‹ Histoire des constituants (volume 2)Chapitre 2 sur 15 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

H, de Maurepas, élevé dans les afiaires» longtempf ministre pendant son âge mûr, vieilli dans la retraite, devait rapporter, selon la princesse, les traditions du grand règne et l'attitude d'une antique majesté au règne nouveau. Louis XVIt indécis et influencé par le dernier mot, écrivit i M* de Maurepas; Il reprit la première lettre des mdins du page, lui donna 1« seconde et le di^

rigea sur une autre route. Si le page était parti quelques minutes plus tôt pour porter le premier message, la crainte de faire un affront à M. de Machault aurait empêché Louis XVI de le rappeler. Un retard de quelques minutes dans l'équipement d'un cheval changea le sort d'une monarchie. La destinée des rois et des empires prend quelquefois l'insignifiante apparence d'un hasard. La gravité de M. de Machault aurait donné aux événements un autre cours que la légèreté de M. de Maurepas.

Le caractère de M. de Maurepas était cette légèreté sénile plus funeste que la légèreté de la jeunesse, parce qu'elle ne se corrige plus par les années, et qu'elle donne aux mauvais conseils l'autorité d'une longue vie. Ce ministre prit,en arrivant, sur le roi l'ascendant d'un maître sur un disciple, d'un père sur un fils. Louis XVI, entièrement asservi par son respect pour ce vieillard, ne parut au conseil que pour ratifier aveuglément sa politique. Il fut interdit aux ministres secondaires de travailler avec le roi hors la présence du chef du conseil, afin de conserver l'unité de vue et de direction dans le gouvernement. M. de Maurepas prémunit surtout son royal élève contre le danger de laisser la reine prendre connaissance des actes de l'administration. Il lui montra l'influence intéressée et fatale de FAutriche, prête à épier ou à influencer la politique de la France

dans le cœur de son roi par Tascendant naturel d'une archiduchesse fille de Marie-Thérèse, dont les intérêts de fille étaient opposés à ses intérêts d'épouse. Il encouragea le roi à compenser cette exclusion nécessaire de la jeune reine de son conseil et de ses confidences par une liberté absolue et par les distractions les plus illimitées accordées systématiquement-à la princesse. La bonté du roi et son indifférence prolongée pour l'union conjugale» qui le rendait inaccessible à toute jalousie d'époux, ' ne concordaient que trop avec les susceptibilités inquiètes de M. de Maurepas. On donna en luxe» en liberté et en plaisirs à Marie-Antoinette tout ce qu'on lui refusait en crédit. On la traita en idole adorée de la cour, pour lui fah^e oublier qu'elle était reine. La tristesse qu'elle éprouvait de la négligence de son mari et de sa longue stérilité, l'adulation, le goût passionné des plaisirs, le sentiment de ses charmes méconnus par le roi, idolâtrés par les courtisans, l'ennui, du cérémonial fastidieux de Tersailles, les souvenirs de la vie familière, libre et intime du palais de Vienne, le besoin de chercher dans des amitiés ardentes l'occupation de cœur et les délices des confidences que l'amour lui refusait, enfin un caractère naturellement superbe et léger qui avait le besoin de recevoir un culte et qui changeait d'adorateurs, la jetèrent dans le goût et dans l'habitude des favorites. Nous verrons bientôt leur empire sur elle et sur le gouvernement, quand nous raconterons ces amitiés de la reine.

46 RÉVOLUTION f^RANÇAISE.

M. à» Maui^pM, longtemps éloigné des affaires» corn* me noui Tavons vu , croyait reprendre le gouvernement à la période où il f avait quitté vingt ans avant. N'ayant pas changé luiHtnéme dans la solitude et dans les loisirs de sa retraite, il pensait que rien n'avait changé autour de lui. Il ignorait Féclosion d'un nouvel esprit dans le siècle et la puissance de cette force nouvelle appelée l'opinion publique. Il était convaincu par les routines de sa jeunesse que la monarchie de Louis XIV, transmise tout entière avec le sang de ses descendants, était quel^ que chose de divin ou d'immuable comme une religion, que les mobiles mouvemens de la pensée des sujets ne s'élèveraient jamais jusqu'aux fondements du trône absolu, et que tout le secret d'un premier ministre était de dédaigner ce vain tumulte d'idées nouvelles en satisûd* sant à propos quelques intérêts ou quelquesambitiras. L'homme de cour, après un certain temps, devient in* capable de comprendre un peuple.

M. de Maurepas commença par populariser le prince par les libéralités qu'il lui conseilla. Le roi renonça, pour la reine et pour lui, aux subsides attribués par l'usage aux nouveaux règnes sous le nom de droit de joyeux avènement. Il annonça des réformes et des économies dansies dépenses; il appela au ministère des hommes recommandables par l'austérité de leurs

LES COMâTITCANTS. «7

mœun, et qu^on appdait Id pstti des honnêtes gens de la oour. Le comte de Muy reçut le ministère de la-guerre; M. de VergenneB) diplomate studieux et versé dans la politique de rEurope, les aflRures étrangères; un jeune administrateur du Limousin» M» Turgot, fut élevé au ministère de la marine. C'était une caresse aux économistes, secte née à la fin du dernier règne dans les salons de la maîtresse du roi, madame de Pompadour ^ desméditations du docteur Quèsnay. Les économistes étaient les philosophes pratiques de la finance; ils avaient fait de la richesse des Etats une science dont le premier élément était la liberté du commerce et des industries. Dé** daigneux de la religion et de la liberté politique, la prosh pénté puUique était à leurs yeux le seul but des gouvëN nements. Enrichir le peuple, c^était, selon leur doctrine, autant que le moraliser. Us étaient les matérialistes de la philosophie. Parmi leurs théories non encore expéri^ mentées, les unes étaient vraies, les autres chimériques, mais toutes étaient neuves et prestigieuses, et l'attrait de la nouveauté et du mystère donnait un grand crédit k leur secte. Elle était le berceau d'une science qui a fait des progrès incessants depuis, mm qui n'est point encore achevée* M. Turgot associait en lui à sa foi dans cette science un mérite réel et des qualités éminentes.

loste, modéré, impartial, ami du peuple et aimé dé.

lui, méprisant les agitations stériles que la rivalité ambitieuse des parlements et de la couronne avait suscitées A la fin du dernier règne, plus partisan de Tautorité royale que de cette oligarchie multiple et factieuse qui empiétait à la fois sur le peuple et sur le roi» M. de Turgot n'avait pas craint de siéger dans le parlement réformé, que le courage du chancelier Maupeou avait substitué aux anciennes cours révoltées et vaincues. Il avait, comme intendant du Limousin, administré avec bonheur cette province, d'après les principes libéraux de sa secte. Ses doctrines sur la liberté du commerce des grains, appliquées avec mesure sur une petite province, avaient enrichi le peuple. Son nom, prononcé avec bénédiction par ses administrés, s'était répandu en France. Les philosophes rédacteurs de l'Encyclopédie, code immense et confus de la raison moderne auquel il avait concouru, lui avaient &it une renommée de parti.

Le choix de Turgot était le programme d'une révolution dans l'administration du royaume. On le salua comme les peuples saluent les grandes espérances.

M. de Maurepas ne pouvait pas plus heureusement faire augurer le prélude d'un règne. L'abbé Terray, financier âpre et odieux, qui ne comptait la richesse de l'État que dans le trésor du fisc, et qui n'avait ni scrupule ni ménagement pour le remplir, conserva la direction des finances.

Le chancelier Maupeou, homme de génie, révolu-

tionnûire ausâi hardi au profit de la couronne que le cardinal de Richelieu, avait triomphé, à force d'audace, des anciens parlements. Il était parvenu à créer une justice nouvelle qui affranchissait à la fois le roi et le peuple de rinsolence et de Taristocratie parlementaires. M. de Maurepas le laissa à son poste. Si le vieux ministre avait soutenu M. de Maupeou contre les murmures de la faction des vieux parlements, le gouvernement ainsi composé avait, dans M. Turgot, dans M. de Vergennes, dans le chancelier Maupeou, assez de lumières et assez de caractère pour s'imposer avec succès à l'opinion et pour assurer la victoire de la monarchie contre les parlements. Mais le roi et la reine, par la sensibilité même de leur âme et par la candeur de leur jeunesse, avaient soif avant tout de l'applaudissement de leur peuple. Gouverner, pour eux c'était plaire. A leur entrée solennelle dans leur capitale, la froideur et les murmures du peuple, excités par les parlementaires, leur firent craindre de s'être trompés dans le choix de leurs ministres. Ils s'informèrent avec anxiété des causes qui assombrissaient la physionomie de la multitude. On leur dit que l'impopularité de l'abbé Terray et du chancelier Maupeou rejaillissait sur eux et leur aliénait les cœurs. M. de Maurepas n'hésita pas à sacrifier la couronne pour garder la laveur du roi. Il congédia l'abbé Terray et le chancelier. « J'avais fait » gagner un grand procès à la monarchie, dit en remet- » tant les sceaux le ministre libérateur de la couronne.

y> Le jeune roi veut reprendre le joug des parlements et I. 4

)> remettre en question ce qui était clécidé. li en est bien » le maître. » Et M. de Maupeou partit pour l'eti}.

Cette double faiblesse fut le signal d'une double sédition de joie dans le peuple. Le contrôleur général des finances échappa k peine par la fuite aux insultes de la populace. Les scribes et les clercs de l'ancien parlement soulevèrent la multitude autour du palais de justice» allumèrent des feux de joie, pendirent des mannequins revêtus des costumes des ministres congédiés, et ensanglantèrent leur triomphe par le meurtre de quelques officiers de police. Le règne s'ouvrait par des séditions triomphantes, triste rétribution des complaisances irréfléchies du pouvoir.

Un homme obscur, connu seulement pour sa résistance à la réforme du parlement sous le chancelier Maupeou, M. de Miroménil, fut nommé chancelier. Turgot passa de la marine au ministère des finances. Il présenta ses plans à Louis XYI, qui s'émut jusqu'aux larmes à la perspective de la félicité de ses sujets , et qui jura à son ministre de le soutenir avec constance dans ses réformes. Le système représentatif et les assemblées provinciales de propriétaires pour consentir l'impôt, l'égalité des classes devant les contributions, la liberté de l'agriculture, du commerce, des professions faisaient partie des plans de Tui^got. Le roi ne s'alarmait

d'aucune nouYeaulé ni d'aucun sacrifice de son pouvoir, pourvu qu'il y vît la félicité publique.

Bientôt sourd aux représentations de Turgot, de ses tantes, de son frère le comte de Provence, et altéré avant tout de nouvelles bénédictions, le roi manqua à ses promesses et rappela les anciens parlements. C'était placer entre les réformes projetées par Turgot et la couronne des tuteurs jaloux, dominateurs, qui contrftleraient et briseraient toutes ses volontés.

Le roi crut que l'accent des paroles compenserait la fidblesse de l'acte. Il reçut les parlementaires avec un visage sévère. « Le roi mon aïeul, leur dit-il, a fait en » vous exilant ce que le maintien de son autorité et les » besoins de la justice dans le royaume exigeaient de » lui. Je vous rappelle aujourd'hui à vos fonctions que » vous n'auriez jamais dû quitter. Sentez le prix de mes' » bontés et ne les oubliez jamais. r>

Les parlementaires ne sentirent que leur triomphe et sa défaite. La seule œuvre royale de Louis XV était répudiée par son successeur. Louis XVI allait avoir à combattre à la fois une démocratie naissante et une aristocratie invétérée, liguées dans les vieux parlements contre lui. Les parlementaires ne tardèrent pas à violenter la main qui les relevait. Leurs révoltes donnèrent constamment le texte, le signal et Tocca^on aux séditions du peuple*

5â RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Les réformes de Turgol et sa législation sur la liberté du commerce des grains, appliquées à des années de disette et coïncidant avec des paniques sur les subsistances, démentirent les économistes et déjouèrent les plans du ministre par des émeutes universelles. Ces émeutes s'élevèrent, en Bourgogne et en Bretagne, jusqu'à la gravité de guerre civile. Le peuple aiffamé apprit pour la première fois la route de Versailles, et vint plusieurs fois vociférer sa misère et ses insultes aux ministres sous les fenêtres du palais. Le roi ne dissipa jamais ces attroupements qu'en leur cédant. On crut, non sans fondement, entrevoir la main du parlement et des meneurs ambitieux du clergé dans ces mouvements dirigés contre un ministre dont ces deux corps redoutaient les innovations.

M. de Malesherbes, président de la cour des aides et ami de Turgot, possédait le cœur du roi. Us initiaient ensemble leur jeune disciple au rôle de prince réformateur. Ils introduisaient la philosophie dans le conseil. Ils proposaient les premiers au roi de s'appuyer contre les corps privilégiés, qui résistaient aux réformes, sur les états généraux , dont la voix étoufferait les murmures des abus.

Cette inclination du roi vers les deux novateurs inquiéta M. de Maurepas. Sa vieillesse s'alarmait des Ion-

gues pensées et des mesures énergiques de gouvernement. Il craignait pour la monarchie les déplacements toujours dangereux de base, il craignait pour luimême les soucis des difficultés : il voulait que le gouvernement vécût comme lui, de régime, de vieillesse et d'immobilité. Il fit ajourner les plans régénérateurs de M. de Malesherbes et de Turgot. Malesherbes se retira dans la solitude. Mais par une inconséquence qui attestait la légèreté du premier ministre, M. de Maurepas, après avoir repoussé les idées, rappela bientôt auprès du trône le philosophe exilé. M. de Malesherbes fut nommé ministre de la maison du roi, et renforça dans le conseil le parti de Tûrgot. Il chercha à promulguer en matière de conscience une tolérance d'état qui corrigeait les rigueurs de la révocacation de l'édit de Rantes contre les protestants.

Ces premières atteintes à la tyrannie de l'Église exclusive révoltèrent l'assemblée du clergé. Ce corps, dans ses représentations au roi, regretta « ce temps où les » hommes qui professaient un autre culte que celui » de Louis XIV étaient obligés de chercher la solitude » des déserts et les ténèbres de la nuit. Il accusa d'un » monstrueux athéisme l'opinion des novateurs, d

Les représentants du clergé qui portaient au roi ces sommations si intempestives pour la foi étaient l'abbé Loménie de Brienne et l'abbé de Talleyrand, deux prélats futurs, dont l'incrédulité et les mœurs contrastaient avec le langage et présageaient les apostasies.

M. de Malesherbes ne répondit à ces munnures du clergé qu'en faisant appel à une puissance non encore constituée mais supérieure : l'opinion publique. « Il » s'est élevé, dit-il, un tribunal indépendant de toutes » les puissances et que toutes les puissances sont obli- » gées de respecter : l'opinion I et dans un siècle où' » chaque citoyen peut parler à la nation entière par » la voix de la presse, elle est au milieu du public » dispersé ce qu'étaient les orateurs de Rome et d'A- » thènes au milieu du peuple assemblé. »

La mort du comte de May, ministre de la guerre, introduisit dans le conseil du roi un autre novateur qui menaça la noblesse militaire des mêmes réformes dont le parlement et le clergé s'alarmaient.

C'était le comte de Saint-Germain, officier estimé» mais bizarre, sorte de Cincinnatus moderne arraché à son jardin pour réformer l'armée française. Il souleva contre lui tous les corps privilégiés de la maison militaire du roi. Il révolta le soldat en exagérant la discipline et en substituant les brutalités des coups de plat de sabre aux punitions qui respectaient l'honneur. L'impopularité du comte de Saint-Germain rejaillit sur Turgot et sur Malesherbes. Les économies de Turgot sur les dépenses de la cour ramenaient lentement l'équilibre dans les finances, mais le murmure des cour-

tisans s'élevait de jour en jour plus unanime'contre le ministère. Le roi , qui ne savait supporter aucun refroidissement de son peuple, cherchait déjà à remplacer ces ministres par un homme plus agréable à Fo* pinion. Une correspondance secrète que ce prince entretenait, à rinsu de ses ministres, avec un écrivain futile et intrigant, le marquis de Pezai, lui indiqua rhomme de l'opinion*

Cet homme était M. Necker. Le roi trouva sa perte où il cherchait son salut. M. Necker fut la fatalité du règne.

M. Necker était étranger, comme la plupart des ministres qui ont suscité les grandes passions et les grandes fermentations populaires autour des trônes. II était fils d'un professeur de Genève, petite république municipale, mercantile et littéraire, ruche de travail et d'idées aux bords de la France, que l'activité industrieuse et le génie aventurier de ses habitants disséminaient dans toutes les capitales. Le nom de Jean-Jacques Rousseau avait illuà- Iré Genève; les spéculations de sqs banquiers l'enrichissaient. M. Necker était venu à Paris , comme ses concitoyens, pour faire fortune.

Il avait les instincts de la richesse, la probité, l'économie, l'aptitude aux chiffres, le don de l'heureuse spéculation. Ces instincts, développés par le travail dans

une banque genevoise établie à Paris, et à laquelle il avait été bientôt associé, lai avaient donné d'abord l'indépendance, puis la fortune. Il l'avait agrandie dans des spéculations habiles avec la Compagnie des Indes. Cette fortune s'élevait à plusieurs millions. Ses succès en affaires lui avaient ébauché un nom dans ce monde mercantile, industriel et opulent, qui commençait alors à remuer les capitaux et le crédit de la France. Une femme active, ambitieuse d'importance, affemée de renommée pour son mari, qu'il avait épousée à Lausanne, rêvait pour lui une plus haute destinée que cette considération des comptoirs. Belle, vertueuse, lettrée, mais rappelant trop par le pédantisme de ses formes sa première vocation d'institutrice, madame Necker avait le ton et les prétentions d'une parvenue de renommée. Son cœur accessible à toutes les œuvres de bienfaisance, son culte sincère, vrai, quoique ostentatoire, pour son mari, son opulence charitable, sa maison ouverte à toutes les célébrités contemporaines, la sévérité de ses mœurs helvétiques, ses liaisons, avec les philosophes, les poëtes, les écrivains, les économistes du temps, son titre d'étrangère et de plébéienne enfin, qui donnaient plus de relief à son existence, avaient fait de sa maison un foyer d'opinion.

M. Necker, parvenu à la maturité de la vie et au repos, après la richesse acquise, s'exerçait par les conseils de sa femme à prendre rang parmi les écrivains. Il traitait pour l'Académie française des sujets où la politique

et radministration étaient associées à la littérature. Sa lourde et emphatique éloquence affectait la sensibilité de Jean-Jacques Rousseau sans en avoir l'entraînement. Les mots de vertu, de religion, d'humanité, de philosophie, d'amour du peuple, de félicité publique, sanctifiaient ses livres aux yeux des financiers; ses connaissances économiques, commerciales et administratives imposaient aux hommes de lettres. Les caresses de sa femme aux arbitres du goût littéraire préparaient ses succès. Le culte respectueux que madame Necker professait pour le génie de son mari était communicatif à toute sa société. On la croyait sur parole. M. Necker était devenu ainsi, aux yeux de l'opinion, un mystère de génie, de vertu et de capacité pratique, que nul ne sondait, mais que tous attestaient. Sa considération faisait secte dans Paris. C'était l'époque où un besoin de prodiges travaillait les imaginations lasses du présent, où Mesmer, Saint-Martin, Cagliostro, exerçaient leurs prestiges, et où une certaine dose de charlatanisme était nécessaire, même au mérite et à la vertu.

M.. Necker, bien supérieur à ces thaumaturges, était devenu cependant comme eux, grâce à ces manèges de sectes, un de ces prophètes à qui la crédulité publique attribuait les miracles d'une alchimie politique.

Le marquis de Pezai, lié avec madame Necker, ne

cessait d'entretenir le jeune roi des ressources du génie de son Mécènes. Le roi en parla à M. de Maurepas. M. de Maurepas, embarrassé de M. Turgot et de M. de Malesherbes, qui soulevaient à la fois le parlement, le clergé et la noblesse, crut pouvoir passer sans danger ce caprice à l'opinion et au roi. En vain Louis XVI avait dit : a Je vois bien qu'il n'y a dans le » royaume que M. Turgot et moi qui aimons le peu- » pie. » Il songeait à le sacrifier à la résistance du parlement et des ordres privilégiés. M. de Malesherbes, découragé, aspirait de lui-même à la retraite; l'égoïsme de la cour le faisait désespérer du bien public. Une altercation avec M. de Maurepas fut le prétexte de la démission de Malesherbes. — « Ahl » lui dit Louis XVI en la recevant, «vous êtes plus heureux que moi, vous » pouver abdiquer I » Le jeune prince était forcé, par son entourage , à refouler une à une dans son cœur toutes ces asph-ations de félicités publiques. Turgot suivit son ami et mourut peu de temps après, de tristesse, sur la difficulté de faire du bien aux hommes. C'était le véritable apôtre de la Révolution opérée par la philosophie et par la couronne, au lieu dç la Révolution faite par les passions et par le peuple. La Révolution régulière perdit en lui son précurseur, le peuple son ami, le roi son sauveur.

A peine ces deux ministres étaient-ils sortis du conseil, que M. de Maurepas se hâta de renverser, par la main d'hommes médiocres et complaisants, Amelot et

Clugny, tout ce que Turgot etMalesherbes avaient ébauché. « On ne m'accusera pas, « dit-il en plaisantant luimême de ses choix, « d'avoir choisi ceux-là pour leur » esprit. » La mort ayant emporté Clugny au milieu de la crise des finances et à la veille de la guerre d'Amérique, M. de Maurepas appela Necker à la direction des finances. Le clergé protesta contre l'introduction d'un protestant, et la noblesse contre l'élévation d'un plébéien citoyen d'une république, «c Je l'abandonne- » rai, ]» répondit M, de Maurepas avec un sarcasme, ce si le clergé veut payer les dettes de l'État. »

C'était en 1776. L'Amérique, détachée de TAngleterre, commençait la guerre de son indépendance contre sa mère patrie ; guerre civile et révolutionnaireoù le peuple américain s'insurgeait à la fois contre la nationalité et contre la monarchie. La France hésitait sur le parti qu'elle avait à prendre dans cette grande discussion de famille. Turgot avait recommandé la neutralité et la paix. Necker pensait de même. L'opinion l'emporta sur les répugnances de ces deux hommes d'État, et décida le roi à fomenter et à soutenir, par la main d'une monarchie, la révolte d'une colonie et la naissance d'une république.

La haine contre l'Angleterre, la joie de ses revers, la déclaration philosophique des droits de l'homme pro-

clamés pour la première fois au congrès de Boston le 10 mai 1775, fanatisaient la France. Les vertus de Washington enrôlaient des auxiliaires à la liberté jusque dans les cours de l'Europe. Les discours de Francklin,les théories démocratiques de Thomas Payne, avaient des échos dans tous les livres et dans tous les salons de Paris. Le marquis de Lafayette, jeune et glorieux transfuge de Taristocratie, s'embarquait pour donner sa fortune et son sang à ïa cause de la régénération d'un peuple. Le génie invisible de la philosophie, de l'égalité, de la liberté , soufflait dans les esprits et pliait le gouvernement irrésolu sous l'entraînement général et irréfléchi d'une passion publique. Le roi lui-même, après deux années d'hésitation, signa l'alliance défensive et offensive avec une république qui n'existait pas encore. Necker, habile à remplacer les impôts par les emprunts et à masquer le déficit par le crédit, suffit glorieusement à la guerre. « Il a fait la guerre sans impôts; c'est un y> Dieu! » s'écriait la nation. « Peuple crédule I » répondait Mirabeau, dont le génie entrevoyait l'abîme à travers le prestige ; « peuple crédule, hâtez-vous de l'admirer I » vos enfants le maudiront un jourl... »

Cette protestation solitaire d'un homme encore inconnu n'amortissait pas l'enthousiasme pour le ministre des finances. Necker s'avançait d'emprunts en emprunts vers la nécessité d'un remboursement qui nécessiterait à son tour l'appel au pays.

Le parlement, alarmé de cette dette mystérieuse et

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croissante, s^insurgea contre les emprunts qu'on lui présentait à enregistrer. D'Espréménil, un de ces hommes d'excès qui sont les débauchés de la parole, tantôt pour un parti, tantôt pour Tautre, prononça le mot menaçant de convocation de la nation et d'états généraux. Necker lui répondait en allumant, par le charlatanisme de la bourse, le fanatisme des prêteurs amorcés par Fagiotage, par des réformes modérées, par des économies ostentatoires et par l'ébauche des administrations proyinciales, concessions aux provinces empruntées aux plans de Turgot.

L'importance de l'heureux ministre des iSnances importunait ses collègues et portait ombrage à M. de Maurepas. Bien que la reine le protégeât, Necker tremblait devant le premier ministre, maître exclusif de la confiance du roi. a Je me rappelle encore,» écrit-il après sa retraite, « de ce long et obscur escalier de M. de Mau- » repas que je montais avec crainte et mélancolie, in- » certain du succès, auprès de lui, d'une idée nouvelle » que j'avais à lui soumettre. Je me représente encore » ce cabinet en entre-sol placé sous les toits de Ver- D sailles, au-dessus de l'appartement du roi, et qui, par » sa petitesse et sa situation, semblait véritablement un j> abrégé de toutes les vanités, de toutes les somptuosi- » tés et de toutes les ambitions. C'est là qu'il fallait en- » tretenir de réformes et d'économies un ministre vieilli » dans le faste et dans les usages de la cour. Je me sou- » viens encore de l'espèce de pudeur dont j'étais em-

fâ RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» barrasse lorsque je mêlais à mes discours quelques- » unes des grandes idées morales dont mon cœur était n animé. >»

Des ressentiments et des rivalités éclatèrent. Necker, pour se rendre plus cher au pays, plus inviolable à la disgrâce, publia pour la première fois un compte rendu k l'opinion de Tadministration et de l'état des finances.

C'était reconnaître un autre maître et un autre juge que le roi et les parlements; c'était déchirer le voile du conseil des ministres, et appeler les regards de la multitude sur les mystères du trésor et du gouvernement. C'était en même temps promulguer avant l'heure en son seul nom le programme administratif et sentimental de tous les vœux du bien public.

Cette adulation habile à l'opinion, quoique entremêlée des hommages inconvenants que le ministre se rendait partout à lui-même, et qu'il étendait même aux vertus de sa femme, fut accueillie en France et en Europe avec le fanatisme qui excuse tout, et avec l'enivrement qui déifie tout. Necker devint Tidole de l'espérance publique. Son compte rendu, masquant la dette arriérée de l'Etal, portait à dix millions la supériorité des revenus sur les dépenses, même en temps de guerre. Un tel résultat glorifiait l'administration du ministre et fit affluer deux cents millions d'emprunt nouveau dans le trésor.

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H. de Maurepas, justement inquiet d^une publicité qui transportait à Topinion le contrôle de la royauté, el personnellement offensé de ce que M. Necker, sans daigner le. nommer, rapportait toute la gloire de la situation à lui-même, railla le charlatanisme de ce rapport. Le roi conçut des inquiétudes. M. de Yergennes, homme de secret et de hiérarchie dans le gouvernement, démontra au prince le danger de livrer la France à la merci d*un étranger et la couronne à un républicain; les financiers et les publicîstes des partis hostiles ou indépendants du ministre des finances contestèrent, démentirent, bafouèrent Tceuvre et l'homme. La liberté de la presse naquit de fait de cette téméraire publicité.

Necker supporta mal la discussion qu'il avait provoquée. Il fit saisir et poursuivre les écrits de ses adversaires, n somma impérieusement M. de Maurepas de le couvrir d'une faveur éclatante et exceptionnelle du roi, en Tintroduisant au conseil et en lui attribuant la supériorité sur les ministres de la guerre et de la marine. Déconcerté dans ses exigences par M. de Maurepas, M. Necker donna au roi sa démission; il se retira, dans sa popularité et dans son opulence, au chftteau de Saint-Ouen, à la porte de Paris. Sa maison devint le sanctuaire d'une idolâtrie de son génie el le foyer de l'opposition contre la cour. De là ses écrits.

multipliés avec les circonstances, semèrent les murmures et la colère dans Tesprit de la multitude contre les privilégiés de la société. <c Presque toutes les institutions » civiles,» dit-il, «ont été faites pour les propriétaires. » On est effrayé en ouvrant le code des lois de n'y décou- » vrir partout que cette vérité. On dirait qu'un petit nom- » bre d'hommes, après s'être partagé la terre, ont fait » des lois de garantie contre la multitude, comme ils » auraient construit des abris dans les bois pour se dé- » fendre des bêtes sauvages I... Que nous importent vos » lois de propriété? nous ne possédons rien ! Vos lois de » justice? nous n'avons rien à défendre. Vos lois de li- » berté? si nous ne travaillons pas, demain nous mour- » rons!... » Le ministre devenait tribun pour remonter au pouvoir sur les bras du peuple.

On s'inquiétait à la cour de l'impossibilité de remplacer un ministre si cher au peuple.

« L'homme impossible à remplacer est encore à naître,» répondit M. de Maurepas à ceux qui lui parlaient de la difficulté de succéder à M. Necker. Il fit nommer à sa place un parlementaire, M. Joly de Fleury, flattant ainsi les corps qu'il avait offensés sous M. Turgot et bravés sous M. Necker.

La guerre d'Amérique occupait les esprits. M. de Maurepas mourut avant les agitations que sa légèreté

avait préparées à son jeune maître. Louis XVI le pleura comme un père et le regretta comme une habitude. Ce ministre le soulageait de ses hésitations en prenant témérairem^ent sur lui la responsabilité de sa politique. « Ahl » dit le roi le lendemain de sa mort, « je n'entendrai plus tous les matins sur ma tête le bruit » des pas de mon vieil ami! »

Le roi tenta d'imiter Louis XIV en dirigeant lui-même son conseil, et il éprouva une secrète joie de marcher sans tuteur.

M. de Vergennes méritait et obtint le principal ascendant dans son cabinet. Le ministre des finances, agréable au parlement, obtint à Paris l'enregistrement de trente millions de nouveaux impôts. Ceux de Franche- Comté et de Bretagne résistèrent. Des troupes furent nécessaires pour dom*pter l'esprit parlementaire qui insurgeait la population de Rennes.

D'Ormesson succéda à Fleury dans la direction des finances. Honnête et scrupuleux, mais incapable, son impéritie laissa après sept mois les emprunts accrus de 340 millions et le trésor public entièrement vide.

Il fallait un prodige pour prévenir la banqueroute imminente de l'État. Tous les aventuriers s'offrirent. La duchesse de Polignac, amie de prédilection de la reine, fit choisir Calonne, intendant de Lille. Calonne n'avait rien à risquer, ni en considération ni en crédit; il avait la confiance de la témérité et l'aplomb du charlatanisme. Homme sans scrupules, sans système et

sans partit il 6*en fiait à son esprit» à la faveur des courtisans, à l'agiotage des banquiers» à la crédulité des lionnétes gens» à la corruption des écrivains politiques» à rimbécillilé du peuple, et surtout au hasard et au temps» pour liquider après lui ses opérations. Tel était Calonne» le plus charmant des hommes funestes» véritable ministre de Fétourderie, dans une cour qui voulait dévorer le jour sans s'occuper du lendemain. Sa figure» sa séduction naturelle» sa grâce légère» qui contrastaient avec le pédantisme de Necker, l'impression de sa supériorité qu'il avait l'art d'inspirer aux autres» sa main ouverte à tous» sa profusion de faveurs» de promesses» d'il^ lusions» son éloquence qui enchantait même le doute» le désignaient à la duchesse de Polignac comme le plus ha^ bile des expédients. Si Ton marchait à l'abtme, Calonne aurait du moins le mérite de le cacher jusqu'au dernier pas.

Calonne réussit à le dérober à Louis XVI» aux ministres» à la nation. Il eut dans les propos l'audace de sa légèreté dans les affaires, a L'économie est doublement funeste, » dit-il au conseil : « elle avertit les capitaux de ne pas » s'offrir à un trésor obéré, et elle fait languir le travail, » que la prodigalité vivifie. Un homme qui veut em- » prunter doit paraître riche, et, pour paraître riche, il D faut éblouir par ses dépenses. )>

Cette théorie de la prodigalité, vraie pour un État, quand la prodigalité est mesurée sur les possibilités et {productive de richesses, conduisit Calonneàdes profusions insensées permises à la reine, aux princâ, aux favoris, aux &vorites, aux banquiers, aux manufactures, aux travaux publics. Tout était prospérité à la surface, péril et misère au-dessous. Calonne, pour étourdir Topinion, livrait la France à la licence de la presse, et Fimagination publique aux prestiges de toutes les utopies. Les empiriques eL les thaumaturges se disputaient la crédulité du peuple et des grands. Mesmer et Cagliostro exploitaient leur secte. Saint-Martin, Wesaupht, Sainl-Gerpiain, mêlaient leurs miracles à leur théosophie; Beaumarchais traduisait, dans ses comédies et dans ses mémoires, la société, le pouvoir, la religion, la morale même en ridicule. Il apprenait à la société à rire d'elle-même devant le peuple. Montgolfier tentait la navigation des airs ; le goût des arts formait des musées; Tamour des lettres et la passion des discussions politiques réunissaient les hommes d'intelligence dansdes académies libres, dansdes cercles, dansdes clubs qui activaient et doublaient leurs forces; la liberté des mœurs s'instituait avant la liberté des lois. Le roi creusait le port militaire de Cherboui^ et rédigeait de sa propre main le plan et les instructions des voyages de découverte de Lapeyrouse.

Galonné suffisait à tout par des emprunts succédant à d'autres emprunts pour combler le vide du trésor. Née*

es RÉVOLUTION FRANÇAISE.

ker avait provoqué le crédit, Galonné l'enivrait par l'agiotage. L'ivresse refroidie, la ruine apparut, les ressources manquèrent. Galonné sentit alors la nécessité de réformer profondément l'État dans l'intérêt des finances du royaume:

« Un royaume, » écrivit-il, « composé de pays indé- » pendants appelés pays d'État, de pays d'élection, » de pays d'administrations provinciales, un royaume » dont les provinces sont étrangères les unes aux » autres, où, des barrières multipliées dans l'inté- » rieur séparent et divisent les sujets d'un même » souverain, où les classes les plus riches sont les moins » contribuables, où les plus pauvres supportent tout le » poids, où les privilèges rompent tout équilibre, est un

» royaume qu'il est impossible de bien gouverner

» On ne peut établir solidement les finances qu'en ré- » formant la constitution! Il faut reprendre en sous- » œuvre l'édifice entier pour en prévenir la ruine!... » Sire, le succès élèvera votre nom au-dessus des plus » grands noms de cette monarchie dont vous mériterez » ainsi d'être appelé le législateur. »

Galonné , après ce préambule révolutionnaire, remaniait dans ses plans toutes les institutions, et réformait, dans l'intérêt du roi, provinces, clergé, noblesse, parler ment. Il montrait dans ses vues le génie précurseur do la révolution; il refaisait contre les privilèges ce que Richelieu avait conçu contre la féodalité. Le signal du remaniement du royaume partait du conseil du roi.

Enfin Galonné avoua au roi le déficit immensément accru qu'il lui cachait avec tant d'art et tant de prodigalité depuis son entrée au ministère, et il ne lui montra pour combler cet abîme que les vices, les abus, les usages, les immunités d'impôt, les droits des provinces, les privilèges des corps, les inégalités des classes, à jeter courageusement dans le goufire.

Louis XVI frémit et hésita. « Mais c'est du Necker que » vous me proposez làl » dit-il à son ministre. « Oui, » sire, » répondit Galonné; « mais dans l'état déses- *) péré des choses, on ne peut rien vous présenter de » mieux. » Galonné conclut en demandant au roi Tautorisation de convoquer l'assemblée des notables, sorte de représentation abrégée de la nation, qui lui servirait de point d'appui contre les classes et contre les provinces privilégiées, pour poser le levier des grandes réformes du royaume:

Louis XVI, à la fois effrayé et ébloui, donna son consentement et promit le secret à cette conspiration du gouvernement contre le gouvernement. Il garda ce secret même avec la reine. Il prépara en silence la convocation de cette assemblée délibérante composée de cent quarante-quatre noms, princes, ducs, pairs, archevêques, évêques, conseillers d'Etat, premiers présidents, procureurs généraux des parlements, députés

élus des pays d'Étal, noblesse, clergé, tiers état, enfin officiers municipaux des villes principales. Il fît élaborer mystérieusement par ses ministres les plans de réformes à soumettre aux notables, et il divisa l'assemblée en bureaux séparés, présidés chacun par un des princes de la famille royale.

L'ordonnance de convocation éclata comme un coup de foudre le 29 décembre 1786.

tf Je convoque, » disait le roi dans le préambule de cet acte, « une assemblée composée de personnes » et de diverses conditions des plus qualifiées de » l'Etat, afin de leur communiquer mes vœux pour » le soulagement de mon peuple. » C'était appeler la nation elle-même au ministère. Louis XVI ne vit dans cette innovation qu'une conférence paternelle d'un côté, filiale de l'autre, entre son peuple et lui. « Je n*ai ja- » mais mieux dormi que cette nuit, » écrivit-il le lendemain à Calonne. Il croyait trouver dans son peuple le désintéressement et les vertus qu'il apportait lui-même à cette conférence avec ses sujets.

La reine s'irrita du mystère que le roi avait gardé. La cour se souleva d'avance contre les plans qui allaient l'atteindre. Les politiques qui survivaient du règne de Louis XIV et de Louis XV s'écrièrent que le roi avait donné sa démission. Les provinces murmurèrent contre

une représentation arbitraire, restreinte, et en majorité privilégiée, pour décider sans le peuple des intérêts du peuple. Les écrivains creusèrent et envenimèrent la plaie de TÉtal découverte ainsi par le roi lui-même. Les diflérents ordres du royaume se concertèrent pour pré* server avant tout l'inviolabilité de leurs privilèges et de leur caste. Les princes, frèresôu parents du roi, songèrent à se populariser contre la couronne ou contre le ministère à la tête des notables. Les esprits fermentèrent jusqu'à l'agitation dans Paris. La presse, autorisée par cette convocation à remuer toutes les questions de constitution ou de finances, déborda en livres, en brochures, en pamphlets, qui jetèrent le gouvernement à la publicité et bientôt au mépris de la multitude.

Le seul homme capable dans le gouvernement de contenir ou de réparer ce désordre d'idées, Vergennes, mourut. Il fut remplacé par M. de Montmorin, dont le mérite était dans l'amitié méritée de son maître.

L'assemblée des notables s'ouvrit. Galonné, pour motiver ses plans et pour excuser ses fautes, leur fit un tableau sinistre de la situation des finances. Il dé* versa une partie du reproche sur Necker, qu'il accusa indirectement d'avoir masqué dans son compte rendu un déficit de quatre-vingts millions. Il proposa* pour rétablir l'équilibre, un subside territorial payé par l'universalité des terres, la suppression des immunités d'impôts pour les classes privilégiées, et des administrations provinciales empruntées à Turgot.

Les notables, sans admettre ou refuser l'égale répartition des charges publiques, demandèrent préalablement à connaître les comptes de l'administration . Necker publia un démenti aux chiffres de Galonné; l'opinion se passionna pour l'un ou pour l'autre des deux ministres. Dans l'impossibilité de s'entendre, M. de Lafayette et les notables du parti populaire demandèrent les états généraux, seule représentation souveraine capable de juger ce procès et d'imposer ses décisions au gouvernement. Le clergé refusa de se laisser imposer. L'archevêque de Toulouse, M. de Brienne, secrètement patronné par la reine, et à qui l'intrigue et l'ambition avaient fait une renommée de génie, fomenta et personnifia l'opposition contre Galonné. Galonné se défendit par des appels téméraires au peuple contre l'égoïsme des notables. Les états généraux devinrent le cri public. La reine, alarmée, obtint enfin du roi l'éloignement de Galonné. Elle fit exiler du même coup Necker à vingt lieues de Paris.

L'archevêque de Toulouse, Brienne, protégé de la reine, fut nommé, après quelques tâtonnements, ministre principal. L'assemblée des notables, qui avait vu devant elle soulever toutes les questions sans en résoudre une, s'évanouit dans Tindiflérence publique et dans l'impatience des états généraux. Le seul art de Brienne

fut de les ajourner par des mesures qui associaient ensemble les illusions deTurgot, les agiotages de Calonne, les popularités de Necker. En voulant imposer au parlement quelques-uns des édits refusés par les notables, Brienne éprouva devant ces corps les mêmes résistances qu'il avait éludées devant le clergé et la noblesse. Il fit faire au roi des coups d'autorité contre les pariementaires. Le peuple soutint le pariement par des séditions. D'Espréménil invoqua de nouveau les états généraux, cette menace suprême contre le trône et qui était aussi le suicide des parlements. « La Providence, » lui répondit le président d'Ormesson d'un mot prophétique, « punira vos » funestes conseils en exauçant vos vœuxl »

La cour n'éclatait pas moins contre quelques tentatives d'économie qui lui semblaient des attentats contre la propriété de ses profusions. Le roi exila le parlement à Troyes; ses deux frères, le comte de Provence et le comte d'Artois, allèrent eux-mêmes en son nom faire enregistrer de force les édits contestés. L'un fut applaudi, à cause de son attitude populaire, à l'assemblée des notables, l'autre insulté à cause de sa partialité pour l'aristocratie.

Le parlement exilé à Troyes y devint le foyer des oppositions et le but des hommages de l'opinion publique. « Paris, » lui disaitron dans des adresses de condoléance,

a la nation entière cherche en vous ses dieux tut^^ » iaires. »

Les parlements de province ressentirent comme une injure commune Texil du parlement de Paris. « Les » coups d'autorité, » écrivirent-ils dans leur délibération factieuse, a les coups d'autorité sans cesse renou- » velés, les exils, la contrainte et la force mises à la )) place de la justice, étonnent dans un siècle éclairé, » blessent une nation idolâtre de ses rois, mais libre et » fière, glacent les cœurs, et pourraient rompre à la fin >) les liens qui unissent le souverain aux sujets et les » sujets au souverain I »

Le roi et les parlementaires sensés aspiraient à une réconciliation. D'Espréménil et les parlementaires fanatiques de leur corps la repoussaient. « Vous êtes sortis ï) de Paris couverts de gloire, » s'écriait ce tribun de la magistrature, « et vous y rentrerez couverts de boue! »

Duport, Robert de Saint-Vincent, Fréteau, conseillers au parlement, soutenaient ce jeune factieux dans ses audaces. Le roi céda et retira ses édits à des conditions honteuses pour son autorité. La rentrée triomphale des parlements dans Paris fut une insulte à la majesté royale. Le peuple, ameuté par les jeunes séditieux de la magistrature, y promena dérisoirement, y couvrit de fange et y brûla dans un prophétique supplice les images du baron de Breteuil, ministre de la maison du rvi, de la duchesse dePolignac, épargnant à peine la reine elle-même dans ses simulacres de vengeance, et

mêlant déjà le nom de la reine à toutes les imprécations populaires. Les parlementaires contemplaient avec une joie secrète ces délires de popularité qui leur annonçaient un triomphé factieux sur le trône, triomphe derrière lequel Us ne voyaient pas leur propre échafaud.

' Enfin» le premier ministre, dans le désespoir de ses mesures qui avortaient toutes, résolut d'arracher un der^ nier emprunt de 400 millions au parlement, au prix de là convocation des états généraux ajournée à cinq ans. Le roi s'alarma, la reine frémit, les princes et les courtisans s'indignèrent. Brienne répondit à tout par la nécessité du trésor et par le long délai entre la promesse et l'exécu'tion. Se fondant sur la mobilité du caractère national, il sourit des craintes qu'on affectait sur une mesure ajournée k cinq ans dans un pays où les années étaient des siècles. 11 affirma au roi et à la reine que le déficit une fois comblé par les quatre cents millions obtenus des parlements, une bonne gestion des finances, le calme rendu aux esprits, les occasions de remontrance enlevées une fois pour toutes aux parlements et le murmure étouffé dans le peuple, d'heureuses et inévitables diversions entraîneraient l'opinion publique à d'autres courants d'idées, et que ce subterfuge de gouvernement serait oublié avec les circonstances qui y faisaient recourir.

Le roi et la cour,convaincus par ces sophismes de la légèreté, consentirent à tout promettre. Une séance royale fut assignée pour l'enregistrement par autorité à l'emprunt de quatre cents millions. Le roi y parla en maître et revendiqua pour lui seul le pouvoir législatif sans dépendance et sans partage. Son ministre semblait compenser par les vaines maximes du pouvoir absolu la concession entière du pouvoir monarchique qu'il lui arrachait dans l'acte de convocation de la nation.

Cette concession suprême ne ferma pas la bouche aux tribuns du parlement devant le roi. Us murmurèrent contre la violence de l'enregistrement, contre Ténormité de la somme, contre le délai de cinq années qui suspendait le bénéfice de la promesse.

« Vous nous parlez de cinq années, » s'écria le vieux parlementaire Robert de Saint-Vincent, sans s'intimider devant la majesté royale; « mais depuis le » règne de Votre Majesté, les mêmes vues ont-elles » présidé jamais cinq ans de suite à l'administration » de vos finances? Vous flattez -vous, ministre d'un » jour, d'avoir le temps de réaliser les vôtres? Cette » faveur qui vous a élevé, vous flattez-vous qu'elle vous » maintienne? Sire, le remède aux plaies de l'État vous » a été indiqué par votre parlement : c'est la convoca- » tion des états généraux; mais cette convocation, pour

» être utile, doit être prompte. Pourquoi ce retard? » Cest que vos ministres veulent éviter cette assem- » blée dont ils redoutent le contrôle, mais leur espé- » t&nce est vaine : les besoins de TÉtat vous forceront à ]» les réunir d'ici à deux ans! d (Et comme un murmure s'élevait dans le groupe des courtisans qui entouraient le roi.) « Oh! oui,.» reprit l'orateur populaire, ils vous y forceront. Retranchez ce préambule déri- » soire, parce qu'il est indigne de la majesté royale. »

De telles paroles, prononcées en face du roi, aans tout l'appareil de sa force, semblaient faire entendre, sous la monarchie, l'éloquence républicaine. D'Espréménil y ajouta le pathétique et l'objurgation en conjurant le roi, avec larmes, de céder aux vœux de son peuple et de se jeter à l'instant dans les bras des états généraux.

Le roi ému balbutia quelques mots qui semblaient arracher ce consentement de son cœur.

Le duc d'Orléans changea la scène en se levant avec un embarras qui trahissait la timidité sous l'audace, «c Sire, » dit-il d'une voix tremblante et en perdant la mémoire du peu de paroles que ses conseillers lui avaient soufflées, « cet enregistrement est illégal, et il » faudrait exprimer qu'il çst fait par le commandement » de Votre Majesté. »

Le roi, troublé par celle voix qui s'élevaîl de sa propre famille, et intimidé lui-même par Tappareil de sa propre souveraineté, se tut un instant ; puis d'une voix basée et avec un geste d'indifférence, « Cela 9 m'est égal, » répondit-il au prince, « vous êtes bien » le mattre; » et, se reprenant encore d'un ton plus ferme, « Vous vous trompez, cela est légal, parce que » je le veux I »

Le parlement, après la séance, fut mandé à Versailles pour voir déchirer la délibération et la protestation du duc d'Orléans. Le prince, qui venait de racheter aux yeux des Parisiens sa déconsidération précoce par une audace séditieuse, fut exilé dans une de ses résidences à Villers-Cotterets. Les parlementaires accusèrent par une allusion transparente la reine de la sévérité du roi. Brienne affectait de la faire régner et de la compromettre dans sa cause en ne délibérant qu'en présence de cette princesse. Le clergé, soutenu par d'Espréménil, se souleva contre les édils de tolérance en faveur des protestants promulgués par le roi; à la fois rebelle et maladroit, il implorait la liberté des votes d'impôts et l'oppression pour lés consciences. En répondant au duc de Luynes, qui défendait l'esprit philosophique des édits, d'Espréménil montra du geste l'image du Christ sur la tête de ses collègues. « Voulez-vous donc,)> s'écria-t-il, «le cru- » cifier une seconde fois? »

L'esprit d'opposition se grossissait de tous les partis, même du parti de l'Église dominante. Le parle-

ment, sous rinspiration de d* Espréménil et de Montsabert, deux de ses plus véhéments agitateurs , rédigea et signa à l'unanimité une déclaration prétendue des principes fondamentaux de la monarchie française, pré* lude de l'insurrection nationale du Jeu de paume. Ces deux tribuns privilégiés y revendiquaient pour les états généraux seuls le droit de voter les subsides, l'inamovibilité des magistrats, la souveraineté des lois, la liberté individuelle des citoyens, le droit de résistance aux volontés arbitraires du roi. C'était le programme de la révolte contre la royauté souveraine.

Le ministre y répondit par l'arrestation à main armée et en pleine séance des deux agitateurs du parlement, d'EspréméniletMontsabert. Leurs collègues lescouvrirenl et refusèrent de les désigner à l'officier des gardes du corps chargé de les arracher sur leurs sièges. ï^ parle* mentresta trente-six heures cerné. D'EspréméniletMontsabert se désignèrent enfin eux-mêmes au commandant des troupes. « Pour ne pas exposer plus longtemps le » sanctuaire des lois à la violence, » dit d'Espréménil, « nous cédons à la force. » Pui^ se levant et se découvrant, il traversa, aux applaudissements du peuple attroupé, la haie des soldats. Ces drames préludaient à ceux de Versailles.

Pour confondre la magistrature et éluder les étals gé-

néraux, M. deBrienne réveilla une vieille institution monarchique de simple apparat, nommée la cour plénière. Les membres de la magistrature désignés pour en faire partie protestèrent contre cette dérision de liberté, et l'institution avorta à sa première séance.

Les parlements de province imitèrent et dépassèrent les violences de celui de Paris. La Provence, le Roussillon, le Languedoc, la Bretagne, le Béarn, le Dauphiné, furent en feu. Une assemblée illégale de tous les ordres de cette dernière province se réunit séditieusement, malgré les défenses du roi, au château de Vizille, sous la présidence de M. Meunier, devenu plus tard président de l'Assemblée nationale. L'Église, animée du même souffle d'agitation que les parlements, la noblesse et le peuple, parla à l'assemblée du clergé le langage des tribuns. « Quand le cri public,» dit-elle dans ses remontrances au roi, a commande au » premier ordre de l'État de porter les vœux des autres » ordres opprimés de l'État au pied du trône, il n'est » plus seulement glorieux de parler, il est honteux de » se taire. La nation ne voit dans votre cour plénière » qu'un tribunal de cour dont elle redoute la complai- » sance. La gloire de Votre Majesté n'est pas d'être roi » de France, mais roi des Français. »

Au milieu de ces agitations, les emprunts ne se réali-

salent pas et le trésor était vide. Brienne, vaincu par la détresse, céda au cri public qu'il avait lui-même provoqué, et fixa la convocation des états généraux au !«' mai 1789. La joie de cette conquête rapprochée enivra la nation et apaisa un moment les murmures. Mais la pénurie croissante du trésor, menaçant, à peu de jours de distance, les services publics de suspension, et les créanciers de l'État de banqueroute, Brienne dépouilla jusqu'aux caisses des invalides, des hospices, pour suffire aux besoins urgents du moment. Il contraignit les fournisseurs et les créanciers à recevoir des billets de la banque au lieu de numéraire. La panique saisit tous les esprits, même le sien. Il ofirit à Necker, chef de l'opposition et idole de la banque, la direction des finances. C'était désarmer l'opinion et livrer le gouvernement à la merci du novateur.

La reine , tour à tour inflexible et dominée par la nécessité, consentait à ce sacrifice pour conserver le premier ministre, son ouvrage, au pouvoir. Necker mit des conditions presque, souveraines à son acceptation. La duchesse de Polignac et le comte d'Artois, irrités contre Brienne, qui leur disputait l'ascendant sur la reine, abandonnèrent ce ministre de malheur. Il tomba enfin, le 25 août 1788, aux acclamations du royaume et au désespoir de Marie- Antoinette et du roi, qu'il avait conduits aux extrémités de leur puissance et au bord d'un soulèvement général, mais il tomba encore en favori. Élevé le jour de sa chute à la dignité de cardinal , di-

gnité que son impiété profandit, enrichi jusqu'à satiété des pontificats et des dépouilles de TÉglise, ayant élevé sa maison aux plus hautes charges de la cour, du sacerdoce et de l'armée, il alla dans son archevêché de Sens contempler les ruines de l'État , qu'il avait sapé, et se préparer au suicide qui devait terminer ses jours.

Les courriers qui apportèrent aux provinces la nouvelle de la chute de Brienne et du rappel de Necker aux finances furent couronnés de lauriers par le peuple. La France entière illumina ses villes et ses hameaux comme pour une victoire nationale. Mecker, qui ne connaissait que la faveur de la multitude pour instrument de gouvernement , se hâta de la conquérir en sacrifiant toutes les mesures de son jH^édécesseur. Le rappel des parlements fut le signal d'agitations triomphales dans Paris qui ensanglantèrent le délire du peuple. Cet enthousiasme soutint Necker sur l'abîme creusé par la cour. Il trouvait le trésor vide et le peuple affamé par une disette. Mais la faveur publique et l'habileté d'expédients du financier consommé rappelèrent à l'instant le crédit et l'abondance. Necker donna le premier exemple du patriotisme en avançant sur sa propre fortune deux milljons au trésor. Il satisfit l'impatience de l'opinion en avançant encore de six mois la convo-

eation des états généraux. Il vécut de popularité et fît vivre la nation â*espérance et le roi d^illusion jusque-là. Mais, soit crainte de trancher par Fautorité royale les questions préliminaires sur la convocation des nouveaux états généraux, soit irrésolution et imprévoyance, le nouveau ministère sembla s'en rapporter au hasard du choc inévitable qu'il préparait ainsi entre les trois ordres de l'État et le peuple.

Las notables, convoqués de nouveau pour délibérer sur les formes de délibération des états généraux, refusèrent dans tous les bureaux, excepté dans celui que présidait le comte de Provence, frère du roi, d'accorder aux plébéiens un double nombre de représentants pour faire équilibre entre le peuple et les deux ordres privilégiés. Le parlement, qui avait le premier évoqué comminatoirement les états généraux, commença à trembler devant son œuvre. Il s'efforça d'en restreindre d'avance, mais tardivement, les attributions et les formes. L'opinion lui échappait déjà pour courir à une tribune plus imposante.

La noblesse et les princes protestaient en vain contre ce doublement de représentants des plébéiens. Neoker, cédant au nombre, convainquit le roi et la reine de la nécessité de se populariser dans la masse de la nation, en rangeant le gouvernement du côté du peuple.

II fit déclarer par un simple arrêt du conseil des minis* très que les députés des communes seraient en nombre égal au nombre total des deux premiers ordres. Mais le ministre n'osa rien préjuger sur la délibération des états généraux par ordres séparés ou en commim. C'était laisser en suspens la fédération ou l'unité du royaume, la guerre intestine ou l'hannonie dans la représentation.

Les passions s'emparèrent de ce silence du gouvernement et préparèrent, par des discussions envenimées, la victoire des plébéiens contre les classes privil^iées. Une brochure de Sieyès trancha la question dans son titre seul : « Qu'est-ce que le tiers état ou le peuple? ToutI »

Les nobles répondaient que la représentation de la patrie appartenait à ceux qui, comme la noblesse, versaient leur sang pour elle, a Et le sang du peuple est-il donc de l'eau? » répliquaient les publicistes populaires. L'orage se formait dans tous les esprits.

C'est dans cette mêlée d'opinions, de vanités, d'intérêts, de rivalités et de haines que Necker convoqua enfin les états généraux pour le 27 avril, à Versailles. Le choix de la ville où la pensée publique allait éclater avait été l'objet des méditations des hommes sages et fit trembler les hommes prévoyants. Il était évident que la pression d'une capitale immense, plébéienne et turbulente, donnerait la prépondérance

au peuple, rhésitalion à la cour, l'audace aux dovateurs. Soit confiance du roi dans sa propre majesté, soit désir d'imposer aux yeux et aux esprits des députés des provinces par la pompe de la résidence et par l'appareil de la force militaire de la cour, soit impéritie des conseillers de la cour, soit enfin désir caché du premier ministre de faire délibérer les ordres privilégiés et le roi lui-même dans une résidence rapprochée du grand centre d'opinion publique, afin d'en recevoir de plus près le contre-coup, on avait choisi Versailles. Le palais des états généraux ne devait pas tarder & y dominer le palais de Louis XIV. Un peuple et une cour allaient s'y mesurer face à face. La France et l'Europe étaient attentives à cette entrevue.

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