‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 2)Chapitre 9 sur 30 · LU · texte numérisé non relu

LU

monumenls, récemmfuit découverts (l), nous révèlent aujourd'hui l'existence.

Ce n'était pas assez de tant d'êtres surnaturels, de tant d'objets matériels divinisés, une honteuse adulation fit ajouter, par les Homains, à ces légions célestes les hommes dont une nation dépravée voulait flatter l'orgueil; et le triumvir Octave, qui avait été revêtu du titre d'Auguste pour avoir fait couler des flots de sang, eut, de son vivant même, des autels à Narbonne.

Enfin, lorsque Néron succéda à l'empereur Claude, le christianisme fit sa première apparition dans les Gaules. Devant cette éclatante lumière, on vit bientôt s'effacer les vagues et pâles lueurs qui, depuis tant de siècles, avaient égaré les peuples; et les paroles de l'Evangile, si simples et si sages, furent écoutées partout avec confiance et espoir. Rome, on le sait, ne montra pas, celte fois, la quiétude qui, jusqu'alors, avait signalé sa politique en matière de religion : il s'agissait d'un culte qui sapait le polythéisme par sa base, et, ne voulant pas renoncer à ses erreurs, elle poursuivit avec acharnement ceux dont la mission sainte était de répandre la vérité. Les chrétiens eurent donc à lutter contre des persécutions cruelles, et Marc-Aurèle lui-même, qui a

(i) Voir VArcItéohyic pyrénéenne el les noies de Vllisloire générale du Languedoc.

— Mil

mérité pourlcmt d'être surnommé le philosophe, ordonna, à Lyon et à Vienne, le supplice de plusieurs martyrs. Mais ces arrêts de mort, ces tortures affreuses ne purent empêcher le jour de succéder aux ténèbres, et l;i Narbonnaise presque entière ne fut pns longtemps à renoncer à l'idolâtrie.

On ne peut s'empêcher de remarquer, à cette occasion, que, à l'époque où Marc-Aurèle fut proclamé empereur, déjà une scission dans l'Eglise se manifestait au sein de la Gaule méridionale Deux gnostiques fameux, Valentin et Basilide, partisans des principes manichéens, curent pour disciple un nommé Marc, qui porta leurs doctrines dans toutes les provinces voisines du Rhône ( t de la Garonne, et même en Espagne, oii elles se propagèrent jusque vers la fin du iv° siècle (1).

Ainsi des disputes religieuses s'élevèrent dans le Languedoc lorsque la conviction pénétrait à peine dans les esprits, lorsqu'à peine on commençait à connaître et à comprendre les bienfaits d'une haute et imposante révélation.

Cette sorte de manifestation du caractère national ne semblait-elle pas faire pressentir les guerres désastreuses et les poursuites impitoyables dont ces malheureuses contrées devaient un jour devenir le théâtre?

(1) Quelques auleurs prélendenl que sauil Jérôme , (|ui se plaiut de oe scliisme, veut parler d'une autre seclc.

Les chrétiens cessèrent d'être voués aux supplices pour leur foi, lorsque Constantin vint visiter les Gaules (1). On sait que ce prince, après sa victoire sur Maxence, embrassa le christianisme, et se fit, dès lors, un devoir de le protéger; il voulut même, par zèle pour l'Église, étouflèr un nouveau schisme dont l'évéque Douât était le créateur, et dont les sectaires prirent le nom de donatisles.

Nous avons dit ce que les Gaules avaient du dinstruclion, de prospérité, de grandeurs à la nation conqnél'ante qui les avait soumises; mais, malh(^ureusemen! pour les peuples de la Narbonnaise, les Romains, en leur apportant les avantages d'une civilisation avancée, leur avaient aussi appris à connaître les fruits amers d'une société corrompue : aux mœurs si pures des Tectosages s'étaient substitués le goût effréné des plaisirs, la soif dévorante des richesses, tous les vices, en un mol, qu'enfante l'esprit de désordre et de débauche. Dès le iv^ siècle, les Gaules participaient à la dépravation qui conduisait liome à sa perte. Là aussi, toutes les mauvaises passions avaient renqjlacé les sentiments élevés et honorables : le pouvoir, tombé dans des mains indignes , n'était plus entouré d'aucun prestige ; chacun ne pensail qu'à |)arvenir à la fortune, et la religion elle-même, malgré la |)uissance (pi'elle conservait encore, n'était

■IJ 11 ;i\;)il iiii {i;il:iis a Arles, et il lit un Ion? Sf'jonr dans celte vilk

cependuMl un frein ni pour ses ministres ni pour les irnnids. Une catastrophe terrible semblait donc inévitable et imminente; mais c'est sous des climats iiinorés et lointains qne l'orage se prépai'e et s'amoncelle; c'est an dehors (pie grondent les sonrds miiL'issemenls qui arinoMcenl et précèdent la tempête.

TKOISIÈME ÉPOQUE

Kome, à la fin du iv' siècle, était arrivée au dernier ierme de sa décadence. Les empereurs, pour éviter les séditions et les révoltes, avaient du transporter le siège de leur gouvernement à Constantinople, cl de cette ville, oii ils se ilallaient de défier l'anarchie, ils voyaient s'avancer les barl)arcs de l'Asie et de l'Europe, impatients de se partager les dépouilles d'une nation (pii, après avoir été la reine du monde, n'inspirait [)lus d'autre sentiment que la haine.

La-i.io... Théodose le Grand arrêta un moment ce torrent dévastateur; mais sa mort devait être le signal de la chute du colosse <jui de son poids immense avait écrasé la terre.

La Gaule devint alors la proie de tous ces peuples, ap- |)artenant pour la plupart à la grande race germanique, (pii, le fer et le feu à la niain, marcliaient droit devant

i.';m iiiT. ,.,,^ :^ la complète d'unt' nouvelle pairie.

I) abord l'empire romain espéra pouvoir s'opposer h

ce débordement, inattendu; mais, attaqué à l'intérieur et sur ses différentes frontières, il se trouva dans la nécessité d'avoir des armées sur tous les points, et, dans ses efforts incessants et inutiles, il ne tarda pas à épuiser jusqu'à ses dernières ressources.

Après avoir accablé ses peuples d'impôts, après avoir cent fois rempli les vides causés dans ses légions par la guerre, son territoire n'en fut pas moins envahi, et la ruine d'une puissance jusque-là invulnérable put, dès ce moment, se pressentir.

Obligée de concentrer ses forces, Rome ne songea plus à protéger les Gaules, et bientôt vint le jour où il lui fallut se résoudre à les abandonner tout à fait.

Pour se rendre compte des résultats de cette mesure désespérée et du peu de résistance que les provinces conquises opposèrent ensuite à l'invasion des Wisigoths, il est nécessaire que nous nous arrêtions un instant sur l'état de la société à cette époque.

La population, dans la Narbonnaise aussi bien que dans l'Italie, était divisée alors en quatre classes : les sénateurs, les curiales ou décurions, le peuple proprement dit, et les esclaves.

Les sénateurs se composaient de tous ceux dont les familles avaient appartenu au sénat romain, de ceux que la faveur souveraine avait appelés à cette dignité, et enfin des anciens fonctionnaires qui, ayant occupé de hauts emplois ou mérité des distinctions particulières,

avaient droit à celte position exceptionnelle. Celle qualité conférait de grands privilèges. Un sénateur était jugé par un tribunal spécial, ne pouvait être soumis à la torture, et était exempt des charges municipales ; avantages dont bientôt on sera à même d'apprécier l'importance.

La classe des curiales comprenait tous les propriétaires maîtres d'un revenu suffisant pour faire partie de ce que l'on appelait la curie. C'était, en d'autres termes, la bourgeoisie, mais la bourgeoisie organisée et soumise à de si nombreuses obligations, qu'il ne lui restait aucune espèce d'indépendance. Dès qu'un habitant, quelle que fût sa condition sociale, devenait possesseur d'un bien au-dessus d'une valeur déterminée, il appartenait forcément à la curie et ne pouvait en sortir de sa volonté propre.

Il était défendu à un curiale de vendre ses terres sans autorisation, d'habiter la campagne, de servir dans l'armée, d'entrer dans le sacerdoce, d'embrasser, en un mot , une carrière quelconque , incompatible avec les fonctions qu'il pouvait être appelé à remplir, à moins , cependant , qu'ayant parcouru tous les échelons de la hiérarchie municipale il ne se trouvât libéré de ses devoirs envers la curie.

Les curiales ne pouvaient même pas disposer, par testament, de leur fortune. Dans certains cas, c'était la curie qui en héritait soit en totalité, soit en partie. Si l'on ajoute à ces exigences déjà si dures la responsa-

bilité qui pesait personnelleinenl sur les curiales, lorsqu'ils étaient cliargés des uioindres fonctions municipales, on comprendra combien ils devaient être mécontents de leur situation et devaient désirer d'en changer. Souvent ils cherchaient à s'affranchir d'nn joug insupporlable, mais ils l'essayaient vainement ; ils ne pouvaient pas même s'absenter momentanément du municipe sans la permission du gouverneur de la province, et, s'ils tentaient de se soustraire à cette autorité, il y allait pour eux de la confiscation de leurs biens. Dans des temps difficiles, le gouvernement n'avait donc rien à attendre d'une bourgeoisie traitée par lui avec une rigueur si grande.

Le peuple formant la troisième classe se composait de ceux qui, par leurs trop faibles revenus, ne pouvaient appartenir à la curie, de tous les artisans et de tous les marchands libres. Nous disons libres en parlant de ces derniers, parce que, sous la république et dans les premiers temps de l'empire, l'industrie était exercée par les esclaves au profit de leurs maîtres; mais au v^ siècle, l'ouvrier s'étantpeu à peu dégagé de ses liens, il y avait, dans toutes les grandes villes des Gaules, un certain nombre d'artisans libres, (]ui vendaient pour leur propr<^ compte le produit de leur travail. Déjà même ilss'étaieiil constitués en corps de métier (1), et les corporations, dont, assez généralement, on attribue l'origine au moyen âge,

fl) Voir Vllialoirc de la rivilmition rn l'ravrc. [i.ir M. GiiizMl.

semblent rernoiiler, dniis le midi de la France, jiisqn'n l'époque de roccupation par les Romains.

Quant aux esclaves, la quatrième et la dernière classe de la société, ils se partageaient en esclaves domestiques et en esclaves ruraux. Les premiers avaient tous une condition semblable; quant aux derniers, ils se subdivisaient en beaucoup de catégories, suivant leur position individuelle et la nature de leurs travaux. Ainsi , les uns, ([uoique appartenant à la domesticité, lors(]u'ils habitaient la ville, s'employaient encore aux travaux des champs, t.tndis que les autres, attachés toujours à la glèbe, ne pouvaient être vendus qu'avec le domaine, dont ils étaient en quehjue sorte une des parties intégrantes. De là, une foule de désignalions particulières et de noms ditîérents pour reconnaître les esclaves et les distinguer entre eux.

D'après ce que nous venons de dire sur les Gaules .m moment de leur invasion, on voit que, malgré des lignes de démarcation fort distinctes en apparence, la société ne se divisait réellement qu'en deux classes : une aristocratie assez nondjreuse , sans })opularité et sans influence sur le reste de la nation, et une démo- <:ratie trop soumise pour jouer un rôle important dans l'Etat, faute de liberté d'action, d'habitude de mouvement et de vie. Celle-ci cependant aurait pu d'autant mieux montrer sa force , que la crainte des barbares , en faisant abandonner les campagnes, .i\ait aLrgloniér<''

une population considérable dans la plupart des villes; mais cette maltitude, comme cela arrive toujours au milieu des grandes commotions politiques, cherchait plutôt à profiter du désordre qu'à opposer de la résistance aux étrangers : d'ailleurs, elle voyait sans beaucoup de regret la chute d'un gouvernement qui lui était devenu odieux.

Rome, par quelques mesures libérales, chercha bien à éteindre l'esprit d'hostilité de ses provinces conquises; néanmoins, soit que les peuples ne fussent pas en état d'apprécier la valeur des concessions qui leur étaient faites, soit que rien ne pût affaiblir leur aversion pour un pouvoir trop longtemps despotique , ils restèrent insensibles à des actes dont cependant leur affranchissement devait être la conséquence , et même l'institution des assemblées îiationales les trouva froids et indifférents. L'an 418. Voici la traducliou du rescrit des empereurs, qui, pour la première fois, appela les peuples des Gaules à s'occuper de leurs propres affaires.

« Honorius et Théodose, Augustes, à Agricola, préfet « à Arles :

« Sur le très-salutaire exposé que nous a fait ta « Magnificence , entre autres mesures évidemment « avantageuses à la République, nous décrétons, pour « (pi'elles aient force de loi à perpétuité, les disposi- « lions suivantes, auxquelles devront obéir les habitants

« do nos sept provinces (1), et qui sont telles, qu'eux- « mômes auraient pu les souhaiter et les demander. « Attendu que, pour des motifs d'utilité publique ou « privée, non-seulement de chacune des provinces, « mais encore de chaque ville, se rendent fréquemment « auprès de ta Magnificence les personnes en charge « ou des députés spéciaux, soit pour rendre des comp- « tes, soit pour traiter des choses relatives à l'intérêt « des propriétaires, nous avons jugé que ce serait chose « opportune et grandement profitable que, à dater de la « présente année, il y eut tous les ans, à une époque « fixe, pour les habitants des sept provinces, une assem- « blée tenue dans la métropole, c'est-à-dire dans la ville « d'Arles. Par celte institution, nous avons en vue de « pourvoir également aux intérêts généraux et particu- « liers. D'abord, par la réunion des habitants les plus « notables en la présence illustre du préfet, si toutefois « des motifs d'ordre public ne l'ont pas appelé ailleurs, « on pourra obtenir sur chaque sujet en délibération les « meilleurs avis possibles. Rien de ce qui aura été traité « et arrêté après une mûre discussion ne pourra « échapper à la connaissance d'aucune dos provinces, « et ceux qui n'auront point assisté à l'assemblée seront « tenus de suivre les mêmes règles de justice et d'é-

(1) La Viennoise, la première Aquitaine, la deuxième Aquitaine, la Novempopulanie, la première Narbonnaise, la deuxième Xarbonnaise cl la province des Alpes maritimes.

-— l.Ml —

A< ([iiilé. I>i' plus, en ui'doiiiiiml ([u'il se tieiim' loiis l<'s

« ans une assemblée dans la province de Constantine f 1 ),

« nous croyons faire une chose non-seulement avanta-

« geuse au bien public, mais encore propre h multiplier

« les relations sociales. En effet, la ville est si avaiila-

« geusemenl située, les étrangers y viennent en si grand

« nombre, elle jouit d'un commerce si étendu, qu'on y

« voit arriver tout ce qui naît ou se fabrique ailleurs.

« Tout ce que le riche Orient, l'Arabie parfumée, a

« délicate Assyrie, la fertile Afrique, la belle Espagne et

« la Gaule courageuse produisent de renommé abonde

^< en ces lieux avec une telle profusion, que toutes les

« choses admirées comme magnifiques dans les diverses

« parties du monde y semblent des produits du sol.

i< D'ailleurs la réunion du Rhône à la mer de Toscane

« rapproche et rend presque voisins les pays que le

« premier traverse et que la seconde baigne dans ses

« sinuosités. Ainsi, lorsque la terre entière met au ser-

« vice de cette ville tout ce qu'elle a de plus estimé,

« lorsque les productions particulières de toutes les con-

« trées y sont transportées par terre, par mer, par le

« cours des fleuves, à l'aide des voiles, des rames et des

« charrois, comment notre Gaule ne verrait-elle pas un

« bienfait dans l'ordre que nous donnons de convoquei-

(j) (ioiislaiititi le Grand avait dôcidé qii'Arlfis porterait son nom, mais l'usage lut |ilus fort tiuf &a volunlé.

— i.xni —

« iiik; assemblée publiijue au seiu de cette ville, où se « trouvent réunies en quelque sorte, par un don de « Dieu, toutes les jouissances de la vie et toutes les faci- <i lités du commerce?

« Déjà l'illustre préfet Petronius , par un dessein << louable et plein de raison, avait ordonné qu'on oh- « servàt cette coutume (1); mais, comme la pratique en << fut interrompue par l'incurie des temps et le règne des « usurpateurs, nous avons résolu de la remettre en vi- « gueur par l'autorité de notre prudence. Ainsi donc, << cher et bien-aimé parent Agricola, ton illustre Magni- « ficence, se conformant à notre présente ordonnance « et à la coutume établie par tes prédécesseurs, fera « observer dnns les sept provinces les dispositions sui- « vantes :

« On fera savoir à toutes les personnes honorées de « fonctions publiques, ou propriétaires de domaines, et « à tous les juges des provinces, qu'ils doiventse réunir -« en conseil, chaque année, dans la ville d'Arles, dans « l'intervalle des ides d'août à celles de septembre, les « jours de convocation et de session pouvant être fixés <i à volonté.

« La INovempopulanie et ladeuxième Aquitaine, comme « les provinces les plus éloignées, pouri'onl, si leurs « juges sont retenus par des occupations indispensa-

[V l-iilro l'ail iO-2 et \m.

« bles, envoyer à leur place des députés, selon la con-

« lume.

« Ceux qui auront négligé de se rendre au lieu indi-

« que, dans un temps prescrit, payeront une amende

« qui sera, pour les juges, de cinq livres d'or, et de

« trois livres pour les membres des curies et les autres

« dignitaires.

« Nous croyons, par celte mesure, accorder de grands

« avantages et une grande faveur aux habitants de nos

« provinces ; nous avons aussi la certitude d'ajouter à

« l'ornement de la ville d'Arles, à la fidélité de laquelle

« nous devons beaucoup, selon le témoignage de notre

« père et Patrice (1).

« Donné le XV des kalendes de mai, reçu à Arles « le X des kalendes de juin (^).»

Cette pièce, fort curieuse, combat victorieusement l'opinion généralement répandue, qu'il faut attribuer aux barbares l'avantage obtenu par les provinces méridionales de la Gaule, d'avoir eu des assemblées choisies parmi la nation tout entière, pour décider les ques-

(1) ConslaïUin socond, mari de Placidie, le collègue d'Honoriiis, l'an 421.

(2) Voir Aug. Tliierrv, Lcllrea sî/r l'histoire de France (lelt. XXV, p. 473].

lions administratives les plus importantes. Les Wisigotlis et les Franks continuèrent , il est vrai , ces réunions , qui avaient toujours été dans leurs habitudes et considérées, par eux, comme obligatoires; mais les mais, autrement dits les champs de mars ou de mai, étaient mis en pratique dans le pays avant leur invasion , et les conquérants ne firent autre chose que maintenir un usage déjà établi par les Romains (1).

Les droits politiques s'exerçaient à Rome seulement . et les villes municipes elles-mêmes en étaient venues à ne jouir de certaines libertés qu'en ce qui touchait aux questions purement locales. Ainsi leur importance se trouvait réduite à un régime municipal ne les rattachant, en aucune façon, aux grands intérêts de l'empire. Les principaux citoyens des villes municipes avaient, en effet, été appelés à la métropole pour y être chargés de hautes fonctions publiques, mais, par suite de leur soumission servile vis-à-vis du pouvoir, et de l'indifférence de leurs compatriotes pour ce qui ne les concernait pas directement, ils cessèrent peu à peu de prendre part aux affaires gouvernementales, et, bornant leur attention à des détails administratifs, ils ne s'appliquèrent bientôt qu'à étendre les privilèges et l'indépendance des populations auxquelles les unissaient leurs relations personnelles.

(1) Voir Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France, iellre XXV, p. 473.

Enfin, (l'un autre côté, tandis que les villes cherchaient à accroître leurs prérogatives, et ne connaissaient presque le pouvoir central que par les impôts dont elles étaient accablées et les injustices dont elles avaient à souffrir, le christianisme séparait en quelque sorte de la famille politique toute la famille religieuse , et l'église ou la paroisse était devenue un centre nouveau, qui tendait à dépouiller la commune de ses biens et de son autorité (1).

Les Gaules, ne présentant plus ni unité d'intérêts ni unité d'action, ne pouvaient, malgré les avantages de la civilisation sur la barbarie, opposer la moindre résistance aux attaques dirigées alors contre elle. Las d'une domination oppressive, les peuples ne songèrent nullement à se défendre, et l'on vit disparaître, dans un jour d'étonnement et de stupeur, cette puissance si confiante en sa force , qui, la veille encore, dictait ses volontés à l'univers.

Au nombre des nations ignorées jusque-là, qui se précipitèrent sur l'Europe occidentale comme ces avalanches que rien n'arrête, auxquelles rien ne résiste, et qui ne laissent après elles que la destruction et la mort, étaient les Scandinaves , qui comprenaient les Goths de l'ouest ou West-Goths, appelés Wisigoths; les Goths de l'est ou Esl-Goths, appelés Ostrogoths; les Gépides, les

(1) Voir \' Essai sur l'histoire de France, par Al. Gui/ol,

— hXVll

Suiones, les Cimbres et les Danois, plus connus dans la suite sous le nom de iNord-mann (1) ou Normands.

Nous ne suivrons pas ces peuples dans leurs incursions successives, nous nous contenterons de dire qu'à cette époque la Narbonnaise fut occupée, comme toutes les contrées au delà de la Loire, par Ataulphe, roi des VVisigoths.

Voici le tableau que fait un contemporain de la situation du pays peu après son envahissement :

« Quand tout l'Océan aurait inondé les Gaules, il n'y v< aurait pas fait de si horribles ravages : nos bestiaux. \< nos fruits et nos grains ont été enlevés ; nos vignes et « nos oliviers désolés ; nos maisons de campagne rui- « nées, et à peine reste-t-il encore quelque chose dans « les champs. Mais tout cela n'est que la moindre partie <.< de nos maux. Depuis dix ans, les Vandales et les Goths M font de nous une cruelle boucherie : les châteaux « bâtis sur les rochers, les villes les plus fortes, les << bourgs situés sur les plus hautes montagnes, n'ont pu \i garantir leurs habilants de la fureur de ces barbares, « et l'on a été partout exposé aux dernières calamités. « Ils n'ont épargné ni le sacré ni le profane, ni la fai- « blesse de l'âge ni celle du sexe ; les hommes et les n enfants, les gens de la lie du peuple et les personnes ^< les plus considérables, tous ont été sans distinction

1 tlunuiic»^ du iionl.

« les victimes de leur glaive. Ils ont brûlé les temples « dont ils ont pillé les vases sacrés, et n'ont respecté ni « la sainteté des vierges ni la piété des veuves. Les soli- « taires n'ont pas éprouvé un meilleur sort. C'est une « tempête qui a emporté indifféremment les bons et les « mauvais, les innocents elles coupables. Le respect dû « à l'épiscopat et au sacerdoce n'a pas exempté ceux « qui en étaient honorés : ces barbares leur ont fait « souffrir les mêmes indignités et les mômes supplices; « ils les ont enchaînés, déchirés à coups de fouet, et « condamnés au feu, comme les derniers des malheu- « reux. »

On n'est pas d'accord sur ce que devint alors la ville de Toulouse. Suivant les uns, elle résista au flot impétueux qui couvrit de ruines la Gaule méridionale; selon d'autres, au contraire, elle fut, comme le reste du pays, ravagée de fond en comble.

Saint Jérôme (1) dit dans une de ses lettres : « Je ne « peux retenir mes larmes quand je parle de Toulouse, « que les mérites d'Exupère (2) ont sauvée de la rage « des barbares. »

Il a suffi de cette phrase pour faire croire h quelques historiens que celte ville a dû nécessairement avoir été

(1) Saint Jérôme naquit vers l'an 340 et vécut jusqu'à l'an 420.

(2) Saint l'.xupére, évè(pif> (\o Toulouse, mourut vers l'an 417; il ne faut pas le confondre avec Lxupère, évéque de Baveux au iv^ siècle.

Page 1