XXVI. Sa Majesté désire que les fâcheux effets de
rimpôt sur le sel et rimporlance de ce revenu soient discutés soigneusement, et que dans toutes les suppositions on propose, au moins, des moyens d'en adoucir la perception.
XXVn. Sa Majesté veut aussi qu'on examine attentivement les avantages et les inconvénients des droits d'aides et autres impôts, mais sans perdre de vue ]a nécessité absolue d'assurer une exacte balance entre les revenus et les dépenses de l'Etat.
XXVIII. Selon le vœu que le roi a manifesté par sa déclaration du 25 septembre dernier, Sa Majesté examinera, avec une sérieuse attention, les projets qui lui seront présentés relativement à l'administration de la justice et au moyen de perfectionner les lois civiles et criminelles.
XXIX. Le roi veut que les lois qu'il aura fait promulguer pendant la tenue et d'après l'avis ou selon le vœu des états généraux n'éprouvent pour leur enregistrement et pour leur exécution aucun retardement ni aucun obstacle dans toute l'étendue de son royaume.
XXX. Sa Majesté veut que l'usage de la corvée, pour la confection et l'entretien des chemins, soit actuellement et pour toujours aboli de son royaume.
XXXI. Le roi désire que l'abolition du droit de mainmorte, dont Sa Majesté a donné l'exemple dans ses domaines, soit étendue à toute la France, et qu'il lui soit proposé les moyens de pourvoir à l'indem-
nité qui pourrait être due aux seigneurs en possession de ce droit.
XXXII. Sa Majesté fera connaître incessamment aux états généraux les règlements dont elle s^occupe pour restreindre les capitaineries, et donner encore dans cette partie, qui tient de plus près à ses jouis- . sances personnelles, un nouveau témoignage de son amour pour ses peuples.
XXXIII. Le roi invite les états généraux à considérer le tirage de la milice sous tous ses rapports, et à s'occuper des moyens de concilier ce qui est dû à la défense de l'État avec les adoucissements que Sa Majesté désire pouvoir procurer à ses sujets.
XXXIY. Le roi veut que toutes les dispositions d'ordre public et de bienfaisance envers ses peuples que Sa Majesté aura sanctionnées par son autorité pendant la présente tenue des états généraux, celles entre autres à la liberté personnelle, à l'égalité des contributions, à l'établissement des états provinciaux, ne puissent jamais être changées sans le consentement des trois ordres pris séparément. Sa Majesté les place à l'avance au rang des propriétés nationales, qu'elle veut mettre, cotnme toutes les autres propriétés, sous la garde la plus assurée.
XXXV. Sa Majesté, après avoir appelé les états généraux à s'occuper, de concert avec elle, des grands objets d'utilité publique et de tout ce qui peut contribuer au bonheur de son peuple, déclare, de fa
manière la plus expresse, qu'elle veut conserver en son entier, et sans la moindre attente, Tinstitution de l'armée, ainsi que toute autorité, pdice et pouvoir sur le militaire, tels que les monarques français en ont constamnient joui.
Le roi, avant de se retirer, prononce un troisième discours que nous transcrivons.
« Vous venez, messieurs, d'entendre le résultat » de mes dispositions et de mes vœux : ils sont » conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien D public, et si, par une fatalité loin de ma pensée, » vous m'abandonniez dans une si belle entreprise, » seul je ferais le bien de mes peuples, seul je me con- 9 sidérerais comme leur véritable représentant; et, » connaissant vos cahiers, connaissant l'accord parfait » qui existe entre le vœu le plus général de la nation » et mes intentions bienfaisantes, j'aurais toute la con- » fiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je » marcherais vers le but auquel je veux atteindre avec D tout le courage et la fermeté qu'il doit m'inspirer.
tt Réfléchissez, messieurs, qu'aucun de. vos projets, » aucune de vos dispositions, ne peuvent avoir force » de loi sans mon approbation spéciale. Ainsi je suis » le garant naturel de vos droits respectifs, et tous D les ordres de l'État peuvent se reposer sur mon » équitable impartialité.
» Toute défiance de votre part serait une grande » injustice. C'est moi, jusqu'à présent, qui ai fait le
» bonheur* de mes peuples, et il est rare peut'-étrc
y> que Tunique ambition d'un souverain soit d'obtenir
x> de ses sujets qu'ib s*entendent enfin pour accepter
i> ses bienfaits.
» Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout
9 de suite et de vous rendre demain matin chacun
» dans les chambres affectées à votre ordre, pour y
» reprendre vos séances. J'ordonne, en conséquence,
» au grand mattre des cérémonies de faire préparer les
» salles. )>
Après le départ du roi , presque tous les évoques, quelques curés et une grande partie de la noblesse se retirèrent par la même porte qui avait été ouverte pour la cour.
Les aiitres députés restèrent' à leur place, étonnés, incertains de ce qu'ils devaient faire. Ils se regardaient, attendant un avis qui terminât leur irrésolutioni
Mirabeau se leva.
« Messieurs! » s'écria- 1- il, « j'avoue que ce que » vous veneî d'entendre pourrait être le salut de » la patrie , si les présents du despotisme n'étaient » pas toujours dangereux. Quelle est cette insul- » tante dictature? L'appareil des armes, la violation » du temple national pour vous commander d'être )) heureux I Qui vous foit ce commandement? Votre
x> mandataire! Qui vous donne des lois impérieuses? )» Votre mandataire, lui qui doit les recevoir de nous, » messieurs, qui sommes revêtus d'un sacerdoce poli- » tique et inviolable; de nous, enfin, de qui seuls vingt- » cinq millions d'hommes attendent un bonheur cer- » tain, parce qu'il doit être consenti, donné et reçu » par tous. Mais la liberté de vos délibérations est en- » chaînée. Une force militaire environne les états! Où x> sont les ennemis delà nation? Catilina est- il à nos » portes? Je demande qu'en vous couvrant de votre » dignité, de votre puissance législative, vous vous » renfermiez dans la religion de votre serment, et il ne » nous permet de nous séparer qu'après avoir fait la » constitution! »
Alors M. de Brézé s'avança vers l'Assemblée et prononça quelques mots d'une voix basse et mal assurée. « Plus haut! » lui cria-t-on.
« Messieurs, » dit alors le grand maître dçs cérémonies, « vous avez entendu les ordres du roi. »
Mirabeau alors, « Oui, monsieur, nous avons en- » tendu les intentions qu'on a suggérées au roî; et » vous qui ne sauriez être son organe auprès des » états généraux, vous qui n'avez ni place ni droit » de parler, vous n'êtes pas fSait pour nous rappe- » 1er son discours. Cependant, pour éviter toute équi- » voque et tout délai, je déclare que si Ton vous a » chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez de- » mander des ordres pour employer la force, car
» nous ne quitterons nos places que par la puissance >> des baïonnettes I »
Ces paroles contenaient une révolution. Mirabeau, en les prononçant, sentait la France derrière lui. Un long silence laissa réfléchir l'Assemblée sur leur signification.
Le président Bailly les adopta en se tournant à son tour vers le grand maître des cérémonies.
« L'Assemblée a arrêté hier, » lui dit-il, a qu'elle » resterait séance tenante après la séance royale. Je » ne puis séparer l'Assemblée avant qu'elle en ait » délibéré elle-même, et qu'elle en ait délibéré li- » brèment»
» — Puis-je, monsieur, d demanda le grand mattre, <c porter cette réponse au roi?
» — Oui, monsieur, » répondit le pr^ident.
Un calme majestueux, signe plus menaçant de la force et de l'unanimité de l'Assemblée que de tumultueux murmures, avait accueilli les paroles et les déclarations du roi. On semblait éprouver plus de pitié que d'irritation contre cette démonstration suprême d'une autorité déjà évaBOuie. Aucune acclamation ne salua le prince à son départ. On attendit même, avec la bienséance de la dignité du peuple et de la dignité du roi, que le prince fût remonté dans ses voitures,
â86 RÉVOLUTION FRANÇAISE.
pwr qu'il ne fût pas tànoio de la dérision de son autorité. En vain quelques membres du clergé et de la noblesse s'efTorcèrent-ils de donner le signal et l'exemple de Tobéissance aux ordres du monarque en quittant avec bruit leurs places et en se retirant sur les pas de la eour. l'iisemblée en masse, immobile et muette, fe^ii de n'avoir pas même entendu la sommation des ministres. Le serment insurrectionnel du jeu de paume encore sur les lèvres défendait à ceux qui l'avalent prêté de se séparer tant que la constitution ne serait pas établie*
La déclaration royale, bien qu'elle renferm&t la plus grande partie des réforme consenties par To*pinion publique, n'était pas une constitution. C'était une volonté personnelle du roi , volonté aussi arbitraire que son pouvoir, aussi précaire que sa vie, aussi révocable que sa pensée. Ce n'était pas pour assister muette et obéissante à une vaine déclaration des intentions du monarque et de ses ministres, que la nation, remuée depuis un demi-siècle dans toutes ses profondeurs et évoquée de toutes ses professiom et de tous ses intérêts, avait env(qré l'élite de ses représentants à Versailles. C'était pour discuter avec elle-même et avec son roi les dogmes de sa r^nération, pour entrer en possession inamissiMe des droits
LES CONSTITOANTS, : 337
qui parlaient si haut dans son cœui:» et pour rapporter aux. générations à Tenir une cocâtitution nationale, pacte immuable du peuple et du roi.
La séparation des états généraux en trois ordres, mentionnée par le roi dans le premier article de sa déclaration, était le déni de cette unité et de cette égalité de la nation, première aspiration du patriotisme et première passion de la France. Ce seul article devait faire rejeter tous les autres, car il était la sanction de la division de Tordre religieux et féodal que le xvwfi siècle avait pour mandat de détruire. Une pareille injonction rangeait le roi, révolutionnaire jusque-là, dans le parti de la contre-révolution. La convocation des états généraux, commençant ainsi par la défense de se modifier eux-mêmes et réduits au rôle d'enregistrer ment des volontés de la cour, était une dérision de la couronne qui ne pouvait être répondue que par la le* traite ou par la révolte de la nation. M. Necker, en préparant un tel choc de préro^tives entre le roi et les états généraux, avait montré ou une impériti^ bien profonde ou une bien criminelle insouciance de l'autorité du roi. Les ministres qui, en s'emparant de son projet de déclaration, Pavaient encore dénaturé en posant le roi non plus seulement comme arbitre, mais comme parti dans la lutte entre les privil^iés et la nation, avaient a^ravé sa faute et compromis la couronne.. Mais le plan même non modifié de M. Necker ne pouvait pas avoir un meilleur résultat*
Les états généraux ne se seraient pas plus laissé déposséder par des caresses que par des menaces. Les rois abdiquent, les corps jamais!
Ces pensées bouillonnaient, depuis le départ du roi, dans les rangs de TAssemblée nationale. Il fallait donc revenir sur le serment du jeu de paume et se retirer humiliés, frustrés et vaincus, ou avancer d'un pas de plus dans la révolte nationale. On se regardait comme pour s'assurer que la pensée de chacun était dans les yeux de tous. L'immobilité seule et même muette des députés sur leurs sièges, après l'ordre qu'ils avaient reçu de se dissoudre, était un premier défi à la royauté. Le marquis de Brézé , grand mattre des cérémonies, chargé pai* le roi de faire évacuer la salle, vint provoquer timidement le dernier affront. Apprenant l'imperturbable attitude des communes, les ministres le chargèrent de réitérer formellement à l'Assemblée l'injonction du roi. Le marquis de Brézé rentra seul dans la salle, et, s'avangant avec embarras vers les députés, « Messieurs, » dit-il en balbutiant quelques paroles mal articulées, <( vous avez entendu les intentions du » roi?... »
Bailly ne le laissa pas achever, a Oui, monsieur, » lui répondit-il, « et je vais consulter l'Assemblée ï> pour savoir ce qu'elle a à faire. » Le marquis de
Brézé parut vouloir insister sur son message. Mirabeau alors se levant, s'avançant de quelques pas, comme s'il eût été le champion du peuple, et couvant d'un geste protecteur et impératif l'assemblée impassible derrière lui, « Oui, monsieur,» repritil d'une voix où le respect et le défi se confondaient dans le même. accent, « nous avons entendu » les intentions qu'on a suggérées au roi. »
U appuya d'un ton et d'une physionomie ironique sur le mot suggérées; puis relevant furieusement la tête, et foudroyant d'un regard le courtisan intimidé, «Et » vous, monsieur, » ajouta-t-il en renforçant sa voix jusqu'à la colère, a vous qui ne sauriez être son » organe auprès des états généraux, vous qui n'a- » vez ici ni place, ni voix, ni titre pour nous rap- » peler son discours, allez dire à votre maître que » nous sommes ici par la volonté de la nation, et » que nous n'en sortirons que par la puissance des » bsaonnettest )>
A ces mots, par lesquels Mirabeau amplifiait et fortifiait sa première apostrophe, l'Assemblée, se levant tout entière comme pour avouer son organe et pour affirmer sa résolution, confirma par des applaudissements, des acclamations et des gestes l'injonction de Mirabeau. Puis les députés s'assirent d'un mou-
mAnière la plus expreîsfie, qu'elle veut conserver en son entier, et sans la moindre atteinte, l'institution de l'armée, ainsi que toute autorité, pdice et pouvoir sur le militaire, tels que les monarques français en ont constamment joui.
Le roi, avant de se retirer, prononce un troisième discours que nous transcrivons.
« Vous venez, messieurs, d'entendre le résultat » de mes dispositions et de mes vœux : ils sont » conformes au vif désir que j'ai d'opérer le bien » public, et si, par une fatalité loin de ma pensée, » vous m'abandonniez dans une si belle entreprise, )) seul je fends le bien de mes peuples, seul je me con- V sidérerais comme leur véritable représentant; et, y> connaissant vos cahiers, connaissant l'accord parfait » qui existe entre le vœu le plus général de la nation D et mes intentions bienfaisantes, j'aurais toute la con- » fiance que doit inspirer une si rare harmonie, et je » marcherais vers le but auquel je veux atteindre avec » tout le courage et la fermeté qu'il doit m'inspirer.
tt Réfléchissez, messieurs, qu'aucun de vos projets, » aucune de vos dispositions, ne peuvent avoir force » de loi sans mon approbation spéciale. Ainsi je suis )) le garant naturel de vos droits respectifs, et tous D les ordres de l'État peuvent se reposer sur mon » équitable impartialité.
» Toute défiance de votre part serait une grande » injustice. C'est moi, jusqu'à présent, qui ai fait le
j» bonhéui^ de mes peuples, et il est rare peut-être V que Tunique ambition d*uû souverain soit d*obtenir » de ses sujets qu'ils s*entendent enfin pour accepter Tf ses bienfaits.
3» Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer totit 9 de suite et de vous rendre demain matin chacun » dans les chambres affectées à votre ordre, pour y » reprendre vos séances. J'ordonne, en conséquence, D au grand mattre des cérémonies de faire préparer les » salles, i)
Après le départ du roi , presque tous les évêques, quelques curés et une grande partie de la noblesse se retirèrent par la même porte qui avait été ouverte pour la cour.
les aiitres députés restèrent* à leur place, étonnés, incertains de ce qu'ils devaient faire. Ils se regardaient, attendant un avis qui terminât leur irrésolution^
Mirabeau se leva.
« Messieurs I » s'écria- 1- il, « j'avoue que ce que » vous venez d'entendre pourrait être le salut de » la patrie , si les présents du despotisme n*étaient » pas toujours dangereux. Quelle est cette însul- » tante dictature? L'appareil des armes, la violation » du temple national pour vous commander d'être )) heureux! Qui vous feit ce commandement? Votre
parlements intérieure pour déplorer la sédition des communes, la complicité du peuple, la défection de Necker, la mollesse du roi. Tout leur e^ir était maintenant dans les troupes. Us entourèrent le roi, ils relevèrent son courage, ils le décidèrent à changer son ministère et à faire appel à son armée contre son peuple.
Pendant ces agitations et ces conciliabules de la cour, TAssemblée , abandonnée à elle-même , s'affermissait dans son attitude et consommait sa résistance aux ordres du roi. Après un de ces longs silences qui suivent toujoure les grandes explosions, un député théoricien et dissertateur , Camus, prit la parole et démontra que les mandats de la nation à ses représentants leur donnaient non-seulement le droit, mais le devoir de persister dans leur œuvre. Il soutint que les ordres du roi en séance royale n imposaient pas l'obéissance aux sujets, mais que ces ordres n'étaient autre chose qu'un arrêt du conseil des ministres notifié aux états généraux, comme jadis aux parlements, et qu'on pouvait délibérer, protester ou décliner ces arrêts,
Barnave parla sur ce texte en avocat rompu aux arguties du barreau. Un député de Rennes, exercé aux révoltes parlementaires dans les agitations de sa province, Glezen, parla en factieux. « Que les aristocrates
» triomphent un jour, » s'écria-l-il, « le roi sera » bientôt éclairé. La grandeur du courroux égalera la » grandeur des circonstances. Un coup d'autorité ne » peut nous effrayer. Nous saurons mourir! »
Des noms prononcés pour la première fois dans la bouche du peuple, Pétion, Buzot, Garât, Grégoire, se signalèrent par des motions énergiques.
Sieyès demanda à ses collègues s'ils étaient des mandataires du roi ou des mandataires de la nation, et s'il y en avait un seul parmi eux qui consentît à retourner rers ses commettants et à leur dire : « J'ai » eu peurî... »
« Nous avons juré, » ajouta-t-il, « de rétablir le » peuple français dans ses droits. Notre œuvre est-elle » accomplie? Est-elle même ébauchée? La nation nous » a-t-ellecrié: C'est assez! Nous a-t-elle révoqué nos » mandats? — Non, non! » lui répondit-on de toutes parts. « Eh bien! marchons! » reprit-il. « Nous sommes » aujourd'hui ce que nom étions hier! »
Cet axiome courut de bouche en bouche et devint le proverbe de la résistance. Mirabeau , qui voulait caractériser la souveraineté du peuple dans la personne des députés dehors de la salle comme il l'avait proclamée dedans, demanda que les députés fussent déclarés inviolables. Un décret énergique, portant des peines capitales et infamantes contre tout individu ou tout pouvoir qui attenterait à la personne d'un député, fut voté à sa voix par cinq cents voix
contre une imperœplible minorité. Ce même décret investissait l'Assemblée du droit de rechercher et de frapper les traîtres ou les infâmes qui prêteraient leurs armes ou leur ministère à ces attentats.
Une rérolution toute entière s'était accomplie en une séance. Dépouillé de la puissance législative au commencement, désobéi et défié au milieu, désarmé du pouvoir exécutif à la fin, le roi n'existait plus comme roi à la clôture de la séance. Le peuple, innombrable et tumultueux autour des murs de la salle des état^ généraux, répondait par ses acclamations à l'écho des motions, des discours et des votes qui transpiraient de l'enceinte dans la foule. Les députés, en se séparant avec la promesse de se réunir le lendemain, tombèrent dans les bras de la nation qui les avouait et dont la voix se faisait entendre jusque dans l'intérieur du palais.
Ces mêmes voix appelaient à grands cris l'idole populaire, M. Necker. Son absence, remarquée par la foule et interprétée par les agitateurs, faisait craindre au peuple qu'on tf eût écarté du ministère le promoteur des réformes et le précurseur de la révolution. On voulait le voir, on voulait l'entendre, on voulait le reconquérir ou le venger. On voulait surtout punir par des acclamations triomphales le roi et la reine de leur
lentalive avortée, en exaltant jusqu'aux nues le nom de rhomme que l'opinion leur imposait comme le tuteur de la couronne.
Le respect habituel pour la demeure royale s*évanouit devant le délire de la multitude. Elle s'engouffra, malgré les consignes des gardes suisses et des gardes-françaises, par les grilles ouvertes dans les vastes cours du palais, invoquant à grands cris son sauveur, son père, son idole, M. Necker, et faisant trembler et pâlir de ses vociférations frénétiques les cœurs du roi et de la reine, et le visage des courtisans. Cette foule et ces cris, sédition de l'amour et de l'enthou'siasme pour un ministre imposé au roi dont on réclamait seulement la présen(*.e , n'étaient ni assez menaçants ni assez criminels pour être réprimés : ils étaient trop unanimes et trop fanatiques pour être méprisés. Le roi et la reine les comprirent comine une sommation du peuple qui fit rentrer pour un moment dans leur coeur les résolutions de force adoptées le matin contre le ministre tout-puissant. Ils firent appeler M. Necker, s'humilièrent devant lui et le conjurèrent de reprendre sa démission, qu'il avait envoyée le matin au roi. Frappés d'impuissance sans lui devant l'Assemblée, assaillis aux portes de leur palais par un peuple qui élevait le nom de Necker jusqu'au ciel , ils sentirent que ce nom était leur refuge et qu'il fallait subir encore quelques jours son odieux ascendant.
M. Necker aimait le roi comme on aime Tempire qu'on exerce sur une Âme faible. Il régnait à deux titres sous son nom , sur la cour par Tautorité dans le peuple, sur le peuple par son autorité à la cour. Combinée et perjpétuée dans sa personne , cette double puissance pétait toute sa politique et tout son orgueil. Aussi enivré d'illusions que la multitude qui vociférait encore son nom , Necker se flattait de se maintenir ainsi souverain et immuable arbitre entre une royauté et une nation qu'il avait placées face à face , prêtes à se combattre , et qu'aucune puissance humaine n'était plus capable de séparer. Plein de vanité, mais non de crimes, Necker n'était point factieux, ou plutôt il était sa propre faction à lui* même. Son immense personnalité lui semblait suffisante pour parer à tous les dangers et pour combler tous les abîmes. A peine commençait-il à s'apercevoir des périls où son imprévoyance et sa témérité avaient engagé son maître. Mais sa confiance dans ses forces ne lui laissait voir dans la situation que la gloire certaine d'en triompher. Habitué depuis douze ans à faire croire à son génie par l'habile manège de ses adulateurs, il avait fini par y croire plus qu'eux. Dupe de sa propre importance , à force de fasciner l'opinion, il s'était fasciné lui-même. Rien ne
lui paraissait au-dessus de sa mesure et de sa destinée.
Il venait d'échapper cependant à une première et rude déception de son omnipotence en échappant à cette séance royale qu'il avait follement imaginée comme un subterfuge tardif indigne à la fois du trône et de la nation. Les altérations que les conseillers occultes de la reine et du roi avaient fait subir à son plan lui avaient fourni un prétexte légitime d'absence. La responsabilité de cette fausse et faible mesure ne tombait pas sur lui aux yeux de l'opinion. Son bonheur était plus grand que son mé- * rite. Ses ennemis dans les conseils du roi étaient confondus; le roi lui-même paraissait puni d'avoir écouté une fois d'autres avis; la reine était humiliée, les princes consternés; le peuple, qui croyait Necker entièrement étranger à la pensée d'une séance royale, exaltait son nom comme un palladium de la royauté et de la nation. Satisfait , enorgueilli , vengé, attendri, supplié par le roi et par la reine, il céda en vainqueur généreux aux instances de son mattre, et reprit sa démission, qui n'était point encore publique.
Le bruit s^en répandit dans la foule. Soit orgueil de jouir de plus près de son triomphe, soit
empressement de dissiper la multitude attroupée sous les fenêtres du roi en Tentraînant à sa suite hors des cours, M. Necker, qui pouvait se rendre des appartements royaux au ministère des finances par des galeries intérieures, descendit dans la cour de Marbre, tomba dans les bras de la foule, y savoura une longue émeute d'amour, et fut porté ou reconduit en triomphe sous les yeux du roi jusqu'à sa demeure, aux cris de Vive l'ami et le père du peuple!
Ainsi, le même jour qui venait de voir l'abaissement du prince vit l'élévation du ministre, phénomène constamment renouvelé pendant l'administration équivoque de ce favori de la multitude, et qui démontrait une fois de plus a Louis XYI que H. Necker^ dans son conseil, était moins le ministre du roi que le ministre de la popularité*
Le mot de Mirabeau, le cri de la multitude, l'ovation de Necker, la consternation de la reine, la rétractation du roi, le mépris de l'Assemblée pour les ordres de la cour, avaient aboli le soir même l'autorité et jusqu'au souvenir de cette. ombre de coup d'État. La séance et les déclarations restèrent comme des ruines de la royauté, que nul ne tenta de relever. L'Assemblée entra de plain pied dans sa carrière.
Le clergé avait participé, comme nous Tavons vu, à la révolte des communes. La noblesse» qui hésitait encore, vit le lendemain une imposante minorité se détacher d'elle et passer aux communes à la suite du duc d'Orléans. Soit excès de bonheur dans l'âme de ce prince à la première humiliation qui lé vengeait de la cour» soit émotion de trouble au premier pas décisif qu'il faisait ainsi dans la voie des factions, soit défaillance d*un corps qui n'avait pas l'audace de son âme, ce prince s'évanouit en entrant dans la salle des états généraux. En le dépouillant de ses vêtements pour lui faire reprendre l'usage tfe ses sens, on le trouva cuirassé, sous ses habits, contre les poignards, qu'il redoutait sans doute, du parti qu'il abandonnait pour passer dans celui du peuple.
Les nobles qui persistaient encore dans leur isolement conjuraient, le roi de s'en fier à leur épée et de ne pas ratifier par un consentements tacite la confusion des ordres et l'omnipotence des communes. Mais M. Necker, emporté par le mouvement qu'il avait tenté 'de contenir , ne voyait déjà plus de salut qu'à le suivre. Il persuada au roi de conseiller ce qu'il ne pouvait empêcher, et de résister aux vaines instigations de la noblesse. En vain le duc de Luxembourg, président de cet ordre, supplia le prince de ne pas
ordonner la réunion et de se réserver dans sa noblesse un contre-poids et une résistance aux empiétements des deux autres ordres réunis.
« Non,» lui répondit le roî, « je ne veux pas laisser » ma fidèle noblesse affronter seule une lutte trop » inégale. J'abandonne avec joie ma propre préro- » gative pour épargner une goutte de sang. Imitez » votre roi. Je ne veux pas qtfun seul homme pé- )) risse pour ma querelle. Comme gentilhomme, je D prie la noblesse de se confondre avec les autres dé- » pûtes; comme roi, je le veux! »
L'ordre du roi et l'évidence d'une cause perdue accomplirent la fusion des trois ordres dans la même salle. Les émotions du peuple de Versailles, qui poursuivait de ses clameurs et de ses menaces ceux des nobles et des ecclésiastiques qui étaient signalés comme fauteurs de la résistance à ses volontés, commandaient plus impérieusement que le roi. L'archevêque de Paris échappa deux fois à peine aux derniers outrages en se réfugiant dans l'église Saint-Louis. On n'osait montrer une épée à la multitude, de peur d'exalter encore sa passion. L'indiscipline des troupes chargées de la tranquillité de Paris allait bientôt enlever au roi sa dernière force.
Dne commotion électrique semblait associer la ca*
pitale à toutes les agitations de Versailles depuis la journée du 23 juin. Les électeurs de Paris, qui s'étaient constitués de leur propre mouvement en souveraineté délibérante permanente et active» sous prétexte de leurs fonctions,, nommèrent des commissai-res pour aller porter à Versailles, le 26 juin, des vœux, des encouragements aux communes.
Le même jour, le club du café de Foy au Palais* Royal fit signer à trois mille mains une adresse à l'Assemblée pour la féliciter de son triomphe et pour la rassurer, au nom de Paris, contre les tentatives du despotisme.
Les gardes françaises, corps privilégié de trois mille six cents hommes, qui composaient exclusivement la garnison de la capitale, s'agitaient, dans leur oisiveté, des contagions populaires qu'elles étaient chargées de contenir. Aucune consigne ne peut arrêter la passion dominante d'un peuple aux portes des casernes au commencement d'une révolution. Les soldats s'imprègnent des séditions qu'on leur lait réprimer. Le seul moyen de conserver une armée fidèle pendant la fermentation civile, c'est de la consigner dans les camps.
Les gardes françaises, troupe d'élite, plus accou* tumée que les autres corps au contact de la population, mais aussi plus incorporée avec elle, venaient
de perdre le maréchal de Biron» aimé et vénéré du soldat. Leur nouveau chef, le duc de Duchàtelet, n'avait pas le même empire sur son armée. Les officiers, presque tous hommes de cour, ne voyaient leurs soldats que les jours de parade. Les sous-officiers commandaient en leur absence. Rien n'était épargné par les factions populaires et par les agitateurs du parti du duc d'Orléans pour embaucher ce corps. L'or, le vin, les prostituées, les pamphlets incendiaires pénétraient dans leur caserne, où le duc Duchàtelet les tenait consignés depuis le 20 juin. Dans la soirée du 25, ils violèrent tumultueusement leur consigne, franchirent leurs grilles en groupes nombreux, et associant leurs sous-officiers à leur indiscipline, ils se répandirent dans les jardins du Palais-Royal, comme pour fraterniser avec le peuple dans ce foyer des agitalions de Paris.
XUV.
Accueillis par la foule, à laquelle leur défection assurait d'avance l'impunité, ils répétèrent avec l'accent de la révolte : Vive la nation! vivent les communes! vive r Assemblée nationale! et retournèrent dans leur caserne ivres de caresses et de sédition. Des clubs militaires se formèrent dans leurs compagnies. Les affiliés, presque aussi nombreux que les soldats, y prêtèrent le serment de désobéir à tout ordre de leur chei
qui commanderait de tourner leurs armes contre la nation^ Ces insubordinations soldatesques, ces promenades militaires au Palais-Royal et ces orgies publiques qui embauchaient d'heure en heure les soldats, découragèrent le roi, la reine et les princes de la con^ fiance qu'ils fondaient encore sur ce corps jadis redouté du peuple.
On conseilla au roi d'abandonner Paris à lui-même et de faire avancer sans bruit sur Versailles une armée intacte, composée surtout de troupes étrangères, Suisses et Allemands, plus inaccessibles, par la différence de langue et de mœurs, aux opinions et aux embauchages de la capitale, et d'en donner le commandement au maréchal de Broglie.
Le maréchal de Broglie, vieux débris de la guerre de sept ans, était, après la longue paix des deux derniers règnes, le seul nom qui rappelât la gloire et qui imposât du respect aux troupes. Mais plus propre aux manœuvres et aux combats d'une invasion en pays ennemi qu'aux mesures et aux ménagements d'une campagne civile, il donna à son état-major, à Versailles, l'apparence, l'activité et l'attitude irritante d'une armée en face de l'ennemi.
Les généraux qu'il avait sous ses ordres lui représentèrent en vain qu'une capitale de huit cent mille âmes, où fermentait la pensée d'une nation ombrageuse , ne pouvait pas être abordée comme une armée de Prussiens, et qu'un roi qui voulait pacifier plutôt que
vaincre son peuple devait déployer une force imposante et défensive au lieu d'une force menaçante et provocante entre lui et sa capitale. Le vieux maréchal, habitué à combattre plus qu'à négocier, fit approcher par toutes les routes les régimens d'artilleriç, d'infanterie et de cavalerie dont les chefs lui répondaient avec le plus d'assurance. Il manœuvra bientôt avec une armée de vingt-six mille hommes sur Versailles et sur Paris. La confiance qu'il avait dans ses troupes se communiqua au roi et à ses conseillers intimes. Le blocus de Paris , le renvoi de Necker , la dissolution de l'Assemblée nationale et le rétablissement de la constitution menacée furent franchement délibérés dans les conseils du château. Le baron de Bezenval, officier général étranger qui commandait à la fois les Suisses et la ville de Paris, conserva le commandement de l'avant-garde. Le maréchal de Broglie, dont le quartier général était au. château de Versailles, avait Mt un camp des jardins et des villages d'alentour. Un régiment occupait l'Orangerie. Les mouvements rapides des troupes , les conseils de guerre , les aides de camp galopant dans toutes les directions pour porter des ordres, les convois , les canons, les .munitions, les ordres du jour, les plans de bataille, tout semblait calculé par le maréchal pour imprimer le soupçon à l'As- * semblée, la terreur à la capitale. La cour et la nation se r^ardaient face à face, une armée suspecte entre deux.
Une lettie insultante du maréchal de Broglie au prince de Condé, colportée dans Versailles et dans Paris et commentée par l'indignation populaire, accroissait rirritation des esprits.
a Avec cinquante mille hommes, » faisait-on dire au maréchal, « je dissiperais tous ces discoureurs et » cette foule d'imbéciles qui les écoutent, les applau- » dissent et les encouragent; une salve de mes canons » aurait bientôt dissipé tous ces dissertateurs et re- T» mis la puissance absolue qui s'éteint à la place de » cet esprit républicain qui se forme, d
Les protestations amères de la minorité de la noblesse contre la réunion des ordres, répandues dans Versailles, augmentaient encore la iermentation. On y voyait le manifeste de la cour préludant aux violences de l'armée.
Tel était l'état des esprits le 30 juin au soir, quand un jeune homme, montant sur un banc au milieu des groupes passionnés d'alarmes et de ressentiments qui encombraient le Palais-Royal, lut à haute voix une lettre des soldats des gardes françaises prisonniers à l'Abbaye, prison militaire de Paris. Ces soldats indisciplinés dénonçaient au peuple leur emprisonnement pour le crime de dévoûment à la nation.
« A l'Abbaye! » à l'Abbaye! s'écrie à l'instant la
306 RÉVOLUTION FBANÇAISE,
foule. «( Courons délivrer ces Victimes du despotisme» )) coupables seulement d'avoir voulu épargner le sang » des citoyens I » j
. La multitude^ toute composée de b jeunesse lettrée et él^^ante des calég et des jardins, s'élance par toutes les issues^ se grossit dun» les rue» des ouvriers robustes qui rentrent des .ateliers de travail, les arme de fusib, d'outils et de barres de fer enlevées aui ehanti^s sur la routes ^traîne tout ce qu'elle rencontre dans sob courantf et se répandant au nombre de huit à dix mille hommes autour des murs de l'AUDayë, enfonce les portes» force les grilles» délivre les prisonniets^ et veut les conduire en triomphe au Palais-Royal.
En vain un escadrcxn de dragons et tm escadron de hussards accourent au galop» le sabre nu, sur la colonne» pour lui enlever sa conquête. Le peul^ s'ouvre» accueUlè les dragons et les hussards par des acclamations et des caresses, s'élance à la bride des chevaui» désarme les cavaliers par ses démonstrations inoffensîves » leur montre leurs camarades délivrés de» cachots par la fraternité du peuple» et les animant eux-mêmes contre les rigueurs de la discipline» feit des complices de ses ennemis.
Un vieux soldat renfermé pour quelque crime militaire à l'Abbaye, depuis longues années, les jambes enflées par le poids de ses chaînes» et les yeux éldouis par la lumière, après la nuit de sa prison» était porté sur un brancard par la multitude au milieu des gardes-fran-
LIS CONWITUitltfS. «ff
çaises délirrés. Ce prisonnier eÈàUii {)ar ses gestes et par ses etetomatknosde joie la éompassiioii et Tenthoùâiamie de la foule.
Arrivé au Pidak-Ro^al^ le pmp]ê àteÊÊ^ âéê tablés en plein air pour ses protégéi et leuf «érflt ûtt fepos iriofbphal. Qd disposa ensuite deê lits dan^ la salle d'un théâtre populaire annexé au jafdiiii et oti en fit une caserne somptueine poui^ Us séditiëdï^ tJfié illU'* minatîon impoiée aux ruesi teignes de TAbl^e, et dés promenades tumultu^sea de soldais embauchés, du pwfde en^Moichear et de» filles puUiqued, aut cris de Vihra la natioill oéiâurèrent, une partie de la Auit, ce pitoiiér triomphe des faetâona tor la dîsdpIiinG.
Cependant les séditîeui mteuès, encore timides, deti^ taimt le besoin de se feôre absoudm par un pardon ibrcé du roi et par une absolution imposée de rAsseM-^ blée nationale. Une députation de la jeunesse du Palais- Royal se r^dit le lendemain à Versailles pour prjer \eê députés d*mtercéder auprès du roi en faveur des gardes^ françaises. L'AsM^blée accepta sans hésiter ce rôle dé médiation entre la révolte militaire et la clémence du roi. L'archevêque de Paris, M* de Juigné^ pressé de rachats, par una interventîoi} agréable & la multitude; l'impopularité dont il avait failli être la victime quel* ques jours avant, alla porter au roi les vœux d'in-
9Û6 RÉVOLUTiaN FRANÇAISE.
dulgenoe de l'Assemblée, le suppliant de n'employer, pour le rétablissement de la paix dans Paris, que les moyens infaillibles de douœur et de bonté naturels à son cœur, et de ne faire appel qu'à la confiance méritée de son bon peuple.
Le roi, qui n'osait sévir, se contenta d'un simu* lacre d'obéissance. Il promit que le pardon suivrait immédiatement la réint^[ration des soldats mutins à l'Abbaye. Ils y rentrèrent un instant pour en res* sortir, non pardonnes, mais triomphants le même jour. Le duc Duchfttelet, leur commandant, donna sa démission; les troupes, encouragées par cette impunité et sûres de l'appui de la bourgeoisie, s'ébranlèrent partout dans leurs garnisons, raisonnèrent l'obéissance, refusèrent de marcher contre les séditions, imposèrent des lois à leurs officiers, formèrent des clubs et des factions dans les casernes, et écrivirent à l'Assemblée nationale des adresses contre les oppressions de la discipline et contre l'iniquité des lois qui donnaient les grades par droit de naissance à l'aristo* cratie. Les régiments suisses et allemands, et quelques régiments de cavalerie, se préservèrent seuls de la con* lagion générale. Le maréchal de Broglie s'étonna de ne plus reconnaître dans l'armée révolutionnée les soldats passifs de ses vieilles guerres. Il décida le roi avec d'autant plus d'instance à ne pas donner de temos à l'hésitation et à la défection de l'armée.
Mais déjà Paris devançait, par son attitude et ses 'rumeurs» les mesures que le rassemblement des troupes lui faisait entrevoir dans les desseins trop longtemps suspendus de la cour. Le club breton, qui avait pris ce nom de la réunion des députés de Rennes envoyés & Paris pour protester contre la dissolution des parlements, se changeait en club national , d'où partaient la direction et Texemple des mouvements d'opinion pour Paris, Versailles et les villes capitales de toutes les provinces. Les réunions nocturnes, les discussions, les motions, les correspondances, les affiliations y organisaient la propagande qui fit bientôt après la toute* puissance du club des Amis de la Constitution ou des Jacobins. C'étaient les états généraux des factions sans mandat et sans responsabilité se constituant à côté et à l'ombre de l'Assemblée nationale» pour l'inspirer et la dominer au nom de toutes les factions dominantes.
Ce club breton comptait déjà parmi ses membres Sieyès, Barnave, les Lameth, Chapelier, le duc d'Aiguillon, Lanjuinais, les uns brûlant d'un pur patriotisme, les autres altérés de popularité à tout prix, ceuxci transfuges de la cour, dévorés du besoin de vengeance, ceux-là fanatiques de liberté et d'égalité pur^, mais tous décidés à ne rien respecter de l'ancien édifice monarchique, religieux et aristocratique, pour trouver
$lù RÉVOLUTION FRANÇAISE.
SOUS ses ruines les bases primitives d'une société régénérée.
r Att-dcffioui de ces dubs politiques dont les é^ibé* fUtiojQS tFftçaieiit ies grandes lignes de la révoliition encore todéeue, des dul)s infi^ieurs, des réunions oeeultes» des pamphlétaires anonymes ou dont te nom éelalait pour la première fois dans le ùimultes sôuf- 0aimt la panique, le soupçon, la vigilance, la colère, la fureur, la vengeance A la multitude. La $éuiee libertsdde du & juin , le renvoi prémédité des états généraux, Tempiisomi^nent ou le mairtre des députés, Pexpukîon proehame 6$ %: Neeker, lé afflfniaalîon encore cachée d'un ministre eonspinAeur, le rassemUctnent des troupes, le blocus de Pmrk, r«ftinemwt de la eapitale pour eontraindca le peuple À iimdre sa liberté pour du paia, les jaci^ tance» du oomle 4'Arioîs , les vengeaoees supposées de le reine« im epBa|didsaiiQes sangumairës du roi se laîswst asservir juaqu'au mewlre 4e son {leuplè par §m «sauj^Ussemeni h m cour, enfin f imminenee de reQyafais»8ment de fms par des soldais ^^tao^ers, insimmenis impassiUes du carnage de la oaj^taie, teb (éljBdent les tactes quotidiens de ees iMsteurs et de ees fiaii^hlete dans ksUiéAtMS^ dafis les eafi&s, dans tel gmupes du Mais^fic^aL
J,JSS CONSTITUANTS. %H
Naraty dans dét bjpcx^i»^ q^i se j^uocédajent eoup sur coup comnae le iotmi 4e V'mcmà'm, àmii m peupla 1^ t^^ juillet, avec cet accent de confidanca efforcée qui lui donna depuis tant de «redit fm Vuimr gination populaire :
« mes concitojeasl obeervez la conduite des mi- » oistres pour régler la vôtre» Leur objîet 4^ la dis** » «olution de notre iM^mblée nationale» laur moymi » unique la guerre civile! hs» ministres* les arîsto- » crates $OMtâant la sédition; ils vous envir^HiDent de » l'appareil forn^idatHe des soldato ei des baïonnettes f » Pénétrez leurs projet» incendiaires j Les misérables! ); ils se r^dept coupables d*un crime d^ plud en V faisanjt approcher de Paris^ dans un moment où la 9 disette du paii^ devient diaque jour plus alarmante^ » soixante ouille boucbes ennanies» qui» bratrant la » détresse et l'inquiétude publiques « vont meUre h » coijtrihution voU?e subsistance, votre vie même!,.. » Laisse? comUer la mesure; le jour de la justice et » de la vei^igeaiice arrivera... Vous frémissez? €e n'est » pas tout!... Ce bouleversemeat général provoque à » Finstant l'arrêt de mort de l'A/ssemblée nationale!*.. » Laissez dow, laisse;^ ^eotaisser miom de vos murs » indignés ces /SM)ldats^ cqs armes, œs munitions!...»
XLÏX.
Ces fi^illas toutes paIpitaAt€js de la panique et déjà
S« UÉVOLUTION FRANÇAISE.
teintes du sang futur couraient de mains en mains et de bouche en bouche dans tous les lieux publics. C^ux mêmes qui n'y croyaient pas affectaient d'y croire» les classes riches et éclairées par opinion » le peuple ignorant par peur de la famine. L'insurrection morale était unanime alors dans Paris. L'Assemblée nationale était depuis cinq ans l'espérance, le salut, le fana* tisme de toute la nation. La défendre ou la venger des embûches de la cour, c'était se défendre et se venger soi-même. On n'entendait qu'une voix, on ne voyait qu'un geste, écarter les soldats, protéger l'Assemblée, désarmer ia coun On m^ait le sarcasme à la fureur pour exciter dans le peuple le rire du mépris contre les objets de l'indignation publique. On criait dans les rues les Lettres du comte cC Artois et la Confession de madame de Polignac , calomnies immondes contre le parti des favoris de la reine. On simulait des jugements burlesques, préludes de jugements mortels contre les chefs de l'aristocratie , cités par leur nom au tribunal de la place publique. On y condamnait à des supplices dérisoires le comte d'Artois, le prince de Condé, madame de Polignac, M. de Yaudreuîlj le prince de la Trémouille, les Foulon, les Berthier, les d'Espréménil, les Maury, champions présumés de l'aristocratie et du clergé et complices des projets de la cour. On attachait leur effigie à des carcans sur le pont Neuf. On insultait , on menaçait , on huait dans les promenades publi-
ques les ieunes i»fficiers de rarmée de Versailles qui osaient se montrer dans Paris. M. de Sombreuil et M. de Polignac n'échappèrent à la mort dans le Palais-Royal qu'en se couvrant de leur sabre.
La panique sur les subsistances associait le peuple indigent des ateliers et des faubourgs à la passion publique qui ameutait la bourgeoisie. L'approvisionnement de Paris pour le lendemain était tous les jours l'anxiété de la veille. On se levait avant le jour pour prendre place dans la rue à la porte des boulangers; chaque four était un foyer de perpétuelle et lamentable émeute de femmes implorant le pain^ du jour pour leurs enfants. Les ouvriers perdaient la moitié du travail et de leur salaire pour attendre l'a- . liment de leur vie. Le pain était aussi répugnant qu'il était rare et cher pour l'artisan; pétri de farines viciées et mélangées de substances malsaines, il soulevait de dégoût même la faim. Le contraste entre le pain de la capitale et le pain des troupes qu'on vendait hors de Paris excitait les murmures des foules. On accusait à haute voix le roi de la détresse et de l'empoisonnement du peuple. L'inaction de l'Assemblée, attribuée aux obstacles que la cour opposait à ses délibérations et k la terreur qu'on faisait peser sur les députés, tenait Paris dans cette fermentation tantôt
3i4 RÉVOLUTION FRANÇAISE.
lumiiliueuie eitaiHM mo^tequi préeède toujours les grandop eommoiions.
Le roi semblait hésiter iui-méme devant raccom* plissement des résolutions extrêmes mais tardives qu'mi lui «rait enfin inspirées. Cette immobilité menaçante était {NTopre à porter l'Assemblée à d'autres extrémités» Elle avait derrière elle une capitale frémissante, devant elle une cour indécise «t une armée inoertainef tout Tencourageait à faudace. Une plus l<wgue réserve allait la décréditer elle-même dans la naticHi.
Ifird)eau» qui aspirait de plus haut Télectricité de Topiniop publique et dont i'ftme et la voix . élaiaii le {rfus propies k les concentrer en nuées et à les ftire édater en foudre , demanda la parole à la séance du 8 juillet. 8on front consacré» aux yeux des tribuns» par l'apostrophe mémorable à M. de Brézé, couvait les ressentiments de tout un peuple. La révxdutioa ^ture portMt déjà le nom du grand orateur; on s'attendait i un seeond signal de lui et on se dtBposaii À le suivre.
« Messieurs, » dit-U appèa s^^re etcmé d'Interrompra l'ordre des discussions seoonddres, « le peu y^ de moments que j'ai eus pour rassembler mes idées » ae me permettra pas de leur donner tout le déve-
9 loppement néoessaire; mais j'en dirai assez pour y éveiller votre attention, d
Puis rappelant les démarcbes de TAssemUée près du jx)i, et 1^ réponses bienveillantes du monarque» et la leroporiaation app(»lée par TAssémblée dans ses actes, ^Taggravation dès anxiétés publiques, « C^endant, » d^t^il, « quelle a été la suite de nos déclarations et de nos » ménagements respectueux? Déjà un grand nombre de ;» troupes nouseqviiKHmeqt» et ii en arrive davantage, » il en arrive cliaque jour ; elles accourent de toutes j» parts; trenteninq mille Sommes sont déjà répartis » entre Paris et Yeisailles; on en attend vingt mille; ^ des traîw d'artillerie les suivent; des points sont » désignés pour les batteries; on s'assure de toutes » les communications, de tousr les passages; nos che- » mins, nos ponts» nos promenades sont changés en » ppsies militaires; les préparatifs de la guerre, en ^ un mot, frappent tous les yeux et r^nplipsent d'in- » dignation tous les cœurs!*,. Ainsi ce n'était pas » assez que }e sanctuaire de la liberté eût été souillé » ieî par les soldats; ce n'était pas assez qu'on eût )» donné en nous le spectade inouï d'une assemblée » nationale astreinte i des consignes militaires et dé- V libérant en &ee des armes : U a fallu déployer tout If l'apparu du despotisme» et montrar plus de soldats » iii»açants à la nation, le jour où le roi lui-même » l'a convoquée pour lui demander des conseils et des » aeeoufs, jqu'uM immsion de l'annemi a'en rmconr
» trerait peut-être et mille fois plus du moins qu'on » n'a pu en réunir pour seœurir, dans les Hollandais, » des alliés martyrs de leur fidélité à notre alliance!... » Puisque œpendant c'est à des hommes libres que D le roi veut commander, il est temps de faire dis* » paraître ces formes odieuses, ces procédés insul- » tants, qui persuadent trop aisément à ceux dont D le prince est entouré que la maiesté royale con- D siste dans les procédés avilissants du mattre h Tcs- » clave!.,. •
» Et pourquoi ^ ces troupes ? Jamais le peuple » n'a dû être plus calme, plus tranquille, plus conm fiant; tout lui annonce la fin de ses malheurs et la » régénération du royaume. Notre présence est la y> caution de la paix publique... De quel œil ce peuple, )> assailli de tant de calamités, verra-t-îl tant de sol- » dats oisifs venir lui disputer les restes de sa sub- » sistance? Le contraste de l'abondance des uns (car » le pain est l'abondance pour celui qui a faim) avec r> l'indigence des autres, de la sécurité du soldat, à qui » la manne tombe sans qu'il ait jamais besoin de pen* » ser au lendemain , et des angoisses du peuple, qui » n'arrache rien qu'au prix de ses sueurs, ce con- » traste est fait pour porter le désespoir dans les n cœurs 1 Ajoutez^ messieurs, que la présence des D troupes, frappant l'imagination de la multitude, »> excite une efiervescence universelle. Le peuple ému, » alarmé, attroupé, se livre à des mouvements tumuK
» tueux, et se précipite aveuglémeDi dans le péril )> par peur du péril...
» Quelle est l'époque de la fermentatioD? L'arrivée 9 des troupes I PappareU de la séance royale!... Que » les conseiUers de ces mesures désastreuses en ré- » pondentl... Qu'ils nous disent s'ils sont sûrs de oon- » server la discipline et la concorde entre les troupes » nationales et les troupes étrangères; s'ils sont sûrs » de réduire les soldats français à n'être que des auy> tomates séparés d'intérêts, de pensée, de sentiments 1» d'avec leurs condtoyens... Enfin, ont-ils prévu, les » conseillers de ces mesures, les suites qu'elles peuvent » entraîner pour la sécurité même du trône? Ont-ils 9 étudié dans l'histoire de tous les peuples comment » les {évolutions ont commencé, comment elles s'ac- )» oomplissent? Savent-ils avec quelle horreur ceux qui » auront allumé les flammes d'une sédition, d'une » révolte peut-être, je le dis en frémissant, mais je » dois le dire, seront maudits par la nation?... Mais, D messieurs, le temps presse, je me reproche chaque » moment que mes paroles pourraient enlever à vos » urgentes délibérations, et j'espère que ces consi- » dérations, plutôt indiquées que pressenties, mais » dont l'évidence est irrésistible, suffiront pour mo- » tiver la motion que j'ai à vous proposer. »
3f8 RÉVOLOTION FBANÇÀfSE.
Uorateur insiste pour qu'il «rit rédigé und àdreése au roi pour lui demander rélcrigfiément des troupes. tJn iDipplaudissement unanime ratifie d'aralice une |^Jk>sitîcû qui répond à la pensée de fous. Cbapelfer, Lafayette, Sieyès, appuient chacun de <ïuélqucs mots la motion. Mirabeau s'exalte et i^enhardit de rap-> pui que l'Assemblée lui prête. Il se lève de nouveau, et rangeant habilement de son côté la nolJesse mili^ (aire, qu'il flatte en la confondant avec la nation totitè entière et en la déclarant incapable de se faire eom^ plice du despotisme, il dirige toute la co)^ de l'Assemblée vers le foyer ténébreux de ces pensées perverses, concentrées dans le cercle rétréci des conspirateurs du palais. Puis, montrant du geste le château d'où partent ces mesures, « Non F ce n'est pas, » dit-il, « la noblesse que je redoute. Je les connais, » ces consefllers perfides de ces attentats tramés yt contre la liberté publique, et je jure l'honneur et )) la patrie de les dénoncer un jourf »
Lin.
L'Assemblée le charge de rédiger lui-même l'adresse dont il vient de suggérer la pensée et de développer les motifs.
La séance levée, Mirabeau s'enfierme a?6c les deux ou trois confidents auxiliaires habituels de ses trataux et inédite, pendant une partie de ta nuit^ l'adresse qui doit flatter le cceur du roi en intimidant ses ministres. 11 monte à la tfibooe le lendemain, encore tout agité de son insomnie , et lit au milieu d'un profond silence la plainte menaçante du peuple & son T(À :
« Sire, TOUS avez invité TAssemblée nationale à » VOUS témoigner sa confiance* C'était aller au de- » vaut du plus cher de ses vœux.
n Nous venons déposer dans le sein de Votre Majesté » les plus vives alarmes. Si nous en étions l'objet, A » nous aviiHis la faiblesse de craindre pour nous* » mêmes, votre bonté daignerait encore nous raasu- » rer^ et même, en nous blâmant d'avou" douté dé » vos intentions, vous accueilleriez nos inquiétudes, p vous en dissiperiez la cause, vous ne laisseriez pas » d*incertitude dans la position de fÂSsemblée na* » tionale«
* Mais, sire; nous n'implorons pas votre pfolec- » tion, ce serait oifenser votre justice; nous avons » conçu des tt-aintçs, et nous l'osons dire, elles tien- » nent au patriotisme le plus pur, à Fintérét de nos » commettants, à la tranquillité publique, au bonheur » du monarque chéri qui, en nous aplanissant la » roule de la félicité, mérite bien d'y marcher lui- D même sans obstacle.
» Les mouvements de votre cœur, sire, voilà le D vrai salut des Français. Lorsque des troupes sV » vanœnt de toutes parts» que des camps se forment » autour de nous, que la capitale est investie, nous » nous demandons avec étonnement". Le roi s'est-il » méfié de la fidélité de ses peuples? S'il avait pu en » douter, n'aurait-il pas versé dans notre cœur ses » chagrins paternels? Que veut dire cet appareil me- » nagant? Où sont les ennemis de l'État et du roi y> qu'il faut subjuguer? où sont les rebelles, les li- D gueurs qu'il faut réduire? Une voix unanime répond » dans la capitale et dans l'étendue du royaume : )» Nous chérissons notre roi; nous bénissons, le ciel » du don qu'il nous a fait de son amour.
» Sire , la religion de Votre Majesté ne peut être » surprise que sous le prétexte du bien public.
D Si ceux qui ont donné ces conseils à notre roi y> avaient assez de confiance dans leurs principes pour D les exposer devant nous, ce moment amènerait le »' plus beau triomphe de la vérité.
» L'État n'a rien à redouter que des mauvais prin- » cipes qui osent assi^er le trône même et ne res- » pectent pas la conscience du plus pur, du plus » vertueux des princes. Et comment s'y prend-on, » sire, pour vous faû*e douter de l'attachement et » de l'amour de vos sujets? Avez-vous prodigué leur » sang? êtes- vous cruel, implacable? avez-vous abusé » de la justice? le peuple vous impute-t-il ses mal-
)) heurs? vous Domme-t-il dans ses calamités? ont- )> ils pu vous dire que le peuple est impatient de » votre joug? qu'il est- las du sceptre des Bour- » bons? Non, nonl ils ne l'ont pas fait; la calomnie » du moins n'est point absurde : elle cherche un » peu de vraisemblance pour colorer ses noirceurs.
» Votre Majesté a vu récemment tout ce qu'elle » peut pour son peuple; la subordination s'est réta- » blie dans la capitale agitée; les prisonniers mis » en liberté par la multitude, d'eux-mêmes ont re- » pris leurs fers; et l'ordre public, qui peut-être » aurait coûté des torrents de sang si l'on eût em- » ployé la force, un seul mot de votre bouche l'a » rétabli. Mais ce mot était un mot de paix, il était » l'expression de votre cœur, et vos sujets se sont » fait gloire de n'y résister jamais. Qu'il est beau » d'exercer cet empire I c'est celui de Louis IX, de » Louis XII, de Henri IV; c'est le seul qui soit digne » de vous*
» Nous vous tromperions, sire, si nous n'ajoutions
» pas, forcés par les circonstances: Cet empire est
» le seul qu'il soit aujourd'hui possible en France
» d'exercer. La France ne souflTrira pas qu'on abuse
» le meilleur des rois, et qu'on l'écarté par des vues
» sinistres du noble plan qu'il a lui-même tracé.
» Vous nous avez appelés pour fixer, de concert avec
» vous, la constitution, pour opérer la régénération
» du royaume : l'Assemblée nationale vient vous dé- I. 21
» darer solennellemeDt que vos vœux seront accom- D plis» que vos promesses ne sercMit point vaines, » que les pièges, les difficultés, les terreurs, ne re- » tarderont pas sa marche, n'intimideront pas son x> courage.
)» Où est donc le danger des troupes? affecteront D de dire nos ennemis. Que veulent leurs plaintes, » puisqu'ils sont inaccessibles au découragement?
» Le danger, sire, est pressant, est universel, et D au delà de tous les calculs de la prudenee huïi maiAe.
» Le danger est pour le peuple des provinces. Une » fois alarmé sur notre liberté, nous ne connaissons » plus de frein qui puisse le retenir; la distance y> seule grossit tout, exagère tout, double les inquié- » tudes, les aigrit, les envenime.
if> Le danger est pour la capitale. De quel oeil le y> peuple, au sein de la disette et tourmenté des an- » goisses les plus cruelles, se verra- t-il disputer les » restes de sa subsistance par une foule de soldats » menaçants? La présence des troupes échauffera, » ameutera, produira une fermentation universelle, » et le premier acte de violence exercé sous pré- » te^^te de police peut commencer une suite terrible » de malheurs.
» Le danger est pour les troupes. Des soldats fran- )) çais approchés du centre des discussions, parlici- » pant aux passions comme aux intérêts du peuple,
. LES CONSTITUANTS. dà3
» peuvent oublier qu'un engagement les a faits âoldats, n pour se touTenir que la nature les fit hommes.
» Le danger, sire, menace les travaux qui sont » notre premier devoir, et qui n'auront un plein )> succès, une véritable permanence, qu'autant que )> les peuples les regarderont comme entièrement li- » bres. Il est d^ailleurs une contagion dans les mou» D vements passionnés; nous ne sommes que des » hommes; la défiance de nous-mêmes, la crainte » de paraître faibles, peuvent nous entraîner au delà » du but; nous serons obsédés de' conseils violents, » démesurés, et la raison calme, la tranquille sa- » gesse, ne rendent pas leurs oracles au milieu du » tumulte, des désordres et des scènes factieuses.
» Le danger, sire, est plus terrible encore, et y> jugez de son étendue par les alarmes qui nous » amènent devant vous. De grandes révolutions ont )) eu des causes bien moins éclatantes; plus d'une » entreprise fatale aux nations et aux rois s'est an- » noncée d'une manière moins sinistre et moins for- » midable.
» Ne croyez pas ceux qui vous parlent légèrement » de la- nation, et qui ne savent que vous la repré- » senter selon leurs vues : tantôt insolente, rebelle, » séditieuse, tantôt soumise, docile au joug, prompte » à courber la tête pour le recevoir. Ces deux tar » bleaux sont également infidèles.
» Toujours prêts à vous obéir, sire, parce que
aai RÉVOLUTION FRANÇAISE.
» VOUS commandez au nom des lois, notre fidélité » même nous ordonne cette résistance, et nous nous x> honorerons toujours de mériter les reproches que » notre fermeté nous attire.
» Sire» nous vous en conjurons au nom de la pa- » triCi au nom de votre bonheur et de votre gloire, 1» renvoyez vos soldats aux postes d'où vos conseillers » les ont tirés; renvoyez une artillerie destinée à 1» couvrir nos frontières; renvoyez surtout les trou- » pes étrangères, ces alliés de la nation que nous » payons pour défendre et non pour troubler nos )» foyers. Votre Majesté n'en a pas besoin. Ehl pour- T» quoi un monarque adoré de vingt -cinq millions » de Fiançais ferait-il accouric à grands frais autour » du trône quelques milliers d'étrangers?
» Sire, au milieu de vos enfants, soyez gardé par 1» leur amour. Les députés de la nation sont appelés » à consacrer avec vous les droits éminenfs de la 1» royauté, sur la base immuable de la liberté du » peuple; mais lorsqu'ils remplissent leur devoir, » lorsqu'ils cèdent à leur raison, à leurs sentiments, » les exposeriez -vous au soupçon de n'avoir cédé » qu'à la crainte? Ah! l'autorité que tous les cosurs D vous Réfèrent est la seule pure, la seule inébran- » lable; elle est le juste retour de vos bienfaits et » l'immortel apanage des prmces dont vous serez le » modèle. »
M. dé Clermont- Tonnerre lui cette adresse au roi le 10 dans la soirée. Le roi l'entendit avec une dignité froide, comme le dernier accent d'une voix importune, mais qui allait se taire pour jamais le lendemain. La dissolution de l'Assemblée était arrêtée dans sa pensée. Il dédaigna de répondre lui-même à l'orateur des états généraux. Le ministre de la justice répondit en sa présence et en son nom.
« Personne n'ignore, » dit le roi par la bouche de son ministre, « les scènes scandaleuses qui se sont » passées et renouvelées à Paris et à Versailles sous » mes yeux et sous les yeux des états généraux. Il » est nécessaire que je fasse usage des moyens qui » sont en ma puissance pour remettre et pour main- » tenir Tordre dans la capitale et dans les envi- » rons. C'est un de mes principaux devoirs que de » veiller à la sûreté publique; ce sont là les motifs » qui m'ont engagé à faire un rassemblement de » troupes autour de Paris. Vous pouvez assurer l'as- » semblée des états généraux que ces troupes ne » sont destinées qu'à réprimer ou plutôt à prévenir » de nouveaux désordres, à maintenir la paix et » l'exercice des lois, à protéger même la liberté » qui doit régner dans vos délibérations. Toute es- » pèce de contrainte doit en être bannie, de même
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)) que toute appréhension de tumulte et de violence » doit en être écartée. Il n'y aurait que des gens » mal intentionnés qui pussent égarer mes peuples )» sur les vrais motifs des mesures de précaution » que je prends; j'ai constamment cherché tout ce » qui pouvait tendre à leur bonheur, et j'ai tou- » jours droit de compter sur leur amour et leur D fidélité. Si pourtant la présence nécessaire des 19 troupes autour de Paris causait encore de Fom- » brage^ je me déciderais, sur la demande des états » généraux, à les transférer à Noyon ou à Soissons, ^) et alors je me rendrais moi-même à Compiègne » pour maintenir la communication qui doit avoir » lieu entre l'Assemblée et moi. »
, L'hypothèse extrême de la réunion de l'Assemblée à Soissons ou Noyon était plus qu'une menace, c'était une dérision que le baron de Breteuil avait mise dans la bouche du roi : elle rappelait l'exil des parlements à Troyes.
Une dissolution franche et à main année, sous le prétexte de l'agitation des circonstances, eût semblé moins injurieuse à la nation. Elle voulait être témoin «t acteur dans sa propre cause. Ses députés, relégués dans une ville obscure de province, sous la seule protection de la garde du roi , auraient été
LES CONSTITUANTS. aS7
libres aes séditions populaires , mais asservis à la couronne.
M. de Clermcmt-Tonnerre et la députation dont il était l'organe entendirent cette réponse avec tristesse et humiliation. L'Assemblée y ?it une déclaration de guerre. Un frémi3sement général en accueillit la communication. Les bruits grossirent et se multiplièrent dans Versailles et dans Paris. On s'attendit à. tout.
On annonçait pour le surlendemain 13 une nou« velle séance royale plus impérieuse que celle du 23 juin, dans laquelle Je roi ajournerait les états généraux. On parlait du renvoi et de l'arrestation de M. Nee^ ker, de la convocation d'élections nouvelles, de l'invasion de Versailles par l'armée concentrée autour du palais de l'Assemblée, de l'emprisonnement à la Bastille des députés signalés par leur crédit sur l'opinion et par leur insolence envers la cour. Ces bruits^ émanés du château, motivés par l'appareU militaire, par le ministère occulte dont on entrevoyait les actes à travers le ministère officiel encore existant, mais sans rapport avec le roi , se répandaient dans Paris et tenaient la capitale dans une fièvre à laquelle chaque courrier de Versailles apportait un redoublement.
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M. Necker s'attendait d'heure en heure à être enlevé du ministère et conduit à la BastUIe. Le baron
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de Breteuil n'hésitait pas à proposer au roi cet attentat contre son ministre, pour enlever son idole au peuple. Le roi, juste et reconnaissant, se .refusait à cette défiance et à cette ingratitude. Il répondait à ses conseillers de l'obéissance de M. Necker et de son attachement à sa personne; il affirmait que M. Necker, même congédié, était incapable de le trahir, et qu'il garderait religieusement lui-même le secret de son éloignement lorsque le roi jugerqiit convenable de lui demander sa retraite. Le roi fit appeler le maréchal de Broglie et lui ouvrit son cœur plein à la fois de tristesse et de résolution.
« Monsieur le maréchal , » lui dit le roi, « vous » venez assister un monarque sans finances, sans » armée, car je ne me dissimule pas les progrès de » l'esprit de révolte dans les troupes. C'est à vous » de ranimer en elles les sentiments d'honneur, » de discipline et de fidélité. Ma dernière espé- » rance est en vous ; vous aurez comblé votre gloire » et mes vœux si vous parvenez, sans répandre le » sang, à renverser les projets des factieux dont mon » trône est menacé. »
Le vieux guerrier, qui ne comptait que les baïonnettes et qui ne soupçonnait pas la force incompressible de l'opinion, répondit de tout au roi sur son épée. Le comte d'Artois et les gentilshommes de sa cour confirmèrent le roi dans son illusion. Le monarque inexpérimenté se croyait un parti invincible
dans la noblesse parce qu'il prenait l'attitude d^un chef de parti.
La première condition de l'accomplissement du plan militaire des partisans de la reine et du comte d'Artois était l'expulsion de M. Necker : la présence de M. Necker au château embarrassait l'exécution des mesures antipopulaires. Le roi, habitué à recevoir les leçons et à subir l'orgueilleuse déférence de ce ministre, ne pouvait se décider à lui demander sa démission. Il n'aimait pas, mais il respectait M. Necker; il le redoutait même comme un ministre imposé plutôt que choisi.
M. Necker, qui avait grandi en prestige dans le peuple par chacune de ses disgrâces à la. cour, voyait s'amonceler l'orage sans s'en étonner. Réduit, comme on l'a vu, au misérable expédient d'une déclaration royale, mesure dont sa fortune et son habileté lui avaient enlevé la responsabilité, il sentait dans les états généraux une puissance qui, dès le premier jour , éclipsait la sienne. Écrasé entre le roi et l'Assemblée, il ne pouvait plus que s'amoindrir et disparaître. Une disgrâce éclatante et un éloignement forcé étaient le seul moyen d'échapper aux difficultés de la situation qu'il avait créée, de laisser s'accomplir sans lui le choc inévitable de la couronne et de l'Assemblée, et de
retremper son importance perdue dans un exil qui déroberait ses fautes sous les regrets des factions.
Avec rinstinct de la faveur publique, qui était le seul génie de ce ministre, M. Necker iborda le premier la question de sa retraite avec le roi. a Je ne » puis me dissimuler, d dit-il à son maître, a que » des conseils autres que les miens prévalent en se- » cret dans l'esprit et dans le cœur de Votre Majesté. » Ces conseils neutralisent tout ce que je pourrais » tenter dans un esprit différent pour triompher des » circonstances et pour rétablir l'accord du irône et » de la nation. Je supplie Votre Majesté de me per- )> mettre de me retirer de son conseil, et pour que r> ma présence ne serve pas de prétexte aux agita- » tiens de l'Assemblée et de la capitale, je propose » m roi de garder le secret le plus absolu sur ma » retraite, jusqu'à l'heure où elle pourra être déclarée » sans danger , et de ro'exiler moi-même hors de la » France, heureux de servir Votre Majesté par mon » ostracisme comme je l'ai servie par mes travaux. »
Le roi, soulagé de l'embarras qu'il éprouvait à congédier son ministre, s'attendrit à ces paroles, ne dissimula pas à M. Necker que sa présence au château serait un obstacle aux plans de vigueur qu'il avait embrassés, le remercia de venir ainsi au devant d'une
nécessité pénible à son cœur, et lui demanda sa parole de ne pas ébruiter sa retraite jusqu'à ce qu'il eût touché la terre étrangère.
M. Necker, fidèle à sa promesse, attendit, sans rien révéler même à sa famille, le signal du roi. Ce prince lui envoya par un page, dans la soirée du 11 juillet, un billet qui ne contenait que ces mots: « Le moment est venu; j'attends de votre attache- » meut que vous cachiez à tous les yeux votre déy> part; la nécessité me force à mç séparer de vous. »
M. Necker lut, sans changer -de visage, le billet du roi devant la foule d'amis et de députés qui remplissaient son salon. Nul ne put entrevoir une émotion dans ses traits. Il feignit de donner des or« dres à ses secrétaires pour le travail du lendemain avec le roi, congédia sans adieux ses familiers, et, profitant des ténèbres pour s'éloigner de Versailles, seul avec sa femme, compagne de toutes ses pensées et même de ses travaux, il atteignit les frontières» et gagna Bruxelles ayant que le bruit de sa disgrâce et de sa fuite fût répandu dans son hôtel.
A la même heure, M. de Saint-Priest, M, de la Luzerne et M. de Montmorin , ses collègues les plus affîdés dans le ministère, reçurent ordre de remettre leurs fonctioBs. Le nouveau ministère, cconposê sous
la dictée de la reine et du comte d*Artois, se composait du baron de Breleuil, président du conseil; de M. de Lagalaisière , homme inconnu, pour les finances; du maréchal de Broglie, pour la guerre; de M. Foulon, homme acerbe et redouté, pour la marine. Tous ces noms signifiaient la même pensée : le retour décidé et prompt en arrière, le rappel des concessions obtenues de la faiblesse ou arrachées par la violence, la menace aux états généraux, l'intimida» tjon de Paris, le déploiement de forces militaires, la guerre ouverte aux factieux.
Le baron de Breteuil prit à l'instant toutes les mesures propres à» assurer le succès des coups qu'il méditait. Les troupes , au nombre de cinquante mille combattants, se concentrèrent la nuit sur les avenues de Paris; de fortes avant-gardes occupèrent les défilés doi Sèvres avec du càïion; des régiments allemands poussèrent leur avant -poste jusqu'à la barrière du Trône. Pendant toute la nuit du 11 au 12 juillet, les rues de la capitale retentirent du pas des bataillons, des escadrons et du roulement des pièces de canon qui traversaient la ville pour aller prendre position hors des murs et pour imposer d'avance à la population par cet appareil irrésistible des armes.
L'émotion produite dans l'âme du peuple par cette espèce de revue nocturne de^ forces de la cour éclata le lendemain dimanche 12 juillet au
révdl des dtoyens. Les seuils des maisons, les rues, les places publiques, les jardins, se remplirent d'une foule morne et inquiète, où chacun communiquait à voix basse à chacun les sinistres conjectures de la nuit. A midi on ignorait encore à Paris le renvoi et le départ de M. Necker; sa présence dans les conseils du roi rassurait un peu le peuple sur les périls que les agitateurs lui dénonçaient : tant que ce ministre inspirerait le roi et contiendrait la cour, on ne croyait pas à un attentat contre TAssemblée nationale, qu'il avait lui-même appelée autour du trône. Le renvoi de M. Necker était donc dans l'opinion de Paris le seul prélude imminent de con« tre-révolution, mais rien dans les lettres arrivées la veille au soir de Versailles ne faisait entrevoir le changement de ministère. On a vu avec quelle fidélité M. Necker avait gardé lui-même au roi le secret de la conspiration contre lui. On flottait à Paris dans une aniiété vague qui pesait sur les esprits sans avoir le prétexte d'éclater.
Telle était l'agitation sourde et morne de la capitale à midi, le 12 juillet, surtout dans le jardin du Palais-Royal, d'où partaient et où aboutissaient toutes les rumeurs de la ville, quand un jeune homme, arrivant de Versailles, les vêtements en désordre et
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souillés de poussière, le front pâle, les lèvres trem-> blantes, le geste effaré, s'élance en courant dans le jardin, proclame d'une voix éteinte, de gcoupe en groupe, la fetale nouvelle, ameute autour de lui la foule d'abord incrédule, qui refuse de le croire, et qui veut le précipiter dans le bassin comme un semeur de trouble, et n'échappe à la première fureur du peuple qu'en appelant en témoignage du malheur public tous ceux qui arrivent de Versailles après lui. La nouvelle, en effet confirmée, court de bouche en bouche dans toutes les allées. et dans toutes les maisons publiques du jardin. Un silence d'étonnément et d'horreur pèse un moment sur la multitude comme la réflexion d'une ville. Chacun semble attendre de tous une résolution. Dans de tels moments, celui qui ressent le plus la commotion électrique d'un peuple est celui qui jette le premier cri, et celui qui jette ce premier cri est celui à qui répond tout un peuple. Nul ne savait son nom avant celle heure, et ce nom devient le nom d'un événement, La multitude anonyme se résume dans cet homme, se lève, parle et agit en lui. Cet homme était Camille Desmoulins.
Camille Desmoulins, fils du lieutenant général de Guise, né d'une honnête famille de la bourgeoisie,
richement doué par la nature, remarqué avant l'âge par les triomphes remportés sur ses condisciples dans ses ^tudes, passionné pour les lettres, adorateur un peu superstitieux de la vertu antique, altéré de gloire, fanatique de liberté, ne voyant dans l'histoire que le vertige des grands mouvements populaires à imprimer par imitation à son siède et les statues des hommes de mémoire à rivaliser, était doué surtout de cette impressionnabilité nerveuse et féminine qui reçoit et qui communique, avant dales réfléchir, tous les spasmes de la passion publique. Une vanité maladive, qui lui donnait le besoin de prendre un rôle dans toute scène, une légèreté puérile, qui faisait tourbillonner son âme à tous vents, une jeunesse oisive et licencieuse, consumée dans les lieux publics, un cœur instinctivement humain, mais mou, sans courage, et qu'aucune conscience rigide ne pouvait empêcher d'aller chercher au besoin la popularité dans le crime, ou le salut dans la lâcheté, s'associaient dans Camille Desmoulins à ce caractère. Son visage le révélait au premier coup d'œil. Tout y était évaporé comme son âme. L'irréflexion était écrite sur son front : c'était la légèreté, l'émotion, le rire et les larmes, l'impression fugitive et contradictoire de la foule; quelque chose de trivial, de railleur et de cynique jusqu'à la cruauté, achevait la ressemblance.
Ce jeune homme, jeté par ses parents dans les bas emplois du noviciat du barreau de Paris, y avait pris, sous les dernières agitations du parlement, Thabitude et le goût des tumultes du palais. Il s'y élait lié d*amitié avec toute la jeunesse turbulente qui préludait, dans cette espèce de Fronde, à la révolution. Il y suivait surtout Danton, homme plus fort que lui, qui soulevait ces tumultes, mais qui ne s*y laissait pas entraîner, et qui faisait de la sédition avec mépris jpour les séditieux. Il avait lancé des pamphlets et des feuilles volantes à la publicité contre la cour. Il s'était senti remué aux premiers accents de Mirabeau comme par une voix de Clodius ou de Catilina. Il avait reconnu l'éloquence antique, idole de sa jeunesse. Il avait espéré un grand tribun, entrevu peut-être .un homme d'Etat. Servile jusque dans son admiration, il s'était rangé, comme un écrivain auxiliaire et comme un agent actif, parmi ces hommes secondaires qui prêtaient leur plume et leur dévouement fanatique au tribun de Marseille; il soufflait pour lui, dans les groupes, le feu de l'enthousiasme, presque mêlé alors à la flamme de la sédition, il écrivait sous son inspiration dans son laboratoire d'opinion ; il se faisait l'écho mobile et multiplié de son nom , de ses idées et de ses discours, les répandant, les com-
meatani^ les popalaiisant dans les lieux puMics. la foule le connaissait de jdqrsionomie, comme elle connaissait Danton et Saint-Huruge , ces Mirabeaos de places publiques, mateurs de tous les rassemUemaifs. Sralement Camille Deanoulins ne possédait ni la Yoix mugissante et le geste délirant de Saint- Huruge, ni l'éloquence impériaise et entraînante de Danton, mais il plaisait au peuple par les dé&uts mêmes de sa nature grêle et oifantine. Son enthousiasme était un peu Tenthonaasme de Thersite, mais il suppléait à force d'esprit ce qui fusait défaut en lui aux apparences des tribuns; exposé aux raiUerîes, il se moquait le premier de lui-même; U éclatait en sarcasmes à défaut de foudres; il amusait le peuple, il fiaJsait rire les rassemblements, qu'il n'avait pas ordinairement la puissance de faire frémir. Tel était alors Camille Desmoulins.
C'était lui qui, venant de quitter le matin Hirabeau à Versailles, accourait apporter le premier la nouvelle du renvoi de H. Necker. Hirabeau n'aimait pas M. Necker. Mille fois supérieur par ses études économiques et par son génie à ce faux grand homme, il le jugeait du haut de sa supériorité, et ne voyait dans le financier de Genève qu'un de ces caprices
de cour et de peuple, une de ces créations de cir« I. 22
constance que le moindre choc ferait crouler de son piédestal. Mais Mirabeau feignait pour un jour d'éprouver une grande consternation de réioignement de ce ministre, afin de se servir contre la coiir de rémotion populaire que cette témérité allait soulever dans Paris,
Camille Desmoulins » soit qu'il fût un acteur, ha-bile confident du mépris réel et de, la consternation feinte de Mirabeau» soit qu'il fût de bonne foi, épouvanté jusqu'au délire des extrémités dont le renvoi de Mé Necker était le présage > portait sur son visage» dans sa pâleur» dans son tremblement, tous les signes d'une indignation mêlée de terreur.
Le peuple le suivait en foule du côté du calé de Foy pour recueillir de sa bouche les détails de l'événement. On semblait attendre on ne sait quel signal d'action. Quand le soleil d'été, en Irappant sur un verre convexe où son rayon allumait dans les jours sereins l'amoree d'une petite couleuvrine qui marquait au fronton de la galerie l'heure précise de midi à la multitude, fit retentir ce coup de canon sur la tête du peuple, on eût dit le canon d'alarme tonnant de lui-même dans le cief.
A ce bruit, tm frisson courut sur la foule : il sembla que l'âme de la ville avait éclaté. Camille Des-
moulins s^élança sur une table apportée du café de Pqy, soutenue par mille bras qui lui en firent une tribune, et dominant de là le jardin et la galerie,
«t Citoyens! » dit-il, en surmontant avec peine un balbutiement naturel, mais qui, cette fois, ajoutait à Teffet des paroles,, parce qu*il paraissait l'émotion de la terreur; « citoyens! vous n*avez pas un r^ moment à perdre. J'arrive de Versailles. M. Necker » est renvoyé. Ce renvoi est le tocsin d'une Saint- » Barthélémy des patriotes. Ce soir, tous les batail- » Ions suisses, allemands, sortiront du champ de y> Mars, où ils campent, pour nous égorger. Il ne » nous reste qu'une ressource, c'est de courir aux » armes et de prendre une cocarde pour nous re- » connaître! »
Aux armes! aux armes! répond la foule. On fait de nouveau silence pour laisser achever l'orateur.
« Tavais les larmes dans les yeux, » raconte Camille Desmoulins dans un de ses pamphlets épiques où il revient sur sa vie révolutionnaire, « je parlais avec » une émotion que je ne pourrais ni retrouver ni » peindre. Ma motion fut reçue avec des applau- » dissements infinis. Je continuai. « Quelle couleur D voulez- vous arborer pour la cocarde? » Quelqu'un » s'écria : « Choisissez vous-même! — Voulez-vous,
» repris-je, le vert, couleur d*espéranoe? ou le bleu, » couleur de TAmérique régénérée et. de la dén mocratie? » Mille voix s'élèvent : « Nous' voulons le » vert, couleur de Tespérance!» Alors je m'écriai: c( Amis, le signal est donné! Voici les espions et les )» satellites de la police qui me regardent en face; D je ne tomberai pas du moins vivant entre leurs » mains I t» Puis, tirant deux pistolets de ma poche » et les élevant aux regards du peuple, je dis : « Que » tous les bons citoyens m'imitent! » Je descendis D étouffé d'embrassements ; les uns me serraient » contre leur cœur, les autres me baignaient de leurs » larmes. Un citoyen de Toulouse, craignant pour » mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Ce- » pendant on m'avait apporté un ruban vert; j'en rt mis le premier à mon chapeau, et j'en distribuai » à ceux qui m'environnaient. Mais bientôt les ru- » bans sont épuisés. « Eh bien! prenons ces feuilles » inépuisables aux arbres sur nos têtes ! » m'écriai-je. Et, donnant l'exemple, le jeune tribun monte de nouveau sur une chaise, arrache tous les rameaux que sa main peut atteindre, les jette à la multitude, et, en décorant lui-même son chapeau, arbore la première cocarde insurrectionnelle de la Révolution. Le peuple l'imite: en un moment la terre est jonchée des rameaux détachés des branches, et des milliers de têtes se parent des débris du jardin. Ce signe de résistance à la tyrannie, arboré à la face du soleil et qui
dénonce ceux qui le portent à la vengeance des agents du roi, semble leur défendre de reculer désormais dans Tobéissance. '
On ne peut douter que le génie politique de Mirabeau, qui savait ce que peuvent les signes sur le peuple, n'eût inspiré à Versailles la provocation à la cocarde faite par son jeune confident. Les couleurs arborées contre la couleur royale voulaient des armes pour se défendre. Le cri : Aux armes ! part de toutes les lèvres à la fois, tous les bras se lèvent pour en demander et font d'avance le geste de les brandir contre les soldats. On court de toutes parts pour s'emparer de celles qui tombent sous la main; on revient armé au Palais-Royal, on se presse de nouveau autour de Camille Desmoulins, devenu le chef des mouvements indécis de la journée et qui n'avait pas cessé de retenir, d'apostropher, de recruter l'armée de l'émeute.
Le jour tombait; les théâtres attenant au Palais-Royal s'ouvraient aux spectateurs et commençaient leurs représentations. Camille Desmoulins y pénètre successivement, précédé et suivi de groupes armés ; il harangue du haut des loges les acteurs et les auditeurs de ces scènes populaires; il leur fait honte de leur sécurité et de leurs plaisirs au bord
des calamités suprêmes; il les somme de s'unir aux défenseurs de la nation et de la liberté. Des acclama* tions lui répondent; les spectateurs sortent sur ses pas et se répandent comme animés du même esprit dans le jardin. Une colonne immense s*amoncèle derrière lui; elle se dirige en se grossissant par les rues, populeuses qui conduisent du Palais-Royal à la Porte- Saint'Martin; le désœuvrement du dimanche, Theure tardive du jour, la curiosité, la contagion d'une même terreur et d'une même audace, en font bientôt une armée confuse de vingt ou trente mille hommes, suivie d'un innombrable cortège de femmes et d'enfants.
La colonne, en débouchant par la porte Saint-Martin, tourne à gauche par le boulevard comme pour embrasser, dans son circuit habilement tracé, le camp le plus nombreux et le plus tumultueux du peuple; la masse soulevée semble défier de plus près ainsi les troupes de la cour déployées, mais immobiles, aux Champs-Elysées et au champ de Mars.
Parvenue à la hauteur de la rue de Richelieu, la tête de colonne s'arrête; l'armée a une cocarde et des armes, il lui faut des chefs au moins en effigie. L'amphithéâtre d'un statuaire en cire se trouve sur son passage. La foule y reconnaît les bustes de M. Necker et du duc d'Orléans, le premier, idole de Topinion, le second, espoir et peut-être moteur de la sédition; on s'en empare, on voile leurs visages d'un crêpe noir, comme pour leur dérober l'horreur de l'at-
LES CONSTiTUANTS* 343
tentât médité contre la patrie; on les porte en triomphe à la tête de la colonne, on les ofire à racclamatioa et à Hidolâtriedes spectateurs. Cette foule n'était pas composée, comme dans les émeutes futures de Paris , de prolétaires et de plèbe, lie ou écume des capitales, ballottée aux secousses des révolutions, sans pensée, La décence des costumes, Télégance des coiffures, la richesse des armes, la dignité du maintien, Tordre de la marche, la nature des cris et des symboles, lui donnaient le caractère d'une manifestation nationale et unanime. C'était le soulèvement d'une classe entière déjà préparée par l'éducation et par l'aisaoce à faire invasion dans ses droits, l'insurrection de la bourgeoisie, l'avènement de la nation dans l'égalité sur les traces de son Assemblée nationale.
A l'extrémité du boulevard et à la chute du jour, Camille Desmoulins, Danton, les chefs de la jeunesse et la masse de la bourgeoisie rentrèrent par les rues latérales dans le Palais -Royal, pour continuer à échauffer pendant la soirée les cafés, les clubs, les lieux publics de leurs voix. Jls abandonnèrent à une populace infime et turbulente les bustes, qu'elle con- ' tinua à promener dans Paris. Celte masse, composée de cinq ou six mille hommes sans modérateurs et sans guides, flotta alors de quartier en quartier
en ébranlant de ses clameurs les rues et en défiant les troupes du roi, dont un régiment de dragons occupait la place Vendôme. A l'approche de la multitude armée, à ses insultes , à ses menaces , une charge des dragons disperse la tête de la colonne, fait rouler le buste décapité de Necker dans la boue, foule aux pieds des chevaux et blesse de la pointe de ses sabres quelques hommes du cortège; le cadavre d'un soldat des gardes françaises, déserteur de son régiment mêlé au peuple et désigné par son uniforme à l'indignation des dragons , reste dans son sang sur la place. Un cri d'horreur jeté de rue en rue par les fuyards sème l'épouvante et l'indignation dans Paris.
Un peu plus loin, sur la place Louis XV,. devenue depuis la place de la Révolution , la masse des citoyens et la masse des soldats sont en présence, séparés seulement par la largeur de la place. M. de Bezenval avait répandu quelques régiments de cavalerie sous les arbres des Champs-Elysées et les y tenait depuis le matin impatients mais immobiles. Les citoyens accumulés dans le jardin , sur les terrasses et au pont Tournant des Tuileries jetaient de là des caresses, des défis, des acclamations aux soldats. Au bruit qui se répand de la charge des dra-
gons et d'un massacre de citoyens sur la place Vendôme , le peuple du pont Tournant , plus enhardi qu'intimidé par le péril , ramasse des pierres, traverse la place et les lance en provocation aux cavaliers rangés en face sur l'avenue des Champs-Elysées. A cette insulte, le jeune prmce de Lambesc, colonel du régiment Royal-Allemand, se laisse emporter par la colère et par la fougue de l'âge : il s'élance au galop, le sabre à la main, suivi de ses escadrons, sur les agresseurs, les atteint, les renverse, les poursuit, et franchissant le pont Tournant au delà de la place, il oharge, en pivotant sur sa gauche autour du grand bassin, jusque dans les larges allées des Tuileries. La foule inoffensive des promeneurs, des vieillards, des femmes et des enfants, étrangère à la sédition et surprise dans sa sécurité, s'enfuit d'arbre en arbre pour échapper au galop des cavaliers. Le sable est jonché de chaises brisées et de femmes tombées dans leur fuite; un vieillard, qui jetait des chaises derrière lui pour entraver la course des chevaux,, tombe frappé à mort d'un coup de sabre porté par le prince de Lambesc. Le jardin , couvert de tronçons de bancs , de blessés foulés aux pieds par les escadrons allemands, se vide par toutes les grilles. Les promeneurs échappés aux charges se répandent en multipliant par leur récit le nombre des victimes et en criant vengeance dans tous les quartiers de Paris. Le peuple croit tou-
cher à cselte heure suprême de la guerre civile et des massacres prédits d'heure eu heure par ses agitateurs.
Il n'en était rieu cependant. Le baron de Bezenval, qui coDunandait les troupes réunies au champ de Mars, non pour attaquer, mais pour contenir Paris, avait été frappé lui-même de stupeur et d'irrésolution devant l'attitude de la capitale. Plus homme de cœur que militaire, bien qu'il fût un de ces courtisans du cercle de la reine adulant les illusions de l'aristocratie et répondant avec jactance do la victoire de la force sur l'opinion, il s'était borné à envoyer un misérable renfort d'une trentaine de Suisses à M. de Launay, gouverneur de la Bastille, et à rester inerte au milieu de son armée au champ de Mars. Quelques r^ments envoyés par lui le matin en observation aux Champs- Elysées, comme pour provoquer la sédition par leur présence sans l'abattre par leurs armes, était la seule manœuvre qu'il eût ordonnée à son armée depius vingtquatre heures, contre une capitale qui s'armait sous ses yeux. Les colonels de ces régiments n'avaient aucun ordre, et les détachements qui s'avancèrent jusque sur la place Vendôme et dans les Tuileries ne le fireni qu'en répondant d'eux-mêmes aux injures et aux attaques du peuple. Quant au général, n'osant
entrer dans Paris pour y rétablir au moins la sécuritcj publique et Tautorité du roi, ni prendre même de fortes positions aux barrières, ni fortifier la Bastille et les Invalides, qu*il abandonnait derrière lui, il attendit, comme un général vaincu, les ténèbres pour déserter le champ de bataille. Il fit replier à minuit ses régiments des Champs-Elysées et du champ de Mars sur Versailles. Enfermé tantôt à l'Ecole-Militaire, tantôt aux Invalides et perdant les heures en timides conseils avec ses généraux, il ass&ta, sans même les repousser, aux impérieuses sommations du peuple qui demandait qu'on lui livrât les armes de l'arsenal des Invalides, se contentant, pour toute réponse aux délégués de la révolte, de temporiser avec eux et de leur dire qu'il allait demander des ordres à Versailles. Tel fut le premier lieutenant du maréchal de Broglie dans cette campagne de la cour contre Paris. Que pouvait redouter désormais la nation d'une cour servie par de tels généraux, et des généraux choisis par une telle cour? Ils n'avaient provoqué le rassemblement de l'armée* autour du roi que pour livrer eux-mêmes les troupes à l'embauchage ou à la dérision de la capitale.