‹ Histoire des comtes de Toulouse (volume 3)Chapitre 55 sur 68 · IST · texte numérisé non relu

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en déclarant libres les fiefs acquis par la couronne; en prenant les troupes à sa solde, afin de rendre le pouvoir fort et respecté; en prouvant enfin à tous les grands du royaume qu’au-dessus d'eux existait une autorité à laquelle, désormais , ils devraient se soumettre et obéir.

Depuis la consécration de l'hérédité des titres par Charles le Chauve, les ducs et les comtes s’étaient appliqués à étendre leur domination et à ranger à leur suzeraineté tous les seigneurs qui, par la force des armes, n'avaient pu faire respecter leurs droits et leur indépendance. Ce résultat obtenu, ils s’approprièrent les terres qu'ils tenaient, en bénéfice ou à vie, de la libéralité des princes, et ils les transformèrent en fiefs.

Les rois se trouvèrent, par là, dépossédés peu à peu non-seulement de leurs domaines, mais de leurs maisons royales, et presque toutes leur avaient été enlevées sous le règne de Louis d'Outremer.

Les grands seigneurs, pour accroître le nombre de leurs vassaux, donnèrent souvent en fief une partie de leur patrimoine, et jusqu'aux redevances qu’on leur payait. Les propriétés changèrent donc alors de nature, mais elles n'en gardèrent pas moins leurs anciennes dénominations ; de sorte que, au x° siècle, on confondait les fiefs avec les alleux, et, dans les chartes,

on en était venu à employer cette dernière appellation 1: 21

pour un bien quelconque, sans égard à sa véritable origine. |

Les propriétés de l'Église, comme on peut le croire, ne furent pas plus épargnées que celles du roi. Sous prélexte d’un patronage à exercer, les hommes puissants arrivèrent à s’en emparer tout à fait. Des seigneurs, par un calcul très-facile à comprendre, se firent abbés laiques dans certains monastères, de façon que ces établissemenis religieux se trouvaient avoir deux supérieurs, l'un séculier et l’autre réguler; l’un qui dirigeait les affaires spirituelles, l’autre qui prononçait d’une manière absolue dans toutes les mesures administratives ou financières. La plupart des paroïsses et même des églises, avec leurs oblations (1), les droits de dimes, de sépulture, etc., appartenaient également aux suzerains, et, malgré les décisions des conciles et les anathèmes du pape, ils en disposaient comme de leur patrimoine. 11 y a plus, pour ne pas avoir près d'eux des observateurs incommodes, et pour s'ouvrir en même temps une source nouvelle de revenus, les ducs, les comtes, les vicomtes s’attribuèrent l'élection des abbés et des évêques, vendant à leur gré ces dignités au plus offrant et s’instituant ensuite les héritiers de ces pré-

lats.

Il est inutile de dire combien de désordres devin-

4) D'oblatio, offrande.

rent la conséquence d’un abus qui introduisait dans l'Église l'ignorance et toutes les mauvaises passions. Au reste, déjà depuis longtemps la corruption des mœurs avait gagné le clergé. En vain plusieurs évêques avaient voulu rétablir la discipline ecclésiastique ; malgré tous leurs efforts et malgré la sainteté de leur vie, ils ne purent rien contre des habitudes déjà enracinées trop profondément pour être facilement extirpées. Ce fut seulement vers la fin du xr° siècle qu’on parvint à marcher dans une voie meilleure.

Ajoutons, pour compléter ce tableau , que la superstition, dont presque tous les esprits étaient empreints alors, contribuait beaucoup à entretenir un mal que la raison seule pouvait combattre et détruire. Pour démontrer avec quel aveuglement on adoptait les idées les plus étranges et les plus extravagantes, nous nous contenterons de citer, entre mille, une des fables ridicules qui remplissent les chroniques du x° siècle.

Des Manichéens ayant essayé de répandre leurs erreurs dans l’Aquitaine, on prétendit que, aux environs de Toulouse, un paysan, porteur d’une composition satanique où entraient des ossements d'enfants morts au berceau, jetait forcément dans l’hérésie tous ceux auxquels il trouvait le moyen de faire avaler un peu de sa poudre (1). Malheur à qui aurait osé mettre le fait en

(1) Voir l'Histoire générale du Languedoc.

doute! Considéré comme l'ennemi de Dieu, il eùt été livré aux flammes.

Soumises à la volonté arbitraire des grands vassaux, il eût été difficile que les communes restassent en possession de leurs anciens priviléges. En effet, les populations furent dépouillées peu à peu des libertés qu'elles devaient à la justice et à la sagesse romaines. Cependant 1l resta, dans les contrées au delà de la Loire, des traces profondes de cette indépendance , et la ville de Toulouse, particulièrement, conserva toujours les priviléges attachés au titre de cité (1).

Les abbeés et les évêques, poussés par l'ambition, chercherent alors à s'arroger, dans l'étendue de leurs diocèses, tous les droits de la souveraineté. Ils ne faisaient au reste, en cela, que suivre l’exemple donné dans une grande partie de l'Europe. Cette prétention

(4) On voit sur les monnaies d’or frappées à Toulouse, au commencement du vi siècle, une pelite croix entourée de ces mots TOLOSA CIV., et l’on retrouve le même exergue sur toutes les monnaies mises en circulation dans cette ville sous la deuxième et la troisième race. Cette qualification de cité, signe d’un gouvernement distinet et libre, continue à figurer sur les monnaies jusqu’en 1229 , époque de la réunion du comté de Toulouse à la couronne de France. Aussi Raynouard dit-il avec raison : « Toulouse jouissait non-seulement de la liberté munici- « pale, mais encore d’une sorte d'indépendance qui n’appartenait guère « à d’autres cités. Quelle idée ne doit-on. pas avoir de l’autorité muni- « cipale de Toulouse, quand on la voit faire la guerre ou la paix en son « propre nom, sans l'assistance du comie; quand on voit ses consuls « commander l’armée communale, conclure des traités, en arrêter el « en signer les conditions, etc.? » (Histoire du droit nrunicipal.)

datait de fort loin, et, pour en trouver l'origine , il faut remonter à la conquête des Gaules. Sous les Romains, on se le rappelle, chaque cité avait son sénat, ses décurions, sa curie. Bientôt la religion catholique introduisit dans cette hiérarchie un élément nouveau, l’évêque. Les peuples furent d'autant plus disposés à accorder le premier rang à ce représentant de l'Église, que, indépendamment de son caractère sacré, 1l était élu par eux. Les préfets d’abord, et ensuite les comtes, délégués du souverain, {âchèrent bien de contenir cette autorité naissante, mais ni les uns ni les autres ne s’ingéraient dans les affaires de la cité, et longtemps même ils reslèrent étrangers aux délibérations municipales, où figuraient seulement les magistrats nommés par la curie. Lorsque, plus tard, ils y assistèrent, ce fut en qualité de conseillers, de citoyens, et non comme chefs supérIeUrs. |

Cette situation amena donc naturellement les évêques à user d’un pouvoir temporel, et le peuple préftra souvent l’aulorité épiscopale, provenant de sa volonté seule, à celle du comte, qui tenait la sienne de la force ou de l'hérédité. D'un autre côté, le roi s'inquiétait d'autant moins de ces empiélements que, étant en dehors de ‘administration des provinces du midi, il n’en souffrait en rien, et avait même intérêt à voir se mulüplier les germes de dissensions intérieures. Aussi les évêques,

encouragés dans leur conduite, osèrent-ils usurper les droits régaliens, et, pour se créer des vassaux, ils converlirent en fiefs les terres de leurs diocèses , les dimes, et jusqu'aux dignités et emplois de leurs églises (1).

Les ducs et les comtes, pour l’hérédité de leurs titres et de leurs possessions, se conformèrent d’abord aux principes adoptés par la famille royale. Les fils du sou-

(1) Les habitants nommèrent leurs évêques jusqu’au xxr° siècle. Ils ne furent légaiement déshérités de ce droit que par le quatrième concile de Latran, en 1215. Ce mode d'élection était tellement passé dans les mœurs, que, malgré la pragmatique de saint Louis et le concordat de François I avec Léon X, Charles IX, en 1560, sur le rapport des états généraux du royaume, restreignit, à ce sujet, les droits de la couronne, et ordonna que, lorsqu'un siége deviendrait vacant, les ivêques de la province, douze gentilshommes et douze notables de la bourgeoisie se réuniraient pour présenter une liste de trois candidats.

Ce désir, de la part des évêques, de s'emparer du pouvoir réservé à la seigneurie fut souvent combattu par les vicomtes, qui nourrissaient également l'espoir de s'affranchir un jour d’une tutelle gênante et d'assurer leurs viconités à leur descendance ; mais ils l’emportèrent rarement sur la prélature. L’évêque Bernard de Combret obtint même du roi, en 1264, que lui et ses successeurs continueraient à exercer la haute justice. Ainsi il conservait la connaissance des crimes, vols et adultères, le droit de confiscation des biens des condamnés, la garde des clefs de la ville, etc.

Puisque nous avons été conduit à parler de Bernard de Combret, nous ajouterons qu'il fit, en 1269, un règlement sur l’administration consulaire et la justice criminelle de la ville d'Albi, d’après lequel les délits et les crimes devaient être portés devant un jury à peu près semblable à celui qui fut décrété, en France, en 1791. Sans doute ce prélat ne fut pas le créateur de celte institution; elle avait été en usage chez les Romains et chez les peuples du nord qui envahirent les Gaules au ve siècle, mais il eut le mérite d’en apprécier les avantages et de la faire revivre. :

verain, jusqu à la fin de la seconde race, s'étant partagé le royaume, nous avons vu aussi Raymond IT et Ermengaud, son frère, jouir en commun des domaines du comte Eudes leur père; mais, iorsque les rois de France reconnurent la nécessité d’un autre mode de succession, les comtes de Toulouse suivirent encore leur exemple, et, bientôt après, celui de leurs fils qui n’était pas l'hériüer direct n'eut plus qu'un simple apanage avec le titre de comte. |

Dans le x° siècle, les comtes de Toulouse continuèrent à rendre la justice par eux-mêmes. Cependant, confiant parfois ce soin à leurs vicaires ou viguiers, ces charges devinrent, en quelque sorte, héréditaires et de véritables fiefs. Les évêques, en qualité de seigneurs temporels, exerçaient aussi les droits judiciaires, et même des comtesses et des vicomtesses présidaient les plaids lorsque, étant veuves, elles continuaient, par la volonté du défunt, à diriger les affaires publiques. Dans ce cas, il leur arrivait souvent de garder le pouvoir pendant leur vie entière, bien que leurs fils fussent en état de gouverner.

Les codes romain, wisigoth et salien restèrent en vigueur, dans le comté de Toulouse, jusqu’au commencement du x siècle. À cette époque, les trois races qui formaient la population du pays ayant fini par se fondre entièrement, la loi romaine fut généralement adoptée,

sauf quelques dispositions particulières venant des Wisigoths et consacrées par l'usage, comme, par exemple, le duel, qui demeura autorisé, à défaut de preuves légales suffisantes.

Un plaid tenu à Narbonne l’an 1023, et dont l'arrêt nous à été conservé, ne laisse, on va le voir, aucun doute à cet égard. L'abbé de Saint-Paul et ses chanoines élaient en différend avec un seigneur du pays à l’occasion d’un bien territorial. Ne pouvant s’accorder ils résolurent de vider leur discussion par le duel. Pour gage du combat ils remirent cinq cents sols (1) entre les mains du vicomte Bérenger. Le jour désigné pour le jugement, le champion de Saint-Paul reçut la communion, et 1l était près d'entrer en lice quand l'archevêque et les nobles qui tenaient les assises conseillèrent aux parties de finir leur querelle en se partageant le domaine. Un des plaideurs voulait à toute force le duel, mais on parvint enfin à lui faire entendre raison.

D'autres habitudes des temps barbares subsistaient encore au x° siècle; nous nous bornerons à rapporter le fait arrivé à Toulouse vers l'an 1000, et raconté par un historien du temps (2). Aymeric de Rochechouart, vi-

(4) Le sol d’or valait, en 1063, 28 fr. 17 c. 64, donc 500 sous répondaient à 14,088 fr. 20, voir Les Polypt. d’Irm., par Guérard. (2) Voir Raynal, Histoire de la ville de Toulouse.

comte de Limoges, s'étant rendu dans cette ville accompagné d’Hugues, son chapelain, chargea celui-ci de faire la cérémonie du juif (1), c’est-à-dire de donner un soufflet à un israélite le jour de la fête de Pâques, comme c'était alors la coutume. Le chroniqueur ajoute que le coup fut porté à poing fermé avec son gantelet, et d'une telle force qu’il fit sauter la cervelle du malheureux et sortir ses yeux de leur orbite. La synagogue vint enlever le mort de la cathédrale de Saint-Étienne et l’inhuma dans son cimetière. Cet usage, qui remontait, à ce que l’on croit, au règne de Charlemagne (2), se convertit, au commencement du xn° siècle, en une amende payée annuellement, par les juifs, aux chanoines de l’église de Saint-Sernin.

Sous le règne féodal la littérature et les sciences devaient être, au x° siècle, ce qu’elles avaient été au 1x°. Le suzerain songeait seulement à agrandir ou à défendre ses domaines; le vassal s'appliquait à s’amoimdrir et à s’effacer pour échapper à la rapacité du maitre, et la guerre, seule occupation des uns et des

(1) Les juifs, au moyen àge, quoiqu’en horreur à la population, s'étaient néanmoins rendus nécessaires par leur industrie et leur intetligence commerciale. Philippe-Auguste, qui les avait chassés en arrivant au trône, fut obligé de les rappeler, dans l'intérêt de ses finances.

(2} Nicolas Bertrand, de Tolos. Gestis. ;

autres, empêchait les améliorations qui demandent des encouragements , des études patientes et réfléchies. D'ailleurs le fractionnement de la socièté, l'isolement des intelligences , le manque d'enseignements et d'exemples, tout cela concourait à retenir enchaïînés et stationnaires les esprits d’une nature développée et progressive.

Il fallait alors aller en Orient pour retrouver la civilisation de la Grèce et de Rome. Tandis que l’Europe presque entière était plongée dans la barbarie et l'ignorance, à Bagdad la cour des califes excitait l'admiration par l'éclat éblouissant et magique dont nous la voyons revêtue dans les Mille et une muits. Là se fabriquaient ces riches étoffes qu'aujourd'hui nous imiterions avec peine; à s’offraient aux regards étonnés ces couleurs, rivales de la nature, dont plus tard les Vénitiens parvinrent à surprendre le secret, mais, pour nous, restées un mystère ; en un mot, quand les beaux-arts s'étaient réfugiés en Asie, l’Occident demeurait enveloppé des ténèbres épaisses qui avaient signalé l'invasion des barbares indogermaniques.

Le royaume, jusqu'au milieu du x° siècle, fut divisé, sous le rapport du langage usuel, en France latine et en France tudesque. Dans l’une on parlait un latin corrompu, S'éloignant chaque jour davantage de son origine romaine; dans l’autre on se servait de la langue

allemande, qui, elle aussi, faisait sans cesse de nouveaux emprunts aux différents 1diomes en usage autrefois dans les Gaules.

Des peuples intelligents, doués d’une imagination vive, ne pouvaient cependant être devenus complétement insensibles aux charmes de la poésie. Mais le peu de connaissances littéraires, l'habitude de voir en toutes choses une volonté supérieure à la volonté de l’homme portaient les écrivains aux idées ascétiques, ou bien les restreignaient aux détails intérieurs de la vie. Plus alors d'images grandes et pittoresques ; plus d’inspirations élevées et brillantes; les vers n'étaient guère qu'une prose rimée qui racontaient naïvement. ou un prétendu miracle, ou un fait sans importance et sans intérêt.

Nous citerons comme exemple un petit poëme toulousain de cette époque. C'est Le récit d'un pèlerinage fait par Arsinde, femme de Guillaume Taillefer, à Notre- Dame de Conques, dans le but de prier Sainte-Foi d’in-

tercéder près du Très-Haut pour qu’il mit fin à sa stérilité (1).

(4) Nous donnons ici le texte joint à la dernière édition de l'Histoire générale du Languedoc; il est plus exact que celui que Catel a publié. Néanmoins, ce manuscrit ne nous étant parvenu qu'après beaucoup d’altérations de la part des copistes, plusieurs critiques le croient postérieur au temps de Guillaume Taillefer.

Tot hom es tengut de mostrar Lo be quan lo sab ensenhar, E cy ves y pauc demostrat De So que yeu sçay per verlat, Non m'en veil’h, an vous veulh contar Com fos sante Fe joglaressa N’Arsens de Tolosa contessa, Qu’era molher Guilhem lo conte.

En ayssi cal que yeu vos conte Qu’e un molt ric adornamen, Molt precios e covinen Doas margas d’aur que attengian Tros a terre, que molt luzian, Totas ero menut obradas De ricas peiras adornadas.

Uu ser que jasia en so liech, Al tems que toco mieja niech, Lhi veng per somne d'avant se La gloriosa santa Fe; Mas no la ges recogneguda, Car santa Fe l’hi es benguda En semblansa d’una pieuzella De tot molt resplenden e bella.

La contessa la reguardet E en apres l’hi demandet :

— « Dona, digatz me se vos platz, « Qui es vos qui davan mi estatz? »

— « Contessa, yeu son santa Fe. »

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