‹ Histoire des constituants (volume 3)Chapitre 19 sur 20 · LU · texte numérisé non relu

LU

L'orateur insiste pour qu'il soit rédigé une adresse au roi pour lui demander l'éloignement des troupes. Un applaudissement unanime ratifie d'avance une proposition qui répond à la pensée de tous. Chapelier, Lafayette, Sieyès, appuient chacun de quelques mots la motion. Mirabeau s'exalte et s'enhardit de l'appui que l'Assemblée lui prête. Il se lève de nouveau, et rangeant habilement de son c6té la noblesse mili- ,taire, qu'il flatte en la confondant avec la nation toute -^entière et en la déclarant incapable de se faire complice du despotisme, il dirige toute la colère de l'Assemblée vers le foyer- ténébreux de ces pensées perverses, concentrées dans le cercle rétréci des conspirateurs du palais. Puis, montrant du geste le château d'où paBlent ces mesures, ce Non! ce n'est pas, » dit-il, <K la noblesse que je redoute. Je les connais, » ces conseillers perfides de ces attentats tramés » contre la liberté publique, et je jure l'honneur et » la patrie de les dénoncer un jour! i»

Lin.

L'Assemblée le charge de rédiger lui-même l'adresse dont il vient de suggérer la pensée et de développer les motifs.

La séance levée, Mirabeau s'enferme avec les deux ou trois confidents auxiliaires habituels de ses travaux et médite» pendant une partie de la nuit, l'adresse qui doit flatter le cœur du roi en intimidant ses ministres. Il monte à la tribune le lendemain, encore tout agité de son insomnie, et lit au milieu d*un profond silence la plainte menaçante du peuple à son roi :

c< Sire, vous avez invité TAssemblée nationale à » vous témoigner sa confiance. C'était aller au de- » vant du plus cher de ses vœux.

n Nous venons déposer dans le sein de Votre Majesté' !Xl' » les plus vives alarmes. Si nous en étions l'objet, A^' y> nous avions la faiblesse de craindre pour nous- 9 mêmes, votre bonté daignerait çncore nous rassu- » rer, et même, en nous blâmant d'avoir douté de 1» vos intentions, vous accueilleriez nos inquiétudes, » vous en dissiperiez la cause, vous ne laisseriez pas » d'incertitude dans la position de TÂssemblée na- » tionale.

)» Mais, sire, nous n'implorons pas votre protec- » tien, ce serait oflenser votre justice; nous avons T» congu des craintes, et nous l'osons dire, elles tien- » nent au patriotisme le plus pur, à l'intérêt de nos » commettants, à la tranquillité publique, au bonheur » du monarque chéri qui, en nous aplanissant la » route de la félicité, mérite bien d'y marcher lui- » même sans obstacle.

» Les mouvements de votre cœur, sire, voilà le » vrai salut des Français. Lorsque des troupes sV » vaneent de toutes parts, que des camps se foriAent )> autour de nous, que la capitale est investie, nous » nous demandons avec étonnement : Le roi s'est-il » méfié de la fidélité de ses peuples? S'il avait pu en » douter, n'aurait-il pas versé dans notre cœur ses » chagrins paternels? Que veut dire cet appareil me- » naçant? Où sont les ennemis de l'État et du roi » qu'il faut subjuguer? où sont les rebelles, les li- » gueurs qu'il faut réduire? Une voix unanime répond » dans la capitale et dans l'étendue du royaume : )> Nous chérissons notre roi ; nous bénissons le ciel » du don qu'il nous a fait de son amour.

» Sire, la religion de Votre Majesté ne peut être » surprise que sous le prétexte du bien public.

» Si ceux qui ont donné ces conseils à notre roi y> avaient assez de confiance dans leurs principes pour » les exposer devant nous, ce moment amènerait le » plus beau triomphe de la vérité.

» L'État n'a rien à redouter que des mauvais prin- » cipes qui osent assiéger le trône même et ne res- » pectent pas la conscience du plus pur, du plus » vertueux des princes. Et comment s'y prend-on, » sire, pour vous faire douter de l'attachement et » de l'amour de vos sujets? Avez- vous prodigué leur » sang? êtes- vous cruel, implacable? avez-vous abusé » de la justice? le peuple vous impute- t-il ses mal-

LES CONSTITUANTS, Mi

n heurs? vous nomme-t-U dans ses calamités? ont» & Us pu vous dire que le peuple œl impalienl de « votre joug? qu'il est las du sceptre des Bourn bons? Non, nont ils ne Tont pas fait; la calomnie n du moins n'est poinl absurde : elle cherche un » peu de ^Taisemblance pour colorer ses noirceurs,

M Votre Majesté a vu récemment loul ce qu'elle î) peut pour son peuple; la subordination s'est réta- » blie dans la capitale agitée; les prisonniers mis » en liberté par la multitude, d*euï-mèmes ont rem pris leurs fers; et Tordre public» qui peut-être » aurait coûté des lorrenLs de sang si Ton eût em- » ployé la force, un seul mot de voire bouche Ta Ta rétabU, Mais ce mot élail un mot de paLx, il élaîl » Texpression de volm coîur, et vos sujets se sont » fait gloire de n'y résister jamais. Qu'il est beau n d exercer cet empire! c'est œlui de Louis IX ^ de n Louis XU, de Henri lY; c'est le seul qui soit digne n de vous,

» Nous vous tromperions ^ sire, si nous n'ajoutions » pas, forcés par les circonslances : Cet empire est » le seul qu'il soit aujourd'hui possible en France » d'exercer, La France ne souffrira pas qu'on abuse to le meilleur des rois, et qu'on Técarte par des vues » sinistres du noble plan qu'il a lui-même tracé, » Vous nous avez appelés [>f}ur fixer, de concert avec « vous, la consliluljon, pour opérer la régéiiéralion w du royaume : T Assemblée nationale vient vous dé-

332 RÉVOLUTION FBANÇÂISE.

» plafôr soiennelbment que vo» vcbux seronl aceom- D p)is, que VQ9 pp&messe^ ne serûni point vaines, » que les pièges» les diflicultés, les terreurs, ne re- » tariferont pdl» f» marohe, o'intimideront pas son » courage.

B Où est doue le danger des troupes? affeoteront D de dire pos ennemis. Que veulent leurs plaintes, » pui^qu'ila &ml inaeeessibles au découragement?

» Le danger, ^e, eat pressant f est universel, et » au delà de tous les ealculs de la pmdenee hu- » vmne.

i> le 4anger e^t pour le peuple des p^ovinnes. Une » fois alarmé sur notre liberté, nous ne eennaissons » plus de frein qui puisée le retenir; la distance » seule grossit tout, exagère tout, double les fnquié- » tudes, les aigrît» le^ envenime.

» Le danger est pour la capitale. De quel œil le » peuple, au sein de la disette et tourmenté des an- » goisses les plus cruelles, se verra-t-il disputer les » restes de sa sul^istanpe par une foule de soldats » menaçants? La présenee des troupes échauflBsra, )> ameutera, produira une fermentation universelle, » et le premier apte de violence acercé sous pré- » texte de police peut eommeneer une suite terrible )) de malheurs.

» Le danger est pour les troupes. Des soldats fran- )> çais approchés du centre des diseussions, partici- » pant aux passions comme aux intérêts du peuple.

n peuveol oubliËrr qu*un eiigagefiient le& a taitâ solda (â, u pour se Souvenir qm ta nature les fit hommes,

V Le danger, sire, menace les IravauK qui sont n noire premier devoir, et qui n'auront un plein 3t> succès j une véritable permanence » qu'aulant que a Ie$ peuples les regarderont eomme entièrement li^ Il bres. Il 0si d'ailleurs une contagion dans les ruâu^ li vemenis passionnés i nous ne sommes que des n hommes; la défiance de nous-mêmes, la crainte » de paraître laibl*^, peuvent nous entraîner au delà w du but; nous serons obsédés de conseils vi£>lenls, *i démesurés, et ta raison calme ^ la tranquille sa- H ga^e, ne rendent pas leui^ oracles au milieu du M tumulte, des désordres et d<^ seines factieuses.

» Le danger, sire, est plus terrible encore ^ et >f jugei de son étendue par les alarmes qui nous w amènent devant vous. De grandes révoluliona ont » eu dea eauscs bien moins éclatantes; plus d'une » entreprise fatale aui nations et aux rois s'est annoncée d'une manière moins ëinistre et moins fcr-* midable*

)» Ne croyez pas ceuJc qui vous parlent légèrement M de ta nalion, et qui ne savent que vous la repré- » senlêf âelon leurs vues: tanlût insolente » rebelle» » séditieuse* tantôt soumise, docile au joug, prompte n à eeurher la t^tte pour le recavoir. Ces fleuï la- » blcaui sont également infidèles, » Toujoure prêts à vous oWirt sire, parce que

» VOUS commandez au nom des lois, notre fidélité

» même nous ordonne cette résistance, et nous nous

» honorerons toujours de mériter les reproches que

» notre fermeté nous attire.

» Sire, nous vous en conjurons au nom de la pa-

» trie , au nom de votre bonheur et de votre gloire,

» renvoyez vos Soldats aux postes d*où vos conseillers

» les ont tirés; renvoyez une artillerie destinée à

» couvrir nos frontières; renvoyez surtout les trou-

» pes étrangères, ces alliés de la nation que nous

» payons pour défendre et non pour troubler nos

» foyers. Votre Majesté n*en a pas besoin. Eh ! pour-

i> quoi un monarque adoré de vingt -cinq millions

» de Français ferait-il accourir à grands frais autour » du trône quelques milliers d'étrangers?

» Sire, au milieu de vos enfants, soyez gardé par

» leur amour. Les députés de la nation sont appelés

3» à consacrer avec vous les droits éminents de la

» royauté, sur la base immuable de la liberté du

» peuple; mais lorsqu'ils remplissent leur devoir,

» lorsqu'ils cèdent à leur raison, à leurs sentiments,

» les exposeriez -vous au soupçon de n'avoir cédé

» qu'à la crainte? Ahl l'autorité que tous les cœurs

» vous défèrent est la seule pure, la seule inébran-

x> lable; elle ^t le juste retour de vos bienfaits et

» l'immortel apanage des princes dont vous serez le

» modèle. »

LESCONSTITLANTS,

M- de CItTmont- Tonnerre îul cette adresse au roi le 10 dans la soirée. Le roi l'entendit avec une dignité froide, coiTime le dernier accent d'une voix importune, mais qui allait se taire pour jamais le lendemain, La dissolution de TAssi^mblée était arrêtée^ dans sa pensée. Il dédaigna de répondre lui-même h Torateur des étals généraux. Le ministre de la justice répondit en sa présence et en son nom.

« Personne n*ignore, » dit le roi par la bouche de son ministre^ « les scènes scandaleuses qui se sont » passées et renouvelées à Paris et à Versailles sous » mes yeux et sous les yeux des étals généraux. Il ïi est nTÎcessaire que je fasse usage des moyens qui » sont en ma puissance pour remettre cl pour mainn tenir Tordre dans la capitale et dans les envin ronSp C'est un de mes principaux devoirs que de )i veiller à la sûreté publique; ce sont là les motifs y> qui m'ont engagé à faire un rassemblement de » troupes autour de Paris. Vous pouvez assurer Tas- » semblée dos états généraux que ces irotipes ne M sont destinées qu'à réprimer ou plutôt à prévenir » de nouvi^aux désordre, à maintenir la paix cl Il Teierdce d^ lois, à protéger même la liberté » qui doit régner dans vos délibérations. Toute es- B pèce de contrainte doit en être bannie, de même

m RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» que toute appréhension de tumulte et de violence )) doit en être écartée. Il n'y aurait que des gens )) mal intentionnés qui pussent égarer mes peuples n sur les vrais motifs des mesures de précaution » que je prends $ j'ai constamment cherché tout ce » qui pouvait tendre à leur bonbeury et j'ai tou- » jdurà droit de compter sur leur amour et leur )» fidélité. Si pourtant la présence nécessaire des yt troupes autour de Paris causait ehcore de l'om- )) bragé, jB me décideraisi sur la demande des états » générau&i a ]es transférer à Noyon ou à Soîssons^ » et alors je me rendrais moi-même à Compiègne tf pour maintenir la communication qui d^t avoir yf lieu entre TA^semblée et moii »

L'hypothèse extrême de la réunion de l' Assemblée h Soissons ou Noyon était plus qii'une menace^ c'était une dérision que le beroû dô Bi^tèuil avait mise dans la bouche du toi : elle rappelait 1*^ des parlements à Troyes»

Une dissolution franche et à main arméei tfous le prétexte de l'agitation des cifçondtancedi eât semblé moins injurieuse à la nation. Elle voulait être témoin et acteur datïs sa propre Cause« Se» députés, relégués dans une ville obscure de province» sobs la seuto protection de la gardé du roi « aurtficBt été

LES CONSTITUANTS. ÈB

libres aed sédiiious pupulaireâ » mais ûsâcrvis à la

M* de Clemionl-Toniien^e ei la dépulation dani il élail Torgane entendirent celle répnse avec trisles^ et humilialioii. L'Assemblée y vil une dWomlion de guerre. Un fréniissi^rtenl général en accueilli l la communication. Les bruits grossirent el se muUjplièrt*nl dans Versailles el dans Paris* On s'attendit h tout

On uniionçait pour le surlendemain 13 une nonville léànce royale plus impérieuse que celle du Sâ juin, dans laquf^llc le roi ajournerail les étalsi géûénuix. On parlait du renvoi el do rarrestalion de M. ^eeker, de la convocation d'élections noiivenes» de Tinrasion de Versailles par Tarmée concentrée autour du palais de rAâsembtée, dc^ reniprL^nnement à la Bastille des* dépotés signalés par leur crédit sur Topinion et pfir leur insolence envers la cour* Ces hruilSt émanés du eliitteau, motivés par l'appareil mditaire, jjor le minlalère occulte dont ou entre voyait les actes à travers la ministért* olïîciet encore etislanlj rt^ais sans rapport avi?€ le roi , m ré|îand£iîent darîs ?àtb el ffmoienl la capitale dans une fièvre à laquelle chaque courrier de VemUles appoHait un redôttblemcnt.

M. Kecker i'âtlendail d'hettfç en hetlfe è êli*e étîlevé du minislèi^ el conduit à la Bâstlll*?, Le baron

de Breteuil n'hésitait pas à proposer au roi cet attentat contre son ministre, pour enlever son idole au peuple. Le roi, juste et reconnaissant, se refusait à cette défiance et à cette ingratitude. Il répondait à ses conseillers de l'obéissance de M. Necker et de son attachement à sa personne; il affirmait que M. Necker, même congédié, était incapable de le trahir, et qu'il garderait religieusement lui-même le secret de son éloignement lorsque le roi jugerait convenable de lui demander sa retraite. Le roi fit appeler le maréchal de Broglie et lui ouvrit son cœur plein à la fois de tristesse et de résolution.

« Monsieur le maréchal, » lui dit le roi, « vous » venez assister un monarque sans finances, sans » armée, car je ne me dissimule pas les progrès de » l'esprit de révolte dans les troupes. C'est à vous » de ranimer en elles les sentiments d'honneur, » de discipline et de fîdéUté. Ma dernière espé- » rance est en vous ; vous aurez comblé votre gloire » et mes vœux si vous parvenez, sans répandre le » sang, à renverser les projets des factieux dont mon » trône est menacé. »

Le vieux guerrier, qui ne comptait que les baïonnettes et qui ne soupçonnait pas la force incompressible de l'opinion, répondit de tout au roi sur son épée. Le comte d'Artois et les gentilshommes de sa coui: confirmèrent le roi dans son illusion. Le monarque inexpérimenté se croyait un parti invincible

éiÈB la noblesse parce qu'il prenait Tatlitude d'un chef de parli.

La première condilion de raccomplissement du plan militaire des partisans de la reine et du comte d*Arlois était reïpulsion de M. Necker : la présence de M. Necker au château embarrassait l'exécution des mesures antipopulaires. Le roi, habitué à recevoir les leçons et à subir rorgueilleiise déférence de ce ministre, ne pouvait se décider à lui demander sa démission* Il n'aimait pas, mais il respectait M. Necker; il le redoutait même comme un ministre imt>osé plutôt que choisu

M. Neckerj qui avait grandi en prestige dans le peuple par chacune de ses disgrâces à la cour, voyait s'amona'ler Torage sans s'en étonner. Réduit, comme on Ta vu, au misérable expédient d'une déclaration royale, mesure dont sa fortune et son habileté lui avaient enlevé la responsabilité, il sentait dans les états généraux une puissance qui, dés le premier jour, éclipsait la sienne, Ecrasé entre le roi et TAssemblée, il ne pouvait plus que s'amoindrir et dis|>aralli'e. Une disgrâce éclatante et un éloignement forcé étaient le seul moyen d'échapper aux ditTIcuUés de la situation qu*il avait créée, de laisser s'accomplir sans lui le choc inévitable de la couronne et de TAssemblée, el de

retremper son importance perdue dans un eiil qui déroberait ses fautes sous les regrets des factions.

Avec l'instinct de la fkveur publique^ qui était le seul génie de ce ministre^ M< Necker aborda le premier la question de sa reti'aite avec le rdi« « Je né » puis me dissimuler» ï> dit-il à son maîtrCi a que 19 des conseils autres que les miens prévalent en se» » crei dans Tesprit et dans le cœur de Votre Majestés ïi Ces .conseils neutralisent totit ce que je pourrais » tenter dans un esprit différent pour triompher des » circonstanôes et pour rétablir Taocord du trône et » de la nation. Je supplie Votre Majesté de me per- )» mettre de me retirer de son conseil, et pdur que )) ma pifésence ne* iterve peis de prétexte aux agita- » tiens de l'Assemblée et de la capilalci je propose » au rd de garder le se(5rét le plus absolu sur ma )* retraite! jusqu'à l'heure où elle pourra être déclarée » feans danger » et de in'(^er moi-^mème hors de la » France I heureux de servir Votre Majesté par mon » ostracii»më comme je l'ai servie par mes tl*avauxi »

Le roi| soulagé dé l'embarras qu'il éprouvait à oon-^ gédier soki ministre» s'attendrit à oes paroles, né dis^ simula pas à M. Necker que sa présence au château serait liii c^taclè aux plans de vigueur qu'il avait embrassés^ te remercia de venir ainsi ad devant d'uùe

LES CONSTITUANTS. 33i

nécessité pénible à son cœur, ei lui demanda sa pa^ rôle de ne pas â)iniiter sa retraite jusqu'à ce qu'il eût touché la terre étrangère.

Ml Necker, fidèle à sa promesse , attendit, sans rien révéler même à sa famille, le signal du roi. Ce prince lui envoya par un page, dans la soirée du 11 juillet^ un billet qui ne contenait que ces mots: « Le moment est venu; j'attends de votre attache- » ment que vous cachiez à tous les yeux votre dé- 1» part; la nécessité me force à«me séparer de vous. »

M. Necker lut 9 sans changer de visage, le billet du roi devant la foule d'amis et de députés qui r^nplissaieni son salon. Nul ne put entrevoir une émotion dans. ses traits. Il feignit de donner des ordres à ses secrétaires pour le travail du lendemain avec le roi| congédia sans adieux ses familiers» et* profitant des ténèbres pour s'éloigner de Versailles, seul avec âa femme» compagne de toutes ses pensées et même de ses travaux, il atteignit les frontièresi et gagna Bruxelles avant que le bruit de sa disgrâce et de sa fuite fût répandu dans son hôtel.

A la même heure, M. de Saint-Priest, M* de la Lusemé et M. de Montmorin , ses collègues les plus affidés dans le ministère, reçurent ordre de remettre leurs fônêtiOns. Le nouveau miAistàre» compoté aous

la diclée de la reine et du comte d'Artois, se composait du baron de Breteuil, président du conseil; de M. de Lagalaisière , homme mconnu, pour les finances; du maréchal de Broglie, pour la guerre; de M. Foulon, homme acerbe et redouté, pour la marine. Tous ces noms" signifiaient la même pensée : le retour décidé et prompt en arrière, le rappel des concessions obtenues de la faiblesse ou arrachées par la violence, la menace aux états généraux, l'intimidation de Paris, le déploiement de forces militaires, la guerre ouverte aux factieux.

Le i)aron de Breteuil prit à l'instant toutes les mesures propres à assurer le succès des coups qu'il méditait. Les troupes , au nombre de cinquante mille, combattants, se concentrèrent la nuit sur les avenues de Paris; de fortes avant-gardes occupèrent les défilés de Sèvres avec du canon; des régiments allemands poussèrent leur avant -poste jusqu'à la barrière du Trône. Pendant toute la nuit du 11 au 12 juillet, les rues de la capitale retentirent du pas des bataillons, des escadrons et du roulement des pièces de canon qui traversaient la ville pour aller prendre position hors des murs et pour imposer d'avance à la population par cet appareil irrésistible des armes.

L'émotion produite dans l'âme du peuple par celte espèce de revue nocturne des forces de la cour éclata le lendemain dimanche 12 juillet au

réveil des ciloyetis- Les seuils des maisons, les ru^, les places publiques, les jardins, se remplirent d'une foule morne et inquiète, où chacun comniiniiquait à voix basse à chacun les sinislres conjectures de la nuit, A midi on ignorait encore à Paris le renvoi et !e départ de M. Necker; sa présence dans les conseils du roi rassurait un peu le peuple sur les périls que les àgitaleurs lui dénonçaient ; lanl qtie ce ministre inspirerait le roi et contiendrait la cour, on ne croyait pas à un attentat contre r.Assemblée nationale , qu*il avait lui-m^me appelée autour du trône. Le renvoi de M, Nœker était donc dans i'opinion de Paris le seul prélude imminent de contre-révolution, mais rien dans les lettres arrivées la veille au soir de Versailles ne Taisait entrevoir le changement de ministère. On a vu avec quelle fidé- Uté M- Necker avait gardé lui-même au roi le secret de la conspiration contre lui* On flottait à Paris dans une anïiélé vague qui pesait sur les ^prits sans avoir le prétexte d'éclater.

Telle était l'agitation sourde et mome de la capitale à midi, le 12 juillet ^ surtout dans le Jardin du Palais- Royal, d'où partaient et où aboutissaient toutes les rumeurs de la ville, quand un jeune homme, arrivant de Versailles» les vêtements eu désordre el

m RÉVOLHTIOU PRANÇAISE.

goyiHés de pQUâ^ièi^. la front pâla, ]m lèvpes tremr bt^ntes, te g^ie effafé» .«'élanee m eoup^nl daas le jftrcim, proclame d'une voix éteinte, de groupe en groupa, la fatale nouvelle, ameute autour de lui la foula d^abord Uicrédula, qui refuse de le eroire, et qui veut le précipiter dans le bassin comme un semeur da trouble, at n'échappe à la première fureur du peuple qu-en appelant en témoignage du malheur public tous ceux qui arrivent de Versailles après lui. La nouvelle, en effet confirmée, court de bouche en bouche dans toutes les allées et daps toutes les maisons publiques du jardin. Un silence d*étonne« ment et d^horreur pèse un moment sur la muiti:? tude comme la réflexion d'une ville. Cliacun semble attendre de tous une résolulicm. Dans de tels mor ments, celpi qui ressent le plus la commotion élec^ trique d*un peuple est celui qui jette le premi» cri, et celui qui jette ce premier cri est celui à qui répond tout un peuple. Nul ne savait son nom avant celle heure, et ce nom devient le nom d'un événement. La multitude anonyme se résume dans cet homme, se lève, parle et agit en lui. Cet homme était Camille Desmoulins.-

Camille Desipoulins, fils du lieutenant général de Guise, né d'une honnête famille de la bourgeoisie.

im CONSTITUAMTS. |B

richement doué par la nature, remarqué avant Tâge par les triomphes remportés sur ses condisciples dans ses éludes, passionné pour les lellres, adorateur un peu supei'stitieuï de la vertu antique, altéré de gloire» lauatique de hberté, ne voyant dans Thisloire que le vertige des grands mouvements populaires à imprimer par imitation à son sièeie et les statues des hommes de mémoire à rivaliser, était doué surtout de celle im^ firgnlpanabililé nerveuse et féminine qui reçoit et qui oommunique, avant de les réfléelur, tous les spasmes de la passion puliliqne. Une vanilé maladr^e, qui lui dûimail h iMîsoin de prendre un rûle dans toute scène, une légèreté puérile, qui Taisait tourbillonner son âme à tous vents, une jeunesse oisive et liœnisifitiae, cnnsumée dans les lieui publics, un eœur insliiicUvement humain, mais mou, sans Gf*urage, et qu aucune conscientte rigide ne pouvait empêcher d'aller chercher au bt^soin la popularité dans le crime, ou le MhtI dans la lâcheté, s associaient dans Camille Deâuioulins à ce c^uaclère. Son visage le révélait au premier coup d^œil. Tout y était évaporé comme son àme. L^irréflesion élait écrite sur son Imnt : c^étail la légèreté, rémotion, le rire elles larmes, rimpression fygilivfi et conlradictûire de la rniile; quelque chose de irivial, de railleur et de cynique justiu'à la cruauté, achevait la ressemblance*

336 RÊVOLPTION FRANÇAISE.

Ce jeune homme, jeté par ses parents dans les bas emplois du noviciat du barreau de Paris, y avait pris, sous les dernières agitations du parlement, l'habitude et le goût des tumultes du palais. Il s*y était lié d'amitié avec toute la jeunesse turbulente qui préludait, dans cette espèce de Fronde, à la révolution. Il y suivait surtout Danton, homme plus fort que lui, qui soulevait ces tumultes, mais qui ne s'y laissait pas 'entraîner, et qui faisait de la sédition avec mépris pour les séditieux. Il avait lancé des pamphlets et des feuilles volantes à la publicité contre la cour. Il s'était senti remué aux premiers accents de Mirabeau comme par une voix de Clodius ou de Catilina. Il avait reconnu l'éloquence antique, idole de sa jeunesse. Il avait espéré un grand tribun, entrevu peut-être un homme d'Etat. Servile jusque dans son admiration, il s'était rangé, comme un écrivain auxiliaire et comme un agent actif, parmi ces hommes secondaires qui prêtaient leur plume et leur dévouement fanatique au tribun de Marseille; il soufflait pour lui, dans les groupes, le feu de l'enthousiasme, presque mêlé alors à la flamme de la sédition, il écrivait sous son inspiration dans son laboratoire d'opinion ; il se faisait l'écho mobile et multiplié de son nom , de ses idées et de ses discours, les répandant, les com-

mentant, les popularisant dans les lieux publics. La foule le connaissait de physiotiomie, comme elle connaissait Danton et Saint-Huruge , ces Mirabeaus de places publiques, orateurs de tous les rassemblements. Seulement Camille Desmoulins ne possédait ni la voix mugissante et le geste délirant de Saint- Huruge, ni l'éloquence impérieuse et entraînante de Danton, mais il plaisait au peuple par les défauts mêmes de sa nature grêle et enfantine. Son enthousiasme était un peu l'enthousiasme de Thersite, mais il suppléait à iorce d'esprit ce qui faisait défaut en lui aux apparences des tribuns; exposé aux railleries, il se moquait le premier de lui-même; il éclatait en sarcasmes à défaut de foudres; il amusait le peuple, il faisait rire les rassemblements, qu'il n'avait pas ordinairement la puissance de faire frémir. Tel était alors Camille Desmoulins.

LXIH.

C'était lui qui, venant de quitter le matin Mirabeau à Versailles, accourait apporter le premier la nouvelle du renvoi de M. Necker. Mirabeau n'aimait pas M. Necker. Mille fois supérieur par ses études économiques et par son génie à ce faux grand homme, il le jugeait du haut de sa supériorité, et ne voyait dans le financier de Genève qu'un de ces caprices

de cour et de peuple, une de ces créations de cir- I. 22

constance que le moindre choc ferait crouler de son piédeslaL Mais Mirabeau feignail pour un jour d'éprouver une grande consternation de l'éloignement de ce ministre, afin de se servir contre la cour de l'émotion populaire que cette témérité allait soulever dans Paris.

Camille Desmoulins , soit qu'il fût un acteur, habile confident du mépris réel et de la consternation feinte de Mirabeau, soit qu'il fût de bonne foi, épouvanté jusqu'au délire des extrémités dont le renvoi de M. Necker était le présage, portait sur son visage, dans sa pâleur, dans son tremblement, tous les signes d'une indignation mêlée de terreur.

Le peuple le suivait en foule du côté du caté de Foy pour recueillir de sa bouche les détails de l'événement. On semblait attendre on ne sait quel signal d'action. Quand le soleil d'été, en frappant sur un verre convexe où son rayon allumait dans les jours sereins l'amorce d'une petite couleuvrine qui marquait au fronton de la galerie l'heure précise de midi a la multitude, fit retentir ce coup de canon sur la tète du peuple, on eût dit le canon d'alarme tonnant de lui-même dans le ciel.

A ce bruit, un frisson courut sur la foule : il sembla que l'âme de la ville avait éclaté. Camille Des-

moulins s*élança sur une table apportée du calé de Foy, soutenue par mille bras qui lui en firent une tribune, et dominant de là le jardin et la galerie,

« Citoyens! » dit-il, en surmontant avec peine un balbutiement naturel, mais qui, cette fois, ajoutait à l'effet des paroles, parce qu'il paraissait l'émotion de la terreur; « citoyens! vous n'avez pas un » moment à perdre. J'arrive de Versailles. M. Necker » est renvoyé. Ce renvoi est le tocsin d'une Saint- » Barthélémy des patriotes. Ce soir, tous les batail- » Ions suisses, allemands, sortiront du champ de » Mars, où ils campent, pour nous égorger. Il ne » nous reste qu'une ressource, c'est de courir aux » armes et de prendre une cocarde pour nous re- » connaître! »

Aux armes! aux armes! répond la foule. On fait de nouveau silence pour laisser achever l'orateur.

« Tavais les larmes dans les yeux, » raconte Camille Desmoulins dans un de ses pamphlets épiques où il revient sur sa vie révolutionnaire, « je parlais avec » une émotion que je ne pourrais ni retrouver ni » peindre. Ma motion fut reçue avec des applau- » diSBements infinis. Je continuai. <f Quelle couleur » voulez-vous arborer pour la cocarde? » Quelqu'un » s'écria : a Choisissez vous-même! — Voulez-vous,

» repris-je, le vert, couleur d'espéranœ? ou le bleu, » couleur de rAmérique régénérée et de la dé* » mocratie? » Mille voix s'élèvent : « Nous voulons le » vert, couleur de l'espérance !» Alors je m'écriai: <c Amis, le signal est donné I Voici les espions et les » satellites de la police qui me regardent en face; » je ne tomberai pas du moins vivant entre leurs » mains 1 1» Puis, tirant deux pistolets de ma poche » et les élevant aux regards du peuple, je dis : <x Que » tous les bons citoyens m'imitent I y> Je descendis » étouffé d'embrassements ; les uns me serraient » contre leur cœur, les autres me baignaient de leurs » larmes. Un citoyen de Toulouse, craignant pour D mes jours, ne voulut jamais m'abandonner. Ce- » pendant on m'avait apporté un ruban vert; j'en » mis le premier à mon chapeau, et j'en distribuai » à ceux qui m'environnaient. Mais bientôt les ru- » bans sont épuisés. « Eh bieni prenons ces feuilles )» inépuisables aux arbres sur nos têtes I » m'écriai-je. Et, donnant l'exemple, le jeune tribun monte de nouveau sur une chaise, arrache tous les rameaux que sa main peut atteindre, les jette à la multitude, et, en décorant lui-même son chapeau, arbore la première cocarde insurrectionnelle de la Révolution. Le peuple l'imite: en un moment la terre est jonchée des rameaux détachés des branches, et des milliers de tètes se parent des débris du jardin. Ce signe de résistance à la tyrannie, arboré à la face du soleil et qui

dénonce ceux qui le porteûl à la vengeance des agents du roi, semble leur défendre de reculer désormais dans l'obéissance.

On ne peut douter que le génie politique de Mirabeau, qui savait ce que peuvent les signes sur le peuple, n'eût inspiré à Versailles la provocation à la cocarde faite par son jeune confident. Les couleurs arborées contre la couleur royale voulaient des armes pour se défendre. Le cri : Aux armes I part de toutes les lèvres à la fois, tous les bras se lèvent pour en demander et font d'avance le geste de les brandir contre les soldats. On court de toutes parts pour s'emparer de celles qui tombent sous la main; on revient armé au Palais-Royal, on se presse de nouveau autour de Camille Desmoulins, devenu le chef des mouvements indécis de la journée et qui n'avait pas cessé de retenir, d'apostropher, de recruter l'armée de Témeute.

Le jour tombait; les théâtres attenant au Palais-Royal s'ouvraient aux spectateurs et commençaient leurs représentations. CamUle Desmoulins y pénètre successivement, précédé et suivi de groupes armés ; il harangue du haut des loges les acteurs et les auditeurs de ces scènes populaires; il leur fait honte de leur sécurité et de leurs plaisirs au bord

des calamités suprêmes; il les somme de s*unir aux défenseurs de la nation et de la liberté. Des acclamalions lui répondent; les spectateurs sortent sur ses pas et se répandent comme animés du même esprit dans le jardin. Une colonne immense s'amoncèle derrière lui; elle se dirige en se grossissant par les rues populeuses qui conduisent du Palais-Royal à la Porte- Saint-Marlin; le désœuvrement du dimanche, l'heure tardive du jour, la curiosité» la contagion d'une même terreur et d'une même audace, en font bientôt une armée confuse de vingt ou trente mille hommes, suivie d'un innombrable cortège de femmes et d'enfants.

La colonne, en débouchant par la porte Saint-Martin, tourne à gauche par le boulevard comme pour embrasser, dans son circuit habilement tracé, le camp le plus nombreux et le plus tumultueux du peuple ; la masse soulevée semble défier de plus près ainsi les troupes de la cour déployées, mais immobiles, aux Champs-Elysées et au champ de Mars.

Parvenue à la hauteur de la rue de Richelieu, la tête de colonne s'arrête; l'armée a une cocarde et des armes, il lui faut des chefs au moins en effigie. L'amphithéâtre d'un statuaire en cire se trouve sur son passage. La foule y reconnaît les bustes de M. Necker et du duc d'Orléans, le premier, idole de l'opinion, le second, espoir et peut-être moteur de la sédition; on s'en empare, on voile leurs visages d'un crêpe noir, comme pour leur dérober l'horreur de l'at-

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tentât médité contre la patrie; on les porte en triomphe à la téie de la colonne, on les offre à Tacclamation et à ridolàtrie des spectateurs. Cette foule n'était pas composée, comme dans les émeutes futures de Paris , de pro* létaires et de plèbe, lie ou écume des capitales, ballottée aux secousses des révolutions, sans pensée. La décence des costumes, l'élégance des coiffures, la richesse des armes, la dignité du maintien, l'ordre de la marche, la nature des cris et des symboles, lui donnaient le caractère d'une manifestation nationale et unanime. C'était le soulèvement d'une classe entière déjà préparée par l'éducation et par l'aisance à faire invasion dans ses droits, l'insurrection de la bourgeoisie, l'avènement de la nation dans l'égalité sur les traces de son Assemblée nationale.

A l'extrémité du boulevard et à la chute du jour, Camille Desmoulins, Danton, les chefs do la jeunesse et la niasse de la bourgeoisie rentrèrent par les rues latérales dans le Palais- Royal, pour continuer à échauffer pendant la soirée les cafés, les clubs, les lieux publics de leurs voix. Ils abandonnèrent à une populace infime et turbulente les bustes, qu'elle continua à promener dans Paris. Cette masse, composée de cinq ou six mille hommes sans modérateurs et sans guides, flotta alors de quartier en quartier

en ébranlant de ses clameurs les rues et en défiant les troupes du roi» dont un régiment de dragons occupait la place Vendôme, A l'approche de la multitude armée» à ses insultes» à ses menaces» mie charge des dragons disperse la tête de la colonne» fait rouler le buste décapité de Necker dans la boue» foule aux pieds des chevaux et blesse de la pointe de ses sabres quelques hommes du cortège; le cadavre d*un soldat des gardes françaises» déserteur de son régiment mêlé au peuple et désigné par son uniforme à Tindignation des dragons » reste dans son sang sur la place. Un cri d'horreur jeté de rue en rue par les fuyards sème l'épouvante et l'indignation dans Paris.

Un peu plus loin, sur la place Louis XV» devenue depuis la place de là Révolution, la masse des citoyens et la masse des soldats sont en présence» sépai'és seulement par la largeur de la place. M. de Bezenval avait répandu quelques régiments de cavalerie sous les arbres des Champs-Elysées et les y tenait depuis le matin impatients mais immobiles. Les citoyens accumulés dans le jardin , sur les terrasses et au pont Tournant des Tuileries jetaient de là des caresses» des défis, des acclamations aux soldats. Au bruit qui se répand de la charge des dra-

gons el d'un massacre de citoyens sur la place Vendôme , le peuple du pont Tournant , plus enhardi qu'intimidé par le péril, ramasse des pierres, traverse la place et les lance en provocation aux cavaliers rangés en face sur l'avenue des Champs-Elysées. A cette insulte, le jeune prince de Lambesc, colonel du régiment Royal-Allemand, se laisse emporter par la colère et par la fougue de l'âge : il s'élance au galop, le sabre à la main, suivi de ses escadrons, sur les agresseurs, les atteint, les renverse, les poursuit, et franchissant le pont Tournant au delà de la place, il charge, en pivotant sur sa gauche autour du grand bassin, jusque dans les larges allées des Tuileries. La foule inoflensive des promeneurs, des vieillards, des femmes et des enfants, étrangère à la sédition et surprise dans sa sécurité, s'enfuit d'arbre en arbre pour échapper au galop des cavaliers. Le sable est jonché de chaises brisées et de femmes tombées dans leur fuite; un vieillard, qui jetait des chaises derrière lui pour entraver la course des chevaux, tombe frappé à mort d'un coup de sabre porté par le prince de Lambesc. Le jardin , couvert de tronçons de bancs , de blessés foulés aux pieds par les escadrons allemands, se vide par toutes les grilles. Les promeneurs échappés aux charges se répandent en multipliant par leur récit le nombre des victimes et en criant vengeance dans tous les quartiers de Paris. Le peuple croit tou-

cher à cette heure suprême de la guerre civile et des massacres prédits d'heure en heure par ses agitateurs.

Il n'en était rien cependant. Le baron de Bezenval, qui commandait les troupes réunies au champ de Mars, non pour attaquer, mais pour contenir Paris, avait été frappé lui-même de stupeur et d'irrésolution devant l'attitude de la capitale. Plus homme de cœur que militaire, bien qu'il fût un de ces courtisans du cercle de la reine adulant les illusions de l'aristocratie et répondant avec jactance de la victoire de la force sur l'opinion, il s'était borné à envoyer un misérable renfort d'une trentaine de Suisses à M. de Launay, gouverneur de la Bastille, et à rester inerte au milieu de son armée au champ de Mars. Quelques régiments envoyés par lui le matin en observation aux Champs- Elysées, comme pour provoquer la sédition par" leur présence sans l'abattre par leurs armes, était la seule manœuvre qu'il eût ordonnée à son armée depius vingtquatre heures, contre une capitale qui s'armait sous ses yeux. Les colonels de ces régiments n'avaient aucun ordre, et les détachements qui s'avancèrent jusque sur la place Vendôme et dans les Tuileries ne le firent qu'en répondant d'eux-mêmes aux injures et aux attaques du peuple. Quant au général, n'osant

entrer dans Paris pour y rétablir au moins la sécurité publique et l'autorité du roi, ni prendre même de fortes positions aux barrières, ni fortifier la Bastille et les Invalides, qu'il abandonnait derrière lui, il attendit , comme un général vaincu , les ténèbres pour déserter le champ de bataille. Il fit replier à minuit ses régiments des Champs-Elysées et du champ de Mars sur Versailles. Enfermé tantôt à l'Ecole-Militaire, tantôt aux Invalides et perdant les heures en timides conseils avec ses généraux, il assista, sans même les repousser, aux impérieuses sommations du peuple qui demandait qu'on lui livrât les armes de l'arsenal des Invalides, se contentant, pour toute réponse aux délégués de la révolte, de temporiser avec eux et de leur dire qu'il allait demander des ordres à Versailles. Tel fut le premier lieutenant du maréchal de Broglie dans cette campagne de la cour contre Paris. Que pouvait redouter désormais la nation d'une cour servie par de tels généraux, et des généraux choisis par une telle cour? Ils n'avaient provoqué le rassemblement de l'armée autour du roi que pour livrer eux-mêmes les troupes à l'embauchage ou à la dérision de la capitale.

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