‹ Histoire des conquêtes et de l'administration de la Compagnie anglaise au BengaleChapitre 1 sur 21 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Au moment où le monde assiste une fois de plus au sanglant spectacle d une colonie, ou pjtttôt d'une conquête anglaise, tentatf&de £ar-

radier à la domination deMa mère-

patrie, il n'était pas sans opportunité de publier de nouveau un livre qui obtint, il y a moins d'un siècle, un grand succès dans le monde politique et qui sera toujours compté au nombre des documents historiques

les plus importants à consulter sur l'établissement et l'administration de la Compagnie anglaise des Indes- Orientales (1 ).

Ce livre, très -court et très -substantiel, est dû à la plume d'un employé supérieur de cette même Compagnie qui exerça successivement les hautes fonctions de membre du conseil des revenus de la province de Bénarès et d'alderman de la cour du maire , à Calcutta. Plein

(i) Considérations on India affairs , particularly rcspecting the présent state of Bengal and Us dependencies , by Will.

Bolts. 4772. London, Alraon, 2 vol.

de renseignements puisés aux meilleures sources, et jusque dans les instructions secrètes des gouverneurs généraux, rédigé avec un véritable esprit d'impartialité , dans le but de concilier les intérêts de la Compagnie avec les droits imprescriptibles de l'humanité , l'ouvrage de Bolts est à la fois un répertoire d'excellents conseils pour bien administrer les belles contrées qu'arrose le Gange, et un exposé courageux , sans restriction ni ménagement , de la mauvaise administration de la Compagnie anglaise.

Il nous a paru d'autant plus à

propos de mettre sous les yeux da lecteur les révélations et les prévisions de Bolls, que le Bengale a été presque exclusivement l'objet de ses études et qu elles ont eu particulièrement pour objet les populations et les intérêts commerciaux des riches provinces qui sont devenues le foyer de l'insurrection présente.

Il est impossible, lorsque l'on étudie avec soin le caractère des Hindous, et que l'on est instruit des longues infortunes qui forment le tissu de leur histoire , pendant les cinq derniers siècles , de ne pas se sentir profondément touché de

compassion et de ne pas éprouver quelque sympathie pour celte race énervée et paciûque presque iuassimilable à la civilisation européenne , et condamnée, par suite de ses croyances religieuses et de sa foi aveugle dans des traditions que ses prêlres font remonter au berceau du genre humain, k subir la loi du vainqueur, qu'il soit Tartare , Mahomélan, Portugais ou Anglais. Pour l'honneur du christianisme, nous voudrions n'être pas forcé d'ajouter, avec Bolts , que , de toutes ces dominations, les plus inintelligentes et les plus impitoyables n'appartenaient

pas aux deux premières nationalités.

Il ne peut entrer dans notre intention de tracer ici , même en abrégé, le tableau des révolutions de Flnde moderne. Il existe sur cette matière des ouvrages d'un mérite incontestable (1). Nous aimons mieux nous renfermer dans les limites que Bolts a données lui-même à son travail , en nous occupant plus particulièrement de la Compagnie des Indes- Orientales et des

(I) James Mill. The his tory ofbritish india. London.i8i7, 3 vol. in-4°. Charles Stewart.

Bis tory ofBengal. 1813. In-4<>. Mark Wilks.

Bistorical Sketches of south of lndia, 1810. 3 vol. in-4*; etc., etc.

conséquences que devront avoir pour la domination anglaise et la prospérité du commerce de la Grande- Bretagne les événements contemporains , si bien prophétisés par notre auteur et si mal prévus par les ministres de la métropole anglaise et le gouvernement de Calcutta.

Quelle que soit l'issue de la lutte engagée avec tant d'énergie par quelques milliers de soldats européens bien disciplinés, contre cent cinquante mille Sipahis révoltés, mais dépourvus de chefs et incapables de résolutions suivies et de déterminations héroïques , il est évident pour

tout esprit attentif que le résultat de tant d'efforts ne peut être que désastreux pour l'Angleterre. A la fin de cette guerre d'extermination, qui est loin de toucher à son terme , la Grande-Bretagne aura perdu nonseulement plusieurs de ses meilleurs généraux et la fleur de son armée, vu s'accomplir la ruine de la Compagnie commerciale qui lui sert d'intermédiaire avec les populations indigènes , s'épuiser les ressources agricoles et alimentaires de tout le pays et se tarir l'une des sources de son ancienne prospérité industrielle, mais encore elle aura augmenté les

charges de son budget d'une somme immense , qu'il serait téméraire de fixer dès aujourd'hui.

L'armée anglaise , malgré le paroxysme de fureur sanguinaire et de vengeance k outrance dans lequel la presse nationale (1) semble avoir pris à tâche de la maintenir, malgré les féroces auxiliaires qu'elle traîne après elle et qu elle a particulièrement recrutés parmi les Sycks ellesGourkhas,

(1) La presse anglaise a donné, depuis trois mois, par l'organe de ses principales feuilles et notamment dans le Times , de nombreuses et tristes preuves do son mépris absolu pour les maximes les plus élémentaires de l'humanité et les lois de la civilisation moderne.

ne pourra jamais anéantir les exubérantes populations des vallées du Gange et de la Jumna. Ce moyen de colonisation familier aux conquérants de l'Amérique fait donc , dans cette circonstance , entièrement défaut à l'Angleterre.

Quand, après une année de guerre, les deux races compteront leurs pertes respectives , quelle que soit l'inégalité du nombre des morts, du côté des vaincus et du côté du vainqueur, elles ne seront véritablement irrépa-

rables que pour ce dernier. L'Inde , en reprenant ses chaînes, reviendra en même temps à ses habitudes de

mollesse et de patience , et , plongée dans les ténébreuses et immuables prescriptions de sa foi religieuse , se résignerai vivre au jour le jour, sous la dure loi du vainqueur, jusqu'à ce qu'une nouvelle occasion se présente de chasser de son vieux territoire ces quelques marchands d'Albion , qui y sont établis d'hier et toujours en trop petit nombre.

Le seul moyen , non pas de coloniser l'Inde , ce qui nous paraît le projet le plus chimérique qui se puisse concevoir, mais de faire entrer dans le mouvement général de

la civilisation européenne quelquesunes de ses plus riches contrées , serait de jeter des masses d'émigrants empruntés k tous les centres de population du monde au milieu des races natives , en accordant à ces colons , pour premier encouragement, la liberté illimitée du commerce et de la croyance religieuse ; il faut se hâter d'ajouter que la nation anglaise est aujourd'hui, de toutes les puissances européennes , la moins propre à remplir une pareille mission humanitaire. Aussi ne craignons-nous pas de nous tromper

en disant que, sur les bords du Gange comme dans les mers de la Chine, la présence des Anglais est le plus grand obstacle que puissent rencontrer les alliances et les relations indo-européennes. En effet, qui pourrait croire à des rapports sincères de société humaine entre la race britannique et les malheureuses populations de l'Hindoustan ? Quelles relations durables de commerce ou de gouvernement pourraient-elles encore s'établir avec les massacreurs de Delhi livrant aux représailles des Anglais les cadavres de leurs femmes égorgées de leurs

propres mains (1)? On peut concevoir une société d'esclaves et de maîtres :

l'histoire de l'antiquité et des temps modernes nous en offre plus d'un exemple ; mais, dans aucune de ces combinaisons sociales, on ne saurait rencontrer ni tant de sang répandu et criant vengeance, ni une aussi effrayante inégalité dans le nombre

(i) Le 23 septembre , trois jours après la prise de Delhi, un officier anglais, en par* courant la ville avec une patrouille, a trouvé dans une seule maison quatorze femmes égorgées et étendues par terre couvertes de leurs châles. Un Indou qui se trouvait là ayant été interrogé dit que les maris eux-mêmes avaient été les auteurs de ce massacre ; puis il conduisit l'officier dans une autre pièce où se trouvaient les cadavres des maris qui s'étaient égorgés entre eux.

des vaincus et celai des dominateurs.

Si, pour qu'une colonie mérite véritablement ce nom , il suffit de faire montre d'un vaste territoire dont la possession soit incontestée par les autres puissances, l'Angleterre peut longtemps encore se prévaloir de ses conquêtes de l'Inde :

la dernière révolte a calmé toutes les ambitions et fait taire momentanément les rivalités les plus légitimes. Quelle puissance pourrait aujourd'hui ambitionner de jouer le rôle que la guerre civile impose à l'armée anglaise , au milieu de ces populations soulevées ? quel trésor,

— XYI —

pour satisfaire à tant de besoins et combler le vide des caisses publiques, oserait prétendre lutter avec les ressources budgétaires de Y Angleterre?

Pour se faire une juste idée des difficultés immenses que le soulèvement des Sipahis apportera à l'exercice de la souveraineté anglaise , particulièrement dans les provinces du nord-ouest , il ne faut pas oublier que la Compagnie des Indes tirait ses principales ressources du fermage des terres, des denrées récoltées et des produits manufacturés par les classes natives les plus pauvres, ainsi que de la

consommation des articles de fabrique anglaise par ces mêmes classes, dont l'industrie est complètement anéantie et la ruine entièrement consommée par la guerre présente.

Il fallait, du reste, nécessaire* ment, que la nation britannique expiât un jour les longues iniquités commises en son nom , dans la plus belle contrée du monde, par des aventuriers plus avides d'or que de gloire, dont elle a trop généreusement favorisé les entreprises, et auxquels elle a trop longtemps permis d'étaler sans pudeur, parce que sa justice le laissait sans punition ,

— xtih —

le faste immoral de leurs richesses mal acquises (1). Quand le Times disait, le 27 octobre 1857, dans un de ces rares intervalles lucides que lui laissent ses habituels accès de folie et d'orgueil : c Par la prise de Delhi , nous ne regagnons que ce qui est endommagé, ruiné, amoindri, non-seulement par la haine et ranimosité, mais plus

(1) Les essaystes anglais ont plus d'une fois livré au mépris public, ces nababs de race anglaise, ces sortes de métis indosaxons, et la caricature a souvent exposé aux yeux de John Bull en belle humeur, les figures grotesques, mâles et femelles, de ces étranges animaux nouvellement arrivés du Bengale.

encore par la manière dont nous le recouvrons. Les pertes de l'ennemi sont les nôtres : nous avons perdu une noble armée ou plutôt deux armées; l'armée indigène du Bengale et tous ces braves et généreux compatriotes qui sont tombés victimes de l'insurrection. Nous avons perdu des édifices, des arsenaux, œuvres enfantées par de longues années de sacrifices, et, ce qui était d'un bien plus grand prix, nous perdons pour longtemps nos espérances de paix et de prospérité. » Quand, disons-nous, cet aveu échappait au plus impitoyable

des journaux de la Grande-Bretagne, il n'entrevoyait encore que la moitié des désastres réservés a son pays , à la suite de la révolte de l'Inde.

Le gouvernement direct, qui semble au ministère anglais le seul remède applicable k tant de maux, deviendra pour la métropole une nouvelle source d'embarras et de dépenses incalculables. Souveraineté oblige, et la moindre des réparations que doive attendre de cette mesure la population native est l égalité devant la loi. Dieu nous garde de nous plaindre d'une telle conséquence ; mais nous laissons à cha-

cun le soin de calculer l'immense perturbation que ce nouveau système d'administration doit nécessairement amener dans les habitudes de vie , les transactions commerciales et les relations journalières des deux races.

Il faut lire les récits des voyageurs anciens et modernes et particulièrement le livre de Bolts et les 'documents officiels et secrets publiés par Yansittart et quelques autres employés de la Compagnie des Indes (1), pour bien comprendre

(i) Consultez en outre des ouvrages cités au-dessous du texte de Bolts: J. J. Stockdale.

les services de toute nature que cette Compagnie a rendus au gouvernement anglais, en jouant le rôle de bouc émissaire , et en prenant sur son compte, depuis près d'un siècle , des actes de la plus monstrueuse injustice, qu'aucun parlement n'eût sans doute consenti k pardonner à une administration directe.

Après la pacification du pays ,

Hystory of the events and transactions of the late war, by the Marquis of Wellesley • 1805. In-4® H. T. Prinsep. À narrative of the political and military transactions of british India, under the administration of the marquess of Hastings. 1820. In-4°.

Reports from the select Committee appointed by the house of commons, 1773 et années suivantes. In fo e t in-8°.

qu'un journal de Bombay déclare une œuvre de longue et difficile exécution (1), il faudra s'occuper de la réorganisation dès rouages compliqués d'une administration coloniale à laquelle aucune autre ne peut être comparée, et où l'élément indigène est , quand même , appelé à jouer le principal rôle. Que le pouvoir souverain émane directement de la reine ou d'une autorité intermédiaire commissionnée par elle , il n'en faudra pas moins pour exercer la justice du premier degré ,

(1) Bombais Urnes. Novembre 1857.

Passim.

faire la police du pays et assurer le recouvrement des revenus territoriaux et industriels , avoir recours à une innombrable armée de petits fonctionnaires indigènes : fousdars, esmundars , dallais , zemindars % banians, tireurs et vak'ds. Sans le concours de cet essaim de parasites officieux et intéressés, dont l'emploi nous parait assez dangereux dans les circonstances présentes (1), la

(1) On peut se faire une idée des dangers qui entourent chaque famille anglaise, au milieu des innombrables domestiques natifs nécessaires à son existence , en lisant dans les journaux le récit de la mort de M. Bur- (on et de ses deux fils, dans le courant du mois de novembre dernier.

moitié de la population valide du royaume uni de la Grande-Bretagne suffirait k peine à l'administration du vaste territoire des trois présidences de l'Inde.

Pendant que l'Angleterre dépensera ses trésors et versera le sang de ses meilleurs citoyens pour accomplir celte œuvre de géant , la restauration d'une Inde productive , une révolution dont aucune puissance ne peut relarder l'avènement et qui puise toute sa force dans T universalité même de son action , appellera le monde entier a participer au trafic indien. Le commerce et l'industrie

demandent la liberté ; ils rejettent les droits et les privilèges qui, sous prétexte de proléger leur enfance, ont entravé leur marche et retardé leurs progrès. Des services transatlantiques partant de tous les grands ports du monde seront bientôt appelés a continuer, à travers les mers, le rôle que remplissent les chemins de fer sur les continents. L'isthme de Suez, enfin, qui ne rencontre dans son exécution que l'opposition britannique , triomphera de tous les obstacles , et deviendra le premier élément de cette fusion générale des intérêts qui doit aboutir à l'unité des

monnaies et des poids et mesures de tous les peuples et à la commandite réciproque des industries par les capitaux de toutes les nations.

Tels sont les résultats les plus probables que doivent avoir, en fin de compte, les efforts tentés par l'Angleterre, d'une part, pour reconquérir ses possessions indiennes, et par les trois plus grandes puissances maritimes du monde, d'autre part, pour contraindre l'empire chinois k entrer dans le mouvement général des transactions internationales.

D'un autre côté , il faut bien

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