de Kiersi-sur-Oise, décida
« Que, si un comte, dont le fils serait à sa suite, ve- « nait à mourir durant son absence, le roi, son fils, « avec son conseil, feraient administrer, par provision, « le comté vacant, par les plus proches parents du dé- « funt, et par l’évêque diocésain, jusqu'à ce qu'il fût « informé de la mort du comte, afin de disposer du « comté en faveur du fils; que, si celui-e1 était en bas « âge, 1l aurait l'administration provisionnelle du comté « conjomtement avec l’évêque et les officiers du lieu, « jusqu'à ce qu'il l’eût nommé aux dignités de son « père. »
Ainsi l’hérédité des fiefs et des grandes dignités était définitivement déclarée, et l'acte le plus contraire aux intérêts, du souverain comme aux intérêts du pays venait porter le dernier coup aux insütutions de Charlemagne, en préparant l’affaiblissement de l'autorité, le
fracionnement du territoire, une guerre partielle et incessante sur toute la surface de la France.
Charles croyait en son mérite, et il était sans idées politiques, sans vues gouvernementales ; ses contemporains le prétendent adroit et astucieux, et il se laissa tromper toujours par la cour de Rome, dont il ne sut ni deviner les intentions ni déjouer les intrigues. Prince peu capable et peu prévoyant, 1l ne comprit pas, lorsqu'il signa l’acte qui constituait le régime féodal, qu’il se plaçait, vis-àvis des grands de son royaume, ou dans l'obligation d'accroître sans cesse leur puissance, ou dans la nécessité de les avoir constamment pour ennemis.
Bientôt les comtes de Toulouse, comme tous les autres possesseurs de fiefs importants, ne connurent plus de pornes à leur pouvoir et régnèrent d'une manière absolue sur des domaines dans l’origine donnés en bénéfices (1); ils n'avaient pas encore, il est vrai, des relations directes avec les chefs des nations voisines, mais cela tenait uniquement à la difficulté des communications; car, à cette époque, il existait si peu de rapport entre les contrées même les plus rapprochées, qu’un abbé de Cluny, invité par Bouchard, comte de Paris, à amener des religieux de son ordre à Saint-Maur, s'excusa de faire « un voyage si difficile et si long, au milieu d'un
(4) Voir l'Introduclion.
« pays étranger et inconnu (1). » Néanmoins nous ne serons pas longtemps sans voir les comtes de Toulouse contracter des alliances au delà des Pyrénées et s'unir aux rois de Navarre et d'Aragon pour combattre les princes auxquels ils étaient redevables de leur élévation et de leurs richesses.
Charles le Chauve étant mort le 6 octobre 877, Louis le Bègue, son fils, réunit à la couronne de France le royaume d'Aquitaine, qui depuis Charlemagne format un État séparé. Cette circonstance, nous n’avons pas besoin de le dire, ajouta d’autant plus à l'autorité des ducs et des comtes de ces provinces qu'ils cessaient d’avoir près d'eux un maître pour surveiller leur conduite et empêcher leurs empiétements; aussi eurent-ils bientôt une indépendance presque entière, et des gouverneurs particuliers portèrent même la hardiesse jusqu'à usurper les prérogatives royales.
Combien d'abus ne devaient-ils pas résulter d'un tel état de choses! La noblesse, après avoir conquis, pour les siens, la faveur d’hériter de tous les avantages sociaux, devait chercher nécessairement à profiter de sa situation. La faculté de transmettre accrut l'envie de posséder, et, d'un autre côté, l’affaiblissement du monarque laissa aux ambitieux la possibilité de prendre ; de là des
(4) Cluny est à 4 lieues de Mâcon, dans le département de Saône-el- Loire,
guerres continuelles entre voisins et un royaume livré au plus habile et au plus fort.
Chaque comte particulier s’étant attribué aussi la juridiction de son gouvernement, il en résulta la mise en pratique d'une foule de coutumes à l'usage de telle ou telle localité et la création d’une multitude de tribunaux sans règle commune,
Aïnsi la France, qui, même après l'invasion des barbares, avait conservé, pour ainsi dire, intacte son organisation judiciaire, se vit soumise à toutes les exigences de la cupidité et du caprice.
Bientôt, par conséquent, disparurent les formes administratives qui remontaient aux institutions dont les Romains avaient fait jouir les villes municipes (1); et, à dater du capitulaire de Kiersi, les communes perdirent un à un tous leurs priviléges et leurs droits. Quand nous les retrouverons jouissant encore de quelques libertés, sous le régime féodal, ce sera lorsque les comies , ayant assez de prudence pour prévoir les dangers d’un système tyrannique, ou le cœur placé assez haut pour désirer le bonheur de leurs sujets, reviendront, de leur volonté propre, à des mesures de modération, d'humanité et de sagesse. |
Les contemporains gardent sur le comte Eudes fe même silence que sur Bernard, son frère, et son exis-
(4) Voir l’Introduction.
tence, comme celle de la plupart de ses prédécesseurs, est entourée d’obscurité. On ne le trouve cité dans aucune chronique avant l’an 4250. Vers cette époque, le prieur Gérard de Tegula, entre autres, en parle pour avoir été un des protecteurs de l'abbaye de Moissac (1).
Nous savons cependant qu'élevé à la cour de Guillaume , duc de Guienne, 1l épousa, étant très-jeune, Garsinde, fille unique d'Armengaud, comte d'Albi.
Cette alliance donna donc l’Albigeois au comte de Toulouse, qui, en outre, réunit bientôt à ses domaines le marquisat de Gothie. On ignore seulement si cette dernière adjonction eut lieu en suite du principe d'hérédité, ou si le roi, par une faveur nouvelle, voulut récompenser les services qu'Eudes avait été dans le cas de lui rendre.
Le marquisat de Gothie comprenait alors la plus grande partie du diocèse de Narbonne, les diocèses d’Elne (2), de Béziers, d'Agde, de Lodève, de Maguelone (3) et de Nîmes (4). Presque tous ces diocèses, 1l est vrai, relevaient de comtes et de vicomites particuliers, sur lesquels le marquis de Gothie n’avait que la suprématie; mais, par là, les comtes de Toulouse n'accrurent pas moins
{1} Voir Catel, Histoire des comtes de Toulouse, 1. Ier, p. 82.
(2) Petite ville à 2 lieues de Perpignan.
(3) Ancienne ville dont il ne reste plus qu’une église en ruine, à environ 1 lieue 1/2 de Montpellier.
(4) Voir Raynal, Histoire de la ville de Toulouse.
RaymondIl
11° comte de Toulouse.
leur importance, et, à dater de la fin du 1x° siècle, ils ne laissèrent échapper aucune occasion d'étendre de plus en plus leur pouvoir. Soit par force, soit par adresse, ils surent amener les possesseurs d'alleux (1) à les re: connaître pour leurs seigneurs. Les propriétés libres changèrent donc par là de nature; elles ne gardèrent de leurs anciennes prérogatives qu'une qualification insignifiante, et, au x° siècle, on leur appliqua indifféremment la dénomination de fiefs ou d’alleux, tant elles se trouvèrent confondues. Enfin, enhardis par la faiblesse et les fautes de la royauté, les comtes de Toulouse poussèrent leurs empiétements jusqu’à s'emparer ouvertement des propriétés de la couronne.
Eudes vécut très-vieux ; ce fut, sans doute, son grand àge qui le décida, après avoir gouverné pendant plus de trente-cinq ans ses provinces, à remettre, de son vivant, le comté de Toulouse à son fils Raymond IL. Cette substitution nous est révélée par une pièce authentique assez curieuse pour que nous croyions devoir en rapporter 1c1 la substance.
Un plaïd fut tenu à Alsonne, dans le diocèse de Careassonne, par Arnaud, évêque de Toulouse, assisté, dit l'acte original (2), de vénérable homme Bernard, envoyé et avocat de Raymond, comte et marquis de Toulouse (3),
(1) Voir l’Introduction.
(2) Histoire générale du Languedoc.
(3) Le titre de marquis de Toulouse donnait la suzerainelé sur les
du consentement du comte Eudes, son père, et dé plusieurs abbés, prêtres, juges, échevins et officiers, Wisigoths, Romains et Saliens (ou Francais). Les noms de tous ces juges sont rapportés dans l'acte : huit étaient Romains; quatre, Wisigoths, et huit, Saliens; ce qui formait en tout le nombre de vingt assesseurs. À ce plaid figuraient, en outre, dix-sept nofables appelés bons hommes {boni homanes), et un sajon ou saion, qui, chez les Wisigoths, exerçait les fonctions d’appariteur ou d’huissier. Ce fut au château d’Alsonne que s’ouvrit le mall-public ou l'audience.
Bernard, viguier ou vicaire du comte de Toulouse, y demanda, par son avocat, que le lieu de Villefedosa, possédé par le monastère de Montolieu, dans le diocèse de Carcassonne, füt déclaré un bénéfice et non pas un alleu exempt de toutes charges, comme le soutenait l'abbé de ce couvent. Celui-ei ayant produit des chartes de Charles le Chauve à l'appui de ses prétentions, Bernard, ou plutôt le comte de Toulouse représenté par lui, fut débouté de ses demandes par un jugement solennel qui porte la date du 16 juin, la vingt et unième année du règne de Charles le Simple.
Ce document nous éclaire sur plusieurs faits qui nous seraient restés inconnus.
comiés de Carcassonne et de Ravez. Le premier comprenait tout le diocèse de Carcassonne, et le second une partie de celui de Narbonne.
Il prouve, d’abord, d’une manière évidente, qu'Eudes vivait encore en 918, et que cependant il s'était démis de son comté en faveur de son fils Raymond IT, puisque celui-ci est qualifié comte et marquis de Toulouse, du consentement de son père.
Il fait voir que les comtes, sous le règne de Charles le Simple, avaient regardé un bénéfice royal comme dépendant de leurs domaines; car l'avocat de Raymond s'appuie sur ce titre pour faire valoir les droits de son client.
Il confirme la suzeraineté de la maison de Toulouse
sur les comtés de Carcassonne et de Ravez, un évêque de Toulouse se trouvant présider un plaid dans le diocèse de Carcassonne, lorsque ce diocèse était dans la juridiction d'un comte particulier.
I nous apprend que, dans l’Aquitaine, les Romains, les Wisigoths et les Saliens, ou Français, n'étaient pas confondus à cette époque, que chacun de ces peuples avait encore ses lois et ses juges, et que, dans les assemblées générales, les Romains tenaient le premier rang, la loi romaine étant, sans doute, la première en date, et la population romaine plus nombreuse que les deux auires.
Enfin, par ce document curieux, nous connaissons la constitution des plaids, et nous savons que, malgré les guerres et les révolutions politiques dont ce pays avait été le théâtre, les formes établies au commencement de
la deuxième race, pour rendre la justice, subsistaient en 918 et sans altération d'aucune sorte.
Eudes mourut vraisemblablement cette même année, ou l’année suivante. Après lui, Raymond et Ermengaud, ses deux fils, se partagèrent sa succession, et devinrent, dans cette famille, la souche de deux branches distinctes.
Nous avons dit que Raymond IT hérita du comté de Toulouse. Son frère eut pour sa part le comté de Rouergue, et ils possédèrent, par indivis, le comté de Quercy, l'Albigeois, et le marquisat de Gothie. Au commencement du x° siècle, la maison de Toulouse était donc la plus puissante de France, car, à l'exception du Vélai, du Gévaudan et du diocèse d'Uzès (1), qu’elle réunit plus tard à ses États, elle dominait médiatement ou immédiatement sur tout le Languedoc.
Sous Louis le Bègue, l'ambition des grands vassaux avait commencé l'affaiblissement de la royauté; sous Charles le Simple, son fils, les Normands, en lui arrachant les plus belles provinces de la France, achevèrent la ruine de la monarchie. Rollon, leur chef, par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, avait obtenu la partie de la Neustrie comprise entre l'Epte et la mer, appelée, plus tard, la Normandie; mais ces hommes audacieux,
(4) C'est-à-dire à l'exception des départements de la Haute-Loire, de la Lozère et du Gard.
maitres d'un territoire renommé par sa fertilité et sa richesse, au lieu de se montrer satisfaits du prix accorde à leurs brigandages, n’en continuèrent pas moins à courir le pays et à le tenir dans une épouvante continuelle.
D'un autre côté, les Sarrasins, toujours à l'affût d’une occasion favorable pour reprendre leurs projets de conquêtes, menaçaient de nouveau les contrées méridionales des Gaules. Quelques années encore, et le descendant de Charlemagne sera réduit aux villes de Laon et de Soissons. Déjà, indépendamment des comtes de Toulouse, l’on voit s'élever les comtes d'Anjou, les ducs de Bretagne, les dues de Bourgogne et les comtes de Provence; déjà le royaume d'Arles est constitué en faveur de Boson, qui affecte de se dire indigne du sceptre, quoiqu il eût travaillé longtemps pour s’en saisir ; tous les princes, enfin, trouvent leur horizon trop borné; tous se réveillent et s’agitent; tous veulent étendre leur dominalion aux dépens d'un royaume décrépit.
Il eût été difficile alors de prévoir ce qui résulterait de cette tourmente politique, et de dire quelle puissance prépondérante sortirait du choc de tant de prétentions contraires. De toutes parts l'empire d'Occident s'écroule, et, partout où a pénétré la civilisation, de grands événements sannoncent.
En Italie, les pontifes romains, soumis encore aux empereurs, abritent leur faiblesse derrière ce capitole
où jadis la victoire distribuait ses couronnes, et s’efforcent de prouver aux souverains la nécessité de rendre l'Église indépendante.
En Espagne, Alphonse, roi de Léon et des Asturies, s’arme contre l'empire des califes et prépare l'expulsion des Infidèles.
En Angleterre, Alfred le Grand quitte l’habit de pâtre pour conquérir un trône, ef, vainqueur des Danois, songe à réunir les premiers éléments d'une marine qui deviendra de la nation et la gloire et l’orgueil.
Ainsi l'Europe, à la fin du neuvième siècle, est dans un état d’effervescence, dans une sorte de bouillonnement et de crépitation, signes précurseurs de nouveaux déchirements et de nouvelles tempêtes.
Les Sarrasins, sous la conduite d'Abd-el-Rahman, surnommé Almodaffer ou le Victorieux (1), franchirent alors les Pyrénées et s’avancèrent sans trouver un ennemi capable de s'opposer à leur invasion. Peut-être se promettaient-ils de tirer vengeance de la défaite de Zamabh, arrivée cent ans auparavant, mais toujours présente à leur mémoire. Cependant, arrêtés par l'aspect formidable de Toulouse, ils ne tentèrent pas de prendre cette ville, et se retirèrent en laissant dans la Gascogne et dans tout le Languedoc le souvenir d’un immense dé-
(4) Il était l'oncle du cealife qui régnait alors en Espagne et portait le même nom que lui.
sastre. Durant le cours de cette expédition, les Sarrasins ne se contentèrent pas de dévaster le pays, 1ls emmenèrent à leur suite toutes les populations qui n’eurent pas le temps de chercher un abri au delà de la Garonne. Heureusement les troupes du roi de Navarre surprirent les Infidèles comme ils rentraïent en Espagne, et elles mirent ainsi en liberté une grande partie des prisonniers enlevés par eux à leurs familles et à leur patrie.
Pendant ce temps, les Sarrasins, établis dans les montagnes de la Provence (1), saccageaient les bords du Rhône, ruinaient le Dauphiné, et, étendant leurs excursions de l’autre côté des Alpes, pénétraient dans le Piémont et le Montferrat.
À peine l’armée d'Abd-el-Rahman eut-elle repassé les monts pyrénéens, que les Normands, à la faveur des secours qu'ils recevaient sans cesse de leurs compatriotes du Nord, se jetèrent de nouveau sur l’Aquitaine, et, après avoir ravagé ce territoire, poussèrent jusqu'au centre de l'Auvergne. Le comte particulier de cette province ne pouvait résister seul à une attaque si formidable; il appela à son aïde le comte de Toulouse, qui s’empressa de réunir ses forces aux siennes, et tous deux, marchant avec résolution contre ces hommes avides de rapines, les défirent complétement. Suivant la chronique
(4) A la garde Fraicinet, — Fraxinetum. — Voir les notes de l’Hist. gen. du Lang.
de Flodoard, les Normands perdirent alors plus de douze mille des leurs.
Quelques auteurs, Raynal entre autres, prétendent que Raymond IT fut tué dans cette action, où il fit des prodiges de bravoure; mais cette assertion, que rien au reste ne contredit, n’est appuyée d'aucune preuve. Nous savons seulement d'une manière sûre que, s'il ne mourut pas à cette époque, il ne vécut pas nn dont encore, son fils n'ayant pas tardé à lui succéder.
Si la vaillance de Raymond IL est suffisamment établie par la défaite des Normands, le témoignage de deux contemporains nous assure aussi que ce comte de Toulouse était superstitieux, sans beaucoup de foi, et, comme tous les gens puissants d'alors, ne craignait pas de manquer à sa conscience pour augmenter ses revenus aux dépens de la fortune des autres. Une lettre du pape Jean X aux archevêques de Lyon et de Narbonne nous prouve que Raymond s'étant emparé injustement de certains domaines ecclésiastiques, ni les réclamations de ces prélats, ni même la menace des foudres de l’Église, ne parvinrent à obtenir de lui les moindres restitutions.
On lit, à son sujet, l’anecdote suivante dans la vie de saint Gérard, par saint Odon :
« Saint Gérard avait deux neveux, Benoît et Rainaud. Ce dernier en prison, on ne sait pour quel motif, fut relâché provisoirement par Raymond IT, à condition que
son frère Benoît, vicomte de Toulouse, se rendrait personnellement garant de son retour, et subirait sa peine s'il ne se représentait pas à l'expiration du terme indiqué. Rainaud n'ayant pas reparu, Benoît fut enfermé à sa place, et sa captivité durait déjà depuis sept mois, lorsque saint Gérard, rencontrant sa sœur Avigerne, lui dit : « Pourquoi ne priez-vous pas pour la délivrance « de vos enfants, puisque le Seigneur exauce toujours « ceux qui s'adressent à lui avec ferveur et convic- « lon? » Avigerne pria; et, une nuit, Raymond, croyant, dans son sommeil, voir saint Gérard venir lui demander s’il n’entendait pas la voix qui s’adressait à lui, s’éveilla en sursaut, et, effrayé par cette apparition, accorda sur-le-champ la liberté de Benoît, sollicitée en vain depuis fort longtemps. » |
Ce comte de Toulouse, et son frère, le marquis de Gothie, demeurèrent attachés à la cause de Charles le Simple, lorsque Robert, usurpant la couronne, se fit sacrer roi de France par l'archevêque de Reims. Presque tous les grands vassaux des provinces méridionales du royaume tinrent aussi la même conduite; mais cette fidélité ne pouvait, malheureusement, préserver un monarque, sans fermeté et sans courage, du sort que lui réservait l’avenir. D'ailleurs la race carlovingienne était, pour ainsi dire, déjà déshéritée du trône, puisque Eudes, comte de Paris et fils de Robert le Fort, bisaieul
Raymond HI
Raymond- Pons ou Pons Ier, 12° comte de Toulouse, vers 924.
d'Hugues Capet, l'avait occupé depuis l'an 888 jusqu’à l'an 898.
Raymond IT avait épousé Gudinilde, qui lui survécut; aucune chronique ne donne d’autre éclaircissement au sujet de cette alliance.
Raymond IIT, ou Pons [° {1}, succéda immédiatement à son père; Car un document authentique le qualifie comte et marquis dès l'an 924.
Ce document est une donation faite en faveur de l’abbaye de Montolieu par Odon, vicomte de Narbonne, et Richilde, sa femme, le 20 décembre de la vingt-septième année du règne de Charles {le Simple), ou l’an 924. On lit dans cet acte : « Du consentement d’Agio, arche-
« vêque, et du comte Pons; pour le salut du même
« comte Pons, son seigneur. » Et au bas se trouve la souscription suivante : « S. Pontii comitis-et marchionis « qui consentit et firmavit. »
Donc évidemment, en 924, Raymond IT était mort, et son fils avait pris possession de son héritage.
Le jeune comte, en signant indifféremment ses chartes Pons ou Raymond-Pons, a jeté par là les historiens dans des erreurs fort grandes; les uns, trompés par la similitude des noms, l’ont confondu avec Pons IE, qui vivait soixante ans plus tard, et d’autres ont pris pour lui
(1) Dans les vieux titres latins, il est indiqué sous le nom de Pontius ou Pontio.
Raymond 1°", comte de Rouergue, le fils d'Ermengaud, son oncle.
Raymond-Pons, à peine reconnu comte de Toulouse, eut une occasion remarquable de signaler sa vaillance non-seulement aux yeux des siens, mais à ceux de la France entière.
Les provinces méridionales du royaume, dévastées tour à tour par les conquérants sortis des côtes africaines et par les peuples sauvages accourus des rives scandinaves, étaient épuisées, haletantes sous le poids de tant de calamités et de misères, quand des hordes, plus rapaces que les Sarrasins, plus cruelles encore que les Normands, firent tout à coup irruption sur la droite du Rhône, et répandirent dans tout le Languedoc l’effroi et la désolation.
Les Hongrois, des barbares inconnus jusqu'alors, venaient des bouches du Danube, pour mettre de nouveau au pillage des contrées déjà éprouvées tant de fois, et sur lesquelles un destin impitoyable semblait prendre plaisir à s’acharner sans cesse.
On trouve, dans les anciens auteurs, quelques détails sur ces races guerrières, qui peut-être ne paraîtront pas dénués d'intérêt. « Ces peuples, originaires de la « Scythie, dit l’histoire générale du Languedoc, s'étaient « déjà rendus formidables dans une partie de l’Europe. « La férocité de leurs mœurs, la difformité de leurs « visages et leur manière de combattre inspiraient éga-
lement la terreur. Les enfants étaient à peine venus au monde, que leurs mères leur déchiquetaient le visage, pour les habituer de bonne heure à souffrir; ce qui les rendait extrêmement hideux et plus terribles à leurs ennemis. Ils coupaient leurs cheveux jusqu’au sommet de la tête, se nourrissaient de chair crue et buvaient le sang des animaux. Ils étaient, en un mot, cruels, vains, perfides, sans foi et sans religion. Les femmes, également féroces, faisaient, comme leurs maris, leur principal méüer de la guerre et du brigandage. j
« Ces barbares étaient moins propres à former des siéges qu'à courir et à ravager les campagnes, et cherchaïent plutôt à se battre de loin que de près, parce qu’ils n'étaient pas aussi adroits à manier l'épée qu'à décocher des dards; ce qu'ils faisaient avec tant de justesse, qu'ils ne manquaient jamais leur coup, même en fuyant devant leurs ennemis. Ils combattaient toujours à cheval, qu'ils poussaient avec une extrême vitesse, et, quand au premier choc ils trouvaient de la résistance, 1ls feignaient alors de prendre la fuite ; mais, faisant bientôt volte-face, ils revenaient à la charge avec plus de fureur.
« Ces peuples, sous l'empire de Charles le Gros, s’emparèrent de la Pannonie, à laquelle ils donnèrent leur nom, après en avoir chassé les Huns, leurs anciens compatriotes. De là ils étendirent leurs courses dans
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les provinces voisines, et, après avoir ravagé la Germanie, ils passèrent dans l'Italie en 900, et y établirent leur demeure. Bérenger, qui régnait alors dans la Lombardie, aurait pu traverser leur établissement dans ce royaume, et les chasser de ses États; mais, dans le dessein de s’en servir, soit contre ceux qui lui disputaient la couronne, soit contre ses sujets dont la fidélité lui était suspecte, il jugea à propos de les ménager, et eut recours à leur protection pour se soutenir sur le trône. Il eut cependant le malheur de tomber enfin dans les embuscades d’un traître qui
J'assassina, vers le commencement de l’an 924, dans
le temps qu'il allait, le matin, faire ses prières à l'église.
« Les Hongrois, qui avaient toujours été attachés à ce prince, résolurent de venger sa mort. Ils prirent les armes sous la conduite de Saler, leur roi ou leur général, assiégèrent Pavie, capitale du royaume de Lombardie, et, s’en étant rendus maîtres, ils livrèrent cette ville au feu et au pillage. Ils coururent ensuite toute l'Italie, et, tournant du côté des Alpes, ils passèrent ces montagnes et entrèrent dans les Gaules, dans le dessein, sans doute, d'attaquer les États de Rodolphe, ennemi et concurrent de Bérenger {1}. Ce prince, averti de leur marche, courut en diligence au-devant
(4) Rodolphe IL était roi de la Bourgogne transjurane.
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d'eux pour s'opposer à leur passage, et s'étant joint à Hugues, comte de Vienne ou duc de Provence, aussi intéressé que lui à les repousser, ils les obligèrent à s’en retourner sur leurs pas. Ces barbares, résolus cependant de pénétrer dans les Gaules, cherchèrent alors un autre passage, et, ayant fait un détour, ils descendirent enfin dans les plaines de la Provence et s’avancèrent vers le Rhône. Rodolphe et Hugues, en ayant été informés, se mirent aussitôt en marche pour leur courir sus, mais ils arrivèrent trop tard; les barbares avaient déjà passé ce fleuve, et étaient entrés dans la Gothie, où ces princes ne jugèrent pas à propos de les poursuivre. Ils se contentèrent de faire main basse sur ceux de leur arrière-garde qui étaient demeurés derrière. |
« Les Hongrois eurent à peine passé le Rhône, qu’ils s'étendirent, à leur gré, dans la Gothie, y portèrent le fer et le feu, et s’avancèrent jusque dans le Toulousain. Leur irruption jeta l'alarme dans tous les esprits, et ceux qui furent assez heureux pour éviter leur glaive prirent le parti de la fuite, ce qui rendit la province presque déserte. Par bonheur, une maladie épidémique se mit, quelque temps après, parmi les barbares, dont elle fit périr un grand nombre; elle consistait dans une enflure extraordinaire de la tête, jointe à la dyssenterie.
« Raymond-Pons, comte de Toulouse et marquis de
€ Gothie, profita de ce moment favorable pour achever « d’exterminer le reste des Hongrois, ou du moins pour « les expulser de ses États. Il ramassa tout ce qu'il put « de troupes, et, s'étant mis à leur poursuite, il fit « passer les uns par le fil de l'épée, et obligea les autres « à s'enfuir. »
Une lettre, écrite sur cet événement au pape Jean X, présente assez bien la situation du pays à cette époque.
Aymeric, nommé récemment archevêque de Narbonne, après avoir prié le souverain pontife de l’excuser s'iln'a pu encore, selon l’usage, se rendre devant lui, ajoute :
« Les années passées, tout le pays a été cruellement € assailli par les Hongrois, qui l'ont ravagé en peu de « jours; or il fut fertile en fruits et abondant en richesses ; tellement que cette province qui a produit jadis tant de grands et signalés personnages, même « d’ecclésiastiques , est maintenant dépeuplée par les « Hongrois, qui en ont fait mourir indifféremment la € plupart des habitants, et l’ont presque réduite en soli- « tude. Et bien que, maintenant, par la grâce de Dieu et « le secours du jeune prince et noble marquis nommé « Pons, ils aient été chassés, néanmoins les chemins « de Narbonne à Rome ne sont pas libres, à cause que « les Sarrasins occupent les passages des Alpes, et que « ce serait un grand détour s'il fallait passer par les « Allemagnes. »
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Cette lettre étant sans millésime, on a voulu lui fixer une date postérieure à l’an 932 {1}, en se basant sur ce que Pons ne s’est qualifié marquis de Gothie que depuis lors. Les faits dispensent de réfuter cette opinion; car, à partir du comte Eudes, les comtes de Toulouse oni continué à prendre ce titre.
À cette occasion, nous relèverons, en passant, une erreur commise par les savants bénédictins dom Vic et dom Vaissette. Flodoard, auteur contemporain, ayant fait entendre clairement que les Hongrois abandonnèrent la Gothie en 934, ils ont cru devoir donner cette date à la lettre citée plus haut par nous. Mais, on l'aura sans doute remarqué, Aymeric parle des malheurs de l’Aquitaine, comme d’un événement accompli les années passées, et non pas comme d'un fait récent. Cet écrit semble donc appartenir à l'an 928, époque de la mort de Jean X, ou à l’année précédente. Cela nous paraît d’autant plus vraisemblable, que les Hongrois, s'ils ne se montrèrent plus dans la Gothie, firent encore des excursions en Aquitaine. Ils ruinèrent même la ville de Javeux ou Javoulx, la capitale du Gévaudan, et obligèrent, par là, de transporter à Mende le siége épiscopal. D'ailleurs, l'archevêque Aymerie, quand il se plaint de la difficulté de communiquer avec Rome, en accuse seulement les Sarrasins, qui occupent le passage des Alpes.
) Voir Catel, Hist. des comtes de Toulouse.
Par conséquent, il faut le supposer, les Hongrois avaient déjà établi en d’autres lieux le centre de leurs brigandages.
Ces barbares étant venus de l'extrémité de l’Europe, les classes inférieures de la société s’imaginèrent que c'étaient les peuples de Gog et de Magog, dont il est question dans les prophélies d'Ézéchiel et dans l’Apocalypse, comme devant parcourir l'univers, à la fin du monde, pour faire justice des crimes des humains. Cette supersition se répandit d'autant plus aisément, qu’on approchait alors de l'an 1000, qui, selon une croyance traditionnelle, amènerait l’entier anéantissement de l'œuvre de la création. L’évêque de Verdun, pour s’éclairer à cet égard, consulta un religieux dont la réputation de savoir était fort grande ; celui-ci le rassura en lui disant que, d’après l’Écriture, les Gogs et les Magogs seraient suivis de plusieurs autres peuples très-cruels, et que les Hongrois étaient tous les fils d’une seule et même nation (1).
Raymond-Pons, en exterminant ees hommes dangereux, fut le sauveur d’une grande partie de la France, et l'on s'étonne que les historiens du temps ne l'aient pas loué davantage pour l'immense service rendu par lui au pays. Si ses succès contre un ennemi redoutable
(1) Du Mège assure que, dans le haut Languedoc, il existe encore des ruines que la tradition fait remonter à l’époque où les Hongrois ravagèrent ces contrées. (Voir les notes de l’Hist. gén. du Lang.)
font l’éloge de sa détermination et de son courage, nous allons voir que ce comte ne manquait pas non plus d'habileté lorsqu'il s'agissait de l'avenir de sa maison.
Continuant la politique de Raymond IL, il ne voulut pas se soumettre à Raoul, qui s'était fait couronner à Soissons l’an 924, et même, après la mort de Charles le Simple, il refusa longtemps de reconnaître un autre pour roi; cependant, sous l'apparence d’une fidélité louable, Raymond-Pons sut profiter adroitement de la captivité du souverain pour étendre de plus en plus son autorité, et tandis qu'Ermengaud , son oncle, s'emparait du diocèse d’'Usez, lui, de son côté, réunissait à son domaine la partie de la Provence située sur la rive droite du Rhône.
Raoul, qui n’était pas encore accepté par l’Aquitaine en 932, résolut de sortir de cette situation en faisant à ses ennemis des concessions de nature à vaincre toute résistance de leur part ; dans ce but il se dirigea sur les provinces méridionales, avec l'espoir de gagner l'affection des grands vassaux déclarés encore contre lui : en effet, à peine eut-1l passé la Loire, Raymond- Pons et Ermengaud se portèrent à sa rencontre.
On ne sait rien sur cette entrevue ; toutefois, comme les deux comtes firent acte d'obéissance et prêtèrent aussitôt serment au monarque, on en conclut avec raison que Raoul, ayani le plus grand intérêt à les ranger à sa cause, disposa, en leur faveur, du duché d'Aquitaine,
dont depuis lors ils restèrent possesseurs par indivis. {l donna à Raymond les comtés d'Auvergne et du Velai, et il consentit à ce qu'Ermengaud devint maître du Gévaudan.
Ces arrangements faits, Raoul fut proclamé roi de France dans le comté de Toulouse, le comté de Rouergue et la Gascogne, et, suivant l'usage, on y data les actes publics d’après le nombre d'années de son règne, mais seulement à partir de la mort de Charles le Simple, et même quelquefois de la soumission de Raymond- Pons et d'Ermengaud (1).
Ainsi une pièce relative à un plaid tenu à Narbonne est datée du mois de mars, la quatrième année du règne de Raoul depuis la mort de Charles. Ce plaïd, présidé par l'archevêque Aymeric et par Pons, comte et marquis, offre plusieurs particularités dignes de fixer notre attention.
Il nous apprend que Raymond-Pons était d'origine française, car le procès dans lequel il se trouvait être en cause fut jugé suivant la loi salique, bien qu'il y eût, comme d'ordinaire, des juges romains, wisigoths et saliens. Il nous fait voir, en outre, que les comtes de Toulouse, déjà en possession des droits régaliens, ne jouissaient pas encore de l'autorité absolue, puisqu'ils se soumettaient à venir exposer leurs différends, avec de
(4) Hist. gén. du Lang.
NE
simples habitants du pays, devant une assemblée provinciale. Au reste, ce jugement est, à coup sûr, une preuve de la modération et de l'équité de Raymond II.
Le roi Raoul, en partageant l’Aquitaine entre Pons et Ermengaud, ne créa, pour cela, ni l’un ni l’autre ducs de cette province. Ce titre, passé dans la maison de Rainulfe, comte de Poitiers, quand celui de comte de Toulouse devenait héréditaire dans la famille de Frédélon, resta aux comtes de Poitiers jusqu’à ce qu'Éléonore, fille de Guillaume IX, apportât en dot le duché de Guienne à Henri IL, roi d'Angleterre (1).
Pons, il est vrai, signa quelquefois dux Aquitanorum, mais nous ferons observer qu'il ne faut pas confondre dux Aquitanorum avec dux Aquitaniæ. Pons pouvait être duc et marquis en Aquitaine, par ses terres et par ses fiefs, sans être, pour cela, duc d'Aquitaine, c’est-à-dire chef suprême de ce gouvernement.
Au surplus, nous devons l’ajouter, dans différentes circonstances, Raymond-Pons, aussi bien qu'Ermengaud, son oncle, se dirent princes d'Aquitaine, et Raymond, fils de ce dernier, continua à s'approprier ce titre après la mort de son père. L'usage leur attribuait probablement cette qualification, puisque Louis d'Outremer
(1) On sait qu'Eléonore épousa ce prince après son divorce avec Louis le Jeune.
lui-même, le successeur de Raoul, appelle Raymond- Pons prince des Aquitains, dans une de ses chartes de l'an 941.
Ce comte de Toulouse joignit aussi parfois à ses titres celui de comte de Cahors. Il en avait sans doute le droit, car dans une donation faite, en 939, à l’abbaye de Beaulieu, par Flotard, vicomte de Cahors, et Adelbergue, sa femme, on lit: « Avec le conseil du comte Raymond, notre seigneur. » D'où l'on peut tirer la conséquence que Pons, prenant indifféremment, comme nous l'avons dit, les noms de Pons et de Raymond-Pons, possédait alors véritablement le comté de Cahors, et que Flotard, vicomte de ce fief, le reconnaissait lui-même pour son seigneur.
Suivant un auteur contemporain, Louis d'Outremer se rendit en Aquitaine avec la reine Gerberge, sa femme, et Raymond-Pons alla à leur rencontre; mais on ignore les raisons qui les amenèrent de ce côté. Flodoard se borne à dire : « Louis eut une conférence avec Raymond, prince des Aquitains, et avec les autres seigneurs d'Aquitaine. » Le roi, selon un critique moderne, avait pour but, dans cette excursion au delà de la Loire, de recevoir l'hommage de ses sujets, « chose de pure forme, ajoute-t-il, les grands vassaux s'étant alors rendus indépendanis de la couronne. » Cependant, comme Louis avait déjà reçu l'hommage du comte de Toulouse,
il faut, croyons-nous, chercher à ce voyage un motif plus sérieux. |
Les intentions hostiles d'Othon, roi de Germanie, ne pouvaient-elles pas porter Louis d'Outremer à vouloir s'assurer, par lui-même, des dispositions de Raymond- Pons et des autres seigneurs du pays à son égard? Cela nous semble d'autant plus probable, qu'Othon avait des relations fort étroites avec Conrad, le roi de la Bourgogne transjurane et de la Provence, dont les États confinaient à la Gothie. D'ailleurs le roi était en guerre avec plusieurs de ses grands vassaux, et cette guerre devait lui causer une vive inquiétude, puisqu'elle faillit le renverser du trône. Il était done pour lui d'un haut intérêt de savoir la conduite que tiendraient, dans ces circonstances difficiles, et le comte de Toulouse, et tous les hommes considérables des provinces méridionales du royaume.
Raymond-Pons, après s'être illustré par les armes, voulut, comme la plupart de ses ancêtres, se signaler par des fondations pieuses. Déjà il avait coopéré à l’édification des abbayes de Chanteuge et de Saint-Allire en Auvergne ; mais ce n'était pas assez pour sa piété fervente. Par suite de sa dévotion particulière pour saint Pons, martyr de Nice, dévotion qui lui avait fait ajouter ce nom à celui de son père, 1l fit élever, conjointement avec sa femme Garsinde, sous l’invocation de ce saint,
un monastère qu'il combla de richesses, et où il établit 2 19
UD
des religieux soumis à la règle de Saint-Benoît. Ce monastère, construit non loin de Narbonne, sur la petite rivière de Jaur, jouit bientôt d'une célébrité immense, Ce fut, comme nous l'avons dit, dans celte enceinte vénérée que don Sanche, roi d'Aragon, conduisit son fils Ramire. Nous avons encore la charte par laquelle Louis d'Outremer, sur la demande du comte de Toulouse, consent à mettre l’abbaye de Saint-Pons de Thomière sous sa protection et sauvegarde, l'exemptant de toutes les charges et de tous les subsides payés au roi par les autres établissements monastiques.
Raymond-Pons mourut vers l’an 950. Quelques auteurs l'ont fait vivre beaucoup plus longtemps, parce qu'ils l'ont confondu avec ses cousins, Raymond [°° et Raymond IT, comtes de Rouergue, possesseurs avec lui, par indivis, de presque tous leurs domaines.
Parmi les comtes de Toulouse, il en est peu qui aient contribué plus que Raymond-Pons à accroître le pouvoir et l'indépendance de sa maison ; aussi ses arrière-petits-fils l’appelèrent-ils le grand due ou le prince des Aquitains, itre que nous avons vu lui avoir été donné également par Louis d'Outremer.
Maître, pour ainsi dire, de tout le pays compris entre la chaîne pyrénéenne, la Méditerranée, le Rhône et la Loire, sa puissance était d'autant mieux établie, qu’au milieu des querelles intestines qui déchiraient le
royaume il n'avait pas à lutter, comme le roi de France, contre des vassaux ambitieux et rebelles.
On connaît à Raymond-Pons trois fils : Guillaume, Pons et Raymond. Il eut aussi une fille, nommée Raymonde, qui épousa Aton, vicomte de Soule en Gascogne. Un auteur moderne (1) veut qu'il ait laissé une seconde fille, Léogarde, qui devint la femme d’un comte de Barcelonne, et en effet 1l y a lieu de le croire.
D’après ce que nous venons de dire, il semble que le successeur de Raymond-Pons se trouvait tout naturellement désigné, et par l'existence de Guillaume, le fils aîné de ce comte, et par le principe d’hérédité, qui alors était devenu un droit incontestable. Cependant, au contraire, presque tous les historiens sont divisés sur cette question si simple en apparence, et 1l a fallu, pour la résoudre, des recherches longues et ardues.
Catel, qui le premier (2) s’est attaché à éclaircir la généalogie des comtes de Toulouse, croit qu'après Raymond-Pons vient Raymond III (3), et cela parce que, depuis l'an 947 jusqu'à l’an 972, le nom de Raymond apparaît dans divers manuscrits de l'époque. Il cite
(1) Baluze, Marc., Hisp.
(2) Catel, Hist. des comtes de Toulouse.
(3) A ses yeux, Pons Ier n’étant pas le même personnage que Raymond-Pons, autrement dit Raymond JUL, il a fait succéder ce dernier au premier.
surtout les écrits de Luitprand {1}, dans lesquels on li que « Hugues, roi d'Italie, ne pouvant résister davantage à Bérenger, abandonna la souveraineté à son fils pour aller chercher un refuge en Provence. » Puis Luitprand ajoute : « Raymond, prince d'Aquitaine, vint le trouver et lui promit de réunir bientôt assez de forces pour combattre son ennemi et le maintenir sur le trône. Toutefois ce prince n'avait n1 la possibilité ni même peut-être la volonté de tenir une parole semblable. »
Ce passage, très-explicite au premier abord, ne saurait pourtant prêter aucune force au raisonnement de Catel.
En effet, nous ferons remarquer que, si Luitprand cite un Raymond, prince des Aquitains, il ne dit pas, pour cela, qu'il soit comte de Toulouse. Or, si l’on se rappelle qu'Ermengaud, oncle de Raymond-Pons, prit, comme lui, en 932, la qualification de prince; que ce même personnage eut un fils nommé Raymond, l’héritier de ses domaines; que ce jeune comte épousa Berthe, la nièce de Hugues, roi d'Italie, en 946 ou 947, c’est-à-dire à peu près vers le temps où ce prince se retira en Provence, on reconnaitra sans peine celui dont Luitprand a voulu parler, et l'on ne confondra pas le
(1) Luitprand, diacre de Pavie, a laissé une relation en six livres de ce qui s'était passé de son temps en Europe. Ses récits ne sont pas toujours très-fidèles.
fils de Raymond-Pons avec Raymond I", comte de Rouergue, le cousin germain de son père, comme lui, au reste, par indivis, duc ou prince d'Aquitaine, marquis de Gothie, et, en outre, comte de Quercy et d'Albigeois.
De Raymond HIT Catel fait naître un Pons IE, qu'il pense avoir été le père de Guillaume IIT, le véritable fils de Raymond-Pons I; car, si le nom de Raymond a jeté de la confusion parmi les possesseurs du comté de Toulouse, celui de Pons a aussi fait prendre l'un pour l’autre des individus fort différents; de sorte que, d'après notre savant critique, d’ailleurs bien rarement en défaut, Guillaume II, surnommé Taillefer, fils aîné de Raymond-Pons, se trouve séparé de son père, sous le rapport généalogique, par deux comtes de Toulouse qui, malgré l'opinion si imposante de Catel, n'ont certainement jamais existé.
L'erreur de Catel a été partagée par Bouet, par Marcel, par de Marca; et si d’autres écrivains, tels que la Faille (1), Besse (2), Labbe (3), Guichenon (4) et Mabillon (5), ne sont pas complétement d'accord avec les auteurs que nous venons de citer, en ce qui concerne
(1) La Faille, Ann. de la vil. de Toul.
(2) Besse, Narb., p. 203.
(3) Labbe, Tabl. géné. des comtes de Toul.
(4) Guichenon, Hist. de la maison de Savoie.
(5) Mabillon, ad ann, 990,
l'ordre de filiation, au moins admettent-ils toujours, entre Raymond-Pons et son fils Guillaume Taillefer, un autre comte de Toulouse.
Ce dissentiment parmi des écrivains d'un mérite reconnu tient à deux causes : au petit nombre de documents parvenus Jusqu à nous, et surtout, comme nous avons eu déjà l'occasion de le faire observer, à ce que divers membres d’une famille, s'étant donné les mêmes noms et les mêmes titres, ont souvent été pris l’un pour l'autre par les historiens les plus en garde contre ces sortes de méprises. |
L’annotateur de D. Vic et de D. Vaissette a examiné celte question en homme instruit et consciencieux. Nous ne le suivrons pas dans son argumentation judicieuse ; nous renverrons à l'Histoire générale du Languedoc, publiée par lui, ceux de nos lecteurs qui voudront faire une étude approfondie des points liügieux de cette partie de nos annales. Nous nous contenterons de dire qu'il ressort de cette discussion la preuve évidente que, depuis le milieu du x° siècle jusqu’à la fin de l'an 1037, un seul comte de Toulouse a porté le nom de Guillaume; ce fut Guillaume IIT, surnommé Taillefer. Fils de Raymond-Pons, il hérita, à la mort de son père, du comté de Toulouse et de tous les domaines de ce prince, sous la tutelle de Garsinde, sa mère. À cette époque, Louis d'Outremer accorda le duché d'Aquitaine et le comté d'Auvergne à Guillaume, comte de Poitiers, et, depuis
Guillaume LT,
13° comte de
Toulouse,
lors, ces deux titres restèrent constamment dans cette dernière famille. |
Le frère de Guillaume Taiïllefer, appelé Pons, dont nous avons parlé en faisant connaître les enfants laissés par Raymond-Pons, devint, par la suite, comte d'Albi (1). Quant à Raymond, troisième fils de ce comte, on ignore entièrement quelle fut sa destinée.
Guillaume [IT était, sans doute, très-jeune lorsqu'il perdit son père, puisque, dix-neuf ans après, sa mère Garsinde dirigeait encore les affaires publiques au nom de son époux. C'est ce que nous apprend un acte daté de l'an 969, où l’on remarque ces mots : « De l'avis de la comtesse Garsinde, de la vicomtesse Adélaïde (2) et de tous les seigneurs de Narbonne (3). » R
Il est probable que Garsinde mourut entre l'an 972 et l'an 975.
Dès que Guillaume eut le gouvernement de ses provinces, 1l comprit les inconvénients sans nombre attachés à une possession en commun; et, s'étant entendu
(4) Vers l’an 984 ou 985. C’est le comte d’Albi que Catel à fait comte de Toulouse, sous le titre de Pons IT. Labbe dit positivement que ce Pons, frère de Guillaume, fut tué par surprise par son beau-fils Artaud : Arsendis uxor Willelmi Tolosani comitis fratris illius Pontii, qui ab Artaldo posthac privigno suo, dolo interfecius est... {Voir Raynal, Hist. de la ville de Toul.)
(2) Adélaïde, veuve de Malfred, vicomte de Narbonne, avait l’admiuistration des biens de ses fils.
(3) Cet acte est une convention entre l’abbé de Saint-Pons et l’évêque de Narbonne, {Voir Labbe et Mabillon.}
avec Raymond IF, comte de Rouergue, les deux cousins convinrent de partager entre eux tous les territoires dont leurs pères jouissaient par indivis depuis la mort du comte Eudes.
D'après cet arrangement, Guillaume, outre le comté de Toulouse, conserva en propre les comtés d’Albigeois et de Quercy, et Raymond, indépendamment du comté de Rouergue, déjà sous son autorité, acquit le marquisat de Gothie, avec les comtés particuliers de Narbonne, Béziers, Agde, et peut-être ceux d'Uzès et de Viviers.
IL paraît qu'en suite de cette convention amiable la partie supérieure du comté de Nîmes échut à Raymond, avec sa ville capitale, sous le titre de comté de Nîmes, et que la partie inférieure, avec la ville de Saint-Gilles, devint la propriété de Guillaume Taillefer, sous le titre de comté de Saint-Gilles. Cette convention permit à Guillaume de donner l'Albigeois en apanage à son frère Pons; mais celui-ci étant mort sans laisser d’héritier, son comté fit retour à la maison de Toulouse.
Peu de temps après la mort de sa mère, le jeune comte épousa Arsinde, sœur de Foulques Néra, comte d'Anjou. Toutefois, si ce mariage est parfaitement constaté, 1l règne tant d'obscurité sur Guillaume, que l’on ne saurait dire, d'une manière positive, combien il eut de femmes {1}. On lit dans la vie de saint Fulcran : « Ce
(4) Plusieurs auteurs espagnols prétendent que Guillaume IT avait
prélat, ayant rencontré un jour Guillaume, refusa de lui rendre son salut, et lui reprocha publiquement d’avoir quitté sa femme légitime pour en prendre une qui était en puissance de mari. » Arsinde était-elle cette femme qu'il abandonna, ou en avait-il épousé une autre auparavant? Rien ne permet de résoudre cette question.
Guillaume eut une deuxième ou troisième femme, appelée Emme {1). Elle était fille du comte Rotbald; et, comme elle devint héritière de sa maison, elle apporta à celle de Toulouse les comtés du Venaissin et de Forcalquier, ou ce qui a formé ensuite le marquisat de Provence. Aussi Guillaume IT fixa-t-1l, depuis lors, sa résidence aux environs de la ville d'Arles.
Nous ignorons les événements qui ont pu agiter les provinces méridionales à cette époque; nous avons seulement connaissance de quelques démêlés entre les comtes de Toulouse et de Carcassonne (2), et l’on s'étonne que, Guillaume ayant été surnommé Taillefer à cause de sa force peu commune et de sa grande vaillance, si peu de détails nous soient parvenus sur ses hauts faits. Souvent, cependant, les poëtes contemporains
épousé Sancia, fille du roi d'Aragon Ramire, et Catel a adopté celte opinion; mais rien ne prouve cette alliance, et l’on sait, au contraire, que Ramire venait à peine de se marier lorsque mourut Guillaume Taillefer.
(1) Il l’épousa vers 990.
(2) Voir l’Hist. gén. du Languedoc.
ont dù célébrer ses prouesses. Il est vrai que le rôle passif du comte de Toulouse lors de ces guerres si vives soutenues par les rois de France explique, jusqu'à un certain point, le silence des chroniques.
Raoul, pendant les treize années de son règne, dut, presque toujours, combattre ceux-là mêmes qui l'avaient aidé à s'emparer du pouvoir, particulièrement les ducs de Normandie et de Vermandoiïs. {l fut donc intéressé à ne troubler en rien les comtes de Toulouse et de Rouergue, attachés étroitement par des liens de famille, et maitres ensemble d'une partie considérable du royaume.
Louis IV ou Louis d'Outremer, appelé ensuite au trône, s’efforça d’abord de relever la royauté avilie; mais, après avoir contraint plus d’une fois les vassaux rebelles à se soumettre à une autorité depuis trop longtemps méprisée, il avait été fait prisonnier par Hugues, comte de Paris, et obligé, pour obtenir sa liberté, de renoncer au comté de Laon. Cette exigence exorbitante amena une lutte longue et opiniâtre, à laquelle le midi de la France ne prit aucune part.
Lothaire, qui succéda à Louis IV, montra aussi l'intention de rendre au pays sa grandeur et sa force. Malheureusement ce prince, dans toutes les actions de sa vie, commença bien et finit mal. Vainqueur plus d’une fois de l'empereur Othon IF, 1l le laissa s’avancer ensuite jusque sous les murs de Paris, lui céda une de ses plus
belles provinces (1), et, sans crainte de mécontenter les grands du royaume, il donna au prince Charles le duché de basse Lorraine.
Enfin, en 986, vint Louis V, surnommé le Fainéant, bien qu'il montrât un caractère turbulent et inquiet, et qu'au début de sa carrière il eût fait preuve de courage. Ce souverain, on le sait, à peine âgé de vingt ans, fut empoisonné par sa femme peu de mois après son mariage; et, malgré l'heureux début de ses armes, 1l n’emporta avec lui dans la tombe qu'une qualification injuste et la triste célébrité de finir la descendance carloyingienne.
Charles, l'oncle de Louis V, voulut, aussitôt la mort du roi, rappeler les titres qu'il tenait de sa naissance ; mais ce duc de Lorraine avait perdu sa qualité de Francais pour avoir fait hommage de ses États à l’empereur et s'être placé ainsi sous la dépendance d'un monarque étranger. L'assemblée de Noyon, en déclarant le trône vacant, eut donc complétement raison, et elle ne blessa, dans cette circonstance, ni le principe d’hérédité adopté par le pays, ni les prétentions de la seconde race, véritablement éteinte. Il faut, par conséquent, le reconnaître, si Hugues Capet fut un usurpateur, nul n’était en droit alors de réclamer la couronne, et, d’un autre côté, rien n'ayant réglé le mode de transmission de la royauté,
(4) I lui abandonna la haute Lorraine pour la tenir en fief.
la nalion devint libre de choisir parmi les premiers de l'État le plus digne à ses yeux de la gouverner, soit par ses qualités personnelles, soit par la considération et la puissance dont déjà 1l jouissait.
Sous ce dernier rapport, la souveraineté aurait pu être disputée à Hugues; car, bien qu'il possédât le duché de France, s'étendant jusqu’en Touraine, et qu'il eût des domaines considérables en Picardie et en Champagne, le comte de Toulouse, par sa position, se trouvait autorisé à rivaliser avec lui. Malgré la perte du duché d'Aquitaine et du comté d'Auvergne, il étendait encore sa domination sur les comtés de Toulouse, d’Albigeois, de Quercy, le comté de Saint-Gilles, comprenant la portion méridionale du diocèse de Nîmes, et, de plus, sur celui de Lodève, auxquels il réunit bientôt une partie de la Provence.
Guillaume Taillefer et son cousin Raymond II, comte de Rouergue, refusèrent d'abord de se soumettre au nouveau roi de France, et divers documents nous prouvent que les actes publics, dans le comté de Toulouse, continuaïent à être datés du règne de Louis V, lorsque, depuis plus d’un an, Hugues Capet était déjà monté sur le trône. Une charte de 990 nous apprend même que Guillaume Taillefer s'était alors déclaré ouvertement en faveur du duc de Lorraine ; mais, l’année suivante, ce prince élant tombé, avec ses deux fils, au pouvoir du
roi (1), son part ne tarda pas à l’abandonner, et, peu de temps après, Hugues Capet fut reconnu et proclamé dans tout le royaume.
Depuis ce moment jusqu’à la mort du souverain, l'existence de Guillaume reste couverte d’un voile épais. Nous sommes aussi dans une ignorance complète sur ce qui le concerne durant le règne de Robert IT; nous savons seulement que le roi de France épousa Constance, fille du comte de Toulouse, et entoura son mariage d'une trèsgrande pompe. Robert alla chercher sa femme à la tête de ses troupes jusqu'au delà de la Loire.
Un auteur contemporain (2) accuse cette union « d’avoir contribué beaucoup à corrompre les mœurs de France et de Bourgogne. » Il attribue particulièrement à la dissolution des Auvergnats et des Aquitains, alors attirés à la cour, tous les désordres qui signalèrent cette époque. Ces étrangers, selon lui, légers et vains, étaient également blämables dans leurs habitudes et dans leurs manières : « Ils avaient, dit-1l, la Barbe rasée, ainsi que la moitié de la tête à la facon des baladins; leurs habits étaient courts; ils chaussaient une espèce de bottines, etc. »
Si les Aquitains et les Auvergnats apportièrent avec eux le goût excessif des plaisirs, combien Constance elle-même
(1) Nous n’avons pas besoin de rappeler que Hugues Capet les fit enfermer à Orléans.
(2) Glab., t. 5, c. 3.
ne fit-elle pas plus de mal par son caractère altier et inéxorable. L'histoire nous raconte avec quel acharnement on: poursuivit, par ses ordres, les hérétiques, et plus encore: les israëélites. Ces derniers, accusés d’avoir profané les sacrés mystères et de vouloir la ruine de l'Église chrétienne, furent noyés ou brûlés impitoyablement.
Robert montra, on le sait, une dévotion et une charité qui le firent surnommer le Pieux ; malheureusement sa bonté dégénérait en faiblesse. Il prenait pour des actes d'autorité des reproches bienveillants ou de paternelles admonitions. Lorsqu'il faisait des libéralités à ses serviteurs, 1l leur disait avec mystère : « Prenez garde que ma femme ne s’en apercoive. » |
Sous le gouvernement de Robert, l'Église, menacée par la féodalité, lança plus d'une fois des bulles foudroyantes contre les usurpateurs de ses domaines ; mais cela ne servit guère qu’à prouver l'impuissance du monarque en présence des possesseurs de fiefs, cependant ses vassaux. Ce prince eut pour successeur Henri I, sous le règne duquel l'Église établit la tréve de Dieu, ou, comme l’on disait alors, la treugue de Dieu. Elle défendait, sous peine d'excommunication, toute espèce d’hostilité du mercredi soir au lundi matin. Par cette mesure adroite et sage cn empêchait, au moins le dimanche et trois autres jours de la semaine, les querelles, les combats et les vengeances.
Au temps de Henri [°° commença la chevalerie, qui
devait jeter tant d'éclat sur plusieurs sièclés. Chez les Germains, quand un jeune homme entrait dans la classe des hommes d'armes, on le revêtait avec appareil de l’écu et de la framée (1). Cette coutume, après l'invasion des barbares, tomba peu à peu en désuétude, et elle aurait été oubliée entièrement, si, au défaut de toute organisation du pays, on n’eût senti le besoin de créer une institution de nature à protéger les individus sans défense contre la loi du plus fort, devenue, en quelque sorte, le seul argument de la justice. Telle fut la double origine de la chevalerie, qui, par le mélange des peuples du nord avec les populations méridionales, prit bientôt un caractère particulier où les idées guerrières et romanesques se combinèrent d'une manière heureuse avec les sentiments tendres et les nobles pensées.
Cependant, si la chevalerie exerça une influence morale très-grande sur les esprits, son influence sociale fut presque nulle. Elle eut seulement pour résultat de porter aux inspirations généreuses, au respect pour les choses saintes, au dévouement pour les êtres faibles, et surtout de rendre les femmes l’objet d’un culte fervent et enthousiaste. En un mot, elle adoucit les mœurs d’une époque rude et encore un peu barbare; mais elle n’apporta aucune modification niau système gouvernemental ni à la constitution de la société. Au reste, en cherchant
(4) Sorte de javelot.
à ramener l’ordre et le bon droit, la chevalerie travaillait à sa propre destruction, car elle devait disparaître le jour où cesserait l'anarchie féodale, le jour où la loi serait assez forte pour se faire obéir des grands aussi bien que des petits (1). |
Guillaume Taillefer mourut vers l’an 1039, âgé d’environ quatre-vingt-dix ans. Il eut, d’Arsinde d'Anjou, deux fils : Raymond et Henri, qui finirent avant lui sans laisser de postérité, et deux filles, Constance, dont nous venons de parler, épouse du roi Robert, et Ermengarde, mariée à Robert, comte d'Auvergne.
De sa seconde femme, Emme de Provence, Guillaume eut encore deux autres fils : Pons, son successeur au comté de Toulouse, et Bertrand, qui eut pour apanage une partie de la Provence, et devint la souche des comtes de Forcalquier. Il naquit aussi de ce mariage une fille appelée Emme, du nom de sa mère; elle fut unie à Othon Raymond, seigneur de l’Ile-Jourdain.
. Le caractère de Guillaume était un mélange singulier de
(1) Pour devenir chevalier il fallait se soumettre à une sorte de noviciat dont le but était d’inculquer aux jeunes vassaux les principes qui devaient les guider dans tous les actes de la vie. Un jeune homme, envoyé d’abord à la cour du souverain comme page, varlet ou damoiseau, devenait écuyer après un premier stage de sept ans environ. À l’âge de vingt ans, on le faisait chevalier. Sa réception était accompagnée d’une foule de cérémonies servant à rehausser l'éclat et l’importance de ce titre, qui donnait droit à de nombreux priviléges.
Il y avait deux classes de chevaliers, les chevaliers bannerets, c’està-dire portant bannière, et les bacheliers ou bas-chevaliers.
qualités et de défauts de nature à le faire chérir des uns et assez peu estimer des autres. S'il ne refusait jamais de protéger ses sujets, aveuglé souvent par le plaisir, il ne reculait pas non plus devant des injustices et des exactions scandaleuses. Chrétien zélé, il dotait richement des établissements pieux, et, d'un autre côté, la nécessité de subvenir à de folles dépenses le portait à s'emparer arbitrairement des biens des monastères et des églises. D’ordinaire indulgent et bon, il fit brûler publiquement à Toulouse, en 1022, beaucoup de malheureux accusés d'hérésie. Cependant, malgré ses penchants déréglés et malgré les excès où l’entraînaient des passions fougueuses , il sut si bien gagner l'affection de ses peuples, que, lorsque, d’après les dernières dispositions de Louis d’Outremer, le comte de Poitiers voulut faire valoir ses droits sur le comté d'Auvergne et le duché d’Aquitaine, les habitants de ces provinces se prononcèrent énergiquement en faveur de leur ancien maître.
Voici le portrait que fait de Guillaume Taillefer un écrivain du seizième siècle (1) :
« Il bannit de sa cour les bateleurs et joueurs, élar- « gissant aux pauvres ce que l’on avait coutume de leur « donner. La pluralité des bénéfices, la dolente ambition « et la macule de la simonie commencèrent pour lors à « prendre place et territoire au cœur de maints prélats. »
{1} Ant. Noguiez, Hist. loulousaine.
« Ce comte Taillefer n'eut oncques défaillance de ce « qui donna opinion de magnanime, laquelle chose le « faisait être de tous aimé, et peu s'en fallut [pour rai- « son de sa profonde et véhémente hardiesse) adoré de « son peuple. Il alla en Jérusalem; puis, au retour, « passa par la Grèce, conquêtant le corps de saint Geor- « ges, lequel conduisit en l’église de Saint-Sernin. Vé- « quit comte triomphant et honoré vingt-cinq ans. »
Il est probable que Guillaume IT exécuta le voyage de Jérusalem, dont 1l est question ici, vers l’an 1026; car il se ünt un plaid dans le comté de Toulouse, sous le règne du roi Robert, et le compte rendu de cette assemblée générale ne fait nullement mention de Guillaume Taillefer, qui, sans son absence, l'aurait certainement présidée.
Si cette époque était celle d’un grand relâchement dans les mœurs, elle était aussi celle des grandes expiations. Avant que l'Europe se précipitât sur l'Asie, pour conquérir non pas des royaumes, mais quelques lieues carrées de terre sancüfiées par la religion, une foule de pénitents ne craignirent pas de se hasarder à travers des contrées inconnues pour aller visiter un berceau et une tombe. C'est que, près de ce berceau, l'homme retrouvait l'espérance, et que cette tombe lui promettait l'éternité.
Dès le quatrième siècle, saint Jérôme avait montré le chemin qui conduisait à où s'étaient accomplis les mys-
ières de la Rédemption, et, depuis lors, bien des néophytes de l'Église naissante s'étaient empressés de le suivre; mais Guillaume Taillefer fut le premier de sa lignée qui osût tenter ce long et dangereux pèlerinage.
Une des œuvres les plus remarquables que nous ait léguées le moyen âge, puisqu'elle nous éclaire sur l'instruction des peuples dans ces temps reculés, et parliculièrement sur l’état des connaissances géographiques, c'est un Jtinéraire de Bordeaux à Jérusalem, écrit vers l'an 333 par un habitant de l’Aquitaine (1).
On est touché, en parcourant ce document curieux, de la résolution et de la ferveur de ceux qui entreprenaient de semblables pérégrinations; et quand on songe que les princes, aussi bien que les individus les plus obscurs, abandonnaïent amis, patrie, famille, pour aller ainsi, un bourdon et une gourde à la main, s’exposer à tant de souffrances et de dangers, on est disposé, malgré soi, à excuser leurs fautes et à pardonner leurs erreurs.
Combien, en effet, n’affrontait pas de périls celui qui, des bords de la Garonne, se rendait isolément et, pour ainsi dire, sans autre guide que le ciel, aux plaines ardentes de la Syrie!... Sans doute son zèle était ranimé,
(1) Cet itinéraire, publié en 1588, par Pithou, a été réimprimé dans les œuvres de M. de Chateaubriand.
de loin en loin, par la vue des lieux qui rappelaient à sa dévotion le courage d’un martyr ou la parole d’un prophète; mais, dès les premiers pas, les difficultés accumulées devant lui devaient le porter à considérer son entreprise comme impossible sans un prodige. Il lui fallait franchir les Alpes, ces monts gigantesques où les traces d'Annibal étaient effacées par les siècles ; il lui fallait traverser des torrents impétueux, des précipices menaçants. Une fois dans le pays des Lombards, il gagnait les versants abrupts du Tyrol. Parvenu à Aquilée, cette ville dont la chute avait ouvert les portes de l'Italie aux barbares, il traversait le Frioul, la Carniole, la Styrie, longeait les frontières de la Hongrie, et arrivé à Sirnium {1}, qui était alors une des grandes cités de l'empire d'Orient, il s’arrêtait un moment, plus étonné de ce qu'il avait fait qu'effrayé de ce qui lui restait à faire. Pourtant, que d'épreuves il avait encore à subir!
Laissant le bassin du Danube, il côtoyait la longue chaîne des Balkans, et, dans un pays où même la force des armes ne protégeait pas toujours le voyageur, le pèlerin, n'ayant pour défense qu'un rosaire, s’avançait calme et tranquille, demandant un humble abri comme on sollicite une aumône, et n'ayant à offrir, pour prix de cette hospitalité si modeste, que la promesse d’une
(1) Il ne reste aujourd’hui de Sirnium que quelques ruines éparses, aux environs de la petite ville appelée Métrovisa.
prière au Sauveur, sur le marbre du saint sépulcre.
Tout à coup Constantinople, la merveille du monde civilisé, apparaissait aux regards de celui qui ne voyait depuis longtemps qu’une nature âpre et sauvage. C'était, après tant de traverses et de misères, comme une tentalion pour amollir un faible cœur, comme un essai perfide pour vaincre une vertu ébranlée. D'abord le pèlerin, en présence du magique tableau qui se développait devant lui, surpris et confondu de tant de splendeur, se croyait sous l'empire d’une illusion fantastique. La beauté du site, le grandiose et le pittoresque des monuments, les richesses déployées de toutes parts, portaient, malgré lui, l'agitation et le trouble dans ses sens; mais bientôt, loin de se laisser toucher par ce luxe et cette magnificence, 1l pensait seulement au vœu qu'il avait juré d'accomplir, et, s'arrachant à un spectacle sans pouvoir sur sa détermination et sa volonté, il s’élançait au delà du Bosphore, et, craignant de regarder derrière lui, 1l s’enfonçait dans les montagnes de la Propontide.
Après avoir traversé l'Asie Mineure et les contrées autrefois si célèbres de la Cappadoce et de la Cilicie, il arrivait à Antioche, la ville où Pierre fut élu pour premier pasteur de l'Église naissante, et où des disciples de la foi étaient morts martyrs pour la défense de la vérité.
Notre pèlerin se trouvait déjà sur la terre des miracles. Désormais 1! ne marchera plus qu’entouré des sou-
venirs réveillés par les lieux saints; il ne fera plus un pas sans rencontrer quelque débris de la piété chrétienne. Son zèle s'en accroît; c’est vers le Jourdain que le conduit sa ferveur reconnaissante. À la vue de ce fleuve « roulant avec lenteur une onde jaune et épaissie (1), » notre pieux voyageur se croit transporté au temps où Jésus-Christ recevait le baptême ; il lui semble entendre sa parole et ses inspirations divines. | Continuant sa roule vers la cité désirée si ardemment, tout parle à son imagination attentive. Ce champ est celui où la Samaritaine a entendu ces mots : « Dieu est esprit, et 1l faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité. » Ici saint Pierre a rendu la santé au paralytique ; cette vallée triste et rocheuse est celle où Jérémie vit le jour. Puis, quand il à gravi des coteaux arides, stériles, et qu'il aperçoit de longs murs flanqués de tours légèrement colorées par les siècles, quelques pointes d’édifices qui s'élèvent dans les airs, il se sent pénétré d’un sentiment profond, mais indéfinissable. Ce ne sont pas là les coupoles étincelantes de Constantinople, les constructions où l’or se mêle aux gracieux contours de la pierre; mais une voix secrète lui dit : « Voilà Jérusalem! » et, se prosternant devant cette enceinte mystérieuse, 1l rend grâce au ciel de lui avoir ouvert une voie de miséricorde et de salut.
1) Chateaubriand, Zhin. de Paris à Jerus.
A une époque où les différentes parties de l'Europe élaient sans communications entre elles, et où l'on vivait dans une ignorance complète sur les contrées même les plus voisines, il fallait que les idées religieuses eussent une puissance bien grande pour faire entreprendre à un habitant de la France un voyage dont la pensée seule devait éhranler le caractère le plus résolu. Les chemins n'offraient nulle part ni sécurité ni protection; sur tous les points, des bandes armées parcouraient le pays, ne vivant que de vols et de brigandages. Des forêts immenses couvraient partout le sol, et partout, pour le moindre déplacement, le sacrifice de sa hberté ou de sa vie devenait nécessaire; pourtant un nombre considérable d'individus ne craignaïent pas d'aller jusqu'aux extrémités de la Syrie chercher sur les traces d'un Dieu le pardon que, par humilité et peut-être par une exagération de leurs fautes, ils n'osaient se flatter d'obtenir (1).
Les pèlerins, au terme de leur longue pérégrination, étaient loin de se trouver enfin à l'abri du danger. La population musulmane, dans des vues cupides, les avaitaccueillis d’abord sans une répugnance trop grande; mais, quand le calife Hakem voulut être Tui-même un dieu, il devint l'ennemi le plus cruel des chrétiens et des
(1) Ceux qui ne pouvaient se rendre en Palestine allaient au tombeau de saint Pierre, à Rome, et on les appelait les romeus, d’où est venu probablement le nom de romieu, que l’on donne encore aujourd’hui, dans le Languedoc, à tous les pèlerins.
juifs; car les uns ne doutaient pas que le Messie ne fût venu, et les autres espéraient encore son apparition sur la terre. Les persécutions et les supplices étaient donc le partage des malheureux qui pensaient n’avoir à souffrir que de la justice du Sauveur.
Une circonstance particulière contribua, au x° siècle, à porter jusqu'à la démence le désir de ce lointain pèlerinage. D’après les paroles de saint Jean (1), les peuples s'étaient imaginé que, une fois la période de mille ans accomplie, la fin du monde arriverait immanquablement. Cette croyance avait jeté partout une telle épouvante, que les chrétiens se précipitaient en foule vers la Palestine pour implorer le Juge suprême dont ils redoutaient la sentence, ou pour mourir sur la terre sainte, en attendant la venue du Seigneur. |
On était si convaincu, en ce temps, du prochain anéantissement du globe, que plusieurs chartes, parvenues jusqu’à nous, commencent par ces mots : « Puisque la « fin du monde approche, et que différentes calamités « et différents jugements de Dieu annoncent manifeste- « ment celte catastrophe comme très-prochaine, etc. (2) »
Sous l'inspiration de cette crainte superstitieuse, on
(1) Revel, x x 23 4.
(2) Parmi les preuves jointes à l'Hist. gén. du Languedoc sont plusieurs chartes trouvées dans le cartulaire de l’abbaye de Lezat, qui, toutes , débutent ainsi : Appropinquante etenim mundi termino et ruinis crebrescentibus jam certa signa manifestantur, eic. La première de
distribuait d’abondantes aumônes, on disposait de sa fortune comme si l’on touchait à son heure dernière. Aussi plusieurs monastères profitèrent-ils avec habileté de ce moment d’abnégation pour agrandir leurs domaines et ajouter à leurs richesses. Parmi les personnages de marque qui se dépouillèrent de leurs biens en faveur des églises, nous citerons les comtes de Carcassonne et de Comminges. Ils croyaient, par cette libéralité tardive et, par conséquent, peu méritoire, conjurer la colère céleste au dermier jour. Cependant tous les seigneurs des provinces méridionales ne suivirent pas cet exemple; beaucoup d’entre eux, au contraire, moins crédules et plus prévoyanis, surent faire tourner le trouble jeté dans les esprits à l'avantage de leur politique et de leur ambition. Alors que les imaginations en délire oubliaient toutes les pensées mondaines, on vit s'élever les comtes de Foix, assez puissants ensuite pour
s’allier aux rois d'Aragon et monter sur le trône de Navarre; les vicomtes d'Albi; les seigneurs de Montpellier,
ces chartes appartient à l’année 944, et la dernière à l’an 1004. Ainsi elles nous font voir qu’on resta plus d’un demi-siècle sous l’empire de cette terreur; mais, l’époque fatale passée, partout on célébra la miséricorde du Seigneur; partout on construisit des églises et des abbayes nouvelles. « Il semblait, dit Raoul Glaber, que la terre, se dépouillant de ses haillons, prenait plaisir à se parer de la robe blanche des églises. » La joie d’avoir échappé au jugement dernier se manifesta aussi par des persécutions contre les hérétiques et les juifs. En 1018, un orage ayant renversé plusieurs maisons de Rome, on accusa les juifs d’être la cause de ce malheur, et le pape en fit décapiter un grand nombre.
arrivés assez haut pour se rattacher, plus tard, à presque toutes les familles souveraines de l’Europe, et une foule de chevaliers, n’ayant ni cette considération nt cette importance, mais qui, de simples vassaux, devinrent suzerains, par cela seul qu’ils avaient pu s'emparer de tel ou tel territoire. Celui-ci, aux mains duquel tombait une bourgade, se reconnaissait le tributaire du voisin, maître, au même titre, d’une ville; celui-là, possesseur d’une forteresse obtenue par la force, relevait du seigneur, plus heureux, usurpateur d’une province. En un mot, au milieu de la consternation générale, l'anarchie féodale était parvenue à son apogée.
L'existence du comte Guillaume IIT se rattachant à la dernière moitié du x° siècle, reportons-nous un instant en arrière et jetons un coup d'œil sur cette époque, remarquable surtout par la décomposition et la transformation de là société.
L'un de nos écrivains les plus célèbres (1) a dit : « La « féodalité, en plaçant le sujet trop près du maître, ren- « dait le despotisme plus odieux et plus pesant, rendant « très-apparente la différence entre la liberté et la dé- « pendance. Aussi ce régime n’a-t-1l laissé qué de fà- « cheux souvenirs. Cependant la grandeur féodale était « accessible et simple. Le vassal et le suzerain vivaient « entre eux familièrement, sans que la supériorité se
(4) M. Guizot, Essai sur l’hist. de France.
« püt croire illimitée et la subordination servile. De là « celte fidélité, l’un des plus généreux sentiments du « moyen âge. »
Sans doute des relations journalières et directes devaient resserrer les liens qui unissaïent les seigneurs et les vassaux, surtout lorsque les classes inférieures de la population avaient une juste idée de leurs devoirs, la conviction de leur ignorance, et n'étaient agitées d’aucune passion cupide ou ambitieuse. Pourtant cette fidélité au suzerain, si digne, en effet, d’être louée, tenait peut-être, selon nous, à une autre cause encore.
La famille, menacée sans cesse soit dans les individus, soit dans la fortune, avait senti le besoin de se prêter un mutuel appui. Les enfants, aux yeux desquels un père était l'arbitre absolu de leur destinée, n'écoutaient jamais sa parole qu'avec une vénération profonde. De son côté, le père, concentré dans ses soins intérieurs , entourait les siens d’une tendre et constante sollicitude. Eh bien! que l’on ne s'y trompe pas, de l'esprit de famille dépendent les rapports entre les peuples et les souverains. Le fils accoutumé à voir, dans l’auteur de ses jours, celui qui a droit au respect et à l'obéissance verra, dans le prince qui gouverne, le chef auquel chacun doit soumission et dévouement. Tant que l’esprit de famille subsiste dans un État, cet État, s’il n'est opprimé par la tyrannie la plus odieuse, est assuré
de vivre; ces liens intimes viennent-ils à se relâcher ou à se rompre, une nation marche à sa dissolution et à sa ruine. Ils l'ont bien compris, ceux qui, dans tous les temps, ont voulu attaquer la constitution d'un empire. Au x1° et au xu° siècle, comme au xvim* et au xix°, les Manichéens et les Albigeois, les républicains exaltés, et ceux que nous appelons socialistes, se sont appliqués d'abord à désorgamiser la famille. Mais ces hommes l’oubliaient, de toutes les institutions humaines, celle-là est la seule qui ait une origine divine, et les œuvres de Dieu demeurent impérissables, en dépit de nos folies, en dépit de nos erreurs.
Puisque nous sommes arrivé à une époque où le régime féodal est complétement constitué, et qu’il se continuera jusqu'au dernier comte de Toulouse, il ne sera pas inutile de dire ici quels étaient les principes généraux servant de base à cette nouvelle organisation sociale.
Les grands vassaux du royaume, après avoir reconnu le chef de l'État et s'être résignés à recevoir de ses mains l'investiture de leurs domaines, se croyaient dégagés ensuite de toute obligation à son égard; ils se considéralent comme les seuls maîtres dans les provinces rangées sous leur domination, et devenaient autant de souverains entièrement indépendants de l'autorité royale. Sùrs de leur force , 1ls n'étaient plus retenus par aucun
frein, et usaient des prérogatives qui n'auraient dû appartenir qu'à la couronne. Ils levaient des troupes, faisaient, à leur volonté, et la guerre et la paix; en un mot, exerçaient le pouvoir le plus entier et le plus absolu (1). |
La faiblesse du lien monarchique unissant le rot et ses sujets avait donc créé le lien féodal, c’est-à-dire amené de certains rapports entre le maïtre, qui conctdait des terres et des domaines, et le bénéficiaire, ou celui en faveur duquel cette concession avait eu lieu. Ces rapports étaient de deux sortes, les engagements du vassal envers son souverain et les engagements du souverain envers le vassal.
En ce qui concerne les engagements du vassal, tout donataire rendait hommage à son suzerain, mais il y avait deux espèces d'hommages, l'hommage simple et l'hommage lige.
Par l'hommage simple, le vassal reconnaissait que le fief dont 1l était en possession mouvait, selon le langage du temps, en d’autres termes dépendait ou relevait de tel duché ou de tel comté. L’hommage simple, en quelques occasions, s'appliquait même aux souverains; ainsi les rois d'Angleterre devaient l'hommage simple aux rois de France, comme ducs de Normandie.
(1) Ils commencèrent à battre monnaie sous le règne de Charles le Simple.
Par l'hommage lige (1), le vassal contractait trois engagements principaux.
1° Il devait suivre le suzerain à la guerre pendant un temps qui variait, selon les localités, depuis un jour jusqu’à soixante.
2° Il s’'engageait à remettre une somme déterminée à l'avance, si le suzerain mariait une de ses filles; s’il armait son fils chevalier; si, prisonnier de l'ennemi, il avait à fournir une rançon; ou enfin, ce qui eut lieu dans le x:°, le xn° et le xim° siècle, s’il prenait la croix
- et allait combattre les Infidèles.
3° Il était obligé de défendre l'honneur de son suzerain , celui de sa famille , et de lui révéler les complots dont il viendrait à avoir connaissance.
Pour ce qui concernait le suzerain, celui-ci promettait de protéger ses vassaux, de leur faire rendre justice; d’être le tuteur de leurs enfants; d’administrer leurs biens en cas de tutelle, etc. Lorsque les filles mineures étaient en âge de se marier, 1l présentait à chacune d'elles trois prétendants ; si elles Les refusaient tous les trois, elles payaient une somme égale à celle qu’auraient dù donner au suzerain ceux dont elles seraient devenues les femmes. Toute veuve, propriétaire d'un fief et âgée de moins de soixante ans, était soumise aux mêmes conditions. Pendant toute la durée d’une
(4) Du latin ligare, lier.
tutelle, le suzerain touchait les revenus des mineurs confiés à ses soins.
Les vassaux d’un même suzerain investis de fiefs de même rang étaient qualifiés pairs (1). Les juges, dans les cours de justice, étant choisis parmi les vassaux, égaux entre eux ou pairs, c'est de là que vint le proverbe : Chacun doit être Jugé par ses pairs.
- Les fiefs relevant directement du roi s’appelaient fiefspairies. Les seigneurs de ces fiefs, revêtus du titre de pairs de France, étaient, à leur tour, suzerains, par rapport à des vassaux de second ordre ou vavasseurs. Ces derniers avaient également sous leur dépendance des vassaux d’un rang inférieur.
Les fiefs-pairies étaient au nombre de douze, six laïques et six ecclésiastiques. Les laïques appartenaïent au comte de Vermandois, qui fut remplacé, en 1019, par le comte de Champagne; au comte de Toulouse; au comte de Flandre ; au duc de Bourgogne; au duc d'Aquitaine ou de Guienne, et au duc de Normandie. Les fiefs ecclésiastiques étaient concédés aux archevêques de Reims et de Sens, et aux évêques de Beauvais, de Chälons-sur- Marne, de Langres et de Noyon (2).
Sous l’empire d’un système qui laissait toute liberté au possesseur du moindre fief, le plus obscur châ-
(1) Du latin par, égal.
(2) Plus tard, le titre de pair de France devint une dignité conférée par le roi, Sans qu'aucun apanage y fût attaché.
telain se croyait aussi indépendant que le plus puissant monarque ; 1] transformait son manoir en demeure souveraine ; avait un sénéchal, un connétable, des écuyers; en un mot, comme l'a dit un auteur déjà cité par nous plus d’une fois (1) : « Chaque seigneur féodal avait, dans « son château, une cour au petit pied, créée sur le mo- « dèle de la cour des empereurs. Chaque château fort
« était transformé en un petit palais impérial. Quand « la Fontaine a dit :
« Tout prince a des ambassadeurs, « Tout marquis veut avoir des pages,
« 1ls’est moqué d'une sotte prétention, d’un ridicule de « son temps. Cette prétention, fort ridicule alors, était, « au x1° et au x1° siècle, un fait simple, général. » Cet état de choses, suite inévitable de la faiblesse des derniers rois de la seconde race, ne pouvait finir qu'à l’'avénement d’un monarque plus énergique que ses prédécesseurs, d’un souverain mieux éclairé sur ses devoirs, En effet, à la fin du xu° siècle, Philippe-Auguste, voyant combien le régime féodal était préjudiciable au trône et contraire aux vrais intérêts des peuples, commença à lui porter les premiers coups en réglant les combats et les duels judiciaires, en empêchant les guerres de vassal à vassal ; en partageant la France en prévôtés ou fermes ;
(4) M. Guizot, Civil. en France.