CONCILES DE l'aNNÉE 109't
en Italie, abandonna la cause de son père, poussé, disait-il, par les remords de sa conscience ; et comme l'empereur voulait le faire arrêter, il chercha un asile auprès de la comtesse Mathilde.
price, forcer le fils à souiller la couche conjugale de son père, et que telle était la cause de la rébellion. Cette détestable invention fut présentée à la crédulité publique comme la justification pour le fils d'avoir violé les lois de la nature envers le père. On la trouve répétée par les moines chroniqueurs de l'époque et Baronius la reproduisait au xvi*^ siècle. L'archevêque de Milan couronna Conrad roi d'Italie aux applaudissements de la foule, en présence des^Yelfs et de^Iathilde, et la justa causa de la révolte, comme l'appelle Baronius, fut approuvée par Urbain II. Il faut se reporter à l'état de civilisation du xi^ siècle, pour expliquer de pareils événements. Henri fut atterré de la révolte de son fils, à qui bientôt l'on fit épouser la fille de Roger, roi normand de Sicile, ce qui unissait la péninsule entière dans une alliance étroite contre l'empereur. Sigebert de Gembloux, Chronic, ad ann. 1093, a bien montré les funestes conséquences de la révolte de Conrad pour les alîaires d'Henri IV en Italie.
« Une autre défection vint bientôt frapper le malheureux empereur et achever de le perdre moralement en Italie, celle de sa seconde épouse Adélaïde. Le scandale de cette seconde rupture fut encore imputé aux intrigues de la comtesse Mathilde. Les détails de l'histoire de l'impératrice Adélaïde sont très obscurs, les chroniqueurs l'appellent même de noms différents, tantôt Adélaïde, tantôt Praxède, tantôt Agnès. Elle était fille d'un prince de Russie et avait épousé d'abord Henri le Long, margrave de Brandebourg, de la maison de Stade, dont elle demeura veuve en 1087. L'impératrice Berthe étant morte en 1087 ou 1088, Henri, après un an, peut-être deux, de viduité, épousa la veuve encore belle, paraît-il, de Henri de Brandebourg, et la fit couronnerimpératrice à Cologne en 1089. Elle ne vécut pas longtemps en bonne intelligence avec Henri IV, qui dut regretter auprès d'elle la douce et fidèle affection de Berthe de Suze. Traitée assez durement par Henri bien avant la défection de Conrad, elle avait pris refuge chez la comtesse Mathilde à Vérone. De là elle remplit le monde du bruit de plaintes incroyables contre son époux. » Ch. Giraud, Grégoire Vil et son temps, dans la Bévue des Deux Mondes, 1873, t. cv, p. 163-165.
Depuis tant d'années que les affaires d'Henri IV occupaient l'attention générale, une lassitude s'était produite. L'événement qui déclassa les affaires et le roi de Germanie de l'intérêt qu'on leur portait depuis longtemps était tout proche; ce fut le mouvement suscité par Urbain II au concile de Clermont. Dès ce moment L'rbain II prenait le premier rang parmi les princes de l'Europe et la suprématie politique de l'empire se trouvait, de fait, abattue. Désormais, Henri IV ne compte plus dans cet immense tourbillon qui précipite l'Occident sur l'Orient. On le néglige, on l'oublie. Les capitaines, saisis par une passion nouvelle, le délaissent ; Godefroy de Bouillon, lui-même, son champion, cède au goût et au prestige de la mystérieuse aventure et part pour Jérusalem. Henri IV, dans l'Europe soudain vidée, eut-il la pensée d'aller lui aussi chercher de la gloire en Orient ? On ne sait ; c'est peu probable. Il avait trop à faire pour songer à se croiser. On ne lui demandait que de se tenir tranquille, de se faire oublier. C'était un rôle nouveau et difficile, nous verrons comment il s'en tira. (H. L.)
Il y fut reçu amicalement ^ et, peu après, Anselme, archevêque de Milan, le couronna à Monza roi d'Italie. Les adversaires d'Henri avaient un chef autour duquel ils pouvaient se grouper. Le père fut si abattu de ce coup qu'il songea au suicide et tomba dans un profond découragement. Bientôt après, il subit un nouveau malheur ■■^. Sa seconde femme, Praxède, princesse russe ^, qu'il maltraitait depuis longtemps et tenait prisonnière à Vérone ^, se réfugia auprès de Mathilde, grâce à qui elle parvint à gagner l'Allemagne, où elle assista au grand concile que Gebhard de Constance, légat du pape, célébra dans cette ville durant la semaine sainte de 1094^. Aucun giutre évêque n'y assistait, mais en revanche il comptait un grand nom-
i. A supposer q\ip l'habile Italienne n'ait pas manigance d'avance tout cet épisode. (H. L.)
2. Berthe était morte à Ratisbonne en 1088 à l'époque des fêtes de Noël et avait été ensevelie à Spire dans le tombeau des empereurs. Pendant l'été de 1089, Henri s'était remarié avec la jeune A'euve du margrave Henri de Nordmark, princesse russe. I.es Allemand? changèrent le nom étranger qu'elle portait, Eupraxia ou Praxédis, et l'appelèrent Adélaïde.
3. Donizon, Vita Mathildis, 1. II, c. viii, vers 736 sq, dans Mon. Germ. Itist. , Script., t. XII, p. 39'i : De separatione Praxédis reginse ah Henrico rege... Augurium pejus régi quoque contigit ; ejus flagitium prorsus sua cœpit spernere conjux, etc. ; Cf. Deusdedit, Libcllus contra inversores et symoniacos, 1. II, c. xii, dans Mon. Germ. hisf., Libelli de lite, t. ii, p. 330 ; Bernold, dans Monum. Germ. histor., Script., t. V, p. 457 sq. : Uxor imperatoris jamdiu multis injuriislacessita miiltisque annis, ne aufugeret, custodila, tandem ad Wel/onem diicem Italipc aufiigit ; quse apud suos toi et tanta tamque inaudita mala se passant conquesta est, ut etiam apud inimicos misericordiam se inventurain non duhitaret, etc. ; cf. Herrandus, évêque d'Halberstadt, dans Libelli de lite, t. ii, p. 288 ; Gerhohus, De invesligatione Antichrist i, I, c. xvii, dans Libelli de lite, t. m, p. 324 ; Annal. Augustani, ad ann. 109'i, dans Mon. Germ. hist.. Script., t. m, p. 134, tous partisans d'Henri IV, donnent une note différente : Imperii miseranda contumelia imperator criminibus diversis diffamatur; imperatrix maritum deserens secessilad liostes; Cf. Meyer von Khonaii, Jahrhùcher des deutschen Reiches unter TIeinrich IV und Heinrich V, in-8, Leipzig, 1890, t. iv, p. 423 sq. (H. L.)
4. Sur la destinée de Praxède, ci. Annales Dissibodenbergenses, dans Alon. Germ. liisl. , Script. , t. XVII, p. 1 4 ; Regina reversa est in regionem suam, et ingressa monasterium, facta est abbatissa, ut quidam dicunt, cf. Ann. Stadens., dans Mon. Germ. hist.. Script., t. xvi, p. 317. D'après Ph. Krug, Forschungen in der àlteren Geschichte Russlands, t. ii, p. 579-618, Praxède entra en 1106 au monastère de Kief, où elle mourut le 10 juillet 1109. (H. L.)
5. 2 avril 1094, Coll. regia, t. xxvi, col. 658 ; Labbe, Concilia, t. x, col. 497; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1707 ; Coleti, Concilia, t. xii, col. 815; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xx, col. 795. (H. L.)
600, CONCILES DE l'aNNÉe 1094 383
bre d'abbés, avec les ducs Welf de Bavière, Berthold de [212] Souabe, et beaucoup de seigneurs et de princes. Le but de l'assemblée était d'al^olir quantité d'abus, de publier de nouveau les décrets de la réforme de Grégoire VII, de prohiber l'incontinence du clergé et la simonie, et de défendre au peuple, sous peine d'excommunication, d'assister aux offices d'un clerc simoniaque ou incontinent. Le jeûne du printemps (les quatre-temps) fut fixé à la première semaine du carême, celui d'été à la semaine de la Pentecôte ; de plus, on établit, pour la Pentecôte comme pour Pâques, trois jours de fête, tandis que l'Eglise de Constance, différant en cela des autres Eglises de l'Allemagne, fêtait la semaine entière de Pâques et le seul jour de la Pentecôte. L'impératrice se plaignit devant ce synode de tout ce que l'empereur lui avait fait souffrir ^, et elle contribua beaucoup à détruire le prestige du roi Henri.
Enfin, ce synode régla un différend survenu entre l'abbé de Saint-Sauveur à Schafîouse et le laïque Dudo, qui refusait de remplir des obligations contractées à l'égard du monastère 2.
1. Le chroniqueur contemporain Bernold dit que l'impératrice s'était plainte : se tantas tamque inauditas fornicationum spurcitias et a tantis passam fuisse. Pertz, Mon. Germ. hist., t. vu, v, p. 458 : Les Annales Dissihodenhergenses ajoutent : In custodiam posuit eam (l'empereur, sa femme) et concessit, ut plerique vim ei inferrent. Dicilur etiam talem incidisse deinentiani, ut prœdictum filium suum (Conrad) iiortaretur , quatenus ad eam ingrederetur. Quo réfutante patris polluere stratum, eum adhortando rex non suum sed peregrini filium esse affîrmai'it , cujusdam videlicet principis de Swevia, cujus etiam faciem predictus Cunradus plurimum assimilai'it. Bôhmer, Fontes, t. m, p. 195, et Mon. Germ. hist., Script., t. XVII, p. 14. Je n'admets pas la réalité historique de si graves accusations, je les crois le produit d'une haine de parti capable d'étouiïer tout sentiment. Il est certain que tous les torts ne se trouvaient pas du côté d'Henri IV et que la conduite de sa femme et de son fils ne fut pas exempte de reproche. Les accusations devaient avoir un fond de vérité, et l'empereur pouvait, à tort ou à raison, se défier de son épouse et de son fils ; Geofîroid Malaterra, 1. IV, c. xxiii, parle de quihusdam controversiis insur genlibus inter Conradum, ejusdem Heinrici filium ac patrem, quod seriatim longum est enarrare, à la suite desquels Conradus irato animo a pâtre discessit; Watterich, op. cit., p. 579. Au sujet de Conrad, cf. Ekkehard, dans Watterich. op. cit., p. 592.
2. Mon. Germ. hist., Script., t. v, p. 458 ; et la lettre d'Urbain II à Gebhart de Constance ainsi qu'aux ducs Welf et Berthold, dans Jaffé, Biblioth.rer. germ., t. v, p. 161 ; Dudo est appelé obedienliarius, titre qu'on donnait aux laïques qui s'étaient donnés, eux et leurs biens, à un monastère.
Quelques jours plus tôt, le 12 mars 1094, un autre concile av. it [213] été célébré à Maycnce ; Cosmas de Prague, témoin oculaire ^, l'appelle synodus generalis de tous les évêques et princes allemands. Ce concile approuva la nomination des évêques Cosmas de Prague et André d'Olmûtz à Mayence par le duc Wratislas ; ces deux évoques reçurent la consécration des mains du métropolitain Rutliard.
Lorsque l'Italie centrale fut délivrée du joug d'Henri, le pape Urbain revint à Rome ^ (fin novembre 1093) et s'y tint caché dans la maison de Jean Frangipani, car les romains étaient encore en majorité dévoués à l'antipape. Quatorze jours avant Pâques de 1094, Ferruccio, auquel Guibert avait confié la garde du palais et de la basilique de Latran, offrit au pape do les lui céder contre argent comptant. Urbain étant complètement dénué de ressources, l'abbé Geoffroy de Vendôme, qui se trouvait près du pape, lui remit la somme nécessaire et Urbain put entrer au Latran pour y célébrer les fêtes de Pâques ^. Guibert séjournait alors à la cour d'Henri IV et célébra avec lui la fête de Noël à Vérone ; la perte du Latran et les malheurs de l'empereur semblèrent lui enlever tout courage et il se déclara prêt à abdiquer, s'il n'y avait pas d'autre moyen de procurer la paix **.
Peu de temps après, Henri vit son parti se renforcer par de nouveaux alliés, auparavant ses adversaires les plus déclarés : les deux Welf, le duc de Bavière et son fils, époux de Mathilde. Dès l'année 1077, Mathilde avait secrètement institué pour son héritière universelle l'Église romaine ^ Cette résolution occasionna une division entre elle et son jeune mari, qui voulait être héritier,