‹ Histoire des constituants (volume 3)Chapitre 1 sur 20 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Après avoir descendu le cours du temps jusqu'à nos jours, dans Thistoire des Girondins et dans celle de la Reêtauralion, je remonte aujourd'hui ces années si pleines et si rapides pour raconter l'histoire de la première assemblée nationale française, qu'on a appelée par excellence V Assemblée Constituante. Cette réunion

d'hommes délibérant sur les ruines d'une monarchie qui I. 1

s'alïaissait fut le concile séculier de la raison, le foyer des idées, l'écho de la parole, le bras de l'opinion pour discuter et promulguer les croyances modernes sur la société et sur le gouvernement des peuples. Après avoir respiré la philosophie politique du xvin® siècle dans les livres de ses apôtres, la France recueillit cette philosophie dans un centre de force irrésistible pour tous et pour elle-même, et dans une explosion tour à tour majestueuse et terrible, elle accomplit la plus grande transformation intellectuelle, sociale et politique qui ait remué l'Occident depuis Charlemagne.

L'esprit le plus convaincu, le plus ferme^et le plus expérimenté ne peut s'empêcher de trembler en abordant un si périlleux récit. Il éprouve le besoin d'implorer de celui qui donne ou qui retire l'inspiration et la lumière aux hommes, non pas seulement le génie pathétique de l'hisloire, qui associe par la passion le cœur humain aux scènes que l'historien retrace, mais le don plus nécessaire à celui qui raconte les révolutions d'idées qu'à tout entre : i^'csprit de discernement.

Ce n'est que par la vertu de cet esprit de discernement, qui est le sang-froid de l'histoire, que l'écrivain et le lecteur peuvent séparer, en contemplant ces grands drames, l'enthousiasme du fanatisme, la vérité de la chimère, la réforme du bouleversement, la modération

de Pexoè», la vertu du vice, la liberté de l'anarchie; et ce n*est qu'en faisant cette séparation» avec un esprit juste, avec un cœur probe, et avec une main sévère, qu'on peut restaurer les principes sains de la Révolution et rendre une gloire légitime, parce qu'elle est pure, à l'esprit humain. Excuser une cause de ses erreurs ou de ses crimes, ce n'est pas la servir, c'est la retarder. La justice est la seule passion de la conscience. Le genre humain a une conscience, le plus divin des oiganes de l'humanité. Tant que cette conscience murmure contre les alliages que les illusions, les passions ou les vices mêlent à une vérité, cette vérité n'a pas encore conquis le monde, car quelque chose proteste en nous contre elle, et ce quelque chose, c'est Dieu.

Essayons donc de raconter la Révolution sans flatter ses faiblesses et sans pallier ses forfaits. C'est le seul moyen de restaurer ses vérités dans les ftmes, de ramener le peuple à la foi en lui-même, l'intelligence aux principes, et le cœur des hommes de ce siècle à l'espérance, ce doigt de feu de la Providence qui montre le but aux national

La grandeur de la Révolution française, c'est de n'être pas seulement une révolution de la France, mais une révolution de l'esprit humain. Sans remonter laborieusement et par d'obscures filiations à son origine, nous

dirons cette origine en deux mots : la Révolution française est née dans le monde le même jour que l'imprimerie. Une machine matérielle, la presse, en multipliant l'aliment de l'intelligence, multiplia la pensée. Guttenberg fut le précurseur de la raison moderne. Armées de l'instrument mécanique qu'une providence cachée sous l'apparence d'un hasard et d'une industrie venait de leur donner, la conscience et la raison travaillèrent sans relâche à leur double émancipation. L'une chercha Dieu dans les révélations de la nature; l'autre chercha la juslice dans les institutions poUtiques. Toutes d'eux s'unirent quelquefois pour saper en commun deux autorités, l'Eglise intolérante et l'Etat oppresseur, que le moyen âge avait coalisés contre elles. Tantôt victorieuses, tantôt vaincues, elles marquèrent de leur sang tous leurs pas vers leur but de liberté et de justice. Martyrisées sur les bûchers de l'inquisition en Espagne, opprimées en Italie, assassinées en France par la Saint -Barthélémy, apostasiées par Henri IV, proscrites par la révocation de l'édit de Nantes sous Louis XIV, la conscience et la raison, immortelles de leur nature, avaient survécu. Elles avaient grandi en force dans ces épreuves; elles avaient filtré comme les gouttes de leur propre sang ou comme les rayons de leur lampe funéraire à travers les murs de leur cachots» dans l'esprit général de l'Europe; elles étaient parvenues dans le xvrae siècle à une sorte de majorité latente sous le nom de philosophie ou de rationalisme, deux mois pour exprimer une même chose:

rintervention de la conscience libre dans la croyance, et rinlervention de la raison libre dans la réforme et dans le progrès de la société.

La philosophie du xvmP siècle, dans son sens le plus élevé et le plus moral, était donc le code, non rédigé encore, de la liberté religieuse et de la liberté civile. Elle se composait, dans sa généralité confuse et diverse, de tous les progrès rationnels que deux siècles de pensée, rendue plus active et plus communicative par la découverte de l'imprimerie, avaient fait faire à l'esprit humain. On y retrouvait, en la décomposant, l'esprit scrutateur de Bacon, l'esprit méthodique de Descartes, l'esprit discuteur de Luther, l'esprit évangélique de Fénelon, l'esprit généralisateur de Montesquieu, l'esprit conjectural de Buffon, l'esprit antisuperstitieux et profanateur des traditions de Voltaire, l'esprit prolétaire de J.-J. Rousseau. Ces grands tribuns du monde intellectuel, possesseurs par leurs livres de l'oreille, de l'âme et du cœur des peuples, leur avaient, successivement ou ensemble, apporté tous les éléments d'un ordre nouveau d'idées et d'institutions : la volonté de penser plutôt que de croire, l'exemple de la révolte contre les vérités sur parole, les faits historiques pour contredire les droits des princes k la possession divine du pouvoir absolu, les faits scientifiques pour confondre les ignorances tradition-

ûelles de la multitude, la critique pour souffler sur les crédulités populaires» les modèles vrais ou iHiaginaires de civilisation, pour faire rougir les peuples par la comparaison de leur organisation servile avec ces types historiques ou fabuleux de perfection, comme dans le Klimaque ou dans le Contrat social^ le rire de l'incrédulité et du dédain contre les institutions» pour encourager le siècle à porter la main sur les vieilles choses, Téloquenoe pour indigner le peuple contre les supériorités, rillusioo même et la chimère pour lui donner par le mirage l'impatience d'atteindre, en renversant les obstacles, ce modèle de raison, de perfection et de justice auquel on tend sans cesse et qu'on n'atteint jamais.

Telle étdt la philosophie du xvm* siècle, mieux nom* mée encore la philosophie révolutionnaire. À l'inverse des dogmes politiques ou religieux de l'antiquité, qui, nés des prodiges, avaient germé dans les multitudes, plus accessibles à la crédulité et au fanatisme que le petit nombre des esprits d'élite, la philosophie révolutionnaire que nous venons de décrire, précisément parce qu'elle était discussion et raisonnement, avait commencé par envahir les classes supérieures de la société française et européenne, plus susceptibles que les autres, par le knsir et l'instruction, de recevoir et de multiplier le nouveau jour qui se levait sur l'Europe. Les rois, les cours.

la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, la classe des lettrés et des artistes, les femmes, qui sont l'imagination et Tenthousiasme de toutes les époques, avaient été les pre^ miers adeptes de cette philosophie. ,Elle faisait jouir les uns du sentiment de leur supériorité d'intelligence sur les préjugés des multitudes, les autres du secret espoir de détrôner bientôt les supériorités de convention, pour inaugurer à leur place les supériorités naturelles du mérite et de la vertu; elle prenait les uns par le raisonnement, les autres par l'imagination, ceux-ci par l'orgueil, ceux-là par le sentiment, tous par cette fascination involontaire qui porte l'homme aux choses nouvelles et dans lesquelles il croit apercevoir une vérité, même quand cette vérité, dont la splendeur l'attife, peut incendier l'ordre social dont les crédulités, les privil^es et les abus ont fait son propre patrimoine.

Ce dévouement désintéressé et même suidde à une vérité ruineuse mais irrésistible fut un des caractères les plus inexplicables et les plus glorieux de la philosophie révolutionnaire dans les hautes classes de la société française au xvin® siècle. La réforme de l'ÉgUse et de l'État y fut préméditée et accomplie par la conspiration de la cour, du haut clergé, de la noblesse et de la magistrature, classes qui n'avaient qu'à perdre dans leur écroulement ou à périr sous leurs débris. C'est la coalition des aristocraties qui donna l'idée, la pas^on» le signal et la force au peuple pour accomplir ensemble l'oeuvre d'une r^nération où la justice seule

avait à vaincre, et où le peuple seul avait à recueillir les dépouilles. U y a dans le genre humain une vertu secrète supérieure à tous ses vices et à tous ses intérêts. C'est la passion de la justice et de la vérité pour elle-même. Cette passion fut la vertu de la Révolution française. En 1789 la France eut Théroïsme de la vérité.

Hais cette passion de la vérité, de la justice et de la transformation nationale, n'était encore qu'une pensée commune en majorité dans les têtes pensantes, en minorité ou seulement en instinct dans la multitude. Cette pensée inerte et dormante pouvait rester inactive pendant des siècles, dans de stériles aspirations, faute d'un levier pour remuer les institutions invétérées qui pesaient sur elle, dans l'autel exclusif, dans le trône absolu , dans les aristocraties, dans les privilèges, dans les inégalités de condition sociale, dans la législation, dans les chaînes de conscience et de liberté civile, dont les âges précédents avaient garrotté le monde. La Révolution n'était qu'une idée; pour devenir un acte, il lui fallait une force executive. L'imprimerie et le xviii« siècle venaient de lui créer cette force executive; cette force, c'était l'opinion.

L'opinion publique, puissance nouvelle sous les monarchies modernes, excepté sous la monarchie républicaine de l'Angleterre, était encore invisible, impalpable

et muette en Europe. Aucune tribune, excepté la chaire sacrée» ne lui donnait la voix. Les lois mêmes lui interdisaient de parler dans les livres, sans l'autorisation de la censure ecclésiastique, de la censure des parlements et de la censure de la police. C'étaient les trois sceaux de l'esprit. L'opinion était légalement condamnée au silence, ou à ne parler que selon la volonté des pontifes ou des rois. Hais l'invention de l'imprimerie, qui condense sur une page de papier cachée dans la main d'un enfant assez de pensées pour faire faire explosion à un monde, qui circule comme l'air, qui éclaire comme la lumière, qui parle dans le silence, et qui participe pour ainsi dire à l'immatérialité et à l'invisibilité de la pensée ellemême, avait trompé ces précautions du sacerdoce, de la magistrature, de Taristocratie et du despotisme; disons plus, les prêtres, les magistrats, les courtisans, les princes, les princesses, les rois eux-mêmes avaient été les complices de ces subterfuges de la pensée pour se répandre sous toutes les formes dans le commerce de la librairie. M. de Malesherbes et M. Lenoir, magistrats institués pour fermer les frontières aux œuvres des philosophes, avaient été les propagateurs confidentiels de leurs ouvrages les plus officiellement proscrits. L'Église et l'État répandaient d'une main les écrits qu'ils feignaient de repousser de Tautre. La France entière nageait dans un déluge de pensées écrites. Ces livres devenaient, par leur génie ou par leur scandale même, l'entretien continuel d'une nation où la conversation est

le MCond besoin de rexistence et pour ainsi dire une insUtution sociale. En 8*entretenant des ouvrages défendus etd'autant plus recherchés qu'ils étaient plus défendus, on remuaiti à voii basse ou à haute Yoii, les questions reli^ (fieuses, philosophiques^ politiques» sociales, soulevées par récrivain. On s'interrogeait, on se répondait, on s'enthousiasmait ou on s'indignait ensemble; aucune tyrannie n'était assez universelle, aucune police assez présente partout pour s'interposer entre les interlocuteurs; une impression commune se formait, se trahissait, se concertait, au théâtre, dans les académies, dans les salons, dans les jardins publics, dans les cafés, comme à Athènes. On applaudissait ou l'on se soulevait ensemble, on se révélait les uns aux autres par le contact des sentiments semblables, on se comptait, on sentait sa force, en calculait son nombre, on s'exaltait de son unanimité. Le sentiment d'une pensée en masse donnait l'audace à la pensée individuelle, la confiance aux novateurs, la timidité au gouvernement.

On peut définir ainsi l'opinion publique : la certitude que chacun a de retrouver son sentiment dans tous; lé soutien mutuel que des esprits qui doutent d'eux-mêmes tant qu'ib sont isolés se prêtent par la conliguité ded idées. De cette pensée commune à une volonté toutepuissante, il n'y a qu'un instant, un signal, un cri.

LBS CONSTITUANTS. U

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