DIFFÉRENCE ENTRE L'ESPÈCE CHIMIQUE ET L'ESPÈCE VIVANTE
82. La chimie, étant définie la science qui réduit la matière simple et la matière composée en espèces^ a par ce fait même une analog*ie incontestable avec l'histoire naturelle, dont le but spécial est de ramener les plantes et les animaux à des espèces, lesquelles espèces sont les types des corps vivants, comme les espèces chimiques sont les types de la matière minémie et de la matière organisée ^ vivante ou morte.
85. L'histoire naturelle distingue les individus appartenante chaque espèce, c'est-à-dire les individus d'une origine commune quant au père et à la mère, en variétés et en sous-races^ en races, en sous-espèces, s'il est possible; puis elle dispose les espèces en
lOiï lUPPORTS DE L\ GHLMIE
groupes divers, appelés ^^/imv, familles^ ordres, classes, embranchements et règnes.
8i. L'espèce (Tim corps vivmit comprend un nombre indéfini d'individus ayant plus de ressemblance entre eux qu'ils n'en ont avec tous autres; ils sont censés sortir d'un même être ou de deux êtres, suivant que l'individu réunit les deux sexes ou qu'il n'en représente qu'un seul. Leurs formes se maintiennent dans les mêmes circonstances du monde extérieur où ont vécu leurs ascendants.
85. Le but de l'étude de Vespèce chimique est de connaître toutes les propriétés /^Aywj'i/^^, chimiqtteset or^flno/<?/)/?yw^^ appartenant à cette espèce; et dans les propriétés chimiques, on doit comprendre tous les phénomènes passag'ers et permanents qui se produisent (24) :
1* Lorsque Tespèce, étant simple ou composée, entre en combinaison pour constituer une nouvelle espèce;
2" Lorsque, étant composée , elle se réduit en ses principes, soit principes immédiats, soit principes simples, qui sont autant d'espèces.
86. L'histoire naturelle n'offre rien dans l'étude qu'elle fait des espèces vivantes qui corresponde
à ces deux circonstances , où l'espèce chimique, en se combinant avec une autre, forme une nouvelle espèce, ou donne lieu, si elle était complexe, à de nouvelles espèces en se décomposant. C'est ce qu'exprime le mot individu appliqué à Tespèce vivante, lorsque cet individu a toutes les facultés d'un être bien constitué. Evidemment on ne peut rien retrancher de ses organes, on ne peut imagpiner d'en ajouter un à ceux qui lui sont essentiels, sans le dénaturer. Il est donc ce que nous le voyons, ce que félude nous apprend de ses orjfanes, de leur structure, de leurs fonctions.
87. La diversité de qualités que l'attention la plus légère nous fait observer dans les divers individus d'une même espèce animale ou vég*étale, soit du cheval, du lapin, du mouton, du coq, etc., soit du pommier, du pêcher, de la vigne, etc., montre combien les individus vivants d'une même espèce diffèrent des échantillons d'une même espèce chimique, en supposant bien entendu que l'on compare ces différents échantillons dans les mêmes circonstances. Ce résultat est une conséquence de lasimplicité de l'espèce chimique, relativement à la complexité de la constitution des individus d'une même espèce, organisée pour vivre. En effet, cette complexité porte d'abord sur le grand nombre des
principes immédiats ou espèces chimiques que comprend la composition matérielle de ces individus ; ensuite sur la structure, Tarrang^ement et Factivité des org^anes dont l'ensemble forme Tidiosyncrasie de chaque individu; c'est de cette idiosyncrasie qu'émanent les qualités et les facultés dérivées du père et de la mère, et les modifications qu'elles pourront recevoir des circonstances du monde extérieur où cet individu vivra, depuis sa naissance jusqu'à sa mort.
88. Les échantillons d'une même espèce chimique n'ofirent rien de semblable à l'observateur. Ils ne passent point incessamment par ces chang^emenls qui sont la vie de l'individu depuis le moment où il naît jusqu'au moment où il cesse de vivre.
Tous les échantillons d'une même espèce chimi- (jue, étudiés dans les mêmes circonstances, possèdent donc une fixité de propriétés, qui tranche absolument avec les chang^ements incessants que tous les individus d'une même espèce, vég*étale ou animale, éprouvent et qu'ils éprouveraient encore, lors même qu'on admettrait entre eux une parfaite identité et une identité pareille des conditions où ils vivent; mais comme, en réalité , tous les individus d'une même espèce difierent plus ou moins les uns d'avec les autres, on voit l'immense différence exis-
tant entre les échantillons de la même espèce chimique et les individus vivants d'une même espèce de plante ou d'animal. Enfin, rappelons que nous n'apercevons pas Vindividii, c'est-à-dire la molécule représentant l'espèce chimique, simple ou complexe, mais une agrégation de ces vidividus, de ces molécules, dont nous reconnaissons l'identité dans le même échantillon dont l'aspect paraît homogène.
89. Le mot espèce, appliqué à des êtres vivants d'une même origine, comprend donc des individus qui sont loin d'avoir entre eux T identité de ressemblance qu'on attribue aux échantillons d'une même espèce chimique. Eln d'autres termes, \e% individus de la même espèce vivante, n'ayant point entre eux Fidentité des échantillons d'une même espèce chimique, on ne doit comprendre daws P énoncé des propriétés de f espèce, botanique ou zoologique, que les propriétés possédées par tous les individus de t espèce. Dès lors, l'énoncé deces propriétés, communes à tous les individus, est une expression abstraite, relativement à l'énoncé des propriétés de l'espèce chimique, qui est censée les comprendre toutes, puisqu'on admet l'identité des échantillons représentant cette espèce, en ayant égard aux circonstances, bien entendu, capables de les modifier , mais de les modifier d'une manière identique dans une même circonstance. La difTé-
rence, sous ce rapport, est donc extrême entre le sens qu'on doit attacher aux expressions : espèce botanique ou zoologique et espèce chimique. La première, n'étant point représentée par l'individu, est abstraite, tandis que la seconde, Tétant par l'individu ou plus exactement par un échantillon composé d'individus identiques, est concrète,
. 90. La conséquence de ce qui précède est donc qu'une classification en histoire naturelle partant de l'espèce et allant jusqu'au règne inclusivement, ne comprend que des expressions abstraites, dont le nombre des propriétés communes comprises dans chaque terme diminue de plus en plus à mesure qu'on s'éloig^ne du point de départ.
Si l'espèce, considérée dans son expression la plus complète, eu ég^rd au nombre des propriétés, n'est cependant qu'une expression abstraite, elle l'est bien davantage dans la classification, puisque l'énoncé par lequel on la distingue des autres espèces congénères ne comprend guère, en général, que le caractère, c'est-à-dire un ensemble de propriétés appartenant exclusivement à l'espèce qu'on veut définir.
91. Voici, au reste, la progression de l'énoncé cle l'espèce à l'énoncé du règne :
AVEC L'UtôTOlUE DES ÉTKES VIVANTS. 109
Caractère de l'espèce.
Propriétés communes à tous les individus de Tespèce, ou à deux individus si les sexes sont séparés.
Caractère du genre.
Propriétés communes à toutes les espèces d'un même g^enre.
Caractèi'e de la famille.
Propriétés communes à tous les genres d'une même famille.
Caractère de l ordre.
Propriétés communes à toutes les familles d'un même ordre.
Caractère de la classe.
Propriétés communes à tous les ordres d'une même classe.
Caractèi^e de t embranchement.
Propriétés communes à toutes les classes d'un même embranchement.
Caractère du règne.
Propriétés communes à tous les embranchements d'un même règne.
110 RAPPORTS DE LA CHISME AVEC LillSTOIRE, ETC.
Le nombre des propriétés communes aux individus compris dans chaque groupe va donc en diminuant de l'espèce au règne, et, en outre, le caractère de l'espèce comprenant des propriétés communes à tous les individus de l'espèce, la méthode naturelle ne tient pas compte des propriétés qu'on qualifie de variables.