léon et des Asturies, s'arme contre l'empire des califes et prépare l'expulsion des Infidèles.

En Angleterre, Alfred le Grand quitte l'habit de pâtre pour conquérir un trône, et, vainqueur des Danois, songe à réunir les premiers éléments d'une marine qui deviendra de la nation et la gloire et l'orgueil.

Ainsi l'Europe, à la fin du neuvième siècle, est dans un état d'effervescence, dans une sorte de bouillonnement et de crépitation, signes précurseurs de nouveaux déchirements et de nouvelles tempêtes.

Les Sarrasins, sous la conduite d'Abd-el-Rahman, sur- 920. nommé Almodaffer ou le Victorieux (1), franchirent alors les Pyrénées et s'avancèrent sans trouver un ennemi capable de s'opposer à leur invasion. Peut-être se promettaient-ils de tirer vengeance de la défaite de Zamah, arrivée cent ans auparavant, mais toujours présente à leur mémoire. Cependant, arrêtés par l'aspect formidable de Toulouse, ils ne tentèrent pas de prendre cette ville, et se retirèrent en laissant dans la Gascogne et dans tout le Languedoc le souvenir d'un immense dé-

(1) Il était l'oncle du calife qui régnait alors en Espagne et portait le môme nom que lui.

sastre. Durant le cours de cette expédition, les Sarrasins ne se contentèrent pas de dévaster le pays, ils emmenèrent à leur suite toutes les populations qui n'eurent pas le temps de chercher un abri au delà de la Garonne. Heureusement les troupes du roi de Navarre surprirent les Infidèles comme ils rentraient en Espagne, et elles mirent ainsi en liberté une grande partie des prisonniers enlevés par eux à leurs familles et à leur patrie.

Pendant ce temps, les Sarrasins, établis dans les montagnes de la Provence (1), saccageaient les bords du Rhône, ruinaient le Dauphiné, et, étendant leurs excursions de l'autre côté des Alpes, pénétraient dans le Piémont et le Montferrat.

A peine l'armée d'Abd-el-Rahman eut-elle repassé les monts pyrénéens, que les Normands, à la faveur des secours qu'ils recevaient sans cesse de leurs compatriotes du Nord, se jetèrent de nouveau sur l'Aquitaine, et, après avoir ravagé ce territoire , poussèrent jusqu'au centre de l'Auvergne. Le comte particulier de cette province ne pouvait résister seul à une attaque si formidable; il appela à son aide le comte de Toulouse, qui s'empressa de réunir ses forces aux siennes, et tous deux, marchant avec résolution contre ces hommes avides de rapines, les défirent complètement. Suivant la chronique

(1) A la garde Fraicincl, — rraxincliiin. — Voiries notes de VHist. gén. du Lan y.

de Flodoard.les Normands perdirent alors plus de douze mille des leurs.

Quelques auteurs, Raynal entre autres, prétendent que Raymond II fut tué dans cette action, où il fit des prodiges de bravoure; mais cette assertion, que rien au reste ne contredit, n'est appuyée d'aucune preuve. Nous savons seulement d'une manière sûre que, s'il ne mourut pas à cette époque, il ne vécut pas longtemps encore, son fils n'ayant pas tardé à lui succéder.

Si la vaillance de Raymond II est suffisamment établie par la défaite des Normands, le témoignage de deux contemporains nous assure aussi que ce comte de Toulouse était superstitieux, sans beaucoup de foi, et, comme tous les gens puissants d'alors, ne craignait pas de manquer à sa conscience pour augmenter ses revenus aux dépens de la fortune des autres. Une lettre du pape Jean X aux archevêques de Lyon et de Narbonne nous prouve que Raymond s'étant emparé injustement de certains domaines ecclésiastiques, ni les réclamations de ces prélats, ni même la menace des foudres de l'Église, ne parvinrent à obtenir de lui les moindres restitutions.

On lit, à son sujet, l'anecdote suivante dans la vie de saint Gérard, par saint Odon :

« Saint Gérard avait deux neveux, Renoît et Rainaud. Ce dernier en prison, on ne sait pour quel motif, fut relâché provisoirement par Raymond II, à condition que

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son frrre Benoît, vicomte de Toulouse, se rendrait personnellement garant de son retour, et subirait sa peine s'il ne se représentait pas à l'expiration du terme indiqué. Rainaud n'ayant pas reparu, Benoît fut enfermé à sa place, et sa captivité durait déjà depuis sept mois, lorsque saint Gérard, rencontrant sa sœur Avigerne, lui dit : « Pourquoi ne priez-vous pas pour la délivrance « de vos enfants, puisque le Seigneur exauce toujours « ceux qui s'adressent à lui avec ferveur et convie - « lion ? » Avigerne pria ; et, une nuit , Raymond, croyant, dans son sommeil, voir saint Gérard venir lui demander s'il n'entendait pas la voix qui s'adressait à lui, s'éveilla en sursaut, et, eflrayé par cette apparition, accorda sur-le-champ la liberté de Benoît, sollicitée en vain depuis fort longtemps. »

Ce comte de Toulouse, et son frère, le marquis de Gothie, demeurèrent attachés à la cause de Charles le Simple, lorsque Robert, usurpant la couronne, se fit sacrer ^-2- roi de France par l'archevêque de Reims. Presque tous les grands vassaux des provinces méridionales du royaume tinrent aussi la même conduite ; mais cette fidélité ne pouvait , malheureusement , préserver un monarque, sans fermeté et sans courage, du sort que lui réservait l'avenir. D'ailleurs la race carlovingienne était, pour ainsi dire, déjà déshéritée du trône, puisque Eudes, comte de Paris et fds de Robert le Fort, bisaïeul

d'Hugues Capet, l'avait occupé depuis l'an 888 jusqu'à

l'an 898.

Raymond II avait épousé Gudinilde, qui lui survécut;

aucune chronique ne donne d'autre éclaircissement au

sujet de cette alliance, ijmond Raymond III, ou Pons I" (1), succéda immédiatement lymoiid- à son pèrc ; car un document authentique le qualifie

l'ons .

Pons I»', comte et marquis des 1 an \)2A.

■.'" (Ointe . » . f, 1 T u

'if Ce document est une donation faite en faveur de l ao-

.■rs'i24.' baye de Montolieu par Odon, vicomte de Narbonne, et Richilde, sa femme, le 20 décembre de la vingt-septième année du règne de Charles (le Simple), ou l'an 924. On lit dans cet acte : « Du consentement d'Agio, arche- « véque, et du comte Pons ; pour le salut du même « comte Pons, son seigneur. » Et au bas se trouve la souscription suivante : <{ S. Pontii comitis etmarchionis « qui consentit et firmavit. »

Donc évidemment, en 924, Raymond II était mort, et son fils avait pris possession de son héritage.

Le jeune comte, en signant indifféremment ses chartes Pons ou Raymond-Pons, a jeté par là les historiens dans des erreurs fort grandes; les uns, trompés par la similitude des noms, l'ont confondu avec Pons II, qui vivait soixante ans plus tard, et d'autres ont pris pour lui

(1) Dans les vieux litres latins, il est indiqué sous le nom de Ponlius ou Pojitio.

Raymond P', comte de Rouergue, le fils d'Ermengaud, son oncle.

Raymond-Pons, à peine reconnu comte de Toulouse, eut une occasion remarquable de signaler sa vaillance non-seulement aux yeux des siens, mais à ceux de la France entière.

Les provinces méridionales du royaume, dévastées tour à tour par les conquérants sortis des côtes africaines et par les peuples sauvages accourus des rives Scandinaves, étaient épuisées, haletantes sous le poids de tant de calamités et de misères, quand des hordes, plus rapaces que les Sarrasins , plus cruelles encore que les Normands, firent tout à coup irruption sur la droite du Rhône, et répandirent dans tout le Languedoc l'effroi et la désolation.

Les Hongrois, des barbares inconnus jusqu'alors, venaient des bouches du Danube, pour mettre de nouveau au pillage des contrées déjà éprouvées tant de fois, et sur lesquelles un destin impitoyable semblait prendre plaisir à s'acharner sans cesse.

On trouve, dans les anciens auteurs, quelques détails sur ces races guerrières, qui peut-être ne paraîtront pas dénués d'intérêt. « Ces peuples, originaires de la « Scythie, dit l'histoire générale du Languedoc, s'étaient « déjà rendus formidables dans une partie de l'Europe. « La férocité de leurs mœurs, la difformité de leurs « visages et leur manière de combattre inspiraient éga-

« lemenl la terreur. Les enfants étaient à peine venus « au monde, que leurs mères leur déchiquetaient le vi- « sage, pour les habituer de bonne heure à souffrir; ce « qui les rendait extrêmement hideux et plus terribles <n à leurs ennemis. Ils coupaient leurs cheveux jusqu'au « sommet de la télé, se nourrissaient de chair crue et « buvaient le sang des animaux. Ils étaient, en un mol, « cruels, vains, perfides, sans foi et sans religion. Les « femmes, également féroces, faisaient, comme leurs « maris, leur principal métier de la guerre et du bri- « gandage.

« Ces barbares étaient moins propres à former des « sièges qu'à courir et à ravager les campagnes, et « cherchaient plutôt à se battre de loin que de près, « parce qu'ils n'étaient pas aussi adroits à manier l'épée « qu'à décocher des dards ; ce qu'ils faisaient avec tant « de justesse, qu'ils ne manquaient jamais leur coup, « même en fuyant devant leurs ennemis. Ils combat- « taient toujours à cheval, qu'ils poussaient avec une « extrême vitesse, et, quand au premier choc ils trou- « vaient de la résistance, ils feignaient alors de prendre « la fuite ; mais, faisant bientôt volte-face, ils revenaient « à la charge avec plus de fureur.

« Ces peuples, sous l'empire de Charles le Gros, s'em- « parèrent de la Pannonie, à laquelle ils donnèrent leur « nom, après en avoir chassé les Huns, leurs anciens « compatriotes. De là ils étendirent leurs courses dans

« les provinces voisines, et, après avoir ravagé la Ger- « manie, ils passèrent dans l'Italie en 900, et y établi- « rent leur demeure. Bérenger, qui régnait alors dans « la Lombardie, aurait pu traverser leur établissement « dans ce royaume, et les chasser de ses États ; mais, « dans le dessein de s'en servir, soit contre ceux qui « lui disputaient la couronne, soit contre ses sujets dont « la fidélité lui était suspecte, il jugea à propos de les « ménager, et eut recours à leur protection pour se « soutenir sur le trône. Il eut cependant le malheur de « tomber enfin dans les embuscades d'un traître qui « l'assassina, vers le commencement de l'an 924, dans « le temps qu'il allait , le matin , faire ses prières à « l'église.

« Les Hongrois, qui avaient toujours été attachés à « ce prince, résolurent de venger sa m^ort. Ils prirent les « armes sous la conduite de Saler, leur roi ou leur gé- « néral, assiégèrent Pavie, capitale du royaume de Lom- « hardie, et, s'en étant rendus maîtres, ils livrèrent cette « ville au feu et au pillage. Ils coururent ensuite toute « l'Italie, et, tournant du côté des Alpes, ils passèrent « ces montagnes et entrèrent dans les Gaules, dans le « dessein, sans doute, d'attaquer les États de Rodolphe, « ennemi et concurrent de Bérenger (1). Ce prince, « averti de leur marche, courut en dihgence au-devant

(ij Uodoli>hc II élail roi do la Bourj^ognc lran?jiiraiic.

« d'eux pour s'opposer à leur passage, et s'étant joint « à Hugues, comte de Vienne ou duc de Provence, « aussi intéressé que lui à les repousser, ils les obligèrent « à s'en retourner sur leurs pas. Ces barbares, résolus « cependant de pénétrer dans les Gaules, cherchèrent « alors un autre passage, et, ayant fait un détour, ils « descendirent enfin dans les plaines de la Provence et « s'avancèrent vers le Rhône. Rodolphe et Hugues, en « ayant été informés, se mirent aussitôt en marche pour « leur courir sus, mais ils arrivèrent trop tard; les bar- « bares avaient déjà passé ce fleuve, et étaient entrés « dans la Gothie, où ces princes ne jugèrent pas à « propos de les poursuivre. Hs se contentèrent de faire « main basse sur ceux de leur arrière-garde qui étaient « demeurés derrière.

« Les Hongrois eurent à peine passé le Rhône, qu'ils « s'étendirent, à leur gré, dans la Gothie, y portèrent le « fer et le feu, et s'avancèrent jusque dans le Toulou- « sain. Leur irruption jeta l'alarme dans tous les es- « prits, et ceux qui furent assez heureux pour éviter « leur glaive prirent le parti de la fuite, ce qui rendit « la province presque déserte. Par bonheur, une ma- « ladie épidémique se mit, (juclque temps après, parmi « les barbares, dont elle fit périr un grand nombre ; elle « consistait dans une enflure extraordinaire de la tête, « jointe à la dyssenterie.

« Raymond-Pons, c(»mte de Toulouse et marquis de

« Golhie, profita de ce moment favorable pour achever « d'exterminer le reste des Hongrois, ou du moins pour « les expulser de ses États. Il ramassa tout ce qu'il put « de troupes, et, s'étant mis à leur poursuite, il fit « passer les uns par le fil de l'épée, et obligea les autres « à s'enfuir. »

Une lettre, écrite sur cet événement au pape Jean X, présente assez bien la situation du pays à cette époque.

Aymeric , nommé récemment archevêque de Narbonne, après avoir prié le souverain pontife de l'excuser s'il n'a pu encore, selon l'usage, se rendre devant lui, ajoute :

« Les années passées , tout le pays a été cruellement « assailli par les Hongrois, qui l'ont ravagé en peu de « jours; or il fut fertile en fruits et abondant en ri- « chesses; tellement que cette province qui a produit « jadis tant de grands et signalés personnages, même « d'ecclésiastiques , est maintenant dépeuplée par les « Hongrois, qui en ont fait mourir indifî*éremment la « plupart des habitants, et l'ont presque réduite en soli- « tude. Et bien que, maintenant, par la grâce de Dieu et « le secours du jeune prince et noble marquis nommé « Pons , ils aient été chassés , néanmoins les chemins « de Narbonne h Rome ne sont pas libres, à cause que « les Sarrasins occupent les passages des Alpes, et que « ce serait un grand détour s'il fallait passer par les « Allemagnes. »

Cette lettre étant sans millésime, on a voulu lui fixer une date postérieure à l'an 932 (1), en se basant sur ce que Pons ne s'est qualifié marquis de Gothie que depuis lors. Les faits dispensent de réfuter cette opinion ; car, cl partir du comte Eudes, les comtes de Toulouse ont continué à prendre ce titre.

A cette occasion, nous relèverons, en passant, une erreur commise par les savants bénédictins dom Vie et dom Vaissette. Flodoard, auteur contemporain, ayant fait entendre clairement que les Hongrois abandonnèrent la Gothie en 934, ils ont cru devoir donner cette date à la lettre citée plus haut par nous. Mais, on l'aura sans doute remarqué, Aymcric parle des malheurs de l'Aquitaine, comme d'un événement accompli les années passéesy et non pas comme d'un fait récent. Cet écrit semble donc appartenir à l'an 9'28, époque de la mort de Jean X, ou à l'année précédente. Cela nous paraît d'autant plus vraisemblable, que les Hongrois, s'ils ne se montrèrent plus dans la Gothie, firent encore des excursions en Aquitaine. Ils ruinèrent même la ville de Javeux ou Javoulx, la capitale du Gévaudan, et obligèrent, par là, de transporter à Mende le siège épiscopal. D'ailleurs, l'archevêque Aymeric, quand il se plaint de la difficulté de communiquer avec Rome , en accuse seulement les Sarrasins^ ([iii occupent le passage des Alpes.

[l] Voir Calul, Hisl. des œmlcs de Juuhusc.

Par conséquent, il faut le supposer, les Hongrois avaient déjà établi en d'autres lieux le centre de leurs brigandages.

Ces barbares étant venus de l'extrémité de l'Europe, les classes inférieures de la société s'imaginèrent que c'étaient les peuples de Gog et de Magog, dont il est question dans les prophéties d'Ézéchiel et dans l'Apocalypse, comme devant parcourir l'univers, à la fin du monde, pour faire justice des crimes des humains. Cette superstition se répandit d'autant plus aisément, qu'on approchait alors de l'an 1000, qui, selon une croyance traditionnelle , amènerait l'entier anéantissement de l'œuvre de la création. L'évêque de Verdun, pour s'éclairer à cet égard , consulta un religieux dont la réputation de savoir était fort grande ; celui-ci le rassura en lui disant que, d'après l'Écriture, les Gogs et les Magogs seraient suivis de plusieurs autres peuples très-cruels, et que les Hongrois étaient tous les fils d'une seule et même nation (1).

Raymond-Pons, en exterminant ces hommes dangereux, fut le sauveur d'une grande partie de la France, et l'on s'étonne que les historiens du temps ne l'aient pas loué davantage pour l'immense service rendu par lui au pays. Si ses succès contre un ennemi redoutable

(1) Du Mègc assure que, dans le haut Languedoc, il existe encore des ruines que la tradition fait remonter à l'époque où les Hongrois ravagèrent ces contrées. (Voir les noies de VlIisL gén. du Lang.)

font l'éloge de sa tléterminalioii el de son courage, nous allons voir que ce comte ne manquait pas non plus d'habileté lorsqu'il s'agissait de l'avenir de sa maison.

Continuant la politique de Raymond II, il ne voulut pas se soumettre à Raoul, qui s'était fait couronner à Soissons l'an 924, et même, après la mort de Charles le Simple, il refusa longtemps de reconnaître un autre pour roi; cependant, sous l'apparence d'une fidélité louable, Raymond-Pons sut profiter adroitement de la captivité du souverain pour étendre de plus en plus son autorité , et tandis qu'Ermengaud , son oncle, s'emparait du diocèse d'Usez, lui, de son côté, réunissait à son domaine la partie de la Provence située sur la rive droite du Rhône.

î>:j2. Raoul , qui n'était pas encore accepté par l'Aquitaine en 932, résolut de sortir de cette situation en faisant à ses ennemis des concessions de nature à vaincre toute résistance de leur part ; dans ce but il se dirigea sur les provinces méridionales, avec l'espoir de gagner l'affection des grands vassaux déclarés encore contre lui : en effet, à peine eut-il passé la Loire , Raymond- Pons et Ermengaud se portèrent à sa rencontre.

On ne sait rien sur cette entrevue ; toutefois, comme les deux comtes firent acte d'obéissance et prêtèrent aussitôt serment au monarque, on en conclut avec raison que Raoul, ayant le plus grand intérêt à les ranger à sa cause, disposa, en leur faveur, du duché d'Aquitaine,

dont depuis lors ils restèrent possesseurs par indivis. Il donna à Raymond les comtés d'Auvergne et du Yelai, et il consentit à ce qu'Ermengaud devînt maître du Gévaudan.

Ces arrangements faits, Raoul fut proclamé roi de France dans le comté de Toulouse, le comté de Rouergue et la Gascogne, et, suivant l'usage, on y data les actes publics d'après le nombre d'années de son règne , mais seulement à partir de la mort de Charles le Simple, et même quelquefois de la soumission de Raymond- Pons et d'Ermengaud (1).

Ainsi une pièce relative à un plaid tenu à Narbonne 933. est datée du mois de mars, la quatrième année du règne de Raoul depuis la mort de Charles. Ce plaid, présidé par l'archevêque Aymeric et par Pons, comte et marquis, offre plusieurs particularités dignes de fixer notre attention.

n nous apprend que Raymond-Pons était d'origine française, car le procès dans lequel il se trouvait être en cause fut jugé suivant la loi salique, bien qu'il y eût, comme d'ordinaire , des juges romains, wisigoths et saliens. Il nous fait voir, en outre, que les comtes de Toulouse, déjà en possession des droits régaliens, ne jouissaient pas encore de l'autorité absolue, puisqu'ils se soumettaient à venir exposer leurs différends, avec de

(1) Ilist. gén. du Lang.

simples habitants du pays, devant une assemblée provinciale. Au reste, ce jugement est, à coup sur, une preuve de la modération et de l'équité de Raymond III.

Le roi Raoul, en partageant l'Aquitaine entre Pons et Ermengaud, ne créa, pour cela, ni l'un ni l'autre ducs de cette province. Ce titre, passé dans la maison de Rainulfe, comte de Poitiers, quand celui de comte de Toulouse devenait héréditaire dans la famille de Frédélon, resta aux comtes de Poitiers jusqu'à ce qu'Éléonore, fille de Guillaume IX, apportât en dot le duché de Guienne à Henri II, roi d'Angleterre (1).

Pons, il est vrai, signa quelquefois dux Aquitanorum, mais nous ferons observer qu'il ne faut pas confondre dux Aquitanorum avec dux Aquitaniœ. Pons pouvait être duc et marquis en Aquitaine, par ses terres et par ses fiefs, sans être, pour cela, duc d'Aquitaine, c'est-à-dire chef suprême de ce gouvernement.

Au surplus, nous devons l'ajouter, dans différentes circonstances, Raymond-Pons, aussi bien qu 'Ermengaud, son oncle, se dirent princes d'Aquitaine, et Raymond, fils de ce dernier, continua à s'approprier ce titre après la mort de son père. L'usage leur attribuait probablement cette qualification, puisque Louis d'Outremer

(1) On sait qu'Éléonore épousa ce prince après son divorce avec Louis le Jeune.

lui-même, le successeur de Raoul, appelle Rnymond- Pons prince des Aquitains, dans une de ses chartes de l'an 941.

Ce comte de Toulouse joignit aussi parfois à ses titres celui de comte de Cahors. Il en avait sans doute le droit, car dans une donation faite, en 932, à l'abbaye de Beaulieu, par Flotard, vicomte de Cahors, et Adelbergue, sa femme, on lit : « Avec le conseil du comte Raymond, notre seigneur. » D'où l'on peut tirer la conséquence que Pons, prenant indifféremment, comme nous l'avons dit, les noms de Pons et de Raymond-Pons, possédait alors véritablement le comté de Cahors, et que Flotard, vicomte de ce fief, le reconnaissait lui-même pour son seigneur.

Suivant un auteur contemporain, Louis d'Outremer se rendit en Aquitaine avec la reine Gerberge, sa femme, et Raymond-Pons alla à leur rencontre; mais on ignore les raisons qui les amenèrent de ce côté. Flodoard se borne à dire : « Louis eut une conférence avec Raymond, prince des Aquitains, et avec les autres seigneurs d'Aquitaine. » Le roi, selon un critique moderne, avait pour but, dans cette excursion au delà de la Loire, de recevoir l'hommage de ses sujets, « chose de pure forme, ajoute-t-il, les grands vassaux s'étant alors rendus indépendants de la couronne. » Cependant, comme Louis avait déjà reçu l'Iiommage du comte de Toulouse,

il faut, croyons-nous, chercher à ce voyage un niotirplns sérieux.

Les intentions hostiles d'Othon, roi de Germanie, ne pouvaient- elles pas porter Louis d'Outremer à vouloir s'assurer, par lui-même, des dispositions de Raymond- Pons et des autres seigneurs du pays à son égard? Cela nous semble d'autant plus probable, qu'Olhon avait des relations fort étroites avec Conrad, le roi de la Bourgogne transjurane et de la Provence, dont les États confinaient à la Gothie. D'ailleurs le roi était en guerre avec plusieurs de ses grands vassaux, et cette guerre devait lui causer une vive inquiétude, puisqu'elle failUt le renverser du trône. Il était donc pour lui d'un haut intérêt de savoir la conduite que tiendraient , dans ces circonstances difficiles, et le comte de Toulouse, et tous les hommes considérables des provinces méridionales du royaume.

Raymond-Pons, après s'être illustré par les armes, voulut, comme la plupart de ses ancêtres, se signaler par des fondations pieuses. Déjà il avait coopéré à l'édification des abbayes de Chanteuge et de Saint-Allire en Auvergne ; mais ce n'était pas assez pour sa piété fervente. Par suite de sa dévotion particulière pour saint Pons, martyr de Nice, dévotion qui lui avait fait ajouter ce nom à celui de son père, il fit élever, conjointement avec sa femme Garsinde, sous l'invocation de ce saint, un monastère qu'il combla de richesses, et où il é(a])!it

des religieux soumis à la règle de Saint-Benoît. Ce monastère, construit non loin de Narbonne, sur la petite rivière de Jaur, jouit bientôt d'une célébrité immense. Ce fut, comme nous l'avons dit, dans cette enceinte vénérée que don Sanche, roi d'Aragon, conduisit son fils Ramire. Nous avons encore la charte par laquelle Louis d'Outremer, sur la demande du comte de Toulouse, consent à mettre l'abbaye de Saint-Pons de Thomière sous sa protection et sauvegarde, l'exemptant de toutes les charges et de tous les subsides payés au roi par les autres établissements monastiques.

950. Raymond-Pons mourut vers l'an 950. Quelques auteurs l'ont fait vivre beaucoup plus longtemps, parce qu'ils l'ont confondu avec ses cousins, Raymond I" et Raymond II, comtes de Rouergue, possesseurs avec lui, par indivis, de presque tous leurs domaines.

Parmi les comtes de Toulouse, il en est peu qui aient contribué plus que Raymond-Pons à accroître le pouvoir et l'indépendance de sa maison ; aussi ses arrière-petits-fils l'appelèrent-ils le grand duc ou le prince des Aquitains, titre que nous avons vu lui avoir été donné également par Louis d'Outremer.

Maître, pour ainsi dire, de tout le pays compris entre la chaîne pyrénéenne, la Méditerranée, le Rhône et la Loire, sa puissance était d'autant mieux établie, qu'au milieu des querelles intestines qui déchiraient le

royaume il n'avait pas à lutter, comme le roi île France, contre des vassaux ambitieux et rebelles.

On connaît à Raymond-Pons trois fils : Guillaume, Pons et Raymond. Il eut aussi une fille, nommée Raymonde, qui épousa Aton, vicomte de Soûle en Gascogne. Un auteur moderne (1) veut qu'il ait laissé une seconde fdle, Léogarde, qui devint la femme d'un comte de Barcelonne, et en effet il y a lieu de le croire.

D'après ce que nous venons de dire, il semble que le successeur de Raymond-Pons se trouvait tout naturellement désigné, et par l'existence de Guillaume, le fils aîné de ce comte, et par le principe d'hérédité, qui alors était devenu un droit incontestable. Cependant, au contraire, presque tous les historiens sont divisés sur cette question si simple en apparence, et il a fallu, pour la résoudre, des recherches longues et ardues.

Catel, qui le premier (2) s'est attaché à éclaircir la généalogie des comtes de Toulouse, croit qu'après Raymond-Pons vient Raymond III (3), et cela parce que, depuis l'an 947 jusqu'à l'an 972, le nom de Raymond apparaît dans divers manuscrits de l'époque. Il cite

(1) Baluze, Marc, Hisp.

(2) Catel, Hist. des comtes de Toulouse.

(3) A ses yeux, Pons I" n'étant pas le même personnage que Raymond-Pons, autrement dit Kaymond HT, il a fait succéder ce dernier au premier.

surtout les écrits de Luilpraud (1), dans lesquels ou Ir que « Hugues, roi d'Italie, ne pouvant résister davantage à Bérenger, abandonna la souveraineté à son fils pour aller chercher un refuge en Provence. » Puis Luitprand ajoute : « Raymond, prince d'Aquitaine, vint le trouver et lui promit de réunir bientôt assez de forces pour combattre son ennemi et le maintenir sur le trône. Toutefois ce prince n'avait ni la possibilité ni même peut-être la volonté de tenir une parole semblable. »

Ce passage, très-explicite au premier abord, ne saurait pourtant prêter aucune force au raisonnement de Catel.

En effet, nous ferons remarquer que, si Luitprand cite un Raymond, prince des Aquitains, il ne dit pas , pour cela, qu'il soit comte de Toulouse. Or, si l'on se rappelle qu'Ermengaud, oncle de Raymond-Pons, prit, comme lui, en 932, la qualification de prince; que ce même personnage eut un fils nommé Raymond, l'héritier de ses domaines ; que ce jeune comte épousa Berlhe, la nièce de Hugues, roi d'Italie, en 946 ou 947, c'est-à-dire à peu près vers le temps oii ce prince se retira en Provence, on reconnaîtra sans peine celui dont Luitprand a voulu parler, et l'on ne confondra pas le

(i) Luitprand, diacre de Pavie, a laissé une relation en six livres de ce qui s'était passé de son tcuips en Europe. Ses récils ne sont pas toujours Irès-fidèlcs.

lils de Raymond-Pons avec Raymond T", comlo de Rouergue , le cousin germain de son père , comme lui, au reste, par indivis, duc ou prince d'Aquitaine, marquis de Gothie, et, en outre, comte de Quercy et d'Albigeois,

De Raymond III Catel fait naître un Pons II, qu'il pense avoir été le père de Guillaume III, le véritable fds de Raymond-Pons I" ; car, si le nom de Raymond a jeté de la confusion parmi les possesseurs du comté de Toulouse, celui de Pons a aussi fait prendre l'un pour l'autre des individus fort différents ; de sorte que , d'après notre savant critique, d'ailleurs bien rarement en défaut, Guillaume III, surnommé Taillefer, fds aine de Raymond-Pons, se trouve séparé de son père, sous le rapport généalogique , par deux comtes de Toulouse qui , malgré l'opinion si imposante de Catel , n'ont certainement jamais existé.

L'erreur de Catel a été partagée par Bouet, par Marcel, par de Marca; et si d'autres écrivains, tels que la Faille (1), Besse (2), Labbe (3), Guichenon (4) et Mabd- Ion (5), ne sont pas complètement d'accord avec les auteurs que nous venons de citer, en ce qui concerne

(1) La Faille, Ann. de la vil. de Tout.

(2) Besse, Narb., p. 203.

(3) Labbe, Tabl. gêné, des coinles de Tonl.

(4) Guichenon, Hkl. de la maison de Savoie.

(5) Mabilloii, ad ann. 990.

l'ordre de filiation, an moins adme lient-ils toujours, entre Raymond-Pons et son fils Guillaume Taillefer, un autre comte de Toulouse.

Ce dissentiment parmi des écrivains d'un mérite reconnu tient à deux causes : au petit nombre de documents parvenus jusqu'à nous, et surtout, comme nous avons eu déjà l'occasion de le faire observer, à ce que divers membres d'une famille , s' étant donné les mêmes noms et les mêmes litres, ont souvent été pris l'un pour l'autre par les historiens les plus en garde contre ces sortes de méprises.

L'annotateur de D. Yic et de D. Vaissette a examiné cette question en homme instruit et consciencieux. Nous ne le suivrons pas dans son argumentation judicieuse ; nous renverrons à VHistoire générale du Languedoc, publiée par lui, ceux de nos lecteurs qui voudront faire une étude approfondie des points litigieux de cette partie de nos annales. Nous nous contenterons de dire qu'il ressort de cette discussion la preuve évidente que , depuis le milieu du x" siècle jusqu'à la fin de l'an 1037, un seul comte de Toulouse a porté le nom de Guillaume; ce fut Guillaume III, surnommé Taillefer. Fils de Raymond-Pons, il hérita, à la mort de son père, du comté de Toulouse et de tous les domaines de ce prince, sous la tutelle de Garsinde, sa mère. A cette époque, Louis d'OMlremer accorda le duché d'Aquitain(^ et le comté (rAuvcrgnc à Guillaume, comte de Poitiers, et, depuis

lors, ces deux titres restèrent constamment dans celle dernière famille.

Le frère de Guillaume Taillefer, appelé Pons, dont

nous avons parlé en faisant connaître les enfants laissés

par Raymond-Pons, devint, par la suite, comte d'Albi (1).

Quanta Raymond, troisième fils de ce comte, on ignore

entièrement quelle fut sa destinée.

(Guillaume Guillaumc III était, sans doute, très-jeune lorsqu'il

i3«vo'mte« perdit son père, puisque, dix-neuf ans après, sa mère

Tourouse. Garsinde dirigeait encore les affaires publiques au nom

de son époux. C'est ce que nous apprend un acte daté de

l'an 969, oii l'on remarque ces mots : « De l'ayis de la

comtesse Garsinde, de la vicomtesse Adélaïde (2) et de

tous les seigneurs de Narbonne (3). »

Il est probable que Garsinde mourut entre l'an 972 et l'an 975.

975;. Dès que Guillaume eut le gouvernement de ses provinces, il comprit les inconvénients sans nombre attachés à une possession en commun ; et, s'étant entendu

(1) Vers l'an 984 ou 985. C'est le comte d'Albi que Calel a fait comte de Toulouse, sous le litre de Pons II. Labbe dit positivement que ce Pons, frère de Guillaume, fut tué par surprise par son beau- fils Artaud : Arsendis uxor Willelmi Tolosani comitis fratris illius Pontii , qui ab

Arlaldo posthac privigno suo, dolo inlerfectus est (Voir Raynal,

Hist. de la ville de Toul.)

(2) Adélaïde, veuve de Malfred, vicomte de Narbonno, avait l'administration des biens de ses fds.

(3) Cet acte est une convention entre l'abbé do Saint-Pons et l'évcquc de Narbonno. (>'oir Labbe et Mabilion.)

avec Raymond II, comte de Rouergue, les deux cousins convinrent de partager entre eux tous les territoires dont leurs pères jouissaient par indivis depuis la mort du comte Eudes.

D'après cet arrangement, Guillaume, outre le comté de Toulouse, conserva en propre les comtés d'Albigeois et de Quercy, et Raymond, indépendamment du comté de Rouergue, déjà sous son autorité, acquit le marquisat de Gothie, avec les comtés particuliers de Narbonne, Béziers, Agde, et peut-être ceux d'Uzès et de Viviers.

11 paraît qu'en suite de cette convention amiable la partie supérieure du comté de Nîmes échut à Raymond, avec sa ville capitale, sous le titre de comté de Nîmes, et que la partie inférieure, avec la ville de Saint-Gilles, devint la propriété de Guillaume Taillefer, sous le titre de comté de Saint-Gilles. Cette convention permit à Guillaume de donner l'Albigeois en apanage à son frère Pons; mais celui-ci étant mort sans laisser d'héritier, son comté fit retour c\ la maison de Toulouse.

Peu de temps après la mort de sa mère, le jeune comte épousa Arsinde, sœur de Foulques Néra, comte d'Anjou. Toutefois, si ce mariage est parfaitement constaté, il règne tant d'obscurité sur Guillaume, que l'on ne saurait dire, d'une manière positive, combien il eut de femmes (1). On lit dans la vie de saint Fulcran : « Ce

(I) Plusiciiis ailleurs espagnols iiiôlondiînl que Guillaume 111 avait

prélat, ayant rencontré un jour Guillaume, refusa de lui rendre son salut, et lui reprocha publiquement d'avoir quitté sa femme légitime pour en prendre une qui était en puissance de mari. » Arsinde était-elle cette femme qu'il abandonna , ou en avait-il épousé une autre auparavant? Rien ne permet de résoudre cette question.

Guillaume eut une deuxième ou troisième femme, appelée Emme (1). Elle était fille du comte Rotbald; et, comme elle devint héritière de sa maison, elle apporta à celle de Toulouse les comtés du Venaissin et de Forcalquier, ou ce qui a formé ensuite le marquisat de Provence. Aussi Guillaume III fixa-t-il, depuis lors, sa résidence aux environs de la ville d'Arles.

Nous ignorons les événements qui ont pu agiter les provinces méridionales à cette époque; nous avons seulement connaissance de quelques démêlés entre les ^^l- comtes de Toulouse et de Carcassonne (2), et l'on s'étonne que, Guillaume ayant été surnommé Taillefer à cause de sa force peu commune et de sa grande vaillance, si peu de détails nous soient parvenus sur ses hauts faits. Souvent, cependant, les poètes contemporains

épousé Sancia, fille du roi d'Aragon Ramire, et Catel a adopté celte opinion; mais rien ne prouve cette alliance, et l'on sait, au contraire, que Ramire venait à peine de se marier lorsque mourut Guillaume Taillefer.

(1) Il répousa vers 990.

('2) Voir l'Hist. gén. du Languedoc.

ont dû célébrer ses prouesses. Il est vrai que le rôle passif du comte de Toulouse lors de ces guerres si vives soutenues par les rois de France explique, jusqu'à un certain point, le silence des chroniques.

Raoul, pendant les treize années de son règne, dut, presque toujours, combattre ceux-là mêmes qui l'avaient aidé à s'emparer du pouvoir, particulièrement les ducs de Normandie et de Vermandois. Il fut donc intéressé à ne troubler en rien les comtes de Toulouse et de Rouergue, attachés étroitement par des liens de famille, et maîtres ensemble d'une partie considérable du royaume.

Louis IV ou Louis d'Outremer, appelé ensuite au trône, s'efforça d'abord de relever la royauté avilie; mais, après avoir contraint plus d'une fois les vassaux rebelles à se soumettre à une autorité depuis trop longtemps méprisée, il avait été fait prisonnier par Hugues, comte de Paris, et obligé, pour obtenir sa liberté, de renoncer au pomté de Laon. Cette exigence exorbitante amena une lutte longue et opiniâtre, à laquelle le midi delà France ne prit aucune part.

Lothaire, qui succéda à Louis IV, montra aussi l'intention de rendre au pays sa grandeur et sa force. Malheureusement ce prince, dans toutes les actions de sa vie, commença bien et finit mal. Vainqueur plus d'une fois de l'empereur Olhon II, il le laissa s'avancer ensuite jusque sous les murs de Paris, hii céda une de ses plus

belles provinces (1), et,, sans crainte de mécontenter les grands du royaume, il donna au prince Charles le duché de basse Lorraine.

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