‹ Histoire des comtes de ToulouseChapitre 26 sur 34 · II · texte numérisé non relu

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vint à obtenir la grâce de son ami, à la condition qu'il s'arracherait Vongle du petit doigt. Les cœurs disposés à compatir aux peines d'amour se sentent émus et troublés lorsque Guilhem , se hâtant d'obéir à celle qui lui est chère, accomplit au même instant le sacrifice, se jette à ses pieds et, tout à son ivresse, lui demande l'oubli de ses torts d'une manière attendrissante. La punition imposée suscitait ordinairement un vif débat. Les uns portaient sur elle un jugement sévère, les autres en excusaient la rigueur; mais le dénoûment réunissait tous les suffrages, et il n'était plus de dispute après ces mots qui terminaient le récit : « El a on pietoza e let lo sus, et intreron se tolz très, la dame, baron d'Anduza et Guilhem, en una cambra et aqui ela lo perdonet. » Elle le prend enfin en pitié, et tous trois, la dame, le baron d'Anduze et Guillaume, entrant dans une chambre, là elle lui pardonne.

D'autres fois c'est le château de Bramevaque, hanté, dit-on, par les fées, qui devient le sujet des causeries de la famille ; ou bien, à l'occasion du lac de Barbezan, on reproduit l'histoire de Philémon et Baucis, qui de la Phrygie a été transportée au comté de Toulouse presque sans autre changement que la suppression de la métamorphose finale. Un mendiant, accablé aussi par la faim, est rebuté de toutes parts, môme là oii le son des instruments annonce la joie et le bonheur. Hors d'état de poursuivre sa roule, il va frapper à la plus chélive

cabane du village; sous cet humble toit un vieillard et sji femme l'accueillent comme un fils, et lui prodiguent une hospitalité touchante. Ils n'ont qu'un pain, encore n'est-il pas assez cuit pour être mangé, et, sans s'inquiéter du lendemain, ils l'offrent à l'étranger, qui l'accepte avec reconnaissance. La femme se dirige aussitôt vers le four ; quel est son étonnement quand elle le voit plein de façon à nourrir, pendant une année entière, elle et son mari. « Il vous est permis, dit le voyageur, de distribuer tout cela à ceux qui en ont besoin, mais non pas aux habitants de cette vallée maudite ; insensibles au malheur, ils reçoivent en ce moment le châtiment que le ciel leur inflige. » Alors le vieillard et sa compagne, ayant porté leurs regards au dehors, ne virent plus le village situé en face de leur demeure : la colline s'était affaissée, et un lac formé à la même place avait englouti maisons et habitants. Le mendiant était un envoyé de Dieu, chargé de punir le mal et de récompenser le bien. Quant au couple si charitable , il trouva bientôt dans un monde meilleur le juste prix de ses vertus (1).

Les récits propres à entretenir les idées pieuses n'étaient pas non plus oubliés dans les soirées d'hiver. Saint Aventin surtout inspirait souvent ces improvisations dramatiques. Né vers la fin du vin*' siècle, dans la

(1) Nous (lovons ces légendes, particulières au pays toulousain, à l'annotateur de V Histoire générale du Languedoc. W-'-'\Vjxi \

vallée de l'Arboust, un ne le connaît guère que par les peintures du temps qui le représentent avec l'habit clérical, la capuce et la tonsure; mais celte ignorance sur son compte ouvrait un vaste champ aux aventures merveilleuses. Il s'était retiré près de la rivière d'Oo, dans un ermitage dont les traces ne sont pas entièrement effacées, et là, suivant l'auteur de sa vie, il arracha une épine du pied d'un ours, qui vint, en suppliant, réclamer de lui ce bon office. Il n'en fallut pas davantage pour répandre au loin sa réputation de sainteté. Aventin ayant quitté sa retraite pour porter les lumières de la foi parmi des populations chez les([uelles les souvenirs du paganisme introduisaient, chaque jour, des superstitions nouvelles, les Sarrasins, maîtres de l'Espagne, s'emparèrent de sa personne, et l'enfermèrent dans la tour de Castel-Blanc, dont les ruines couronnent aujourd'hui la montagne située au point de rencontre des vallées de l'Arboust et d'Oueil. Chagrin de ne pouvoir poursuivre ses travaux apostoliques, le saint ermite conçoit la résolution de se soustraire à la captivité. 11 monte au sommet de la tour qui lui sert de prison, et, après avoir invoqué le secours de la Providence, il s'ébmce avec confiance dans l'espace. Soutenu par une force invisible, il touche sain et sauf au territoire de Pons, où l'un de ses pieds laisse son empreinte sur le roc, comme il l'eût fait sur une molle argile. Cependant , quoique si visiblement l'objet d'une assistance divine, le nouvel apôtre ne de-

vail pas accomplir la mission à laquelle il se croyait appelé. Poursuivi par les Sarrasins, il tomba une seconde t'ois en leurs mains, et le cimeternî d'un infidèle lui valut le titre glorieux de martyr (1).

Nous avons dit que la littérature romane était arrivée à son apogée sous Raymond V ; en effet, à dater de cette époque, elle commença à se corrompre et à dégénérer d'une manière très-sensible. La poésie, au lieu de conserver ses tours naïfs, élégants et gracieux, devint subtile, ergoteuse et inintelligible. Les cours d'amour furent certainement une des premières causes de l'altération précoce d'une langue à peine fixée et à laquelle des succès rapides semblaient promettre une longue existence. Les femmes, qui jouaient un rôle si étrange dans cette parodie burlesque des tribunaux créés par la loi, voulurent tirer vanité de leur savoir, briller par l'originalité de leur esprit, la singularité de leurs sentences, et de cette prétention ridicule naquit un néologisme , une forme pédantesque et dogmatique qui compromit l'avenir d'un idiome accueilli d'abord avec tant de faveur (2).

On a assez parlé des cours d'amour pour que nous ayons besoin d'en retracer l'histoire ; nous n'en dirons

(1) Les habitants de la vallée do l'Arboust conservent, dans une, chapelle réparée av-ec soin d'année en année, le bloc de granit où, d'après la tradition, se \oit la preuve du miracle.

(2) Suivant Noslradamus, la langue provençale atteignit son degré de perfection en tie^, et continua ;i être en usage jusqu'à l'an 1382.

autre chose, sinon que leurs arrêts étaient presque toujours un outrage à la raison et à la morale. Si l'on tient à avoir une idée de la jurisprudence féminine pratiquée alors , il suffira de lire le jugement prononcé solennellement et sans appel par Éléonore de Guienne et par la comtesse de Narbonne (1).

De leur côté, les troubadours portèrent un coup mortel à la langue romane en rendant, à dessein, leur style verbeux et obscur. Un d'entre eux, appelé Ignaure, disputa, dans un tenson, avec Giraud de Bernois, et lui reprocha la clarté de ses écrits . « Tous les poètes, disaitil, auraient un mérite égal, si les compositions facilement comprises étaient véritablement les meilleures

Je désire être inintelligible pour les sots, et je veux qu'ils ne fassent aucun cas de mes ouvrages. » On observa si généralement ce précepte, que les compositions de certains auteurs se transformèrent en une sorte de problème dont aujourd'hui il serait difficile de trouver la solution.

Une autre raison contribua encore à dépouiller la langue romane du prestige dont elle s'était vue entourée à sa naissance. Ce fut la conduite scandaleuse des troubadours et des trouvères. Sans doute, les lettres devaient beaucoup à ces improvisateurs et à ces poètes : ils les avaient popularisées et mises en honneur; mais

(1) Voir Sisniondi, Hint. des lin. du Midi.

ils protessèrent ensuite de si mauvaises maximes, ils (ioiinèrenl, généralement, de si déplorables exemples, que la déconsidération attachée à leur personne finit par nuire à la langue dont ils étaient les propagateurs et les soutiens. Il nous serait facile d'appuyer celte opinion d'une foule de preuves ; mais nous nous sommes interdit les citations que toutes les oreilles ne sauraient enlendre, et nous préférons renvoyer ceux qui tiendraient à étudier plus particulièrement les mœurs de cette époque, à un tenson entre Faidit et Hugues de Bacalaria, rapporté en entier dans Y Histoire des troubadours (l).

Quant aux beaux-arts, le xn*' siècle fut pour eux un temps de progrès. L'architecture, prenant un nouvel essor, remplaça le style roman par le style ogival, et aux églises, restreintes dans leurs dimensions, lourdes dans leur aspect, dépourvues de détails ingénieux, succédèrent des constructions gracieuses, élégantes, riches en ornementation , et surtout remarquables par le développement de leurs façades et par le grandiose de leur plan. Alors s'élevèrent ces nefs imposantes, ces coupoles hardies, qui, en s'élançant vers les cieux, commandent à la pensée de se détacher de la terre, pour atteindre, en suivant le chemin indiqué par elles, jusqu'au séjour du (Créateur.

Les vitraux, par leurs lumières habilement calculées,

(l) Par l'abbé Millol.

portaient au recueillement les âmes les plus Gères, comme les esprits les plus frivoles, et les sujets saints retracés par leurs couleurs brillantes, en inspirant d'abord le respect, conduisaient l'indifférence à s'étonner et à croire.

La peinture aussi tendit à se corriger de ses défauts; les fresques de saint Saturnin, à Toulouse, existent encore pour en fournir un témoignage ; cependant il ne faudrait pas y chercher les qualités qui ne s'obtinrent que bien plus tard.

La statuaire, jusque-là massive et courte dans ses proportions, ou affectant parfois l'exactitude et la roideur du style byzantin, allongea ses figures, souvent, il est vrai, avec exagération, pourlant elle parvint au moins à leur donner de l'expression et du fini.

La sculpture sur bois, sur ivoire et sur métaux était arrivée à un tel degré de perfection , qu'aujourd'hui même les travaux de ce geure , exécutés alors , excitent au plus haut point notre surprise et notre admiration.

La musique, sans s'être beaucoup, modifiée, se signalait néanmoins par différentes améliorations. Pendant tout le xi*^ siècle, il y avait bien, indépendamment du chant d église , un style rhythmé dont on se servait pour les chants populaires, mais la composition de la mélodie était indépendante de l'harmonie. Les troubadours et les trouvères appliquaient à leurs paroles des motifs simples et naïfs dictés par le seul instinct du sentiment, et, dans l'impossibilité d'écrire ces inspirations, ils s'adressaient,

pour cela, à des musiciens de profession appelés harmoîiiseurs, qui y menaient aussi un accompagnement. Ouant à l'harmonie, elle n'était toujours qu'à deux voix et consistait seulement dans une combmaison de quintes et d'octaves. Au \if siècle, les troubadours répandirent l'usage du chant rhythmé, et, l'ancienne notation par lettres ayant été remplacée par des points, l'art était devenu d'une pratique moins restreinte (1). Au reste, nous sommes à môme de juger de l'état de la musique à la fin du xn^ siècle, le troubadour Gaucelin Faidit nous ayant laissé un petit poëme copié de sa main , qui est conservé à la bibliothèque du Vatican (2).

Quoique Faidit ait vécu longtemps sous Raymond VI, nous le considérons comme ayant appartenu à l'époque de Raymond V, car il commença à être connu sous ce prince, et fut le protégé de Heiui II. Fils d'un habitant d'Uzerche, les désordres auxquels il se livra d'abord l'obligèrent à se f;ure jongleur pour se procurer les moyens de vivre. Marié à une fille de mauvaises mœurs, du bourg d'Alais, appelée Guillelmette Montja, il voyagea une vingtaine d'années sans pouvoir acquérir de la réputation. Sa femme, belle, spirituelle, assez instruite pour son temps et pour sa condition , chantait et ac-

(1) Sous Philippe-Aiiguslo , Gauthier de Cuiucy , cfclcsiastiquc d( Soissons, se distingua par le grand nuudM'e de ses unnres uuisieales.

(2) Manusciit de la reine Christine, sous le n" 1659.

€ompagiiait ses sirventes. La fortune, lui venant en aide, le conduisit sur les frontières de la Lombardie, près d'une noble dame, qui l'accueillit dans son château et le combla de ses bienfaits; Faidit, dit la chronique, « la mit tant en honneur, tant la servit, tant lui cria merci, qu'elle le fit son chevalier. » Dans ses chansons il la nomme toujours « son bel espoir. »

Après la mort du roi Richard qui avait beaucoup encouragé Faidit, ce troubadour composa, en témoignage de sa reconnaissance et de ses regrets, le morceau que nous allons citer. Nous joignons à la pièce originale une traduction du chant, d'après le système musical moderne. Burney, l'auteur de cet arrangement, y a aussi ajouté une basse (1).

For oliausa es et tôt lor iiiaior daii,

Kl maior dol, las! q eu onc mais agues,

Et zo, don dei tez dors plaigner ploraii,

Maven a dir en chantar et retraire,

De cel q era de valorz caps et paire

Li reis valeuz Rizard, reis dps Engles,

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