‹ Histoire des conquêtes et de l'administration de la Compagnie anglaise au BengaleChapitre 3 sur 21 · PRÉFACE DE L'AUTEUR · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE L'AUTEUR

Il est temps que l'Angleterre pense aux intérêts de ses sujets du Bengale. Malgré tout ce qu'on a dit ou écrit sur les affaires de l'Inde, elle semble les avoir négligées, comme si les habitants de ce pays , pour être éloignés, n'en étaient pas moins membres du même corps politique , ou qu'ils ne méritassent pas les soins de la métropole. Puisqu'ils remplissent envers le gouvernement tous feurs devoirs de sujets, ils ont droit à sa protection.

Le parlement de la Grande-Bretagne ou les propriétaires de la Compagnie des Indes,

se sont bornés jusqu'ici k des expédients passagers qui ne remédient a rien. On n'a point encore adopté de systèmes permanents pour assurer ces domaines k la nation ; et comme les membres de la législation n'ont pas acquis sur cette matière des connaissances suffisantes, ils ignorent les dangers qui nous menacent, ils ne pensent point k prendre les moyens nécessaires pour réformer les abus et prévenir ceux qu'on a lieu de craindre dans la suite. Le Bengale est dans un état de crise qui ne peut pas durer longtemps. Si l'Angleterre ne s'empresse pas d'y faire attention , non-seulement elle sera bientôt privée des ressources que lui fournit le commerce de l'Inde ; mais elle court grand risque de perdre pour jamais la souveraineté qu'elle a acquise dans ce pays.

L'objet de cet ouvrage est de faire connaître l'état politique et commercial du Ben-

gale, de montrer les maux et d'indiquer quelques-uns des remèdes. L'auteur n'a d'autres titres pour l'enlreprendre que l'expérience acquise sur les lieux. L'importance de la malicre lui servira d'excuse ; et comme il ne dit rien qui ne soit appuyé sur des faits, il soumet son livre avec confiance au tribunal respectable du public. Si, en le publiant avec toute la simplicité de la vérité, il peut exciter la vigilance du gouvernement , ou arracher a la misère et h l'oppression les malheureux qui gémissent dans le Bengale, il se croira récompensé de ses travaux.

Sous le nom de sujets de la Grande-Bretagne, nous comprenons les naturels du pays qui vivent sous la domination anglaise, et les Anglais qui vont s'établir dans l'Inde. Malgré la haine qu'on a conçue contre la plupart de ces derniers, ils n'ont cependant pas tous contribué aux révolutions , aux dé-

trônements et à l'établissement des nababs.

D'après les exemples que le public a sous les yeux , il s'est persuadé que tous les employés de la Compagnie font aisément des fortunes immenses dans le Bengale. Il est pourtant vrai qu'il y a actuellement dans ces contrées, plusieurs Anglais qui, avec de l'industrie et bien des efforts, ne peuvent pas se procurer une honnête subsistance.

Le gouvernement doit ôter à ses sujets d'Asie le droit de dire qu'il les a vendus à une société de commerçants pour une somme de quatre cent mille livres sterling par an (1). Il pourrait, avec plus de justice et de dignité, tirer de ce pays de plus grands avantages, et qui peut-être seraient bien plus durables.

(1) Lorsque l'ouvrage de Bolts parut en Angleterre, la Compagnie anglaise payait au gouvernement quatre cent mille livres sterling par année. Le reste des revenus du Bengale se partageait entre les actionnaires, après en avoir prélevé les frais d'administration.

La Compagnie anglaise, qui n'était d'abord qu'une société de commerçants à qui sa charte permettait seulement d'envoyer dans l'Inde six vaisseaux et six pinasses chaque année, est devenue souveraine de plusieurs royaumes étendus, riches et peuplés, et elle a sur pied une armée de plus de soixante mille hommes , qui est entièrement k ses ordres. Ses conquêtes lui ont fait oublier ce qu'elle était à son origine ; elle a . mal entendu ou négligé ses véritables intérêts de commerce ; et l'on peut dire avec vérité qu'il n'y a plus de patriotisme parmi ceux qui la conduisent en Angleterre ou dans l'Inde. Ils n'examinent plus que le nombre des lacks de roupies qu'ils pourront amasser, et celui des fils , neveux , parents ou amis dont ils pourront faire la fortune , aux dépens des misérables qui vivent dans les domaines de la Compagnie. Les provinces

du Bengale, ainsi que les provinces éloignées de l'empire romain, lors de sa décadence, sont devenues la proie des concussionnaires. Plusieurs employés de la Compagnie, après avoir commis en Asie des actes de barbarie dont on trouve à peine des exemples dans l'histoire, sont revenus en Angleterre chargés de richesses; et là, à l'abri du crédit des actionnaires de la Compagnie, ils ont déflé hardiment la justice de venger la gloire de la nation et l'innocence opprimée.

La ruine de la Compagnie anglaise mettra du désordre dans les finances de l'État. Le gouvernement doit craindre les suites fâcheuses qui résulteraient de la perte des domaines d'Asie, ou appréhender du moins qu'ils ne tombent dans un état d'appauvrissement et de misère qui les rendent désavantageux a ses souverains. Le Bengale et les

provinces de Behar et d'Orissa n'ont d'autre ressource que l'argent des autres nations; ce pays ne peut être florissant que par la prospérité du commerce , dont les principes sont invariablement les mêmes dans tous les climats. Si le Bengale tombe en décadence, la Compagnie ne pourra manquer d'y tomber à son tour. Tant qu'elle sera marchande souveraine , ou souveraine marchande dans l'Inde, il est très-certain que ces contrées ne recouvreront jamais leur ancienne prospérité.

Les actionnaires et les directeurs ignorent dans quel état se trouve le Bengale; et comme ils sont mal informés par des employés qui les trompent, leur administration ne peut être qu'impuissante : ils envoient dans les Indes des ordres absurdes et contradictoires ; enfin, la Compagnie n'a pas assez de pouvoir pour se faire obéir par ses

agents. Il n'est pas possible de lui accorder cette autorité dont elle aurait besoin sans établir un nouveau gouvernement au milieu du gouvernement de la nation, et sans détruire la constitution de l'Angleterre.

Les monopoles sont, par leur nature, inévitablement pernicieux. Mais le monopole exercé par un gouvernement absolu, tel qu'est celui du Bengale, doit être le plus terrible de tous.

La Compagnie anglaise jouit en propriété des revenus de ce pays; elle est maîtresse souveraine de l'administration de la juslice et de tout ce qui a rapport au gouvernement. Le prince, qu'on appelle Grand Mogol, n'est que l'instrument de sa puissance ; elle l'a établi sur le trône , elle l'y entretient par une pension , pour le faire servir à ses desseins particuliers. Les prétendus nababs du Bengale et du Behar sont des valets à gages

dont elle dispose k son gré. Le titre de dewan , sous lequel elle prétend avoir acquis ses possessions territoriales , est une fiction quelle a inventée pour cacher, s'il était possible, sa souveraineté a l'Angleterre et aux autres nations de l'Europe qui ont des établissements dans ce pays.

Un monopole universel s'est emparé de tout ce qui se vend et de tout ce qui s'achète dans le Bengale ; et la corruption et les abus sont portés au point que le commerce marche à grands pas vers l'anéantissement. Les tribunaux sont aussi iniques que les employés qui en dictent les arrêts ; des millions d'habitanls sont à la merci d'un petit nombre d'hommes qui partagent entre eux les dépouilles du public. Le despotisme s'y soutient par la violence militaire, et l'on n'y reconnaît ni les lois de l'Angleterre, ni les lois du pays ; les agents de la Compagnie ne

suivent d'autres règles que leurs caprices et leur intérêt. Pendant qu on étouffe l'industrie des Hindous , la population , les manufactures et les revenus diminuent, et le Bengale, qui envoyait à Delhi un tribut de plusieurs millions en espèces, il n'y a pas beaucoup d'années, est k présent si dépourvu de monnaies courantes , que dans peu de temps la Compagnie n'aura probablement plus d'argent pour payer ses troupes, et se verra forcée de dire au gouvernement d'Angleterre qu'elle ne peut plus lui donner ses quatre cent mille livres sterling. Les employés de Calcutta ont déjà été obligés de tirer plusieurs millions sur les directeurs pour les besoins de leur commerce et les frais du gouvernement.

Les habitants du Bengale, dont une famine désastreuse vient encore d'aggraver les malheurs, ont poussé des cris vers l'Angle-

terre pour obtenir le soulagement de leurs maux. Si elle refuse plus longtemps de les écouler, si on les met dans le cas de gémir plus longtemps sous l'iniquité d'un gouvernement dont on leur avait vanté la sagesse , on doit craindre que le comble de la misère ne les jette dans le désespoir, et qu'ils

n'aident de toutes leurs forces la première puissance qui voudra combattre la Compagnie anglaise. Ceux qui regardent ces terreurs comme chimériques, parce que les Indiens sont un peuple dégénéré , efféminé et mou , devraient se rappeler qu'ils ont souvent défait nos armées ; que sans armes à feu ils soutiennent le choc de nos troupes d'Europe , et que dans plusieurs occasions ils ont montré autant de bravoure et de courage que les Anglais. L'homme impartial qui juge sainement, comprendra facilement que la seule réputation exagérée des exploits de

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