‹ Histoire des constituants (volume 2)Chapitre 1 sur 15 · LIVRE PREMJJBR · texte numérisé non relu

LIVRE PREMJJBR

Après avoir descendu le cours du temps jusqu'à nos jours, dans l'histoire des Girondins et dans celle de la Restauration j je remonte aujourd'hui ces années si pleines et si rapides pour raconter l'histoire de la première assemblée nationale française, qu'on a appelée par excellence V Assemblée Constituante. Cette réunion

d'hommes délibérant sur les ruines d'uHe monarchie qui I. 1

s'aflaissait fut le concile séculier de la raison, le foyer des idées, l'écho de la parole, le bras de l'opinion pour discuter et promulguer les croyances modernes sur la société et sur le gouvernement des peuples. Après avoir respiré la philosophie politique du xviii® siècle dans les livres de ses apôtres, la France recueillit cette philosophie dans un centre de force irrésistible pour tous et pour elle-même, et dans une explosion tour à tour majestueuse et terrible, elle accompUt la plus grande transformation intellectuelle, sociale et politique qui ait remué l'Occident depuis Charlemagne.

L'esprit Jfr plus convaincu, le plus ferme et le plus expérimentS*4j&peut s'empêcher de trembler en abordant un sLp6f5lle,ii3C*r^it. Il éprouve le besoin d'implorer de celu). qui/I6oQ($.pu i{ui retire l'inspiration et la lumière .§fi^;x*4iqmii^,:)î!^»pas seulement le génie pathétique de .^\fb\st6îrér*axSx.eèsocie par la passion le cœur humain aux 'scènes cjuevnistorien retrace, mais le don plus nécessaire à celui qui raconte les révolutions d'idées qu'à tout autre : l'esprit de discernement.

Ce n'est que par la vertu de cet esprit de discernement, qui est le sang-froid de l'histoire, que l'écrivain et le lecteur peuvent séparer, en contemplant ces grands drames, l'enthousiasme du fanatisme, la vérité de la chimère, la réforme du bouleversement, la modératioa

de l'excès, la vertu du vice, la liberté de Tanarchie; et ce n'est qu'en faisant cette séparation, avec un esprit juste, avec un cœur probe, et avec une main sévère, qu'on peut restaurer les principes sains de la Révolution et rendre une gloire légitime, parce qu'elle est pure, à Tesprit humain. Excuser une cause de ses erreurs ou de ses crimes, ce n'est pas la servir, c'est la retarder. La justice est la seule passion de la conscience. Le genre humain a une conscience, le plus divin des organes de l'humanité. Tant que cette conscience murmure contre les alliages que les illusions, les passions ou les vices mêlent à une vérité, cette, vérité n'a pas encore conquis le monde, car quelque chose proteste en nous contre elle, et ce quelque chose, c'est Dieu.

Essayons donc de raconter la Révolution sans flatter ses faiblesses et sans pallier ses forfaits. C'est le seul moyen de restaurer ses vérités dans les âmes, de ramener le peuple à la foi en lui-même, l'intelligence aux principes, et le cœur des hommes de ce siècle à l'espérance, ce doigt de feu de la Providence qui montre le but aux nations!

La grandeur de la Révolution française, c'est de n'être pas seulement une révolution de la France, mais une révolution de l'esprit humain. Sans remonter laborieusement et par d'obscures filiations à son origine, nous

dirons cette origine en deux mots : la Révolution française est née dans le monde le même jour que l'imprimerie. Une machine matérielle, la presse, en multipliant l'aliment de l'intelligence, muUiplia la pensée. Guttenberg fut le précurseur de la raison moderne. Armées de l'instrument mécanique qu'une providence cachée sous l'apparence d'un hasard et d'une industrie venait de leur donner, la conscience et la raison travaillèrent sans relâche à leur double émancipation. L'une chercha Dieu dans les révélations de la nature; l'autre chercha la justice dans les institutions politiques. Toutes d'eux s'unirent quelquefois pour saper en commun deux autorités, l'Eglise intolérante et l'Etat oppresseur, que le moyen âge avait coalisés contre elles. Tantôt victorieuses, tantôt vaincues, elles marquèrent de leur sang tous leurs pas vers leur but de liberté et de justice. Martyrisées sur les bûchers de l'inquisition en Espagne, opprimées en Italie, assassinées en France par la Saint -Barthélémy, apostasiées par Henri IV, proscrites par la révocation de l'édit de Nantes sous Louis XIV, la conscience et la' raison, immortelles de leur nature, avaient survécu. Elles avaient grandi en force dans ces épreuves; elles avaient filtré comme les gouttes de leur propre sang ou comme les rayons de leur lampe funéraire à travers les murs de leur cachots, dans l'esprit général de l'Europe; elles étaient parvenues dans le xvm® siècle à une sorte de majorité latente sous le nom de philosophie ou de rationalisme, deux mois pour exprimer une même chose:

rintervention de la conscience libre dans la croyance, et l'intervention de la raison libre dans la réforme et dans le progrès de la société.

La philosophie du xvni® siècle, dans son sens le plus élevé et le plus moral, était donc le code, non rédigé encore, de la liberté religieuse et de la liberté civile. Elle se composait, dans sa généralité confuse et diverse, de tous les progrès rationnels que deux siècles de pensée, rendue plus active et plus communicative par la découverte de Timprimerie, avaient fait faire à l'esprit humain. On y retrouvait, en la décomposant, l'esprit scrutateur de Bacon, l'esprit méthodique de Descartes, l'esprit discuteur de Luther, l'esprit évangélique de Fénelon, l'esprit généralisateur de Montesquieu, l'esprit conjectural de Buffon, l'esprit antisuperstitieux et profanateur des traditions de Voltaire, l'esprit prolétaire de J.-J. Rousseau. Ces grands tribuns du monde intellectuel,^ possesseurs par leurs livres de l'oreille, de l'âme et du cœur des peuples, leur avaient, successivement ou ensemble, apporté tous les éléments d'un ordre nouveau d'idées et d'institutions : la volonté de penser plutôt que de croire, l'exemple de la révolte contre les vérités sur parole, les faits historiques pour contredire les droits des princes à la possession divine du pouvoir absolu, les faits scientifiques pour confondre les ignorances tradition-

nelles delà multitude, la critique pour souffler sur les crédulités populaires, les modèles vrais ou imaginaires de civilisation, pour faire rougir les peuples par la comparaison de leur organisation servile avec ces types historiques ou fabuleux de perfection, comme dans le Télémaque ou dans le Contrat social, le rire de l'incrédulité et du dédain contre les institutions, pour encourager le siècle à porter la main sur les vieilles choses, l'éloquence pour indigner le peuple contre les supériorités, l'illusion même et la chimère pour lui donner par le mirage l'impatience d'atteindre, en renversant les obstacles, ce modèle de raison, de perfection et de justice auquel on tend sans cesse et qu'on n'atteint jamais.

Telle était la philosophie du xvm« siècle, mieux nommée encore la philosophie révolutionnaire. A l'inverse des dogmes politiques ou religieux de l'antiquité, qui« nés des prodiges, avaient germé dans les multitudes, plus accessibles à la crédulité et au fanatisme que le petit nombre des esprits d'élite, la philosophie révolutionnaire que nous venons de décrire, précisément parce qu'elle était discussion et raisonnement, avait commencé par envahir les classes supérieures de la société française et européenne, plus susceptibles que les autres, par le loisir et l'instruction, de recevoir et de multiplier le nouveau jour qui se levait sur l'Europe. Les rois, les cours,

la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, la classe des lettrés et des artistes, les femmes, qui sont l'imagination et l'enthousiasme de toutes les époques, avaient été les premiers adeptes de cette philosophie. Elle faisait jouir les uns du sentiment de leur supériorité d'intelligence sur les préjugés des multitudes, les autres du secret espoir de détrôner bientôt les supériorités de convention, pour inaugurer à leur place les supériorités naturelles du mérite et de la vertu; elle prenait les uns par le raisonnement, les autres par l'imagination, ceux-ci par l'orgueil, ceux-là par le sentiment, tous par cette fascination involontaire qui porte l'homme aux choses nouvelles et dans lesquelles il croit apercevoir une vérité, même quand celte vérité, dont la splendeur l'attire, peut incendier l'ordre social dont les créduUlés, les privilèges et les abus ont fait son propre patrimoine. '

Ce dévouement désintéressé et même suicide à une vérité ruineuse mais irrésistible fut un des caractères les plus inexplicables et les plus glorieux de la philosophie révolutionnaire dans les hautes classes de la société française au xvra® siècle. La réforme de l'Église et de l'État y fut préméditée et accomplie par la conspiration de la cour, du haut clergé, de la noblesse et de la magistrature, classes qui n'avaient qu'à perdre dans leur écroulement ou à périr sous leurs débris. C'est la coalition des aristocraties qui donna l'idée, la passion, le signal et la force au peuple pour acci)mplir ensemble l'œuvre d'une régénération où la justice seule

avait à vaincre, et où le peuple seul avait à recueillir les dépouilles. Il y a dans le genre humain une vertu secrète supérieure à tous ses vices et à tous ses intérêts. C'est la passion de la justice et de la vérité pour elle-même. Cette passion fut la vertu de la Révolution, française. En 1789 la France eut l'héroïsme de la vérité.

Mais cette passion de la vérité, de la justice et de la transformation nationale, n'était encore qu'une pensée commune en majorité dans les têtes pensantes, en minorité ou seulement en instinct dans la multitude. Cette pensée inerte et dormante pouvait rester inactive pendant des siècles, dans de stériles aspirations, faute d'un levier pour remuer les institutions invétérées qui pesaient sur elle, dans l'autel exclusif, dans le trône absolu, dans les aristocraties, dans les privilèges, dans les inégalités de condition sociale, dans la législation, dans les chaînes de conscience et de liberté civile, dont les âges précédents avaient garrotté le monde. La Révolution n'était qu'une idée; pour devenir un acte, il lui fallait une force executive. L'imprimerie et le xviii* siècle venaient de lui créer cette force executive; cette force, c'était l'opinion.

L'opinion publique, puissance nouvelle sous les monarchies modernes, excepté sous la monarchie républicaine de l'Angleterre, était encore invisible, impalpable

et muette en Europe. Aucune tribune, excepté la chdire sacrée, ne lui donnait la voix. Les lois mêmes lui interdisaient de parler dans les livres, sans l'autorisation de la censure ecclésiastique, de la censure des parlements et de la censure de la police. C'étaient les trois sceaux de l'esprit. L'opinion était légalement condamnée au silence, ou à ne parler que selon la volonté des pontifes ou des rois. Mais l'invention de l'imprimerie, qui condense sur une page de papier cachée dans la main d'un enfant assez de pensées pour faire faire explosion à un monde, qui circule comme l'air, qui éclaire comme la lumière, qui parle dans le silence, et qui participe pour ainsi dire à l'immatérialité ei à l'invisibilité de la pensée ellemême, avait trompé ces précautions du sacerdoce, de la magistrature, de l'aristocratie et du despotisme; disons plus, les prêtres, les magistrats, les courtisans, les princes, les princesses, les rois eux-mêmes avaient été les complices de ces subterfuges de la pensée pour se répandre sous toutes les formes dans le commerce de la librairie. M. de Malesherbes et M. Lenoir, magistrats institués pour fermer les frontières aux œuvres des philosophes, avaient été les propagateurs confidentiels de leurs ouvrages les plus officiellement proscrits. L'Église et l'État répandaient d'une main les écrits qu'ils feignaient de repousser de l'autre. La France entière nageait dans un déluge de pensées«écrites. Ces livres devenaient, par leur génie ou par leur scandale même, l'entretien continuel d'une nation où la conversation est

le fleoond besoin de Tezistenoe et pour ainsi dire une institution sociale. En s'entretènant des ouvrages défendus etd'autant plusrechercbés qu'ils étaient plus défendus, on remuait» à voix basse ou à haute voix, les questions religieuses, philosophiques» politiques, sociales, soulevées par récrivain. On s'interrogeait, on se répondait, on s'enthousiasmait ou on s'indignait ensemble; aucune tyrannie n'était assez universelle, aucune police assez présente partout pour s'interposer entre les interlocu* teurs; une impression commune se formait, se trahissait, se concertait, au théâtre, dans les académies, dans les ;5alous,dans les jardins publics, dans les cafés, comme à Athènes. On applaudissait ou l'on se soulevait ensemble, on se révélait les uns aux autres par le contact des seur timents semblables, on se comptait, on sentait sa forcer en calculait son nombre, on s'exaltait de son unanimité. Le sentiment d'une pensée en masse donnait l'audace à la pensée individuelle, la confiance aux novateurs, la timidité au gouvernement.

On peut définir ainsi l'opinion publique : la certitude que chacun a de retrouver son sentiment dans tous; le soutien mutuel que des esprits qui doutent d'eux-mêmes tant qu'ils sont isolés se prêtent par la contiguité des idées. De cette pensée commune à une volonté toutepuissante, il n'y a qu'un instant, un signal, un cri.

Mais pour que l'opinion, cette force executive de la philosophie du xvni» siècle, devînt volonté et acquît l'énergie nécessaire à Tébranlement du vieil édifice et à la construction des nouveaux plans » il fallait deux autres conditions:

D'abord que l'opinion devînt passion;

Ensuite que le gouvernement offrît des occasions de renversement.

La jeunesse, Finexpérience, les tâtonnements, les hésitations, les vertus mêmes d'un jeune roi inspiré tour à tour par une cour étourdie, par une épouse adorée mais futile, par des vieillards surannés ou par des aventuriers d'idées, ne tardèrent pas à faire naître les circonstances et les agitations.

Et quant aux passions, elles naissaient'tout naturellement de l'antagonisme des intérêts et des vanités que la situation réciproque des classes de la société française allait placer face à face dans la première crise des institutions. Intérêt du roi, de s'affranchir du contrôle des parlements pour reconquérir un pouvoir paternel mais absolu sur ses peuples; intérêt de la noblesse des provinces, de déposséder la noblesse de cour, qui aocapar rait par la domesticité les faveurs royales et qui humiliait la noblesse é&$ camps; intérêt des parlements, de conserver la souveraineté de la justice héréditaire, de contrftler

là RÉVOLUTION FRANÇAISE.

la couronne dans radministration des finances et de capter une popularité souvent factieuse en se présentant comme les vengeurs du peuple et les tuteurs des rois; intérêt du haut clergé, d'inspirer le roi, de posséder le sol, de gouverner les croyances, de garder le monopole des cultes et Tunité de foi; intérêt du clergé inférieur, de monter à sgp tour aux grandes dignités et aux grands émoluments de l'Église réservés aux déshérités de la noblesse, que ces richesses et ces dignités dépravaient quelquefois jusqu'aux scandales; intérêt de la noblesse en masse, de rester le premier corps de l'État, la caste ex-' clusivement militaire du royaume, une nation dans la nation; intérêt des plébéiens riches, de saper ces privilèges de la noblesse, du clergé, des parlements, d'affranchir ses professions, ses terres, son commerce, ses rotures, et de s'élever par l'égalité au rang de citoyens; enfin, intérêt du peuple propriétaire ou prolétaire, de briser les servitudes et les exactions de la cour, de la noblesse, des parlements, des riches possesseurs de privilèges ou de tyrannies locales, et de n'avoir plus audessus d'eux qu'un chef, une loi, un roi.

Tels étaient les intérêts opposés et envenimés qui allaient par leur conflit direct et rapproché dans une assemblée nationale allumer l'opinion publique. Le droit, le privil^, la justice, l'injustice, la possession, la con-

Yoitise, le besoin de conserver, la soif d'acquérir, l'envie dans le peuple, l'orgueil dans Tarislocratie, la prédominance dans l'Église, l'ambition dans le tiers état, Pavidité dans la cour, le gémissement dans le peuple, la popularité dans. les tribuns de tous ces intérêts en présence, donnaient à la philosophie révolutionnaire une armée de passions suffisantes pour niveler le vieux monde et pour faire place à une nouvelle génération d'idées.

Mais sur toutes ces passions intéressées ou perverses, il faut le dire à la gloire de la nation et de l'humanité, une grande et unanime passion prévalait dans les âmes comme dans toutes les conditions: c'était la passion du bien public. L'enthousiasme de l'avenir avait saisi la France et la précipitait, avec la joie et avec le désintéressement d'une vertu publique , dans le creuset en ébullition où elle allait se consumer en se régénérant, victime volontaire, calculant pour rien ses sacrifices, ses agitations, ses dangers, ses supplices mêmes, pourvu que ces agitations, ces dangers, ces sacrifices profitassent après elle au triomphe de la raison , de la justice et de l'humanité!

Telle était l'opinion en France le jour de la convocation des états généraux. Nous dirons bientôt comment Louis XYI avait été amené à les convoquer.

Le 5 mai 1789 était le jour fixé pour l'ouvei ture des états généraux à Versailles. La veille de ce jour, le roi et le peuple devaient implorer la bénédiction de la Providence divine sur le grand acte de délibération qu'ils allaient accomplir. Les cérémonies religieuses consacrées à cette invocation des lumières d'en haut devaient être célébrées la veille, 4 mai 1789» avec la solennité qui sanctifie les entreprises humaines et qui associe la religion à la politique. Le peuple de Paris, de Versailles, des villes et des campagnes voisines, appelé par la grandeur et par la nouveauté du spectacle, inondait les rues et les jardins de la résidence royale. Les députés des trois ordres de l'État, les nobles, les ecclésiastiques, les plébéiens, se rassemblèrent d'abord , par une déférence habituelle pour la majesté royale» dans l'église Notre-Dame pour attendre le roi. Ils sortirent ensuite processionnellement de ce temple et s'avancèrent séparés en trois groupes distincts, représentant les trois classes sociales qui divisaient encore la nation, vers l'église Saint-Louis, temple particulièrmient affecté aux prières du roi. Les plébéiens marchaient les premiers, les nobles ensuite, le clergé après , dans l'ordre inverse de leur importance dans l'État.

Le roi, entouré de sa famille et de sa cour, s'avançait à pied, la tête découverte, derrière le dais d'or sous le-

quel le pontife portait l'hostie. Le comte de Provence, depuis Louis XYIII» et le comte d'Artois, depuis Charles X, tenaient chacun un des glands des cordons du dais. Une innombrable multitude répandue dans les rues, groupée aux fenêtres et jusque sur les toits de la vUle^ contemplait cette procession, moitié nationale, moitié religieuse, dans laquelle un peuple conduisait son roi etun roi conduisait son peuple à la source des inspirations, dont le roi et le peuple sentaient un besoin égal avant de toucher à l'édifice social qu'ils allaient réformer.

Un recueillement pieux et confiant éclatait sur le visage du roi, une inquiétude mal déguisée sous la fierté sur les traits majestueux et irréfléchis de la reine, une assu* rance presque provoquante sur le front du jeune comte d'Artois, une gravité pensive et pleine de présages dans les yeux du comte de Provence. Le duc d'Orléans, premier prince du sang, semblait s'associer négligemment et par le seul devoir de son rang à ce cortège; sa phisionomie exprimait un léger dédain pour ce cérémonial, derrière lequel il adressait sa pensée et ses encouragements au peuple. Les costumes antiques, uniforme des inégalités sociales, étaient portés avec une égale ostentation par les représentants des trois ordres de la nation . Le clergé dans ses habits pontificaux, la noblesse avec l'habil brodé d'or, le chapeau à plumes blanches, l'épée, signt de sa vocation militaire; les plébéiens, nommés alors le tiers état, en simple habit noir, d'une coupe rustique, avec un petit manteau de soie sur l'épaule. Mais la pas-

sioD de régalitédes conditions et de l'unité nationale, qui se révélait déjà dans la multitude, rendait le respect et la popularité inverses de Téclat des costumes et de la prééminence du rang. Le peuple, s'ouvrant avec eflfort devant le cortège, applaudissait frénétiquement les communes, se taisait devant les nobles, murmurait devant le haut clergé, acclamait le roi comme pour l'attirer par des caresses au parti populaire, dédaignait le comte d'Artois, souriait au comte de Provence, se glaçait au passage de la reine, saluait avec des regards d'intelligence dans le duc d'Orléans un favori naissant ou un complice futur.

Les applaudissements affectés qui éclatèrent à la vue de ce prince et l'intention évidente des applaudissements se tournant en insulte contre la reine portèrent un tel coup au cœur de cette princesse, qu'elle pâlit, chancela, s'évanouit presque d'émotion entre les bras de ses femmes et que la procession fut un moment ralentie par ces défûllances. Pour un spectateur qui aurait eu la crédulité et Fintelligence des présages, cette attitude du peuple et ces symptômes de l'opinion populaire auraient prophétisé dès ce premier pas tous les événements de la Révolution.

Quand le cortège eut pris place dans l'élise Saint-Louis pourassister aux mystères du sacrifice, l'évêque de Nancy, M. de la Fare, prélat de cour, qui voulait préjuger la supériorité de son ordre et la distinction des classes, tout en flattant le peuplé, commença son discours en priant le roi de recevoir les hommages du clergé, les respects

de la noblesse, les très humbles supplications des communes. Un léger murmure, étouffé par la convenance du lieu, s'éleva à cette formule. L'orateur la racheta par des gémissements sympathiques sur les misères du peuple des campagnes, sur l'âpreté inexorable des collecteurs des impôts et par des louanges au cœur bienfaisant du prince. Cette attention à la misère et au soulagement du peuple firent éclater les premiers applaudissements des trois ordres devant le roi dans le temple de Dieu. Le roi y vit le gage de l'esprit de justice et de réparation qui allait inspirer ses états généraux comme il l'inspirait lui-même. Il ouvrit son cœur aux plus douces perspectives et rentra accompagné des mêmes ivresses dans son palais.

Le lendemain à midi les douze cents députés des trois ordres de la nation s'avancèrent en corps vers la salle que le roi leur avait fait préparer dans un des palais accessoires du sien, sur l'avenue de Paris. Le luxe de Louis XIV servait ainsi d'asile au peuple, Les députés se rangèrent en silence chacun dans l'espace destiné à la caste dont il faisait partie : le clergé à la droite du trône, la noblesse à gauche, les plébéiens en face. Le nombre des députés plébéiens, à cause de la double représentation qui leur çivait été accordée pour établir l'équilibre numérique entre les deux ordres privilégiés d'un côté et la masse de

la nation de l'autre, donnait» dès ce premier coup d'oeil, aux représentants du peuple l'apparence et le sentiment d'une immense mcgorité. Deux mille spectateurs, parmi lesquels un nombre considérable de femmes de la cour, avides de spectacles et étonnées de nouveautés, domi^ naient du regard l'enceinte. Une estrade vide, surmontée d'un trône et d'un dais, attendait le roi et sa famille*

Le cortège royal qui précédait le roi entra revêtu des costumes, des insignes, des armes, appareil de l'antique monarchie. Les hérauts d'armes, les capitaines des gardes, les grands officiers de la couronne, les digtiitaîres de r%lise, les pairs du royaume, les conseillers d'Etat, les ministres, les princes, occupèrent les degrés inférieurs et les deux côtés de l'amphithéâtre. Le roi, suivi de la reine, apparut le dernier. Un cri unanime de Vive le roil le salua du respect de l'amour et de la reconnaissance anticipée de son peuple. Son cœur s'émut, son visage rayonna d'une majesté paternelle; il salua d'une inclination de tête et d'un geste de main l'assemblée et les tribunes. L'enthousiasme s'attendrit à ces signes de confiance et de bonheur dans la physionomie du roi. Ce qui attachait les regards et l'âme de ce peuple à son souverain, ce n'était pas l'extérieur de Louis XVI , c'était son âme.

Louis XVI, quoique très jeune encore à cette époque, n'avait rien des grâces de la jeunesse, de la chevalerie, de son rang, de la beauté de Sa race. Une obésité précoce alourdissait sa démarche, une timidité maladive

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embarrassait Son allitiidô, une sorte de claudication perpétuelle, en portant le poids de son buste tantôt à droite tantôt à gauche, enlevait toute majesté et toute virilité à sa stature; sa taille était épaisse et courte, Son épée le gênait au lieu de le décorer; il portait mal l'habit des camps, uniforme des premiers princes de sa race; ses yeux larges et bleus, mais éblouis et vacillants, ne fixaient rien d'un regard ferme : on sentait l'homme élevé à l'ombre et qui avait eu toujours entre la foule et lui le retnpart des courtisant; son front était court et fuyant, son nèz lourd et incliné de travers, sa bouche détendue et molle, l'ovale de ses joues trop arrondi et sans muscles » l'expression de sa physionomie insignifiante et plus rus*tique que royale; ses mouvements brusques et sans har<« monie trahissaient au dehors une âme qui meut son corps avec peine et par secousses. L'ensemble de sa personne rappelait un honnête paysan arraché de sa glèbe, vêtu . en prince par quelque dérision de la destinée et fordé de paraître à regret devant une multitude imposante. Mais cette rusticité même de l'apparence de Louis XYI était en œ moment un des éléments de l'attendrissement qu'il excitait dans son peuple. L'honnêteté, la bonté» la can*^ deuri la mollesse même de sa nature, répandaient sur sa physionomie un caractère de loyauté, de cordialité^ de paternité qui détournait tout soupçon de violence ou de ruse dans l'imagination de ses sujets. Ce que voulait la France alors pour coopérer à sa pensée, ce n'était ni le génie, ni la guerre, ni la majesté sur le trône : c'était

l'honnêteté, la droiture et la bonne intention. Toutes ces vertus étaient celles de Louis XVI, et à travers les disgrâces naturelles du roi, ses traits exprimaient avec une évidence touchante Thomme de bien.

La reine, par le contraste de sa noblesse, de son énergie mobile et de son éclatante beauté, faisait une impression contraire sur les yeux de la foule. On l'admirait, on l'encensait, mais on la redoutait. Déjà depuis longtemps sa popularité passagère avait fait place dans l'opinion publique aux ombrages, aux reproches, aux accusations, aux calomnies. Le peuple voyait en elle la supériorité de nature et d'intelligence , mais le génie superbe et dédaigneux des cours, la complice secrète de l'aristocratie, l'inspiratrice des conseils antipopulaires, la fatalité chère mais dominatrice du roi. Marie- Antoinette avait le sentiment de cette impopularité précoce. Des murmures signifîcati& de la multitude la lui avaient révélée la veille jusque dans les cours de son palais et sous l'ombre de son mari. Sa pâleur, sa fierté humiliée, qui semblait demander justice ou grâce à son peuple, des larmes d'émotion qui voilaient l'éclat de ses beaux yeux, une inquiétude prophétique qui se révélait par un fond de tristesse sous une joie feinte, et par l'agitation de sa physionomie, attiraient tous les regards sur elle. Elle semblait vouloir les écarter.

Le comte de Provence, Monsieur, frère aîné du roi, avait une extrême ressemblance de buste avec son frère, mais les yeux rayonnaient d'intelligence, la bouche de grâce, la physionomie de finesse. On sentait la supériorité qui se voile de peur d'exciter les ombrages de la médiocrité. Il ne manquait à ce visage qu'un accent viril pour lui donner l'expression du génie.

Ce prince, philosophe dès son jeune âge, mais prince avant tout, cherchait à contre-balanœr par des concessions savantes à l'esprit du siècle la popularité hostile et turbulente du duc d'Oriéans. L'opinion lui tenait compte de ses avances, mais elle ne se livrait pas avec une pleine sécurité à lui. Elle redoutait son esprit, elle se défiait de sa sincérité ou de sa constance, elle craignait la ruse sous l'abandon.

Le comte d'Artois, le plus jeune des trois frères, dans toute la fleur de sa beauté, n'attirait que les regards des femmes, des courtisans et des militaires. Toute la grâce, toute l'élégance et toute la majesté de sa race étaient personnifiées en lui. Mais il n'imposait qu'aux yeux. La nature, qui s'était complue à lui composer l'extérieur d'un héros, avait oublié de lui en donner l'âme et le génie. Spirituel mais irréfléchi, généreux mais léger, naturellement brave mais amolli par les délices de la cour, idole des femmes , espoir des opinions surannées, champion de la noblesse, incapable avant sa maturité de comprendre les idées nouvelles, il s'en vengeait en les dédaignant. Il s'était laissé donner le rôle de représentant des

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vieilles choses et d'adversaire des réformes à la cour. Toute sa politique consistait dans quelques mots cheva^ resques jetés à un temps qui ne les comprenait plus, et dans quelques gestes de son épée opposée de loin aux factions futures : c'était Torobie de François P' derrière Louis XYI» en face de Mirabeau. Sa présence irritait sans intimider le peuple.

L'hon^me qu*on regardait le plus après le roi et un peu au-dessous de lui» c'était le premier ministre,M, Necker. Le visage dans M. Necker était l'homme. Orgueil, solen^ nité, pompe vide des traits, front haut, œil assuré, bouche tendue et cherchant la grâce, physiononûe étrangère où la gravité germanique luttait avec la superficialité française, satisfaction de soi-même, dédain d'autrui, bonhomie affectée, modestie feinte, attitude d'un serviteur qui protège son maître, regard qui quêtait l'estime, sensibilité verbeuse et pleureuse, déplacée dans les affaires, philosophe équivoque qui se laissait caresser par l'athéisme et qui se prosternait devant les euUes d'État, enivrement visible d'une popularité de secte, honnêteté vraie, mai^ qui s'étalait comme un charlata** nisme de pai:ade et qui agitait avec ostentation, sur les moindres actes privés ou publics, Tafiichedelavertu} rôle perpétuellement indécis entre le siyet loyal, le par«< venu infatué et le factieux populaire ; tel était l'extérieur

et tel était Tbomme; premier type des politiques de cette école doctorale, suffisante et rogao, qui agita et qui gouverna, depuis, deux règnes, filiation de Necker, scbolastiques de la révolution.

Hais alors M. Necker livrait le roi à TAssemblée nationale et se flattait de livrer bientôt TAssemblée au roi. Cétait son jour. Les yeux, les cœurs et les mains étaient à lui. On se repaissait de ce visage, spbinx du trône et de la France, qui renfermait le mystère de la situation.

On parcourait de l'œil avec une curiosité moins vive mais pleine d'attente et inconnue l'assemblée des trois ordres. On se nommait, on se montrait du doigt cette élite, réelle alors, de la France, choisie avec un discer* nement intéressé par un suffrage à deux degrés et par trois castes qui avaient recruté dans leur propre sein tout ce qu'elles avaient de considération, de lumières, de force, de talent, d'éloquence, de vertu, pour lutter entre elles et pour s'illustrer dans la lutte.

Les grandes dignités, les grands noms, les grandes magistratures, les grands talents, les grandes popula-^ rites, les grandes espérances : le duo d'Orléans, le pre-* mier prince du sang, la première opulence du royaume, et d^à le premier factieux du trône; Matthieu da Mmtmorency, jeune homme ivre d'enthousiasme et d'espérance, qui devait se repentir un jour, mais qui

ne se repentirait que d'un excès de vertu; Tabbé Maury, tribun des autels, qui allait prêter au sacerdoce et à la monarchie une voix et un courage dignes de la grandeur de leurs dangers; Lally-Tollendal, à qui la piété filiale avait révélé l'éloquence; Clermont-Tonnerre, Virieu, Cazalès, Mounier, réformateurs loyaux et fidèles, marquant d'avance les limites où ils sauraient s'arrêter et mourir; d'Espréménil, fanatique de l'esprit parlementaire de son corps, factieux alternatif du parlement, de la royauté, de la révolution et de la contre-révolution; les Lameth, transfuges de la cour dans le parti da peuple; Péthion, destiné par sa médiocrité à l'empire sur la multitude ; Robespierre, jeune alors, entrant, avec une foi implacable pour mobile et avec son obstination pour génie, dans la lice qu'il devait arroser de tant de sang, et enfin du sien; Bamave, talent verbeux et dialectique, mais sans divinité en lui, selon le mot de Mirabeau, s(jn dédaigneux émule; Lafayette, en qui on ne soupçonnait pas encore un Cromwell , mais qu'on regardait avec le pressentiment vague qui s'attache aux grandes volontés; Talleyrand, que la cour, l'Église et la Révolution se disputaient encore et qui devait les louer et les dominer toutes pour se dévouer à la seule fortune; Mirabeau, enfin, descendu comme Marins dans les rangs du peuple pour y trouver le point d'appui que la noblesse lui avait refusé, homme qu'on se montrait tour à tour, dans les rangs des représentants de la nation, comme un scandale, et qu'on devait, avant peu de jours, s'y montrer comme un prodige.

Les chucholemens et les murmures s'élevaient ou s'affaissaient à ces visages et à ces noms pendant que le roi montait les degrés de son trône. Le grand mattre des cérémonies, M. de Brézé, annonça que le roi allait parler. Le silence d'un peuple qui attend son sort d'une parole suspendit la respiration de l'Assemblée, des spectateurs de l'armée et du peuple qui se pressaient contre l'enceinte, comme pour arracher aux murs extérieurs le secret de ee qu'ils entendaient au dedans.

Le roi, debout et la tète découverte, déplia le discours qu'il avait écrit de concert avec son ministre, et dit :

« Messieurs, ce jour que mon cœur attendait depuis longtemps est enfin arrivé, et je me vois entouré des représentants de la nation à laquelle je me fais gloire de commander.

» Un long intervalle s'était écoulé depuis la dernière tenue des états généraux, et quoique la convocation de ces assemblées parût être tombée en désuétude, je n'ai pas balancé à rétablir un usage dont le royaume peut tirer une nouvelle force, et qui peut ouvrir à la nation une nouvelle source de bonheur.

)> La dette de l'État, déjà immense à mon avènement au trône, s'est encore accrue sous mon règne : une guerre dispendieuse mais honorable en a été la cause; l'aug-

tentation des impôts eu a été la suite nécessaire, et a rendu plus sensible leur inégale répartition.

» Une inquiétude générale, un désir exagéré d'inno* vations, se sont emparés des esprits, et finiraient par ^arer totalement les opinions, si on ne se hâtait de les fixer par une réunion d*hommes sages et modérés.

)^ C'est dans cette confiance, messieurs, que je vous ai rai^semblés, et je vois avec sensibilité qu'elle a déjà été justifiée par les dispositions que les deux premiers or* dres ont montrées à renoncer à leurs privilèges pécuniaires. L'espérance que j'ai conçue de voir tous les ordres réunis de sentiments concourir avec moi au bien général de l'État ne sera point trompée.

» J'ai déjà ordonné dans les dépenses des retranche** ments considérables. Vous me présenterez encore à cet égard des idées que je recevrai avec empressement; mais malgré la ressource que peut ofirir l'économie la plus sévère, je crains, messieurs, de ne pouvoir pas soulager mes sujets aussi promptement que je le désirerais. Je ferai mettre sous vos yeux la situation exacte des finances, et quand vous l'aurez examinée, je suis assuré d'avance que vous me proposerez les moyens les plus efficaces pour y établir un ordre permanent et affermir le crédit public. Ce grand et salutaire ouvrage, qui assurera le bonheur du royaume au dedans et sa considération au dehors, nous occupera essentiellement.

T» Les esprits sont dans l'agitation; mais uneass^n^ blée des représentants de la nation n*écoutera sans doute

que les conseils de la sagesse et de la prudence. Vous aurez jugé vous-mêmes, messieurs, qu'on s'en est écarté dans plusieurs occasions récentes; mais l'esprit dominant de vos délibérations répondra aux véritables senti^ ments d'une nation généreuse, et dont l'amour pour ses rois a toujours fait le caractère distinctif. J'éloignerai tout autre souvenir.

1» Je connais l'autorité et la puissance d'un roi juste au milieu d'un peuple fidèle et attaché aux principes de la monarchie : ils ont fait l'éclat et la gloire de la France; je dois en être le soutien et je le serai constamment,

» Mais tout ce qu'on peut attendre du plus tendre in^ térêt au bonheur public, tout ce qu'on peut demander k un souverain, le premier ami de ses peuples, vous pou* ves, vous devez l'espérer de mes sentiments.

» Puisse, messieurs, un heureux accord régner dans cette assemblée, et cette époque devenir à jamais mémorable pour le bonheur et la prospérité du royaume! C'est le souhait de mon cœur, c'est le plus ardent de mes vcbux, c'est enfin le prix que j'attends de la droiture de mes intentions et de mon amour pour mes peuples. T^

(l'assemblée toute entière éclata en respectueux ap« plaudissements. Les peuples saluent ce qu'ils espèrent

plus encore que ce qu'on leur livre. Le cœur du roi avait parlé, il répondait au cœur du pays.

Il y eut un moment de félicité complète dans cette harmonie d'aspirations communes qui en ne définissant rien laissait tout attendre. Ce moment, qui ne se retrouve pas deux fois dans la durée d'un siècle, ces embrassements pleins d'attraction réciproque et de larmes de tendresse entre un peuple et son gouvernement, ne dura que l'espace d'un enthousiasme. Le roi n'était pas encore assis sur son trône, que la réalité allait apparaître et contrister ces douces et fugitives illusions.

Le prince s'était couvert en s'asseyant. Le clei^é, la noblesse et les plébéiens se regardèrent pour s'assurer si les ordres privilégiés par l'étiquette allaient jouir du droit de se couvrir à leur tour devant le roi assis. Ils voulaient effacer, en se couvrant tous au même moment, cette prééminence que les communes cessaient de reconnaître dans les aristocraties de l'Etat. Cette rivalité, visible dans les regards et dans les attitudes des trois ordres, les tint un instant debout dans l'hésitation et dans le défi mutuel de prévaloir l'un sur l'autre. Une légère rumeur prête à éclater en scandale s'éleva à ce prélude de préséance disputée parmi les spectateurs. Le roi aperçut du trouble dans l'assemblée, et un de ses ministres lui en ayant dit le motif à l'oreille, il se découvritlui-mêmed'un geste en apparence irréfléchi, comme s'il eût été suffoqué par lachaleurde la saison etde la salle, et remit son chapeau à un de ses gentilshommes. Aucun

sujet ne pouvant se couvrir devant le roi découvert, la lutte de préséance des ordres était par ce geste non vidée mais éludée. La rumeur tomba et les trois ordres s'assirent.

Le chancelier, M. de Barentin , prit alors la parole au nom du roi. Il lut un discours prononcé d'une voix sourde et hésitante. C'était le programme complet, hardi, généreux de l'âme du roi devant son peuple. Louis XVI commençait par invoquer la justice et la reconnaissance de la nation sur un règne encore court, mais déjà plein de satisfaction de l'opinion publique et d'initiatives pour la félicité et la gloire du pays. La liberté des mers conquise par une marine restaurée et victorieuse sur toutes les mers, l'émancipation de l'Amérique encouragée par les subsides et payée par le sang français, la question et les tortures abolies dans les lois criminelles, le servage des paysans détruit, le commerce et les maimfactures affranchis et protégés, les travaux publics, les canaux, les ports militaires décorant et fortifiant partout le royaume, l'économie enfin dans les dépenses personnelles du roi adoucissant, autant que le permettait la dignité du trône, le fardeau des impôts pour les classes rurales.

Après ce juste hommage que la conscience du roi se rendait à elle-même et que des murmures de reconnaissance attestaient dans l'assemblée, le chancelier,

M RËVOLOTIOK FRANÇAISE,

faisant pour ainsi dire lui-même la révolution psj^ la main de la royauté, soulevait toutes les questions de réforme, de consentement d*împôts, d'égalité des classes, d'abolition des privilèges , de suppression des abus , d'imposition des terres de la noblesse et du clergé, de liberté de la pensée par la presse, d'adoucissement dans la législation criminelle et dans la législation civile, d'administration représentative provinciale et nationale. La nation elle-même semblait, dans ce discours, devancée par son roi dans tous ses désirs et jusque dans ses rêvés de félicité publique.

Seulement le prince, par une imprévoyance déplorable, par une faiblesse fatale ou par une habileté funeste, laissait dans le vague et dans Fîndécision la question qui dominait en ce moment toutes les autres, et qui, faute d'être résolue, allait jeter l'antagonisme et l'anarchie entre les trois castes de l'assemblée et entre cette assemblée et le roi lui-même : le mode de délibération et de votation dans les états générauï. Chacun des ordres qui les composait délibérerait-il sé-^ parement et opposerait-il ainsi aui deux autres un obstacle infranchissable aux résolutions des autres ôr-^ dres et au bien public? Ou bien ces trois ordres, abdiquant dans l'intérêt commun leurs privilèges de corps, délibéroraient-ils par tête en assemblée générale et une, et donneraient-ils ainsi à leurs délibérations l'autorité d'une majorité, non de caste, mais de nation?

« Un cri général, disait à ce sujet l'organe du roi, â

LBB COMStlTOANTS. âl

» demandé une double représentâtioû dans cette âdsem- » blée en faveur de la classe plébéienne, la plus nom- » breuse et sur laquelle pèsent tous les impôts. Le roi à » été au devant de ce vœu; mais, en déférant à cette de- )» mande, il n'a point changé la forme des anciennes » dâibérationd des états généraux; t)uoique la délibéra- » tion en commun, en ne produisant qu'un seul vote, D paraisse avoir l'avantage de mieux constater le voeu » général, le roi a voulu que cette nouvelle forme né , D puisse s'opérer que du consentement des états géné- » raux; mais, quelle que doive être votre résolution sur » cette question, on ne doit pas douter de Taccord te » plus parfait. »

Invoquant ensuite la sagesse des représentants de la nation, le chancelier attestait le zèle, la longanimité, la passion du bien public dans le prince qui provoquait ainsi les lumières, l'expression des griefs, la coopération de son peuple à la limitation même de son pouvoir. <c Jamais, d disait-il, a la bonté du roi ne s'est dé- » mentie dans ces moments d'exaltation où une efler- » vescence qu'il pouvait réprimer a produit des préten- » tions exagérées dans quelques provinces; il a tout » écouté avec bienveillance, les demandes justes ont été » toutes acûordées; il ne s'est point arrêté aux mur- » mures indiscrets, il a tout couvert de son indul-

» gence, il a pardonné jusqu'à ces maximes outrées à la 1» faveur desquelles on voudrait substituer des chimères » funestes aux principes inaltérables de la monarchie. » Tous rejetterez, messieurs, avec indignation, ces inno- » vations dangereuses que les ennemis du bien public » voudraient confondre avec les changements heureux » et nécessaires qui doivent amener cette régénération, » le premier vœu du roi !.. . Représentants de la nation I » jurez tous au pied du trône, entre les mains de votre » souverain, que l'amour du bien public échauflera seul » vos âmes patriotiques! Abjurez, déposez ces haines si » vives qui depuis quelques mois ont alarmé la France D et menacé la tranquillité publique; que l'ambition de )» subjuguer les opinions et les sentiments par les élans » d'une éloquence impétueuse ne vous entraîne jamais 1» au delà des bornes que doit poser l'amour sacré du D roi et de la nation ! Hommes de tous les âges, ci- » toyens de tous les ordres, unissez vos esprits et vos » cœurs, et qu'un serment solennel vous lie du nœud » de la fraternité ! L'intention du roi est que vous vous » rassembliez demain pour vérifier vos pouvoirs. »

C'était jeter témérairement ou artificieusement un appel dérisoire à la concorde, dans une assemblée où l'on venait de poser face à face, dans un antagonisme insoluble, les trois castes qui devaient s'entre-choquer et

s'anéantir avant de se fondre en une nation. Était-ce une préméditation machiavélique du roi? Était-ce Tarrière-pensée de M* Necker? Le caractère de Louis XVI interdit mème^ le soupçon sur sa bonne foi; quant à M. Necker, il est impossible de lui attribuer une impéritie d'homme d'État assez complète pour supposer que l'homme qui avait convoqué les états généraux ne se fût pas posé à lui-même la question que la France entière se posait depuis dix-huit mois, et s'il ne l'avait pas résolue, c'était sans doute parce qu'il n'avait pas osé ou pas voulu la résoudre. S'il ne l'avait pas osé, pourquoi convoquait-il les états généraux, témérité mille fois plus audacieuse? et s'il ne l'avait pas voulu, quel pouvait être son motif de ne pas le vouloir? La conjecture la plus indulgente ne peut en admettre qu'une rla pensée d'une division inévitable entre les trois corps de l'État dans l'Assemblée, pensée qui, en les opposant les uns les autres, les soumettrait tous à l'arbitrage nécessaire et souverain du roi. Le prince, fort de sa popularité et de celle de ses ministres, en se déclarant à propos favorable aux prétentions des communes, leur donnerait ainsi lui-même la victoire et la suprématie. Cette générosité du roi, attribuée à son ministre, élèverait M. Necker au sommet de la reconnaissance publique, et ferait de lui tout à la fois l'arbitre des trois ordres, le maire du palais et le tribun réformateur du peuple.

Ou c'était là la pensée de M. Necker ou M. Necker n'avait point de pensée. Cette pensée n'était point cri-

minellô cUiu œ mioisU»; elle était même politique dans le sens vulgaire du mot; elle pouvait être bien inlenlioûnée pour le roi, mais elle était surtout personnelle. On verra bientôt que cette politique était en tout conforme au caractère de cet homme problématique, toujours flottant entre les intérêts de son orgueil et les devoirs de sa vertu*

M. Mecker prit la parole comme ministre des finances et comme ministre dirigeant après le chancelier.

La convenance» dans cette grande circonstance de la monarchie, lui commandait, ou de s'efiacer modestement entre le roi et la nation, ou de ne prononcer que peu de paroles sur la situation financière du royaume, en remettant les chiffres et les détails à des séances d'af» faires pour ne pas allanguir par des longueurs rentrevue touchante et ms^estueuse du roi et de ses sujets, et pour laisser emporter au prince les justes enthousias» mes de son peuple. La vanité du ministre populaire l'avait conseillé autrement.

II voulait que la séance royale fût surtout la séance de M. Necker» et que son nom, ses plans, ses maximes, ses services, ses chifireS) apparussent seuls au frontispice des états généraux*

Après un exorde plein de lui-^méme, de son &notion, de la dâOiance de ses forces, des témoignages qu*il rendait

LES C0K6TITnÀNT& 35

à ses intentions sans reproches, de ses phrases où une rhétorique emphatique couyiait mal des images puériles d'éloges protecteurs et déplacés» décernés face à face au itn, d'aduteUon aux états généraux, de sensibilité larmoyante, M» Nedcer lut et fit lire par un autre, quand sa voix fut éteinte, un discours de trois heures sur l6$ finances, discours aussi âistidiaix pour le roi que pour TAssemblée et les spectateurs. L'ennui et Tassoupisse* ment coulaient des lèvres de l'orateur. La France, ac* courue pour recevoir une impresâon du contact élec«» trique de son roi et de ses représentants, emportait une leçon de comptabilité.

Le résultat de cet examen des finances du royaume constatait un déficit ou une infériorité de recettes sur les d^)en8es de 56 millions. — « Messieurs, dit M. Necker en » finissant et en attendrissant son style, le roi, en ras* » 86mblantlesétatsgénéraux,adéjàsatiBfaità6a gloire; » mais il a besoin de vous pour obtenir les jouissances les » plus chères à son cœur. Ah! puisse le ciel accorder à » notre auguste monarque une assez longue suite de » jotirs pour voir encore, non-seulement Taurore, mais » le jour éblouissant de tant de prospérité! puisse-t-il » voir les premières moissons de cette terre chérie! et » nous, par notre amour, acquittons d'avance la dette » de la postérité! »

L'Assemblée, amortie par le poids de ce discours, re* trouva à peine quelque enthousiasme pour saluer le départ du roi.

Ce prince rentra dans son palais aux acclamations de la multitude, qui semblait le récompenser de sa gêné* reuse concession. La reine et le comte d'Artois eurent peu de part dans l'oyation populaire. La princesse, qui avait l'instinct du trône, s'enferma dans ses appartements pour gémir, avec ipadame de Polignac et ses conseillers intimes, d'une condescendance qui mettait désormais de niveau le trône et le peuple. Mais déjà l'attention publique se' détachait du château pour s'attacher aux états généraux. Le peuple sentait que la souveraineté réelle s'était déplacée dans cette séance; qu'en présence de la nation debout, la royauté disparaissait, et que le palais de Louis XVI ne renfermait plus que l'ombre de la monarchie ou un foyer de conspiration contre le peuple. Le roi n'était plus roi, car il n'était plus seul au-dessus de son peuple.

La nuit fit passer Versailles, Paris et la France de l'enthousiasme de cette conquête à l'agitation qui saisit les âmes au bord de l'inconnu. Le roi seul se sentait soulagé, car il s'était enfin déchargé sur la nation et sur le hasard du poids des résolutions et des volontés, trop lourd pour sa faiblesse. Il chargeait la nation elle-même de penser

et de vouloir; il ne se réservait, dans sa pensée, que le rôle, selon lui, facile et doux, de retenir, de diriger et de conformer son gouvernement aux inspirations de son peuple.

Raicontons comment Louis XVI, héritier d'une monarchie souveraine absolue et obéie sous les deux règnes qui avaient précédé le sien, était arrivé à cette résignation volontaire et spontanée àê& sceptres de Louis XIY et de Louis XV.

Louis XVI était le fils aîné du Dauphin fils de Louis XV. Ce Dauphin, qui ne devait jamais monter sur le trône, vivait, modèle de mœurs et de piété, dans son appartement du château de Versailles, au milieu des scandales de la cour de son père. Comme s'il avait eu le pressentiment de la brièveté de ses jours, il s'était donné tout entier à Dieu et à l'éducation de ses fils. C'est lui qui disait en recommandant Montesquieu et Tacite au gouverneur de ses enfants : « Mettez-les surtout en commerce assidu » avec les historiens, car l'histoire seule ne flatte pas les )» princes, et elle donne seule aux enfants des rois, des » leçons qu'on n'oserait pas faire à leurs pères. »

Le Dauphin mourut à trente-six ans , sans regret du trône souillé par les désordres de son père. Le duc de Berri, son fils aîné, depuis Louis XVI, devint Dauphin par cette mort. Il n'avait pas atteint encore

Ba douzième année. livrés à un gouverneur vertueux mais médiocre, le duc de Lavauguyon, le Dauphin et ees deux frères, le comte de Provence et le comte d'Ar* tois, grandirent dans Tombre des palais, loin des yeux de leur aïeul Louis XV, dont les voluptés entretenaient l'égoïsme. Ils ne reçurent pour leçons que les pratiques minutieuses d'une religion presque claustrale et les solennelles puérilités de l'étiquette* Les cérémonies d'église et de cour, la chasse et quelques lectures imposées sans discernement par leur précepteur, furent toute leur éducation. Une'semblable discipline, incapable de former des princes, était moins propre encore à former des rois, h peine pourrait-elle fiedre des hommes.

Rien dans la nature ingrate et dans l'aptitude bornée du jeune héritier du trône n'était propre k surmonter ces vices de son éducation. Il n'avait point de griindfl défauts, mais points de grands traits dans le caractère. Il n'avait pas même ces qualités extérieures, superficielles et séduisantes qui rachètent, dans la jeunesse des princes, l'absence des solides vertus. La grâce, ce com« plétement du mérite et ce verni des vices, lui manquait; il était gauche, brusque, boudeur, d'une parole brève, d'un geste prompt, d'une humeur provoquante, plus enclin à choquer qu*à plaûfe, adonné aux seuls exercices du corps, à la chasse ou à des travaux manuels de forg^

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et de serrurerie qui lui donnaient l'apparence et le ton des hommes de peine. Ia nature semblait s'être trompée en faisant nattre sur les marches du trône un prmce né pour le sillon ou pour l'atelier. L'honnêteté seule de son âme le marquait d'un sceau de supériorité morale. H était né honnête homme. La droiture et la bonne intœtion étaient écrites dans tous ses actes comme dans sa physionomie; de plus, il détestait les cours, où il était gêné et déplacé, et il aimait le peuple par oon^ formité de nature autant que par devoir de situation. Si le peuple eût été juste^ et si le cœur du Dauphin avait pu éclater à travers l'épaisseur et les disgrâces de sa personne, Louis XVI eût été plus justement populaire qu'Henri IV, car si Henri IV était soldat, Louis XVI était peuple plus qu'aucun roi de sa race et peut-être plus qu'aucun homme de son royaume.

Louis XV' le maria à mze ans & une princesse autrichienne, Marie-Antoinette, fille de Marie-Thérèse. Cette princesse, qui n'avait elle-même que quinze ans et que la nature avait douée d'une beauté, d'une grâce et d'une intelligence feites pour décorer tous les trônes et pour fasciner tous les peuples, ne fut pendant longtemps pour le Dauphin, son mari, qu'un don prématuré et importun de la destinée. L'amour n'était pas éelos encore dans cette lourde, froide et tardive nature. Un léger vice de cantof-mation que sa pudeur l'empêchait de révéler et de corrir ger par les §9çours de l'art lui inspirait plus de repu* gnançe quf d'attrait pour la beauté. Les fôtes de son ma*

riage furent transformées en calamité publique par un incendie qui consuma l'échafaudage du feu de joie de Paris sur la place des Champs-Elysées, et qui, précipitant d'effroi la foule dans les rues voisines et dans les fossés des Tuileries, étouffa des centaines de femmes, de vieillards et d'enfants sous le poids de la multitude. Le préjugé national, déjà contraire à l'introduction d*une princesse autrichienne dans la couche d'un roi de France, s'assombrit comme d'un sinistre augure de ce désastre dont cette princesse était l'occasion. L'éclat, l'attrait, l'invincible séduction de la jeune princesse, triomphèrent cependant de ce présage sur les yeux de la cour et du peuple. Elle devint l'idole de la nation, sans cesser d'être indifférente au Dauphin. Sa charmante popularité rejaillit jusque sur ce prince. Les vices vieillis de Louis XV contrastaient de jour en jour davantage avec la jeunesse et l'innocence de ce couple.

Louis XV mourut à Versailles le 10 mai 1774; le Dauphin, la Dauphine, la famille royale, la cour, les gentilshommes, attendaient en silence son dernier soupir dans les salles qui précédaient sa chambre. Dans l'incertitude du moment ou ce monarque cesserait de vivre et où l'étiquette commanderait au nouveau roi de quitter le palais du roi mort, on était convenu avec les chefs des écuries chargés d'amener les voitures, qu'une bougie qui

brûlait à une fenêtre de l'appartement royal serait éteinte au moment où la vie du mourant s'éteindrait de même, et que ce signal muet serait celui de l'entrée des équipages dans les eours du palais. A la minute où la bougie s'éteignit, le Dauphin, retiré seul avec la Dauphiné dans son appartement, entendit un bruit semblable à un roulement de tonnerre dans l'intérieur du palais. Il se leva . ^ublé à ce bruit inusité qui se rapprochait de lui. C'étaient les pas précipités des milliers de courtisans et d'officiers de la couronne qui désertaient l'antichambre du roi mort pour se précipiter dans l'anUchambre du roi futur. A cette rumeur, qui leur annonçait tumultueusement un règne de bruit et d'agitation comme sa première heure, le jeune roi et la jeune reine tombèrent instmctivement à genoux et s'écrièrent d'une même voix en joignant les mains: « Mon Dieu, protégez-nous! nous régnons trop jeunœl » Le roi n'avait pas vingt ans, la reine dix-neuf, et le royaume, affaissé sous les vices du règne, aurait demandé, pour se relever et se raffermir, le coup d'œil du génie, le cœur de l'héroïsme, la maturité d'un sage.

Le roi, la reine, la cour, partirent à l'instant pour Choisy, retraite royale préparée pour le deuil.

Depuis Louis XIV, le ministre était le règne. Le choK du ministre fut la première pensée du roi.

L*admmisiratioa décriée de Louis XV ne permettait pas de laisser» après sa sépulture^ le gouvernement au duc d'Aiguillon, complice du règne scandaleux d'une courtisane^ madame du Barry. Marie- Antoinette désirait rappeler au pouvoir le duc de Gboiseul» homme d'Etat disgracié, mais populaire. Elle lui devait son titre de reine de France; l'énergie et l'habileté du duc de Choiseul, quoique mêlées de légèreté, pouvaient re^ tremper le pouvoir et rendre quelque grandeur à la politique. Ce ministre avait gouverné longtemps heu-* reusementi hardiment. Il était tombé, avant sa repu* tation, sous une intrigue de courtisans. Sa chute avait rajeuni 9on crédit sur l'opinion. Sa témérité de main et sa résolution dans le maniement des affaires, sa pra« tique des choses et des hommes, son autorité en Europe, son affiliation avec les philosophes, mattres de l'opinion, qu'il flattait en les contenant, sa diplomatie dominatrice sur le clergé et sur le parlement, et, par dessus tout, l'affection de Marie-Thérèse, mère de Marie-Antoinette, qui n'oubliait pas qu'elle devait au duc de Choiseul l'ai-* liance de la France et la grandeur de sa fille, faisaient du duc de Choiseul Thomme prédestiné du nouveau règne. La France et l'Europe l'attendaient. La piété filiale du jeune roi l'écarta.

Le duc de Choiseul avait blessé la conscience du Dauphin père de Louis XVI par le bannissement des jésuites. Ce prince le regardait comme te précurseur du règne de h philosophie et comm$ te destructeur de

la religion. Il avait laissé à son fils une note confîdentielle» codicile de ses préjugés et de ses antipathies dans lequel il représentait au Dauphin le duc de Choiseul comme Tennemi public, et lui recommandait de le tenir & jamais éloigné de ses conseils. Louis XVI, en lisant cette note, avait cru entendre à travers le tombeau Tor*dre d*un père. Un autre ministre lui était indiqué dans ce codicile : c'était M. de Machault, homme pwxx et lié aux jésuites, qui n'avait de supérieur que la vertu. H pensa à lui confier son règne; il lui écrivit de sa main pour l'appeler à Choisy. Le page chargé de porter la lettre était déjà à cheval. Une fille favorite de Louis XV, tante du roi, madame Adélaïdet princesse impérieuse et qui voulait s'assurer une influence dans le nouveau rè^ gne, conjura le roi d'appeler un autre guide pour son inexpérience. Ce ministre, d'une renommée de capacité plus imposante, était M. de Maurepas, fils de Fontchar* train, ministre de Louis XIV.

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