CHAPITRE XIII
Vices de la constitution de la Compagnie anglaise des
Indes orientales.
De toutes les tyrannies politiques , l'aristocratique est la pire. L'histoire des anciens et des modernes a prouvé cette vérité. Mais de toutes les aristocraties, l'aristocratie commerçante est la plus insupportable : Carthage, Venise et Gènes en fournissent des exemples.
La Compagnie hollandaise est aristocratique quant à la puissance exécutrice; mais elle est soumise à un état démocratique commerçant, ui a su limiter ses opérations , en l'empêchant e tyranniser les individus qu'elle gouverne.
La Compagnie anglaise des Indes orientales ne fut d'abord qu'une société de commerce. La reine Elisabeth, qui l'établit, dit expressément dans sa charte, que c'était « pour l'honneur de « la nation , l'accroissement de la navigation et « du commerce de la Grande-Bretagne, pour « augmenter les richesses des Anglais , et enfin « pour l'avantage de tout l'Etat. » Cette Compagnie, par sa constitution, est incapable d'exercer une autorité souveraine, et les lois du royaume le défendent d'ailleurs très- positivement.
Elle était, dans son institution primitive, un
coq* démocratique. L'administration entière des intérêts do son commerce appartient à tous les propriétaires qui ont une action de cinq cents livres sterling. Ce gouvernement est si démocratique , que neuf des actionnaires qui ont droit de \oter dans les assemblées, suffisent pour convoquer, dans tous les temps , la cour générale. La nhirahto des membres est en droit de demander des informations, de se taire rendre compte, de fixer les dividende*, de créer des statuts et règlements, d Vu ordonner l 'exécution aux vingt-quatre directeurs , qui sont leurs substituts, et qu'on choisit chaque minée, /mirvu, toutefois, que ces 'v ; ;A w/if>- ne wnt /x/s contraires à la charte de Ai CotH^itinic tt t\ux lois du royaume.
Telle est la constitution de cette société de marchands. On n'y voit rien que des actionnaires qui réunissent leurs fonds pour entreprendre un commerce qui leur soit avantageux, ainsi qu'à la nation. Ou leur accorda un privilège exclusif, dans la vue dVneourager cette branche nouvelle de commerce , que r Angleterre regardait comme de très-grande importance. Peut-être n'était-il |>as possible alors aux commerçants particuliers do faire le commerce de Tlude^du moins on ne |HMit pas donner d autres raisons légales de ce privilège qu ou lui accorda par sa charte. Si la Compagnie anglaise exerçait son commerce pour hou propre intérêt . elle agissait en même temps comme dé|>ositaire de la confiance du public, hou* le protection et la censure du gouvernement, parce »juo ri:tat doit avoir l'inspection de toutes les opérations politiques et commerciales qui se passent entre la Grande-Bretagne et les autres pays.
Tant que la Compagnie anglaise se contenta dètre purement une société de commerce , tant
qu'elle fut soumise aux souverains de l'Inde, le pouvoir que la Grande-Bretagne lui avait accordé dans ces régions lointaines n'entraînait aucun inconvénient. Elle disposait seulement des fonds des actionnaires , et le gouvernement n'avait aucune raison d'examiner sa conduite. 11 faut cependant avouer que la Compagnie fut à peine établie dans l'Inde, qu'elle abusa de l'autorité qu'on lui avait confiée. Ses injustices n'étaient pas aussi évidentes qu'elles le sont devenues depuis ; mais enfin , on avait lieu de se plaindre de ses oppressions.
L'état de la Compagnie a beaucoup changé depuis quelques années. Lorsqu'on lui accorda sa première charte, et lorsqu'elle fut renouvelée dans la suite, il n'était pas possible de prévoir ses conquêtes. Ses propres troupes, conjointement avec celles du royaume, lui ont acquis des territoires immenses dans le Bengale. Ils appartiennent de droit à l'Etat, qui a bien voulu les abandonner à la Compagnie , moyennant une somme annuelle de quatre cent mille livres sterling. Elle possède, dans ces territoires, tous ses anciens privilèges de commerce, et, en outre, l'autorité d'un souverain despotique. Elle est maîtresse absolue de tous les Européens qui y sont établis, ainsi que des Asiatiques qu'elle a réduits sous son joug , et ce pays n'a pas de tribunaux de justice auxquels ils puissent recourir.
Il est donc nécessaire d'examiner si l'on peut confier sagement le gouvernement de ces provinces riches et peuplées , qui forment un grand empire, à une Compagnie de marchands, compagnie de marchands composée non- seulement des sujets de la Grande-Bretagne , mais encore» des étrangers de tous les pays et de toutes les religions ; si l'on peut en sûreté lui laisser l'ad-
ministration et la propriété d'un revenu annuel de plusieurs millions de livres sterling, sans que la législation d'Angleterre réprime son autorité. Ces considérations sont d'autant plus importantes, qu'un certain nombre d'actionnaires se rendront peut-être un jour maîtres de tous les fonds de la Compagnie et des droits qui en dépendent. D'après ce qu'on a vu, on doit craindre qu'un seul nomme, en répandant à propos les richesses u'il a acquises au service de la Compagnie, n'en evienne le chef absolu , et que, corrompant les actionnaires en sa faveur, il fasse décider dans les assemblées tout ce qu'il lui plaira. Les étran- Çers eux-mêmes pourront se procurer beaucoup d'actions et acquérir par là une influence qui enlèverait à l'Angleterre la conquête du Bengale et le commerce qu'elle fait dans l'Inde. Dans des temps critiques, ils pourraient troubler la paix de l'Europe et surtout de la Grande-Bretagne»
Sous quelaue point de vue qu'on envisage la constitution de la Compagnie anglaise, il nous parait que ses domaines d'Asie sont trop précieux pour être abandonnés à vingt-quatre directeurs qu'on a lieu de regarder comme incapables de les gouverner. L'intrigue préside aux choix de ces directeurs; l'argent corrompt les suffrages de ceux qui ont droit de les nommer ; et les votants, sans s'embarrasser du mérite des candidats , ne pensent qu'à gagner des protecteurs qui fassent leur fortune , celle de leur famille et de leurs amis. Les directeurs sont effectivement les maîtres de la Compagnie, quoiqu'ils agissent quelquefois comme de vils instruments de ceux qui les ont élevés à cette dignité.
Lorsqu'on examine tout ce dont ils peuvent disposer en Angleterre et dans l'Inde , toutes les places qu'ils ont à donner dans les départements
civils, militaires et maritimes, les grâces qu'ils peuvent accorder ; lorsqu'on réfléchit, en outre , combien le nombre des votants dans les assemblées est peu considérable, combien il y a d'actionnaires étrangers, de femmes, de mineurs et autres , qui sont privés du droit de suffrage dans les assemblées générales, on ne doit pas être étonné de l'influence illégale que les directeurs ont usurpée sur le corps des actionnaires.
Quoique la Compagnie anglaise soit dans son iustitution un corps démocratique, elle est devenue une véritable oligarchie. La pluralité de vingt-quatre directeurs exerce une autorité despotique et sans bornes en Europe et en Asie.
Les employés supérieurs de la Compagnie dans l'Inde n'ont pas moins d'autorité. Ils interprètent à leur gré les ordres de ceux qui les envoient ; ils ont l'audace de les enfreindre de la manière la plus expresse; on en a vu s'engager par contrat à y contrevenir; ils établissent des monopoles nuisibles aux intérêts de la Compagnie; ils violent impunément les lois et les usages les plus sacrés, et enfin ils exercent leur tyrannie par toute sorte de violences. Ces délits ne sont pas punis en Angleterre. Les directeurs n'ont presque jamais ordonné de réparations envers des innocents persécutés et condamnés sans forme de procès, et sans être accusés d'aucun crime. S'ils l'ont fait quelquefois , ce n'a jamais été qu'avec répugnance. On les a vus au contraire accueillir et s'associer dans la direction, les oppresseurs et les tyrans après leur retour dans la Grande-Bretagne, et employer tous leurs efforts pour étouffer les plaintes qu'on leur adressait, ou déconcerter, par des menaces, des malheureux qui demandaient qu'on leur rendit justice. Cette conduite nous rappelle celle de l'ancienne
Home, lors de la décadence de la République.
Les provinces éloignées se plaignaient en vain des ravages et des concussions des proconsuls; le sénat, sourd à ces cris, hâtait par son injustice la ruine des provinces et de Fcmpire.
Depuis que la Compagnie anglaise s'est emparée de Temploi de dewan,des vues de conquête semblent avoir absorbé toute son attention; elle ne pense plus aux intérêts du commerce de la nation. Malgré rétendue des domaines qu'elle a acquis dans le Bengale, la vente des laines de la Grande- Bretagne n'y a pourtant pas augmenté. Le commerce des draps qu'on faisait au Tonquin; a beaucoup diminué depuis quelques années. Les manufactures d'Angleterre qui fabriquent des draps blancs, n'ont guère d'autres débouchés que les exportations dans l'Inde ; et lorsque la Compagnie diminue sur cet article ses cargaisons d'envoi, de nombreux métiers sont obligés de cesser de travailler. Il est sévèrement défendu aux employés de la Compagnie, de faire dans l'Inde le commerce de ces draps. C'est une maxime générale, suivie par tous les monopoleurs, qu'il ne faut pas remplir les marchés d'une trop grande quantité de marchandises , afin qu'elles aient un plus haut prix. Il est pourtant clair qu'on pourrait établir des règlements, et donner des encouragements qui doubleraient dans le Bengale la vente des draps larges et des autres étoiles de laine de la Grande-Bretagne , et qu'une consommation plus grande de ces marchandises chez l'étranger, serait assurément très-avantageuse à la nation.
Un écrivain judicieux (1) a représenté demie-
(l) The truc Allarm, VA larme hicit fondée. Chez. Almon, en 1770
rement combien il importait à la Compagnie et à l'État de séparer la puissance territoriale dans le Bengale de la puissance commerçante.
Il développe les artifices de la Compagnie, qui, pour cacher sa souveraineté, prétend posséder seulement l'emploi de dewan sous un Mogol qu'elle a toujours méconnu pour empereur, et sous un nabab qui dépend d'elle pour sa subsistance. Nous avons déjà expliqué comment ce nabab servait à justifier les opérations les plus illégales.
Le gouvernement du Bengale est confié à de jeunes européens au service de la Compagnie.
Les vingt-quatre directeurs n'ont pas même assez d'autorité pour les châtier ; et les habitants de l'Inde, naturellement timides, se soumettent avec une entière résignation à ces petits despotes. Quand les directeurs puniraient le gouverneur et les autres employés supérieurs de la Compagnie en les renvoyant de son service, ils sont préparés à cet événement. « Ils s'embarqueront pour leur « patrie, ajoute l'auteur déjà cité, avec une force tune de prince, et là ils défieront la Compagnie « de les convaincre d'autre délit que d'une erreur « de jugement. »
D'après ce que nous avons déjà dit de l'administration de la justice dans le Bengale, il serait inutile de nous arrêter plus longtemps sur cette matière. Le même auteur atteste ce que nous avons avancé à savoir que le gouverneur et le conseil de la Compagnie, sont tout à la fois la partie publique qui poursuit les délinquants, les magistrats qui les emprisonnent, les juges qui les condamnent, les souverains qui ordonnent l'exécution de la sentence, et enfin sont si absolus dans leur autorité, que les grands et les petits jurés, ainsi que les autres juges, no s'avi-
sent pas de leur désobéir. Si les naturels du pays, profitant du privilège que leur accorde la charte, en appellent aux lois d'Angleterre dans leurs procès , on les livre par force entre les mains du nabab , qui exécute à la lettre tous les ordres qu'on lui prescrit.
La Compagnie ou ses empoyés ont envahi le monopole de tout le commerce intérieur et extérieur du Bengale. Elle est maîtresse exclusive du commerce d'Inde en Europe et d'Europe en Inde; elle en fixe les conditions à son gré. Lorsque dans une contrée il n'y a qu'un seul vendeur sur plusieurs acheteurs, et un seul acheteur sur plusieurs vendeurs, ce monopole doit bientôt appauvrir le peuple; lorsque les monopoleurs exercent en outre une souveraineté sans bornes, nous laissons aux lecteurs à décider comment un pays pourrait être florissant.
Les employés de la Compagnie font exclusivement le commerce de l'Inde. Ils se sont emparés des denrées nécessaires à la vie, des matières premières qu'on emploie dans les fabriques, et de toutes les marchandises qui en sortent. Si Ton ne remédie pas promptement à ces abus, la Compagnie s'apercevra bientôt des effets funestes qu'hVont produits sur les manufactures, les revenus et le commerce des provinces du Bengale.
On ne sera pas surpris de voir les maux qui accablent le Bengale depuis quelques années, si Ton considère les changements continuels des directeurs, les résolutions vagues de la cour générale des actionnaires, le défaut d'un système fixe capable de rétablir les affaires dérangées de la Compagnie : les Commissaires qu'elle est obligée d'envoyer dans l'Inde prouvent d'une manière frappante combien sa constitution est défectueuse , et combien ses directeurs sont
peu en état de la gouverner. Cet expédient passager sera probablement aussi inutile que tous les autres qu'elle pourrait employer, à moins qu'on adopte une nouvelle forme d'administration plus équitable et plus sage.
La situation de la Compagnie offre un trèsgrand nombre de moyens d'acquérir de la puissance et des richesses en Angleterre et dans l'Inde. Peu de personnes ont le courage de résister à ces tentations. Il s'est établi par là dans toutes les classes de la société , une variété de systèmes qui se combattent les uns les autres. On mettrait en vain d'autres hommes à la tête des affaires; tant qu'on ne changera pas la constitution de la Compagnie , il serait contraire à la raison , à la nature des passions humaines, à l'expérience de tous les âges, d'attendre de son administration d'autres effets que ceux que nous venons de rapporter. On peut comparer la Compagnie , dans son état présent, à un édifice colossal, bâti tout à coup sur un fondement peu sûr qu'on n'avait pas bien examiné et habité par des propriétaires et des gouverneurs temporaires, qui ont des intérêts différents; tandis que les uns surchargent la masse du bâtiment , les autres en minent et en détruisent les fondements.
CONCIUSION
Pour contenir dans une soumission paisible un pays fort éloigné , il faut que le vainqueur connaisse la justice et l'humanité. L'ancienne Rome, maîtresse du monde , ne put pas , avec toutes ses armées, conserver les provinces qu'elle avait conquises. Celles d'Asie, surtout, se révoltèrent contre un gouvernement oppresseur. Une poignée d'hommes ne doit jamais se croire en sûreté au milieu de ceut cinquante millions de natifs, à moins qu'elle ne compte sur leur attachement. On alléguerait en vain la différence prodigieuse qui existe, pour la vigueur du corps et l'esprit, entre les Européens et les Hindous; des millions d'hommes dans leur patrie triompheront toujours de quelques soldats étrangers qui veulent donner des lois tyranniques, à l'extrémité du globe.
La lecture des chapitres précédents a con-
vaincu le lecteur, que les caprices d'un pouvoir arbitraire sont la seule règle de justice dans le Bengale. On n'y connaît plus ni propriété, ni sûreté personnelle : et les innocents y sont punis comme s'ils étaient coupables de quelques crimes. Le président et le conseil de Calcutta y exercent un despotisme si dur, que dans la Turquie ou la Barbarie on le regarderait comme insupportable.
La Compagnie ne peut plus en imposer au public, en prétendant que le Bengale est gouverné par un nabab, sous l'autorité du grand Mogol. Ces fantômes de souverains sont des instruments pensionnés de l'imposture et de la tyrannie. Loirs pensions absorbent plus d'un million sterling de revenu annuel; il est vrai qu'une partie considérable de cette somme entre dans la bourse des principaux employés. Il semble que d'après cette forme de gouvernement, les naturels du pays devraient être protégés par les lois de leur patrie, lorsqu'ils ne s'en rapportent pas à celles d'Angleterre; mais, dans le fait, ils ne peuvent recourir ni aux unes, ni aux autres.
Nous avons montré clairement que pendant les sept dernières années, les principaux employés de la Compagnie ont établi dans le Bengale des monopoles de toute espèce. Le commerce de l'intérieur du pays, qui était permis par la constitution de l'empire à tous ceux qui payaient les
impôts qu'on avait fixés, le commerce des côtes, tout a été envahi par un petit nombre d'hommes. Les Indiens eux-mêmes ne sont pas maîtres de commercer sur les denrées nécessaires à la vie; et par un raffinement de tyrannie inconcevable , on prétend que ces monopoles ruineux sont à leur avantage. La Compagnie accorde aux étrangers le droit de faire quelques exportations; mais on y a mis tant de restrictions, que les manufacturiers n'osent travailler que pour la Compagnie. Les Français, les Hollandais et les Danois s'en plaignent depuis longtemps. Le commerce que le Bengale entretenait autrefois avec le reste de l'Asie, est intercepté; les autres Compagnies de l'Europe, dégoûtées, ont presque abandonné ces provinces; et ce qui est une suite naturelle de tous ces abus , il y a si peu d'argent pour la circulation , que si l'on continue d'en exporter à la Chine et dans les autres parties de l'Inde, le Bengale n'en aura bientôt plus assez pour les opérations de son commerce intérieur.
Il n'est pas moins évident que la population, les manufactures, le commerce, et par conséquent les revenus de ce pays diminuent. D'un autre côté, ces revenus sont si mal administrés, on commet sur cet article tant de fripponneries,que si la possession du Bengale ne ruine pas la Compagnie, elle dérangera certainement ses affaires.
La Compagnie agit contre tous les principes de la politique. La prospérité du Bengale dépend de la protection qu'elle accordera aux Hindous ; elle ne peut compter de gouverner longtemps ce pays, qu en y admettant un grand nombre d'Anglais ; cependant elle décourage et tyrannise les uns et les autres. Lord Clive avertit lui-môme (1) la cour des directeurs, qu'on doit s'attendre à la perfidie de la part des puissances de l'Inde , et que dans une occasion favorable elles feront essuyer à la Compagnie les plus mauvais traitements. 11 est sûr qu'en temps de guerre, elle ne pourra pas entretenir assez de soldats européens pour conserver sa conquête, à moins qu'elle n'attire dans ses provinces tous les Anglais qui voudront y aller.
Depuis l'acquisition du droit de dewan, l'espèce bizarre de gouvernement que la Compagnie a établi dans l'Inde , est absurde ; et il est honteux pour l'Angleterre, qu'on se serve de déguisements aussi visibles. On dit que la Compagnie a obtenu le Bengale des princes du pays; mais on a vu que ces princes n'en avaient que le nom, qu'ils étaient sans autorité , et reconnus pour tels par toutes les puissances de la terre et par la Compagnie elle-même. Il serait beaucoup plus simple de
(!) Authcntic Papcrs, p. 29, etc.
dire qu'elle possède ces provinces à titre de conquêtes. Il est ridicule de laisser à une Compagnie de marchands une souveraineté illimité^ : c'est insulter au souverain et au peuple de la Grande- Bretagne, aux princes et aux sujets du Bengale. Le gouvernement de l'Angleterre et les peuples de l'Inde , sont les victimes de toutes ces farces ; la Compagnie, un fantôme de nabab et un empereur de nom , en retirent seuls des avantages.
L'on peut contester à la Compagnie les prétendues concessions que lui ont faites les nababs et le Mogol , et elle leur paie inutilement des pensions considérables. S'ils ont eu le droit de les accorder, ils sont les maîtres de les révoquer quand il leur plaira. Ils pourront les transférer aux rivaux et aux ennemis de la Grande-Bretagne. Ces rivaux revêtus de l'autorité de la Compagnie, sous le titre de fermiers, d'officiers, d'employés, de dewans du Bengale, pourront attaquer les Anglais dans leurs établissements, et les en chasser. Tous ces déguisements sont donc inefficaces et dangereux. Ils déshonorent la nation, et donnent lieu de révoquer en doute des droits qu'on regarderait autrement comme incontestables.
Telles sont les idées et les réflexions que l'auteur de cet ouvrage soumet respectueusement au tribunal du public. Il proteste que l'intérêt de 1 humanité et la prospérité de l'Angleterre ont été
les seuls motifs qui Tout engagé à le publier. II n'a voulu qu'indiquer les maux , il appartient à d'autres d'appliquer les remèdes; c'est à la Grande-Bretagne à profiter des avantages qu'une suite de circonstances heureuses lui présente. Elle possède encore la plus belle partie de l'Hin- - doustan. Le Bengale peut devenir la plus riche possession de ses domaines; ce pays offre une source intarissable de richesses pour son commerce. Elle a devant les yeux les écueils où ses prédécesseurs dans l'Inde ont échoué, ainsi que les dangers qui la menacent; et il n'y a point de temps à perdre si elle veut les éviter.
Il ne faut pas être bien habile dans la connaissance de l'avenir, pour prédire que le Bengale sera entièrement ruiné , si la Compagnie continue à suivre, dans l'Inde, les plans qu'elle a formés les années dernières; les Indiens, réduits au désespoir par le comble des maux, chercheront à se venger par la révolte et les massacres. Si le gouvernement refuse d'accorder sa protection aux Asiatiques qu'on opprime, il s'expose à perdre toutes les ressources qu'il attend du Bengale. Les actionnaires de la Compagnie qui ne voudraient pas contribuer à la réforme, mériteraient justement de perdre les fonds qu'ils ont dans le commerce de l'Inde.
S'il était possible que les intérêts de la Com-
pagnie fussent opposés au bonheur et à k prospérité des provinces qu'elle a soumises, sa domination ne serait pas de longue durée. Enfin , j'espère que l'Angleterre ne permettra jamais, pour une misérable somme de quatre cent mille livres sterling par an, qu'on dévaste des pays riches et fertiles, et qu'on tyrannise des milliers de malheureux sans défense. La nation est trop éclairée pour sacrifier ainsi les avantages solides et permanents qu'une administration équitable pourrait lui procurer.