‹ Histoire des comtes de ToulouseChapitre 29 sur 34 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Bon seigneur roi, que Dieu miséricordieux, vraie vie et véritable merci, vous accorde tel pardon qui vous est nécessaire; qu'il vous fasse grâce de vos torts, et se ressouvienne comment vous saviez bien le servir.

Les sciences, au xii^ siècle, ne firent pas autant de chemin que les beaux-arts. Grâce aux croisades, l'astronomie et les connaissances géographiques étaient sorties de leur obscurité profonde, mais le pas ne fut pas grand, et l'on s'attacha plutôt à l'espérance extravagante de lire l'avenir dans les astres qu'à étudier le système planétaire et la constitution physique du globe. La médecine elle-même, qui voyait ouvrir des universités pour son enseignement, ne devait le peu qu'elle avait acquis qu'aux relations établies avec les peuples orientaux , beaucoup plus avancés en toutes choses qu'on ne l'était

alors en Europe. Cependant l'école de Salerne existait depuis longtemps, et elle avait déjii une réputation mérit-ée. Malheureusement la difficulté des voyages et la rareté des livres mettaient obstacle à la communication des idées. C'était chose merveilleuse quand une abbaye pouvait réunir deux ou trois cents manuscrits , et ces précieux documents n'étaient pas à la disposition de tout le monde. Un abbé de Cluny, qui laissa, à sa mort, vingtdeux volumes à sa communauté, mit pour condition à ce legs que chaque ouvrage serait attaché au mur par une chaîne, afin de le garantir de toute soustraction clandestine.

En général, l'ignorance du corps médical était si complète, que le médecin Rigord, clerc de l'abbaye de Saint- Denis et historiographe de Philippe-Auguste , rapporte, dans la vie de ce prince (1), qu'après la prise de la vraie croix à Jérusalem par les Infidèles il ne poussa plus aux enfants que vingt à vingt-trois dents.

La philosophie, cette dialectique puissante au milieu de l'égarement de la pensée, ce flambeau qui nous conduit du connu à l'inconnu et porte sa lumière aux limites de notre intelligence; la philosophie, disons-nous, se traînait dans des arguties futiles, incapables d'éclairer aucun sujet. Au lieu de prendre pour guide Socrate qui sortit la raison humaine des erreurs accumulées par les

(1) Geiil. Phil.-Aug. Franc, reg., coUect. de Diifi'csne.

sophistes , rendit la religion philosophique et la philosophie religieuse , elle se régla sur Aristote , et ne vit pas l'athéisme qui se révèle dans ses œuvres par le silence gardé, avec une intention évidente, sur toute intervention providentielle ou divine. Et, chose inexplicable! l'Église, intéressée la première à combattre de tels principes, avait pris, au contraire, en si grande faveur l'élève de Platon, que ses aphorismes étaient à ses yeux comme des articles de foi. Par suite de cet ordre d'idées, la dialectique devait l'emporter sur les croyances; aussi Abailard appliqua-t-il cette doctrine à l'enseignement de la théologie. Philippe-Auguste, pour proscrire les écrits d' Aristote comme base de l'enseignement dans les écoles, ne se crut pas armé d'une autorité sufGsante ; il recourut à l'influence suprême du pape, et réclama particulièrement les soins de Robert de Courçon, légat du souverain pontife.

D'après cette direction donnée aux études, comment s'élonner de l'apparition de tant de sectes, et surtout de la facihté qu'elles trouvèrent à se répandre et à résister au pouvoir?

Le ix^ et le x^ siècle nous ont montré les habitants du midi cherchant à gagner le ciel par les privations et l'isolement, et, pour expier des torts souvent involontaires, préférer les rigueurs du cloître aux richesses, aux jouissances et aux honneurs.

A la fin du xi^ siècle, nous voyons ces mêmes popu-

lalions, eiilraînées [)ar los prédicaliuns d'un pèlerin, se précipiter vers des rives lointaines , pour obéir à un devoir religieux et payer du dernier sacrifice une prière sur un sépulcre. Soutenues par leur ferveur, il n'est ni tourments ni désastres qui les empêchent d'accomplir des prodiges.

Au xn*" siècle, les soldats du Christ, après avoir échangé, malgré les horreurs de la guerre, l'ignorance de leurs ancêtres contre la civilisation de leurs ennemis, reviennent dans leur patrie, rapportant avec eux le goût des arts , les inspirations créatrices et les pensées poétiques de ceux qu'ils avaient combattus.

A cette troisième époque, celle dont nous nous occupons ici, une révolution complète a lieu dans les mœurs. Partout, au delà de la Loire, les vieux manoirs, dont les échos n'avaient répété jusque-là que d'insolents défis ou d'orgueilleuses menaces, font entendre maintenant des accords harmonieux et des vers pleins de charmes. Si le voyageur, égaré, demande protection et asile, ce n'est plus un baron au regard soupçonneux, à la figure farouche, qui lui accorde, malgré lui, l'hospitalité : c'est un châtelain joyeux de le rendre témoin d'une lutte entre des troubadours en renom ; c'est une châtelaine dont le doux parler, l'accueil bienveillant et les somptueux atours laissent à peine assez de liberté d'esprit au nouveau venu, pour lui permettre d'exprimer sa gratitude envers ses hôtes. La chevalerie, entourée

alors d'une auréole prestigieuse, jetait sur la société un vif éclat, et, jusque dans la vie intérieure, une sorte de transformation s'était généralement opérée.

A la simplicité gauloise avait succédé une magnificence orientale. Les lissus de Tripoli et de Byzance, mélange d'or, d'argent et de soie, non-seulement servaient de parures aux femmes, mais étalaient leurs riches couleurs sur les murs des châteaux. Les jeux d'autrefois, les récits du père à son fils ne suffisaient plus aux délassements de la famille. Aux grands il fallait des joutes, des tournois, des improvisations brillantes; à la multitude , des cérémonies religieuses , des fêles et des réjouissances publiques. Dans ces contrées favorisées de la nature, un soleil rarement assombri semblait ouvrir les cœurs à l'espoir et donner à l'existence une animation toujours croissante.

La cour des comtes de Toulouse fut donc , au xn" siècle, le séjour du luxe et des plaisirs; mais celle de Raymond V, particulièrement, attira, par sa splendeur, l'attention de la France et mémo celle de l'Europe. La chevalerie y obtint tant de couronnes, la poésie y excita tant d'ivresse, qu'elle devint pour tous les rois un sujet d'admiration et plus encore de jalousie.

En efiet, malgré des guerres longues et presque sans intervalles entre elles, les provinces méridionales n'en offrirent pas moins le spectacle fort rare d'un pays où la satisfaction du momeni efl'açait l'image des calamités de

la veille. Le peuple, attaché à son maître, s'en reposait sur lui du soin de ses destinées; le prince, reconnaissant de l'affection de ses sujets , les en récompensait par des concessions généreuses. En un mot, la nation entière oubliait le mal, jouissait du bien, et, heureuse du présent, ne se rappelait le passé que pour mieux s'applaudir d'un avenir meilleur. Sous le chaume comme sous le toit seigneurial la vie s'écoulait tantôt agitée, tantôt tranquille, au milieu des chansons, des combats, des souvenirs de gloire et des pensées d'amour.

Jouis de tes derniers beaux jours, trop confiante Occilanie ! Bientôt sur ces lices oii se presse une foule joyeuse s'élèveront des échafauds et des biîchers ; bientôt les doux accents des Muses seront étouffés par des cris de rage et de vengeance; partout le fanatisme promènera sa bannière ensanglantée; partout, dans tes riches cités comme dans tes fertiles campagnes, il portera l'incendie, la dévastation et la mort.

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