CONCORDAT DE SUTRI
L'Écossais David, iiisloiio^raphc de rcxpédilion, explique la [307] brutalité de l'empereur à l'égard du pape Pascal, ])ar l'exemple du patriarche Jacob, qui contraignit l'ange en lui disant : « Je ne te laisserai pas avant que tu m'aies béni ^ »
En faisant le pape prisonnier, Henri déchirait le contrat de Sutri, qu'il n'avait du reste jamais pris au sérieux, et violait les assurances données pour la sûreté de Pascal II. Or, une violence en appelle une autre : et l'empereur voulut profiter de la captivité du pape pour lui faire signer un traité qu'il croyait plus avantageux à ses intérêts.
Dès que le récit de ce qui s'était passé à Saint-Pierre commença à circuler sur la rive gauche du Tibre et dans la ville proprement dite, une grande colère s'empara du peuple, et dans la nuit, plusieurs Allemands, que l'appât du pillage avait attirés dans ces quartiers, furent massacrés. Le lendemain, les Romains attaquèrent les Allemands avec une telle furie, devant Saint-Pierre, qu'ils faillirent les en chasser. Le roi lui-même fut blessé au visage, tomba de cheval, et aurait été pris par les Romains, si Otton, comte de Milan, ne lui eût à l'instant donné son propre cheval; quant au comte, il fut fait prisonnier et massacré. Le roi criait à ses gens : « Ne voyez-vous pas que les Romains veulent me tuer, et vous ne venez pas à mon secours ! » Le combat reprit avec une nouvelle violence, des milliers d'hommes tombèrent de part et d'autre, les eaux du Tibre furent rougies de sang. La journée se termina à l'avantage des Romains, qui rentrèrent dans la ville avec un immense butin. Une tentative pour le leur enlever
S.Dissibodi, ad ann. 1110, dans Mon. Gerin. hist., ScripL, l. xvii, p. 20 sq.; Vita Chunradi archiepiscopl Salish., c. ix, dans Mon.Germ. hist., Script., t. xi, p. 68 sq. ; Gerhohus 'Re\chevs^.,De investigatione Antichristi, 1. I, c. xxiv sq., dans Lihelli de lite, t. m, p. 333 sq. ; Donizo, Vita Mathildis, 1. II, c. xviii, vers 1184-1242, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xiii, p. 402 sq. ; Pierre de Pise, Vita Paschalis II, dans Watterich, Vitœ pontif. rom., t. ii, p. 8 sq.; Pierre Diacre, Chron. Cassiii, 1. IV, c. xxv-XL, dans Mommi. Germ. hist., t. vu, p. 778-782 ;Landulf, Historia Mediolanensis, c. xxvi, dans Mon. Germ. hist.. Script., t. xx, p. 31 ; cf. Baronius, Annales, ad ann. 1111, n. 25; Pagi, Critica, ad ann. 1111, n. 5; Giesebrecht, Geschichte der Kaiserzeit, 5^ édit., t. m, p. 813 sq., 1198 sq. ; Meyer von Khonau, Jahrbûcher des deulschen Reiches unter Ileinrich IV und Ileinrich V , in-8, Leipzig, 1907, t. vi, p. 150 sq. ; E.vkurs I : zit Heinrichs ]' Roniziig im Jahre 1111, p. 369-390. (H. L.)
1. Genèse, xxxii, 26. Stenzel, op. cit., t. i, p. 639, croit qne cette interprétation est le fait de l'auteur de la Chronique d'Ursperg ; mais il l'eût retrouvée chez Guillaurne de Malmesbury, P. L., t. clxxtx, col. 1375.
échoua, et les Allemands, terrifiés, restèrent deux jours entiers sous les armes. La nuit suivante, Jean, évêque de Tusculum, exaltant l'ardeur des Romains, leur fit jurer de continuer le combat contre Henri. Aussi, le troisième jour, se préparèrent-ils à attaquer de nouveau le camp allemand ; mais Henri les prévint, quitta sa position, se dirigea vers le nord, au pied du mont Soracte, gagna le monastère de Saint-André au delà du Tibre, et de là menaça Rome par le nord-ouest. Il avait amené avec lui tous ses prison- [308j niers, sans en excepter le pape, qu'il dépouilla de ses habits pontificaux. Il l'enferma, avec quatre cardinaux et deux évêques, dans le château de Trebicum, et d'autres à Crocodillum. Aucun Latin ne devait parler au pape, les Allemands seuls le gardaient et le servaient. Plus tard, on le ramena dans le camp pour être plus sûr de sa personne, et aussi pour renouer des négociations avec lui. Cependant, l'évêque de Tusculum expédiait infatigablement lettre sur lettre à tous les princes chrétiens, leur demandant de secourir le pape. Mais le seul y)rince de Capoue répondit, paraît-il, à cet appel, et son expédition échoua. Vers cette même époque (février et mars 1111), les deux Normands, le duc Roger et son frère Bohémond, étant morts, l'audace et la force des impériaux s'en accrurent à tel point que toute la Basse-Italie tremblait devant eux ^. Les Romains restèrent inébranlables, malgré la prévision d'un siège et de tous les malheurs qui en résulteraient pour la ville ; ils rejetèrent toute proposition de paix, si on ne mettait immédiatement en liberté le pape et les cardinaux. Irrité, Henri jura qu'il tuerait le pape et tous les prisonniers, si Pascal n'accédait à sa volonté ; toutefois, cette menace n'ayant abouti à rien, le despote prit un ton plus doux et promit aux captifs de leur rendre la liberté, à condition qu'ils lui assureraient complète sécurité pour l'avenir du côté du pape. Il entendait par là que le pape ne l'excommunierait pas pour ses derniers méfaits et ne lui parlerait plus de la question des investitures. Pascal fut bientôt assiégé de conseils et de ses propres partisans et des partisans du roi, des clercs et des laïques, et surtout des Romains, auxquels le siège avait déjà fait tant de mal. Il résista, c|uoique Henri lui fît observer que l'investiture ne concernait ni les églises ni les dignités ecclésias-
1. F. Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile, in-8, Paris, 1907, t. i, p. 312 sq. (H. L.)