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ayant mis la croix sur son épaule, se présenta à Izarn , évêque de Toulouse, pour recevoir sa bénédiction; mais ce prélat, après l'avoir louée de son dessein, l'amena à comprendre qu'il y avait, pour les personnes de son sexe, un moyen plus sûr de travailler à leur salut. Elle se rendit à ces sages remontrances, renonça à son projet, et fonda un établissement pour les pauvres dans le comté d'Albi. Ce trait, d'une dévotion bien entendue, est certainement le meilleur panégyrique que les auteurs contemporains auraient pu faire de l'évêque de Toulouse.
Ne tenant aucun compte ni de l'esprit du siècle ni des circonstances particulières qui concoururent à jeter les armées européennes sur l'Asie, circonstances dont nous aurons bientôt l'occasion de parler, nous ne sommes pas surpris qu'on ait pu désapprouver le soulèvement populaire prêché par Urbain II ; mais que l'auleur de V Histoire ecclésiastique, et après lui le président Hénaut (1), n'aient pas craint d'écrire : « Les croisades servirent de prétexte aux gens obérés, pour ne pas payer leurs dettes ; aux malfaiteurs, pour éviter la punition de leurs crimes ; aux prêtres indisciplinés , pour secouer le joug qui leur était imposé; aux moines indociles, pour quitter leurs cloîtres; aux femmes perdues, pour continuer plus librement leurs désordres; » voilà, nous l'avouons, une sin-
(1; Abr. fhron. de l'hi;:!. de France.
gulièr«î appréciation d'un événement auqnel prirent part presque toutes les nations civilisées.
Quoi! les plus grands princes abandonnaient leurs Étals sans se préoccuper de l'avenir; de hauts et puissants suzerains se dépouillaient de leurs richesses sans autre espoir que le pardon de leurs fautes; des femmes jeunes et belles renonçaient aux plaisirs, aux jouissances des cours , pour suivre leurs époux dans les déserts de la Syrie ; et tout cela n'avait d'autre but que de cacher des vices honteux ou des passions criminelles!... En vérité, l'on regrette que des écrivains sérieux se soient crus obligés de formuler un pareil jugement pour rendre une sorte d'hommage aux idées philosophiques, qui déjà commençaient à se produire lorsque le régent choisit l'abbé Fleury pour être le confesseur de Louis XV. On voit percer dans les paroles de l'avocat, devenu prieur d'Argenteuil, cet esprit de dénigrement des choses les plus respectables, cette critique amère, autant qu'injuste, de nature à égarer les peuples, à les porter aux plus mauvais penchants , et à rendre un jour tout gouvernement impossible. Sans doute, lors des croisades, il y eut, au milieu d'une foule innombrable venue de tous les coins de l'Europe , des gens qui cachèrent , sous les dehors de la piété ou du repentir, et des mœurs corrompues et des intentions perverses; mais confondre, par exemple , les misérables qui se mirent à la suite de Gauthier sans Avoir, avec les chevaliers braves et lovaux
([ui combailirent pour l'honneur de leur pays et pour le triomphe de leur foi, c'est généraHser des exceptions, et admettre que l'homme n'est mii jamais que par les plus détestables et les plus grossiers instincts.
Michaud lui-même, dont l'esprit était investigateur et profond, a cédé parfois, sans le vouloir, aux préventions de son époque, et, n'osant pas les heurter de front, il n'a pas toujours envisagé les choses comme il l'aurait fait, s'il était resté en dehors de certaines influences.
Un des écrivains de nos jours, l'un des adeptes les plus ardents de cette école que nous croyons fatale nonseulement aux rois, mais aux plus infimes prolétaires, voit sous une autre face le grand mouvement qui entraîna les populations au xi*' siècle. « Il fallait, dit-il, que la croisade s'accomplit; le vaste et multiple monde du moyen âge, qui contenait en soi les éléments des mondes inférieurs (Grecs, Romains et barbares) , devait aussi reproduire toutes les luttes du genre humain. Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé, etc., etc. (1). »
Sans chercher à approfondir le sens un peu vague de ces paroles, nous lâcherons d'expliquer, avec nos faibles lumières et le seul secours de notre raison, l'accueil javorable que reçut en Europe l'inspiration de Pierre l'Ermite.
(1) Micliel(«t, //îs/. de France.
Tuul concourait alors en faveur de la résolulioii prise au concile de Clermont. Les papes , on le sait , travaillaient à arriver à une supériorité universelle et avaient jeté les fondements de cette vaste domination. Déjà Grégoire YII, s'exagérant sa puissance, s'était cru le maître spirituel et temporel de la terre, le dispensateur nonseulement des indulgences, mais aussi des royaumes. On connaît la sentence prononcée par lui contre l'empereur Henri IV :
« De la part de Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint- Esprit, et par l'autorité de saint Pierre, prince des apôtres, je défends à Henri de gouverner le royaume teulonique et l'Italie ; j'absous tous les chrétiens du serment qu'ils lui ont prêté ou prêteront, et je défends à toute personne de le servir comme roi..., etc. »
Après ces audacieuses paroles, l'empereur ne fut-il pas obligé, pour désarmer la colère du pontife romain, de demeurer trois jours nu-pieds et couvert d'un cilice, avant que le pape permît qu'il parût en sa présence !
Grégoire, si redoutable à tous les princes, avait luimême conçu le projet d'une croisade, espérant par là amener la réunion de l'Église grecque à l'Église latine et étendre l'autorité du saint-siége sur les contrées enlevées à la cour de Rome par le schisme de Photius vers la fin du ix^ siècle (1).
(1) Pholiu^, patriarche de Coiislanliiiotjic. apparlciiail à mit' dos fa-
Depuis Grégoire VII, la situation, il est vrai, était changée ; mais, si Urbain II ne montrait pas l'ambition et l'énergie de son prédécesseur (1), il n'en désirait pas moins la suprématie de l'Église. Homme éclairé et habile, il sut voir aussitôt, dans la pensée de Pierre l'Ermite, autre chose qu'une œuvre sainte, un moyen de rendre à la pourpre romaine l'influence qu'elle avait perdue en partie. Deux circonstances heureuses allaient servir sa politique : la force toute nouvelle que devaient prendre les idées religieuses, par suite de l'exaltation générale, et l'afTaiblissement des suzerains dont l'éloignement, pour un temps plus ou moins long, suspendrait les exactions journalières, et finirait peut-être par en amener le terme.
D'ailleurs, Alexis Comnène, empereur de Constantinople, pressait de plus en plus le pape de lui venir en aide contre les musulmans qui tentaient sans cesse de le dépouiller de quelque partie de son territoire, et l'expé-
milk'S les plus illuslrcsde celle ville. Il fui d'abord grand êcuycr, capitaine des gardes el ambassadeur en Perse. C'est après avoir passé par ces différentes cliarges qu'il embrassa la carrière ecclésiastique. Voici le porlrail qu'en fait l'abbé Fleury : « C'était le plus grand esprit et le plus savant homme de son siècle; mais c'était un parfait hypocrite, agissant en scélérat et parlant en saint. »
(1) Urbain 11 ne succéda pas inmiédialeincut à Grégoire Vil, ce fut WclOT 111; mais ce dernier n'a {'U'i pape que de 1086 à 1087. Nous ne. parlons pas de Guibert, que l'empereur Henri lit élire; de sa propre \ulonlé sous le nom de Clément 111, el qui ne fui pas reconnu par r Église.
dilion proposée lui permettrait de secourir un nioii,ir(|ii(> dont les États mettaient les chrétiens à l'abri des alliuiues des Infidèles.
Nous ferons aussi remarquer que , si la possibiiiii' d'un danger imminent pour l'Asie et même pour l'Europe ne préoccupait pas encore les peuples de l'Occident, les esprits supérieurs ne voyaient pas sans inquiétude les progrès de l'islamisme et la domination des Sarrasins en Espagne et en Sicile, d'où rien ne les empêchait de se jeter, d'un moment à l'autre, sur l'Italie et sur la France.
D'un autre côté, le roi Philippe I", sans parler des autres souverains de l'Europe , dirigés tous par un intérêt semblable , ne pouvait accueillir qu'avec joie un projet dont la conséquence inévitable était de porter les grands vassaux du royaume à engager leurs domaines, ou même à s'en dessaisir tout à fait, pour subvenir à des dépenses impossibles sans cela , ce qui devait nécessairement conduire k la ruine de leur autorité et de leur puissance. Philippe fut donc le premier à encourager les possesseurs des grands fiefs à prendre part à cette entreprise lointaine, et on le vit prêter le concours le plus empressé à ceux qui s'en firent les promoteurs et les soutiens. C'était pour la couronne une occasion inespérée de recouvrer un pouvoir amoindri chaque jour par l'aveuglement et la faiblesse des rois de la seconde race.
La situation de l'Orient, à cette époque, favorisait elle-
— dO —
môme une agressiun étrangère , el en aucun temps la clirélienlé n'aurait pu porter ses armes en Asie avec plus de chances de succès.
Soliman, surnommé le Champion sacré à cause de ses conquêtes, était mort en 1092 (1), et quoique son fils Daoud, plus connu sous le nom de Kilidji Arslan (^), fût parvenu, par sa bravoure, à se maintenir sur le trône, l'empire n'en était pas moins en proie à l'anarchie et déchiré par la guerre civile. Des chefs ambitieux régnaient despoliquement à Alep , à Damas , à Mossoul , etc., et même ceux qui occupaient Antioche et Tripoli se considéraient comme étant dans une sorte d'indépendance. Kilidji possédait, il est vrai, le vaste royaume d'Ézeroum ou de Roum, s'étendant des bords de rOronte jusqu'au voisinage du Bosphore; mais entre les différentes parties de cet empire, dont dépendaient les plus riches provinces de l'Asie Mineure, il n'existait pas de lien assez solide pour croire qu'il opposerait à une invasion une résistance très-grande.
Enfin, par suite de la réforme introduite dans l'Église de France, dès le commencement du xi' siècle, le christianisme, libre de ses actions, dégagé de toute entrave, n'avait plus à se conformer à la volonté souveraine r tandis que le mahométisme, au contraire, soumis à un
(1) JMusiciirs liisloriciis oui oppclc Sulimaii le priiicu qu'oui à cuiiiballrc (îodcIVoy tic nuuilloii, mais ce nom élail celui île son père. (-2) L'iîpée (lu lion.
gouvernement despotique, ne pouvait rien par luimême et, par conséquent, devenait un auxiliaire timide, sans détermination et sans force. En un mot, chez les Orientaux, le mufti était esclave, et, chez les peuples de l'Occident, le pape commandait en maître. D'un côté, la religion obéissait à des ordres; de l'autre, elle parlait d'inspiration, et, à son gré, calmait ou soulevait les tempêtes.
Si les motifs qui décidèrent la première croisade ont été l'objet d'une controverse longue et animée , l'on n'a guère été plus d'accord sur les conséquences de cette audacieuse entreprise. Nous laisserons à ce sujet parler M. de Chateaubriand, qui, bien qu'entraîné souvent par son imagination ardente, nous semble, sur cette question, être resté complètement dans le vrai.
« Les écrivains du xvni" siècle se sont plu à représenter les croisades sous un jour odieux. J'ai réclamé, un des premiers, contre cette ignorance ou cette injustice. Les croisades ne furent des folies, comme on affectait de les appeler, ni dans leurs principes ni dans leur résultat. Si les sujets d'Omar, partis de Jérusalem, après avoir fait le tour de l'Afrique , fondirent sur la Sicile, sur l'Espagne, sur la France même, oii Charles Martel les extermina, pourquoi des sujets de Philippe F', sortis de France, n'auraient -ils pas fait le tour de l'Asie, pour se venger des descendants d'Omar jus(iue dans Jérusalem? C'est un grand spectacle sans doute que ces deux armées
de l'Europe et de l'Asie, marchant en sens contraire autour de la Méditerranée, et venant chacune, sous la bannière de sa religion, attaquer Mahomet et Jésus-Christ au milieu de leurs adorateurs. N'apercevoir, dans les croisades, que des pèlerins armés qui courent délivrer un tombeau en Palestine, c'est montrer une vue très-bornée en histoire. Il s'agissait non-seulement de la délivrance de ce tombeau sacré, mais encore de savoir qui devait l'emporter sur la terre, ou d'un culte ennemi de la civilisation, favorable par système à l'ignorance, au despotisme, à l'esclavage, ou d'un culte qui a fait revivre chez les modernes le génie de la docte antiquité et aboli la servitude. Il suffit de lire le discours du pape Urbain II, au concile de Clermont, pour se convaincre que les chefs de ces entreprises guerrières n'avaient pas les petites idées qu'on leur suppose, et qu'ils pensaient à sauver le monde d'une inondation de nouveaux barbares. L'esprit du mahométisme est la persécution et la conquête ; l'Évangile, au contraire, ne prêche que la tolérance et la paix. Aussi les chrétiens supportèrent-ils pendant sept cent soixante-quatre ans tous les maux que le fanatisme des Sarrasins leur voulut faire souffrir ; ils tâchèrent seulement d'intéresser en leur fciveur Charlemagne ; mais ni les Espagnes soumises, ni la France en^ valiie, ni la Grèce elles deux Siciles ravagées, ni l'Afrique entière tombée dans les fers, ne purent déterminer, pi'nilaul [)rès d(.' huit siècles, les chrétiens à prendre les
armes. Si enfin le cri de tant de victimes égorgées en Orient, si les progrès des barbares, déjà aux portes de Conslantinople , réveillèrent la chrétienté et la firent courir à sa propre défense, qui oserait dire que la cause des guerres sacrées fut injuste?... Où en serions-nous si nos pères n'eussent repoussé la force par la force?... Que l'on contemple la Grèce , et l'on apprendra ce que devient un peuple sous le joug des musulmans (1) I Ceux qui s'applaudissent tant, aujourd'hui, du progrès des lumières auraient-ils donc voulu voir régner parmi nous une religion qui a brûlé la bibliothèque d'Alexandrie, qui se fait un mérite de fouler aux pieds les hommes , et de mépriser souverainement les lettres et les arts?
« Les croisades, en aflaiblissant les hordes musulmanes, au centre même de l'Asie, nous ont empêchés de devenir la proie des Turcs et des Arabes. Elles ont fait plus, elles nous ont sauvés de nos propres révolutions ; elles ont suspendu, par lapaix de Dieu, nos guerres intestines ; elles ont ouvert une issue à cet excès de population qui, tôt ou tard, cause la ruine des États.
« Quant aux autres résultats des croisades, on commence à convenir que ces entreprises guerrières ont été favorables au progrès des lettres et de la civilisation... J'ajouterai qu'il ne faut pas, dans ses calculs, omettre la
(I) H esl inulile de dire (lue, lorsque ces lignes fiirenl ('eriles, la Grèce ii'avail iccuuvré encore n.i sa natioiialilé ni sou indéiicndancc.
renommée que les armes européennes ont obtenue dans les expédilions d'outre-mer. Le temps de ces expéditions est le temps héroïque de notre histoire; c'est celui qui a donné naissance à notre poésie épique. Tout ce qui répand du merveilleux sur une nation ne doit point être méprisé par cette nation même. On voudrait en vain se le dissimuler. Il y a quelc^ue chose dans notre cœur qui nous fait aimer la gloire : l'homme ne se compose pas absolument de calculs positifs pour son bien et pour son mal, ce serait trop le ravaler; c'est, en entretenant les Romains de \ éternité de leur ville, qu'on les a menés à la conquête du monde, et qu'on leur a fait laisser dans l'histoire un nom éternel (1). »
A ce tableau des avantages obtenus par les croisades nous ajouterons une considération à laquelle ne s'est pas arrêté l'illuslre chantre des Martyrs.
Dès la mort de Charlemagne, les invasions successives des Normands n'eurent pas seulement sur les peuples une influence passagère, comme pourraient le faire croire des tentatives, fréquentes il est vrai, mais toujours promptement abandonnées; elles agirent, au contraire, et sur les mœurs et sur les institutions du pays. Obligeant les populations à recourir aux suzerains, qui pouvaient les défendre, elles forcèrent les habitants de s'agglomérer autour des châteaux, et à changer par là ce qui leur
(1) Utn. de l'anse à Jcrus., p, 3i5, cdil. Fiinic.
At
restait d'indépendance contre un véritable servage. De cette situation dut résulter nécessairement la perte de toutes les concessions accordées autrefois par les Romains et par les Wisigoths, et si la croisade n'était venue briser ces chaînes pesantes en rappelant les principes de fraternité, base de la morale chrétienne ; si les grands n'avaient été ramenés alors aux sentiments religieux et libéraux qu'éteignait depuis longtemps en eux l'amour du pouvoir et des richesses, au lieu de voir les princes affranchir leurs vassaux, comme beaucoup le firent au moment de leurs adieux à la patrie, c'en était fait pour plusieurs siècles encore de toutes les libertés publiques, et par conséquent des franchises municipales que dans le midi les communes ne tardèrent pas à réclamer.
Raymond de Saint-Gilles n'avait pu assister au concile de Clermont, mais aux mots de religion, d'honneur et de gloire, acclamés de toutes parts, il sentit sous sa lourde armure palpiter violemment son cœur. Lorsque ensuite une foule tumultueuse se précipita des montagnes de l'Auvergne pour aller au foyer de la famille conter l'appel belliqueux du souverain pontife ; lorsque les barons et les châtelains, heureux d'une décision (jue leurs vœux appelaient, firent entendre sous les murs de Toulouse le cri mille fois répété de Dieu le veut! lorsque enfin, des tourelles de son palais, Raymond vit la croix rouge des soldats du Christ couvrir au loin la plaine, et une foret de bannières étaler dans les
airs le signe de la r(''demplion , il brûla du même feu qui avait embrasé ses jeunes ans ; ses premiers succès se représentèrent à sa pensée ; l'espoir d'une renommée plus éclatante encore remplit son âme d'une nouvelle et indicible ardeur.
Ce n'est plus pour un prince de la terre qu'il ira combattre et exposer sa vie, c'est pour délivrer l'asile où naquit un Sauveur, les lieux témoins de ses miracles, le tombeau resté vide par la résurrection d'un Dieu.
Dès ce moment sa résolution est irrévocablement arrêtée. 11 renoncera aux jouissances de ce monde, abandonnera ses États, le pays oii vécurent ses pères; et, fier de sacrifier tout ce qui fait ici-bas le bonheur, il guidera les croisés aux champs de la Palestine , vers cette terre consacrée oii le héros chrétien pouvait seulement chercher à vaincre et désirer mourir.
Raymond fit aussitôt savoir à Urbain II que lui, et beaucoup de ses chevaliers, venant de prendre la croix, « il était prêt à faire part de ses trésors à ceux qui n'au- « raient pas de bien, ayant promis de ne refuser ni son « conseil ni son concours à aucun de ceux qui vou~ « draient s'engager dans cette expédition. »
Les envoyés chargés de faire cette déclaration au nom du comte de Toulouse furent reçus avec les plus vifs transports de joie (1), car chacun prévoyait l'efi'et im-
(1) Baldcric, Ilif^t. Jerosol., liv. ]*'.
mense qu'allait produire un exemple venu de si haut. Un auteur contemporain (1) assure que ce fut l'évcque Adhémar de 3Ionteil qui décida Raymond à se dévouer au triomphe de la croisade. Même en admettant cette assertion, il n'en est pas moins avéré que le premier parmi les grands du royaume, le comte de Toulouse, s'inscrivit dans la milice sainte, et que sa résolution eut pour seuls mobiles sa foi sincère et sa fidélité à ses croyances. Au reste, il se distingua particulièrement de tous les autres princes rangés ensuite sous la bannière de la croix, par son vœu de ne plus revoir sa pairie et de consacrer son existence entière à la cause qu'il allait servir; ce vœu il l'accomplit courageusement malgré les souffrances d'une guerre longue et calamiteuse, et malgré l'injuslice de ses propres frères d'armes.
Fidèle à un engagement devenu sacré h ses yeux, Raymond se désista sur-le-champ, en faveur du jeune Rertrand, son fils, des comtés de Toulouse, de Rouergue et d'Albigeois, et, après lui avoir donné de sages et utiles conseils , il voulut se préparer, par des actes de dévotion, à ses nouveaux et importants devoirs.
Il se rendit d'abord à la Cliaise-Dieu, en Auvergne, pour invoquer le secours de saint Robert, ancien abbé de ce monastère. Plein de conflance dans la puissante intercession de celui qu'il regardait comme son prolec-
(1) Malmesb.
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teiir, il désira avoir en sa possession la lasse dont il s(* servait de son vivant, et, maître de cette relique, il ne s'en dessaisit jamais.
Raymond alla ensuite au Puy, et, devant le clergé de la cathédrale , il fit plusieurs donations à cette église en réparation de ses fautes, à condition que, chaque jour, même après sa mort, on réciterait pour lui des prières. Il exigea aussi qu'on célébrât, tous les ans, la fêle de saint Gilles, pour lui obtenir le pardon des injustices dont il se reconnaissait coupable envers l'abbaye élevée par ses pères sous l'invocation de ce saint.
Ces dispositions paraîtront , sans doute , bien puériles aux esprits forts de notre siècle ; cependant nous le croyons , peut-être parmi les admirateurs de nos progrès en toutes choses, il s'en trouvera qui ne verront pas sans un intérêt involontaire un prince dont les rois redoutaient la puissance , un guerrier dont la valeur était l'exemple de la chevalerie, oublier sa grandeur, oublier ses exploits, et, seulement occupé du mal qu'il a pu faire, venir s'humilier devant les derniers de ses sujets ; ne pas craindre des aveux, pénibles même à l'homme le plus sincère et le plus humble. On n'est jamais insensible en présence des grands sacrifices; qu'il s'agisse de la fortune, de l'amour-propre, ou de la vie.
En paix avec sa conscience, Raymond porta toute son attention sur les préparatifs de son départ, et son premier soin fut d'assurer favcnir de ceux des siens appelés à le
suivre. Raymond d'Agiles, chapelain du comte de Toulouse, et son serviteur fidèle, même sur la terre étrangère, nous a laissé un récit fort exact de son voyage; mais il ne nous a pas fait connaître les noms des chevaliers et des seigneurs qui s'associèrent à son sort. D'autres chroniqueurs citent cependant, comme l'ayant accompagné : Roger, comte de Foix ; le comte de Solignac ; Éléazar de Castrie; Guillaume de Sabran; Raymond de l'Ile ; Raymond , vicomte de Turenne ; Rimbaud , comte d'Orange; Gaston, vicomte deBéarn (1); Centule, fils de ce vicomte; Girard ou Guinard, tils de Guillabert, comte de Roussillon; Guillaume, seigneur de Montpellier; Guillaume, comte de Forez ; Raymond Pelet ; Guillaume Armanjeu d'Albret, et les deux frères Etienne et Pierre de Salviac et de Yiel-Caslel, qui furent, pour leur siècle, un si louchant modèle de dévouement et d'amour; frères ju-
[1) Quelques auleurs le désignent sous le nom de Gaslon III, cl d'autres l'appellent Gaston IV. Ce fut l'un des plus illustres compagnons de Raymond. Habile dans l'art de construire des machines de guerre, il dirigea l'exécution de celles qui renversèrent les murailles de Jérusalem. Revenu ensuite en Europe, il combattit les Maures d'IZspagne, sous les drapeaux d'Alphonse le Batailleur, et tit preuve de tant de vaillance à la prise de Saragosse, qu'il reçut le titre de pair d'Aragon ei de seigneur de Notre-Dame del Pilar. Com'en àe gloire, il mourut, comme on mourait au xn* siècle, en combattant les ennemis des chrétiens. Sa mémoire vivra éternellement dans le cœur des Béarnais, non-seulement il cause de ses exploits, mais parce que lui et les siens furent les bienfaiteurs de ces contrées. Le for de Béarn et plusieurs chartes d'affranchissement remontent à ces princes, qui , toujours occupés du bonheur de leurs peuples, les firent jouir d'une liberté inconnue jusqu'à eux. II. 4
meaiix, l'amitié les unit dès leur plus tendre enfance. Pierre ayant pris la croix, Etienne, quoique marié ol père de famille, ne voulut pas se séparer de lui. Toujours à côté l'un de l'autre , ils assistèrent aux mêmes combats. Après la prise de Jérusalem, ils revirent ensemble leur patrie, et morts, pour ainsi dire le même jour, tous deux aussi ils reposèrent dans le même cercueil. Aujourd'hui encore, on lit sur leur tombeau l'épitaphe qui nous a transmis le souvenir de leurs actions et de leur attachement (1).
Nous pourrions trouver bien d'autres noms à ajouter à cette liste, déjà assez longue, car toute la noblesse dut se faire un devoir de marcher sur les traces du seigneur de Saint-Gilles. Qui aurait osé rester dans son manoir, quand Elvira, la femme de Raymond, jeune, belle et peu habituée aux fatigues, tenant dans ses bras un fils encore au berceau (2), abandonnait, avec son époux, un palais somptueux et une cour brillante, pour les hasards d'un voyage périlleux et les dangers d'une guerre terrible?
Les premières forces qui se mirent eu marche, et formèrent, en quelque sorte, l'avant-garde des croisés, se composaient presque entièrement d'un ramassis d'aventuriers de toutes les nations, sous les ordres d'un nommé
(1) Du Mcgc, noies do V Histoire générale du Languedoc. (-2) Ccl enfant mourut sans doule pondant le voyage, puisqu'il n'en est plus parlé dans la suite.
Ciîiulier, que sa vie désordonnée faisait appeler Gautier sans Avoir. Ce fut un malheur irréparable, pour les armées européennes , d'avoir été précédées ainsi par des hommes couverts d'ignominie, et qui, sûrs de l'impunité, ne respectaient rien et se livraient à tous les excès.
Pierre l'Ermite, chargé de la conduite d'un corps considérable réuni sur les bords de la Moselle, suivit de près Gautier. Cette multitude indisciplinée ne pouvait qu'effrayer encore les habitants des contrées qu'elle allait parcourir. C'était une agglomération d'individus appartenant, en général, aux dernières classes de la société, qui, tout en regardant leur chef comme un envoyé du ciel, n'en étaient pas, pour cela, plus disposés à l'ordre et à l'obéissance. Suivant l'expression d'un historien, ces troupes allaient à la conquête de l'Orient en demandant l'aumône , aussi disparurent-elles bientôt quand elles eurent à se défendre contre les populations dont elles ruinaient le territoire. Les Hongrois et les Bulgares, nations belliqueuses et sauvages, taillèrent en pièces ces pèlerins, qu'une imprévoyance coupable avait placés sous le commandement d'un cénobite , plus propre à fanatiser des esprits crédules qu'à diriger et à contenir des soldats.
La destruction de ces malheureux, loin de ralentir le mouvement en faveur de la croisade, lui imprima, au contraire, une force et une activité nouvelles.
« Dans ce moment, l'Europe, dit un auteur mo-
derne (1), semblait une (erre d'exil que tout le monde s'empressait de quitter. Les moines désertaient les cloîtres, dans lesquels ils avaient fait serment de mourir; les ermites et les solitaires sortaient de leurs asiles sauvages pour se mêler à la foule des croisés. Ce qu'on aura peine à croire, les voleurs, les brigands quittaient leurs retraites inconnues, venaient confesser leurs forfaits et promettaient, en recevant la croix, d'aller les expier en Palestine. Les artisans, les marchands, les laboureurs abandonnaient la profession qui les faisait vivre. Les barons et les seigneurs renonçaient aux domaines de leurs pères. Les terres, les villes, les châteaux, pour lesquels on se faisait la guerre, perdirent tout à coup leur prix aux yeux de leurs possesseurs, et furent donnés pour des sommes modiques à ceux que la grâce de Dieu n'avait pas touchés, et qui n'étaient pas appelés au bonheur de visiter les saints lieux. Le plus grand nombre de ces pèlerins allaient à pied ; quelques cavaliers paraissaient au miheu de la multitude ; plusieurs voyageaient sur des chars; d'autres côtoyaient le rivage dans des barques. Ils étaient vêtus diversement; armés de lances, d'épées , de javelots, de massues de fer. Près des villes, près des forteresses, dans les plaines, sur les montagnes, s'élevaient des tentes et des pavillons; partout se déployait un appareil de guerre et de fête. Ici on entendait
(1) Mieliaud, Hist. des crois., t, i", p. 109.
le bruit des armes et le son des trompettes; plus loin on chantait des psaumes et des cantiques. Depuis le Tibre jusqu'à l'Océan, et depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées, on ne voyait que des troupes d'hommes, revêtus de la croix, qui juraient d'exterminer les Sarrasins, et qui, d'avance, chantaient leurs conquêtes. »
A la nouvelle des désastres éprouvés par Pierre l'Ermite, tous les princes et tous les souverains de l'Occident firent un appel à leurs peuples. Des armées formidables furent alors réunies; on leur donna la meilleure organisation possible; on pourvut à leurs besoins, et bientôt elles purent se mettre en route et marcher à l'ennemi.
Parmi les chefs renommés qui se trouvèrent à leur tète, on remarquait :
Godefroy de Bouillon , comte de la basse Lorraine , qui avait servi longtemps l'empereur Henri IV avec honneur et fidélité. On a prétendu qu'il vendit alors ses domaines à vil prix au chapitre de Liège ; mais c'est une erreur : le duché de Bouillon appartenait à sa mère, et elle le conserva jusqu'à sa mort.
Robert, duc de Normandie, fils de Guillaume le Conquérant, qui, après avoir perdu le trône d'Angleterre pour s'être trop adonné aux plaisirs, engagea son duché pour subvenir aux dépenses de la croisade. Ce prince, ardent et passionné, surpassait les plus généreux par sa libéralité, les plus braves par sa vaillance, les plus déréglés par ses scandaleux déportemenls.
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Robert, cum(e de Flandre, que ses rivaux ae gluiro disaient être la lance et l'épée des chrétiens.
Etienne, comte de Blois, par l'étendue de ses possessions, l'égal des plus grands seigneurs de son temps : esprit éclairé, deviseur en renom, chez lequel l'élude des lettres avait adouci les mœurs sans énerver le courage.
Enfin le frère du roi Philippe, Hugues, comte de Yerniandois, que ses exploits avaient fait surnommer le Grand. Prince remarquable par son caractère bienveillant et ses qualités brihantes ; aussi voyait-il autour de sa personne ce que la chevalerie comptait de plus illustre.
L'armée des croisés, lorsqu'elle se mit en marche, était forte d'environ quatre cent mille hommes, dont la plus grande partie consistait en cavalerie; car alors la noblesse ne combattait jamais qu'à cheval (1).
Si cette cavalerie avait été moins pesante, on aurait pu fonder sur elle des espérances, mais les chevaux étaient lourds et peu maniables, et les chevaliers eux-mêmes
(1) Les meilleurs critiques rapportent à celte époque l'origine des armoiries. Les chevaliers de toutes les parties de l'Europe qui se trouvaient réunis, sans moyens de se reconnaître sous leurs casques et leurs armures, cherchèrent à se distinguer par de certains signes (!t de ccrlaines couleurs placés sur leurs étendards, leurs colles d'armes, leurs boucliers et même sur les caparaçons de leurs chevaux. D'après Ducange {Disserluiion sur l'histoire de saint Louis), Kaymond de Saint-Gilles avait pris pour ses armoiries une croix garnie de petites ponnues à ses extrémités, semblable à celle que Constantin avait fait ériger, à Byzance, en souvenir de sa viuloire sur INlaxence. C(Ule croix devint, dci>uis lors, les armoiries de tous les comtes de Toulouse.
courbaient sous le poids d'un casque, d'un hauborl, d'une cotte de mailles h manches etgorgerin, d'un Ixuiclier, d'une épée , d'une masse en fer et d'une lance. Lorsqu'on songe que ces hommes allaient porter leurs armes sous un ciel brûlant, dans des plaines sablonneuses et arides; qu'ils se trouveraient en face d'un ennemi aussi insaisissable que la gazelle, aussi rapide que le simoun du désert , on se demande si, pour résister à l'action d'un climat dévorant, aux privations et aux fatigues de cette lutte acharnée , il ne fallait pas être doué d'une valeur exceptionnelle et d'une force surhumaine.
Quant à l'infanterie , elle était protégée par des boucliers assez longs pour couvrir presque entièrement les soldats, et, jouant un rôle très-secondaire dans les batailles, elle n'avait que des armes de jet, telles que l'arc, la fronde et l'arbalète, inconnue encore aux Orientaux (1).
Les forces principales des croisés furent partagées en trois armées distinctes, qui prirent chacune une direction différente, afin de soulager les contrées qu'elles auraient à parcourir et de se procurer plus facilement les subsistances nécessaires.
Le premier corps, ayant à sa tête Godefroy de Bouillon
[1) Sept cents ans plus lard, la Syrie, élonnée, devait revoir les étendards de la France; mais celui qui les guidait alors sur ces rives lointaines savait mieux se préparer la victoire. Les cavaliers n'avaient (|u'un sabre, et les l'anlassins, avec leurs baïonncUes seules, formaient un rempart de Ter contre lequel honuiies el chevaux venaieul se lieurler cl mourir.
cl Sun frère Baudouin, partit le 15 août 1096, et se dirigea sur Constantiaople par l'Allemagne et la Hongrie.
Le second, sous la conduite de Robert, comte de Flandre, d'Hugues, comte de Vermandois, et de Robert, duc de Normandie, prit, au mois de septembre, la roule de l'Italie, longea cette péninsule dans toute sa longueur, et se rendit en Calabre, où il devait trouver des embarcations pour le transporter par mer.
Enfin le troisième corps, sous les ordres du comte de Toulouse, se mit en marche vers la fin d'octobre, traversa les Alpes, la Lombardie, le Frioul, la Dalmatie, l'Albanie, et, suivant les côtes de l'Adriatique, gagna la Macédoine et la Romélie.
On évalue à environ cent mille hommes la force de cette dernière armée, et cette estimation doit être exacte, car, des Pyrénées à la Loire, pas un croisé ne manqua de se ranger sous les bannières de Raymond de Saint- (;illes.
C'était un spectacle étrange et saisissant, tout à la fois, que cet assemblage de gens de toute sorte qui , mus par le môme désir , et un désir en dehors des intérêts de ce monde, se précipitaient simultanément, des différents points de l'Europe, vers un but unique, où le seul prix de tant de sacrifices et de dangers consistait en une douteuse et lointaine espérance.
A côté du châtelain, maugréant contre les ennemis du Christ, chemine le pèlerin, calme cl silencieux, tout
à ses souvenirs et à ses pensées : derrière le noble coursier du baron suivent des serviteurs fidèles, se partageant à l'avance la gloire et les périls du maître; autour de la brillante haquenée de la haute dame se pressent des chevaliers, des seigneurs, des pages; les uns s'efforcent d'appeler sur eux un regard distrait et rêveur ; les autres cherchent, par leurs récits, à détourner l'attention des fatigues et des dangers. Là c'est un banneret accompagné de l'écuyer porteur de son écu et de sa lance, tous deux préoccupés de leurs combats et de leurs exploits futurs ; ici c'est un chapelain, monté sur sa mule tranquille, qui prend note des faits à consigner dans sa chronique ; près de lui se traîne péniblement une pauvre mère, dont l'enfant doit recouvrer, aux saints lieux, la santé et la force. Puis viennent des soldats, des mendiants, des baladins; partout, aussi loin que la vue peut s'étendre, c'est une nuée confuse d'individus de tout âge et de tout sexe, de toutes races et de toutes conditions, s' avançant pêle-mêle, comme le troupeau qui, conduit par le berger, accourt, attaché sur sa trace, sans savoir où il est, oii il va et quel sort l'attend.
Cette foule de non-combattants, à la suite des hommes d'armes, rendait les journées accablantes, absorbait les ressources, ruinait le territoire et créait aux croisés, bien qu'ils traversassent encore des contrées chrétiennes, des ennemis plus nombreux et non moins redoutables que les Turcs et les Sarrasins.
Un auteur contemporain (1) est loin de faire l'éloge des troupes du comte de Toulouse, mais c'est un homme du nord qui parle des hommes du midi, et, à ce titre, on ne saurait accorder la moindre foi à ses paroles ; car il existait alors une grande jalousie entre les nations d'en deçà et d'au delà de la Loire. Cependant il n'est pas inutile de savoir comment se jugeaient et s'appréciaient les deux principales fractions de cette armée immense.
« Autant , dit ce chroniqueur , la poule diffère du « canard , autant les Provençaux diffèrent des Francs « parleurs mœurs, le caractère et la nourriture. Gens « économes, inquiets et avides, âpres au travail , mais,
« pour ne rien taire, peu belliqueux , leur pré-
« voyance leur fut bien plus en aide dans la famine que « tout le courage du monde à bien des peuples plus « guerriers. Pour eux, faute de pain, ils se contentaient « de légumes. Ils portaient à la main un long fer, avec « lequel ils cherchaient leur vie dans les entrailles de la « terre : de là ce dicton : Les Francs à la bataille, les « Provençaux à la victuaille. »
Ces reproches ne prouvent guère autre chose, sinon que les Provençaux se contentaient de peu pour vivre, et que, là où leurs compagnons de misère mouraient de faim, ils se procuraient, par leur intelligence, de
(I) l{;inijl di; (^acii. Gest. Tancrcdi, de, c. Gl.
(jiioi pourvoir à leurs besoins. Quant «\ la bravoure, les lails (lùmonlrenl suffisamment la partialité et rinjiislicc (le l'historien de Tancrède.
Au reste, d'après le chapelain de Raymond de Saint- Gilles, les Languedociens et les Aquitains, car on le sait, ces peuples étaient compris dans ce qu'on appelait alors les Provençaux, endurèrent, en Dalmatie, malgré leur industrie et leur sobriété, des privations de tout genre. Ils mirent quarante jours à traverser cette province , dans la plus mauvaise saison de l'année. A leur approche , les habitants s'enfuyaient dans les bois , ne leur laissant ni bétail, ni grains , ni farines , de sorte que les soldats du comte de Toulouse se trouvèrent dans la situation la plus critique. Harcelés, en outre, constamment par une population barbare , les croisés n'avaient pas même la possibilité de poursuivre ces ennemis dans leurs retraites; pour cela il aurait fallu connaître les localités, et d'ailleurs un brouillard épais les enveloppait et le jour et la nuit. Malheur aux pèlerins qui tombaient au pouvoir des Dalmates ! ils étaient massacrés sans pitié. Tout ce que put faire le comte de Toulouse, dans sa sollicitude pour les siens, ce fut de marcher à l'arrière-garde, et de ne dresser sa lente que lorsque son armée, une fois établie, ne craignait plus une attaque inopinée.
Ces précautions, et quel({ues exemples terribles sur des prisonniers, ne sulïisaient pas néanmoins poin-con-