Ce n'est pas la nature divine qui est devenue chair
On lui reprochait encore quelques points de moindre importance, Gilbert, affaiblissant le mérite du chrétien, enseignait que nul, sauf le Christ, n'acquérait de mérites devant Dieu; enfui, [505] contre la doctrine sur les sacrements, il soutenait que celui-là seul était réellement baptisé qui faisait ensuite son salut ^.
h^Hist. pontif. nous apprend que ce dernier point fut de nouveau examiné par le concile de Reims, L'accusation écrite portée alors par le sous-diacre romain Henri de Pise renferme la proposition suivante : Le baptême n'attribue aucune exemption à ceux qui seront damnés ; pour eux, le baptême n'est qu'un bain qui n'a aucun effet, pas plus d'ailleurs que les autres sacrements. Indigné d'une pareille accusation, Gilbert répondit qu'il avait été mal compris par quelques élèves inintelligents qui lui imputaient leurs propres idées extravagantes. Il se défendit
1. Cf. de Régnon, Eludes sur la sainte Trinité, IP série, p. 97-104. (H. L.)
2. Oia laissa plus tard tomber celle accusation ; et, eu elïet, je ne l'ai pas lue dans les écrits de Gilbert. Prise à la lettre, elle signifierait qu'il ne faut pas dire : « Dieu est Père », ou « le Tout-Puissant est Père, le Tout-Aimant est Fils, le Tout-Connaissant est le Saint-Esprit. » Cette manière de parler ne serait pas non plus tout à fait orthodoxe ; car le Fils, etc., est tout-puissant ; il connaît tout, etc. Mais peut-être Gilbert ne voulait-il pas dire cela ; il répétait peut-être ce qu'il dit dans cette autre proposition : « Le Père, le Fils et le Saint-Esjjrit ne sont pas des attributs ou des prédicats (de la nature), mais de simples relations. » In librum Boëlh. de Trinil., P. L., t. lxiv, col. 1203 ; ou : « Le Père, le Fils et le Saint-Esprit minime subslanlialiter prsedicantur. » In lihro de pnvdic. Irium person., loc. cit., p. 130.
3. Otton de Freisingen, De gcstis Fridcrici, 1. I, c. xlvi, i., li, dans Mon. Germ. Itist., Script., t. XX, p. 52'!.
énergiquement de les partager et condamna cette proposition insensée, la qualifiant comme une erreur manifeste à laquelle il était loin d'adhérer. Tous les cardinaux se prononcèrent alors en faveur de Gilbert et le pape ordonna de mettre en pièces l'acte d'accusation d'Henri de Pise. Quant aux quatre propositions ayant trait à la doctrine sur Dieu, elles furent rédigées d'une autre manière ^
1. L'entité, la substance ou la nature divine n'est pas Dieu, mais seulement la forme par laquelle Dieu est [forma, qua est Deus). — Gilbert appliquait en effet à la Trinité le réalisme qu'il avait adopté pour apprécier les êtres créés, tout comme Roscelin appliquait aussi à la Trinité son nominalisme ; et tous deux aboutissaient à des erreurs qui n'étaient pas sans analogies. Quoique partant de principes opposés, ils parvenaient à faire trois dieux des trois personnes divines. En bon réaliste, Gilbert devait dire : /'?mi<^er5a/e, c'est-à-dire l'entité humaine, est ce ])ar quoi chacun est homme, mais elle n'est pas l'homme lui-même ; elle est la forma qua e$i homo, mais non pas la forma quœ est homo ; elle n'est pas un homme, mais elle est la matrix de tous les hommes. Il en est de même, continue-t-il, pour Dieu : l'entité divine est ce par quoi Dieu est, mais elle n'est pas Dieu luimême ; elle est la forma générale qua est Deus, et non pas quœ. est Deus. Dans cette comparaison défectueuse entre Dieu et la créature, Gilbert ne voyait que la différence suivante : dans les créatures, il y avait toujours plusieurs formes générales de cette nature, qui déterminaient l'être d'une créature concrète [diversa [506] conferunt, ut sit) ; dans Dieu, au contraire, il n'y a qu'une seule forme générale par laquelle il est.
2. Partant de ce principe fondamental, qu'il faut aussi distinguer en Dieu la substantia [on forma) quœ est et la subsiantia qua est [aliquid), Gilbert arrivait logiquement à sa seconde erreur concernant les personnes divines. Par cette forma ou substantia qua sunt, elles sont certainement un ; elles sont un en tant qu'elles toutes ont pour base une seule et même matrice divine ; mais à l'égard de la forma quœ est, elles ne sont plus un ; elles sont alors
1. Ce sont les quatre capitula indiqués par Gotescalc et insérés par Godefroy dans son LibeUus contra Gilbertum, P. L., t. clxxxv, col. 617, et dans son Epistola ad Alhinum^ reproduite ici et P. L., t. clxxxv, col. 711 ; cf. Colcti, Concilia, l. xxi, col. 1G51 ; Ilardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1299.
trois êtres, trois entités dilîérentes, numériquement parlant (ici se trahit déjà le trithéisme).
3. A ces deux premiers principes de Gilbert, se rattache ce troisième: « Ce qui, des trois personnes, fait trois entités, ce sont ces propriétés spéciales, éternellement difl'érentes les unes des autres, de même qu'elles sont éternellement difl'érentes de la substance divine ;néanmoins,ces propriétés ne sont pas la personne ellemême, » Les adversaires de Gilbert répondaient que, par là même, il enseignait une Quaternité au lieu d'une Trinité, c'est-à-dire un être divin et éternel et, en outre, trois autres entités éternelles qui sont la base des personnes.
4. De même, le quatrième principe de Gilbert : « Ce n'est pas la nature divine qui s'est faite homme, » est une conséquence de sa distinction entre la suhsLantia qua et la substantia quse. La première est pour lui la nature ou l'être de Dieu, la matrice, et, dans ce sens, il pouvait dire évidemment que la nature ne s'était pas faite homme, La proposition opposée aurait semblé attribuer le fait de l'incarnation à la Trinité tout entière. Dans la bouche d'un théologien orthodoxe, cette phrase a, au contraire, un sens tout à fait orthodoxe : « Dieu s'est fait homme dans la personne du Fils, »
Au concile de Paris, Gilbert eut pour principaux adversaires Adam du Petit-Pont, chanoine de Paris, et Hugues de Champfleury, chancelier du roi ; mais il fut difficile de prouver que Gilbert eût réellement enseigné les propositions incriminées. Les deux « maîtres » déclarèrent pouvoir affirmer par serment qu'ils avaient entendu des expressions tout à fait contraires de la bouche de Gilbert, Personne n'avait sous la main le corps du délit, c'est-à-dire le commentaire de Gilbert sur l'écrit deBoece, De Trinitate, et Gilbert déclara ne l'avoir pas apporté. Certains de ses élèves en lurent ce fragment : « Si l'homme, dont l'être est constitué par diverses choses (formes), peut être dénommé d'après ce qui domine en lui; si, par exemple, on peut l'appeler la sagesse, à cause de la sagesse qui domine en lui ; à plus forte raison, Dieu, dont l'être n'est pas constitué par diverses choses, r-nyi peut être appelé la Sagesse, la Bonté, etc.» Saint Bernard atta(jua cette proposition, parce qu'elle renfermait en germe le principe suivant : quoique l'être de Dieu ne soit pas constitué par plusieurs choses, il est cependant constitué par une forme. En quoi le saint religieux avait raison : car Gilbert soutenait que la
suhstanlia qua est Deus, ou la matrice de Dieu, est précisément cet unum, cjui fait réellement Dieu ce qu'il est et contribue à la formation de son être. Les débats avaient déjà permis de préciser le point central de la théorie de Gilbert ; d'ailleurs, la discussion ne s'arrêta pas là : car, au dire de Godefroid, disciple de saint Bernard, Gilbert assura que, ni par écrit ni de vive voix, il n'avait jamais enseigné f[ue la divinité (c'est-à-dire l'être divin) n'était pas Dieu et qu'il y avait en Dieu une forme ou essence qui n'était pas Dieu lui-même. Il invoqua à l'appui le témoignage de deux de ses élèves, Rotold, plus tard archevêque de Rouen, et Yves de Chartres. Godefroid ajoute qu'il n'avait fait cette déclaration que malgré lui et uniquement sur les instances de ses amis. Ce dernier point est admissible^ car Gilbert ne pouvait guère nier cette phrase qu'en employant des sophismes. Otton de Freisingen donne sur ces débats quelques autres indications malheureusement sans suite. Gilliert aurait dit : « Je le dis hardiment : autre chose [alio] dans le Père constitue Dieu et autre chose constitue le Père, et cependant ces choses ne sont pas ceci et cela {hoc et hoc), c'est-à-dire difï'érentes. » Il voulait dire : le Père est Dieu par l'être général et divin, et il est Père par la propriété de personne ; ce sont là les deux substantise par lesquelles il est l'un et l'autre. Mais l'obscurité de ces paroles scandalisa les membres du concile, en particulier Josselin, évêque de Soissons, qui ne connaissait pas cette parole de saint Augustin : « En Dieu, il faut distinguer l'être en tant qu'il est Père et en tant qu'il est Seigneur ; il est Père uniquement à l'égard du Fils et il est Seigneur à l'égard des créatures. » (Otton de Freisingen parle ici, comme il le fait souvent, en faveur de Gilbert.) Josselin demanda donc « si Gilbert (puisqu'il distinguait l'être de Dieu en tant que Dieu et en tant que Père) était d'avis que l'être de Dieu, en tant que Dieu, n'était rien."» Les logiciens prétendaient, en effet, que se contenter d'affirmer l'existence d'un être, c'était, en réalité, n'en rien dire (faute de déterminer cet être d'une manière plus précise). Cette question de Josselin fut loin d'être accueillie avec faveur. On demanda ensuite à Gilbert « pourquoi il séparait autant les personnes divines. » Il répondit : « Parce que chacune d'elle est per se una. « Ces mots excitèrent un nouvel étonnement et c'est par là que se termina la première session.
Dans la seconde, on demanda à Gilbert pourquoi il appelait
les trois personnes tria singidaria (trois entités spéciales) ; à quoi l'arehevcque de Rouen ajouta : « Mieux vaudrait appeler Dieu unuin sinoidare que tria singidaria. » Cette remarque déplut également, dit Otton de Freisingen, parce que saint Ililaire a écrit : «S'il est païen de parler de trois dieux, il est sacrilège de dire que Dieu est singidaris et solitarius. » (Par singularis ou solitarius Deus, saint Hilaire entend la négation des trois personnes divines ; mais l'archevêque de Rouen employait cette expression dans un tout autre sens, pour mettre en relief l'unité de Dieu, à l'encontre de Gilbert, qui se rapprochait du trithéisme.) Gilbert répondit qu'il avait entendu cette proposition dans un sens orthodoxe et que, par les mots tria singidaria, il n'i.vait pas voulu désigner les trois personnes divines elles-mêmes, mais seulement leurs propriétés. Comme on appelle la Mère de Dieu Virgo singidaris, parce qu'aucune autre vierge ne lui est comparable, ainsi il avait donné au Père, au Fils et au Saint- Esprit la qualification de singidaris, parce qu'il ne saurait y avoir un autre Père, un autre Fils, un autre Esprit-Saint semblables (c'était évidemment une explication forcée). Les débats durèrent ainsi pendant quelques jours, sans amener de résultat. Le pape remit la suite de l'affaire à un grand synode qu'il voulait tenir à Reims, et demanda qu'entre temps Gilbert lui envoyât son livre. Celui-ci s'exécuta et le pape chargea Gotescalc, prévôt des prémontrés du Mont-Saint- Eloy, d'examiner avec soin cet écrit. Gotescalc nota les phrases qui lui paraissaient répréhensibles, leur opposa des citations des Pères de l'Église et remit au pape son travail, avec l'écrit de Gilbert, avant l'ouverture du concile de Reims. Malheureusement, à cette époque, mourut le cardinal Albéric, évêque d'Ostie, qui s'était beaucoup occupé de l'affaire de Gilbert et que celui-ci craignait et estimait ^.
1. Hefele a mis à profit les renseignements donnés par Ollon du Freisingen, De gestis Friderici, 1. I, c. xlvi, l-liv, ceux fournis par Godefroid, Episl. ad Albinum card., P. L., t. clxxxv, col. 587, et ceux contenus à&mVHistoria pontificalis, dans Monum. Germ. hist., Script., l. xx, p. 522 ; en outre, l'ouvrage de Godeho'id, Libellus co7itra capih'la Cilberii, P.L.,t. cxxxv, col. 595. Olton de Freisingen, Cesta Friderici, et Godefroid, Epist. ad Albin, et Libellus conlra Gilbertum, nous ont conservé des récits précieux et sûrs pour l'histoire du concile de Reims. L'IIisloria pontifLcnUs , dans Mo.ium. Germ. Iiist., Scripl., t. xx, p. 522-527, est de moindre prix. Geolîroy composa son LibcUus contra capitula
. (tXCILKS — V — 52
Quelques semaines après le concile de Paris, à la Pentecôte [509] de 1147 ^, l'armée française des croisés partit de Metz, conduite par le roi. A l'exemple d'Éléonore de Guyenne, plusieurs grandes dames voulurent accompagner leurs époux, ce qui nuisit fort au succès de l'expédition, tant au point de vue stratégique qu'au point de vue moral. Les deux armées de France et d'Allemagne traversèrent la Hongrie et l'empire grec, non sans avoir de grandes contestations avec les Grecs -. En Asie-Mineure, l'armée allemande se partagea en deux corps. Le premier, composé d'environ 15 000 combattants sous la conduite d'Otton de Freisingen, choisit la plus longue, mais aussi la meilleure route, par Éphèse ; le corps principal choisit la plus courte, par Iconium ; il éLail sous la conduite du roi Conrad III '^ Par suite de la tra-
Gilberli, peu après le concile de Reims. L'épîtrc au cardinal Albin (ou plutôt au cardinal Henri), qu'il écrivit environ quarante ans plus tard, anle annos pêne quadragiiUa, P. L., t. clxxxv, col. 595, concorde parfaitement avec son LièeZ/us. C'est déjà là une garantie de sincérité et, par suite, d'exactitude. Mais, en outre. Otton de Freisingcn, qui a puisé à une source dilîérente et qui est défavorable à saint Bernard, confirme les dires de Godefroy. Les deux récits s'ajustent parfaitement, sauf quelques détails d'intérêt secondaire, que nous noterons en leur lieu. Nous somines donc fort surpris que Deutsch, Die Synode, p. 33 sq., et Bernhardi, Konrad III, p. 709, préfèrent à cette double autorité le récit incohérent de Vllistoria pontificalis.N'y aurait-il pas là un secret désir de dénigrer l'abbé de Clairvaux? Dans la scène racontée aux pages 522-523 de VHistoria pontificalis, Bernard joue, aux yeux de nos critiques allemands, un rôle équivoque, pour ne pas dire inique. Mais, selon nous, cette scène a été transposée par lautour. Elle correspond évidemment au fait rapporté par Godefroid dans son épître, n. 7 et 8, et par Otton de Freisingen, c. lvi : Onines quos convocal [Bcrnardu^], dit Otton, ihi ciim archiepiscopis virisque religiosis et eruditis contra quatuor prsedicta qme Pictavino episcopo imponebantur capitula, fidern suam in hune modum ipse cum aliis et alii cum ipso exposuerunt. Or, à cette place, la scène n'a rien que de très naturel et de très légitime. On peut encore consulter, sur la condamnation de Gilljert, un pamphlet anonyme dirigé contre saint Bernard, dans Bibliothèque de l'École des chartes, 1886, t. xlvii, p. 394-417, particulièrement p. 40'i-'i09. (H. J^.)
1. Louis VII quitta Saint-Denis pour se rendre à Metz, le mercredi après la Pentecôte, 12 juin 1147. Odon de Deuil, op. cit., P. L., t. clxxxv, col. 1209. (H. L.)
2. Les troupes réunies de Louis VII et de Cotnad III formaient un corps d'armée d'environ 140 000 hommes, sans compter le menu peuple ; cf. Kugler, Sludien, p. 107, note 38 ; Giesebrecht, Gesch. d. Kaiserzeil, t. iv, p. 477. (H. L.)
3. Conrad 111 alla de Ratisbonne en liongricj passa à Philippopolis (Odon de
G18. klgÈ.m; 111 i; 1 la skco.ndi: cuuisajjk 8i'J
hison des Grecs et des attaques continuelles des Turcs, le premier corps s'engagea, vers la fin de l'année, dans les contreforts du mont Cadmus, où il fut complètement battu et périt presque entièrement; quelques croisés seulement et, parmi eux, Otton parvinrent à gagner les ports grecs voisins, d'où ils vinrent en Syrie par voie de mer. Le second corps eut également, de son côté, beaucoup à souffrir. Il rencontra l'ennemi le 26 octobre, près de Dorylée; après plusieurs attaques infructueuses, on se décida à battre en retraite sur Nicée, mais cette retraite se transforma bientôt en déroute et l'armée y perdit le quart, ou même, d'après le récit d'autres historiens, les neuf dixièmes de son effectif; aussi la plupart des survivants se hâtèrent-ils de regagner leur patrie en passant par Constantinople.
A Nicée, le roi Conrad, suivi des débris de son armée, rencontra le roi Louis VII, qu'il accompagna jusqvi'à Ephèse ; arrivé dans cette ville, il tomba malade et, sur les instances de l'empereur Manuel, il regagna Constantinople ^. L'armée française se vit bientôt à son tour en butte à toutes sortes de calamités, par suite de la trahison des Grecs, des combats incessants avec les Turcs, qui les
Deuil, dans Mon. (Jerm. hisL, Script., t. xxvi, p. 64 sq. ; Otton de Freisingen, De geslis Friderici, i, 45; Bernhardi, op. cit., p. 608 sq.), atteignit Constantinople et, sans attendre le contingent français, se dirigea sur Nicée. Bernhardi, op. cit., p. 619 sq., 626 sq. Un corps détaché de 15 000 hommes environ périt de la peste et sous les coups de l'ennemi. Conrad III conduisit 100 000 hommes de Nicée àlconium, puis revint en arrière et rentra dans Nicée avec les débris que la faim, la soif et le fer avaient épargnes. .4nn«/. Palid., dans Mon. Germ. hist., Script., t. XVI, p. 82 ; Odon de Deuil, dans Mon. Germ. hist., t. xxvi, p. 65; Bernhardi, op. cit., p. 628, 651. — LouisVII était à Constantinople le 4 octobre; le 2 novembre, il campait devant Nicée et recueillait ce qui restait du contingent allemand. Kugler, Studien, p. 139-147 ; Bernhardi, op. cit., p. 601, 640. Conrad et Louis vinrent à Éphèse, d'où, en janvier 1148, Conrad fit voile vers Constantinople, Guillaume de Tyr, Hist., 1. XVI, c. xiii, et son armée regagna l'Europe par la voie de terre. Louis VII fut entouré de difficultés et de périls; vaincu à Laodicée par les Turcs, Bernhardi, op. cit., p. 657, il s'embarqua avec une partie de soji armée, le reste prit le chemin de l'Europe; ce fut là aussi un désastre. Odon de Deuil, l. VI, VII, //i.«/or. poziii/., c. XXIII, XXIV, dans Mon. Germ. hist.. Script., t. XX, p. 534; Guillaume de Tyr, op. cit., 1. XVI, c. xxiv-xxvii ; Kugler, Studien, p. 165-185 ; Bernhardi, op. cit., p. 657. (H. L.) •
1. Cf. la lettre de Conrad à Wibald, dans Jafîé, Reg., t. i, p. 152. D'après le texte de cette lettre, l'empereur, accompagné de sa femme, était venu en personne à Éphèse pour inviter le roi malade à se rendre à Constantinople. Imperutor...
cum filia nostra dilectissima impératrice ad nos prœpropere descendit et
quasi i'i Constantinopolim in p<d(ilium suum reduxit.
820 LivRi: XXXIII
harcelaient sans répit, et enfin de la peste qui les décima en Attalie. Le roi et les principaux seigneurs purent, en payant des sommes énormes, s'embarquer sur des vaisseaux grecs et gagner Anlioche ; la masse acheva de se fondre sur les chemins de l'Attalic. D'Antioche, où la reine Eléonore fui 1res malade ^, le roi vint à Jérusalem. Conrad III l'y avait précédé, venant de [510] Constanlinople, et presque aussitôt arriva aussi à Jérusalem cette foule de croisés des Pays-Bas, d'Angleterre et du nord de l'Allemagne qui avaient pris la voie de mer, en contournant l'Espagne, et avaient contribué, chemin faisani, à la fondation du royaume de Portugal -. Après l'arrivée du roi Louis VII, dans l'été de 1148, les deux souverains, joignant avxx restes de leurs armées les nombreux croisés arrivés plus tard à Jérusalem, résolurent une expédition contre Damas, afin de s'emparer de cette importante place. Mais le peu de fidélité des barons de la Palestine, qui se laissèrent gagner par l'ennemi, empêcha la campagne de réussir ^. Les croisés durent se retirer après avoir subi de grandes pertes, et ils arrivèrent en Europe très découragés. Une autre expédition projetée au mois d'août^ contre Ascalon, eut le même sort et le roi Conrad, irrité de ne rencontrer partout que perfidie, s'embarqua le 8 septembre à Akkon, pour Constantinople, d'où il revint en Allemagne au printemps de l'année suivante (1149) ^. Le roi Louis demeura en Palestine jusqu'à Pâques de 1149. Pendant la traversée pour rentrer en France, il échappa à grand'peine aux galères grecques qui guettaient son retour; la reine au contraire tomba en leur pouvoir, mais elle fut délivrée par Roger de Sicile. Le roi Louis eut une entrevue avec le pape, à Tivoli, où,vraisemblable-
1. Ci.Uist. ponti/., c. xxni, dans Mon. Germ. Jnst., Script., t. xx, p. 534. La bonne entente entre Louis VII et le comte Raymond, oncle d'Eléonore, fit place à la jalousie, lorsque Louis soupçonna la fidélité de sa femme. Guillaume de Tyr, XVI, c. XXVII ; Gerhoh, cdit. Scheilbclberger, p. 143 ; Vacandard, dans Revue (les quest. Iiistoriques, t. xlvii, p. 410-'j20; R. Hirsch, op. ciV. , p. 52, 58-60; Rohricht, GescJiichle des Kunigreichs Jeriisalcni, p. 248, n. 3. (H. L.)
2. Lisbonne fut fondée le 21 octobre 1147. Cf. Cosak, Die Eroberung Lissabons irn Jahre 1147, Ha^e, 1875.
3. Kugler, Sludien zur Gesch. des zweitcn Kreuzzugs, p. 196; Otton de Freisingcn, Chron., dans Mon. Germ. hisi., Script., t. xx, p. 385 ; Guill. de Tyr, 1. XVI, c. XXIX ; Bernhardi, p. 663 sq. ; Rôhricht, op. cit., p. 249. (H. L.)
4. Cf. la lettre de Conrad à Wibald, dans Jaffé, Bibl. rer. Gerni.,i. i, p. 225, u. 14 't.
ment, il él)aucha avec lui et Roger de Sicile, contre le royaume grec, des projets cjui devaient servir de base à une future croisade. A Tivoli également, Louis se réconcilia avec Eléonore, grâce à l'entre mise du pape ^. Le dépit ({ue ressentit le roi de l'issue déplorable de la deuxième croisade se manifesta en particulier contre saint Bernard ^.
Cependant, sur l'invitation d'Adalbéron, archevêque de Trêves, le pape Eugène III était venu dans cette ville, le 30 novembre 1147, avec [vingt] cardinaux et de nombreux prélats. Saint Bernard l'accompagnait, car il n'avait pas fait partie [ollj (Je la croisade. Pendant son séjour de trois mois à Trêves, le pape y célébra, vers la fin de l'année 1147 ou au commencement de l'année suivante, un synode ^dans lequel Henri, archevêque de Mayence, et saint Bernard parlèrent de l'abbesse Hildegarde (sur le mont Rupert, près de Bingen) et de ses révélations. Le pape, tout surpris, envoya sans délai Adalbert (Adalbéro III), évêque de Verdun, avec quelques autres commissaires, pour obtenir d'Hildegarde elle-même des détails circonstanciés. Elle fit un récit fort soigné et remit aux ambassadeurs du pape les livres contenant ses révélations. Le pape les fit lire publiquement devant le concile, en lut lui-même une grande partie, et cette lecture provoqua des sentiments unanimes d'admiration et d'actions de grâces. Saint Bernard, en particulier, exhorta le pape à ne pas laisser une si grande lumière sous le boisseau et à déclarer, par son autorité ecclésiastique, que Dieu avait réellement fait de grandes grâces à cette abbesse. Le pape écrivit en effet à Hildegarde une lettre brève mais élogieuse, dans laquelle il la félicitait, tout en l'exhortant à l'humilité. En lui disant « qu'elle devait reproduire avec la prudence convenable ce que le Saint-Esprit lui commu-
1. Mon. Germ.hist., Script., t. xx, p. 536. sq.; Watterich, loc. cit., t. ii, p. 306.
2. Cf. Ajinal. Ilerbip., dans Mon. Germ. hist., Script., t. xvi, p. 3 sq. ; Gerhoh de Reich, De e.xped. JerosoL, dans Mon. Germ. hist.. Script., t. xvii, p. 462, 762; et encore : Mon. Germ. hist., Script., t. vi, p. 390-497; t. xvn, p. 663 ; t. XXI, p. 516 ; puis : Bernard, De consid., t.ii ; cf. aussi Rôliricht,i?ej7/Y('ge zur Gesch. der Kreuzzilge, t. ii, p. 102, n. 90, 91 . Et enfin, surtout sur la deuxième croisade, Bernhardi, Konrad III, p. 503-684.
3. Coll. regia, t. xxvii, col. 213 ; Labbe, Concilia, t. x, col. 1128-1129 ; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1317 ; Colcti, Co)icilin, t. xii, col. 1675 ; Mansi, Concilia, Suppleni., t. ii, col. 465 ; Conc. anipliss. coll., l. xxi, col. 737, 743, 745 ; llartzhcim, Conc. Germ., t. m, p. 359 ; Pagi, Critica, ad ann. 1148, n. 3 sq.
niqiiait, » le pape approuvait en quelque sorte les écrits antérieurs d'Hildegarde et les révélations à venir. En terminant, Eugène III approuvait la fondation du mont Rupert, près de Bingen ^.
Alehof ou Atolf, abbé de Fulda, fut déposé dans ce concile de Trêves, pour avoir mal exercé sa charge ^, et le pape donna une série de décrets pontificaux, dont on ne saurait dire s'ils furent soumis aux délibérations de l'assemblée. Il est certain, par contre, qu'on lut devant le concile la lettre où le jeune roi des Romains, Henri (fils de Conrad III), assurait le pape de son dévouement et lui demandait de recevoir avec bienveillance à Rome l'archevêque de Mayence et les autres prélats du royaume de Conrad, son père, encore en Palestine, et de les engager à lui prêter le secours de leurs conseils et de leur activité pendant l'absence du roi. Il demandait [5121 encore au pape de lever l'excommunication prononcée contre sa cousine, la duchesse de Pologne, et de confirmer dans tous ses droits et possessions Wibald, chancelier royal et abbé de Stavelot et de Corvey ^. Le pape accéda à cette dernière demande ; cjuant à la duchesse de Pologne, il s'en occupa de son mieux, comme le prouvent sa réponse à Henri du 1^^ avril 1148 et plusieurs décrets rendus à cette époque. A Trêves également, on solutionna, grâce à l'intervention de saint Bernard, un conflit entre Henri, comte de Namur, et Richard, archidiacre de Verdun *.
1. Cf. Chruii. Disibodens., dans ]\[oniun. Germ. liisL, Script., t. xvii, p. 25; Scivias, dans P.L., t. cxcvii, col. 383 sq. ; Noça S. Hildegardis opéra, dans Pitra, Annlecta, Paris, 1882, t. a'iii; Roth, Ilildegard von Bingen, dans Zeit.schrifi fiir kirchliche Wisscnscliaff, Leipzig, 1888, t. ix, p. 454 sq. ; Schmeizeis, Leben und Wirken der heil. Hildegardis, Freiburg, 1879 ; E. Vacandard, Vie de saint Bernard, t. ni, p. 317-327. (H. L.)
2. Wibald, EpisL, cxliii, dans P. L., t. ci.xxix, col. 1246 ; Jaffé, Bibliolh. rer. Germ., t.. i, p. 154, n. 79.
3. Wibald, Epist., lvi, P. L., t. ci.xxx, col. 1G19; Jaiïc, 7îi6/. rer. Germ., t. i, p. 144, n. 68.
4. Eugène III, Epist., ccliv, cclv, cclxxi, dans P. L., t. clxxx, col. 1306, 1320 ; Janssen, Wibald von Stable, p. 96 ; Jaffc, Bibl. rerum Germ., t. i, p. 154, n. 80; p. IGO, n. 87 ; Eugène III fit son entrée solennelle à Trêves le 30 novembre 1147, cf. Gesta Alberonis, c. xxni, dans Mon. Germ. hist., Script., t. vin, p. 255; Bouquet, Rec. des hist. delaFrance, t. xiv, p. 358 ; Jafïé, Reg. pont, rom., n. 9182- 9156; Contin. gestn Trerirnr. , dnu^ Mnniim. Genn. In'.tt., Script. ,t.y.xz\, p. 378.
Au milieu de février 1148, le pape Eugène III vint de Trêves à Reims, pour y ouvrir, dans l'église de Notre-Dame, le 21 mars 1148, quatrième dimanche du carême {Lœiare), le grand synode d'abord convoqué à Troyes ^. On l'appelle souvent concilium générale ; il eut, en effet, un caractère d'universalité, car on y vit, avec des évêques italiens (de la suite du pape), des prélats français, allemands, espagnols et anglais ^. Le roi Etienne n'avait envoyé que les trois évoques d'Hereford, de Norvvich et de Chichester; ils avaient mission d'excuser le primat et les autres évoques, auxquels le roi avait formellement défendu de paraître au concile, ayant même fait surveiller les ports pour que la défense fût mieux observée. Le primat Thibald de Cantorbéry parvint néanmoins à s'embarquer sur un petit bateau et à se rendre au concile ; le roi le punit de la confiscation de ses biens et de l'exil. Le primat arriva à Reims au moment où le pape allait prononcer l'excommunication contre Etienne, à cause du méfait dont il s'était rendu coupable ; sur ses instances, Eugène différa la sentence et accorda au roi un délai de trois mois pour donner satisfaction ^. L'Espagnol Raimond, primat de Tolède, était aussi présent et, d'ailleurs, la lettre de convocation du
1. AnnaJ. S. Dioni/s. Rcmcnsis, dans Mon. Germ. hisf., Script., t. xiii, p. 83; Annal. Camerac, dans Mon. Germ. hist., Script., t. xvi, p. 517 ; W. Bernhardi, Konrad III, p. 698, n. 34 ; Jaffc, Reg. pont, rom., t. u, p. 52. — Manrique, Annal. Cisterc, t. ii, p. 92-100 ; Coll. regia, t. xxvii, col. 187 ; Labbe, Concilia, t. x, col. 1107-1108 ; Hardouin, Conc. coll., t. \i, part. 2, col. 1299 ; Martène, Tlies. nov. anecdol., t. iv, p. 141-144 ; Coleti, Concilia, t. xii, col. 1651 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. xxi, col. 711 ; Jafïé, Reg. pont, rom., t. ii, p. 52-53. Le fameuxsermon, P. L., t. CLxxxiv, col. 1079 sq., ad clerum in concilio Remensi congregntum, n'est pas de saint Bernard. E. Vacandard,Ffe desaint Bernard,t.n,Tp. 327- 343. (H. L.)
2. Plus de 400 évêques, abbés ou professeurs de haute marque, venus de France, d'Allemagne, d'Espagne, d'Angleterre et d'ItaVie. Annal. AI ellic, dans Moniim. Germ. hist.. Script., t. ix, p. 504. Un seul cvèque italien était présent. Hist. pontif., dans Monum. Germ,. hist., Script., t. xx, p. 522-523. L'auteur de la Continuatio de la Chronique deGembloux, dans Mon. Germ. hist., Script., t. vi, p. 390, se fait l'écho d'un bruit très exagéré quand il dit : In hac synodo archiepiscopi , episcppi, abbates usque ad mille centum resedisse dicuntur. (H. L.)
3. \jllist. pontif., dans Mon. Germ. hist.. Script., t. xx, p. 531, c. 18-21, nous donne des renseignements très complets sur les événements qui marquèrent ce conflit entre le roi Etienne et l'archevêque Thibald et la manière dont il se termina. Bernard, S. Malachise vita, c. xxx, n. 69 ; Bernhardi, Konrad III, p. 703, note 49. (H. L.)
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pape avait été naguère communiquée aux évêques espagnols, au concile de Palencia ^. Le premier évêque de l'Allemagne, Henri de Mayence, ayant été nommé administrateur du royaume et tuteur du jeune roi, ne put se rendre à Reims ; il s'en excusa par une lettre au pape 2, l^^n son absence, Adalbéron de Trêves occupa la première place après le pape, et il (it lire au concile plusieurs documents, afin d'établir ses droils ])rimatiaux sur la Belgica prima. De là, entre lui et l'arche vcque de Reims, un conflit qui coûta la vie à plusieurs de ceux de Trêves ^.
Nous ne possédons plus que les canons de l'assemblée synodale de Reims ; ils nous sont parvenus en deux rédactions très dilïérentes. Le manuscrit utilisé par Sirmond en donne dix-huit, apparentés de très près à ceux du concile de Reims de 1131.
1. Celui qui est excommunié par son évêque tombe au pouvoir de Satan et ne doit pas être admis à la communion par un autre évêque.
2. Les ecclésiastiques ne doivent pas blesser les regards des fidèles par des vêtements peu convenables ou ))ar leur tonsure (irrégulière); ils doivent plutôt, par toute leur manière d'être, manifester leur esprit de chasteté et leur bonne tenue sacerdotale, et cela, sous peine de perdre leurs bénéfices. Les évêques qui ne feront pas exécuter ce règlement seront suspendus ^.
3. Tout clerc qui, à partir du sous-diaconat, prend femme ou a une concubine, perdra sa charge et son bénéfice.
4. Les religieuses et les chanoinesses doivent habiter constamment dans le couvent, abandonner leurs prébendes particulières
1. Palencia, li'tS. Aguirrc, Conc. Ilispaii., t. m, p. 354; 2*^ édit., t. v, p. 62 ; Hardouin, Conc. coll., t. v, part. 2 ; Coleti, Concilia, t. xii, ool. 1G49 ;Mansi, Concilia, t. xxi, col. 711 ; Baronius, Annales,- ad anii. 1 1 18, n. 31 ; Pagi, Cvitica, ad ann. 1148, 11. 5-8. (H. L.)
2. Martène, Vet. script., t. 11, p. 268 ; Mansi, op. cil., t. xxi, col. 7 il ; P. L., t. cLxxx, col. 1618 ; JafTé, Bihl. rer. Germ., t. i, p. 190.
3. Mansi, op. cit., col. 740 ; Hist. pontif., dans Mon. Germ. hist.. Script., t. XX, p. 518 ; Jaffc, Conrad III, p. 162 sq. Au sujet de la primauté de Trêves et de la désignation Belgica prima, cf. Gesta Tres'ir., dans Monum. Germ. hist.. Script., t. VIII, c. VII, VIII, p. 134, 135, noie 90.
4. Reinal de Dassel, prévôt du chapitre d'Hildesheim, et plusieurs autres prélats allemands protestèrent contre cette défense faite aux clercs de porter des vêtements de couleur. Ilist. pontif., dans Monum. Germ. hist., Script., t. xx, p. 19.
et leurs autres biens, et en général mieux observer la règle de saint Benoît et de saint Augustin. Si elles ne s'amendent pas d'ici à la prochaine fête de saint Pierre et de saint Paul, on ne célébrera plus de service divin dans leurs chapelles et, à leur décès, on leur refusera la sépulture ecclésiastique.
5. Les laïques ne doivent pas s'ingérer dans les affaires de l'Église ; de même, les évêques établis ne doivent pas communiquer aux laïques la puissance judiciaire ecclésiastique ni leur laisser le soin de défendre les intérêts des clercs. [5141 ^- L^^ intendants des églises ne doivent pas s'attribuer plus (lu'il ne leur revient d'après la tradition. Leurs sous-intendants et entrepreneurs ne doivent pas détériorer les églises.
7. Si un évoque, prêtre, sous-diacre, chanoine régulier, moine ou convers prof es (c'est-à-dire frère lai) prend femme, il faut rompre cette union et frapper les coupables de la peine que mérite la faute, car ce n'est pas là un mariage. Il en est do même à l'égard des religieuses ^.
8. Les laïques ne doivent pas posséder de dîmes ecclésiastiques.
9. Nul ne doit être institué archidiacre ou doyen, s'il n'est réellement diacre ou prêtre.
10. Toute église dotée de revenus sufïisants"' doit avoir son propre prêtre, qui ne 'pourra être déposé sans un jugement canonique de l'évêcjue ou de l'archidiacre. On assignera à ce prêtre, sur les revenus de l'église, ce qui lui est nécessaire pour vivre d'une manière convenable.
11. Les prêtres, les clercs, les moines, les étrangers, les marchands et les habitants de la campagne, ainsi que leurs animaux, sont constamment sous la protection de la trêve de Dieu.
12. Les tournois sont défendus; cjuiconque sera blessé ou tué dans un de ces tournois pourra recevoir les sacrements, mais on devra lui refuser la sépulture ecclésiastique.
1. Ce canon ne s'applique pas tant aux possesseurs des grades ecclésiastiques cités dans le texte qu'à ceux c[ui, ayant été déposés canoniquement de leurs charges ecclésiastiques, se sont ensuite mariés et dont les enfants ont cherché à s'emparer des sièges de leurs prédécesseurs. C'est ainsi que l'archevêque Hugo de Capoue, déposé par Innocent II, se maria ensuite à Rome et y exerça la médecine. De même, Gcrvais, archidiacre de Reims, déposé par Pascal II lors du concile de Troyes en 1107, se maria également, et des enfants issus de cette union sont indiqués comme vivants par l'Hist. pontif., dans Moniim.Gerni. Jiist., Script., t. XX, p. 526.
13. Nul ne doit lever la main sur un clerc ou un moine; le coupable ne pourra être absous par un cvêque, mais seulement par le pape ^.
14. Celui qui se réfugie dans l'église ou dans le cimetière doit être à l'abri de toute voie de fait,
15. Les incendiaires doivent être punis par l'excommunication. [515]
16. On ne doit rien demander pour le chrême, l'huile sainte et l'enlerrement.
17. Les ordres conférés par Pierleone et d'autres hérétiques et schismatiqvies sont de nulle valeur.
18. Nul ne doit défendre ou secourir les hérétiques qui sont en Gascogne, en Provence ou ailleurs.
Les deux manuscrits utilisés par Martène renferment les mêmes canons, sauf les n^^ 5, 9, 12 et 13, et, en outre, les seize canons suivants :
1. Celui qui a usurpé ou ravagé, etc., un bien d'église, tombe sous le coup de l'anathème.
2. Si, grâce à la protection de hauts personnages, un clerc parvient à s'emparer, malgré l'évêque du lieu, des revenus d'une église étrangère, il restera excommunié jusqu'à restitution intégrale,
3. Nous défendons les exactions et les corvées extraordinaires, imposées pour la construction des châteaux. Quiconque a exigé une rémunération pour rendre la liberté à des clercs, quiconque s'est emparé d'eux ou de levirs otages, sera anathème.
4. Les prêtres, diacres et sous-diacres ne doivent pas être intendants ou employés des laïques.
1. h'IIisl.poiitif., loc.cit., nous fournit une interprétation authentique par le pape lui-même de la portée de ce canon. Ceux qui portent la main sur un clerc en remplissant une fonction légitime [necessitate jusii officii) ne tombent pas sous le coup de ce canon, mais bien ceux qui commettent cette action par mandat illégitimie, par exemple sur l'ordre d'vui tyran ou de toute autre puissance qui recourt à la violence, car, participant à la faute du mandant, les mandataires doivent encourir la m^ème sanction. Notre canon ne s'applique pas aux portiers ou acolytes qui repoussent avec un bâton ou une verge les clercs qui cherchent à entrer malgré eux ; il ne s'applique pas non plus au maître qui frappe son élève, à l'élève qui frappe son condisciple, au moine ou au frère lai qui frappe un confrère, enfin au père de famille qui châtie son enfant ou son serviteur, car, lorsque l'intention perverse n'existe pas, il n'y a pas lieu d'appliquer une sanction. D'ailleurs, on ne doit pas imputer à la légère au peicussor une mauvaise intention, il faut examiner avec le plus grand soin si le fait la comporte réellement.
5. Quiconque aura levé la main sur un clerc ou toute autre personne d'église sera anathème et ne pourra être absous sans l'autorisation du pape, sauf à l'article de la mort. Le lieu où se sera commis ce crime sera frappé d'interdit, ainsi que toutes les terres et châteaux du meurtrier.
G. Les clercs qui communiquent avec des excommuniés perdent, par ce fait même, leur rang et leur bénéfice, et ne peuvent obtenir leur grâce que du pape.
7. On ne doit ni sonner les cloches ni célébrer aucun service divin là où se trouve un excommunié.
8. Quiconque a des relations avec un excommunié doit être regardé comme étant lui-même excommunié. Si le roi vient en un lieu où habite un excommunié, on ne dérogera pas à la défense de célébrer un service divin ou de sonner les cloches.
9. Si celui qui a été excommunié pour avoir volé ou détérioré un bien d'église ne peut réparer le dommage (en une fois), il devra, avant de recevoir l'absolution, promettre par serment de faire tous les ans une restitution partielle.
10. Aucun clerc ne pourra exercer des fonctions ecclésiastiques dans la chapelle d'un châteavi,sans la permission de l'évêque du lieu.
11. Si un prêtre suspens continue ses fonctions, il sera dégradé.
12. Si un excommunié a promis de donner satisfaction dans un délai déterminé, au terme duquel il est absous (pour cause de maladie) sans avoir donné la satisfaction promise, il ne pourra pas recevoir la sépulture ecclésiastique. Même règle pour
[ôlHl t^elui qui, sans avoir de délai déterminé, n'aura pas donné satisfaction dans l'espace de trois mois.
13. Si un évoque demande à un de ses collègues de publier une sentence rendue par lui, l'évêque qui s'y refuse s'attirera par là une sévère punition.
14. Aucun clerc ne doit exercer ses fonctions dans une ville, si une église de cette ville est frappée d'interdit.
15. On ne doit donner ni le chrême ni l'huile sainte aux excommuniés, ni à ceux qui leur ont manqué de respect.
16. Les corps des excommuniés ne doivent pas recevoir la sépulture ecclésiastique.
Otton de Freisingen, Guillaume de Newbridge et d'autres historiens contemporains ^ rarontent que ce concile de Reims s'occupa
1. Sur V.ou, voir Diclionixiire de tlu-olor^ic rnllmliqiir, 1. v , col. 13'i ; Coleti,
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aussi (le l'a (Taire d']''on ou Eude de l'Etoile. C'est Guillaume de Newbridge qui nous fournit les détails les plus complets. Eon était un Breton sans culture. Trompé par le démon, dit notre auteur, il se crut désigné dans cette prière de l'Eglise : Per EUM qui çenturus est judicare çiços et mortuos et sœculum per ignem, et se persuada que Dieu le réservait pour présider le jugemcnl dernier : il identifiait eum avec Eoii. Des hérésies vraiment insensées et à peu près aussi extravagantes ne sont pas rares à l'époque où nous sommes arrivés ; en particulier, on relève çà et là des traces d'erreurs manichéennes. Eon ne paraît pas cependant se rattacher au manichéisme et il reste, dans l'histoire de l'Eglise, comme vine apparition étrange et isolée. Néander remarque, avec raison, que plus d'une personne, dont la vraie place aurait dû être dans une niaison d'aliénés, sont devenues célèbres à cette époque, grâce aux circonstances et parce qu'elles avaient fondé des sectes ^. Eon était d'une condition relativement élevée et ses nombreux parents cherchèrent, mais en vain, à le guérir de sa folie. 11 exerçait sur les classes inférieures une merveilleuse influence et se fit un grand nombre de partisans, qu'il rangea en une sorte de hiérarchie divisée en catégories d'anges, d'apôtres, etc. Tantôt il restait dans son pays, tantôt il parcourait avec une incroyable rapidité diverses provinces ; il ne marchait qu'entouré d'une pompe royale et ceux qui l'entouraient étaient vêtus d'une façon magnifique, faisaient bonne chère, vivaient joyeusement et sans aucun travail. Guillaume de Newbridge croit cependant que tovit ce luxe n'était qu'imagination diabolique et qu'Eon nourrissait ses gens, non de mets réels, mais de pures apparences. En un clin d'œil, il pouvait donner du pain, de la viande, du poisson et tout ce qu'on souhaitait ; mais ces mets ne faisaient aucun profit et, après les avoir mangés, on avait aussi faim qu'auparavant. Bien plus, quiconque aA'ait touché à cette nourriture demeurait à tout jamais séduit par Eon. Un jour, il avait fait présent à quelcju'un d'un faucon ; mais cet oiseau
Concilia, t. xii, col. 1G59 ; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1305 ; Mansi, Conc. anipliss. coll., t. xxi, col. 720 ; Otton de Freisingen, De qeslis Frider., c. lv; Annales Camcrac, dans Mon. Genn. hist., Script., t. xiv, p. 517 ; Acluar. Gemblac, dans Bouquet, Rec. des hisl. de la France, t. xiii, p. 273-274. (H. L.) 1. Nt';ander, Der lil. Bernhard, 2^ édit., p. 426.
était en réalité' un démon qui avait enlevé dans les airs son malheureux possesseur. Vainement on avait, à plusieurs reprises, envoyé des soldats armés pour s'emparer d'Ron ; enfin, l'archevêque de Reims parvint à le faire prisonnier, avec plusieurs de ses partisans, et le fit comparaître devant le concile de Reims. Le pape lui ayant demandé qui il était, Éon répondit : « Je suis celui ([ui doit venir juger les vivants et les morts. » Il portait à la main un bâton de forme l)izarre et terminé })ar une fourche à deux pointes. Lorsqu'on lui en demanda la signification, il répondit : « Ce bâton est un grand mystère ; lorsque les deux pointes sont dirigées en haut, Dieu gouverne les deux tiers de l'univers et me laisse le troisième ; mais lorsque je renverse le bâton les deux pointes en bas, c'est moi qui gouverne les deux tiers du monde et Dieu n'a plus que le troisième. » Tout le concile se mit à rire; il condamna Eon à la prison, pour le mettre hors d'état de nuire, et l'abbé Suger, qui administrait le royaume, eut soin de faire exécuter cette mesure. Eon mourut bientôt après; plusieurs de ses disciples, qui ne voulurent pas se soumettre, furent condamnés à la peine du feu.
Dans ce même concile de Reims, le pape confirma la déposition d'Henri, abbé de Corvey. En 1144, Henri avait été fait, par intrusion, abbé de ce monastère, grâce à la protection de son frère, le puissant comte Siegfried de Nordheim, protecteur de Corvey ; mais, dès l'année suivante, sa mauvaise administration l'avait fait accuser auprès de Conrad III, et, en 1146, le cardinal-légat Thomas l'avait déposé, selon les formes canoniques. Le 7 mai 1146, on élut à sa place Henri II, mais celui-ci étant mort le 3 octobre, Wibald, abbé de Stavelot, fut élu abbé par le chapitre de Corvey, le 2 octobre 1146 ^. Néan- [5181 nioins, comme Henri s'était adressé au pape pour faire valoir ses prétentions, celui-ci confirma à Reims sa déposition, l'ana-
1. Nous avons puisé ces claies dans le rapi^oiL Lvès exact adressé par ^Yibald à Bernard, cvêque d'Hildesheim, sur sou élection comme abbé de Corvey, Jalïc, Jiibliotli. ver. Germ., t. i, p. 231 sq., dans la Chron. Corbei., cod. 2, p. 50, 51, rem. 1, et dans les Notis SlabuL, cod. 2, p. 75. Wibald reçut l'invesliture du roi, le 12 décembre ; quant au pape, avant de répondre à la demande do confirmation que Wibald lui avait adressée à Dijon, il voulut faire procéder à une enquête sérieuse sur l'élection ; on lui envoya dans ce but une ambassade de Corvey et de Stavelot ; après quoi, il confirma l'élection, à Meaux, le 22 juin ll'iV; cf. Jaiïé, op. cil., p. 123, 243.
LIVKE XXXllI
théinatisa et l'exclut de toute dignité eclésiastique ^. Au concile de Reims, l'abbé Wibald l'emporta également sur Judith, ancienne abbesse de Kemnade '^. Dans le voisinage de Corvey, se trouvaient deux monastères de femmes, Kemnade et Bisbeck, où s'étaient commises des infamies telles qu'on les rencontre à peine parmi les laùjues. Neuf mois avant l'élection de Wibald à l'abbaye de Corvey, Judith, abbesse de Kemnade, avait été déposée pour ce motif par le cardinal-légat Thomas ^. On essaya à plusieurs reprises de nommer une nouvelle abbesse ; mais les divisions intestines des religieuses firent échouer toutes ces tentatives, et comme la réputation des couvents souffrait beaucoup d'un pareil désordre, Wibald demanda (janvier 1147) avi roi Conrad de soumettre les deux couvents de femmes au monastère de Corvey. Le roi ayant accédé à cette demande, Wibald commença à introduire la réforme ; mais Judith, sœur d'Henri I^^, l'ancien abbé déposé de Corvey, s'adressa au pape, comme l'avait fait son frère, et vint au concile de Trêves porter plainte contre Wibald. Le pape lui dit de se trouver à Reims, mais elle préféra ne pas s'y rendre ; aussi la cause fut-elle jugée en faveur de Wibald et on recommanda aux évêques de Brème, deMindenet de Verden de s'employer à recouvrer les biens distraits de l'abbaye de Kemnade ^.
On rendit une sentence toute diflerente contre un autre abbé allemand. Après la déposition d' Alehof, les moines de Fulda avaient choisi, sur l'ordre du pape, un nouvel abbé, mais, malgré la défense formelle d'Eugène, ils avaient élu l'un d'entre eux, le moine Roger. A Reims, le pape cassa l'élection de Roger. Il suspendit Arnaud I^'", archevêque de Cologne, cpii, accusé de simonie, ne s'était pas rendu
1. Maiisi, Coiic. ampliss. rail., i. xxi, col. 7o9 ; Janssen, op. cit., ji. 70, 9G ; 1'. L., t. ci.xxx, col. 1332 ; Jafïc, Bihlioth. rcr. Genn., t. i, p. 151, n. 76; p. 158, ji. 8i.
'2. Sur les menées de l'abbcsse Judilh tle KeiuiiaJe, sœur du comte Siegiried, dont nous avons déjà parlé, et de l'abbé Henri I^'' de Corvey, cf. les lettres LXix, i.xxiv, dans Jafïé, Biblioth., t. r, p. I''i5 sq.
3. Cl. la lettre d'Eugène III à l'archevêque de Brème et aux évêques de Minden et de \'erden, dans Jaffé, Biblioth., t. i, p. 157, et aussi celle dcWibald, op. cit., p. 224.
4. Wibald, Epist., lxxxiii, cxltii, dans i ailé. Bihlioth. rcr. Germ., t. i, p. 157- 224; Janssen, op. cit., p. 80, 88, 90 ; Bernhardi, Konrad 111, p. 553 ; P. L., t. CLXxix, col. 1217; t. clxxx, col. 1331.
au synode. S'il ne le déposa pas, ce fut par égard pour le roi, alors à la croisade. Henri, archevêque de Mayence, et l'évêque de Winchester furent éoalement suspendus ^. Les évêques de Dol et de Saint-Brieuc sentirent aussi la puissance du Siège apostolique : run et l'autre furent excommuniés pour n'avoir pas voulu se conroriiu'r à la réoenle décision qui conlirmait à Tours tous les droits métropolitains; par contre, l'archevêque de Cantorbéry reçut pleins pouvoirs d'accorder ou de refuser l'absolution à tous les évêques suspens d'Angleterre. Un autre document juouve que le pape ])rit alors sous sa protection spéciale le monastère d'Helmershausen, dans la Hesse. En revanche, il n'est guère possible d'admettre deux autres faits attribués à ce concile : d'une part, Guillaume, archevêque d'York, aurait été déposé à Reims, pour n'avoir pas été élu d'une façon canonique"^; d'autre part, la congrégation de Savigny, qui comptait en France et en Angleterre environ trente monastères, parmi lesquels celui de la Trappe, aurait été alors réunie à l'ordre de Cîteaux, sur
1. Jafîé, Conrad III, p. 161, 163 ; Bihliolh. rev. Gsvni., t. i, episl. n. IG, 204. Sur l'élection de l'abbé de Fulda, cf. p. 158, 161, n. 85, 88.
2.Mansi, Conc. «mpZjss. coW., t. xxi, col. 690; P.L.,t. clxxx, col. 1317. Sur cette affaire du siège d'York, cf. Jean de Hexham, dans Twysden, op. cit., p. 266-276, contemporain, mais dontla chronologie est peu exacte; Serlo, Monaslicon Anglic, 1. 1, p. 745-747 ; Gervais, Citron., dans Twysden, op. cit., p. 1357-1363; Guillaume de Newbridge, Paris, 1610, 1. I, c. xvii, p. 54-55 ; S. Bernard, Epist., cccxlvi,
CCCXLVII, CCCLIII , CCCLX, puis CCXXXV, CCXXXVIII-CCXL, CCLII, cccxx-cccxxi.
Le récit et la chronologie de Mabillon, dans ses notes sur les épîtres ccxxxv et cccxx, sont, au dire de M. E.Vacandard, pleins de confusion. Ce Guillaume succédait à Thurstin, que nous avons rencontré sous Calixte II et qui était mort le 6 février 1141. L'élection de Guillaume, obtenue sous la pression du comte d'York, fut dénoncée comme irrégulière et évoquée devant Innocent II (carême 1143). Le pape décida que l'évêque de Winchester poui-rait procéder à la consécration de l'élu, si le doyen du chapitre d'York affirmait que l'intervention du (jouvoir civil n'avait pas altéré l'élection. Le sort de l'archevêque était donc aux mains d'un seul homme, mais Guillaume obtint du pape un écrit secret permettant qu'à défaut du doyen, toute autre personne digne de foi fût autorisée à rendre, en son lieu et place, le même témoignage. Ce fut le point de départ de nouveaux et inextricables embarras qui retardèrent la conclusion de l'affaire et entretinrent, pendant plusieurs années l'agitation dans le diocèse d'York. Enfin, après une enquête et des troubles prolongés, l'ancien doyen du chapitre d'York airirnia que l'élection n'avait pas été libre et le pape Eugène III déposa Guillaume au concile de Paris (1147). Cette mesure faillit provoquer un schisme; le pape le prévint en confirmant Henri Murdach au siège d'York, il le sacra le 7 décembre 1147 et lui donna le pallium. (II. L.)
la demande de Serlon, ablié de Savigny ^, Cette union avait été confirmée par le pape, dès l'année précédente, c'est-à-dire le 19 septembre 1147 2, par un décret que nous possédons encore, daté de Sequanum. Quant à la déposition de l'archevêque d'York, elle avait été prononcée en 1147, à Paris, car son successeur Henri fut consacré par le pape lui-même, soit, d'après certains auteurs, à Auxerre, pendant l'automne de 1147, soit, suivant d'autres historiens, à Trêves, le 7 décembre de cette même année ^. Les autres alîaires du concile terminées et les décisions promulguées, le pape garda auprès de lui quelques évêques des plus distingués, afin de s'occuper de l'affaire de Gilbert de la [ô-O] Porrée *. On était déjà presque arrivé au dimanche de la Passion. Nous devons les trois récits détaillés de cette nouvelle procédure à Ollon de Freisingen, au biographe de saint Bernard, le moine Codefroid, et à l'auteur de VJIist. puntif., Jean de Salisbury, disciple de Gilljcrt et en même temps ami de saint Bernard ^.
1. E. Vacandard, Vie de saint Bernard, t. n. p. ^04-317. (H. L.)
2. E. Vacandard, Vie de saint Bernard, l. ii, p. 399; Jafîc, Reg. pont, roni., n. 9139 ; P. L., t. clxxx, col. 1282. En 1147, l'ordre cistercien, et Clairvaux cil particulier, reçut un accroissement considérable par l'affiliation de l'abbaye normande de Savigny, faite au chapitre annuel de Cîteaux, présidé par le pape Eugène III ; c'étaient vingt-huit monastères nouveaux; cf. Janauschek, Orig. cisterc, t. i, p. 95-106 ; Robert de Thorigny, Actuarium Savigniense, édit. Delisle, t. ii, p. 161 ; Gallia christ., t. xi, col. 541 ; JafTé, Reg. pont, rom., n. 9139; Henriquez, Fasciculus, P. L., t. clxxxv, col. 1559. (H. L.)
3. P. L., t. CLXXX, col. 1282 ; Reg. pont, rom., n. 9139. (H. L.)
4. Jean de Hcxhani, dans Twysden, p. 276; Serlo, Monast. Anglic, p. 747; Guillaume de Newbridge, 1. I, c. xvii ; E. Vacandard, op. cit., t. ii, p. 351. (H. L.)
5. Les deux premières relations, dans Coleti, Concilia, t. xii, col. 1616, 1662; Hardouin, Conc. coll., t. vi, part. 2, col. 1308, 1311 ; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. XXI, col. 724 , 728 ; VHistoria ponlificalis, dans Mon. Germ. hist., t. xx, p. 522 sq. Dans l'exposé qu'on va lire, Knôpfler a suivi de YyréîévenceVHist. poniif., qui lui semble rédigée avec une grande indépendance de jugement, ce qui n'est pas lo cas pour les récits de Godcfroid et de saint Bernard. .J'insère ici une note de M. 1*. Viollct, dans Rame historique, 1876, elle gai-de une partie de son intérêt. «Dans l'affaire de la condamnation de Gilbert de la Porrée, en 1148, Hefcle se sert des deux récits d'Olton de Freisingen et du moine Geoffroy. Après avoir fait observer lui-même, au début de son exposition, (jue l'un des deux historiens, Je moine Geoffroy, était seul présent, il accorde néanmoins, sur un point très important, la préférence au récit d'Otton de Freisingen et ne renvoie même pas, par une note ou une observation supplémentaire, au moine Geofiroy. Il s'agit de l'attitude prise par plusieurs évêques français vis-à-vis du pape Eugène III. D'après Hef^Ie, les évêques français envoyèrent leur profession de foi avi pape el
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Seuls, ces deux derniers étaient présents, l'évèque de Freisingen conduisant en Palestine une partie de l'armée des croisés allemands. Comme l'abbé Gotescali', qui, sur l'ordre du pape, avait lu les écrits de Gilbert et en avait détaché quelques propositions, ne pouvait pas s'exprimer avec facilité, le pape remit son travail à saint Bernard, au concile de Reims. Outre le pape et les cardinaux, l'assemblée i'omj)tait Geoffroy de Loroux. archevêque de Bordeaux et métropolitain de Gilbert, les pieux et savants évoques Milon de Thérouanne, Josselin de Soissons et Thibald de Cantorbéry, Henri, archevêque d'York, Thomas, plus tard primat de Cantorbéry, Roger, plus tard archevêque d'York, l'abbé Suger de Saint-Denis, saint Bernard et beaucouj) d'autres personnages. Tous prirent une part très acti\c aux délibérations, sauf l'archevêque de Bordeaux, qui garda le silence, afin de ménager Gilbert ; il
aux cardinaux par riiilermédiairc (.'l'une tlépulatioii composée des évèques d'Auxerre, de Thérouanne et l'abbé Suger. Cette démarche fui mal vue ; oii l'imputa à saint Bernard, qui, mandé par le pape, lui déclara avec discrétion et modestie que les évèques el lui n'avaient nullement prétendu donner une décision sur la loi, mais uniquement exprimer, ainsi que Gilbert lui-même, une opinion particulière. On se déclara satisfait de l'explication. Dans ce i-écit, un trait saillant est oniis qu'il n'y avait pas lieu de supprimer, car le même Geoffroy est ici notre garant, et le silence d'Otton ne saurait nous surprendre et nous faire hésiter, car, outre qu'il n'était pas sur les lieux, il déclare lui-même ne donner qu'un récit abrégé. Voici textuellement le témoignage de Geoffroy: « Pour présenter cet édit (la profession de foi des évèques français) au pape et aux cardinaux, on choisit trois députés ; Hugues, évêquc d'Auxerre, Milon, évèquc de Thérouanne, et Suger, abbé de Saint-Denis, et on les chargea de dire : « rvous avons souffert, par respect pour vous, des discours que nous ne devions pas entendre et nous avons enfin appris que vous vouliez juger cette affaire. Nous vous offrons donc, nous aussi, notre profession de foi, afin que vous jugiez, non sur les productions d'une des parties, mais sur celles des deux parties. Vous avez par écrit la profession de Gilbert, il convient que vous ayez aussi la nôtre. Mais, en présentant sa profession, Gilbert s'est déclaré prêt à corriger ce qui ne serait pas conforme à vos sentiments; pour nous, nous excluons expressément cette condition, et vous devez savoir que nous tenons cette profession, que nous y persévérerons et n'en changerons absolument rien. » Le pape, sans hésiter, répondit (et les chargea de répéter ses paroles à ceux qui les avaient envoyés) : Que rÉglisc romaine ne s'éloignait en rien de leur profession de foi et que, si quelques-uns avaient paru soutenir la personne de Gilbert, ils ne soutenaient en rien sa doctrine.» Labbe, Concilia, t. x, col. 1119. Un voit, d'après ce récit, que l'attitude des évèques fut beaucoup plus énergique que le récit d'Hefclo ne donnerait lieu de le supposer.
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savait, en outre, que plusieurs des cardinaux les plus distingués penchaient du côté de l'accusé. Avant l'ouverture des délibérations synodales ])ub]i(jues, Bernard réunit dans sa demeure les prélats si considérés et si instruits dont nous avons cité les noms, afin de discuter confidentiellement avec eux. Il les supplia de rectifier ses inexactitudes, comme aussi de condamner impitoyablement les erreurs de Gilbert, Afin de pouvoir exposer plus facilement les })oints sur lesquels il était en désaccord avec Gilbert, il reprit les quatre capitula cités plus haut, en regard desquels il avait formulé une doctrine contradictoire, qu'il soumettait à l'approbation des évéques présents. L'archidiacre Robert de Châlons protesta aussitôt contre cette quasi-condamnation anticipée de [521] Gilbert, et i)lusieurs autres membres de l'assemblée l'approuvèrent, considérant qu'une telle décision serait déplacée, d'autant que le pape et les cardinaux, dont on ne pouvait usurper les droits, se trouvaient présents. A la suite de ce désaccord, '
l'assemblée fut dissoute. Lorsque les cardinaux apprirent ce qui s'était passé, ils manifestèrent un vif mécontentement contre Bernard et ceux (jui avaient pris part à cette réunion ; ils y virent un empiétement sur les droits de l'Église romaine, <[ui seule doit trancher les ({uestions concernant la foi ; si le pape ne doit pas se montrer trop sévère ])0ur son abbé Bernard, qu'il connaît de longue date, il ne peut cependant pas permettre qu'on porte atteinte aux prérogatives de sa primauté. Les cardinaux décidèrent donc de s'occuper eux-mêmes de la question de Gilbert et déclarèrent que l'abbé s'était trop avancé, comme d'ailleurs il l'avait déjà fait pour Abélard.On supposait, poursuit VHist.pontif., que Bernard avait l'intention de gagner les voix des prélats français et anglais afin de rendre impossible vin acquittement éventuel de Gilbert et d'obliger le pape, par crainte d'un schisme, à se joindre à lui. Saint Bernard, ayant ai)pris le mécontentement des cardinaux, se rendit aussitôt près du pape pour le presser de prendre une décision ferme sur cette question si importante pour la foi ; il lui exposa son opinion sur les quatre capitula de Gilbert et lui communiqua le symbole qu'il avait rédigé pour les combattre et qu'il avait déjà exposé dans la réunion des prélats dont nous avons parlé. Mais il est universellement reconnu, ajoute VHist. pontif., que Bernard comptait parmi les cardinaux de nombreux adversaires. Plein de confiance en eux, Gilbert entama la lutte avec assurance; il se rendit dans le consistoire
et y fil apporter par ses clercs une masse de livres (des Pères) afin de prouver non seulement que les quelques textes qu'on lui opposait avaient un autre sens quand on ne les séparait pas du contexte, mais encore que ces mômes textes et beaucoup d'autres passages des Pères lui étaient favorables. Interrogé sur la question des quatre capitula, il sut se défendre si habilement par dos citations des Pères et par divers arguments qu'il fut difficile de le trouver en défaut. Le débat s'étant ensuite engagé sur le sens des paroles de Gilbert, saint Bernard dit avec 522] beaucoup d'à-propos : « Tout le procès vient de ce que l'on vous soupçonne d'enseigner ceci : l'essence ou la nature divine, sa divinité, sa sagesse, sa bonté, sa grandeur, n'est pas Dieu luimême, mais seulement la forme par laquelle il est Dieu, Ditesnous ouvertement si tel est votre sentiment. » Gilbert répondit : « La forme de Dieu, ou la divinité qua est Deus, n'est pas Dieu lui-même. » A la demande de saint Bernal'd, cette déclaration fut insérée dans le procès-verbal. Pendant qu'on l'écrivait, Gilbert dit à saint Bernard : « Oseriez-vous, à votre tour, signer cette proposition : Du'initas est Deus ? » Saint Bernard répondit : « Oui, certainement, c'est avec une plume d'airain qu'il faut écrire que l'essence divine, la forme, la nature, la divinité, la bonté, la sagesse, la puissance, etc., est réellement Dieu. » On discuta ensuite pour savoir si l'opinion de Gilbert ne conduisait pas à ceci : la forma qua est Deus est quelque chose de supérieur à Dieu lui-même, puisque c'est d'elle que Dieu reçoit son être. Le moine Godefroid remarqua alors cjue Bernard s'était exprimé à peu près dans les mêmes termes que saint Augustin et cita à l'appui ce texte du traité De Trinitate : Deus magnus est non nisi ea magnitudine, quœ est quod ipse ; alioquin illa erit major magnitudo quam Deus. « Moi-même, continue Godefroid dans son récit, je reprochai ouvertement à Gilbert, pendant les débats sur son premier capitulum, de soutenir maintenant ce qu'au concile de Paris il avait affirmé, en produisant des témoins, n'avoir jamais été sa doctrine. )> Gilbert protesta contre cette assertion et on passa au second capitulum, d'après le([uel les trois personnes divines, quoique n'ayant qu'une seule et même substance divine, n'étaient pas cependant unus Deus, nec unurn aliquid. Après qu'on eut discuté le sens de cette proposition, elle fut, ainsi que la première, insérée au procès-verbal, àla demande de saint Bernard. Ainsi se termina la session du premier jour.
Dans la nuit suivante, Gilbert visita les cardinaux qu'il savait lui être dévoués. Le lendemain, les amis de Bernard apportèrent à leur tour un si grand nombre de livres que les partisans de Gilbert furent remplis d'étonnement. Le pape fit tout d'abord lire par le sous-diacre romain Henri un mémoire composé par Bernard lui-même, ou tout au moins sous sa direction, et qui exposait les erreurs de Gilbert. Mais ce dernier protesta aussitôt; il déclara cfue, pour le juger, on devait s'en rapporter à ses propres écrits et non à des rédactions de tiers, et que nul, à plus forte raison un évoque, ne pouvait être condamné s'il n'avouait être tombé dans l'erreur ou s'il n'en était pas convaincu. Il avait composé des ouvrages sur les psaumes, sur les épîtres de saint Paul et sur le traité de Boèce, De Trinitate; si, da.ns ces ouvrages, il avait commis des erreurs, il était prêt à les rétracter, mais la plainte déposée ne le concernait en rien. Malgré cette protestation, le sous diacre ayant commencé à lire et à exposer le premier point en litige, c'est-à-dire la doctrine sur l'efTicacité des sacrements pour les prédestinés, Gilbert se leva de nouveau et s'écria avec indignation qu'une pareille accusation était infâme et injuste ; les cardinaux l'approuvèrent et le pape ordonna de détruire la plainte. Godefroid s'exprime un peu différemment sur la destruction des pièces d'accusation produites devant l'assemblée ; il dit en particulier que les disciples de Gilbert avaient apporté au concile des fiches sur lesquelles étaient notées les expressions erronées extraites de ses leçons. On en vint ensuite aux deux autres capitula de Gilbert, qui furent insérés dans le procès-verbal sous la forme suivante : « Les propriétés des personnes divines sont éternelles et cependant différentes de Dieu ; ce n'est pas la nature divine, mais la personne du Fils qui a pris notre nature. » Lors des débats sur ce point, Gilbert dit : « Le mot Dieu s'emploie dans un double sens : pour désigner la nature et pour désigner la personne. Dans le premier sens, on dit : « Ton Dieu est un Dieu unique ; » et dans l'autre sens : « Le Père est Dieu, le Fils est Dieu.» Il admettait donc l'expression : Divinitas est Deus, si par Deus on entendait la nature divine. Mais si on présentait comme absolument identiques ces deux termes, divinitas et Deus, il fallait alors dire de la nature divine ce que l'on disait de chaque personne divine, ainsi : « La nature divine s'est faite homme et a souffert. » Il n'était donc possible d'éviter l'arianisme et le sabellianisme qu'en distinguant nettement entre la nature et la personne. Gilbert cita, à l'appui
(le ce qu'il avançait, Théodoret, saint Hilaire et le synode de Tolède. Fatigué par la lecture de ces nombreux documents, le pape l'interroo-ea encore sur certains articles de son commentaire du traité de Boèce, DeTrinitate,(it dit pour conclure : «Tu nous apportes et nous fais lire là, mon frère, bien des choses que nous ne comprenons pas (telles sont du moins les paroles qu'Otton de Freisingen met dans la bouche du pape); mais je voudrais savoir de toi si tu crois que cette entité suprême (essence) par laquelle tu reconnais les trois personnes comme un seul Dieu {qua très personas profiteris unum Deum) est Dieu lui-même, ou non ? » Gilbert répondit : « Xon »: et Otton de Freisingen suppose qu'il fit cette réponse sans avoir mûrement réfléchi. Cette supposition n'est pas exacte; car. jinur être logique avec ses principes, Gilbert ne pouvait répondre autrement. Sa distinction de la suhstantia qua et de la suhstantia quse devait l'amener à cette négation. Pour ter- [524] miner, le pape demanda à Gilbert de lui remettre son commentaire afin (fu'il pût faire corriger les passages critiquables. Gilbert se déclara aussitôt prêt à accomplir son devoir et à subir une partie de la pénitence qui lui serait imposée : le pape n'avait qu'à lui indiquer les passages à corriger et il s'empresserait de lui obéir ponctuellement. Les cardinaux et plusieurs autres membres du concile se montrèrent satisfaits de cette déclaration et dirent qu'on ne pouvait vraiment rien exiger de plus. Le pape entama alors la discussion des quatre capitula, ayant en mains le symbole que lui avait communiqué saint Bernard, et invita Gilbert à rectifier son livre dans ce sens. Les quatre propositions du symbole ^ sont ainsi conçues :
1. Credimus et confitemur, simplicem naturam divinitatis esse Deum, nec aliquo sensu cathoHco posse negari, quin divinitas sit Deus, et Devis divinitas. Si vero dicitur, Deum sapientia sapientem,magnitudine magnum, œterriilate a'ternum, unitate unum. divinitate Deum esse, et alla hujusmodi, credimus, non nisi ea sapientia, quœ est ipse Deus, sapientem esse ; non nisi ea magnitudine, quae est ipse Deus, magnum esse : non nisi ea œternitate, quae est ipse Deur, a^ternum esse ; non nisi ea luiitate, qua; est ipse Deus, unum esse ; non ni i ea divinitate Deum. quae est ipse, id est se ipso sapientem. magnum, aeternum, luium Deum.
1. h'Hisl. pontif. croit que ces propositions, telles qu'elles sont rapportées ici, furent transcrites par Godefroid, d'après les indications mômes du pape; mais Godefroid lui-même nous apprend qu'elles furent rédigées dans fa réunion tenue chez saint Bernard: Dictante reverendissimo abbate CUirœ V^allis lienardo.
2. Cum de tribus personis loquimur, Pâtre, Filio et Spiritii Sanclo, ipsos iiiinin Dciun, miam divinam substantiam esse fatemvir ; et e converso. cum de uni) Deo, una divina substantia loquimur, ipsum unum Deum, uriam divinam substantiam esse très personas profitemur.
3. CrediiiMis sohiin Dciiiu Patrem et Filium et Spiritum Sanctum feternum esse, ncc aliqua omnino res, sive relatione,- sive proprietates sive singularitates vel imitâtes dicantur et hnjusmodi alia, adesse Deo, quae sint ab aeterno, qua' non sint Deus.
4. Credinius ipsani divinitatem. sive sul)stantiani divinam sive naturam dicas, incarnalam, sed in l'ilio '.
Toiit ce qui est contraire à ces propositions dans l'écrit De Trinitate, si souvent cité, doit être modifié, et tant que cette correc- [5251 tion n'aura pas été faite ^, cet écrit ne sera ni lu ni copié. Gilbert se déclara prêt à donner son adhésion à ces mesures ; il fut alors déclaré indemne de toutes les accusations portées contre lui par ses adversaires et de toute souillure. UHist. pontif. nous apprend que les quatre propositions ne furent pas promulguées pendant le concile, mais quatorze jours après, dans le palais archiépiscopal de Reims, qui, à cause de sa forme, s'appelait Thau (T) ^; les archevêques et évêques des diverses provinces restèrent à Reims jusqu'à ce que la question eût été définitivement tranchée. D'après Otton de Freisingen, au contraire, le pape n'aurait explicitement condamné que le premier capitulum et déclaré que l'on ne devait pas ainsi séparer en Dieu la nature et la personne, en sorte que, pour être vraie, la proposition Deus est divina essentia doit comprendre les deux derniers mots, non à l'ablatif, mais au nominatif.
Peu de temps après le concile de Reims, Eugène III se hâta de quitter la France et revint en Italie, en passant par Clairvaux et la Bourgogne. Il traversa les Alpes au commencement de juin, car on le trouve à Verceil le 16 de ce mois. Ce
1. Otton de ffcisiiificii, /A' geslis Frid.. 1. I, c. i.xvi, etdansGodefroid, Libelliis contra Gilherliim, ^t. ci.xxxv, p. 618, et dans Mansi, op. cit., col. 712, 725 ; Hardouin, op. ril., I. vi, part. 2, col. 1299, 1309; dans Hist. pontif.. Mon. Geim. hist.. Script., l. xx, p. 525; Coleti, op. dt.. 1. xii, col. 1651.
2. Il ne semble pas que ces corrections aient été faites dans la suite, carie texte de ce traité, tel que nous le possédons actuellement, renferme les anciennes erreurs.
3. Au sujet de ce palais, cf. Dérodé-Géruzez, Obsen>ations sur les monuments et établissements publics de la rille de Eeims, Reims, 1827, p. 29.
furent probablement les fâcheuses nouvelles de la croisade parvenues en France qui lui firent hâter son retour ^. Le 7 juillet 1148, le pape arriva à Crémone, où il tint un concile p^énéral italien, afin d'y promulguer les décisions prises à Reims, car, à l'exception de Crescentinus de Mantoue, aucun évêque italien n'avait assisté au concile ^. Le pape y trancha un conllit de préséance entre Ravenne et Milan, en décidant ([ue leurs droits respectifs seraient égaux. 11 rejeta la prétention de Milan, de compter Gênes au nombre de ses suiTragants, la prétention analogue de Ravenne sur Plaisance et enfin les plaintes de l'évêque de Saint-Jean-de-Maurienne contre Milan. Le siège épiscopal de Modène fut supprimé, à cause des violences exercées par les habitants de cette ville contre l'abbaye de Nonantula, et son territoire réparti entre les quatre diocèses voisins. Toutefois, cette sentence fut bientôt annulée et le siège épiscopal rétabli. [5261 Enfin on promulgua les décrets de Reims ^. Il est très vraisemblable qu'à Crémone on eut aussi à s'occuper d'Arnaud de Brescia. Ce dernier n'avait pas tardé à oublier les promesses solennelles d'obéissance jurées à Viterbe. Tandis qu'il accomplissait sa pénitence, il avait acquis rapidement une grande influence sur le peuple de Rome par sa vie ascétique et, en l'absence du pape, alors en France, il avait par ses discours mené une violente campagne pour la sécularisation du clergé. Il compta bientôt un nombreux parti, que l'on appela Iql secte des Lombards, f\\i.\ trouva dans le peuple, et en particulier parmi les femmes pieuses, une grande sympathie et un appui déclaré. Les discours d'Arnaud ne ])Ouvaient qu'aviver le mouvement révolutionnaire alors soulevé à Rome contre l'autorité du pape ; Arnaud lui-même embrassa bientôt la cause de la révolution. Il prit publiquement la parole au Capitole et ailleurs et se livra à de violentes attaques contre le pape et les cardinaux. Ceux-ci sont les pharisiens et les scribes de la chrétienté, leur collège n'est pas l'Église de Dieu, mais plutôt une maison de commerce et une caverne de brigands, à cause de leur orgueil, de leur cupidité, de leur hypo-
1. Italium ing,refisus est, el ideo proul ab oliquibus dicebatur, /eslinantius, quia jam aiidierat christianorum exercitus in Oriente esse confectos ; nolebal enim in tanta tristitia Francorum et Alemannorum manere inter illos, licet in Francia posset esse tutissimus. Hist. pontif., dans Mon. Germ. hist.. Script., t. xx, p. 531.