MORT DE GRÉGOIRE VU
étant les plus dignes ; au premier rang il plaça l'abbé Didier, d'abord parce qu'il était seul présent, ensuite parce que la
in orbe diffusa est, pro augrnento cJiristianis cœpisse dicehal. Tune misit prsedictum ad imperalorem, ut optaret illi indulgenliarn quia finem vitce sux aspiciebat et induens se angelica veste, dimisit vinculum omnium suorum bannorum Imperatori, etc. Voilà ce que raconte en substance Sigebert, l'un des plus honnêtes et des plus exacts annalistes de cette époque.
« Eh bien ! dans ce récit, il n'y a que sincérité; mais il faut y porter la critique. Sigebert transcrit un document qui lui est fourni ; son lecteur en est dûment informé. Sigebert a-t-il cru le document digne de foi ? Bien qu'il s'abstienne de le dire, je suis porté à penser que oui. L'Église de Liège, au milieu de laquelle a vécu Sigebert, a été affligée de l'ardeur des attaques de Grégoire VII contre Henri IV, et, sans craindre le schisme, elle est restée fidèle à son légitime souverain ainsi qu'à la famille salique, avec laquelle elle avait des liens d'origine et d'attachement héréditaire. Nous verrons plus tard quel témoignage touchant et solennel le clergé de Liège en a donné à l'empereur franconien dans son adversité dernière. De cette disposition d'esprit à la croyance aux regrets de Grégoire VII, il n'y a qu'un pas. Ces regrets soulageaient le clergé catholique de Liège et quelque prêtre ou moine a bien pu transformer soit en Italie, soit dans l'ancienne Austrasie, le souhait des regrets en un fait accompli, et voilà justement comme on écrit, l'histoire, — car entre les simoniaques ou les schisma tiques et les grégoriens déclarés, il est resté une portion notable de l'Église qui a gémi de la lutte entre le sacerdoce et l'empire, attribuant à chacun une part de droit et de tort, persuadée par conséquent que Grégoire avait pu quelquefois excéder les bornes ; comment ne pas le croire après Canossa par exemple ? De cette opinion furent plusieurs cardinaux parmi les contemporains, nombre de prélats non simoniaques en Italie, en France, en Allemagne et plus d'un moine resté indépendant au milieu du mouvement général des monastères. Cette opinion a été celle de la majorité du clergé français au xvi*^ siècle, de tout le clergé français au xvii^ et au xvin^ siècle; elle était celle de nos grands bénédictins du xv!!!*^ siècle, celle du savant et pieux Muratori, écrivant à la même époque au milieu d'un pays catholique fort éclairé. De cette opinion a donc pu être Sigebert de Gembloux, et je n'en doute même pas. Il a dû accueillir avec une propension favorable le renseignement écrit qui lui était transmis. On n'a aucun reproche à faire à sa véracité ; il a rapporté ce qu'il savait, il en a indiqué la source incertaine. Il faut être homme de parti pour s'en irriter, d'autant plus que d'autres moines des mêmes contrées et d'un pays voisin, confirmant la même tradition dans leurs chroniques, je veux parler d'Albéric, indûment surnommé des Trois-Fontaines et de Florent de Wigorn lesquels ont reproduit l'indication de Sigebert. Que si l'on veut remonter à la source d'oîi est venu le document au moine de Gembloux, je crois l'avoir découverte dans le pamphlet du cardinal Benno : Vita et gesta Ilildehrandi, dont on a vainement au xvi^ siècle contesté l'authenticité, laquelle est aujourd'hui démontrée par l'existence de manuscrits du xii'^ et du xiii^ siècle, conservés à Bruxelles et au British Muséum. Sigebert est mort en 1112, le cardinal Benno en 1098. Eh bien ! le pamphlet de ce dernier, que M. Watterich a eu grand tort d'exclure de sa collection, se termine par un récit presque identique avec celui
richesse de son monastère et ses relations personnelles avec les Normands pouvaient être précieuses en ces jours périlleux. Enfin, il accorda l'absolution à tous ceux qu'il avait excommuniés, à l'exception d'Henri, de Guibert et autres «chefs de pestilence ». Il fit promettre à ceux qui l'entouraient de ne reconnaître d'autre pape que celui qui serait élu canoniciuement, et il mourut en prononçant ces paroles : Dilexi justitiam et odivi iniquitateni, propterea morior in exilio. Son corps fut enseveli à Salerne dans l'église de Saint-Matthieu, récemment consacrée par lui. Une simple pierre désigna d'abord le lieu où reposait le grand pape ; plus tard Jean de Procida, quoique gibelin, y fit élever une magnifique chapelle dédiée à Grégoire et ce fut comme saint que le pape eut sa statue élevée sur l'autel ^.
Son mausolée actuel dans la cathédrale de Salerne date du
de Sigebert. Celui-ci dérive assurément du premier. Une incontestable curiosité s'attache à ces impressions de l'époque même où mourut Grégoire VII. Il n'avait pu attaquer tant de passions et renverser tant de fortunes sans exposer sa mémoire à ces déchirements. D'ailleurs, il est bien avéré qu'il a fait violence à son siècle en l'entraînant dans la voie de la réforme religieuse. « Cet homme impérieux, dit un prélat contemporain, veut que tout plie devant sa \ olonté, periculosus homo vult juhere quse vult, il commande aux évêques comme à ses valets de ferme, episcopis ut çillicis suis, et malheur à qui ne lui obéit pas aveuglément et promptement. »
« De tout cela, on ne saurait rien conclure, pour la vérité du fait avancé par Sigebert. Sans recourir aux miracles comme Baronius, Paul de Bernried et autres hagiographes, tout ce qui s'est passé autour du lit de mort du grand pontife dépose conti'e ses regrets prétendus. Il a pu regretter certains actes secondaires ou l'emploi d'amis compromettants comme Robert Guiscard et autres, et peutêtre les relations de Sigebert et de Florent de Wigorn s'appuient-elles sur un fond de tradition, véritable en ce point, tradition qui a été altérée ou exagérée en passant de bouche en bouche ; mais, quant à la grande réforme elle-même et aux inflexibles moyens d'autorité dont il l'a soutenue, Grégoire, à coup sûr, n'a rien regretté, son âme n'était pas de trempe à faiblir devant l'adversité. Il avait la vigueur et la foi de Moïse ; ce dernier n'a jamais regretté les morte moriatur tant prodigués dans ses lois ; Grégoire n'a pas plus regretté ses excommunications. D'incontestables témoignages prouvent qu'il s'en est expliqué nettement, et tous ses actes de dernière volonté concourent à la confirmation de ses décrets fulminants. Le grand dessein de réformation auquel il avait voué sa vie, et sa ferme autorité qui ne se démentit pas un seul jour, excluent la supposition d'un scrupule ou d'une faiblesse en face de la mort. » Ch. Giraud, Grégoire VII et son temps, dans la Revue des Deux-Mondes, 1873, t. cv, p. 140-144. (H. L.)
1. Mon. Germ. hist.. Script., t. v, p. 444 ; t. vu, p. 747 ; Papencordt, op. cit., t. cxLviii, col. 93 ; Watterich, op. cit., t. i, p. 539 ; Jafïé, Mon. Bamberg., p. 143, n. 71 ; Giesebrecht, op. cit., 4^ édit., t. m, p. 568, p. 1165.