‹ Histoire des conspirations des JesuitsChapitre 17 sur 26 · HISTOIRE DES G ONSPIR ETIONS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES G ONSPIR ETIONS

Quant à la société des pères de la foi, qui s'appellent aussi les adorateurs de Jésus ou les paccanaristes , elle tient à des plans plus vastes que les deux autres corporations ; elle suit l'institut des jésuites, qui a résiste' à toutes les attaques dont il a ëtë l'objet. Dans le moment de leur proscription, ils furent protëge's par Frédéric II, roi de Prusse, et par Catherine II, impératrice de Russie. La cour de Rome, liguée avec celles de France et d'Espagne, résista aux sollicitations de ces deux souverains , qui voulaient conserver les enfans d'Ignace; ils ne purent consëquemment se maintenir en Prusse et en Russie que sous un nom simule , et avec un costume un peu différent de celui qu'ils portaient avant la dissolution de la compagnie. Dans le cours de la révolution française, le cabinet de Russie revint à la charge ; il demanda au pape Pie VI une nouvelle autorisation pour les jésuites, et il l'obtint , à condition qu'ils ne pourraient exister que dans ses états. Dans le cours de cette négociation, un nommé Paccanarl , tailleur de pierres , ensuite soldat dans les troupes du souverain pontife, espèce d'illuminé sorti des montagnes du Tyrol , quitta l'habit militaire pour endosser la soutane. Il se rendit à Vienne, s'hisinua dans la confiance de l'archiduchesse Marianne , et lui présenta un plan de rétablissement des jésuites, sous le nom de pères de la foi. Cette princesse, dont la dévotion avait une teinte d'illuminisrne, consentit à employer le riche héritage que lui avait laissé l'empereur Léopold, son père, à la fonda-

don du nouvel institut. Quelques anciens membres de .la société de Je'sus e'taient entre's dans ce projet, bien persuades qu'après s'être adroitement rendus maîtres du terrain, selon leur usage, il leur serait facile de redevenir ce qu'ils avaient ëtë. Mais quand il fut question de règle , Paccanari leur parla de faire quelques changemens à celle d'Ignace , et ils le quittèrent . sur-le-champ. Il trouva moyen de les remplacer par d'autres frères moins difficiles , et obtint un rescrit de Pie VI, à qui il avait fait accroire que son intention e'tait de préparer les voies au rétablissement des jésuites. Sa protectrice lui procura divers établissemens, surtout dans l'e'tat vénitien.

Paccanari suivit l'archiduchesse à Rome, s'y con- ' ciUa la faveur de plusieurs cardinaux , ouvrit un collège, qui acquit en peu de temps une réputation brillante par le talent des maîtres et par l'affluence des e'ièves que la gëne'rositë de son illustre protectrice le mettait en ëtat de recevoir moyennant une modique pension. L'ordre commençait à se répandre dans quelques autres villes, lorsqu'il fut tout-a-coup arrête dans ses progrès par une fâcheuse aventure arrivëe à son restaurateur.

L'archiduchesse imagina d'ëtablir une communauté de mères de la foi sous la direction de Paccanari ; l'abus qu'il lit de son ministère pour sëduire les nouvelles rehgieuses provoqua le zèle de l'inquisition. On lui fit son procès , et il fut condamne à une dëtention perpétuelle. Les Français, s'ëtant quelque temps après

rendus maîtres de Rome, le mirent en liberté. De nouvelles aventures le firent traduire devant le tribunal correctionnel , qui l'envoya encore en prison. Il en sortit de nouveau , et son corps fut depuis retire' du Tibre, tout perce de coups.

Cet événement jeta une grande deTaveur sur l'institut , qui ne fit plus que languir en Italie et en Allemagne, surtout après que la cour de Vienne eut mis des bornes à la prodigalité de l'archiduchesse Marianne. L'abbë de Broglie, d'une famille long-temps dévouée aux jésuites, e'tait aile fondeç une maison de pères de la foi dans les environs de Londres. Cet ëtabhssement^ après avoir eu des succès comme toutes les choses nouvelles et singulières soutenues par l'esprit de parti, finit par une banqueroute (i).

Plus caches en France, les jésuites n'en étaient pas moins audacieux. Lorsque Bonaparte eut rétabli le culte catholique, on les vit se raUier autour d'un ancien confrère , l'abbé Delpuis , qui mettait à profit, les premiers momens d'un zèle aveugle pour jeter les bases de cette congrégation,, qui devait, en un quart de siècle, redevenir si puissante. « Les enfans de Loyola, dit l'éloquent M. Alexis Dumesnil, à qui nous empruntons ce fait précieux, n'ont jamais désespéré du rétabUssement de la compagnie ; on le voit à la persévérance de leurs desseins , à l'audace de leurs entreprises , à tant de sourdes machinations enfin , qui

(i) Du Pape et des Jésuites.

n'annoncent qu'un seul et unique but, celui d'arriver au pouvoir sur les ruines de la monarchie. La société n'a varie ni dans sa politique ni dans ses orgueilleuses prétentions ; ses premiers vœux furent prononce's à Montmartre , elle les a renouvelés à Montrouge. »

Suivons la série des faits rapportés par le même écrivain ; on ne peut s'égarer avec un aussi bon guide : « En 1795, une histoire de l'Église par l'abbé Lhomond , où la question des investitures avait été traitée selon la sage modération des principes gallicans , fut tout-à-coup altérée dans sa réimpression par une main invisible. Le chapitre des investitures disparut même en entier, et se trouva remplacé par d'autres chapitres, dans lesquels on commençait à insinuer qu'^^/ze des principales causes de la révolution française était la destruction de V ordre des jésuites,

(( Un autre livre , le Tableau de la révolution du dix-huitième siècle jusqu'au concordat , par l'abbé Proyart , fait assez voir, par les horribles doctrines qu'il renferme , sous quelle influence il est écrit. Née au milieu des discordes civiles et religieuses du seizième siècle , lorsqu'il s'agissait de créer des prétextes à toutes les usurpations , la société de Jésus ne put cacher la joie barbare que lui causaient encore ces derniers jours de détresse et de deuil. Sans pudeur , sans respect pour de royales infortunes , elle transforme en un juste châtiment et le supplice du meilleur des rois, et l'exil du vénérable successeur de saint Pierre. Sachez ce que pense un prêtre jésuite de la

mort de Louis XVI et des adversités de Pie VI , mom-ant captif sur une terre étrangère : <( A ce spec- )» tacle (page Syo), on serait tenté de se demander » quelle fut donc la prévarication du successeur de » saint Pierre , en quoi il a péché , ce qu'il a fait pour » voir sa personne et sa dignité dans cet état d'humi-

r> liation ? Ce qu'a fait Pie VI? Comme le vertueux

» monarque des Françeais , ce vertueux pontife des )» chrétiens a péché dans son prédécesseur (Glen ment XIV, qui avait supprimé lesjésuites; Louis XV » qui les avait expulsés de ses états ) ; et cette tache )) étrangère les dévoue à une expiation solidaire, » C'est en France que fut tramé par la philosophie )) ce complot oppresseur d'une société de justes , au- » quel un pontife romain eut la faiblesse de se prêter ; » c'est sur ce même théâtre qu'un pontife romain se » verra traîné en criminel ,' c'est là que , jouet et vic- » time de cette même philosophie , Pie VI terminera » son pèlerinage apostolique. » Quel blasphème ! Quoi 1 pour venger cette prétendue société de justes, le ciel, dans sa colère, aura frappé sans pitié l'innocence, et confondu dans une commune ruine les peuples et les rois? Le régicide, toujours cher aux jésuites , se sera lui-même effacé du rang des forfaits pom- devenir un acte de la justice divine. Eh! n'est-ce donc pas absoudre Damiens que de montrer aux peuples Louis XV puni du dernier supplice dans son su<:-

cesseur? Ne soyons plus surpris si le jésuite Cé-

rutti travailla lui-même , un des premiers , a allumer

le feu delare'volution; c'e'tait pour assurer mieux les funestes prédictions de la société'. De la main qui a trace VJpologie des jésuites , Cërutti versa dans la Feuille villageoise tous les poisons de la licence et de la révolte. Ainsi peuvent s'expliquer naturellement ces discours tant de fois répètes , qui tendent à présenter la re'volution comme une conséquence ne'cessaire du renvoi des jésuites. La France devait leur abandonner la tête de Louis XV pour qu'ils ne fissent pas tomber celle de Louis XVL

» Lorsque le pape vint en France donner l'onction sainte au chef d'une nouvelle dynastie , le dessein de Rome était de mettre à profit le gouvernement de Bonaparte , pour enlever à l'e'glise gallicane des droits et une indépendance qu'elle avait pre'cieusement conserves sous les Bourbons. Nous savons par quels de'tours , dans cette circonstance , le souverain pontife essaya de surprendre Napoléon, afin de l'amener à détruire ce monument sacre de nos liberte's religieuses solennellement proclamées par Bossuet. Ce fut alors que commença ce concert unanime de basses flatteries et d'éloges intéressés , qui avaient pour but de séduire le monarque sur le trône , et d'enchaîner aux pieds de Rome le génie du siècle. On eût dit que la religioif , ou plutôt le saint-siége, ne croyait pouvoir se dispenser d'ajouter à notre servitude.

» Il est assez curieux de voir ce qu'écrivait a cette occasion ce même abbé Proyart , qui semble s'être fait un jeu de justifier le régicide. « Dieu, dit-il, a parlé

» au cœur de cet homme extraordinaire , qui remplit » aujourd'hui le monde du bruit de son nom. On se » croit reporte aux jours de Gharlemagne , quand on / » entend Bonaparte élever la voix au milieu de cette » nombreuse assemblée ecclésiastique , etc. ^> Que disait alors M. Pabbë de la Mennais lui-même, cet apôtre aujourd'hui si plein d'audace , qui reproche à JN^apolëon de n'avoir pas voulu de le'gislation catholique ? « O France! rëjouis-toi, tes calamités enfin ^ )) sont à leur terme. Voilà que des extrémités de l'A- » frique la Providence t'amène , comme par la main , » à travers les mers , un de ces hommes puissans en M œuvres qui , destines à la représenter sur la terre , » apparaissent pour tout rétablir quand tout semble

» dësespe'rë La reHgion et la monarchie renaissent

)) ensemble , et la révolution est termine'e (i) ».

Dans le catéchisme à l'usage de toutes les églises de l'empire français , sorti de la plume d'un de ces ardens missionnaires dont la cour de Rome vient de récompenser le zèle et le dévouement , on trouve , pages 56 et 57 , au nombre des leçons marque'es d'un astérisque, comme les plus importantes, celle qui enseigne expressément « que honorer et servir notre empereur 6«st honorer et servir Dieu même ; que ceux qui manqueraient à leur devoir envers notre empereur se rendraient dignes de la damnation éternelle ; que les devoirs dont nous sommes tenus -envers notre empereur

(1) Réflexions sur Tétat de l'Eglise en France^ i""" édit.

nous lient également envers ses successeurs le'gitimes, Dieu , par une disposition de sa volonté' suprême et par sa providence , donnant les empires , non-seulement aune personne en particulier, mais aussi à une famille. »

La cour de Rome avait laisse des traces de son séjour à Paris. Ces sociétés du sacré cœur de Jésus \^ des victimes de V amour de Dieu et des pères de la foi^ dont nous avons indique rétablissement au milieu des orages de la reVolution française, avaient puise de nouvelles forces dans leurs rapports avec les puissances ultramontaines. Lorsque le pape et son cortège eurent repasse les Alpes , elles affichèrent tout-à-coup des prétentions si hostiles , que le gouvernement effraye' chargea, en i8o5, le ministre Portalis de faire un rapport au conseil-d'e'tat sur leur situation , et sur les moyens les plus propres a être mis en usage pour les dissoudre , l'intention manifeste de l'empereur e'tant de conserver l'utile institution des sœurs de la Charité' , à la charge que leurs statuts seraient ve'rifie's , approuve's et enregistre's au conseil- d'ëtat, et de ne reconnaître d'autres corporations religieuses que celles ratifie'es par le concordat et par ses lois organiques.

Le rapporteur, après avoir remonte' à l'origine de diverses associations occultes , observe avec justesse qu'elles se sont e'tablies sans l'aveu de la puissance suprême. <(N'est-ilpas, dit-il, contre l'ordre public, qu'il, puisse se former dans un empire des ordi'es secrets

3go HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

sans l'autorisation de l'Etat? Le droit d'approuver et de rejeter une corporation nouvelle, civile ^t religieuse, n'est-il pas une conséquence naturelle du droit essentiel qu'ont les états de veiller à leur conservation?

» Les constitutions d'un ordre religieux sont les conditions suivant lesquelles il s'oblige envers l'Eglise ; et comme il n'y a que le pape qui puisse , en ce point^ la représenter, c'est à lui qu'est dëfe'rëe l'approbation des ordres qui se présentent pour s'établir dans la chre'tiente'.

)) Mais le pape n'est pas le maître absolu de l'Eglise y et l'Eglise elle-même n'a aucun pouvoir sur le temporel; elle est et elle subsiste dans l'État. C'est donc à l'Etat qu'il appartient de recevoir dans sa domination ou de refuser un ordre ou un institut

» Il serait inouï que l'Etat pût être contraint d'admettre des hommes qu'il ne connaît pas ; et il ne peut les connaître que lorsqu'ils pre'sentent leur institut ^ leurs lois et leurs constitutions.

» Il est donc contre le droit des gens , contre l'ordre public, que les constitutions d'un ordre, de quelque autorité qu'on les suppose emane'es, ne soient pas présentées. Il est contre la raison et le bon sens qu'elles ne soient pas publiques , notoii'cs, suffisam-^ jnent connues.

» Le droit public de la France a toujours exige ^ pour l'établissement des ordres religieux, l'intervention et l'autorisation du magistrat poliuque.^ Cette

DES JÉSUITES. agi

intervention et cette autorisation se manifestaient autrefois par des lettres - patentes : elles peuvent se manifester aujourd'hui sous une autre forme ; mais le principe sur la nécessite' du consentement de Pautôritë civile est toujours le même , et ce principe est commun à tous les états catholiques.

î) Pour prononcer la dissolution des sociëte's rehgieuses sur lesquelles on m'a demande un rapport , il suffit donc d'observer que ces sociétés se sont établies à Kinsu de l'Etat , et sans repre'senter à la puissance publique l'institut, selon lequel elles croient pouvoir, se diriger «

» Mais on a même des reproches particuhers à faire à chacune des sociétés dont il s'agit.

» La société des victimes de l'amour de Dieu n'est qu'une association clandestine, ne'c dans les caves et dans les oratoires particuhers pendant les troubles révolutionnaires : elle n'est fonde'e que sur une doctrine fausse et dangereuse ; elle n'existe que par le fanatisme .

» L'origine de la société du cœur de Jésus n'est pas plus rassurante ; on ne professe aucune erreur connue dans cette société. Les membres qui la composent peuvent se prévaloir de quelque approbation au moins tacite des supérieurs ecclésiastiques ; mais on ignore les règles d'après lesquelles ils se proposent de vivre : ils admettent des secrets ; ils ont annoncé le désir de se lier par des vœux perpétuels. Or, tout cela est inconciliable avec nos lois.

» Zes pères de la foi ne sont que- des jésuites déguises ; ils suivent V institut des anciens jésuites; ils professent les mêmes maœimes; leur existence est donc incompatible avec les principes de l'église gallicane et le droit public de la nation. On ne peut faire revivreune corporation dissoute dans lachré^ tientépar les ordonnances des souverains catholiques , et par une bulle du chef de V Eglise, ' )) Pourquoi introduire, d'ailleurs, de nouveaux ordres religieux, ou faire revivre ceux qu^on a cru nécessaire de détruire ?

» Les évéques et les prêtres sont établis de Dieu pour instruire les peuples.^ et pour prêcher la religion aux fidèles et aux infidèles. Les ordres religieux ne sont point de la hiérarchie ; ce ne sont que des institutions étrangères au gouvernement fondamental de FEgUse,

» Je ne dissimulerai pas que dépareilles institutions ont pu être utiles selon les temps et les circonstances; mais aujourd'hui le grand intérêt de la religion est de propager les pasteurs destines à porter le poids du jour et de la chaleur , au lieu de laisser établir à CQtë d'eux bu sur leurs têtes des hommes qui puissent les opprijner.Le clergé séculier, à peine rétabli, est encore trop faible pour pouvoir diriger et continuer des établissemens qui , dès leur naissance , seraient plus influens que lèse vêques.

» D'autre part, après une grande révolution, le gouvernement ne pourrait^ sans danger, se fier à des

institutions qui, si elles avaient des principes autres que les siens, pourraient devenir infiniment dangereuses.

» La plupart des supe'rieurs ecclésiastiques se plaignent de n'avoir pas dans leurs diocèses un nombre suffisant de sujets pour le service des paroisses. Est-ce dans un tel moment qu'il serait convenable de favoriser des ëtablissemens qui achèveraient d'enlever à ce service tous ceux qui ont de la pie'të, du zèle et des lumières ?

» Cependant le gouvernement , en portant sa sollicitude sur toutes les agrégations et associations qui se sont formées à l'insu des lois, et qui ne peuvent se concilier avec l'ordre prës,ent des choses , a cru devoir distinguer certaines institutions d'humanité et de misencorde qui sont également avouées par la reHgion et parla philosophie.

» Dans ces circonstances, il importe, en conservant les ëtablissemens de bienfaisance et de charité qui ont dëjà produit parmi nous des effets si salutaires, de dissoudre toutes les agrégations et sociëtës religieuses qui se sont ëtablies clandestinement et à l'insu des lois, et de rappeler la maxime sur la nëcessitë de l'intervention de la puissance pubHque dans l'ëtabUssement de toutes les corporations religieuses et civiles.

» C'est ce que je me suis propose dans le projet d'arrêt que j'ai l'honneur de présenter. )>

(Suit le projet d'arrêt du conseil-d'ëtat. )

( Ici est le préambule usité à cette ëpoque. )

(( A compter du jour de la publication du présent^ l'agrëgation ou association connue sous le nom de pères de la foi oudepaccanaristes, actuellement établie à Belley, à Amiens , et dans quelques autres communes de France , sera et demeurera dissoute.

» Les ecclésiastiques composant ladite aj[re'gation ou association se retireront, sous le plus bref délai, dans leurs diocèses respectifs, pour j vivre conformément aux lois et sous la juridiction de l'ordinairje^

» Aucune agrégation ou association religieuse d'hommes ou de femmes ne pourra se former à l'avenir , à moins qu'elle n'ait e'të formellement autorisée par une loi du gouvernement , sur le vu des statuts et règlemens selon lesquels cette congrégation ou association se proposerait de vivre..,.

» Nos procureurs-généraux près nos cours sont tenus de poursuivre, même par la voie extraordinaire, suivant l'exigeaii ce des cas, les personnes de tout sexe qui contreviendraient, directement ou indirectement, aux dispositions du présent arrêt.

» Le grand-juge, ministre de la justice, et le conseiller-d'état chargé des affaires concernant les cultes j sont chargés de l'exécution du présent arrêt. »

Malgré toutes les mesures qui furent prises pour dissoudre ces associations , elles persistèrent à se livrer à leurs pratiques superstitieuses au milieu de la France qui les repoussait, et en présence d'un gouvernement qui avait toujours su se faire obéir. Il est vrai que leurs principaux soutiens étaient alors, comme

ils l'ont toujours ëlë, jusque sur les marches du trône. Le cardinal Fesch surtout les honorait d'une protection toute particulière ; elles étaient l'objet de sa constante sollicitude , elles recevaient de grands secours par son intermédiaire. Autour de lui se groupaient d'autres hommes de Dieu , tels que MM. de la Mennais et de Boulogne, qui , accoutume's toute leur vie aux biaisemens d'une insidieuse politique , abandonnèrent la nouvelle dynastie et conspirèrent sa chute, du moment où il ne fut plus permis d'espërer la soumettre aux prétentions ultramontaines. « Cet affianchissemeat mar^ifeste du joug de toute légitimité royale , dit un auteur déjà cite , s'accorde merveilleusement bien avec les funestes doctrines du trop fameux comte de Maistre , devenu le patriarche rëvérë des nouveaux ligueurs. Cette lumière du parti jésuitique autorise les peuples à solliciter, par l'entremise des grands corps de l'ëtat, le pape, de les dëlier du serment de fidëlitë et de leur donner un autre roi. M. de Maistre va plus loin; il ajoute une formule de cet acte de rébellion (i): «Très saint père, dit-il, au sein ))de la plus amer e affliction et de la plus cruelle anxiëtë wque puissent éprouver de fidèles sujets , et forcés de » choisir entre la perte absolue d'une nation et les der- »7iières mesuT^es de rigueur contre une tête auguste, ))les états-généraux n'imaghient rien de mieux que de ))se jeter dans les bras paternels de V. S. et d'invoquer

(1) Du PapCjtom. Il, 2"^ partie, c. 10 et 11.

)> sa justice suprême pour sauver, s'il en est temps , » un empira de'sole'. Le souverain qui nous gouverne, » T. S. P., ne règne que pour nous perdre. jN^ous ne » contestons point ses vertus , mais elles sont inutiles ; w et ses erreurs sont telles, que si V. S. ne lious » tend la main^ il n'y a plus pour nous aucun espoir de » salut, »

» Le livre oii M. de Maistre adressait à Pie "VII ce modèle de requête, non-seulement n'a point été saisi, mais il est devenu pour la congrégation le texte habituel de ses professions de foi. Parmi ces vertus d'un roi, que l'on ne conteste point, mais qu'on regarde comme inutiles, il faut compter d'abord l'esprit de tolérance et la noble résolution de donner aux peuples des institutions. On sait qui la faction ultramontaine a voulu designer ici , en attendant qu'elle fît tomber ses coups sur le trône. « Si la France d'aujourd'hui, » écrivait, en 1821, M. de Maistre (i), pliant sous » une autorité divine ^ avait reçu son excellent roi des V) mains du souverain pontife, croit-on qu'elle né fût » pas , dans ce moment , un peu plus contente d'elle- » même et des autres ? » Puis , s'adressant au cierge' , il lui repète (2) que Von a besoin de lui pour ce qui se prépare ; que le sacerdoce français ne doit pas se flatter d'être mis à la tête de Pœui^re qui s'avance sans qu'il lui en coûte rien ; que la grande

(1) De l'Eglise gallicane dans son rapport avec lesouve rain pontife, pour servir de suite au livre du Pape.

(2) De l'église gallicane , etc.

récompense qui Vattend appelle un grand courage ! Rome ne pourrait faire qu'un reproclie à M. de Maistre , ce serait d'avoir e'të peut-être trop clair. Et cependant en France l'aveuglement est si grand, on se plaît tant à ne voir dans la religion que la religion même et ses ineiTables consolations , que , malgré les rapides progrès de l'intolérance et du fanatisme , peu d'hommes encore peuvent se flatter d'avoir aperçu tous les dangers de l'avenir.

» Tels furent, sous l'empire, les principes du parti jésuitique, et tels ils ont continué d'être depuis la restauration. Ce parti ne reconnaît de prince légitime que celui qui soumet au pape sa couronne; et d'avance , il justifie tout complot et toute révolte qui doit s'opérer sous le bon plaisir de Rome.

» Sur le bruit qui se répandit que le roi de France, en rentrant dans ses états , voulait s'accommoder aux temps et aux besoins nouveaux des peuples, M. de M aistre frappa d'anathème cette concession généreuse, et la signala , pour ainsi dire , comme un acte de démence. C'est par une citation même que je ferai connaître toute la pensée du parti qui maintenant invoque à grands cris l'autorité de M. le comte de Maistre ; on verra quel peut être au fond son zèle pour le maintien de la Charte, et combien il est dangereux d'appeler au pouvoir de tels hommes. « Si ce prince, ))dit en parlant de LouisXVIII, le comte de Maistre (i),

(1) Considérations 8W la Fiance, pag. i3o.

» avait la folie de proposer aux Français une nouvelle )) constitution, c'est alors qu'on pourrait l'accuser de » donner dans un vague perfide; car\ dans le fait ^ )) il n'aurait rien dit. S'il aidait propose son propre ») ouvrage , // 7zy aiu^ait eu qu'un cri contre lui , » et ce cri eût été fondé. De quel droit , en effet , ^>se serait-il fait ohéir dès qu'ail abandonnait les ^) lois antiques? etc» » Or, cet amour d'un e'tranger pour la vieille monarchie française, tombant en ruines, s'explique facilement par le passage suivant (i) : « Un » caractère particulier de cette monarchie , dit-il , » c'est qu'elle possède un certain ele'ment thëocra- » tique qui lui est particulier, et qui lui a donne qua- » torze cents ans de durée : il n'y a rien de si natio- » nal que cet élément. Les évêques , successeurs des » druides , sous ce rapport , n'ont fait que le per- )> fectionner. » Ainsi, dans le dessein manifeste oii est le parti je'suitique d'établir la théocratie, il ne lui suffit point d'invoquer l'autorité suprême de ces evêques de Rome^ qui déposaient naguère les rois, et déliaient leurs sujets du serment de fidélité, il faut encore qu'il remonte jusqu'aux druides , qui répandaient sur les autels le sang des princes et des chefs de la nation.»

Tandis que les jésuites, unissant leur voix à celles des plus infâmes délateurs, outrageaient d'avance le roi que les Français allaient recevoir, et déchiraient le

(1) Considérations sur la France , p. 11 3.

pacte constitutionnel qui devait Punir à ses peuples le chef de la chrétienté marquait son entrée dans Rome par des exils, des destitutions, des proscriptions , des actes d'une rigueur féroce , qui devraient être au moins inconnus dans le vénérable foyer de la charité' ëvangelique. Pour accroître encore sans doute les châtimens qu'il faisait peser sur ses sujets , trois mois s'étaient à peine ëcoule's depuis qu'il était remonté sur le trône de saint Pierre , que déjà il rendait la vie à cette société régicide, dont les principes avaient si long-temps troublé les nations de l'Europe et enflammé leur juste indignation. C'est avant de songer aux premiers et aux plus chers intérêts de la religion , a ceux qui concernent la paix et la tranquillité de l'Eglise, qu'il y introduit les plus grands perturbateurs de son repos , ces hommes pervers , qui l'ont tant affligée et tant avilie. Encore s'il avait mis à pourvoir à leur rétablissement autant de prudence , de mesure et de circonspection que Clément XIV en avait apporté à prononcer leur suppression , s'il avait surtout attendu, pour revenir si inconsidérément sur le bref de ce grand pape, qu'on lui eût renvoyé à Rome les archives du Vatican, déposées a l'hôtel de Soubise, à Paris , il eût sans doute été frappé de l'éclat de tant de vérités , et il eût reculé d'efïroi devant les témoignages irrécusables de tant de crimes. Bien loin de là, Pie VII^ toujours dirigé par cette même impulsion, cfui l'avait entraîné dans d'autres démarches aussi fausses , ne demanda aucun avis , ne prit aucune informa-

4oo HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

tion, et le 7 août i8i4;, au grand ëtonnement de la chrétienté ^ il publia la bulle suivante :

(ad perpetuam rei memoriam. )

(( Le soin de toutes les e'glises confie'es à notre humanité par la volonté divine , maigre l'infériorité de nos mentes et de nos forces, nous fait un devoir d'user de tous les secours qui sont en notre puissance , et qui nous sont fournis par la miséricorde de la divine Providence , afin que nous puissions , autant que le comportent les nombreuses vicissitudes des temps et des lieux , subvenir aux besoins spirituels du monde catholique, sans distinction aucune entre les peuples et les nations. Désirant de satisfaire à ce devoir de notre ministère apostolique , aussitôt que François Karen , alors vivant , et d'autres prêtres séculiers, demeurant depuis plusieurs années dans le vaste empire de Russie , et qui avaient été membres de la compagnie de Jésus, supprimée par Clément XIV, d'heureuse mémoire, notre prédécesseur^ nous eurent supplié de leur permettre de se réunir en corps , afin de pouvoir plus facilement s'appHquer, conformément à leur institution , à instruire la jeunesse dans les principes de la foi et des bonnes mœurs , à se vouer à la prédication , à la confession et à l'administration des autres sacremens, nous crûmes devoir d'autant plus volontiers condescendi^e à leur vœu, que l'empereur Paul P^, alors régnant , nous avait recommande' les susdits prêtres , par sa gracieuse dépêche , en date,

DES JÉSUITES. 4oi

du II août 1800, dans laquelle, en nous manifestant sa bienveillance particulière pour eux , il nous de'clarait qu'il lui serait agréable de voir la compagnie de Jésus s'établit dans son empire , sous notre autorite'.

» Et nous, de notre côte, considérant attentivement les grands avantages que pouvaient en retirer ces vastes régions ; considérant de quels secours seraient pour la religion catholique ces ecclésiastiques dont les mœurs et la doctrine e'taient également eprouve'es , nous avons cru convenable de seconder le vœu d'un prince si grand et si bienfaisant.

)> En conse'quence , par notre lettre en forme de bref, sous la date du 7 mars 1 80 1 , nous avons accorde au susdit François Karen et à ses compagnons demeurant en Russie , ou qui s'y rendraient des autres pays , la faculté de se former en un corps ou en une congrégation de la compagnie de Jésus. Ils sont libres de se réunir dans une ou plusieurs maisons qui leur seront indiquées par le supérieur, pourvu que ces maisons soient situées dans l'empire russe. Nous avons nommé général de ladite congrégation le susdit François Karen, prêtre 5 nous les avons autorisés à reprendre et à suivre la règle de Saint -Ignace de Loyola , approuvée et confirmée par les constitutions apostoliques de Paul III, notre prédécesseur, d'heureuse mémoire , afin que ses compagnons , dans une religieuse union, puissent librement s'occuper d'instruire la jeunesse dans la religion et dans les belles-lettres , diriger les i^érainaires et les collèges , et^ avec l'appro-

4o2 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

bation et le consentement de l'ordinaire , confesser, annoncer la parole de Dieu , et administrer les sacremens. Par la même lettre , nous recevons la congrégation de la compagnie de J^sus sous notre protection et notre de'pendance immédiate ; nous nous réservons à nous-même et à nos successeurs de prescrire tout ce qui nous semblera propre à la consolider , à ia défendre et à la purger des abus et de la corruption qui pourraient s'y introduire . (Alexandre, quinze ans plus tard, les chassa de ses deux capitales, pour cette même corruption que jamais les papes ne de'truiront chez eux).

» Peu de temps après que nous eûmes ordonné la i'estauratiori de l'ordre des jésuites en Russie , nous crûmes devoir accorder la même faveur au royaume de Sicile^ sur les vives instances de notre cher fils en Jésus-Christ^ le roi Ferdinand, qui nous demanda que la compagnie de Jésus fût rétablie dans ses domaines et états comme elle l'était dans l'empire russe, dans la conviction où il était que , dans ces temps déplorables, les jésuites étaient les maîtres les plus capables de former les jeunes gens à la piété chrétienne et à la crainte de Dieu, qui est le commencement de la sagesse , et a les instruire dans les sciences et les lettres. Le devoir de notre ministère pastoral nous portant à seconder les pieux désirs de cet illustre monarque , et n'ayant en vue que la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes ^ par nos lettres en forme de bref, commençant par ces mots :

DES JÉSUITES. 4o3

pei' (ilias^ et datées du 3o juillet de Tan du Seigneur i8o4, nous avons étendu au rojaume des Deux- Siciies les mêmes concessions que nous avions faites à la R.ussie.

)> Le monde catholique (est-ce que l'Autriche ;, le Portugal et la Suisse ne sont plus catholiques?) demande, d'une voix unanime, le re'tablis sèment de la compagnie de Je'sus. Nous recevons journellement, à cet effet , les pe'titions les plus pressantes de nos véne'rables frères , les archevêques et ëvêques , et des personnes les plus distinguées , surtout depuis que l'on connaît généralement les fruits ahondans que cette compagnie a produits dans les contrées ci-dessus mentionnées. La dispersion même des pierres du sanctuaire dans les dernières calamités , qu'il vaut mieux aujourd'hui déplorer que rappeler à la mémoire , l'anéantissement de la discipline des ordres réguliers, gloire et soutien de la religion et de l'église catholique , au rétablissement desquels toutes nos pensées et tous nos soins sont maintenant dirigés , exige que nous nous rendions à un vœu si juste et si général.

» Nous nous croirions coupable devant Dieu d'un grave délit, si, dans ces grands dangers de la république chrétienne, nous négligions des secours que nous accorde la spéciale providence de Dieu, etsi^ placé dans la barque de Pierre , agitée et assaillie par de continuelles tempêtes , nous refusions â^ employer des rameurs vigoureux et expérimentés qui s"^ offrent d^ eux-mêmes pour rompre les flots

4o4 HISTOIRE DES CONSPIRAT! OINS

dhine mer qui menace, à chaque instant y du nau^ frage et de la mort. Détermine par des motifs si nombreux et si puissans, nous avons résolu de faire aujourd'hui ce que nous aurions de'sirë faire dès le commencement de notre pontificat. Après avoir, par de ferventes prières , implore l'assistance divine ; après avoir pris l'avis et les conseils d'un grand nombre de nos ve'nërables frères, les cardinaux de la sainte église romaine, nous avons décrète', de science certaine, en vertu de la plénitude apostolique, et à valoir à perpétuité, que toutes les concessions et facultés accordées uniquement à l'empire de Russie et au royaume des Deux-Siciles , s'étendront désormais à tout notre état ecclésiastique , et également à tous les autres états. C'est pourquoi nous accordons à notie bien aimé fils, Taddeo Barzozowski, en ce moment général de la compagnie de Jésus , et aux autres membres de cette compagnie, légalement délégués par lui, tous les pouvoirs nécessaires et convenables, selon notre bon plaisir et celui du siège apostolique , pour librement et licitement dans tous les états recevoir et accueillir tous ceux qui désireraient être admis dans l'ordre régulier de Jésus , lesquels , sous l'autorité du général par intérim , seront recueillis et distribués , suivant le besoin , dans une ou plusieurs maisons , ou dans un ou plusieurs collèges, dans une ou plusieurs provinces , ori ils conformeront leur manière de vivre a la règle prescrite par Saint -Ignace de Lojola, approuvée et confirmée par les constitutions de

DES JESUITES. 4o5

Paul III. Nous permettons , en outre , et voulons qu'ils puissent librement et licitement s'appliquer à e'iever la jeunesse dans les principes de la religion catholique, à la former aux bonnes mœurs, a diriger les collèges et les séminaires; nous les autorisons à entendre les confessions , a prêcher la parole de Dieu , à administrer les sacremens dans les lieux de leur résidence , avec le consentement et l'approbation de l'ordinaire. Nous prenons sous notre tutelle, sous notre obéissance imme'diate , et sous celledu siège apostohque , tous les collèges , toutes les maisons , toutes les provinces , tous les membres de cet ordre, et tous ceux qui s' j re'uniront , nous re'servant toutefois , ainsi qu'aux pontifes romains , nos successeurs , de statuer et de prescrire tout ce que nous croirons devoir statuer et prescrire pour consolider de plus en plus ladite compagnie , pour la rendre plus forte , et la purger des abus, si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise! il pouvait s'y en inlroduirCi Maintenant, il nous reste à exhorter de tout notre cœur, et au nom du Seigneur, tous les supérieurs , tous les principaux , les recteurs , tous les compagnons et tous les élèves de cette société rëtabhe , à se montrer en tous lieux et en tous temps iidèles imitateurs de leur père ; qu'ils observent avec exactitude la règle donne'e et prescrite par ce grand instituteur; qu'ils obéissent avec un zèle toujours croissant à ces avertissemens utiles, à ces conseils salutaires qu'il a laisses à ses enfans.

». Eiifm nous recommandons instamment , dans le

4o6 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

Seigneur , la compagnie et tous ses membres , à nos cliers fils en Jësus-Christ, les illustres et nobles princes et seigneurs temporels , ainsi qu'à nos véritables frères les archevêques et evêques , et à tous ceux qui sont constitues en dignité ; nous les exhortons , nous les conjurons , non-seulement de ne pas souffrir que ces religieux soient moleste's en aucune manière , mais encore de veiller à ce qu'ils soient traites avec bonté et charité' comme il convient.

» Nous ordonnons que les pre'sentes lettres soient inviolablement observées d'après leur forme et teneur, pour toujours et a jamais; qu'elles sortent leur plein et entier effet ; qu'elles ne soient soumises a aucun jugement ni révision de la part d'aucun juge, de quelque pouvoir qu'il soit revêtu ; de'clarons nulle et de nul effet toute atteinte qui serait portée à ces pre'sentes dispositions , ou sciemment, ou par ignorance^ et ce , nonobstant les constitutions et ordonnances apostoliques, et notamment les lettres en forme de bref de Cie'ment XIV, d'heureuse me'moire , commençant par ces mots : Dominus ac redemptor noster^ expe'die'es sous l'anneau du pe'cheur, le ai juillet de l'an du Seigneur i']'j'à^ auxquelles nous entendons de'roger et de'rogeons expresse'ment , en tout ce qu'elles ont de contraire a la pre'sente constitution.

» Nous voulons , en outre , que la même foi soit ajoute'e aux copies , soit manuscrites , soit imprime'es, de notre présent bref ^ qu'à l'original même , pourvu qu'elles soient revêtues de la signature d'un notaire pu-

blic quelconque , et munies du sceau d'une personne constituée en dignité ecclésiastique ; qu'il ne soit donc permis à personne d'enfreindre ou contrarier, par une audacieuse témérité, aucune des dispositions de cetle ordonnance; que si quelqu'un se permettait de le tenter , qu'il saclie qu'il encourra l'indignation du Dieu tout puissant, et des saints apôtres Pierre et Paul,

» Donné à Rome, à Sainte-Marie -Majeure, l'année de l'incarnation du Seigneur,, 18 14, et le 7 des ides d'août, quinzième année de notre pontificat. »

Tel est, dit M. Dumesnil, le propre texte de la bulle , et tel sera le langage que tiendra la cour de Rome toutes les fois qu'elle croira pouvoir dicter impunément ses volontés. Ici, elle ne dissimule pas que toutes ses pensées, tous ses soins sont dirigés vers le rétablissement des ordres réguliers, dont les jésuites ne semblent être pour nous que les glorieux précurseurs. En déplorant l'impiété du siècle, ses désordres et la dispersion des pierres du sanctuaire^ le saint -siège s'autorise à de nouvelles entreprises , que serviront trop bien de leurs violentes déclamations MM. de la Mennais et ses confrères, qui, aussi-bien que Rome, ne se montraient pas aussi sévères , lorsqu'ils louaient avec tant d'éclat Bonaparte du rétablissement en France de la religion catholique. Mensonges alors , mensonges encore aujourd'hui. Jamais la religion ne reçut d'hommages plus purs que dans nos temps de troubles et de calamités 5 jamais la foi ne fut plus Mve et dans le peuple et dans le sacerdoce. Le sang de nos

4o8 HISTOIRE DES CONSPIRATIOINS

prêtres j le sang d'une foule de citoyens qui mouraient avec eux sur les ëchafauds, en rend un glorieux témoignage ; et peut-être ceux qui parlent si haut à pre- ; sent, n'eussent-ils pas si volontiers alors cueilli la palme du martyre. Ainsi, c'est pour lui rendre les jésuites , que l'on peint de toutes les couleurs de l'impie'te' cette nation française, qui ne conserva qu'au prix de la vie de ses citoyens la croyance de ses pères. Quand les membres epars de notre vieux cierge, quand les confesseurs éprouves de la foi se lèveront-ils pour imposer silence à cette orgueilleuse milice de Rome? Elle seule fait parmi nous des athées et des impies.

* (( Le jésuite insolent et rebelle , dit le même écrivain , n'a point changé de caractère. Ce missionnaire de corruption n'a point dépouillé le vieil homme. Témoin l'ukase suivant, que l'empereur Alexandre a adressé, le i^"" janvier 1816, au sénat dirigeant :

« L'ordre religieux des jésuites de l'église catholique romaine avait été aboli par une bulle du pape. En conséquence de cette mesure, ils furent expulsés non - seulement des états de l'Eglise , mais aussi de tous les autres pays ; ils ne purent demeurer nulle part. La Russie seule... les conserva chez elle , leur accorda un asile, et assura leur tranquillité sous sa puissante protection... 5 elle ne mit aucun obstacle au Ubre exercice de leur culte... ; mais, en retour, elle crut pouvoir attendre de leur part de la fidélité, du dévouement et de l'utihté. Dans cet espoir, on leur permit de se vouer à l'éducation de la jeunesse. Les pères

leur confièrent leurs enfans, pour leur enseigner les sciences et former leurs mœurs.

» Maintenant il vient d'être constate' que ces religieux n'ont point rempli les devoirs que leur imposait la reconnaissance , et qu'au lieu de demeurer habitan s paisibles, ils ont entrepris de troubler la religion grecque. ., sur laquelle reposent la tranquillité et le bonheur des peuples soumis à notre sceptre. Ils ont commence' d'abord par abuser de la confiance qu'ils avaient obtenue ; ils ont détourne de notre culte les jeunes gens, les femmes... , et les ont attire's à leur e'glise. Porter un homme a abjurer sa foi j éteindre en lui l'amour pour «eux qui professent le même culte; le rendre e'tranger à sa patrie ; semer la zizanie dans les familles ; de' tacher le fils du père. . . ; sont- ce là la voix et la volonté' de Dieu^ et de son fils divin Je'sus-Ghrist ?

» Après de pareilles actions , nous ne sommes plus surpris que l'ordre de ces religieux ait e'te' éloigne' de tous les pays, et qu'il ne soit tole're' nulle part. Quel est^ en effet ^ Vétat qui pourrait souffrir dans son sein ceux qui répandent la haine et le trouble?,,. Pour arrêter le mal dans son origine^ nous avons re'solu d'ordonner ;

» 2° Tous les membres de l'ordre des jésuites doivent être renvoyés sur-le-champ deSaint-Pe'tersbourg.

» 5^ L'entre'e de nos deux capitales doit leur être interdite à l'avenir. »

Ainsi, quand on voit, d'un côte', la Russie recueillir

4io HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

par pitié les jésuites, alors qu'ils e'taient chasse's de tour les pays; quand on voit cette puissance les prote'ger, leur donner des ëtablissemens, leur confier ce qu'il y a de plus important dans un e'tat , l'éducation de la jeunesse , et que , d'un autre côte , on voit ces pères jeter le de's ordre sur la terre hospitalière , y détruire les liens les plus sacres , et chercher audacieusement à y fonder leur domination, on est vraiment indigne d'une telle ingratitude ; et on s'ëtonne qu'il puisse exister des chrétiens, assez aveugles pour désirer le retour d'une race d'hommes aussi dangereuse.

Mais la Russie est- elle la seule puissance qui se soitprononce'e avec autant de force contre les jésuites, maigre' le zèle ardent de N. S. P. Pie VII à les louer et à les mettre en honneur dans la chrétienté? Non, sans doute ; nous allons rapporter la décision du prince-rëgent de Portugal à cet égard.

S. A. R., ayant e'Le' informée de leur rëtabUssement par le pape Pie VII , s'empressa de faire écrire , le i^^ avril i8i 5 , à son envoyé près la cour de Rome : que ses intentions étant de maintenir les dispositions de l'ordonnance qui avait chasse à perpétuité' les jésuites des e'tats de Portugal , il eût à pre'senter surle-champ une note pour faire connaître sa volonté (i). Voici la teneur de cette dépêche importante :

<( S. A. R. le prince-rëgent, mon maître, ayant pris connaissance de la disposition du saint père Pie VII ,

(i) Hist. abr. des jésuites.

DES JÉSUITES. 4ï 1

publiée dans sa bulle Sollicitudo omnium , date'e du 7 août i8i4 , pai' laquelle sa sainteté' a juge à propos de faire revivre la compagnie de Jésus, qui était éteinte, dérogeant ainsi à la bulle Dominus et j^edemptor noster du saint père Clément XIV, de glorieuse mémoire, S. k. R. a été surprise de cette détermination de S. S. , cette cour n'en ayant été prévenue d'aucune manière , quoiqu'elle eût beaucoup plus à se plaindre des offenses de la compagnie de Jésus , contre laquelle on a procédé en Portugal, de la manière la plus énergique , par l'ordonnance (^Alvara) du 5 septembre 1739.

» Les intentions positives de S. A. R. étant de maintenir, dans toute leur rigueur, les dispositions de ladite ordonnance , quelle que soit d'ailleiu's la détermination prise par les autres têtes couronnées , même par celles qui se sont accordées pour l'extinction de ladite compagnie, le même auguste seigneur m'ordonne d'en faire part à votre seigneurie , afin qu'en s'y conformant, elle présente de suite une note qui déclare les principes invariables que S.A. R. se propose de maintenir , et d'après lesquels il est enjoint à votre seigneurie de n'admettre aucune négociation , soit verbale , soit écrite à ce ?ujet.

» S. A. R. m'a ordonné d'écrire , d'après ces mêmes principes , au nonce apostolique ; et par une circulaire à ses ministres résidans dans les cours de l'Europe , il est ordonné de faire une pareille déclaration ^ afin de prévenir toute explication à ce sujet.

^l1 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

» Palais de Rio- Janeiro , le i^"" avril 181 5. Signe le marquis d'Aquiar. »

On reconnaît , par cette lettre , quelles profondes impressions ont laissées à la cour de Portugal les criminels jésuites , et leur parricide attentat sur la personne du roi Joseph.

Le prince qui gouverne aujourd'hui ce royaume veut être solidaire de l'e'clatante Justice exercée par son prédécesseur, et , comme lui , fermer à jamais les portes de ses états aux assassins des monarques.

L'empereur d'Autriche a témoigné une grande surprise, lorsque le saint père Pie VII l'a sollicité également de recevoir les jésuites dans ses vastes domaines ; il ne s'est pas rappelé sans indignation les troubles, les envahissemens , les cruautés de ces révolutionnaires dans l'empire germanique; il s'est souvenu aussi des guerres religieuses suscitées par la faction ultramour taine. Ce prince a manifesté son refus en ces termes : « Le gouvernement autrichien veut maintenir dans toute leur force les édits de Joseph II contre les prétentions ultramontaines ; et en refusant d'établir les jésuites dans ses étais , il protège les établissemens d'instruction que des instituteurs , soiîmis à la juridiction des évêques , ont formé depuis longtemps. »

Ces bons exemples ne furent pas malheureusement suivis dans tous les royaumes de l'Europe. L'Espagne et le Piémont, devenus, depuis la restauration de leurs vieilles monarchies , de véritables provinces de l'em-

DES JÉSUITES. 4i3

pire romain, coururent au-devant des sollicitations du saint père, et se jetèrent avec effusion dans les bras des assassins de Henri IV. D'autres puissances se laissèrent e'galement séduire. On vit dès -lors, en France, des troupes d'eccle'siastiques nomades se re'pandre dans les provinces sous la bannière des pères de la foi ; ces je'suites l'arboraient en attendant qu'ils fussent assez forts pour avouer hautement les maximes d'Ignace et de ses casuistes. En vain (quelques pasteurs intègres , quelques administrateurs courageux voulurent-ils s'opposer à ce de^Dordement. La plupart des chefs de l'EgHse et de l'Etat , gagnes par les trompeuses promesses des missionnaires, ou craignant de déplaire à un gouvernement qui ne réprimait pas leurs courses vagabondes , ouvrirent leurs portes aux nouveaux prophètes , et les accueillirent dans l'enceinte des villes. Dès-lors la désolation fut <lans le saint des saints, et des prêtres respectables, qui depuis le rétablissement du culte en France n'avaient cesse' de remplir les fonctions de leur ministère avec cette modë4\^tion que recommande la religion de Jësus-Ghrist , virent leurs autels envahis par de vieux agens de Rome , ou par de jeunes adeptes encore plus fougueux , sortis la plupart de ces bandes sans discipline et sans courage, qui plus d'une fois avaient souille nos triom})hes et compromis notre gloire militaire. Tandis qu'ils s'emparaient audacieusement du sanctuaire , une foule de marchands forains qu'ils traînaient à leur suite ^ et dont ils partageaient le lucre

scandaleux, établissaient un bazar devant la maison de ce Dieu qui chassa les marchands du temple. On y vendait des croix , des chapelets , des rosaires , des cantiques pour tous les prix et pour toutes les classes. Dans l'intérieur, on renouvelait les prétendus miracles des convulsionnaires ; on y ajoutait une espèce de fantasmagorie impie , faite pour enflammer les têtes faibles et pour émouvoir les nerfs délicats ; on parlait beaucoup du pape et très-peu du roi ; on réclamait à grands cris la restitution des biens nationaux, dont la possession avait été' légitimée parla charte , et dont les propriétaires n'étaient pas encore traités de voleurs ; on tonnait contre les écoles d'enseignement mutuel , et l'on refusait les sacremens aux parens qui y envoyaient leurs fils 5 on attaquait les mariages légitimés par la loi , et l'on qualiliait de bâtards les enfans qui en étaient issus ; enfin , la veille du départ étant arrivée , les principaux citoyens de la ville , de vieux guerriers, quelques graves magistrats dont on avait fasciné l'esprit ou qu'on avait gagnés par la crainte illusoire des destitutions , promenaient dans Içs rues , sur leurs épaules , une croix qui, par son poids et par son volume, prouvait le plus ou moins de ferveur des nouveaux convertis. On la plantait dans le Heu le plus apparent de la vilie , et le lendemain, les missionnaiies s'arrachaient des bras de leurs prosélytes , leur abandonnant des lambeaux de vêtemens que le peuple crédule métamorphosait en reliques.

L'esprit mercantile avait , du reste , beaucoup plus

DES JÉSUITES. 4i5

de part à ces caravanes religieuses que l'esprit de conquête et de dénomination. Ces hommes, qui cleTig Liraient d'une manière si honteuse la reHgion la phis simple et la plus ennemie du faste ^ avaient bien soin de ne pas fau'edes stations dans de pauvres villages, oi^i la collecte n'eût pas été abondante. Ils choisissaient toujours des villes un peu considérables, et n'y restaient jamais assez long-temps pour que leur présence perdît cet attrait de curiosité' sans lequel il n'est point de succès en France, Dignes successeurs du je'suite Lavallette, ils triplaient , quadruplaient, |xir une simple bénédiction, le prix de quelques articles de grosse quincaillerie , et ne laissaient aux marchands leurs associés que la valeur intrinsèque de l'objet. Les chaises étaient encore pour eux une branche de commerce considérable ; ils en sous-louaient la ferme pom' le temps de teur séjour,* et , profitant de la foule qu'attiraient leurs exercices , ils en élevaient le prix à un taux exorbitant. Les petits livres de prières et de cantiques , qu'ils ven» daient en grand nombre , n'étaient utiles aux hdèles qu'autant qu'ils sortaient de leur imprimerie attitrée, et qu'ils avaient été revus , approuvés et bénis par euxmêmes. Les premiers étaient féconds en passages contraires aux maximes de l'église gallicane , au respect dû aux lois et à l'autorité suprême. C'étaient leurs sermons rédigés avec assez d'adresse pour être rappelés entièrement à leurs néophytes sans effaroucher le gouvernement. Quant à leurs cantiques , il suffisait d'y jeter un coup-d'œil pour s'apercevoir que le jésuitisme

4i6 HISTOIRE DES CONSPIRATIONS

avait passe par-ià. Composes la plupart sur des airs erotiques ou révolutionnaires , ils ne pouvaient offrir que des ide'es de débauche ou de crime aux jeunes gens des deux sexes , auxquels on avait la barbarie de les faire apprendre. Les chanteurs et les chanteuses s'y apostrophaient réciproquement en termes si peu voiles^ qu'il est douteux que notre censure dramatique, maigre son peu de susceptibilité dans ce genre , en eût autorise l'émission sur nos théâtres (i).

Les missionnaires qui parcouraient la France n'avaient rien de commun avec ceux qui , les sandales aux pieds , un vêtement de bure sur le corps , un bâton blanc à la main , couraient jadis braver les feux du tropique et les glaces du pôle, pour arracher, par leur douceur et par leurs exemples, les nations sauvages à la vie des bois et au culte sanglant des idoles. Des berlines bien suspendues les transportaient lentement, à travers d'heureuses campagnes , dans les villes de la nation la plus civilisée du globe , la plus attachée à la reUgion de ses pères , la mieux pourvue peut-être d'un clergé nombreux et instruit. Les macérations d'Ignace étaient loin aussi de l'esprit de ses successeiu's. Partout un bel hôtel leur était préparé, on l'embellissait encore de meubles plus propres à orner un boudoir qu'un oratoire; les mets les plus exquis affluaient chez eux , les meilleurs cuisiniers étaient mis

(i) Voyez les cantiques de la mission de M. Tabbé de Ranzan^ ex-chapelain de Napoléon , à Rayonne.

à leur disposition. La bigoterie et l'ostentation faisaient les frais de ces re'ceptions si contraires à la simplicité' de l'Evangile. Ainsi tout e'tait bene'fice dans le commerce des pères de la foi , et il était peu de villes sur lesquelles ils ne levassent de fortes contributions. Le succès de ces voyages mercantiles avait excite' leur avidité'. La France était couverte de troupes de missionnaires qui se croisaient dans tous les sens. On eût dit que le salut de la chrétienté' était compromis , et qu'un grand schisme menaçait l'église gallicane.

Au milieu de cet aveuglement, ou plutôt de cette corruption qui avait envahi tant d'esprits , quelques hommes courageux se distinguaient dans plusieurs provinces par une contenance ferme et par des écrits respirant l'amour de la religion et le mépris de ceux qui n'en faisaient que métier et marchandise. Parmi ces éloquens défenseurs des libertés françaises , se distinguèrent surtout le jeune Edmond Corbière , à Brest , et M. Pontécoulant , fils du pair de France, à Bajonne. Un magistrat qui rappelait les Laverdj, les Clément, les Chauvelin , les la Chalotais , et tous ces beaux caractères de nos anciens parlemens, M. Lannes, se signala , dans cette dernière ville , par une résistance vertueuse et opiniâtre. Il disputa le terrain pied à pied , opposa des raisonnemens à des subtilités ; et, sortant vainqueur de cette lutte honorable, força les pères de la foi à abandonner la place et à aller exploiter des contrées moins difficiles. Tout ne se passa pas aussi

bienpartout. En quelques Ueux, la présence desmis-

4i8 HISTOIRE DES CONSPïllATIONS

sionnaires excita des désordres que d'obscurs émissaires eurent encore la perfidie de fomenter et d'accroître. Le service divin fut interrompu dans plusieurs églises , et des citoyens paisibles furent arrêtes par les pères eux-mêmes. Jusque-là tout s'e'tait borne' à des courses dans les departemens éloignes de la capitale : insensiblement on s'en approcha. En 1820, on s'était glissé clans les faubourgs; en 1821 ^ on occupa l'intérieur^ et la, comme à Brest, comme à Pau, comme à Marseille, comme à Grenoble , la présence des missionnaires excita des désordres et occasionna des scènes scandaleuses.

Cependant, à l'ombre de quelques équivoques , des établissemens , dirigés par des hommes inconnus , surgissaient à Montmorillon , à Poitiers , à Vannes , à Bordeaux, à Toulouse, à Besançon, a Saint-Acheul^ à Montrouge, à Arcs, à Forcaiquier, à Soissons. Les jésuites étaient déjà partout, et l'on s'obstinait à ne les voir nulle part. Le midi de la France se couvrait de leurs écoles , et l'on n'y trouvait , disait-on , que de petits séminaires destinés à recruter le clergé gallican. Sur ces entrefaites , un des écrivains les plus remarquables de Topposition , connu par son amour pour la monarchie et par sa haine pour les doctrines ultramontaines, M. Alexis Dumesnil, est traduit devant les tiibunaux; il parle de jésuites et de congrégations, et la France est étonnée du cri d'alarme que le premier il fait retentir jusque dans le sanctuaire delà justice. Les événemens ne tardèrent pas cependant à confirmer la vérité

DES JÉSUITES. 4i9

de ses paroles. « Si l'on a long-temps nie' leur existence, dit-il dans l'un de ses derniers écrits , c'est qu'on n'ignorail pas que leurs doctrines , bien connues , jeteraient ungiand jour sur les intentions du parti qui se compose des externes de la socie'te'. On les avoue maintenant ; donc l'on se croit assez fort pour marcher ouvertement dans leur ligne. Une usurpation , une restauration , un règne qui finit , un lègne qui commence, ne sont pour eux que des occasions de s'avancer. Tout, d'ailleurs, n'atteste -t-il pas, depuis long-temps, l'influence imme'diate du jésuitisme sur notre malheureuse patrie, et l'espionnage sacre', et les pieuses dëlatiorfe des prétendus honnêtes gens qui eussent étonne' les vieux jacobins eux-mêmes, et l'art abominable de couvrir l'orgueil et la vanité du manteau de la dévotion, et jusqu'à ce système d'ignorance avec lequel on veut re'duire le peuple en servitude?» La congrégation est aujourd'hui partout en France; elle envahit tous les états , elle se'duit toutes les consciences , elle se couvre de l'habit du courtisan , de l'uniforme du ge'ne'ral, de la toge du UKigistrat. « Elle redouble d'efforts pour e'tablir le dogme de l'infaillibilité', dogme absurde dont la dernière conse'quence est de mettre le pouvoir entre les mains du sacerdoce. Chacun de ses pas nous porte vers ce but et nous éloigne de nos institutions nouvelles. On dëiacine la liberté' au nom du ciel. Le. ministère remet aux jésuites l'éducation des jeunes citoyens , et permet qu'on les façonne aux soumissions d'une aveugle

ignorance.» La congrégation dispose des emplois, du crédit, des récompenses. Qui refuse d'entrer dans ison sein ne doit rien espérer, quel que soit son mérite. Que de chemin elle a fait depuis le 27 mai 1822, époque oii le général Fortis écrivait de Rome à un magistrat du Piémont :

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m' écrire, au nom de messieurs les syndics de la ville de ***, et je m'empresse de vous exprimer toute ma reconnaissance pour les sentimens d'eslime, de bienveillance et de confiance envers notre compagnie, que la ville de *** a bien voulu manifester par -votre, organe.

( Il s'agissait d'une donation faite par un homme riche à cette ville , située en Piémont , près de la frontière de France, d'une somme de 70,000 fr. pour agrandir le collège, et d'une autre de i4o,ooo pour ajouter au traitement des professeurs, qui devaient être tous jésuites. )

» Je me trouverais heureux de pouvoir y répondre en satisfaisant , sans le moindre délai , au désir bien honorable pour notre compagnie que votre lettre exprime. Croyez, monsieur, que j'en ai la volonté bien gincère , et qu'il m'en coûte beaucoup de ne pouvoir suivre les mouvemens de la reconnaissance 5 mais malheureusement il se rencontre dans l'exécution des difficultés qu'il est de mon devoir de vous faire connaître.

j) En premier lieu , la langue française étant celle

BES JÉSUITES. /pi

qu'on parle dans votre ville, il vous faut des sujets qui la possèdent parfaitement. Mais Vétat actuel de notre compagnie en France ne permet pas d'en distraire un seul des indii^idus quij sont employés ^ puisquHls suffisent à grand'peine aux établissemens que nous j avons déjà , et beaucoup moins à ceux quon nous y offre de toutes^ parts^ et que nous nous trouvons dans la dure ne'cessité de refuser , ou du moins de renvoyer à des temps éloignes. Or y tandis que nous sommes forces de résister aux sollicitations les plus pressantes des évéques dont les diocèses fournis seul des sujets à notre compagnie^ de quel œil verrait-on des sujets français sortir du royaume pour faire ailleurs ce qu'ils refusent à leur patrie? Je suis donc oblige àe chercher ailleurs. La provinoe d'Italie ne m'offre pas ce qui serait nécessaire. En Suisse et en Valais, il y a un petit nombre de jésuites français ^ ou parlant bien la langue française : c'est mon unique ressource; mais je dois m'assurer si ces sujets sont disponibles et propres à Tœuvre dont il s'agit. Ces informations demandent encore deux mois ^ et avant de les avoir , je ne puis prendre aucun engagement, puisque j'ignore s'il serait en mon pouvoir de le tenir.

(Suivent quelques nouveaux détails sur les difficultés que présente l'étiiblissement. )

Ces difficultés étant levées , « nous pourrons , continue le jésuite, donner commencement k cet établissement, et il ne sera pas diificilc d(^ nou5 arranger sut

les conditions, pourvu que la hase fondamentale soit la libre et unique observation des lois de notre institut, . . , . . Veuillez bien , monsieur , être mon interprète auprès de messieurs les syndics. »

Signé FoRTis, P. V. gênerai de la compagnie de Jésus.

En 1 82ÎÎ , il ne fallait rien moins qu'une pièce aussi authentique pour prouver incontestablement que les je'suifces étaient au milieu de nous; qu'il y avait des jésuites français; qu'ils possédaient déjà plusieurs établissemens; qu'on voulait en augmenter le nombre, et qu'il y avait des évêques dont les diocèses fournissaient des sujets à la compagnie. Tout s'est bien jper fectionné depuis. En 1825, personne ne réclame des preuves de l'existence des jésuites; leurs feuilles nous donnent journellement le bulletin de leurs }w ogres, et Teurs coups se font sentir dans toute la machine a-dministrative. Sint ut sunt aut non sint^ avaientils dit en 1 762 ; leurs vœux sont comblés : sunt ut faerunt. Ils ont conquis la France clandestinement , et il n'existe pas un paiement qui les expulse.

Nous les avons vus échapper, par astuce, à l'arrêt qui flétrissait leur société et la rejetait à jamais de la France ; nous les avons vus , encore par astuce, profiter de la révolution pour renouer leurs intrigues, former de nouvelles associations et se jeter dans tous les partis^ nous les avons vus, toujours par astuce, porter Napoléon à sacrifier les libertés gallicanes , dénoncer au souverain pontife le gouvernement des Bour-

bons 5 qui voulait se soustraire à leurs exigences , sous le manteau des pnccanarîstes ou des pères de la foi, qu'ils avaient d'abord dëdaigne's, se glisser dans nos villes et y semer le désordre ; enfin , dès qu'ils se sont sentis assez forts pour braver l'opinion publique , nous les avons vus jeter le masque et se montrer dans leur affreuse nudité, tels qu'ils étaient quand ils encourageaient les massacreurs de la Saint-Bar thëlemj ; quand leur maison de la rue Saint- Antoine servait de repaire aux brigands de la ligue ; quand Jacques - Clément poignardait Henri III ; quand Ghâtel et Ravaillac frappaient le bon Henri IV; quand le cure François Martel cherchait un homme pour assassiner Louis XIH ; quand le vene'rable Blache était mis a la Bastille pour avoir empêché qu'on empoisonnât Louis XIV; quand enfin Damiens , après son attentat sur la personne de Louis XV , s'écriait : J'ai cru faire une œuvre méritoire pour le ciel î

Nous le répéterons , nous ne cesserons de le répéter, du mal que les jésuites ont fait , on peut induire celui qu'ils feront, si tous les gens de bien, tous les défenseurs de la religion et du trône ne redoublent pas d'efforts pour opposer une digue à leurs débordemens. Le poignard qui frappa le meilleur décrois menace ses enfans.

Page 1