‹ Histoire des conquêtes et de l'administration de la Compagnie anglaise au BengaleChapitre 20 sur 21 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Du commerce des Anglais dans le Bengale, et des oppressions et des monopoles qui ont été la cause de sa décadence.

Le lecteur doit se rappeler ici l'état du Bengale depuis la subversion de l'empire, tel que nous l'avons tracé plus haut, la dépendance dans laquelle la Compagnie anglaise tient le grand Mogol et les nababs et la situation des habitants de ce pays , quant à l'administration de la justice. Il serait presque impossible d'imaginer les vexations cruelles qu essuient les habitants du Bengale depuis quelques années, mais surtout depuis que la Compagnie anglaise est devenue souveraine d'un riche et puissant royaume, et que son gouvernement du Bengale est un gouvernement militaire et civil (i).

Lorsque le grand mogol Furruk-Sir accorda aux Anglais le firman qui les exemptait du paiement de tout impôt, leur commerce alors, ainsi que leurs possessions de terre, étaient peu considérables. Le firman de l'empereur ne leur don-

(1) Voyez une lettre de lord Clive et du comité à la cour des directeurs et le post-scriptum de la lettre de MM. Leycester et Gray. Authentic papers, n<>» 9Î et

nait que quarante begas ou environ quinze acres autour de chaque factorerie. A cette époque, et même plusieurs années après (jusqu'en 1753), la Compagnie avait coutume de taire pour Tachât de ses cargaisons , des contrats avec les marchands du pays qui recevaient d'avance une partie de l'argent, et qui s'engageaient sous certaines peines à livrer leurs marchandises dans le principal établissement de la Compagnie, au temps et au prix fixés. S'il leur arrivait de manquer à quelquesunes des conditions , on pouvait les traduire en justice devant les tribunaux du pays. Quoique les sujets du Mogol n'eussent pas la même ressource, nous avons fait voir plus haut que cette préférence ne portait pas alors beaucoup de préjudice au gouvernement. Le Mogol n'imaginait pas jus* qu'où l'exemption illimitée d'impôts qu'il avait accordée aux Anglais étendrait leur commerce , et combien les suites en seraient funestes à ses États.

La Compagnie sut tirer de grands avantages de cette concession. Lorsque les facteurs ou gomasthas allaient traiter avec les fabricants de l'intérieur du pays, d'après la loi du prince, on ne manquait pas de les respecter. Cette influence ne fit que s'accroître avec la puissance de la Compagnie; de sorte qu'en 1756, après la défaite du rajah al-Dowlah, ce nabab fut obligé de promettre : a Que lui et ses officiers ne traversece raient en aucune manière les desseins des go- « masthas des Anglais; mais qu'au contraire ils <c donneraient à ces facteurs des moyens de ter- « miner leurs affaires sans rencontrer des obs- « tacles de la part de qui que ce fût. » Les gomasthas se servirent si bien du nouveau pouvoir qu'ils venaient d'acquérir, qu'en 1757, après que la Compagnie eut fait Jaffier-Ally-Khawn son

premier nabab, ils s'attribuèrent dans chaque district une juridiction à laquelle l'autorité des rajahs et des zemindars du pays n'osa pas s'opposer. On trouve d'autres exemples de cette nature à chaque page de l'ouvrage de M. Vansittart (1).

Ces maux, qui d'abord n'avaient paru que légers, augmentèrent et se répandirent bientôt dans toutes les provinces du Bengale; et l'on peut dire avec vérité que le commerce de l'intérieur de ce pays, et surtout l'achat des cargaisons de la Compagnie pour l'Europe, ne présente aujourd'hui qu'une scène continuelle d'oppression et de tyrannie. Chaque article de commerce est réduit en monopole; les tisserands et les manufacturiers ne tirent de leurs travaux que ce qu'il plaît à la Compagnie de leur donner; les Anglais et leurs banians et gomasthas natifs décident arbitrairement du prix et de la quantité de marchandises que les fabricants sont obligés de leur fournir.

Tous les gouverneurs de la Compagnie dans le Bengale se sont efforcés d'envoyer en Europe

scurs, afin d'acquérir auprès des directeurs la réputation d'habileté ; et pour parvenir à ce but ils ont employé la rigueur et la force. J'ai déjà dit que la Compagnie et ses employés traitaient les fabricants comme des esclaves ; que les agents des Compagnies hollandaise et française en avaient souvent formé des plaintes, et qu'ils avaient demandé de partager avec les Anglais le nombre de ces ouvriers. Il n'est pas possible de décrire les cruautés qu'on a exercées envers ces malheu-

(1) Vansittart, Narrative, Lond., i746 , 3 v. in-8°.

des cargaisons plus fortes

leurs prédéces-

reux, qui sont tout à la fois manufacturiers et laboureurs. Il arrive souvent que, pendant que les collecteurs des tailles les oppriment d'un côté pour les impôts qu'on en exige, les soldats ou péons, et les gomasthas de la Compagnie les pressent de l'autre avec tant de dureté, pour les marchandises qu'ils doivent livrer, qu'ils sont hors d'état de payer les revenus publics. En mettant à part l'injustice et l'atrocité de ces procédés, qui n'ont peut-être jamais eu d'exemple, nous conviendrons que , lorsque ce pays n'appartenait point aux Anglais, la Compagnie suivait en cela les vues de toutes les sociétés commerçantes, qui ne cherchent que le gain ; mais depuis qu'elle est devenue souveraine du Bengale, le même plan de conduite, qu'elle n'a point changé, ne ressemble-t-il pas à celui de cet insensé qui tuait sa poule d'or pour en avoir à l'instant tous les œufs ?

Afin de mieux développer les vexations des Anglais dans le Bengale, il est à propos d'expliquer de quelle manière se fait l'achat des cargaisons par les agents de la Compagnie pour son propre compte, ou par les marchands particuliers de la Grande-Bretagne qui sont au service de la Compagnie, et qui travaillent pour le leur.

Dans l'un et l'autre cas, les banians engagent au mois des facteurs ou agents appelés gomasthas, un chef qui les dirige, un mohury ou calculateur, et un caissier , et on les envoie tous dans l'intérieur du pays avec quelques soldats et coureurs (1). Les coureurs sont employés à porter les lettres d'un endroit à l'autre. Comme il n'y a pas de postes régulières, chaque mar-

(1) On appelle les soldats, péons, et les coureurs, bircaras.

chand en entretient une à ses frais. Le gouverneur de Calcutta ou celui des autres factoreries leur donne en partant un perwanah pour le zemindar du district où ils vont faire des achats ; on ordonne à ce zemindar de ne point traverser les projets des agents de la Compagnie , mais de leur accorder tous les secours dont ils auront besoin. On se procure ensuite auprès des banquiers ou shoffs, en payant le change courant, une somme convenable des espèces de roupies qui ont le plus de cours dans les cantons où l'on va faire les achats. Les manufacturiers reçoivent ces roupies, pour premières avances. La Compagnie expédie en même temps, sous un passe-port appelé dustuck , la quantité de marchandises d'Europe ou d'Asie qu'elle croit pouvoir vendre aux fabricants. Ces marchandises forment le dernier paiement lors de la livraison de celles du Bengale, et servent ordinairement à solder les comptes.

Dès que les gomasthas sont arrivés à la ville des manufactures, ils choisissent une habitation qu'ils appellent cutchery . Ils y convoquent , par le moyen de leurs soldats et coureurs, les courtiers appelés dallais et pikars , ainsi que les fabricants. Le chef des gomasthas en arrache des billets par lesquels ils s'engagent à livrer, au temps et au prix qui sont fixés, une certaine quantité de marchandises dont il leur donne d'avance une partie de [la valeur. Les gomasthas n'attendent pas le consentement des manufacturiers pour les faire signer ; et lorsqu'ils veulent faire valoir leurs droits, en refusant l'argent qu'on leur offre, on les attache à un poteau pour leur donner le fouet.

Les dallais sont des courtiers qui,. par les connaissances qu'ils ont des fabriques et des manu-

facturiers du pays , sont devenus nécessaires aux . gomasthas. Quoique la Compagnie ait besoin d'eux, elle les opprime souvent autant que les manufacturiers; mais lorsqu'elle les charge de quelque négociation particulière , ils savent bien se venger sur ces derniers , en les opprimant à leur tour. Les pikars sont une classe inférieure de courtiers qui conduit les détails d'une affaire entre les tisserands et les dallais. On enregistre, dans les livres des gomasthas de la Compagnie , un certain nombre de tisserands auxquels on ne permet jamais de travailler que pour elle. Ils ont à souffrir les violences de chaque gomasthas, qui, au moindre caprice, les fait transporter comme des esclaves d'un endroit à l'autre.

Lorsque les étoffes sont finies, on les rassemble dans un magasin destiné à cet effet.

Après qu'on les a marquées du- sceau des tisserands, elles y restent jusqu'à ce que les gomasthas veuillent bien tenir un kattan, pour assortir et déterminer le prix de chaque pièce. Cette opération se fait par un officier appelé l'assortisseurdela Compagnie; et si Ton n'a pas été témoin des injustices qui se commettent dans son département, il n'est pas possible de les imaginer. Les prix que les gomasthas et les assortisseurs de la Compagnie fixent pour ces marchandises sont au moins de quinze , et quelquefois de quarante pour cent plus bas qu'elles ne se vendraient dans un bazar public. Le tisserand, qui voudrait tirer de ses travaux le juste prix qui lui est dû, fait souvent des tentatives pour vendre ses étoffes en cachette aux gomasthas des Compagnies hollandaise et française, qui sont toujours prêts à les acheter. L'agent de la Compagnie anglaise ne manque pas d'envoyer

ses péons chez les manufacturiers , et il 'arrive ordinairement qu'on arrache par force la pièce de dessus le métier lorsqu'elle est près d'être finie. Les gomasthas , revêtus de tant d'autorité, font des achats pour leur compte et pour celui des banians qui sont leurs amis. Ils revendent sur-le-champ leurs marchandises aux Compagnies étrangères, ou bien ils les envoient à Calcutta avec celles de la Compagnie anglaise, sous son passe-port, et ils gagnent au moins vingt pour cent dans ces petits trafics secrets.

Sous le gouvernement mogol , et même sous celui du nabab Allawerdy Khawn, les manufacturiers travaillaient librement. Les riches familles du Tantv ou de la caste des tisserands

briquer des marchandises qu'elles vendaient pour leur propre compte. Il y a actuellement en Angleterre un particulier qui , au temps de ce nabab, acheta un matin, dans la province de Dacca, huit cents pièces de mousselines, que les tisserands vinrent lui offrir à sa porte. Les vexations dont nous avons parlé dans ce chapitre n'ont commencé qu'au temps de Sujah-al-Dowlah.

L'autorité de la Compagnie ayant fort augmenté, elle changea la manière dont elle pourvoyait à ses cargaisons, et se servit des çomasthas. Le même particulier que je viens de citer a vu, sous le gouvernement de Sujah-al-Dowlah, plus de sept cents familles de tisserands des environs de Jungulbarry , que ces vexations , qui ne faisaient alors que commencer, forcèrent d'abandonner leurs pays et leurs possessions. Les manufacturiers n'ont pas même la ressource de pouvoir demander justice au nabab. Ce fantôme de prince est dans une dépendance entière de la Compagnie , et il ne s'aviserait pas de défendre ses su-

employaient

jets contre la tyrannie. Il arrive souvent que les tisserands , pour avoir osé vendre des marchandises qui leur appartenaient, et les dallais et pikars, pour y avoir contribué ou pour l'avoir souffert, sont saisis, emprisonnés, mis dans les fers, condamnés à des amendes énormes, fouettés et chassés d'une manière ignominieuse de leur caste (\): Si les tisserands ne peuvent pas remplir les engagements que les agents de la Compagnie leur ont imposés par force , on saisit et on vend sur-le-champ leurs biens pour en tirer le profit que la Compagnie attendait des travaux qu'il a été impossible à ces malheureux d'exécuter. Les nagaads ou devideurs de soie ont été si opprimés, qu'on en a vu plusieurs se couper les pouces pour n'être plus obligés à dévider de la soie. Lord Clive, pendant son gouvernement, a traité cette dernière espèce d'ouvriers avec une rigueur excessive ; et dans la vue d'exporter en Angleterre une plus grande quantité de soie crue > il a violé d'une manière atroce les lois les plus sacrées de l'humanité. On envoyait ordinairement les cipayes de la Compagnie à Sydabad; ils enfonçaient les maisons des marchands arméniens , qui , de temps immémorial , ont fait une grande partie du commerce de la soie, et enlevaient les nagaads de leurs métiers pour les transporter dans les factoreries anglaises.

Nous venons de voir comment et par qui se fait l'achat des cargaisons de la Compagnie anglaise, ainsi que les commerces secrets de quelques négociants particuliers et des Compagnies étrangères. Mais le monopole ne se borne pas à

(l) Cette punition est celle que redoutent le plus les Hindous.

ce commerce ; il a envahi celui des denrées du Bengale et de toutes Les autres marchandises d'exportation qui ne passent pas en Europe. Un petit nombre d'employés supérieurs de la Compagnie y avec leurs banians et favoris , exercent arbitrairement une autorité sans bornes sur les achats et ventes dinde en Inde, ainsi que sur les petits marchands indiens qui vendent aux naturels du pays ce dont ils ont besoin pour leur subsistance et leur entretien. Le gouvernement de Calcutta, loin de reprimer ces abus, qui ne sont d'aucun avantage à la Compagnie , n'a fait aue les favoriser. Lés ordres absurdes et contradictoires des directeurs ont, en plusieurs occasions, conseillé et applaudi à ces infâmes usurpations ; soit qu'ils ne connussent pas le pays (1) , soit qu'ils connivassent avec les employés, ou, enfin , que l'intérêt de la Compagnie parût l'exiger.

Parmi les monopoles de toute espèce qui se sont introduits dans le Bengale , il y en a deux surtout dont les funestes effets ont contribué à la ruine du pays. L'un est celui du sel , du bétel et du tabac, dont nous avons parlé en détail dans le chapitre précédent. L'autre est celui du coton , qu'on importe de Surate par mer. De la manière dont on l'exerce, il tend à ruiner les

(I) Deux directeurs de la Compagnie examinés à la barre , le 9 et le 10 avril i767, donnèrent devant la chambre des communes on exemple remarquable de ce défaut de connaissances locales. L'un avait été directeur pendant dix ans et l'autre pendant vingt: ils avaient été tous deux présidents de la Compagnie; ils déclarèrent ne savoir pas que les Danois eussent un établissement dans le Bengale: quoique la ville la et factorerie de Serampour, qui appartient à cette nation, ne soit éloignée que de dix milles de Calcutta, sur la rivière d'Hougly.

manufactures de toiles de coton; et c'est l'ouvrage de l'ambition et de la fourberie de quelques membres du conseil de Calcutta, qui vendent seuls les cotons qu'on tire de Surate et de Bombay. Ils gagnent à ce monopole environ vingt- ' cinq lacks de roupies ou plus de trois cent mille livres sterling, qu'ils partagent entre eux. Les cotons, qui ne coûtaient d'abord que seize ou dix-huit roupies le man (1) , en ont coûté bientôt vingt-huit et trente. Malheureusement pour les intéressés , la récolte en fut très-abondante il y a quelques années dans le Bengale. 11 s'ouvrit, pour cette marchandise, un nouveau canal de commerce; on en tirait de l'intérieur du pays de très-grandes quantités, qu'on faisait descendre sur les rivières de Jumna et du Gange , ce qui portait préjudice aux monopoleurs et dérangeait toute leur spéculation. Mais pour faciliter la vente de leurs cotons et prévenir l'entrée de celui qu'ils ne pouvaient pas vendre eux-mêmes , ils eurent recours à deux expédients. Ils chargèrent Mahomed Reza Khawn (prétendu député du nabab, c'est-à-dire un des valets de la Compagnie) de vendre et distribuer leur coton parmi les zemindars ; et enfin , au nom du nabaD , ils firent défendre l'introduction des cotons qui venaient de l'intérieur du Bengale. D'après ce plan assez habilement concerté, on envoya de Calcutta un grand nombre de balles de coton des monopoleurs à Mahomed Reza Khawn , qui s'acauitta tort adroitement de sa commission ; et, afin de pourvoir plus efficacement au commerce des monopoleurs, on établit sur les frontières de la province de Behar un nouvel impôt extraordinaire

(I) Le man pèse quatre-vingts livres.

de plus de trente pour cent sur tous les cotons qui viendraient du haut pays : ce dernier moyen était en effet très-propre à empêche^ qu'il n'en vint dans le Bengale aucune balle.

Un autre monopole de très -grande impor-tance , qui s'exerce publiquement , est celui des toiles de coton qu'on débite aux marchés de Bassora, Judda, Mocha, Bombay, Surate et Madras. Parmi ces toiles , il y en a un très-grand nombre que la Compagnie n'exporte pas, et même sur lesquelles elle ne fait point de trafic (1). Cependant elle ne laisse pas , lorsqu'elle va acheter ses cargaisons, d'étendre ses vexations sur les manufactures de ces toiles, sans qu'elle en retire aucun avantage, et purement sans doute pour le plaisir de tyranniser et de faire du mal.

La Compagnie a encore envahi le droit exclusif d'exportation pour les marchés deBassora, Judda et Mocha, places que les commerçants de l'Inde regardaient comme les plus avantageuses de toutes celles qu'ils pouvaient fréquenter. Le gouverneur et le conseil de Calcutta y envoient pour leur propre compte des vaisseaux connus sous le nom de vaisseaux de fret, et ils prennent quelquefois à fret les marchandises des négociants particuliers. L'administration de cette branche de commerce est sous la direction d'un membre du conseil qui a pour cet effet un magasin, qu'on appelle à Calcutta magasin du fret. Lorsque la Compagnie expédie un de ces vaisseaux, personne

(1) Telles sont les grossières malmolls de Dacca, appelées annundy, hyaty, sonargoug et snerbetty, ainsi que plusieurs espèces de sarries deCossim-bazar et de Radnagore, et entre autres, les chappa, les mugga, les tempy, les taracuauiuty et les mucta, les soucy, les soucy-sarries,ies cutanies et les taiïeties, etc.

parmi le petit nombre de ceux qui peuvent acheter des marchandises , n'ose , sans la permission du gouven^ur et du conseil, en faire partir un autre pour le même voyage. Si les particuliers obtiennent quelquefois cette permission, ils ne peuvent embarquer leurs marchandises sur ce vaisseau, qu'après que la charge de celui du gouverneur et du conseil est complète. Il arrive en conséquence de ce monopole , que les marchandises des négociants particuliers , même des Européens, mais surtout des Arméniens, des mogols et des natifs, sont arrêtées sur les grands chemins, et conduites au magasin du fret. On dérange ainsi toutes les spéculations des entrepreneurs : on traverse tous leurs projets , ils sont obligés souvent de souffrir qu'on embarque leurs marchandises sur des vaisseaux qui leur sont suspects , et de les voir conduire dans des lieux où ils n'avaient pas envie d'aller. Par une suite de ces violences, ils ont manqué plusieurs fois leurs ventes, et essuyé des pertes; leurs marchandises ont été endommagées, et on a osé les décharger dans des ports auxquels ils ne voulaient point aborder. C'est ainsi qu'ont été ruinées plusieurs familles d'Arméniens, mais surtout celles qui commerçaient dans la Perse et l'Arabie : il faut remarquer que les Arméniens sont originaires de Perse, et qu'ainsi ils ont souvent perdu leur fortune et leur bien pour avoir trafiqué dans leur propre pays.

Parmi les différents moyens qu'ont employés le gouvernement et le conseil de Calcutta, pour s'assurer le monopole du commerce intérieur du Bengale, les suivants nous ont paru les plus dignes de remarque.

On a strictement défendu aux négociants d'envoyer, sans un perwanah du gouverneur de Cal-

cutta, des gomasthas dans l'intérieur du pays pour y accaparer des marchandises. Sans cette précaution, on entreprendrait en vain de fair#des achats ; le négociant aurait beau promettre qu'il paiera le double des impôts qu'exige le gouvernement, le manufacturier ne s'aviserait pas de faire avec lui des marchés. Lorsqu'on a obtenu un perwanah, il est souvent très-inutile; et à moins qu'on ne soit protégé spécialement , il n'est guère possible de s'en servir. Nous avons dit comment les gomasthas de la Compagnie arrachent dans tout le Bengale aux tisserands et aux dallars des billets, par lesquel ceux -'ci s'engagent à livrer plus de marchandises qu'ils ne peuvent en manufacturer.

Voici un autre moyen qui a aussi bien réussi que le premier. On a défendu à tous les Anglais ae quitter Calcutta , ou de résider dans aucune autre factorerie , ou dans quelque partie que ce soit dfr l'intérieur du pays. Il faut observer que, par un raffinement de tyrannie inconcevable, on a donné pour prétexte de cette prohibition, qu'ils y opprimaient les naturels , et on ose dire que la Gompagnie, voulant arrêter et prévenir ces abus, a cru devoir employer ces précautions. Quels que fussent les motifs de ce règlement, il était très -favorable à l'établissement et à la prorogation des monopoles ; il ensevelissait pour jamais dans l'oubli bien des actions articulières qui se commettent dans l'intérieur u pays, et qu'on a grand soin de tenir cachées. Cependant, lorsque les membres du comité secret, qui avaient publié cet ordre, trouvèrent leur intérêt à s'en écarter, ils n'y manquèrent pas. Nous avons prouvé que pour leur commerce du sel, du bétel et du tabac, ils n'ont point balancé à établir des agents en différents endroits de l'intérieur du pays.

Après ce que nous avons rapporté des vexations des gomasthas natifs, on ne peut supposer que les employés anglais les surpassent en méchanceté et en injustice; et il serait également absurde de croire que la Compagnie anglaise, en leur défendant de résider dans l'intérieur du pays, a voulu prévenir les crimes qu'ils commettaient envers les Indiens. Ce serait admettre que les gouverneurs d'un pays croiraient devoir en écarter leurs compatriotes pour le rendre heureux, et qu'un souverain despotique qui fait tout ce qui lui plaît, ne pourrait cependant pas prévenir de pareils délits , ou punir les coupables lorsqu'il leur arrive de tomber en faute dans ses propres domaines. Si donc l'on persiste à défendre la légalité de cette ordonnance, si l'on soutient que les circonstances en exigeaient la publication de la part de la Compagnie ou du gouverneur et du conseil de Calcutta, on nous force à penser qu'ils ne sont pas en état de tenir les rênes du gouvernement qu'ils administrent , ce qui ne leur ferait pas beaucoup d'honneur.

Si on considère cette défense sous un autre point de Vue , on ne la trouvera pas moins absurde : elle rend la condition des Anglais , dans un pays conquis par leur nation, pire que celle des étrangers. Le gouverneur et le conseil les privent du droit de se transporter librement d'un lieu à un autre ; servitude que par les lois des nations ils n'auraient pas pu imposer aux Français, aux Hollandais, aux Portugais, ou aux Danois, qui ont des établissements dans le Bengale.

La conduite de la Compagnie hollandaise est bien différente; elle a adopté au cap de Bonne- Espérance un système tout à fait contraire, qui a eu les suites les plus avantageuses. Loin de dé-

fendre à ses compatriotes d'habiter dans l'intérieur du pays, elle les y engage au contraire le plus qu'il lui est possible.

Les Hollandais sont répandus dans le pays des Hottentots, jusqu'à plus de six cents milles de distance du principal établissement de la Compagnie. La police y est observée, et les tribunaux de justice n'y sont pas corrompus; ils ont encouragé l'agriculture , et profité sagement des inventions et des arts de FEurope : en employant tous ces moyens, leur colonie sur ce rocher stérile est devenue si abondante en grains , bétail , vins et autres productions; elle est si florissante et si riche . qu'en la comparant avec celles de la Compagnie anglaise, on a lieu de faire des reproches à cette dernière.

Les Anglais ne se sont pas contentés de mettre des entraves et des restrictions au commerce dans les provinces de Bengale, de Behar et d'Orissa ; le gouverneur et le conseil de Calcutta, par autorité sans doute de la cour des directeurs, publièrent le 18 mai 1763, un édit (1), qui défend non-seulement eux employés de la Compagnie et aux marchands libres, mais à tous autres Européens qui sont sous la protection de la Compagnie, ainsi qu'aux Arméniens et Portugais et à leurs descendants , de faire aucun commerce directement ni indirectement au delà des trois provinces susdites. La teneur de l'édit portait en même temps, « que si quelqu'une des « personnes dout on vient de parler entreprenait « de transporter des marchandises au delà des a trois provinces de Bengale, Behar et Orissa,

(t) On le trouve tout au long dans l'Appendice de M. uolts.

« toutes ces marchandises seraient saisies et con- « fisquées, et les gomasthas qui conduiraient cette « contrebande, punis avec la plus grande sévê- « rité. » Le gouverneur et le conseil alléguaient pour motifs de cette défense, c< que les seuls a naturel s du pays, Musulmans et Hindous , « doivent jouir des privilèges de ce commerce. »

Il n'est pas besoin de montrer à nos lecteurs l'absurdité et l'injustice d'une pareille ordonnance. Nous remarquerons seulement qu'elle a produit deux effets très-funestes au commerce. Elle a empêché les progrès qu'aurait faits la vente des laines et . autres marchandises de la Grande- Bretagne : enfin, elle a enlevé au commerce quelques-unes de ses branches, en diminuant les liaisons mercantiles qu'il est permis d'avoir avec les marchands de l'intérieur de THindoustan.

On demandera d'abord à la Compagnie et au gouverneur et au conseil de Calcutta quel pouvoir ils ont de confisquer et de punir? De quelle autorité ils menaçaient de priver de leurs droits naturels les Arméniens et les Portugais établis dans le Bengale , dont les ancêtres sont natifs de ce pays, ainsi que les Musulmans et les Hindous, puisque les souverains des provinces frontières du Bengale y permettaient et y encourageaient le commerce, et que même, suivant les usages de l'empire, ils n'auraient pas pu le défendre? On demandera encore à la Compagnie anglaise quel but elle se proposait en portant une prohibition que le souverain légitime du pays n'aurait pas pu établir ? Ces questions sont fort embarrassantes, et il ne paraît guère possible d'y répondre. Il faut donc dire que des particuliers ont fait l'édit par de vils motifs d'intérêt personnel ; et cette conjecture parait d'autant plus probable, que ceux-mèmes qui avaient publié

l'ordonnance de prohibition ont continué d'avoir des agents et des gomasthas dans les domaines où elle défendait de commercer.

Nous avons fait remarquer ailleurs qu'autrefois les marchands de toutes les parties de l'Asie intérieure et de la Tartarie venaient acheter des marchandises dans le Bengale , et qu'en échange ils ne donnaient guère que de l'argent et des billets. Un grand nombre de commerçants de nations et de religions différentes , tels que les Cachemiriens (1), les Multanois, les Patans, les Scheiks , les Sunnyassis , les Poggyas et les Bettecas se rassemblaient en caravanes de plusieurs

branche de commerce était si florissante, qu'elle apportait dans le Bengale plus d'argent qu'il n'y en venait par mer d'Europe et des golfes de Perse et d'Arabie. Les vexations des agents ou gomasthas de la Compagnie dans l'intérieur du pays, l'édit que nous venons de rapporter, ont enfin éloigné les marchands étrangers; et les choses en sont venues au point que ce commerce avantageux a pris une autre route, sans qu'on puisse espérer de lui faire jamais reprendre l'ancienne.

La cour des directeurs, le gouverneur et le conseil de Calcutta se sont si mal comportés , ils ont fait des lois et des ordonnances si injustes et si déraisonnables, qu'elles n'ont pas seulement porté atteinte à la prospérité du pays, mais aux

(i) Les marchands de Cachemire avaient coutume d'aller dans les bois appelés Sunderbund , qui sont situés au fond de la baie du Bengale. Ils y faisaient du sel , ainsi qu'on peut le voir par une lettre du nabab Cossim AUy Khawn au gouverneur Vansitlart. Vansittart. Narrative, vol. II, p. 16.

milliers

rendre chaque année. Cette

véritables intérêts de la Compagnie anglaise. Pour en donner des exemples particuliers, nous pouvons citer leurs ordonnances relativement au commerce du sel. Quelques-uns des actionnaires de la Compagnie , connaissant mal ce commerce, Font représenté comme nuisible ; ils devaient se contenter d'en blâmer les abus, puisqu'en luimême il est avantageux. Cependant , la cour des directeurs, dans ses lettres du 8 février 1764, et du 19 du même mois 1766, défendit absolument ce commerce de sel à tous les Européens qui résident dans le Bengale sous leur protection , quoiqu'ils s'offrissent à payer, comme les naturels du çays, les impôts alors établis. Ces lettres leur interdisaient encore le commerce et des marchandises <jui ne sont pas d'exporta- « tion ou d'importation. »

Le Bengale ne produit du sel que dans les cantons qui sont arrosés par la marée, c'est-àdire jusqu'à une distance d'environ soixante milles au-dessus du fond de la baie. On fabrique le sel en faisant bouillir la saumure filtrée à travers une terre préparée pour cela. Les procédés qu'on emploie dans cette opération sont trèsdifférents de ceux qui se pratiquent en Europe ou dans les autres parties de l'Inde. Les terres ainsi arrosées sont situées au sud de Calcutta, le long de la baie, depuis Chittigong jusqu'à Balasor. Elles renferment les provinces de Midni-

K)re et de Burdwan, les pergunnahs de Jessore, oymungul et quelques autres qui dépendent d'Hougly. La plupart de ces terres ne produisent que du sel, et les habitants n'ont pas d'autre revenu; mais le commerce particulier de cette denrée est si peu sûr, comme nous l'avons dit plus haut, les ordonnances du conseil de Calcutta relativement au sel sont si contradictoires

et si peu stables (1) , qu'aucun des naturels n'ose en fabriquer, à moins qu'il ne soit associé ou sous la protection de quelque employé qui ait de l'influence et du pouvoir auprès de la Compagnie.

(I) D'après les ordres de la cour dos directeurs, le gouverneur et le conseil de Calcutta publièrent, en février 1767, une déclaration qui engageait les naturels du pays à faire du sel. Plusieurs particuliers se bâtèrent de profiter de cette permission. Sur ces entrefaites, le dewan ou principal banian du gouverneur, et quelques autres banians des principaux employés de fa Compagnie, s'étaient associés pour faire le commerce du sel, quoique cette association fût expressément contraire au quatrième règlement du comité, du 3 septembre 4766. Ils représentèrent que, si on permettait d'amener le nouveau sel au marché avant qu'ils eussent vendu le leur, ils ne pourraient plus remplir les engagements qu'ils avaient pris avec le comité. En conséquence de leur mémoire, le 12 aoûi 1767, on publia une autre déclaration qui défendait de sortir le sel nouvellement fait des lieux où on l'avait fabriqué, ce qui était assurément une manière très-emcace d'en empêcher la vente. Les malheureux fabricants, appelés molunguis, vinrent en corps à Calcutta, supplier qu'on leur permît d'enlever leur sel avant le débordement de la rivière. L'auteur de cet ouvrage en a vu plus de deux cents sur le grand cbemin environner le palanquin du gouverneur et se prostjrner la face contre terre en réclamant une grâce u'il eut la cruauté de leur refuser. Il les renvoya au ewan, c'est-à-dire à l'homme contre qui ils formaient des plaintes, et qui était intéressé a ce qu'on ne leur . accordât pas ce qu ils demandaient. Avant de pouvoir en obtenir une réponse favorable, le débordement submergea et engloutit tout leur sel. Afin de montrer la puissance qu'a le dewan du gouverneur dans de pareilles occasions , nous dirons ici que le vakil du rajah de Jessore, qui était venu avec les molunguis, fut arrêté à Calcutta par ses ordres, envoyé prisonnier dans sa province sous une escorte de soldats, où il fut gardé très-étroitement jusqu'à ce que le dewan eût achevé tranquillement son commerce.

Puisque telle est la situation du pays, la Compagnie devrait encourager, sans restrictions, tous les fabricants de l'Inde à fabriquer du sel, en payant les droits établis sur cette denrée. Ces précautions mettraient peut-être les Européens en état de contrebalancer l'esprit monopoleur de ses employés supérieurs, et produiraient d'ailleurs des effets très-avantageux. On augmenterait par là les revenus des pergunnahs de sel, et on diminuerait le prix d'une denrée si nécessaire à la vie. Il est très-étonnant qu'une société de négociants telle que la Compagnie anglaise ait pensé à interdire la liberté du commerce suivant les usages établis dans un pays de commerce comme le Bengale, lorsque la prospérité de ses affaires dépend de cette liberté. Toutes les prohibitions que fait une compagnie à des particuliers en faveur de quelques autres , toutes les permissions de commerce libre qu'on accorde sur quelques marchandises, en mettant par partialité des restrictions sur le reste, tendent naturellement à établir les monopoles les plus pernicieux. Mais lorsqu'on fait défense de commercer à des personnes qui, dans un pays éloigné, gouvernent des esclaves dont ils disposent à leur gré , ces prohibitions ne sont qu'illusoires et ne peuvent jamais qu'éblouir l'aveugle multitude. 11 serait aussi inutile d'attendre des employés de la Compagnie qu'ils exécuteront ces lois, qu'il est peu politique de les établir. D'ailleurs , dan3 le cas que nous examinons ici , elles couvrent de honte la Compagnie , puisque , avant son établissement au Bengale , le plus méchant ou le plus faible des anciens nababs n'y interdisait aux Européens aucune branche de commerce tant qu'ils payaient des impôts et qu'ils se conformaient aux coutumes du pays. Ces ordonnances

sont encore contraires à celles qu'établirent anciennement les premières cours des directeurs. Nous avons fait voir qu'elles permettaient dans Tlnde un commerce libre , pourvu qu'on payât les droits établis , et qu'elles cherchaient seulement à empêcher que les particuliers ne profitassent des firmans et des dustucks de la Compagnie pour se mettre à l'abri des impôts, et réellement la Compagnie n'a pas droit de pousser

Î)lus loin ses prétentions. La défense qu'elle a àite à ses employés de commercer sur les articles qui ne sont pas d'importation ni d'exportation , est une distinction subtile que les directeurs actuels peuvent seuls expliquer. Nous osons affirmer qu'il n'est point dans le Bengale d'article de commerce qui ne soit d'importation ou d'exportation ; le sel même est importé continuellement des pergunnahs marattes , des environs de Balasor et de Cuttack, de la côte de Coromandel et de Perse. m

Les ordres de la cour des directeurs , relativement aux passe -ports, ont été aussi variables et aussi contradictoires : tantôt elle ordonnait d'en accorder indifféremment à tous les employés qui seraient patentés ; d'autres fois elle ne permettait d'en donner qu'à ceux qui occupaient un emploi au-dessus de celui d'écrivain. Elle voulait, dans un temps, qu'on en accordât aux marchands libres; mais bientôt elle révoquait cette permission. Enfin, elle s'est comportée, dans toutes les circonstances, suivant les lumières plus ou moins étendues des directeurs qui la conduisent.

Le commerce des habitants de l'Inde sera toujours avantageux à la Compagnie, et ne pourra jamais faire tort au commerce exclusif de l'Europe, qu'elle s'est approprié. Cependant

quelques personnes , afin de cacher leurs monopoles, l'ont dénoncé à la Compagnie anglaise comme lui étant très-pernicieux.

Parmi le grand nombre d'injustices criantes qui se commettent dans le Bengale et les provinces adjacentes, nous pouvons compter les monnaies falsifiées qu'on y a frappées sans égard pour les lois. La Compagnie anglaise est autorisée par sa charte à fabriquer, dans ses principaux établissements, les monnaies de l'Inde, pourvu, toutefois, qu'elle en obtienne la permission des souverains du pays, et que ces monnaies soient égales pour le titre et le poids à celles qui servent de modèles dans les différentes provinces du Bengale.

Il y a dans l'Inde beaucoup d'espèces d'or et d'argent qui ne sont reçues qu'au prix de leur . valeur intrinsèque. La monnaie qui sert de modèle est appelée sicca. Les roupies d'or et d'argent, qu'on nomme mohurs, ne sont évaluées que suivant leur titre , d'après le rapport qui est établi entre l'or et l'argent.

Les mohurs d'or qu'on fabriqua en 1765 à Calcutta, sous les auspices de lord Clive et de son comité, devaient, par leur ordonnance, être reçues pour la valeur de quatorze sicca, ou d'environ seize roupies un quart courantes. Leur circulation , à ce taux , ne put pas devenir générale ; de manière qu'elles occasionnèrent de grands embarras dans le commerce, et des pertes considérables à ceux dans les mains de qui elles se trouvaient. La monnaie de Calcutta avait augmenté le rapport de l'or à l'argent , et elle voulait faire recevoir ses mohurs d'or à huit pour cent au-dessus des monnaies d'or du pays du même titre et du même poids.

La Compagnie et le public ressentirent bientôt

les effets pernicieux de cette injustice, et il n'y rut que les agioteurs à qui elle procura du profit. Ce surhausseinent de la valeur de l'or contribua si efficacement à faire sortir l'argent des provinces du Bengale, que le gouverneur et le conseil de Calcutta écrivirent en Angleterre , le 3 février 17G8, aux directeurs, qu'il était si difficile de trouver de l'argent , qu'à peine serait-il possible de pouvoir changer cent mohurs d'or.

Le 22 du môme mois , ils leur recommandèrent « de trouver quelque autre moyen d'envoyer de « l'argent à la Chine ; que le Bengale était dé- « sormais incapable d'en fournir. »

Comme on n'avait pas des roupies d'argent, on fut obligé dans le môme temps d'envoyer, du Bengale à Madras , des mohurs d'or pour satisfaire aux besoins les plus pressants de l'établissement, quoiqu'on sût très-bien qu'on ferait une perte considérable sur cette monnaie. Effectivement, on écrivit par la suite aux directeurs de la Compagnie qu elle avait perdu treize pour cent sur les remises de ces mohurs d'or, et que les paiements en roupies d'argent auraient été bien plus favorables, si l'on avait pu en trouver.

Le gouverneur et le conseil de Calcutta reconnurent publiquement qu'en fabriquant cette monnaie d'or ils s'étaient fort trompés dans leurs vues, et qu'avec toute leur influence ils n'avaient pu la faire passer dans aucune province ; « tant « les naturels du pays, disaient-ils, sont attachés « aux anciennes espèces. » Ils auraient pu dire , avec plus de vérité , « que le peuple était assez « sage pour ne pas souffrir qu'on le trompât « d'une manière si grossière. »

Des avis plus récents nous apprennent qu'on a fait un grand commerce à Calcutta des mohurs d or, et qu'ils ont souffert un escompte

d'au moins onze pour cent. Ce sont les banians eux-mêmes de quelques employés supérieurs de la Compagnie , qui , par le moyen de leurs changeurs, avaient la direction de cet agiotage. Il faut remarquer que le gouverneur de la Compagnie faisait passer ses mohurs d'or au prix qu'elle y avait fixé en les fabriquant , et que lorsqu'elle les recevait ensuite , elle escomptait à onze pour cent. C'est ainsi que , suivant en tout ses avantages, elle commettait des injustices en donnant ou en recevant des monnaies qui , d'ailleurs, n'avaient de cours que dans le district de Calcutta. Ceux qui avaient des paiements à faire hors de ce département étaient obligés de changer leurs mohurs en payant un fort gros escompte. Ces monnaies falsifiées tombèrent enfin tellement en discrédit, même à Calcutta, que la cour du maire, ayant ordonné qu'on en vendit sur la place une certaine quantité, chaque mohur ne produisit que dix roupies un quart courantes ; de sorte que si le propriétaire les avait reçus au prix fixé par la monnaie, il perdait trente-huit pour cent.

Quant aux roupies d'argent , il y en a de différentes valeurs dans les différentes parties de l'Inde. Les roupies d'Arcot sont , de toutes ces roupies , celles dont la valeur est la plus haute.

Parmi le grand nombre de monnaies falsifiées qui se sont introduites dans les différents districts du Bengale depuis la subversion de l'empire, il y en a une appelée roupie du vizir, dont la valeur est de dix pour cent au-dessous de celle d'Arcot.

Cette espèce de roupie fut fabriquée par un nabab qui s'appelait lui-même vizir de l'empire. Se trouvant embarrassé pour payer ses troupes , il eut recours à l'expédient de cette monnaie

— Tri —

falsifiée, qui a pris de lui le nom de roupie du vizir. Au milieu de la confusion et du désordre dont nous avons déjà parlé si souvent, cette pratique n'a été que trop suivie dans la suite par ceux qui avaient assez peu de conscience pour acquérir des richesses par de pareils procédés.

Il faut surtout compter les substituts et les employés de la Compagnie au nombre de ceux qui ont commis cette friponnerie. On a vu des banians de quelques officiers devenir directeurs des monnaies à Benarès et à Illahabad , et y fabriquer, sous les yeux du grand Mogol, des roupies du vizir, qu'on donnait en paiement aux pauvres soldats, tandis qu'ils auraient dû recevoir de bonnes roupies d'Arcot. On les a même fait recevoir au grand Mogol en paiement de sa pension ; et malgré son titre de roi du monde , il a été obligé d exercer sa patience impériale et de souffrir cette injure sans se venger.

En convenant que la Compagnie anglaise, depuis qu'elle est souveraine du Bengale, a le droit d'y fabriquer des monnaies, il n'en est pas moins vrai que lorsqu'elle en a fabriqué contre la loi, puisqu'elles n'étaient pas du titre et du poids de celles qui servaient de modèles dans le pays , lorsqu'elle a acquitté les dettes du gouvernement avec ces monnaies falsifiées , en les faisant passer pour une valeur plus haute que celle qu'elles avaient réellement, si elle ne s'est pas rendue coupable de haute trahison , elle a au moins commis une forfaiture. Le gouvernement doit examiner sa conduite et prévenir ses mal- ✓ versations pour l'avenir.

D'après tout ce qu'on a lu jusqu'à présent , on peut affirmer avec vérité que les monopoles et les règlements abusifs établis dans le Bengale par la Compagnie anglaise, que les injustices et

la tyrannie des directeurs et des employés accélérèrent la décadence des manufactures , que la mauvaise administration des nababs usurpateurs et les déprédations des Marattes avaient commencée. On les a vues décliner sensiblement dans le cours des années dernières. Les toiles y sont beaucoup moins belles (1) qu'autrefois, et elles augmentent pourtant de prix ; un grand nombre de fabricants , accablés par des vexations sans exemple , ont été obligés de quitter leur métier et leur pays.

En récapitulant les faits que nous avons cités , il est prouvé qu'on ne permet aux marchands de l'intérieur de l'Asie d'avoir aucune liaison de commerce avec le Bengale, et qu'en général les habitants des provinces y sont dans le fait privés de presque tout commerce par les monopoles des employés de la Compagnie. Dans cet état de choses , quel est le pays de commerce

(1) Les Hindous disent que les premières manufactures du Bengale fabriquaient des marchandises incomparablement plus belles que celles d'à présent. On y faisait alors une espèce de mousseline appelée abroan,

2ui n'était employée que dans le sérail de l'empereur, baque pièce coûtait quatre cents roupies, ou cinquante livres sterling : elle ne pesait que cinq roupies sicca; elle était à peine visible lorsqu'on l'étendait sur une prairie bien humectée. Pour prouver la finesse de cetle toile, ils citent deux exemples : l'empereur Aureng-Zeb se fâchant un jour contre sa fille peu modeste, qui laissait voir toute la blancheur de son corps à travers ses habillements, la jeune princesse, pour se justifier, répondit que son habillement contenait sept doubles de toiles. Us disent encore qu'au temps du nabab AUawerdi Khawn, un tisserand fut puni et chassé de la ville de Dacca pour sa négligence, parce qu'il n'avait pas empêché sa vache de manger une pièce d'abroan, qu'il avait étendue et laissée par mégarde dans un champ.

qui pourrait être florissant? Et lorsqu'on veut rendre raison du discrédit de la Compagnie, de la rareté des espèces courantes dans le Bengale , doit-on être fort embarrassé? Nous ferons remarquer que, quoique d'autres causes aient donné naissance à cette rareté d'espèces, tels que l'enlèvement des trésors sortis des provinces lors de la fuite du nabab Cossim Ally Khawn , les exportations à la Chine et dans les autres parties de l'Inde, les importations d'Europe qui ont été suspendues , l'introduction à Calcutta des monnaies d'or falsifiées dont nous avons parlé tout à l'heure , cependant l'obstruction des canaux du commerce et l'oppression de la partie industrieuse des natifs ont perpétué le mal sans interruption.

Tant qu'on permettra à la Compagnie et à ses employés de commettre des violences de toute espèce dans le Bengale , d'exercer des monopoles tyranniques, non-seulement sur les manufactures, mais sur tous les habitants du pays, d'en écarter ces richesses que le commerce d'Asie y amenait autrefois, de prévenir la concurrence des autres nations européennes par tous les moyens qu'ils peuvent pratiquer en sûreté, c'est-à-dire de priver le Bengale de la seule source de richesse qui lui reste, il est évident qu'on aura bientôt ruiné entièrement ces précieuses contrées, surtout si la Compagnie anglaise en tire d'ailleurs chaque année des sommes immenses pour la Chine , Madras et Bombay.

Ces circonstances devraient exciter l'attention des propriétaires des fonds de la Compagnie, ainsi que du gouvernement, qui croit aveuglément que tant que le Gange arrosera le Bengale, ses habitants n'abandonneront pas le pays. Le Gange est aussi révéré, et même davantage, au

nord du Bengale et de Behar, que dans ces provinces; et les Hindous, qui ne sont d'ailleurs qu'une partie des sujets de la Compagnie , peuvent également y suivre les lois de Brahma, leur législateur. D'ailleurs, l'expérience démontre la fausseté de cette assertion.

Je soutiens donc que la Compagnie ne doit point établir des monopoles dans le Bengale, ni favoriser ceux de ses employés. Il est de son intérêt d'administrer le gouvernement et le commerce, de manière à contribuer à la prospérité du pays. Telle est la seule politique qu'on puisse adopter sagement ; si on la néglige , le Bengale , malgré ses ressources naturelles , loin d'être profitable à la Compagnie et à la nation qui le possèdent, leur deviendra bientôt nuisible et à charge.

Tout ce que j'ai avancé est si évident, que lorsqu'on examinera de plus près ces malversations , ce qui doit bientôt arriver, les directeurs , forcés par la vérité , n'auront pas l'audace de les nier. Si plusieurs d'entre eux ont ignoré longtemps les effets qui résulteraient de leurs fausses mesures, il faut avouer qu'ils étaient incapables de remplir l'emploi qu'on leur avait confié ; si au contraire ils les connaissaient, si, instruits des maux qu'ils causaient dans le Bengale par leurs règlements , ils ont pourtant négligé d'y remédier, alors ils ont prouvé qu'ils étaient indignes de la confiance du public.

Il n'est pas aisé de prévoir quels salutaires remèdes emploiera la sagesse des directeurs pour guérir les maux actuels, et prévenir ceux qui pourraient arriver dans la suite ; mais , malgré les clameurs des actionnaires de la Compagnie et de ceux qui sont intéressés dans ses affaires, tout bon patriote devrait désirer sincèrement que le

gouvernement recherchât avec un très-grand soin, pendant qu'il en est encore temps, la manière de conserver et d'améliorer ces domaines d'Asie. Le Bengale est dans un état de crise qui ne peut pas durer; si l'on diffère encore l'application des remèdes, ils seront inutiles.

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