HENRI IV A CANOSSA
aussitôt après deux lettres encycliques aux évêques, ducs et comtes allemands, pour leur annoncer que, suivant leur désir, il se rendrait en Allemagne ; sans doute les Romains, et la l)lupart de ses amis ne voyaient pas ce voyage avec plaisir, mais il était prêt à faire tout ce qui serait nécessaire pour la liberté de l'Église et le bien du royaume, dût-il y laisser la vie. Il compte rester à Mantoue jusqu'au 8 janvier 1077, et invite les Allemands à tenir leurs jjromesses aussi exactement que lui-même tiendra les siennes^. Dans une de ces lettres - il mentionne les nombreuses et importantes discussions avec les ambassadeurs du roi 3.
Le pape se mit en route aux environs de la fête de Noël et arriva le 8 janvier à Mantoue^. Là il attendait un duc allemand pourvu d'un sauf-conduit qui devait venir avec une escorte au-devant de lui ad Clusas, c'est-à-dire au passage des Alpes. Après vingt jours d'attente, il apprit que les Allemands ne pouvaient lui donner le sauf-conduit promis ^. En effet, peu avant Noël, le roi Henri avait subitement quitté Spire avec sa femme et son fils Conrad, et, presque sans argent et sans escorte, s'était
1. Epist. coUeciœ, n. xvii; Pauide Bernried, Vita Gregorii, dans Wattericli, Vitce pont, rom., t. i, p. 523; Mon. Gregor., p. 542; Udalric, Codex, c. cxlvii, dans Eccard, Cad. hisL, t. ii, p. 149 ; Mansi. Conc. ampliss. coll., 1. xx, col. 379 ; Reg. pont, rom., n. 5013. (H. L.)
2. Epist. coll., c. xviii; Paul deBernried, c. lxxxiii, dansWatterich, op. f)7., t. I, p. 524 ; Hugues de Flavigny, Chron., dans Mon. Germ. hist.. Script., t. viii. p. 444, Mon. Gregor., p. 543; Udalric, Codex, c. cxlvi, dans Eccard, Corp. /us/., t. II, n. 147; Mansi, op. cit.. t. xx, col. 383 ; Reg. pont, rom., n. 5014. (H. L.)
3. Epist. coll., c. xviii, dans Mon. Gregor., p. 343; Reg. pont. roni.,n. 5014. (H. L.)
4. W. Martens, Gregor VII, t. i, p. 116; Die Reise des Papstes und die Reise des Kônigs. Le pape était à Florence, le 28 décembre, comme en fait foi une bulle de Grégoire VII en faveur de l'église cathédrale de Florence, Ughelli, Italia sacra, t. m, p. 79 ; P. L., t. cxi.viii, col. 677 ; à Mantoue, le 8 janvier, Bonitho, Liber ad amicum, vin, dans JafTé, Mon. Gregor., p. 672.
5. Grégoire de Verceil, personnage assez louche, chancelier du roi en Italie, devait accompagner le pape à Augsbourg; ce fut lui qui reçut l'avis de la fuite d'Henri. Celui-ci, avant de quitter Spire, avait fait savoir au pape qu'il ne formait aucun projet contre l'Italie, Registrum, 1. IV, n. \2;Mon. Gregor., p. 257; Reg. pont, rom., n. 5017 :()(/£ (rex) priusquam in Italiam intrasset supplices ad nos legatos prœmiitens per omnia se satisfacturum Deo et sancto Petro et nobis obtulit etad emendalionem vitœ suse omnem servalurum obedientiam repromisil, dummodo apud nos absohitionis et apostolicœ benedictionis graliam impetrare mererctur. (H. L.)
mis en roule pour aller trouver le pape en Italie. Comme les ducs Rodolphe de Souabe, Welf de Bavière et Berthold de Carinthie gardaient tous les passages des Alpes qui appartenaient aux Allemands, il fit route par la Bourgogne, la Savoie et le Mont- Cenis, et fut aidé par Guillaume, comte de Besançon, et par Adélaïde, marquise de Suse, sa belle-mère. L'hiver étant très rigoureux cette année, ce voyage comporta les plus grandes fatigues et les plus grands dangers : la reine dut parfois se faire traîner dans des peaux de bœufs le long de la montagne, avec son enfant et ses femmes ; les hommes furent obliges de ramper des pieds et des mains, et ne durent leur salut qu'à des guides expérimentés; les chevaux de l'escorte périrent presque tous. Si le roi mettait tant de hâte à entreprendre le voyage en r92] cette saison de l'année, c'est qu'il voulait à tout prix rencontrer Je pape en Italie avant le départ de ce dernier pour Augsbourg ^.
1. Lambert de Hersfeld, Annales, ad ann. 1076, dans Mon. Gerin. hist., Scripl., t.v, p. 254 sq., a fait la psychologie d'Henri IV à cette époque et les raisonnements qu'il lui prête sont, à vrai dire, les seuls qui fussent en situation. Berthold et Bonitho supposent des intentions moins conciliantes : s'emparer du pape, soulever les Lombards, s'emparer de Rome, créer un antipape. Mais comment ? avec quoi ? Le roi avait à grand peine trouvé l'argent strictement indispensable pour son voyage. Dans la situation quasi-désespérée où il se trouvait, et avec le bon sens empirique dont il a donné souvent la preuve, on peut lui faire grâce, en un pareil moment, d'avoir déraisonné. Si des projets de vengeance lui ont traversé l'esprit, il a eu la sagesse pratique de les ajourner et de se résoudre à la seule conduite possible pour l'heure et dans les conditions où il se trouvait. D'après Berthold, c'est à Besançon seulement qu'Henri IV aurait été rejoint par sa femme et son fils; Berthold, Annales, ad ann. 1077, dans Mon. Germ. hist., Scripl., t. v, p. 288. Il était à Besançon à Noël, il traversa le Rhône à Genève et s'avança dans la direction du Mont-Cenis. Le comte de Besançon l'avait aidé, la marquise de Suse l'aida également, mais en belle-mère. Elle vint à la rencontre de son gendre et de sa fiUc et leur donna libre passage sur ses états moyennant cession de cinq évêchés d'Italie contigus à ses possessions. C'était la carte forcée. Après quelques pourparlers, le roi céda, non ce qu'on lui demandait, mais une partie de la Bourgogne. En la posture où il se trouvait, il pouvait se montrer généreux sans inconvénient. Enfin, il put continuer son chemin. « L'hiver, écrit Lambert de Hersfeld, était très dur, les montagnes qu'il fallait traverser s'étendaient à perte de vue et se dressaient jusqu'aux nuages ; le froid était si intense et il était tombé de si grandes quantités de neige que les hommes et les chevaux ne pou- VI ient avancer dans les chemins si étroits et bordés de précipices sans courir les plus grands dangers. Et néanmoins, il ne fallait pas s'arrêter à cause de l'approche de l'anniversaire du jour où le roi avait été excommunié par le pape ; le roi savait que, de par la décision des princes, sa cause était ruinée à tout jamais et (pi'il jxMilait son royauine sans espoir de le recouvrer, s'il n'était pas relevé