AU BUREAU DE COMMISSION, RUE PIERRE - LESCOT , N° I I
PRÈS LE LOUVRE J ET CHEZ PONTHIEU5 LIBRAIRE, kV PALAIS-ROYAL,
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Le poignard qui frappa le meilleur de nos rois menace ses tsnfans. Une société proscrite de l'Europe par tous les souverains , et de la chrétienté par un grand pape , lève encore sa tête hideuse et médite de nouvelles trames. Du mal qu'elle a fait , on peut induire aisément celui qu'elle fera , si tous les gens de bien , tous les défenseurs du trône et de l'autel ne redoublent pas d'efforts pour opposer une digue à ses débordemens. C'est donc bien mériter à la fois de la monarchie et de la religion , que de réunir dans un cadre resserré les machinations qu'elle n'a cessé d'omdir contre la dynastie qui nous gouverne, et dont la plupart n'ont échoué que par la constante énergie des parlemens et du peuple français. On sent qu'un pareil tableau ne remplirait pas le but dans lequel il est entrepris , s'il était tracé avec partiahté , aigreur ou injustice , et si les faits dont il se compose s'appuyaient sur des preuves qui laissassent quelque refuge à l'hypocrisie et à la mauvaise foi.
En 1491 , la dame du château de Loyola, en Biscaye , sentant, pour la onzième fois, les douleurs de Tenfantement , ordonna qu'on la portât dans une étable, en mémoire de l'accouchement de la Vierge, et là, eUe mit au monde un fils qu'on appela Im'go , Ignace. D'abord page de Ferdinand V, ensuite militaire, le jeune Loyola défendait, en i52i, Pampelune assiégée par les Français, lorsqu'un éclat de pierre le frappa à la jambe gauche, et un boulet de canon, en même temps, lui cassa la jambe droite. Il se fit transporter au château de son père. Les chirurgiens appelés déclarèrent que l'opération avait été mal fiùte ; qu'il y avait des os hors de leiu-
place , et que , pour les remettre en leur position naturelle , il fallait de nouveau casser la jambe droite. Inigo la leur abandonna sur-le-cliamp.
Cette jambe, mal pansue la première fois, ne le fut pas mieux la seconde. Un os avançait toujours au-dessous du genou et empêchait le patient de porter la botte bien tirée. Mu par un sentiment de vanité , il eut le courage de se le faire couper jusqu'au vif, sans jeter, le moindre cri, sans changer de visage. Ce ne fut pas le seul tourment qu'il endura pour n'avoir rien de difforme. Sa cuisse droite s' étant raccourcie depuis sa blessure , il consentit à se faire tirer violemment la jambe avec une machine de fer 5 mais quelques efforts qu'on fît pour la luialonger, on ne put jamais l'étendre autant que l'autre , et le pauvre Ignace resta boiteux.
Pendant sa convalescence, il sentit le besoin de s'occuper et demanda des romans de chevalerie, dont il faisait ses délices^ mais de tels livres n'existant pas chez le dévot seigneur de Loyola, on apporta à son ûlsla Fleur des Saints. Ces merveilleuses histoires frappèrent tellement son imagination , qu'il forma le dessein de se consacrer à Dieu. Son zèle s'enflamma, il n'eut plus de repos qu'il ne se fût dévoué au service de sa sainte Mère. Plein de cette idée , il passa, selon les lois de l'ancienne chevalerie , une nuit entière sous les armes, devant l'autel de Marie , et suspendit son épée et son poignard à un pilier voisin. Un Maure , qui avait osé soutenir en sa présence c[u'elle avait cessé d'être vierge en devenant mère , faillit périr sous les coups du nouveau converti.
Il poursuivit son chemin vers Maurèze , petite ville obscure alors , mais que notre chevalier a rendu célèbre par sa pénitence. Il alla s'y loger à l'hôpital, et commença ses mortifications pai; jeûner tous les jours au pain et à l'eau, excepté le dimanche, où il mangeait un peu d'herbes cuites^ dans lesquelles il mêlait de la cendre ^ il portait sous sa robe de toile un âpre cilice , se donnait trois fois par jour la discipline.
couchait sur la terre et veillait presque toute la nuit. On le voyait mendier son pain de porte en porte, affectant les manières d'un gueux de profession ; il était si effroyable et si ridicule à la fois , que les enfans le montraient au doigt , lui jetaient des pierres et le poursuivaient de leurs huées indécentes. Le bruit de sa naissance s'étant répandu dans Mam èze , il prit la fuite et chercha une retraite au pied d'une montagne à un quart de lieue de la ville , dans une caverne entourée de broussailles, et qui ne recevait qu'un peu de jour par une fente du rocher. Là il put sans crainte exercer sur son corps ces cruautés qui l'ont rendu si fameux ; quatre ou cinq fois par jour, il se martyrisait avec une chaîne de fer, et à l'exemple de saint Jérôme , il se frappait rudement la poitrine avec un caillou. Quelques personnes le trouvèrent évanoui à l'entrée de sa grotte et le ramenèrent malgré lui à l'hôpital. Tant d'abstinences lui avaient desséché le cerveau j il tomba dans une profonde mélancohe , il gémissait jour et nuit , et ne pouvait prendre un moment de repos. On l'entendait pousser des cris effroyables ^ il se roulait dans la poussière, et puis, se relevant tout épuisé, il était dans un abattement qui le rendait muet et stupide.
Les dominicains de Maurèze, touchés de son état, eurent la charité de le retirer chez eux , et tâchèrent de le guérir de sa frénésie. Leurs efforts ne furent pas inutiles : sa noire mélancohe se changea en une douce manie, qui lui fit goûter des consolations d'autant plus glandes qu'elles succédaient à de cruelles peines ; il passa pour ainsi dire de l'enfer au paradis. Ce ne fm-ent plus , disent les historiens de sa vie , qu'apparitions, qu'illuminations, qu'extases et que visions; Dieu lui fit comprendre ses principaux mystères et lui révéla même, dit-on, dans un ravissement qui dura huit jours, le plan et les progrès futurs de la compagnie qu'il devait étabhr. Enfin ce fut pendant ces extases qu'il composa son livre des Exercices spirituels qui lui attira tant de persécutions.
En i524 -, il fit un voyage à la Terre-Sainte. De retour en Europe , à l'âge de trente-trois ans , il commença ses études sous Jérôme Ardebale , professeur de gi-ammaire à Barcelone. Au bout de deux ans , quoiqu'il eût appris fort peu de latin , il résolut d'aller faire un cours de philosophie et de théologie à l'université d'Alcala. Quelques disciples qu'il avait formés à Barcelone voulurent le sui\re , mais il n'osa pas tous les emmener de peur que l'inquisition de Tolède n'en conçût quelque ombrage : il n'en prit d'abord que trois, Caliste, Artiaga et Cazeves ; l'hôpital d'Alcala lui en fournit ensuite un quatrième : c'était un jeune Français nommé Jean , qui , ayant été blessé dans une querelle particulière, en passant par cette ville, à la suite du vice-roi de Navarre, dont il était page, avait été porté à l'hôpital pour y être guéri de ses blessures. Le maître et les disciples étaient vêtus d'une longue jacquette de serge grise , avec un chapeau de même couleur : ils étaient logés par charité d'un côté et d'autre , et vivaient d'aumônes.
Ignace, rebuté du peu de progrès qu'il faisait dans ses études, abandonna Aristote et saint Thomas, et avec ses quatre disciples, aussi ignorans que lui, il se mit a catéchiser les enfans , à faire des exhortations aux écohers débauchés , et à enseigner la doctrine chrétienne au petit peuple. Cette entreprise excita de grands murmures; il fut mis en prison, puis relâché; enfin, par une sentence pubhque rendue en juin 1 527 , il lui fut enjoint , à lui et à ses compagnons , de prendre l'habit ordinaire des écohers et de s'abstenir d'exphquer les mystères de la religion , jusqu'à ce qu'ils eussent étudié quatre ans en théologie , et cela sous peine d'excommunication et de bannissement.
Cette défense fut un coup de foudre pour Ignace; elle le réduisit à l'humble condition d'écolier et le fit passer pour un intrigant qui se mêlait d'enseigner ce qu'il ne savait pas. Il fut si touché de cet affront, qu'il se retira à Salamanque pour j continuer ses études; mais il n'y fut pas plutôt arrivé,
qu'oubliant le but de son voyage , il se mit à prêcher comme à Alcala. Arrête de nouveau avec ses disciples , il resta vingtdeux jours en prison, et n'en sortit que pour entendre sa sentence. Ne les trouvant coupables d'aucun dérèglement de mœurs ni d'aucune he'résie , on leur permit de faire le catécliisme , avec défense toutefois d'y toucher le point déhcat de la distinction des péchés mortel et véniel , jusqu a ce qu'ils eussent étudié quatre ans en théologie;
Fatigué de tant de contradictions, Ignace résolut de quit- * ter son ingrate patrie et de passer en France. Il communiqua son dessein à ses compagnons , qui , dégoûtés de la nnsérable vie qu'ils avaient menée avec lui , refusèrent de le suivre. Ainsi il partit seul , à pied , chassant devant lui un âne , chargé de ses livres et des écrits qu'il avait composés dans le temps de sa plus grande ignorance. Il arriva à PaiIs dans le mois de février i528j il recommença alors ses humanités au collège de Montaigu, et fit sa philosophie à celui de Sainte-Barbe. Dans cette dernière maison , il détournait tellement ses camarades de l'étude pour en faire des disciples, que plus d'une fois ses professeurs lui infligèrent de cruelles punitions. Il commença ensuite la théologie chez les jacobins , mais , son ardeur de prosélytisme s' étant ranimée plus que jamais, il parvint à s'attacher six compagnons, Pierre Lefèvre, pauvre prêtre savoyard j François Xavier, gentilhomme navarrois, qui professent la philosophie au collège de Beauvais ,- le Portugais Simon Rodriguez d'Azevedo , et trois Espagnols, Jacques Lainez, Alphonse Salmeron , et Nicolas Alphonse, surnommé Bobadilla , du lieu de sa naissance. De peur que leur zèle ne vînt à se refroidir, il les mena dans l'église de Montmartre , le jour de l'Assomption i534. Pierre Lefèvre leur dit la messe elles fit communier dans une chapelle souterraine j ensuite ils firent tous vœu d'entreprendre dans un temps prescrit le voyage de Jérusalem, afin de travailler à la conversion des infidèles, et, au cas qu'ils ne pussent y demeurer, d'aller k
f> INTRODUCTION.
Rome se jeter aux pieds du souverain pontife, pour le supplier de disposer de leurs personnes selon son bon plaisir.
Dans la suite, trois autres disciples, Claude le Jay, Savoyard, JeanCodure etPasquier Brouet , Français, se joignirent aux premiers, et firent à Montmartre le même vœu , le jour que leurs frères le renouvelaient. Ces dix individus , noyau d'une société devenue depuis trop célèbre , se rendirent à Rome vers la Pâque de i538. Ils y tinrent une assemblée dans laquelle ils jetèrent les premiers fondemens de leur édifice mystique. Ignace, dans un discours digne de lui, leur déclara qu'ils ne feraient jamais rien de giand si leur troupe ne devenait un ordre capable de se multiplier en tous lieux et de subsister jusqu'à la fin des siècles, et que, combattant sous la bannière de Jésus-Christ , ils n'avaient pas de meilleur nom à prendre c[ue celui de ce divin rédempteur.
Ignace, persuadé que sans l'assistance des grands il ne parviendrait à rien , employa l'adulation pour se les attacher, et parvins, grâces à eux, à faire présenter, en i539, au pape Paul III , le plan de son institut. Le saint père refusa^d'abord d'approuver cet ordre; mais on revint à la charge, et il consentit à le faire examiner. Guidiccioni , l'un des trois cardinaux chargés de ce travail, se montra fort opposé à la nouvelle règle : son avis prévalut. En vain Ignace s'efforça de faire lever cette opposition; tout ce qu'il put obtenir du saint père fut qu'un certain nombre de ses compagnons seraient employés en quelques lieux où l'Eghse avait besoin de serviteurs. Deux d'entre eux, Xavier et Rodriguez , furent envoyés en Portugal, d'où le premier passa dans les Indes. Paul III , jugeant enfin que le saint-siége , attaqué de toutes parts, ne saurait avoir trop de défenseurs , ferma l'oreille aux sages remontrances de Guidiccioni , et se laissa aller aux pressantes sollicitations d'Ignace ; le 27 septembre i54o fut expédiée la fameuse bulle Regimini militantes ecclesiœ , qui approuvait la nouvelle société étabhe sous le nom de Compa-
gnie de Jésus , et limitait le nombre des profès à soixante , resti'iction qu'une autre bulle leva trois ans après. On a remarqué que , comme les empereurs romains étaient appelés Africains , Germains , etc. , parce qu'ils n'étaient pas amis ou alliés de ces peuples , de même les jésuites portaient le nom de Jésus parce qu'ils étaient ses plus grands ennemis.
L'ambition de Loyola n'était pas encore satisfaite : il nourrissait au fond de l'âme le désir d'obtenir une marque non équivoque de la reconnaissance de ses compagnons , le titre de chef suprême de ceux dont il était le fondateur. Ses vœux furent comblés; ses compagnons le prcx:lamèrent leur général le 22 avril i54i. Sa profession de foi commença par ces mots : « Moi , Ignace de Loyola , promets à Dieu et à notre saint père le pape , son vicaire en terre , devant la glorieuse Viei^e mère et toute la cour céleste , et en votie présence , mes frères, de garder une pauvreté^ une chasteté et une obéissance perpétuelles ^ selon la forme de vie contenue dans la bulle de l'institution de la compagnie de Jésus, et déclarée et à déclarer dans les constitutions de cette même compagnie. »
Arrivé au sommet de la puissance , Ignace n'oublia pas le besoin qu'avait sa monarchie d'un corps de lois qui en assurât la durée. 11 y travaillait, nuit et jour, avec Lainez, qui avait lu toutes les vies et tous les statuts des chefs d'ordre , dont il avait tiré ce qui convenait le mieux à la nature du gouvernement que son maître et lui étaient coîlrenus ensemble d'établir. Comme il n'en écrivait pas un seul article sans consulter Dieu, il s'en suivait pour ses disciples que ses constitutions étaient l'ouvrage du Saint-Esprit. Jetons un rapide coup-d'œil sur ce gouvernement qui peut passer pour un chef-d'œuvre de politique.
Le monarque, sous le nom dégénérai, exerce un pouvoir absolu, illimité et perpétuel. Ses sujets lui doivent une obéissance aveugle et passive ; il a le pouvoir de faire
de nouvelles règles et de dispenser des anciennes j il reçoit dans l'ordre et en chasse qui il veut 5 il nomme à toutes les charges, excepté à celle à^ assistant et à^admoniteurj donne les emplois à qui bon lui semble , convoque les congrégations générales dont il est l'âme , y préside et y a deux voix. C'est dans ces assemblées qu'on élit le monarque qui doit être du nombre des prof es du quatrième vœu. On a égard , dans cette élection , à la naissance , aux titres , aux richesses , à la réputation ^ au zèle , à l'habileté , à la vigilance , à la hardiesse , à la vigueur , à la constance. Le monarque malade , ou obligé de s'absenter, a le droit de se donner un vicaire général qui gouv^'ne jusqu'à sa guérison ou son retour. Mais si l'âge, ou une maladie incurable, rend le monarque incapable de régner , alors , comme il s'agit d'un vicariat général perpétuel avec un pouvoir absolu et le droit de sucdj^er au trône , la compagnie s'en est réservé la nomination , qu'elle ne peut néanmoins faire sans le consentement du pape. Le monarque doit aussi nommer avant sa mort un vicaire général. S'il ne le fait pas , c'est aux profès du quatrième vœu qui sont alors à Rome , qu'il appartient d'en élire un. Les fonctions de ce vicaire consistent à convoquer une congrégation générale pour l'élection d'un nouveau monarque, et à gouverner la monarchie pendant la vacance du trône. Son autorité est bornée 3 il ne petit introduire de nouvelles règles , de nouvelles cérémonies , d^ouvelles coutumes , ni changer celles qu'il trouve établies, cpu pouvoir expire aussitôt que le nouveau monarque est connu.
Les a55/5?«n5 composent le conseil secret du monarque^ ce sont ses ministres. Ils portent le nom des états où ils ont vu le jour , et sont choisis comme le général par toute la compagnie assemblée. Si celui-ci menait une vie scandaleuse , ou dissipait les revenus de l'ordre, ils pourraient convoquer, malgié lui, une congiégation générale pour le déposer dans les formes. Outre ces assistans, le monarque a près de lus
un officier préposé également par la congrégation générale pour l'avertir en secret de ce qu'il remarque d'irrégulier dans sa conduite. Ce conseiller s'appelle admoniteur. Malgré ce contre-poids , il n'y a point de monarque plus absolu , plus respecté dans ses états , et qui redoute moins une déposition que celui des jésuites. Il n'a pour se mettre au-dessus de toute crainte que cinq ou six ministres à gagner.
Les provinciaux sont les gouverneurs des provinces de la monaichie. Ils peuvent, en cas de nécessité, nommer des vice-provinciaux quand le monarque lui-même n'en a pas nommé 3 ils peuvent aussi , dans le même cas , changer les supérieurs, tant des maisons professes que des noviciats, comme aussi les recteurs des collèges de leurs provinces, et remplacer provisoirement ceux qui viennent à mourir. Ils choisissent les maîtres des novices , les procureurs , les ministres , les préfets spirituels, ceux des études, ceux de la santé, les prédicateurs , les confesseurs , les consulteurs , les admoniteurs des supérieurs , les régens des collèges , les professeurs et les premiers officiers des universités, excepté les recteurs et les chanceliers j mais le général doit ensuite approuver les choix qu'ils ont faits. Ils peuvent admettre au noviciat les sujets en qui ils trouvent les qualités requises , et renvoyer ceux qui sont dans le premier et dans le second noviciat, à moins que le général ne les ait approuvés ou qu'ils n'aient apporté de grands avantages à la compagnie. Ils ne peuvent non plus expulser les écoliers approuvés , ni les coadjuteurs nop, formés , sans sa connaissance , à moins d'une nécessité urgente j mais ils n'ont nul pouvoir de renvoyer m prof es ^ ni coadjuteurs formés , spirituels ou temporels. Au monarque seul appartient ce droit. Ils ont quatre assistans, dont un fait toujours l'office d'admoniteur. Ce sont des espions placés par le général auprès des provinciaux pour être informé de leurs actions.
Les commissaires et les visiteurs sont des officiers extraor-
lo INTRODUCTION.
dinaires envoyés par le monarque pour inspecter les maisons et les collèges , écouter les plaintes et réformer les abus. Leur pouvoir est borné par leur commission.
Chaque province , chaque maison professe , chaque noviciat, chaque collège, ont leur /^rocitrei^r particulier , et outre cela , il y a un procureur général qui réside à Rome et qui est chargé de toutes les affaires de là compagnie. Le procureur d'une province administre toutes les affaires que lui conmiet le provincial , et est obligé de lui en rendre compte au moins deux fois l'année. Les règles lui enjoignent d'accommoder autant que possible tous les procès à l'amiable et de ne comparaîti^e devant les tribunaux que lorsqu'il y aura urgence. Le procureur d'une maison professe est chargé de pourvoir à ses besoins , d'avoir soin du temporel , de s'occuper des provisions , de recueillir les aumônes. Ses règles lui recommandent de conserver la bienveillance des bienfaiteurs et d'en augmenter le nombre. Le procureur d'un collège ou d'un noviciat est chargé de pourvoir ces établissemens des choses nécessaires à la vie, d'en recevoir les revenus et les aumônes ,• d'en soutenir les procès , et de regarder le temporel commis à ses soins comme la propriété de N. S. Jésus-Christ.
Outre ces hauts officiers , les supérieurs des maisons professes, les préfets des études, il y en a quantité de subalternes, tels que les examinateurs auxquels on s'adresse pour entrer dans l'ordre j les maîtres des novices qui sont chargés de les éprouver 3 les ministres qui soulagent les supérieurs j les sous-ministres qui s'occupent de la cuisine, du réfectoire, du dortoir et de la cavej les consul leurs qui aident les supérieurs de leurs conseils ; les admoniteurs qui les avertissent de leurs fautes j les préfets des choses spirituelles qui enseignent l'oraison, le rosaire , et président aux actes de dévotion; les préfets de l'église, qui ont soin de son entretien, font dire les messes et annoncent les jeûnes ; les préfets des lecteurs de table , de la santé , de la bibliothèque , du réfectoire j
INTRODUCTION. ii
les sacristains, les infirmiers, les portiers, les maîtres de la garde-robe, les aclietems, les de'pensiers, les cuisiniers, les éveillem's et les visiteurs de chambres, dont les noms désignent assez les fonctions.
Les sujets de la monarchie sont divisés en cinq classes : les novices j les écoliers approuvés^ les coadjuteurs spirituels ^ les profes des quatre vœux et les coadjuteurs temporels.
Les principales quahtés pour entrer dans la compagnie sont un bon naturel, une bonne santé, un corps bien fait, un air honnête. Elle exclut ceux qui ont abjuré la foi ou tenu des opinions hérétiques , les gens notés d'infamie civile ou canonique , les persomies sujettes à des faiblesses d'esprit et à des égaremens de raison; ceux qui ont porté l'habit de religieux ou d'ermite , ne fût-ce qu'un jour -, enfin ceux qui descendent de parens juifs ou mahométans. Un grand mérite ou de grands biens peuvent seuls faire passer sur ces motifs d'exclusion.
Si l'examinateur ne trouve aucun empêchement, il demande entre autres choses à ceux qui se présentent s'ils sont nés d'un légitime mariage, s'ils sont fils uniques, s'ils n'ont point de maladie héréditaire , s'ils ne sont point eunuques , s'ils n'ont point de dettes, si leurs familles sont nombreuses , riches , bien alliées , s'ils ont des sœurs , si elles sont mariées et avec qui , si leurs ancêtres ont toujours été catholiques , s'ils n'ont point d'engagement, ou par les ordres sacrés , ou par vœu , ou par mariage , pourquoi ils entrent dans J^ compagnie et s'ils sont fermement résolus à persévérer dans leur vocation?
Le noviciat qui suit cet interrogatoire est de deux ans. On éprouve les novices le premier mois par les exercices spirituels. Après ce mois de retraite, on leur fait faire une confession générale au supérieur ou à son collègue, et on leur donne l'habit de l'ordre , à moins que , pour les éprouver davantage, on ne leur laisse le leur. Durant les deux années de noviciat, on les sonde eu mille manières pour découvrir leurs
12 liNTRODUCTION.
inclinations, les forces de leur esprit, leurs passions dominantes. On les exerce aux emplois les plus bas , on ne leur prêche qu'abnégation d'eux-mêmes et que soumission entière de lem* jugement à celui des supérieurs ; on ne les occupe que d'oraisons vocales et mentales, de méditations , de chapelets , de rosaires , de lectures de spiritualité ; on les envoie servir les malades pendant un mois dans un hôpital, et pendant un autre mois, ils font un pèlerinage à pied, sans argent et en mendiant leur pain. Les deux années de noviciat étant écoulées, on leur permet de faire le vœu de pauvreté, de chasteté et d'obéissance; après quoi on les métaux études.
On leur apprend les langues, la poésie, la rhétorique, la philosophie, la théologie, l'histoire ecclésiastique, l'écritm'e sainte, selon l'âge et le génie de chacun ; mais de crainte que l'amour des sciences n'éteigne le goût de la dévotion , diverses pratiques sont mises en œuvre pour le rallumer, et toutes servent merveilleusement aux supérieurs pour pénétrer dans le fond de l'âme des élèves. Les principales sont la fréquentation des sacremens toutes les semaines , un examen de conscience deux fois par jour , des exercices spirituels tous les ans, le renouvellement des vœux deux fois l'année, des retraites , des méditations , des pénitences , des confessions générales, et surtout un second noviciat d'un an, dans lequel ils abandonnent entièrement les lettres humaines pour les exercices d^la vie spirituelle , et vont, pour s'enhardir à parler en public, faire des missions dans de petites villes et des villages.
Après ce second noviciat, on les engage absolument dans la compagnie, en leur faisant promettre d'y vivre et d'j mourir clans l'observation des vœux de pauvreté , de chasteté et d'obéissance qu'ils ont faits. Un vœu exclusif les oblige d'accepter, avec une entière soumission, l'emploi que le supérieur jugera à propos de leur donner , quelque bas cj[u'il soit. Cette profession se fait secrètement; elle n'est ni écrite ni signée de qui que ce soit^ elle ne se fait ni entre les mains du supérieur, ni
entre celles de personne. Cependant eUe lie à la compagnie comme si elle était publique et solennelle ; en sorte que quiconque la quitterait sans le consentement du général, encourrait les peines portées par les canons contre les apostats. La société qui , sous le bon plaisir du pape , a établi ces vœux si terribles pour ceux qui les prononcent , ne se lie en aucune manière à eux et peut les renvoyer quand bon lui semble , en les en dispensant.
Les écoliers approuvés sont ceux qui sont sortis du novi ciat et qui ont fait les vœux secrets j on les emploie souvent comm'e régens. Les coadjiiteurs spirituels sont d'un rang audessus des écoliers approuvés j les vœux qu'ils prononcent diffèrent des leurs en ce qu'ils sont publics et faits entre les mains du supérieur, qui les accepte au nom du général; mais ils sont également réputés simples à l'égard de la compagnie, qui en dispense ceux qui les ont faits, en les congédiant. Les profhs du quatrième vœu sont les sujets qu'on juge , après ime longue épreuve, dignes de momir dans la société et d'en connaître les secrets. Ils ajoutent aux trois vœux ordinaires celui d'entier dévouement aux ordres du pape. Ces vœux publics, absolus et solennels , lient ceux qui les font a l'état religieux, irrévocablement et sans retour ; ils les rendent incapables de toute hérédité. Les coadjuteurs temporels sont des laïques qui ne prononcent que des vœux simples , sont employés à des ouvrages manuels, ne font qu'une année de noviciat, et ne peuvent exercer d'office public qu'au bout de deux ans. On reçoit difficilement et avec de grandes précautions ceux qui ont fait quelques progrès dans les lettres , qui ont servi , ou qui sont nobles -, on admet de préférence ceux qui connaissent un métier et ne savent que lire et écrire j mais on refuse ceux qui sont trop grossiers ou peu disciplinables. Les profès des quatre vœux ne peuvent être renvoyés que dans un petit nombre de cas extraordinairement rares j encore cela ne se fait-il que de leur consentement, la compa-
i4 INTRODUCTION.
gnie ayant intérêt de ménager ceux qui sont initiés à ses mystères.
Ignace , destinant ses enfans à aller partout où il y aurait quelque espérance d'avancer les intérêts temporels de sa compagnie par des conquêtes spirituelles, ne leur donna d'autre habit que celui des simples ecclésiastiques j encore ordonna-t-il que cet habit serait toujours modifié selon l'usage du pays où l'on se trouverait. Il leur imposa peu d'abstinences et d'austérités, parce que, pour courir d'un bout du monde à l'autre, comme ils sont obligés de le faire au premier commandement du pape , il faut de la santé et des forces. Il ne les assujétit point au chant des louanges du Seigneur, parce qu'il existait déjà assez de religieux grassement rétribués pour les célébrer, mais il établit une subordination toute mihtaire dans son ordi e. Il voulut « que les inférieurs ne regardassent pas le supé rieur, quel qu'il fût, sage ou imprudent, saiint ou imparfait, comme un homme sujet à l'erreur, mais qu'ils crussent comme un article de foi qu'il est le vicaire de J. C. , et que tout ce qu'il commande est juste et conforme à la loi de Dieu j qu'en cette qualité , le considérant comme infailhble , ils s'abandonnassent aveuglément à sa conduite , qu'ils se conformassent par une parfaite résignation à tout ce qu'il voudrait ou jugerait convenable , et qu'ils prissent sa volonté et son jugement pour la règle de leur propre volonté et de leur propre jugement; qu'ils fussent entre ses mains comme une cire molle qui adopte la forme qu'on désire , comme un corps mort qui n'a de lui-même aucun mouvement , comme une petite statue qu'on place où l'on veut, enfin comme le bâton d'un vieillard, qu'il prend ou quitte selon sa commodité; qu'ils obéissent indifféremment à toutes sortes de supérieurs sans distinguer le premier d'avec le second , ni même d'avec le dernier, regardant en tous également N. S. , et se souvenant que l'autorité se communique au dernier par ceux qui sont au-dessus de lui. »
INTRODUCTION. i5
Après avoir ainsi dépouillé ses sujets de leur volonté , ^e leur jugement, de leur entendement, de leur raison, après en avoir fait des instrumens purement passifs et de véritables machines, il chercha les moyens de mettre le chef en état de s'en servir commodément , et voici ceux qu'il imagina : i ^ Que le monarque aiu-ait une demeure fixe , d'où il serait à portée de gouverner ses sujets dispersés dans Tunivers, et que cette demeure serait Romej i" que les ministres ou assistans résideraient toujours auprès de lui et entretiendi aient d'exactes correspondances avec les provinciaux de tous les royaumes f 3° que les supérieurs de toutes les maisons écriraient une fois la semaine à leur provincial ; 4° que les provinciaux écriraient tous les mois au monarque ; 5° que tous les ans ils lui erîVerraient en outre une récapitulation de toutes les lettres qu'ils auraient reçues; 6° qu'on lui adresserait tous les trois ans le personnel exact de chaque province , avec les grades , les noms, l'âge, les forces, les talens, les vertus , les vices de chacun , la réputation dont jouit la compagnie , les progrès qu'elle fait , les dons qu'elle reçoit , les protecteurs et les persécuteurs qu'elle a ( de peur que ces mémoires ne se perdent, un député élu par une congrégation provinciale qui se tient tous les trois ans, est chargé de les portera Rome); 7° que les supérieurs et provinciaux du Brésil et des Indes feraient la même chose dès que la navigation le leur permettrait ; 8° enfin que les supérieurs , recteurs , etc. , écriraient directement au général le plus souvent possible , et que tous les sujets auraient la liberté de lui exposer leurs besoins et leurs plaintes sans aucun intermédiaire.
Par cette correspondance régulière , le monarque des jésuites est aussi bien informé de l'état de sa monarchie qui embrasse l'univers , que si elle était renfermée dans sa seule résidence. D'ailleurs , comme ses sujets confessent non-seulement le peuple, mais encore les ministres, les grands, les princes , les rois eux-mêmes , et que par cette voie ils savent
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c« qui se passe de plus secret dans toutes les cours, ils ne manquent pas de l'en instruire, de sorte que, sans abandonne!* son cabinet , il gouverne sa monarchie et tous les royaumes de la terre. Pleinement informé du caractère , des inclinations, des passions, des bonnes et des mauvaises qualités de tous les souverains catholiques, de leurs forces, de leurs revenus, de leurs alhances, de leurs intérêts, de leurs projets, de leurs desseins, de leurs résolutions, et de l'amour ou de la haine que leur portent leurs sujets, il favorise les princes affectionnés à la compagnie , et il fait jouer toutes ses machines pour détruire ceux qui la maltraitent. A-t-il résolu dans son conseil secret de se venger d'un de ces souverains peu favorables à l'institut ? il donne ordie aussitôt de le rendre suspect aux autres rois , de lui susciter partout des ennemis , de soulever contre lui ses propres états. Ceux qu'il charge de cette commission mettent toute leur gloire à l'exécuter avec une obéissance aveugle, et comme ils connaissent par la voie des confessions , les sujets dévoués et ceux qui ne le sont pas , il leur est facile , en se servant de cette connaissance , d'exciter des troubles , des séditions et des révoltes.
Tandis qu'à l'aide des manœuvres les plus astucieuses, les jésuites transplantaient successivement leurs constitutions en Espagne, en Portugal, en Allemagne, dans les Pays-Bas, à Fez , à Maroc , dans le Congo , au Brésil , au Japon , et jusqu'à la Chine, la France, qui avait vu naître la société, la trouvait si pernicieuse k l'état et à l'Eglise , que , dès les premières démarches qu'elle fit pour s'y établir , tous les ordres de l'état s'opposèrent à sa réception. L'an i54o , qui fut celui de son approbation par Paul III, Ignace, songeant dès-lors à l'introduire en France , envoya quelques-uns de ses novices étudier à Paris. Ils demeurèrent d'abord au collège des Trésoriers , et puis à celui des Lombards ; mais la guerre s'étant allumée entie Charles-Quint et François P*^, ces novices, qui étaient la plupart Espagnols ou Italiens , furent contraints de
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sortir du royaume. La paix étant faite en 1544? quelques-uns d'entre eux furent renvoyés à Paris. Guillaume Duprat, é\ êque de Clermont , que Lainez et Salmeron avaient prévenu au concile de Trente en faveur de la nouvelle société , accueillit un certain nombre de ces religieux à Billom et à Mauriac j ensuite il logea ceux qui étaient à Paris dans son hôtel de Clermont , rue de la Harpe, et finit par leur léguer trente-six mille écus. Ils ne furent d'abord à Paris qu'en qualité de simples écoliers. Ensevelis dans la poussière d'un collège ,. ils restèrent obscurs jusqu'en i55o, qu'ils obtinrei^X^^ar la faveur du cardinal de Lorraine, à qui le pape les avait recommandés, des lettres-patentes de Henri II, par lesquelles il leur était permis de bâtir à Paris seulement , des biens qui leur seraient donnés par aumônes, une maison et un collège, pour y vivre ' selon leur règle. Ces lettres ayant été présentées au parlement pour y être enregistrées, les gens du roi, à qui elles furent comrnuniquées , donnèrent lliu s conclusions par écrit pour empêcher l'enregistrement, et supplier la cour de faire au roi tellos remontrances qu'elle aviserait, à cette fin que l'autorisation desdites lettres ne passât.
En 1 552 , les jésuites obtinrent de Henri II de nouvelles lettres, qui portaient itérative jussion à la cour d'entériner les premières , sans avoir égard aux remontrances de son procureur général. Celui-ci, nonobstant cet ordre, persista dans ses conclusions. L'affaire traîna plus de deux ansj enfin, le parlement rendit, le 3 août 1554? ^"^^^ arrêt portant qu'avant qu'on passât outre , les lettres du loi et les bulles de îlome seraient communiquées à l'évêque de P^ris et au doyen de la faculté de théologie. L'évêque Eustache du Belliiy ne balança «)as à prononcer « que les bulles de Paul III et de Jules III contenaient plusieurs choses qui semblaient étranges et alié^ nées de raison , lesquelles ne doivent être tolérées ni reçues en la rehgion chrétienne ; que ceux qui les avaient oblenucs s'arrogeant le titre de compagnie de Jésus, qui ne convient
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proprement qu'à l'Eglise universelle, dont J. C. est le chef, semblaient vouloir eux seuls constituer cette Eglise j qu'au reste, puisque la principale fin qu'ils se proposaient était la conversion des mahométans, il valait beaucoup mieux leur donner des maisons sur les frontières de l'empire turc que dans Paris , qui est si éloigné de Gonstantinople. « La décision de la faculté de théologie ne fut pas plus favorable. Ce corps déclara tout d'une voix « la nouvelle société dangereuse pour ce qui regarde la foi , propre à troubler la paix de l'Eglise, et née plutôt pour détruire que pour édifier. »
Ce décret fut un coup de massue pour les jésuites de Paris. Brouet , leur supérieur, en envoya copie à Ignace , qui les exhorta à souffrir patiemment , et qui en fit faire une réfutation par l'inquisition d'Espagne. Cet acte de rigueur n'empêcha pas l'évêque de les interdire de toutes fonctions. Pour le braver, ils se retirèrent dans le quartier Saint-Germain, où ils prétendirent être exempts de sa juridiction, et où ils continuèrent, grâces à la protection du prieur de cette abbaye ^ d'exercer leur ministère malgré l'interdit.
La France n'était pas le seul royaume dans lequel les jésuites éprouvassent de l'opposition; le Portugal, l'Espagne, ies Pays-Bas et plusieurs autres, les repoussaient également j mais lem- fondateur vivait encore , et les bulles des papes , 4ont il avait le talent de capter la bienveillance , lui aidaient à surmonter les obstacles et à poursuivre ses vastes desseins. Cet habile général avait su accumuler tant d'aumônes qu'il était devenu puissamment riche ; il avait fait bâtir à Rome deux superbes collèges , le Romain et le Germanique , et une maison de campagne fort commode, où il se délassait de ses anciennes fatigues j le séjour delà capitale de la chrétienté!^ adoucissait l'amertume que lui causaient les nombreux revers éprouvés par ses disciples. La mort vint l'y fiapper , le 3 1 juillet i556, à l'âge de soixante-cinq ans. Il emporta au tombeau la consolation de voir sa compagnie si répandue par
tout le monde , qu elle était déjà divisée en douze provinces , qui toutes ensemble avaient au moins cent collèges et un grand nombre d'autres maisons. Quelque grande que fût pour les jésuites la perte dlgnace, ils crurent qu'il valait mieux songer à en tirer avantage que de perdre un temps inutile à le pleurer. Ils prévinrent tellement Rome entière en faveur du défunt., qu'on entendait répéter dans toute la ville : le saint est mort. Tant que le corps fut exposé, le peuple , imbu de cette opinion , courut en foule pour le voir ; les uns lui baisaient les mains et les pieds , les autres y appliquaient leurs chapelets et rosaires, afin de leur imprimer par cet attouchement une vertu miraculeuse. On voulut par vénération emporter des lambeaux de ses habits ; mais ses disciples ne le permirent pas. Il fut enseveli avec de grands honneurs dans l'église de la maison professe.
Les jésuites de Paris, repoussés par le parlement, par l'évêque , et par la faculté de théologie , crurent trouver dans l'avènement de François II une occasion favorable pour renouveler leurs démarches j les Guises , qui les protégeaient ouvertement , portèrent leur requête au conseil-privé du roi , et, pour lever les obstacles formés à leur établissement, déclarèrent qu'ils consentaient a renoncer à leurs privilèges, en ce qu'ils contenaient de préjudiciable à l'autorité des évêques, des curés , des collèges , des universités , et en ce qu'ils avaient de contraire aux hbertés de l'église gallicane , et aux traités faits entre les rois et les papes.
Le conseil ayant examiné l'affaire , le roi , à l'instigation du cardinal de Lorraine, manda à la cour, par des lettres du dernier octobre 1 56o , qu'elle eût à vérifier sans délai les lettrespatentes , et à homologuer les bulles obtenues par les prêtres et les écoliers de la compagnie de Jésus, à la charge des restrictions qu'ils offraient. L'évèquc de Paris y ajouta six articles portant : « qu'ils prendraient un autre nom quecelui.de confrères de la société de Jésus ou de jésuites; qu'ils ne pour-
raient changer, altérer, ni refaire leurs constitutions ; qu'ils seraient soumis aux évêques sans pouvoir alléguer d'exemption j qu'ils ne pourraient enseigner publiquement la sainte écriture sans être reçus par les facultés de tliéologie , les univer- ?ités et les évêques ; qu'ils renonceraient à tout privilège contraire aux limites susdites; qu'enfin ils se conformeraient pour le présent et pour l'avenir k la disposition du droit commun , sans préjudice des droits des seigneurs temporels. >♦
Telles furent les conditions dont l'évêque de Paris accompagna son consentement. Le 18 novembre suivant , les lettrespatentes et les bulles ayant été présentées au parlement par les gens du roi , elles y furent enregistrées , toutefois avec cette clause, qui marquait la méfiance delà cour, « que si dans la suite on y trouvait quelque chose de dommageable ou de préjudiciable aux droits du roi et aux privilèges ecclésiastiques , il y serait pourvu. »
Trois semaines après cet enregistrement, François II mourut , et Charles IX , son frère , lui succéda ; les jésuites , trouvant auprès de ce jeune prince et de sa superstitieuse mère la même protection qu'auprès de son prédécesseur , présentèrent au commencement de son règne requête à la cour pour être reçus et approuvés comme religieux, ou tout au moins en forme de collège. La cour, jugeant que cette affaire regardait le pouvoir ecclésiastique, les renvoya à l'assemblée générale de l'église gallicane convoquée à Poissy , dans le but de calmer les disputes de religion entre les catholiques et les protestans. Ils s'adressèrent donc h cette asseïnblée , où^ présidait le car dinal de Tournon , qui leur avait déjà donné des marques de ça bienveillance , en fondant pour eux un magnifique collège. On y remarquait encore deux cardinaux, celui de Lorraine, et le cardinal Fera re, légat du pape. Lainez, qui avait été promu au généralat des jésuites à la mort dTgnace, y parut aussi à la suite de l'envoyé du saint-siège , et s'y fit distinguer par plusieurs sorties indécentes.
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Cependant l'assemble'e ne reçut les jésuites qu'avec des restrictions si humiliantes, que, si on les eut obligés de les observer exactement, il est vraisemblable qu'ils ne seraient pas restés long-temps en France , ou que, s'ils y fussent restés, ils n'auraient pu y causer de trouilles. Ces conditions étaient «qu'on les admettait, non pas comme ordre religieux, mais simplement comme société, comme collège^ qu'ils prendraient un autrfe nom que celui de compagnie de Jésus ou de jésuites; que l'évêque diocésain aurait la même juridiction sur eux que sur les autres prêtres; qu'ils ne pourraient rien faire au préjudice des évêques, des curés, des universités, des collèges et des autres ordres; qu'ils se gouverneraient selon le droit commun ; qu'ils renonceraient à tous les privilèges contraires à ces conditions; que s'ils manquaient enfin à les remplir exactement, ou si à l'avenir ils en obtenaient de nouveaux, l'approbation de leur société serait tenue pour révoquée surte-cliamp. »
Les jésuites, ayant fait enregistrer cet acte au parlement, quittèrent l'hôtel deClei^mont, et s'étabhrent en une maison de la rue Saint- Jacques, appelée la cour de Langres, quils achetèrent des deniers que leur avait légués leur protecteur, Guillaume Duprat. Ils firent à ce bâtiment de grandes répa rations , et le mirent en état de servir à des écoles publiques. On lut sur le frontispice Collegnim societatis nominis Jesu , collège de la société du nom de Jésus, première infraction aux conditions qui les admettaient dans l'enceinte de Paris-.
Comme ils ne pouvaient enseigner pul^liquement sansla permission de l'université, et qu'il n y avait point d'apparence que ce corps la leur accordât , ils séduisirent , on ne sait comment , Julien de St-Germain , alors recteur , qui , de son autorité privée, et saiif consulter personne, accorda clandestinement à ces pères des lettres de scolarité. Ils les gardèrent cacliées pendant quelque temps ; ce ne fut que le jour de Saint-Remi i564, qu'ils les firent connaître , cji ouvrant publiquement
leurs classes. LAiniversité , surprise de cette démarche inattendue , défendit aux jésuites de continuer leurs leçons, jusqu'à ce qu'ils eussent produit d'autres titres que des lettres données sans sa participation , et qu'elle désavouait.
Il n'y avait d'autre parti à prendre que de s'incliner et de subir la loi du plus fort : les jésuites supplièrent très-humblement l'université de les recevoir au nombre de ses enfans, et de leur accorder la jouissance de ses privilèges , promettant de leur côté soumission entière à ses lois. Les facultés , ayant tenu plusieurs assemblées sur cette affaire, résolurent de ne rien déterminer avant de savoir qui ils étaient. En conséquence, ils furent cités ^le 18 février i564 , à compaioir aux Mathurins , devant le recteur et ses députés. Ils s'y rendirent et subirent l'interrogatoire ci-après (i).
Le recteur. Etes-vous séculiers, ou réguliers, ou moines? Les jésuites. Nous sommes en France tels que le parlement nous a dénommés , taies quales , c'est-à-dire la société du collège appelé de Clermont.
Le recteur. Etes-vous dans la réalité moines ou séculiers? Les jésuites. L'assemblée n'a pas le droit de nous faire cette question.
Le recteur. Etes-vous vraiment moines, réguliers ou séculiers?
Les jésuites. Nous avons déjà répondu plusiem^s fois que nous étions tels que la cour nous a dénommés.
Le recteur. Vous ne donnez aucune réponse sm- le nom , et vous ne voulez rien dire sur la chose. Il y a un arrêt qui vous défend de prendi e le nom de jésuites ou de société de Jésus.
Les jésuites. Nous ne nous arrêtons pas à la question de nomj vous pouvez nous citer en justice si noi|^ allons contre le contenu de l'arrêt.
(i) Diiboulay., pag. 586 ^ Hist. derimiT.
L'université, indignée d'une semblable défaite, rejeta la requête, et les jésuites, se voyant déboutés, eurent recours au parlement. L'université consulta le fameux Charles Dumoulin, l'oracle du palais ; il trouva les jésuites mal fondés dans leur demande , et fut d'avis de les en faire désister par les voies de Ja justice. La cause fut plaidée devant la cour. Pierre Versoris , avocat d'une grande réputation , plaida pour les enfans dTgnace , réfuta avec adi'esse tout ce qu'on leur objectait, et finit son plaidoyer par un pompeux éloge de l'institut. Pour priver l'université de ses avocats-jurés , les jésuites avaient eu soin de consulter les sieurs Montholon , Choart , Chauvelin et Chippart, qui jouissaient de sa confiance; de sorte qu'elle se vit obligée de choisir pour défenseur Etienne Pasquier , fort jeune alors, mais d'un génie supérieur, et qui depuis sest fait un giandnom dans le barreau et dans la république des lettres. Il dit « que la société de Jésus était une secte ambitieuse et hypocrite qui , née en Espagne, élevée à Paris , exercée à Venise , persécutée à Rome , avait enfin été approuvée par les papes , qui l'avaient enricliie de privilèges exclusifs et contraires au droit commun ; que depuis elle avait été rejetée par l'évêque de Paris et condamnée par la Sorbonne; que sous l'ombre d'enseigner giatuitement , elle ne cherchait que ses avantages particuliers 5 que d'un côté elle épuisait les familles par des testamens recherchés , pendant que de l'autre elle subornait la jeunesse par de trampeuses apparences de piété ; que remplissant l'esprit des enfans de mille superstitions, elle méditait déjà des révoltes qui éclateraient quelque jour à la ruine du royaume. »
Il se récria surtout « contre le vœu d'obéissance aveugle que font les membres de cette société à leur général , toujours choisi par le roi d'Espagne, et il en fit envisager les pernicieuses conséquences; il observa que plus ils étaient dévoués au pape par le vœu spécial d'une soumission sans bornes à tous ses ordres, plus ils devaient être suspects aux Français, et
qu'en les recevant , on nourrirait dans le sein du royaume des ennemis qui ne manqueraient pas de faire la guerre au roî s'il arrivait quelespapes tournassent leurs armes contre la France. »
Lorsqu'il eut fini, et que Versoris eut répliqué , l' avocatgénéral Dumesnil, homme non moins recommandable par sa probité c|ue par son savoir, résuma les débals et conclut à ce que les jésuites fussent déboutés de leur demande. Ceux-ci virent bien qu'il y allait du tout pour eux et qu'il fallait mettre en œuvre leurs dernières ressources. Ils expédièrent promptement leur confrère Possevin à Bayonne , où Charles IX et sa mère Catherine s'étaient rendus pour s'aboucher avec le roi d^Espagne , et préparer le massacre de la Saint-Barthélémy. Il en revint avec des lettres de recommandation de la reine-mère, du chancelier et de plusieurs seigneurs de la cour, pour difFérens membres du parlement. Cet artifice eut un heureux effet. Le tribunal renvoya les parties à huitaine , ordonnant que dans l'intervalle les choses demeureraient dans le même état. Le procès fut assoupi a force de ruses, et les jésuites restèrent en possession d'enseigner pubhquemeiit en dépit de l'université.
Les conférences de Bayonne avaient produit leur effet. On y avait délibéré sur les moyens de délivrer la France desprotestans regardés comme un mal contagieux. On adopta le sentiment du duc d'Albe , qui était celui du roi Philippe , sentiment qui consistait à faire tomber les tètes des principaux chefs , en prenant pour modèle les vêpres-siciliennes. Une association , nommée sainte ligue chrétienne et royale , se forma secrètement à Toulouse , où il paraît même que le parlement n'avait admis les jésuites pour l'établissement du collège de Tournon , cjue dans la vue de se les attacher et d'en faire de chauds prosélytes. Rien ne pouvait mieux convenir à ces hommes remuans c|u\ine révolution. Les jésuites se trouvèrent dans leur élément au sein des ligueurs. L'associalion se propagea bientôt en différentes provinces, surtout
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dans la Champagne, dont Henri de Lorraine, duc de Guise, e'tait gouverneur. La formule du serment qu'il fit prêter à la noblesse, àl'évêque et au clergé, porte l'obligation de sacrifier biens et vies à la deTense de la religion catholique , envers et contre tous, excepté contre la famille royale et les princes de son alliance. On attendit une occasion favorable pour se montrer. Le projet d'un massacre général des protestans occupait assez les Guises pour les empêcher de penser à toute autre exécution. La Saint-Barthélémy approchait.
Il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de décrire les événemens de cette funeste journée, préparés de longue mainpav le pape et le cardinal de Lorraine; froidement commandés par la reine-mère et par son fils , qui jouit de l'atroce plaisir de tirer sm^ son peuple ; dirigés par le duc de Guise , par le bâtard d'Angoulême , par le duc de Nevers, par le comte de Tavanes et par le comte de Pvetz. C'est au dix-neuvième siècle , lorsque les lois commandent en France la tolérance religieuse , qu'ils étaient destinés à trouver, clans la capitale de la civilisation européenne , d'imprudens apologistes qui ne rougiraient pas de les qualifier de rigueurs salutaires. Les détails de cette épouvantable boucherie sont connus de tout le monde. On sait que parmi les massacreurs se distinguaient le comte de Coconas , qui se faisait gloire d'avoir racheté du peuple jusqu'à trente protestans, auxquels il promettait la vie s'ils reniaient leur religion , et qu'il faisait ensuite mourir à petits coups pour prolonger leurs souffrances; le boucher Pezou, qui tuait les hommes comme les bêtes , et se vantait d'avoir dans ce seul jour égorgé et noyé cent vingt huguenots; René, parfumeur delà reine- mère, homme, dit l'Estoile , confit en toutes sortes de cruautés et de méchancetés , fréquentant les prisons pour poignarder les huguenots , ne vivant que de ineurtres, brigandages, empoisonnemens, portant enfin la scélératesse jusqu'à attirer chez lui un riche joaillier, sous
prétexte de le sauver, lui faire donner tout son bien, lui couper la gorge et le jeter dans la Seine -, Crucé , tireur d'or , monstre, dit l'historien de Thou , que je ne me rappelle qu'avec horreur , d'une figure vraiment patibulaire , disant toujours en se vantant, et en montrant son bras nu, que ce bras avait , le jour de la Saint-Barthélémy , égorgé plus de quatre cents protestans. Mais ce qu'on ignore assez généralement, c'est que la maison des jésuites était l'infâme repaire où ces meurtriers tenaient leurs conciliabules (i)j que de ce lieu sortait cette milice spirituelle soudoyée par le roi d'Espagne , et chargée d'enflammer le fanatisme des catholiques ; que là , enfin , ses ambassadeurs et ses agens convoquaient leurs assemblées les plus secrètes.
Henri III succéda, le 3o mai 1674, à son frère, Charles IX. Elevé à la même école , placé dans les mêmes circonstances , dirigé par les mêmes hommes, par le pape, par le roi d'Espagne, par les Guises et par les jésuites, il dut tenir la même conduite et professer les mêmes principes. La ligue prenait chaque jour des accroissemens. Un parfumeur, nommé Pierre Labruyère, et son fils, conseiller auChâtelet, sollicitèrent à Paris les premières signatures , et enrôlèrent une foule d'hommes perdus de mœurs et aveuglés par le fanatisme. Un avocat au parlement , nommé Jean David , fut envoyé à Rome pom* prendre les ordres du souverain pontife. De retour en France, il mourut à Lyon , laissant parmi ses papiers mi manifeste dans lequel on exhorte les prédicateiiis à redoubler de zèle pour émouvoir la populace , et l'on engage les habitans djes villes et des campagnes à prendre les armes. On déclare Hugues- Capet usurpateur , et ses descendans , monarques illégitimes , maudits de Dieu et de la sainte Eglise j on ordonne que Henri III soit enfermé dans un monastère , comme incapable
(i) Plaidoyer d'Ant. Arnauld pour rimiversité , 12 juillet 1 594-
de régner, et que la sainte ligue reconnaisse pour son chef le duc de Guise, illustre rejeton de Charlemagne.
Effrayé des progrès de l'association, le roi veut d'abord en arrête* la marche; mais ses craintes augmentant chaque jour, il s'en déclare le chef, c'est-à-dire, le meneur d'une intrigue ourdie contre lui-même , et l'ennemi juré d'une nombreuse portion de son peuple. La guerre civile fut le résultat de cette mesure impolitique.
Le roi ordonne au prévôt des marchands , Nicolas Lhuillier , de faire signer la formule de l'association à tous les habitans. « Les quarteniers et dixainiers , dit l'Estoile , allaient par les maisons des bourgeois porter la ligue et faire signer les articles d'icelle. » L'exemple de la capitale décida la plupart des villes qui s'y refusaient encore. A Péronne , le traité fut signé par deux cents gentilshommes , à la tête desquels était Jacques d'Humyères, gouverneur de cette place, et ensuite par les magistrats et les officiers de la ville.
Comme très-peu d'historiens en ont rapporté la formule, nous avons cru que nos lecteurs nous sauraient gré de la comprendre dans notre livre telle qu'elle a été copiée sur l'original, écrit en caractères si mal formés et si peu lisibles, que Maimbourg , d'après lequel nous la donnons , avoue qu'il n'eût jamais pu les démêler sans le secours de Don Jean Héricart, ancien religieux bénédictin de l'abbaye de Saint-Nicolas-aux- Bois, en Picardie , homme très habile en l'art de déchiffrer d'anciennes écritures. On a laissé en blanc deux des noms souscrits , parce qu'on n'a pas pu distinguer les lettres qui les composent.