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Histoire des comtes de Toulouse

La loi salique n'étant pas encore en vigueur dans les provinces au delà de la Loire, plusieurs écrivains ont prétendu (1) que le comte de Poitiers, par son mariage avec la fille de Guillaume IV, hérita du comté de Toulouse. Partant de cette supposition, ce prince, disent-ils, entraîné par son esprit chevaleresque, voulut emmener

(1) llautescrre, Guillaume do Neubrige, etc.

avec lui en Palestine une suite beaucoup trop nombreuse pour sa fortune, et il se mit ainsi dans la nécessité de céder, à prix d'argent, le comté de Toulouse à Raymond de Saint-Gilles , comme Harpin avait vendu le comté de Bourges au roi de France, pour figurer avec plus d'éclat parmi les preux de la croisade.

Cette opinion a été complètement réfutée par Catel. En effet, Raymond de Saint-Gilles fut un des premiers à partir pour la guerre sainte ; il s'embarqua vers la fin de l'an 1097, ou au commencement de l'an 1098, tandis que le comte de Poitiers ne quitta la France qu'en 1101, lorsque les chrétiens occupaient déjà Jérusalem.

D'ailleurs, nous le savons d'une manière certaine, Raymond prit le litre de comte de Toulouse longtemps avant la mort de Guillaume. L'arrangement entre les deux frères, relativement à cette succession, semble remonter à l'an 1088; car, alors, dans deux donations à l'abbaye de Saint-André (1), Raymond se qualifie comte de Toulouse, duc de Narbonne et marquis de Provence.

Un autre document, parvenu jusqu'à nous, donnerait même lieu de croire que, bien avant la cession faite par Guillaume, un acte de substitution avait appelé Raymond au comté de Toulouse, à l'exclusion des filles.

(1) Celle abbaye, où se iroiivait Raymond en ce moment, élait située sur le Rliûne, en face de la ville d'Avignon.

L'abbé de Moissac, en confirmant l'abandon de certains revenus au profit de Pons II et de son fils Guillaume, déclare « que , si ce dernier venait à mourir sans fils légitime, les avantages concédés passeraient alors à Raymond ou à Hugues, son frère, et à leurs fils (1). »

D'un autre côté, Malmesbury, dont Vautorité ne saurait être suspecte, puisqu'en sa qualité d'Anglais il devait entrer dans les vues d'Henri II, et par conséquent du duc d'Aquitaine , convient lui-même des droits de Raymond en termes très-positifs. Enfin nous lisons dans la vie de Saint-Robert, écrite en 1160 (2) :

« Raymond, qui avait été privé de toute hérédité pa- « ternelle, se rendit, accompagné d'un seul domestique, « à l'abbaye de la Chaise-Dieu pour y prier sur le tom- « beau de saint Robert, dont la gloire et la sainteté écla- <i taient de toutes parts. Le comte étant entré dans « l'église, et s'étant mis en prière devant le tombeau du « saint, lui exposa sa situation et lui parla avec la même « confiance qu'à son protecteur et à son puissant avocat. « Ayant ensuite fait célébrer une messe de grand matin, « il fit hommage à saint Robert, prit son épée de dessus « l'autel, et protesta qu'il ne tiendrait le comté de Tou- « louse que de ce saint, si Dieu lui faisait la grâce de

(1) Voir Histoire générale du Languedoc.

(2) Par Bernard, prieur de Sainte-Gemme [voir l'Histoire générale du Languedoc] .

« l'obtenir par son intercession. Les désirs de Raymond « eurent bientôt leur accomplissement, » ajoute l'historien ; « à peine fut-il parti de la Chaise-Dieu , et ar- « rivé sur les confins du domaine de son père, que tous « les seigneurs du pays lui firent hommage sans diffi- « culte aucune, et il fut acclamé unanimement à Tou- « louse et dans toutes les provinces dont il devait hé- « riter en vertu de son droit paternel. »

Ainsi, on le voit, ce chroniqueur, presque contemporain, nous parle de Raymond comme étant le successeur naturel de son frère.

Effectivement, ce ne fut que lorsque Raymond de Saint-Gilles eut quitté ses États, que le comte de Poitiers conçut l'idée de profiter de son éloignement pour réclamer, au nom de Philippia sa femme , des domaines qui, selon lui , devaient appartenir à la fille unique de Guillaume IV.

On doit conclure de l'ensemble de ces faits que Guillaume IV, ayant perdu l'espoir de laisser son héritage à un fils , voulut au moins l'assurer dans sa famille , et que , avant sa mort , il remit le comté de Toulouse aux mains de son frère Raymond.

Peut-être pensera-t-on que nous nous sommes bien appesanti sur des détails minutieux et arides, mais cette question devant un jour donner lieu à une querefie sérieuse entre l'Angleterre et la France, nous avons cru

qu'il était de notre devoir de la rendre l'objet d'une attention parliculièrc.

Raymond, durant le cours de son existence, prit plusieurs fois, dans ses chartes , des qualifications différentes. Il se dit successivement comte de Toulouse, marquis de Provence, comte de Rouergue et duc de Narbonne. Cela s'explique par l'accroissement progressif de ses possessions. En 1064, il épousa la fdle du comte Bertrand, qui lui apporta en dot le marquisat de Provence. A la mort de sa femme, qui était comtesse de Rouergue, il hérita de celte province (1), et ensuite par l'extinction de la maison de Rouergue, dont tous les biens firent retour au comté de Toulouse , il fut en droit de se dire duc de Narbonne. Au reste , le duché de Narbonne n'était autre que le duché de Gothie ou de Septimanie , possédé autrefois par ses ancêtres, et dont longtemps ils avaient porté le titre.

Les limites du marquisat de Provence n'élant pas encore fixées, Raymond exerça d'abord, avec les comtes de Provence, l'autorité par indivis, sur la province entière, qui s'étendait de l'Isère à la Méditerranée, et des Alpes au Rhône; mais plus tard, par un traité conclu en \ 125, la haute Provence fut donnée à son fils, Alphonse, et la

(1) Bernard, auteur du la Vie de saint Robert, fait voir clairenieiil cuiunient Raymond réunit à ses domaines le comté de Rouergue et le marquisat de Provence, (jui n'avait [)as aiiparlenu a Pons 11, son père.

basse Provence devint une dépendance du comté de Barcelonne.

Raymond renonça bientôt à toutes ses qualifications, et, comme s'il eût cessé d'y attacher la moindre importance , il se contenta de prendre dans ses actes le nom de Raymond de Saint-Gilles, soit parce que le comté de Saint-Gilles avait été son premier patrimoine , et qu'il l'avait partagé avec sa mère, Almodis de la Marche , soit parce qu'il voulut porter le nom d'un saint sous la protection duquel il s'était placé.

Le mariage de Raymond avec sa cousine germaine, fdle du comte de Provence , excita au plus haut point D- 10-6 h^^ mécontentement du saint-siége, à cause de la parenté 1078. qui existait entre les deux époux. Grégoire VII mit tout en usage : remontrances, prières, excommunication pour faire rompre cette alliance ; mais Raymond, déjà père d'un fils appelé Bertrand, et peu disposé peut-être à renoncer au marquisat de Provence, se refusa constamment à obéir aux exigences du souverain pontife. La comtesse mourut sans doute avant la fin de cette dispute avec Rome ; car on ne peut supposer qu'elle ait été répudiée, et cependant, vers l'an 1080 , nous voyons ilaymond songer à prendre une seconde femme.

La galanterie du comte de Toulouse, sa magnificence, le luxe (le sa cour, la considération dont il entourait les miuHrcs de lu gaie science, tout avait contribué à répandre au loin sa renommée. On savait particulièrement

sa longue opposition à une séparation dont, chaque jour, on lui donnait l'exemple sous les prétextes les plus frivoles , et cette conduite , peu commune alors parmi les princes, avait surtout disposé en sa faveur un sexe qui, au XI* siècle , attachait un haut prix i\ la droiture et à la constance. Aussi, lorsqu'il sollicita la main de Mahaut ou Mathilde, fille du comte Roger de Sicile, sa demande futelle accueillie avec empressement, quoique la beauté de cette princesse lui eût mérité déjà l'offre de plus d'une couronne. Voici comment un auteur contemporain (1), qui appelle Raymond le comte de Provence trèscélèbre, nous rapporte les incidents de ce mariage.

« Ce prince, instruit de la réputation que le comte « Roger s'était acquise par ses exploits, lui envoya une « ambassade solennelle pour lui demander en mariage « Mathilde, sa fille, princesse d'une rare beauté. Roger « acquiesça volontiers à la demande de Raymond, dont « les ambassadeurs, après avoir signé le traité et pris « jour pour la célébration des noces, s'en retournèrent « chargés de présents, et lui annoncèrent le succès de « leur négociation. Le comte de Saint-Gilles fit voile peu « de temps après pour la Sicile, où le comte Roger le « reçut avec toute sorte de démonstrations de joie et d'a- 1080. « mitié. On rédigea le contrat de mariage, dans lequel « on fixa la dot de Mathilde, et Raymond l'épousa cn-

(l) Geoffroy MuhUcrre, Hist. sic.

« suite en présence des évoques et de tous les ordres du « pays. Après les noces qui furent célébrées avec beau- « coup de pompe, Roger, qui retint quelque temps son « beau-fils dans son île, lui permit de partir avec son « épouse sur une flotte qu'il avait fait équiper exprès. »

Ce mariage réconcilia probablement Raymond avec Rome, puisque Grégoire VII lui écrivait, à la fin de l'année 1081, dans des termes qui annonçaient la meilleure intelligence (1). De son côté, le comte de Toulouse témoignait, par ses actes, de son respect pour l'Église et pour 1085. les communautés religieuses. En 1085, il confirma à l'abbaye de Saint-Pons-de-Thomières toutes les donations qu'elle avait reçues de Pons, grand-duc et prince d'Aquitaine , son bisaïeul , qui l'avait fondée , et se déclara en même temps le protecteur de ce monasloso. tère (2).

Au mois d'avril de Tannée suivante, Raymond alla recevoir à Saint-Gilles sa belle-sœur que le roi de France, Philippe P"", avait demandée en mariage à Roger de Sicile ; son intention étant de se séparer, sous prétexte de parenté, de la reine Berthe, avec laquelle il ne se souciait plus de vivre. Nous laisserons un auteur contem-

(1) Voir Vlli^loirc générale du Latifjucdoc.

(2) Dans celle charle, llaymoiid prend le lilre de comte de lioucrgue, de Gévaiidan, Nîmes, Agde, Béziers, Narbonne, et d'un septième conUé dont le nom est prcs(iuc ellacé sur la pièce originale, mais qui jiarail èlre celui d'IJsez.

porain (1) raconter les faits assez étranges amenés par une démarche qui , pour avoir été conçue fort légèrement, donna lieu à des suppositions également outrageantes et pour le roi de France et pour le comte de Toulouse.

« Le roi de France, Philippe I", ayant formé le « dessein de répudier sa femme , envoya des ambas- « sadeurs au comte de Sicile pour lui demander en « mariage Emme , sa fille , qu'il avait eue de sa pre- « mière femme. Le comte, qui ignorait les vues du « roi, équipa une flotte, fit partir sa fille avec une dot « et des présents considérables, et l'envoya à Saint-Gilles « au comte Raymond, son gendre, en qui il avait une « entière confiance, et qu'il chargea de remettre cette « princesse au roi, lequel devait l'aller recevoir dans ce « lieu. Raymond, informé que le véritable dessein de « Philippe était de se saisir des trésors que la princesse « de Sicile apportait avec elle pour sa dot, et non pas « de l'épouser, songea à ses propres intérêts. Il reçut « Emme avec grand honneur ; mais feignant de vouloir « la marier avec quelque grand seigneur, au défaut du « roi, il envoya demander aux capitaines des vaisseaux, « de la part de la princesse, qu'on lui remît l'argent « qu'elle avait apporté, et dont il voulait s'emparer. « Les gens que le comte Roger avait donnés à sa fille

(1) Geoffroy Malalerre.

« pour raccompagner, se doutant de quelque superche- « rie, levèrent l'ancre aussitôt, laissèrent la princesse « entre les mains de Raymond, et arrivèrent ainsi en « Sicile avec tous les trésors. Raymond, quoique trompé « dans son attente, en agit cependant très- bien avec sa « belle-sœur, et la maria avec le comte de Clermont (1).» Il est difficile de comprendre comment Roger, sur la simple promesse d'une répudiation, accorda sa fille au roi de France, et la fit partir avant l'annulation du mariage de Philippe I" par le pape. Cependant on ne peut révoquer en doute ce récit, car celui auquel nous le devons non-seulement existait alors , mais habitait la Sicile. Au reste, c'est peut-être à cette dernière circonstance qu'il faut attribuer les accusations portées ici contre le comte de Toulouse, aussi bien que contre le roi. Dans un siècle où tous les jours on s'emparait sans scrupulp du bien d'autrui, l'on s'explique aisément et les craintes des capitaines de navires et leur départ subit,, de peur qu'on ne cherchât, par suite de leur refus, à leur enlever de vive force les richesses dont ils étaient les dépositaires. D'un autre côté, on le conçoit également, leur fuite précipitée et leur retour en Sicile, sans la princesse, durent donner lieu à des suppositions hasardées et très-injustes. Mais, si ces bruits avaient eu le

(1) Ce comlc de (^Icrniuiil olail piububleinciil Guillaume VI, fils de Ilobeit, comle d'Auvergne.

moindre fondement, Roger aurait-il laissé sa iillo aux mains de Raymond, et celui-ci, pour éviter à sa bellesœur le chagrin de revoir sa patrie sans avoir pu contracter une alliance convenable, se serait-il employé avec tant de persévérance à lui trouver un époux digne d'elle? D'ailleurs nous le ferons remarquer encore, lorsque le comte de Toulouse s'intéressait si vivement à Emme de Sicile, il ne lui était plus permis de touchera la dot dont on lui prêtait si bénévolement l'intention de se saisir.

Raymond, ayant perdu Mahaut ou Mathilde, sa seconde femme, qui, paraît-il, ne laissa pas d'enfants, 1090. épousa, vers la fm de l'an 1090, Gelvira ou Elvira, princesse de Castille. Nous entrerons dans quelques détails relatifs à cette union nouvelle , parce qu'ils peignent un temps héroïque et aventureux.

Les Ommiades, après avoir régné à Cordoue plus de deux siècles et s'être distingués entre tous les souverains par leur magnificence, leur goût pour les sciences, pour les lettres et pour les arts, venaient de s'éteindre dans la personne de Jalmar-ben-Mohammed, le dernier des califes (1). Depuis lors, l'Espagne, devenue en Europe le centre de la civilisation , était en proie à tous les désordres qu'entraîne une guerre intestine. A Se ville, un simple cadi occupait le trône; à Carmone, Algésiras , Grenade, Valence, Dénia, Saragosse, Huesca, etc., des

(1) Mon en 1027.

cheiks ou des walis, transformés en petits potentats, pré-^ tendaient tous être indépendants les uns des autres. Si les princes chrétiens se fussent alors entendus, si Ferdinand, maître déjà du Portugal, de la Galice, des Asturies, de la province de Léon , de la Biscaye et de la vieille Castille, n'eût pas voulu partager ses États entre ses enfants, et sacrifier ainsi les intérêts du pays à son amour pour sa famille, les Maures, à cette époque , auraient certainement été chassés sans peine de la Péninsule ibé^ rique; malheureusement la division établie parmi les fils de Ferdinand mit, au contraire, l'avantage du côté des Infidèles. Don Sanche, roi de Castille, fît la guerre à ses frères et à ses sœurs, et fut tué après les avoir détrônés. Alphonse, l'un d'eux, roi de Léon, qui avait été chercher un refuge à Tolède, près du Sarrasin Ismaëlben-Dylnùm-Almudafer, parvint à reconquérir ses Étals; mais ce fut ensuite pour imiter don Sanche. Aussi ambitieux que son frère, il s'empara du Portugal aux dépens de Garcia, et, oubliant la noble hospitalité reçue par lui à Tolède, il s'unit au fils d'Ismaël révolté ouvertement contre son père. Le succès accompagna d'abord ses entreprises ; cependant, de nouvelles troupes étant arrivées d'Afrique, Alphonse, à son tour, fut battu à Zalaca l'an 1086, et cette journée rendit un instant aux Sarrasins la plus grande partie de l'Espagne. Néanmoins Alphonse ne désespéra pas de l'avenir, et, pour reprendre roifensive contre les einiemis du nom chré-

lien, il pria le roi de France, Philippe V\ de lui venir en aide.

Trois preux , l'honneur de la chevalerie , se présentèrent aussitôt pour aller combattre les Infidèles : Raymond et Henri, comtes de Bourgogne, et Raymond, comte de Toulouse, accoururent, suivis d'une foule de braves, pour secourir Alphonse VI, au moment, pour la seconde fois, de perdre sa couronne.

La chevalerie , alors à son apogée , remplissait les cœurs du besoin ardent de se signaler par des actions éclatantes. Heureux le paladin qui trouvait en champ clos, ou dans une aventure, l'espoir d'une renommée précoce; plus heureux encore celui dont le nom, sujet d'une cançon ou d'une romance, était prononcé avec respect par les guerriers et entendu avec émotion par les belles !

C'était le temps, ce xi* siècle, oîi l'homme, rehaussé à ses propres yeux, ne connaissait rien d'impossible; où celui qui ceignait une épée se croyait en droit de prétendre à un royaume. Robert Guiscard, parti de la Normandie, n'ayant d'autre bien que la bénédiction de son père et sa vaillance, chassait les Grecs et les Arabes de la Sicile, mettait en fuite les princes de Salerne , se rendait maître de Constanlinople et ne craignait pas de lutter avecl'empereur d'Allemagne.

Raymond, possesseur de vastes provinces, n'aspire pas au rôle des fils de Tancrède de Hauteville; sa fortune

est considérable, son autorité bien établie. L'exemple du duc Guillaume, qui venait de soumettre l'Angleterre, n'excite non plus ni son ambition ni son envie ; mais son ardeur guerrière et son zèle religieux le portent à se faire le vengeur des chrétiens. D'ailleurs, don Rodriguez Dias de Bivar, autrement dit le Cid, dont les hauts faits remplissaient l'univers, ne s'était-il pas illustré contre les Maures? Cela seul suffisait pour redoubler en lui le désir d'aller disputer à ce rival de gloire les palmes décernées par les troubadours et les trouvères. A ses yeux, le triomphe valait mieux que des provinces; aux splendeurs du trône il préférait une immortelle célébrité.

Les historiens diffèrent entre eux sur l'époque à laquelle Raymond de Saint-Gilles se rendit en Espagne ; cependant, nous avons lieu de le croire, ce dut être au commencement de l'année 1087, après la bataille de Zalaca , qui obligea le roi de Castille à réclamer l'assistance de ses voisins. Probablement aussi il n'y resta pas très-longtemps; car, on l'a vu, en 1088 il était à Saint- André sur les bords du Rhône. Ainsi le comte de Toulouse a pu combattre les troupes de Mohammed, près de Lorca, aux côtés du Cid, de ce héros tellement vanté, tellement mis au-dessus des proportions humaines, qu'on ne sait plus aujourd'hui ce qu'il y a de vrai ou de mensonger dans le récit de ses exploits, et que l'on est tenté de le considérer comme un mythe, élevé et grandi par les

poC'tes méridionaux toujours sous le charme de l'extraordinaire et du merveilleux (1).

La victoire accompagna les trois paladins appelés par leur courage à la défense d'un roi malheureux. Les Sarrasins, battus en différentes occasions, se virent obligés d'abandonner leurs conquêtes; et non -seulement les États d'Alphonse furent délivrés de la présence des Infidèles, mais Tolède et la plupart des villes de l'Andalousie tombèrent au pouvoir des chrétiens.

La reconnaissance du roi de Caslille égala la générosité de ses libérateurs. Alphonse avait trois filles d'une rare beauté; Térésa, Urraca et Elvira; il les donna en mariage aux trois princes français, avec une grande partie des biens qu'il devait à leur vaillance. Térésa épousa le comte Henri, et lui apporta en dot le Portugal à titre de comté (2) ; Urraca s'unit à Raymond de Bourgogne, auquel fut concédé le comté de Galice; et Elvira, qui devint la femme de Raymond de Saint-Gilles, eut pour sa part des sommes d'argent considérables (3).

Suivant Mariana, écrivain espagnol, Alphonse ajouta

(1) Ferreras, qui a discuté, avec autant d'exactitude que de jugement, les points les plus intéressants des annales espagnoles, a considérablement réduit les mérites de ce guerrier.

(2) Ce comté fut ensuite érigé en duché, et, bientôt après, en royaume, dans la personne d'Alphonse, fils de Henri de Bourgogne, proclamé roi de Portugal en 1139.

(3) Plusieurs auteurs ont fait de Térésa et d'Elvira des filles naturelles d'Alphonse YI. H est beaucoup plus probable qu'elles étaient tilles

à la dot d'Elvira la cession des droits qu'il pensait avoir sur le comté de Toulouse , en sa qualité de successeur des anciens rois wisigoths ; mais le traducteur français de cet historien (1), démontre fort clairement l'inadmissibilité des prétentions d'Alphonse et le peu de vérité de la soi-disant renonciation de ce prince.

D'après d'anciennes chroniques, le roi Alphonse, pour reconnaître les services de Raymond de Saint-Gilles , lui aurait offert quelques parcelles de ses États; toutefois le comte de Toulouse, ne voulant pas affaiblir, par une action intéressée, le mérite de son dévouement, trouva plus honorable d'avoir servi le roi de Castille sans le dépouiller d'aucune portion de son territoire; il se contenta d'obtenir de lui une femme, dont la beauté et les vertus valaient plus à ses yeux que des provinces et une couronne.

Raymond, revenu de son expédition au delà des Py- 1094. l'énées , continua à faire sa résidence dans la vallée du Rhône. Il y était encore en 1094, lorsque mourut son frère Guillaume IV; car alors on le voit se rendre à l'église de Saint-Gilles, accompagné d'Elvira et de son fils Rertrand, et là, devant le maître-autel, restituer à

d'un premier mariage rompu pour cause de parenté. Dans ce cas les enfants (Uaiont souvent regardés comme bâtards. On en verra bientôt un exemple à l'occasion du fils de Raymond de Saint-Gilles, appelé Bertrand, qui, né d'un mariage non reconnu par la cour de Rome, a été traité d'enfant illégitime par difl'érenls chroniqueurs. (1) r.liarcnlon.

cetto abbaye la part des oiïrandes destinées à saint Gilles j)ar la piété des tuièles; offrandes dont les comtes de Toulouse, ses prédécesseurs, s'étaient injustement emparés. En gage de l'abandon de ce droit pour l'avenir, il déposa, au moment de se retirer, 2 écus d'or sur l'autel. L'année suivante, Raymond de Saint-Gilles maria son

1095. fils Bertrand avec Électe ou Hélène, fille d'Eudes I", duc de Bourgogne ; elle reçut en douaire les villes, comtés et évêchés de Cahors , Rodez , Viviers , Avignon et Digne , avec pouvoir d'en disposer comme elle et son mari l'entendraient à leur mort. Guillaume de Malmesbury veut que Bertrand ait épousé une nièce de la comtesse Mathilde, si célèbre dans l'histoire de l'Italie, au xi^ siècle, pour avoir fait une donation solennelle de tous ses États au saint siège; mais, si ce mariage s'accomplit jamais, il faut nécessairement que ce soit à une époque antérieure, car Bertrand ne répudia pas sa femme et Hélène survécut à ce prince.

C'est probablement alors que le comte de Toulouse fit

1096. jeter les fondements de la magnifique église de Saint- Gilles, consacrée par Urbain H. Ce monument remarquable fut détruit pendant les guerres religieuses du xvi*^ et du wn*" siècle , et subit de nouvelles mutilations en 1793. Ceux qui croyaient étouffer sous des ruines tous les souvenirs de la France ne pouvaient épargner cet édifice. Néanmoins les restes de cette superbe basilique sont encore extrêmement remarquables, et donnent une

idée de l'élégance et du grandiose de l'art architectural à la fin du xi' siècle (1).

Raymond jouissait à peine du fruit» de sa noble conduite et de sa brillante valeur, quand un des événements les plus extraordinaires qui aient agité le monde vint l'arracher aux douceurs d'une vie tranquille pour l'exposer de nouveau aux dures épreuves de la guerre et aux cruelles déceptions de la fortune.

Quelle chose étrange ! L'Europe, au vu" siècle, avait vu, avec indifférence, un marchand de chameaux se donner pour prophète et, le fer à la main, imposer sa doctrine de la Mecque à Gibraltar, de Gibraltar aux Indes. Elle s'était même assez peu émue lorsque, en Espagne, le croissant de Mahomet, chassant devant lui les emblèmes du Christ, avait apparu tout ù coup au sommet des Pyrénées comme une prédiction et une menace. Et au xi" siècle, parce que quelques fidèles établis près du saint sépulcre souffrent de la rigueur d'un chef musulman , tout l'Occident se soulève d'indignation, s'agite, prend les armes, oublie ses haines, se range sous un même étendard, et, conduit seulement par son ardeur chrétienne, attend avec impatience de se précipiter sur l'Asie.

(1) Il ne icslc plus aujourd'hui de celle métropole que lâ façade eu |iarlie ruiuée cl l'église souterraine, qui est des plus curieuses. Tout ne devrail-il pas faire un devoir de préserver de leur entière disparition des débris si intéressants sous le rapport artistique el si précieu.K par les temps qu'ils rappellent.

Un gentilhomme picard, appelé Coucoupiùlre, mais plus connu sous le nom de Pierre l'Ermile, ayant l'ait, vers l'an 1093, un pèlerinage ù Jérusalem, se sentit pénétré de douleur de la tyrannie exercée contre le petit nombre de chrétiens retenus par leur foi en Palestine.-

Pierre avait une âme ardente, exaltée encore par les privations, le jeûne et la vie contemplative. Ce qui n'eût laissé sur d'autres qu'une trace légère et fugitive le frappa et l'impressionna vivement. Une seule pensée le tourmenta alors sans cesse : la situation malheureuse de ceux dont la mission volontaire était de veiller à la conservation du saint sépulcre. Il n'eut plus qu'un désir, l'affranchissement des lieux où s'étaient accomplis les mystères de la rédemption. Deux auteurs contemporains : Albert d'Aix (1) et Guillaume de Tyr (2) racontent que Jésus-Christ apparut au pèlerin durant son sommeil, et qu'il lui ordonna de tout disposer pour la délivrance du pays témoin de sa naissance , de sa mort et de sa résurrection glorieuse. Celte révélation ne saurait-elle s'expliquer sans que nous ayons besoin de recourir à une intervention divine? Les croyances du siècle, l'imagination d'un solitaire surexcité par tout ce qui peut agir sur un esprit convaincu et enthousiaste, peut-être aussi, car jamais le cœur de l'homme fut-il exempt de fai-

(1) Albert Aquens, liv. I", (•2) Guill. de Tyr, liv. I".

blesse , la perspective d'une renommée immense , sont des motifs suffisants pour faire comprendre comment Pierre, fermement assuré de sa vision, se crut appelé par Dieu même à devenir l'instrument de sa volonté, et, tout rempli de cet espoir, se regarda comme inspiré d'une parole prophétique.

Siméon, patriarche de Jérusalem, adressa Pierre l'Ermite à Urbain II, qui occupait alors le trône pontifical. Le pape montra au pèlerin im intérêt particulier et l'écouta avec une attention très-grande.

Pierre avait un extérieur presque repoussant au premier aspect : c'était un petit homme, d'une physionomie désagréable , portant une longue barbe et des vêtements sales et grossiei*s. Mais , sous ces dehors peu favorables , il cachait des sentiments chaleureux , un caractère tenace, une éloquence entraînante et persuasive. Sa tristesse profonde, sa parole impétueuse firent une vive impression sur le souverain pontife, qui reconnut promptement en celui qu'il écoutait tout ce qui émeut, excite et passionne la multitude. Certain d'avance de voir ce solitaire rallier de nombreux soldats sous la bannière de la croix, il lui donna les éloges les plus propres à enflammer encore son ardeur, et , plein de confiance dans son zèle, il le chargea d'aller annoncer aux peuples les ordres émanés du ciel.

Après avoir reçu la bénédiction du ])ape, Pierre, monté sur sa nude, hî crucifix à la main, les pieds nus.

la lête découverte, son froc d'eriuile reUMui pur une corde roulée autour du corps, se mit aussitôt à parcourir l'Italie, la France, l'AUeniagne, racontant aux populations, qui accouraient sur son passage, les profanations dont il avait été le témoin à Jérusalem. Il peignait avec des couleurs si vives et si saisissantes le déplorable abandon des lieux saints, la cruauté des Infidèles, leurs abominations, leurs sacrilèges, que ses auditeurs fondaient en pleurs, poussaient de longs gémissements, et $e reprochaient leur indift'érence comme un crime dont ils auraient à rendre compte au jour de la justice divine.

, L'austérité des mœurs de cet ardent missionnaire, la pureté de sa morale, l'esprit de charité de ses discours, tout portait à le faire révérer comme un saint.

« Il allait de ville en ville, de province en province, implorant le courage des uns, la piété des autres. Tantôt il se montrait dans la chaire des églises, tantôt il prêchait dans les chemins et sur les places publi(|ues. Sa parole était brusque et emportée, remplie de ces apostrophes véhémentes qui subjuguent la foule. Il rappelait le sang des chrétiens, versé par torrents dans les nmrs de Jérusalem ; il invoquait tour à tour le ciel, les saints, les anges, qu'il prenait à témoin de la vérité de ses récits; il s'adressait à la montagne de Sion, à la roche du Calvaire, au mont des Oliviers, qu'il faisait retentir de sanglots. Quand il ne trouvait plus d'expressions

pour peindre les malheurs des fidèles , il montrait le Christ qu'il portait avec lui. Tantôt il se frappait la poitrine et se meurtrissait le sein, tantôt il versait un torrent de larmes.

« Le peuple se pressait en foule sur les traces de Pierre. Le prédicateur de la guerre sainte était partout reçu comme un envoyé de Dieu; on s'estimait heureux de pouvoir toucher ses vêtements. Le poil arraché à la mule qu'il montait était conservé comme une sainte relique. A sa voix, les différends s'apaisaient dans les familles, les pauvres étaient secourus, la débauche rougissait de ses travers : on ne parlait que des vertus de l'éloquent cénobite ; on racontait ses austérités et ses miracles ; on répétait ses discours à ceux qui ne l'avaient pas entendu et qui n'avaient pu s'édifier par sa présence (1). »

Pierre courut ainsi pendant un an les divers États de l'Europe , et ses pérégrinations furent partout une marche triomphale. Les souverains, aussi bien que les peuples , cédaient à l'influence de son éloquence puissante. L'adroit missionnaire entraînait les uns par l'iimour de la gloire, séduisait les autres par l'appât des richesses ; aux ambitieux il prédisait des conquêtes, aux catholiques fervents il promettait des indulgences; et, parlant ainsi à chacun le langage qui llattait ses passions

(1) Micliaud, Uisl. des crota.., l, f, p. 84.

ou ses croyances, il sut sans peine se faire écouler de tous.

L'esprit religieux étant alors une persuasion traditionnelle plutôt qu'une conviction réfléchie , l'ignorance avait conduit à la superstition, et l'obéissance la plus entière tenait la place de cette soumission éclairée, aujourd'hui, pour l'Eglise, la meilleure sauvegarde contre les attaques de ceux qui ont foi seulement dans le mal.

A cette époque de crédulité aveugle, on s'imaginait qu'un acte quelconque d'expiation, surtout si on lui donnait de la publicité, était un moyen sûr de se réconcilier avec le ciel. Dès lors, combien de pécheurs, plus ou moins coupables, n'eurent-ils pas l'espoir de racheter leurs fautes en participant à la délivrance de Jérusalem ! . . .

Tandis que Pierre l'Ermite parcourait encore l'Allemagne, le pape Urbain II, né en France (1) et sûr d'être entendu de sa nation en faisant appel à son courage, résolut d'assembler, en Auvergne, un concile pour arrêter les bases du grand dessein qu'il venait de concevoir. Il passa donc les Alpes au mois de juillet de l'an 1095, alla d'abord au Puy-en-Velay, et ensuite à Clermont, où le concile fut convoqué pour le 18 novembre suivant.

(l) Urbain II, appelé d'abord Olloii ou Oddon, avait vu le jour a Chàtillon-sur-Marne. Religieux de l'abbaye de Cluny, il parvint pruinplement aux premières dignilés de son ordre, ethérila de la tiarC; après la mon de Victor III, en l'an 1088.

Jamais les hommes , excités par les plus grands intérêts de ce monde , ne montrèrent un enthousiasme comparable à celui qui enflamma alors tous les cœurs.

Voici le discours que le pape prononça dans celte réunion solennelle (1) :

« Nous avons appris, frères bien-aimés, et vous avez « appris comme nous, ce qu'il nous est impossible de « répéter sans pousser des sanglots ; c'est-à-dire à « quelles misères, à quelles persécutions, à quelle dé- « plorable tyrannie les chrétiens, nos frères, les mem- « bres de Jésus, sont livrés en victimes en Palestine, à « Antioche, et dans les autres contrées orientales. Vos « parents, vos alhés les plus proches, car vous êtes fils « du même Christ, du même Dieu, sont esclaves dans « leur héritage, ilotes sur la terre de leurs aïeux. Le « sang chrétien, racheté par le Christ, coule à torrents ; « la chair chrétienne, sœur de la chair du Christ, appar- « tient à des maîtres impies! Partout le deuil, partout « la misère, partout les gémissements dans leurs villes. « Hélas! je soupire à ces mots : les églises où était au- « trcfois célébré le saint sacrifice, les églises, ô douleur ! « sont maintenant changées en étables. Les Turcs infà- « mes (*l immondes possèdent nos villes sacrées et op-

(i) D'après un rnaniiscril do la bibliothèque du Vatican. Voir Labbe, Sancl. sacr. concil., t. X, p. 514.

« primeiil nos t'rùrcs ! l'Église môme d'Anlioche , ils « l'ont souillée de leurs abominables superslilioiis !

« Les patrimoines des saints sont devenus la proie de « leurs sicaires : des mnîtres cruels jouissent des biens « donnés aux pauvres par les nobles. Le sacerdoce de « Dieu est foulé aux pieds, le sanctuaire de Dieu est « profané de toutes parts. Le peu de chrétiens qui se « cachent dans les lieux saints gémissent dans l'an- « goisse. Je me tais sur Jérusalem, ô mes frères! Je « n'ose vous en parler ; car cette cité, trois fois sainte, « dans laquelle vous savez tous que Jésus-Christ a souf- « fert pour nos crimes, soupire sous le joug ignominieux « des païens. A quoi sert maintenant l'F^glise de labien- « heureuse Marie, dans laquelle furent ensevelis ses « restes au fond de la vallée de Josaphat?....

« Pourquoi n'osons-nous pas vous parler du temple « de Salomon, dans lequel les nations barbares adorent « leurs idoles qui ont été placées dans ce lieu vénérable « contre tout droit et toute justice?... Ah! comprenez « notre silence sur le sépulcre du Seigneur que vous « avez abandonné à l'abomination.

« Ils enlèvent violemment les offrandes dont vous « l'aviez orné ; ils le couvrent tous les jours de dérision « et d'outrages. Et dans ce sépulcre, cependant, Dieu « mourut, descendit, s'endormit pour nous, et chaque « année il ne dédaigne pas d'y faire un miracle ; car les « lampus éteintes le jour de la Passion 'dans l'Kglise et

« dans le sépulcre se rallument toutes seules au souffle

« céleste... Quel est le cœur de pierre que ne touche-

« rait un tel miracle ! Croyez-moi, il est plongé dans la

« bestialité, celui dont le cœur ne se sent point traversé

« par ce rayon de la grâce divine. Chrétiens et gentils

« néanmoins voient cela, et n'en sont pas meilleurs;

« ils tremblent, mais ne retournent point à la foi.

« Et ce n'est pas merveille , car l'aveuglement les

« domine.

« Nous disons ces choses, frères bien-aimés, afin de

« vous avoir ici pour garants de nos paroles. Les cala-

« mités de nos frères sont grandes et la dévastation de

« l'Eglise de Dieu s'accroît de jour en jour. Ses larmes

« et ses gémissements, ses soupirs et ses sanglots ne

« cessent de s'élever vers nous. Pleurons, frères, ah I

« pleurons, et allons gémissant, avec le psalmiste, sur

« nos malheurs et nos misères, car cette prophétie du

« Seigneur s'accomplit :

« 0 Dieu ! les nations sont entrées dans ton héritage ;

« on a profané le temple de ta sainteté, on a mis Jéru-

« salem en monceaux de pierres. On a donné les corps

« morts de tes serviteurs pour nourriture aux oiseaux

« des cieux, et la chair de tes bien-aimés aux betes de

« la terre. On a répandu leur sang connue de l'eau au-

« tour de Jérusalem, et il n'y avait personne qui les

« ensevelît. Maliieur à vous , frères , malheur à vous ,

^ qui avez été en opprobre à nos voisins, en moquerie

« et en raillerie à eeux qui s'abritent autour de « nous (l).

« Compatissons donc à la désolation de nos frères, et « mêlons nos larmes à leurs larmes. Nous qui sommes « l'abjection du genre humain et les plus mauvais fds « du Christ; déplorons l'oppression de la terre sainte. « 0 martyr Etienne ! qu'elles furent heureuses les pier- « res qui ceignirent ton front de la couronne de lauriers ! « qu'elles furent heureuses, ô Jean-Baptiste 1 les ondes « du Jourdain qui baptisèrent le Sauveur 1 Les enfants « d'Israël , sortis d'Egypte, conquirent par les armes « cette terre illustre sous la conduite de Josué, en chas- « sèrent l'étranger, et purent jouir de la Jérusalem ter- « restre comme de la Jérusalem céleste.

« Que disons-nous , frères ? Écoutez et comprenez. « Continuellement armés de fer, vous passez votre vie à « déchirer vos semblables et à vous entr'égorger. Celui « qui frappe la brebis du Rédempteur n'est point de la « milice du Christ. La sainte Église, pour avouer enfin « la vérité, désirant secourir les siens, cherche à créer « une milice dont nous sommes ici le héraut. Vous ne « suivez pas la voie qui mène au salut et à la vie éter- « nelle. Oppresseurs de l'orphelin, ravisseurs des biens « de la veuve, homicides, sacrilèges, hardis violateurs « de la justice, pour l'effusion du sang chrétien, vous

(1) Psaume d'Asaph. LXXIX, v. 1, 2, 3, i.

« allondez le buliii des brigands; et connue les vauloiirs « volent au cadavre, vous flairez les dépouilles et le sang « du champ de bataille. En vérité, cette voie est la pire, « car elle conduit le plus loin de Dieu. Si donc vous « avez quelque souci de vos âmes , cessez toutes ces « guerres impies et courez à la défense de l'Église d'O- « rient. C'est d'elle, en effet, qu'émanent toutes les joies « de votre salut, c'est elle qui a pressé sur vos lèvres ses « mamelles pleines du lait divin ; c'est à elle que nous « devons les dogmes sacro-saints de l'Évangile. Je parle « ainsi, frères bien-aimés, afin que vous ne trempiez « plus dans le sang vos mains fratricides, que vous le- « vaut tous contre les nations étrangères, vous marchiez « sous les ordres du Christ comme une phalange invin- « cible, que vous combattiez mieux que les Israélites « pour votre Jérusalem, et que vous écrasiez les Turcs « plus méchants encore que les Jébuséens.

« 11 sera beau de mourir pour le Christ dans une cité « où le Christ est mort pour vous. Si la mort vous frappe « en chemin, ne craignez rien, pourvu que Dieu vous « trouve dans ses rangs : Dieu donne le même denier « pour la première et pour la sixième heure. C'est une « chose horrible, frères bien-aimés, c'est une chose « horrible que de tourner contre les chrétiens une main « ennemie ; en ceignant le glaive contre les Sarrasins, « vous ferez, au contraire, une œuvre singulièrement « pie ; car la charité ordonne de mourir, au besoin,

<< pour ses frères. Ne soyez point en peine de l'avenir, « rien ne fait défaut à ceux qui craignent le Seigneur et « qui l'aiment véritablement. Les dépouilles de nos en- « nemis vous appartiendront, vous vous saisirez de leurs « trésors ; et ou vous reviendrez chargés de butin et de « gloire, ou revêtus de la robe de pourpre des martyrs, « vous irez jouir d'un bonheur éternel.

« Engagez-vous sans crainte sous le chef qui mulli- « pliait les pains, et ne laisse aucun service sans sa- « laire. La vie est courte, et il ne faut pas redouter le « labeur qui peut vous valoir la couronne immortelle. « Voici l'heure de vous dire avec l'autorité du pro- « phète :

« Que les plus puissants ceignent leur glaive sur la « cuisse (1).

« Tirez l'épée, et soyez les fds des puissants ; car il « vaut mieux, pour vous, mourir dans la guerre que de « voir les malheurs de notre nation et des saints; et que « les séductions de vos femmes, que l'amour de vos « biens ne vous détournent pas de ce voyage et ne « viennent point vous effrayer des fatigues qu'il doit « coûter...

« Quant à vous, frères et coévéques, prêtres et cohé- « ritiers du royaume des cieux, allez répéter mes pa- « rôles dans vos églises, et prêchez à pleine voix, prè-

(1) Psaume XLY, mas. des enfants de (^orée.

« chez partout le voyage de Jérusalem. Et vous qui par- « tirez, sachez bien que nous prierons pour vous, tandis « que vous combattrez pour nous. Notre devoir est de « prier, et le vôtre de combattre contre les Amalécites. « Nous étendrons vers le ciel, comme Moïse, des mains « infatigables. Partez donc et courez frapper Amalec « d'une main intrépide. Amen. »

Cette allocution excita parmi les évêques les manifestations les plus sympathiques, et tous les prélats, s'unissant avec ardeur à la pensée du chef de l'Église, demandèrent à travailler sans retard à l'accomplissement d'une œuvre que l'Esprit-Saint avait seul pu inspirer.

Le dernier jour du concile, le pape, accompagné de plus de trois cents évoques et d'un nombre considérable de princes et de seigneurs , se rendit sur la place principale de la ville, et, en présence d'une foule innombrable accourue de toutes parts, fit connaître la résolution de l'assemblée.

Urbain parla, d'une manière si touchante et si persuasive, de la nécessité de soustraire Jérusalem à la domination des Infidèles, que plus d'une fois il fut interrompu par les sanglots de ses auditeurs. Enfin les assistants, ne pouvant maîtriser les sentiments qui les entraînaient, s'écrièrent tous à la fois dans un même élan d'enthousiasme : Diex cl volt! Dieu le veut !

Urbain considéra ces paroles comme inspirées par le Seigneur, l«s adopta aussKôt pour cri de guerre, et

s'adressant A la multitude qui se pressait et s'agitait autour de lui :

« Qu'attendez -vous donc, dit-il, soldats de Jésus- « Christ? ignorez-vous la loi du divin Rédempteur? Celui « qui ne prend pas la croix et ne me suit pas n'est pas « digne de moi (1). Armez-vous donc de la croix du Sau- « veur ! que le signe auguste de la rédemption brille sur « vos vêtements; qu'il apparaisse à la tète de vos ar- « mées, fixé sur les bannières qui doivent guider vos « légions. »

Ces mots étaient prononcés à peine, que ceux qui brûlaient déjà de s'élancer vers Jérusalem s'étaient attaché en croix deux morceaux de drap rouge sur l'épaule droite, en signe de leur résolution pieuse. De là le nom de croimde donné à cette entreprise sainte , et celui de croiséa aux individus qui y prirent part (2).

(1) Évangile selon saint Matthieu, c. 10, v. 38.

(2) Nous concevons très-bien que le discours d'Urbain II, rapporté ici, ne soit compris, ni sous le rapport polili(iue ni sous le rapport religieux, par ceux qui, aujourd'hui, se piquent de scepticisme. Ce que nous avons plus de peine à nous expliquer, c'est qu'un auteur qui accuse M. Aug. Thierry d'avoir tout sacrifié à son idée fixe des races (voir l'Histoire politique , religieuse et littéraire du midi de la France, t. 2, p. 58) écrive, de son cùlé, les lignes suivantes, pour satisfaire à un système arrêté d'avance dans son esprit, de caresser certaines doctrines qu'il sait être malheureusement en faveur :

« Celte déclaration de la croisade passa très-froidement L'en-

« ihousiasme imaginé plus tard, le fameux Dieu le veut! et ce concoure « immense de barons cousant la croix rouge sur l'épaule, n'existèrent « que dans l'imagination des chroni(pieurs du second âge, etc. »

Le pape consulla onsiiite les éveqiies, pour savoir qui serait placé à la tête de l'expédition, et Adhémar de Monteil, évoque du Puy, ayant réuni tous les sufï'rages,

Lorsqu'on traite de fable ce qui, depuis plusieurs siècles, n'a jamais été contesté, il faudrait, il nous semble, apporter quelque preuve à l'appui de son assertion. A moins que l'on ne veuille nier aussi le grand mouvement qui souleva alors l'Europe entière, nous demanderons, puisque cet appel aux armes fut accueilli avec tant d'indifférence, ce qui engagea toutes les populations chrétiennes à abandonner leurs foyers, leurs familles, leur patrie, pour aller conquérir, en Orient, un coin de terre.

Le même auteur, afin de corroborer son opinion, ajoute : « Le pape « même eut beaucoup de peine à trouver un chef, et fut forcé de choisir « Adhémar, évêque du Puy, faute d'un personnage d'assez haute nais- « sance pour conduire l'armée. »

Urbain II ne pouvait charger un prince de la direction de l'entreprise, avant de connaître ceux qui consentiraient k s'éloigner de leurs Etats pour aller faire la guerre en Syrie. Le comte de Toulouse lui-même, assez voisin de Clermont, ne fil part de ses intentions qae quelque temps après la décision du concile. Il y a plus, le pape, s'il, eût fait alors un choix, aurait commis une faute Impardonnable. C'eût été jeter un brandon de discorde parmi les différentes nations appelées à marcher contre les Infidèles, et exposer l'expédition projetée à des désastres presque certains. Les princes eux-mêmes avaient seuls le droit de désigner celui auquel serait confié le commandement suprême, et il était inutile de se prononcer à cet égard avant d'avoir gagné Censtantinople et d'être en position de se mesurer avec l'ennemi. Le pape, dans cette circonstance, fit donc preuve d'habileté et de prudence en remettant la conduite des groisés , non pas à un homme qui, malgré son rang et son mérite, aurait excité bientôt la jalousie et donné naissance à une rivalité dangereuse, mais à un prélat expérimenté, droit, énergique, jouissant de l'estime générale, ne pouvant porter ombrage à personne, et cependant devant avoir assez d'autorité, d'après les idées religieuses de l'époque, pour tenir d'une main ferme les éléments hétérogènes dont se composeraient les nombreuses phalanges du Chris!.

co prélat fut nomnir immédiatement légat «lu sainlsiége.

Adliémar de Monteil, fort considéré pour sa sagesse et son savoir, s'était distingué dans les armes avant d'embrasser la carrière ecclésiastique. Quoique avancé en âge, il conservait encore la vigueur et le feu de la jeunesse ; les soins de l'épiscopat n'avaient pas éteint en lui l'ardeur guerrière qui l'animait autrefois. Sa haute taille, ses cheveux blancs, ses manières nobles, la pureté bien connue de ses mœurs lui conciliaient l'amour et le respect des peuples. Il fallait un homme de ce caractère pour maintenir une foule indisciplinable , accourue de tous les pays, et qui, transportée dans des contrées lointaines, se croirait dégagée de tout devoir et de toute obéissance.

Urbain II, en congédiant les évêques venus au concile, leur ordonna de prêcher la croisade dans leurs diocèses, et de proclamer en même temps que les biens des croisés seraient mis, en leur absence, sous la protection de l'Église.

On ne saurait s'imaginer l'effet produit par cette publication : toute l'Europe chrétienne se souleva en quelque sorte spontanément, et, dans son exaltation frénétique, demanda à grands cris de marcher contre les Infidèles. Les femmes mêmes cédèrent à l'entraînement général, qui se propagea jusque dans l'enceinte paisible des cloîtres. Une rehgieuse, appelée Kmeric d'Altejas,

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