LIVRE DIXIÈME
Il semble que la Providence, qui a imposé la dure
loi du travail aux peuples et aux individus, comme
pour exercer leur force et accroître le prix de leurs
conquêtes , se plaise à accumuler devant les pas des
législateurs et des novateurs tous les obstacles et tous
les périls, pour leur rendre impossible , si elle n'était
pas divine, l'œuvre de vérité et de justice qu'elle m. 1
les presse pourtant d'accomplir. On peut affirmer, en lisant comme nous le faisons dans le cœur des principaux acteurs de la rénovation de 1789, qu*à Texception des hommes dont la foi allait jusqu'au fanatisme et jusqu'à Texlrémité des hasards, tels que PétioR , Danton , Robespierre , les chefs de la faction orléaniste, les Jacobins, tous les autres, depuis le roi jusqu'à Necker et à Mirabeau , regardaient déjà avec regret derrière eux, avec terreur devant eux, et que s'il leur eût été donné de revenir en arrière ou d'arrêter le mouvement qu'ils avaient imprimé et qui les emportait eux-mêmes, ils n'auraient pas hésité à regagner le bord et à renoncer à la régénération par l'effroi et par l'excès du bouleversement. Les factieux, en cinq mois, avaient pris la place des philosophes : on ne cherchait plus à se convaincre, mais à se détruire.
Le roi, devenu le captif et le jouet du peuple de Paris, ne servait plus qu'à décorer, sous les vains noms de monarchie et de gouvernement, les caprices et les violences du régime insurrectionnel, et à porter la responsabilité du malheur public. Ses ministres, traînés à sa suite à Paris, n'avaient pas autant d'autorité que la dernière des sections du dernier des districts de la capitale. La popularité de M. Necker s'était évanouie depuis qu'il avait donné au peuple tout ce qu'il avait à lui donner, c'est-à-dire une révolution. Ce ministre n'avait su ni la prévoir ni U
LBS CONSTITUANTS. S
contenir. Après avoir livré le gouvernement aux notables» la couronne aux états généraux, la monarchie à TAssemblée nationale, enfin le roi lui-même à l'insurrection et à M. de Lafayette le 6 octobre, il ne lui restait plus qu'à assister à sa propre impuissance et à recueillir cette reconnaissance des factions qui se change si vite en dérision après leur victoire. Son nom, dans le conseil, ne rappelait au roi que les dates successives de sa déchéance, les degrés dans sa chute, tous marqués par la présence, par l'ascendant et par la déception de ce ministre fatal à la mo^ narchie. Ce nom de Nœker ne rappelait plus au peuple lui-même que le simulacre de l'autoiité royale; il n*était plus propre qu'à entretenir sa colère quand il n'excitait pas son dédain; il n'était plus que le caissier de l'Assemblée nationale, responsable de la détresse du trésor, de la disette et de la banqueroute. Il cherchait en vain à se déguiser à lui-même son im^ puissance, et à rejeter sur ses collègues la défaveur publique. <x Je ne conçois pas, i» disait-il à M. de Montmoriu, « comment M. de Saint-Priest ne se retire » pas du ministère, au point d'impopularité où il » est descendu. — Mais il me semble, i» lui répondit amèrement M. de Montmorin, « que vous en avez bien » vous-même votre bonne part. » Sans rôle politique désormais, imposé au roi, odieux aux royalistes, dédaigné des révolutionnaires, oublié du peuple, importun seulement aux ambitieux de l'Assemblée qui
désiraient sa place, le ministère tout entier était anéanti en lui.
L'Assemblée n'était pas moins impuissante. Applaudie quand elle avait voulu tout usurper, populaire et soutenue par une sédition unanime quand elle avait paru menacée, violée à Versailles par la populace, ramenée en triomphe comme une dépouille aussi de la monarchie à Paris, à la suite du roi, elle était désormais captive de ses libérateurs. Au lieu de délibérer dans le voisinage de quelques régiments rassemblés par des ministres, elle allait délibérer au milieu d'une sédition permanente ou d'une armée populaire, qui lui dicteraient leurs volontés. La représentation de la France ne serait plus que la représentation de la faction dominante à Paris.
Paris lui-même ne se gouvernait plus. En attendant qu'une constitution nouvelle eût défini le . pouvoir municipal , le maire Bailly , les représentants des districts, les orateurs des sections, le commandant général et les bataillons de la garde civique n'étaient que des autorités insurrectionnelles précaires, mobiles, anarchiques, nées du mouvement national du 14 juillet, et qui ne parlaient de la loi qu'au nom de l'insurrection. Une insurrection plus profonde, qui avait soulevé la garde nationale avec Lafayette jusqu'à Ver-
sailles» le 5 octobre, pouvait à chaque instant demander leur titre à ces municipaux» et le déchirer dans leur main. Le seul titre était Tépée de Lafayette, et on vient de voir comment elle avait arrêté le peuple sur la place de Grève, et couvert le roi et TAssemblée à Versailles I A cette anarchie s'ajoutait la disette des subsistances, qui est à elle seule une éternelle sédition qui ferme Toreille du peuple à toute sagesse, et qui donne à toute heure tous les citoyens pour complices à toutes les factions.
Ainsi, plus de roi, si ce n'est pour servir de provocation aux ennemis de la royauté; plus de ministres, si ce n'est pour servir de jouet à une assemblée; plus d'assemblée, si ce n'est pour servir d'instrument à la turbulence d'une capitale affamée; plus d'armée, si ce n'est pour exciter l'embauchage militaire et les conflits perpétuels entre les soldats du roi et les soldats citoyens du peuple; plus de pouvoir municipal, si ce n'est pour sanctionner les soulèvements mobiles et souvent sanguinaires des villes; plus de constitution entre celle qui venait de s'écrouler et celle qui n'était pas née encore, et par conséquent plus de loi, et ce qui est plus sinistre encore, plus de fortune publique, plus de travail, plus de pain. Tel était l'état de Paris et de la France, le terrible interrègne de toute chose, excepté de Tagitation pubhque, le lendemain de l'entrée du roi dans Paris. Lafayette seul était tout; mais de grands crimes impunis sous ses yeux, à Paris,
depuis le 14 juillet, et une grande violence accomplie malgré lui et sous son épée à Versailles, venaient d'apprendre au roi, à TAssemblée et au peuple la fragilité d'un tel appui.
Cette violence accomplie contre le roi, et contre l'Assemblée, ces crimes impunis, cette anarchie tour à tour obéie et commandée par un seul honmie, cet écroulement par acclamation de tout un régime d'abus dans la nuit du 4 août, ces dévastations et ces incendies des châteaux, ce soulèvement des paysans, ces assassinats à l'hôtel de ville, ces coups de feu à Versailles sur le palais du roi , ces invasions nocturnes des appartements de la reine, ces gardes massacrés sur le seuil de là demeure royale, le découragement, la terreur, avaient saisi à la fois les esprits modérés et les âmes pusillanimes parmi les représentants constitutionnels de l'Assemblée, après le octobre. Quelques-uns avaient donné le signal d'une imm^fise émigration, protestant ainsi par l'absence, par l'exil et par la conspiration contre les violences du peuple, contre l'oppression du roi et contre la constitution elle-même.
Mounier* qui avait présidé TAssemblée, Bergasse, qui avait participé au premier mouvement du Dauphiné et qui rêvait, avec le comte de Virieu, une révolution mystique où l'aristocratie et la théocratie se consacreraiœt du nom de liberté» Maury, évêque de Langres, la Luserne, un grand nombre de nobles et d'ecclésiastiques, saisis du pressentiment des dangers futurs, se retirèrent de la mêlée au premier sang versé, ou dcmnèrent leur démission. D'autres s'absentèrent seulement pour attendre dans l'obscurité ou sur le sol étranger de meilleurs jours. Lally-ToUendal , ami de Necker, de Meunier et de Yirieu, orateur d'apparat et de larmes, qui avait déclamé l'hymne de la Révoluticm le 16 juillet devant le roi à l'hôtel de ville, ne sentit pas exi lui le courage de regarder de près les sanglantes convulsions de la liberté* Homme à l'accent viril, mais au cœur versatile, il se réfugia d'efiroi en Angleterre, où il alla confondre de loin sa voix aux malédictions de Burke. La lettre qu'il fit imprimier et répandre de là en Europe est l'aveu le plus naïf et le plus éloquent de pusillanimité qu'un orateur ait jamais osé faire au monde. Cette lettre peint, avec l'énergie de la peur, le frisson d'horreur et d'dlroi qui avait saisi les premiers moteurs de la Révolution, i cette ^)oque, devant leur ouvrage, et qui les fai-
sait déserter leur cause au premier pas qui dépassait leurs pensées, au premier crime qui consternait leur conscience.
a Parlons, » dit-il, « du parti que j'ai pris (la dé- » mission et la fuite). Ce parti est bien justifié dans » ma conscience. Ni cette ville ni cette Assemblée, plus j> coupable encore, ne méritent que je me justifie; » mais j'ai à cœur que vous et les personnes qui pen- » sent comme vous ne me condamnent pas. Ma santé, » je vous le jure, me rendrait mes fonctions impos- » sibles; mais même en les mettant de côté, il a été )» au-dessus de mes forces de supporter plus long- )» temps l'horreur que me causait ce sang, ces têtes » coupées, cette reine presque égorgée, ce roi amené » esclave, entrant à Paris au milieu de ses assassins » et précédé des têtes de ses malheureux gardes, ces » perfides janissaires, ces assassins, ces femmes can- D nibales, ce cri de : Tous les évêques à la lanterne I » dans le moment où le roi entre dans sa capitale » avec deux évêques de son conseil dans sa voiture, » un coup de fusil que j'ai vu tirer dans un des » carrosses de la reine, M. Bailly appelant cela un » beau jour! l'Assemblée ayant déclaré froidement le ' D matin qu'il n'était pas de sa dignité d'aller tout » entière environner le roi, M. de Mirabeau disant » impunément dans cette assemblée que le vaisseau » de l'État, bien loin d'être arrêté dans sa course, » s'élancerait avec plus de rapidité que jamais vers
» sa régénération, M. Barnave riant avec lui quand 30 des flots de sang coulaient autour de nous, le » vertueux Mounier échappant comme par miracle 9 à vingt assassins qui avaient voulu faire de sa tête » im trophée de plus : voilà ce qui me fit jurer de » ne plus mettre le pied dans cette caverne d'an- » thropophages (l'Assemblée nationale), où je n'avais » plus la force d'élever la voix, où depuis six semaines » je l'avais élevée en vain, moi, Mounier et tous les y» honnêtes gens.
» Le dernier effort pour le bien était d'en sortir, » Aucune idée de crainte ne s'est approchée de moi; D je rougirais de m'en défendre. J'avais encore reçu T» sur la route, de la part de ce peuple moins cou- » pable que ceux qui l'ont enivré de fureur, des » acclamations et des applaudissements dont d'autres » auraient été flattés, et qui m'ont fait frémir. C'est » à l'indignation, c'est à l'horreur, c'est aux con- » Yulsions physiques que le seul aspect du sang » me feit éprouver, que j'ai cédé. On brave une » seule mort, on la brave plusieurs fois, quand elle 1» peut être utile; mais aucune puissance sous le ciel, » mais aucune opinion publique ou privée, n'ont » le droit de me condamner à souffrir inutilement » mille supplices par minute et à périr de déses- » poir, de rage, au milieu des triomphes du crime D que je n'ai pu arrêter. Us me proscriront, ils con- » fisqueront mes biens; je labourerai la terre, et je
» ne les verrai plus... Voilà ma justification; vous » pourrez la lire, la montrer, la laisser copier; tant » pis pour ceux qui ne la comprendront pas! ce » sera alors moi qui aurai eu le tort de la leur ti donner. »
on croit entendre Cicéron s'excusant de ne pouvoir vivre avec Bru tus ni mourir avec Caton, et se bornant à maudire de loin les proscripteurs et les crimes qu'il n'ose ni regarder ni combattre.
Clermont-Tonnerre , le seul orateur monarchique qui pût rivaliser avec Maury et Cazalès, se retira aussi de l'Assemblée par scrupule pour l'intégrité de la couronne, et non par Iftcheté. Il y rentra peu de jours après. Il resta courageusement à Paris pour combattre et mourir à son poste.
L'abbé Maury, qui venait de signaler son talent naissant dans l'Assemblée, et à qui l'avenir réservait à son insu tant de gloire dans l'éloquence, sentit lui-même un de ces évanouissements physiques de caractère auxquels succombent les hommes médiocrement trempés et que domptent par la volonté les nommes généreux. Dans le premier effroi des massacres de Versailles et des menaces du peuple aux évèques et aux aristocrates, Maury se sauva jusqu'à Bruxelles, incapable, croyait-il, d'affronter les piques
de la populace ou le poignard des assassins. Mais le sentiment de son génie oratoire, la grandeur du rôle de défenseur des victimes el de contradicteur de la Révolution qu'il avait adopté, prévalurent, après quelques jours de lutte intérieure, contre la faiblesse humaine. Il résolut de payer cette gloire même au prix de ses jours et de mériter ainsi la fortune de son ordre dans celte vie, ou l'apothéose de sa mémoire dans l'autre. Il fit le sacrifice de son sang à son éloquence, et il retrouva dans ce sacrifice réfléchi l'intrépidité dont il étonna la tribune. Il rentra à son poste quelques jours après le 6 octobre, sans que personne alors eût remarqué l'hésitation momentanée d'un cœur viril.
Le roi, bien qu'il affectât politiquement au dehors d'attendre le retour de l'ordre, le calme du peuple, l'achèvement régulier de la constitution par l'Assemblée, l'apaisement de l'anarchie dans les provinces, l'accord entre Lafayette, les députés, la Commune, les ministres, n'attendit, en réalité, plus rien que de l'excès du désordre. Sans recourir à l'étranger et au comte d'Artois, dont il redoutait la domination si ce prince parvenait à s'arroger le rôle de libérateur, il espéra que l'anéantissement de tout gouvernement , les usurpations de l'Assemblée , les outrages du peuple, les calamités des provinces, la ruine des fortunes, l'émigration des nobles, les spoliations de l'Eglise, les alarmes des prêtres, les
craintes des riches , la faim des pauvres » les convulsions de la lutte sans modérateur entre toutes les classes, tous les intérêts, toutes les idées, produiraient un retour inévitable à la monarchie et lui feraient restituer tôt ou tard lo pouvoir dont il était dépouillé , pouvoir qui manquait à tous plus qu'à lui-nf6me. Dans cette pensée, il abandonna les choses à leur courant, laissant librement délibérer ses ministres, respectant l'Assemblée, ménageant la Commune, ne reprochant rien au peuple, écoutant Lafayette et paraissant se livrer avec confiance à la fidélité protectrice de ce dictateur de la garde nationale. Lafayette se montrait sujet respectueux dans le château, maître tout-puissant dehors.
Le 19 octobre , l'Assemblée siégea pour la première fois à Paris dans une salle de l'archevêché. Le peuple, fier d'avoir conquis ses représentants, se porta en masse autour de la salle. Le maire de Paris, Bailly, suivi d'une députation du conseil de la commune, adressa les hommages de la capitale à la représentation nationale. Le président lui répondit.
Mirabeau demanda la parole. Son rôle, depuis le 6 octobre, était complexe et embarrassé. Accusé par les uns d'avoir prémédité et fomenté ces mouvements
du peuple avec le duc d'Orléans, soupçonné par les autres de s'entendre déjà avec la cour pour tromper ou pour faire rétrograder du moins la Révolution, il avait besoin de démentir les uns et les autres par un de ces discours qui donnaient le ton aux événements. Il se replaça lui-même au point de vue où il voulait être contemplé de loin et en perspective par Topinion publique. Il s'alarmait de la captivité du roi dans Paris, il s'indignait de la dictature de Lafayette. Le lendemain du jour où ce général avait ramené le prince aux Parisiens , Mirabeau , réveillé avant le jour par ses inquiétudes et par sa rivalité, était vaiu s'entretenir de son effroi avec son ami le comte de la Marck.
« Si vous avez quelque moyen de communiquer » avec les Tuileries, » lui avait-il dit en entrant, c hàtez-vous de convaincre le roi et la reine que la » France et eux sont perdus si la famille royale ne » sort pas de Paris. Je m'occupe d'un plan pour les » en faire sortir. Etes-vous en situation d'aller leur » donner l'assurance qu'ils peuvent compter entière- » ment sur moi? "» La Marck avait encouragé les sollicitudes de Mirabeau et s'était engagé à remettre son plan à la reine.
Mais pour que les plans médités par Mirabeau
pussent aboutir au salut du roi et à sa propre grandeur, il fallait que l'orateur se signalât lui-même à la nation et à la capitale par une attitude qui correspondît aux opinions t aux sentiments et même aux illusions du moment; il fallait fouler aux pieds ses jalousies secrètes et ses alarmes profondes pour exalter les deux puissances du jour : la capitale dans Bailly et la garde nationale dans Lafayette. En associant leurs noms dans la reconnaissance de l'Assemblée, Mirabeau paraissait ainsi lui-même s'associer à leur popularité et aux espérances publiques qu'il était loin de partager. Il le fit avec un art de flatterie qui simulait l'explosion de l'enthousiasme et l'épanchement de la sensibilité.
. <c Messieui's, )» dit-il, <c la première de nos séances » dans la capitale n'est-elle point la plus convenable » que nous puissions choisir pour remplir une obli- D gation de justice, et je puis ajouter un devoir de » sentiment?
» Deux de nos collègues, vous le savez, ont été D appelés par la voix publique à occuper les deux î> premiers emplois de Paris : l'un dans le civil, l'autre 1» dans le militant. Je hais le ton des éloges, et » j'espère que nous approchons du temps où l'on ne » louera plus que par le simple exposé des faits. Ici » les faits vous sont connus: vous savez dans quelle » situation, au milieu de quelles difficultés, vraiment )» impossibles à décrire , se sont trouvés ces vertueux
» citoyens. La prudence ne me permet pas de dé- 9 voiler toutes les circonstances délicates» toutes les 1» menaces, toutes les peines de leur position dans » une ville de sept cent mille habitants, tenue en » fermentation continuelle à la suite d'une révolution » qui a bouleversé tous les anciens rapports; dans » un temps de troubles et de terreurs, où des » mains invisibles faisaient disparaître Tabondance, » et combattaient secrètement tous les soins, tous » les efforts des cheis pour nourrir Timmensité de » ce peuple, obligé de conquérir, à force de patience, » le morceau de pain qu'il avait déjà gagné par » bes sueurs,
» Quelle administration , quelle époque , où il faut i> tout craindre et tout braver; où le tumulte renaît » du tumulte; où l'on produit une émeute par les » moyens qu'on prend pour la prévenir; où il iSsiut )> sans cesse de la mesure, et où la mesure paraît » équivoque, timide, pusillanime; où il faut déployer » beaucoup de force, et où la force paraît tyrannie; » où l'on est assiégé de mille conseils, et où il faut M prendre conseil de soi-même ; où l'on est obligé de D redouter jusqu'à des citoyens dont les intentions » sont pures, mais que la défiance, l'inquiétude, » l'exagération, rendent presque aussi redoutables que » des conspirateurs; où l'on est réduit même, dans » les occasions difficiles, à céder par sagesse, à con- » duire le désordre pour le retenir; où il faut encore
16 UÉVOLUTION FRANÇAISE.
» au milieu des alarmes déployer un front serein et » toujours calme, n'offenser personne, guérir" toutes » les jalousies, servir sans cesse et chercher à plaire » comme si Ton ne servait pasi
» Ne craignons pas de voter notre reconnaissance » à nos deux collègues, et donnons cet exemple à un D certain nombre d'hommes qui, imbus de notions » faussement républicaines, deviennent jaloux de Tau- D torité au moment où ils la confient et lorsqu'au » terme fixé ils peuvent la reprendre; qui ne se ras- » surent jamais ni par les précautions des lois ni par » les vertus des individus; qui s'effrayent sans cesse » des fantômes de leur imagination; qui ne savent » pas qu'on s'honore soi-même en respectant les chefe » qu'on a choisis; qui ne se doutent pas assez que le » zèle de la liberté ne doit point ressembler à la jay> lousie des places et des personnes; qui accueillent » trop aisément tous les faux bruits, tous les repro- » ches, toutes les calomnies. Et voilà cependant com- » ment l'autorité la plus légitime est énervée, d^radée, » avilie; comment l'exécution des lois rencontre mille v> obstacles; comment la défiance répond par tous ses » poisons; comment, au lieu de présenter une société » de citoyens qui élèvent ensemble l'édifice de la liberté, » on ne ressemblerait plus qu'à des esclaves mutinés » qui viennent de rompre leurs fers et qui s'en servent » pour se battre et se déchirer mutuellement.
D Je crois donc que le sentiment d'équité qui nous
» porte à voter des remerctments à nos deux collées » est encore une indication indirecte mais efficace, » une recommandation puissante à tous les bons » citoyens de s'unir à nous pour faire respecter » Tautorité légitime, pour la maintenir contre les » clameurs de l'ignorance, de l'ingratitude ou de la » sédition , pour faciliter les travaux des cheis , leur » inspection nécessaire, l'obéissance aux lois, la règle, » la discipline, la modération, toutes ces vertus de » la liberté. Je pense enfin que cet acte de remer- » ciments prouvera ^ux habitants de la capitale que » nous savons, dans les magistrats qu'ils ont élus, » honorer leur ouvrage, respecter leur choix... d
On sentait dans le discours que Mirabeau avait fait préparer par Dumont (de Genève), l'un des rédacteurs de ses pensées, combien il lui en coûtait d'exalter en public le rival qu'il ravalait en secret et le dictateur dont il redoutait la puissance.
On y sentait aussi l'adulation politique à un favori de la capitale avec lequel il s'allierait au besoin pour la dictature; on y sentait enfin cette exagération d'estime et d'espérance affectée envers H. Necker, afin d'écraser la nullité de l'homme sous l'excès même des expressions.
Les documents les plus secrets du temps attestent
qu'à cette époque Mirabeau caressait indirectement
Lafayette pour l'attirer dans une alliance avec lui.
Lafayette n'aimait pas à partager Tempire, et il ne lu. 2
cachait pas assez son éloignement pour un homme qui avait à ses yeux le double tort d'être plus grand et moins intègre que lui. Il dédaigna les premières avances de Mirabeau. Maître du ministère et de la cour par la protection qu'il leur accordait contre la capitale, maître de la capitale par la garde nationale et surtout par la garde soldée» maître de l'Assemblée par la pression de Pans, qu'il exercerait ou détendrait à son gré autour d'elle, maître de la France par l'ascendant du trône, du gouvernement et de la capitale par les provinces, Lafayette croyait pouvoir négliger la grande voix de la tribune, désormais subordonnée aux armes de la Révolution réunies dans ses mains.
Un autre souci le préoccupait; un autre rival lui portait ombrage; un autre dictateur s'élevait en perspective devant la sienne : c'était le duc d'Orléans. Le véritable rival de popularité de Lafayette était ce prince, et ce rival était en même temps celui du roi. Trop révolutionnaire pour un premier prince du sang, trop prince du sang pour un révolutionnaire, trop grand dans l'Etat pour un citoyen» le duc d'Orléans menaçait à la fois, le lendemain du 6 octobre, le roi d'un compétiteur, la Révolution d'un mattre, la capitale d'un factieux, Lafayette d'un antagoniste. A tous ces titres, mais surtout comme
rifal d'ascendant sur Paris, c'était un homme à éloigner. L'ambition donna ce jour-là à Lafayetle une audace qui ressemble à l'héroïsme et une politique qui ressemble au génie. L'inistinct^ quand il est soutenu par le courage, élève les hommes au niveau de leurs destinées. Lafayettè eut un jour la divination et l'intrépidité d'un Cromwell : ce fut ce jour-là.
Une naissance qui ne laissait au-dessus de lui que . le trône; une fortune personnelle de quatre cents millions accumulée dans sa maison par les dons de Louis XIY à son frère, à ses bâtards, par le régent son aïeul, par son mariage avec l'héritière du duo de Penthièvre, et par des spéculations lucratives; une jeunesse dépravée, rachetée aux yeux du peuple par des opinions astucieusement plébéiennes; une prodigalité souterraine qui s'infiltrait dans les basfonds de la capitale; une clientèle immense et bruyante dans la classe des philosophes, des hommes de lettres, des journalistes, des pamphlétaires distri^ buteurs des renommées , des liaisons affichées aveo des femmes d'intrigues qui mêlaient l'ambition à la volupté, des liaisons occultes avec les machinateurs les plus machiavéliques et les plus ténébreux des troubles; un extérieur à la fois royal et familier; un esprit hardi dans la conception, facile aux conseils,
nul dans raction» tel qu'il le faut aux hommes destinés à être menés plus loin que leur caractère, et à servir d'instrument à des perversités subalternes; une ambition vague et indécise, qui n'allait jamais au delà de la velléité, qui attendait tout du hasard des événements, de la complicité de ses amis, ambition plus capable d'accepter que de commettre le crime; enfin, la réputation d'un conspirateur consommé dont on soupçonnait la main , l'or et le poignard partout, et à qui on attribuait surtout, justement ou injustement, le soulèvement populaire du 14 juillet, le mystère des brigands incendiaires des châteaux et le triomphe sanglant des 5 et 6 octobre, toute cette grandeur de naissance, toute cette élévation de rang, toute cette fortune, toutes ces qualités, tous ces vices, toutes ces apparences, toutes ces haines avouées contre la reine, toutes ces présomptions, tous ces préjugés peut-être de complots et d'ambitions faisaient du duc d'Orléans l'horreur de la cour, l'idole de la populace, l'antagoniste du trône, l'effroi de la bourgeoisie. On voyait en lui un élément sinon un fomentateur de troubles. On croyait y sentir l'agitateur incamé de la Révolution, et le dictateur inévitablement indiqué pour succéder à Lafayelte et pour convertir la dictature en usurpation.
LES CONSTITUANTS. fil
L'indignation publique contre l'invasion du peuple a Versailles et contre les assassinats qui avaient souillé la demeure royale et menacé la tête même de la reine retombaient en ce moment à tort ou à droit sur le duc d'Orléans, la terreur des honnêtes gens. Les scènes hideuses du retour à Paris, les têtes coupées promenées au Palais-Royal, l'image de la reine et de ses enfants échappant demi -nus à la pique des égorgeurs, les larmes et le sang de ce palais souillaient peut-être à tort le nom de ce prince. On savait sa haine contre Marie-Antoinette, on parlait de sa soif de vengeance pour quelques humiliations de cour subies, pour quelques amours repoussés pendant la jeunesse de cette reine; on attribuait ces assauts au trône à celui qui pouvait seul recueillir des mains des assassins les débris du trône.
Tout indique l'exagération ou la calomnie dans ces rumeurs publiques du moment sur la participation personnelle du duc d'Orléans à ces attentats. Ses ressentiments hostiles contre la reine, son mépris du roi, les trames ténébreuses de ses partisans ourdies jusqu'au crime, et peut-être à son insu, dans son propre palais; son or prodigué aux agitateurs pour des mouvements convulsifs et vagues; enfin la joie maligne qu'il put savourer des retours de fortune contre la
cour, des humiliations et des terreurs de la reine, paraissent avoir été ses seules complicités.
Mais Topinion, indignée, lui en supposait d'autres. C'était assez pour Lafayette.
Soit qu'il partageât la conviction de la complicité du duc d'Orléans dans les attentats des dernières journées (et ses Mémoires posthumes attestent qu'il ne le croyait pas innocent), soit qu'il feignît de les partager pour s'autoriser à les retourner contre son rival de popularité, il n'hésita pas à s'en servir. La hardiesse avec laquelle il s'en servit atteste du moins le profond dédain qu'il portait au caractère et au courage de ce prince. Il ne fut jamais donné entre deux rivaux d'ambition, à l'un de tant osei^à l'autre de tant subir.
Si Lafayette n'avait pas le droit de supposer des crimes, il avait personnellement le droit de supposer des ambitions de trône au duc d'Orléans. « Je suis » persuadé, » dit-il dans une de ses lettres avant le 14 juillet, « que M. le duc d'Orléans, ou du moins » ses conseillers, ont le projet de brouiller; il m'a » été dit des mots, il m'a été fait des avances. Hier » on me disait que ma tête et celle du duc d'Orléans D étaient proscrites; qu'on avait des projets sinistres » contre moi, comme étant le seul de l'Assemblée
» capable de commander une armée; qu'il faudrait » que M. le duc d'Orléans et moi nous unissions D toutes nos démarches, qu'il serait mcm capitaine des » gardes comme je serais le sien... Mais en attendant » je veille sur le duc d'Orléans, et peut-être serai-je » dans le cas de dénoncer à la fois M. le comte d'Artois » comme factieux aristocrate, et M. le duc d'Orléans » comme factieux populaire... »
a Le duc d'Orléans, » poursuit-il ailleurs dans une note postérieure au 6 octobre, a était revenu sur ce » sujet du changement de la dynastie dans les entre- » tiens, dans les visites qu'il m'avait faites, mais d'une » manière fort réservée. Je feignis de ne pas l'en- » tendre, quoique je le comprisse parfaitement. Le )» prince ne s'y méprit pas et dut voir qu'il n'y avait I» rien à espérer de ce côté. »
Lafayette, convaincu qu'il servait le roi et l'ordre dans Paris en se délivrant lui-même du plus dangereux des conspirateurs , écrivait le 7 octobre , dans l'enivrement de sa victoire, un billet confidentiel mais impératif au duo d'Orléans, pour lui assigner une entrevue chez la marquise de Coigny, femme dont ils fréquentaient l'un et l'autre la maison et chei: laquelle ils pouvaient se rencontrer sans que la rencontre eût rien d'humiliant pour le prince, de suspect pour le général.
Le roi, prévenu, connaissait d'avance la résolution de Lafayette et l'objet de l'entretien. Le duc d'Or^
léans s'y rendit. Lafayette Taborda avec une sérieuse audace qui cachait mal la proscription sous le respect. Il lui dit, en termes polis mais significatifs, que son nom, son rang, sa fortune, ses liaisons, sa popularité même, étaient sinon des torts, au moins des dangers pour la patrie, pour le trône, pour la Révolution elle-même; que les agitateurs, en se vantant à tort sans doute de son appui, donnaient à son innocence le même inconvénient qu'à ses complots; que son palais était une conjuration en permanence aux yeux de la multitude, qu'on croyait en voir sortir àTbhaque instant ou un tribun ou un roi, ou l'un et l'autre dans un même homme; que la cour hésiterait dans toutes ses concessions à l'Assemblée, dans la crainte de concéder la couronne avec la constitution à un prince ainsi désigné au trône par la faveur des factions; que la bourgeoisie et la garde nationale, aux moindres agitations de la capitale, verraient en lui le moteur intéressé et secret des cris spontanés dont le peuple des faubourgs et des séditions acclamait sa présence; qu!on lui attribuerait odieusement, comme on le faisait déjà depuis deux jours, tous les attentats commis par ses ennemis et par ses amis; que la France, lasse d'émotions, voulait à tout prix s'occuper en pafac et en sécurité de ses institutions; que tout obstacle à l'ordre public était un obstacle à la liberté; que l'ambition vraie ou supposée d'un compétiteur à la couronne n'était pas le but de
LES CONSTITUANTS. tS
la France; qu'elle ne voulait pas changer de trône, mais d'institutions; que le plus grand acte de patriotisme que pût faire un premier citoyen dans une telle circonstance était de s'éloigner momentanément de la scène et d'enlever l'ombre de sa concurrence à la royauté et l'ombre de sa dictature à la liberté.
Lafayette termina en conjurant le duc d'Orléans de comprendre cette nécessité de sa situation; il lui offrait les moyens de colorer cet éloignement de Paris et cette proscription volontaire par une mission diplomatique en Angleterre, où ses relations d'amitié connues avec le prince de Galles donneraiew à cet éloignement de nécessité l'apparence d'un séjour de choix.
Le prince écouta Lafayette d'abord avec étonnemant, puis avec murmure, bientôt avec résignation, soit qu'il eût véritablement remué la révolution dans ses profondeurs par les mains des démagogues du 6 octobre, et laissé couler son or dans la boue pour se faire une clientèle dans la populace, soit qu'il eût joui seulement des calamités de la cour, attatidant dans une complicité passive que son nom éclatât de lui-même dans la tempête par la voix des grandes séditions.
Ce nom trop décrédité n'avait pas éclaté : à peine
quelques groupes infîmes des assaillants du thâteau, en rapercevant dans les escaliers et dans les cours parnû les députés populaires, Tavaient-ils salué de rares acclamations. Ni Tarmée, ni la garde nationale, ni les iribunçs de TAssemblée n'avaient fait écho à ces cris de l'émeute. Le duc ne s'était point mis en perspective pendant ces trois jours. Confondu dans les rangs des députés le 5, absent de Versailles la nuit du 5 au 6, reparti de Paris pour Versailles dans la matinée du 6, rencontré et acclamé sur la route par les groupes qui rapportaient^es têtes des gardes du roi, un moment présent au château, où il avait offert son bras à la reine pour descendre l'escalier du palais, revenu par un chemin détourné dans une maison de campagne où sa favorite, madame de Genlis, élevait ses enfants, ayant assisté de là sur la terrasse de cette maison au spectacle du passage de la cour, de l'armée et du peuple, toute la conduite du prince pendant la dernière insurrection semblait avoir été calculée pour attester son absence ou son indifférence aux mouvements de Paris. Paris lui-même s'était montré inattentif à son absence, à sa présence, à son nom. Le torrent roulait plus fort et plus loin.
Cependant, si la faveur publique avait oublié le prince pendant les tragédies de Versailles, la rumeur publique ne l'oubliait pas depuis. Elle s'élevait sourde, mais irritée et unanime, contre lui. Elle l'accusait de
tous les attentats prémédités, disait-on, dans son in^ térôt, par les machinations de ses amis et par l'or de ses corruptions. Le peuple, qui ne Tavait pas vu à sa tète, l'accusait de pusillanimité dans Faction. Il n'était point allé le chercher dans l'ombre pour le proclamer roi, dictateur, ou lieutenant général du royaume. Les royalistes lui imputaient tous les forlaits, la cour tous les périls; la bourgeoisie, désormais ralliée à Lalayette, et épouvantée des excès du peuple, ne voyait plus dans le duc d'Orléans qu'un artisan de trouble, qui tiendrait Paris dans une perpétuelle agitation. A l'exception des démagogues que l'on supposait à sa solde, une impopularité menaçante succédait pour lui, depuis deux jours, à une pc^ularité factieuse. M. de Lafayette, rallié à la cour, nécessaire à l'Assemblée, chef de la garde nationale, lui signifiait impérieusement cette impopularité. Il pouvait la tourner en accusation à la moindre résistance ; ses conseils ressemblaient trop à des ordres pour n*étre pas entendus.
xin.
Le duc d'Orléans, déjà découragé et peutrêtre épouvanté lui-même du sang qui coulait, des ruines qui s'anu)ucelaient autour du trône, et sous lesquelles il pouvait être englouti, avait le sentiment de ses dangers. S'il ne s'agissait pour lui que de
se venger d'une femme, il était déjà trop vengé; s'il s'dgissait de la couronne, elle était déjà trop avilie, et il n'avait ni la force ni la volonté de tendre la main pour la ramasser dans le sang. L'absence lui convenait sous tous les rapports. Elle laisserait se dérouler les événements. Ces événements lui apporteraient d'eux-mêmes ou le pardon de la royauté ou le couronnement du peuple après les orages. La proposition de Lafayette, tout en humiliant le prince, ne le contristait donc pas.
De plus, son cœur l'inclinait plus fortement que la politique vers la retraite et vers l'oubli des ambitions.
Bien que ce prince, encore jeune, eût négligé la charmante épouse, fille du duc de Penthièvre, qui lui avait donné quatre enfants; bien qu'il eût énervé ses sens dans des débauches banales qui avaient rendu ses jardins de Mousseaux presque aussi célèbres que le parc aux Cerfs de Versailles, l'amour vrai et fort, survivant même au libertinage, l'attachait à une femme adorée, qui n'avait été corrompue elle-même que par sa passion pour lui.
Cette femme, d'une admirable beauté et d'une âme supérieure à son rôle, était Agnès de Buffon, bellefille du grand naturaliste et du grand écrivain Pline de la France. Madame de Buffon avait arraché, par la toute-puissance de l'attrait qu'elle lui avait inspiré, le duc d'Orléans à l'influence hypocrite et
intrigante de madame de Genlis, moins favorite que pédagogue de ce prince. Elle Favait fait rougir de ces orgies de plaisir dans lesquelles il avait cherché jusque-là plus le scandale que le bonheur. Elle lui avait sacrifié sa renommée sans lui sacrifier aucune autre de ses vertus naturelles. Perdue volontairement pour lui seul de réputation dans le monde, elle avait obstinément refusé d'accepter du prince, même sous la forme des plus innocents homn^ages, la moindre miette de son opulence. Elle avait donné non vendu son cœur. Elle vivait à côté de ces trésors du duc d'Orléans dans une médiocrité presque voisine du besoin. Subjugée par une passion que réprouvait la vertu, mais que ne souillait du moins aucune vénalité d'âme, bonne, douce, sensible, étrangère aux intrigues et aux opinions du jour, elle souffrait de voir le prince hors de la ligne de conduite que lui traçaient le nom et la nature; elle s'eflbrçait de l'arracher aux intrigues et aux complots qui s'ourdissaient autour de lui et en son nom.
Le prince, de son côté, avait tout épuisé, excepté le véritable amour. Il adorait dans Agnès de Buffon non un caprice, mais une félicité, trouvant en elle seule assez de bonheur et de repos pour
oublier tout, même un trône. Il rentretenait sans cesse depuis quelque temps du désir de passer avec elle en Amérique, d*y porter une partie de sa fortune, qu'il cherchait à mobiliser par un emprunt en Hollande, d'y oublier les agitations et le bruit de TEurope, et d'y vivre, au milieu d'un peuple paisible et libre, l'un pour l'autre dans une union que l'obscurité couvrirait et que la mort seule pourrait finir. Agnès de Buffon souriait et versait des larmes à ces images qui attestaient la force de l'attachement du prince; mais. elle s'y refusait, quoique coupable, dans la crainte d'arracher pour jamais le duc d'Orléans k sa femme et le père à ses enfants. Elle n'avait point la paix tranquille des femmes corrompues : elle luttait contre elle-même. L'honneur et les devoirs du prince lui restaient présents à l'esprit jusque dans ses fautes. Cette passion mutuelle du duc d'Orléans et d'Agnès de Buffon rendait en ce moment l'esprit du prince secrètement accessible à l'idée d'éloignement que lui suggérait Lafayette. Au fond des mystères de la politique, l'amour, le mystère des mystères, souvent inaperçu à l'histoire, noue et dénoue bien des situations. Derrière le rideau des plus grandes scènes de la vie des peuples, il y a une femme qu'on ne voit pas, mais qui agit entre les acteurs.
LES CONSTITUANTS. Si
On attribua & la Iftcheté la rë&ignation facile et même empressée du duc d'Orléans à Touverture de Lafayette : œ fut Famour qui le résigna. Le prince rentra dans son palais, heureux de son exil.
Mais à peine eut-il confié à ses conseillers et à se3 amis, Lalouche, Laclos, le duc de Lauzun, la proposition de Lafayette et le consentement qu'il y avait donné, que ses amis, prêts & perdre en lui leur le^ vier politique et leurs espérances, le firent rougir d'une condescendance trop semblable à une pusillanimité. Us le conjurèrent, dans l'intérêt de sa for-^ tune, de sa gloire, de son caractère, de revenir sur un consentement qui le déshonorait et qui déclarait en lui, par cette retraite, ou un coupable qui fuit sa peine ou un lâche qui obéit à son ennemi.
Madame de Buffon sentit de même. L'honneur du prince lui parut préférable à son bonheur. Le duc d'Orléans, facilement retourné, se hâta d'écrire h Lafayette un billet dans lequel il revenait sur son consentement verbal et demandait du temps pour de plus mûres réflexions.
Lafayette avait vu le roi et le ministre des affaires
étrangères, M. de Monlmorin, en sortant de chez madame de Coigny. Il leur avait demandé la mission apparente de Londres. Il répliqua sévèrement au duc d'Orléans en homme qui tient une parole et qui ne consent pas à la rendre. Il assigna pour le surlendemain une seconde entrevue au prince dans la même maison.
Le duc d'Orléans hésitait à s'y rendre. Désirant consulter un oracle décisif sur l'impression que produirait dans l'opinion publique son départ, il envoya son plus intime et son plus honorable confident, le duc de Lauzun, chez Mirabeau.
Le duc de Lauzun accourut chez Mirabeau, qui était alors malade à l'hôtel de Malte. Il s'ouvrit à l'orateur sur les perplexités d'esprit du prince, et lui demanda son opinion. Cette opinion fut celle d'Agnès de BufTon. Mirabeau, quoique déjà détaché du parti du Palais-Royal par le mépris, bondit d'indignation h l'idée du premier prince du sang subissant la proscription de Lafayette. « Il s'avoue ainsi » coupable de l'invasion de Versailles et des attentats » que l'imprévoyance du général avait seule laissé » commettre! » s'écria Mirabeau. <c Qu'il montre à )» ce maire du palais qu'il n'est pas le maître des » lois, de l'Assemblée, de la liberté des citoyens, de » l'honneur des princes; qu'il vienne après-demain » à la séance; qu'il y révèle la proposition dont » on Tinsuite. Je me charge de parler pour lui
» et de confondre l'insolence et la dictature de La«^ » fayellef »
Le duc de Lauzun vint rapporter au prince l'indignation et l'appui du grand orateur. Mirabeau ne douta pas de la résistance du duc d'Orléans. A peine Lauzun était- il sorti de son appartement qu'il écrivit à son confident le billet suivant, où l'on saisit son impression toute vive encore :
a M. de Lauzun sort de chez moi; il ne part point; » il a refusé parce qu'il a de l'honneur. Je ne sais » pas encore s'il est bien sûr que les autres parti- » ront (le duc et son entourage). Le pauvre prince » est séduit ou veut le paraître par l'espoir de con- » dure la quadruple alliance. U est chargé d'une » lettre du roi pour le roi d'Angleterre; il n'y a pas » une preuve contre lui, et quand il y en aurait^ U » n'y en aurait pas!... Ceci devient par trop impu- » dent. Je vous l'ai déjà dit, cher comte, je ne D courberai jamais la tête que sous le despotisme du » génie I... A demain donc, dans l'Assemblée natio- » nale! »
Mirabeau méditait sa dénonciation victorieuse contre la tyrannie du maire du palais proscrivant arbitrairement de l'Assemblée nationale et des marches du
trône le premier prince du sang et le plus grand m. 3
citoyen du royaume. II était heureux de surprendre ainsi en flagrant délit d'arbitraire et d'insolence le rival qu'il exaltait en public, mais qu'il abhorrait en secret.
Le duc d'Orléans cependant se rendit chez la comtesse de Coigny.
A sa seconde entrevue avec Lafayette, le prince essaya en vain de retirer la parole qu'il avait donnée la veille. Lafayette fut aussi inflexible que son adversaire fut suppliant. Après une conversation dont Mirabeau connut les détails par Lauzun, et qu'il qualifia plus tard à la tribune de très impérieuse d'une part et de très résignée de Vautre^ le départ fut de nouveau consenti. Lafayette n'accorda que vingt-quatre heures aux préparatifs, afin de prémunir le duc contre de nouvelles tergiversations. Il conduisit immédiatement le prince chez le roi, afin d'y confirmer sa promesse. Le roi fut étonné de l'excès de déférence de son cousin.
a Je ne négligerai rien, » dit le duc au roi, « pour » découvrir à Londres les auteurs des troubles de la » capitale et du royaume. — Vous y êtes plus in- » téressé que personne, » lui dit sévèrement Lafayette, a car personne n'y est plus compromis que vous. » Lo roi le congédia avec une confiance apparente dans ses services qui masquait le mépris sous la pitié. M. de Montmoriu lui donna ses instructions.
Dans la nuit qui précéda le départ, une troisième hésitation suspendit encore la résolution du prince. Instruit de la promesse de Mirabeau, ébranlé par les reproches de ses confidents, il résolut de braver Lafayette dans TAssemblée et de faire face aux accusations de la cour.
II écrivit à Lafayette qu'il ne partait pas.
Lafayette le somma dans sa réponse avec de telles menaces, que le prince, intimidé, se rencontra encore avec lui chez le ministre des affaires étrangères. « Mes ennemis prétendent, » lui dit le duc d*0rléans devant le ministre, « que vous avez contre » moi des preuves de ma complicité dans les évé- » nements du 6 octobre. — Ce sont plutôt les miens » qui le disent, » répliqua avec son habituelle ironie le général; « si j'en avais à produire, je vous aurais » déjà fait arrêter, et je vous déclare que j'en cherche » partout. »
II fit comprendre en termes suffisamment intelligibles aux confidents du prince qu'il faisait de celte affaire politique une affaire personnelle de vie et de mort entre le duc d'Orléans et lui; que si le prince s'obstinait à rester et à troubler par sa présence la sécurité de la capitale, il l'appellerait en duel et remettrait au sort des armes ce qu'il aimait mieux ob-
tenir de son patriotisme. Le duc céda, et partit dans la journée pour Londres avec Agnès de Buffon et quelques afiidés de sa cour intime, après avoir écrit au président de l'Assemblée nationale une lettre qui fermait la bouche à Mirabeau.
Mais sa faction ne disparut pas avec lui. Ce départ, attribué par les uns à la crainte des révélations que l'enquête sur les crimes de Versailles pouvait faire éclater, par les autres à la Iftcheté devant Lafayelte, délivra quelque temps la reine de la pressée d'un ennemi, Lafayette d'un compétiteur populaire, et rabaissa au-dessous de toute dignité le caractère de ce candidat à la royauté.
Mirabeau était déjà à la séance de l'Assemblée, retenant ses foudres sur ses lèvres, quand un billet du duc de Lauzun lui annonça la défaillance de son. client et son départ pour Londres. 11 montra le billet à ses amis avec un geste de dégoût. « On prétend, » leur dit-il, « que je suis du parti de ce prince : il » est indigne d'avoir un parti ! »
Telle fut la première et la plus heureuse audace de Lafayette. Il écarta habilement dans le même homme un agitateur du peuple, un rival du roi et son propre rival dans la domination de Paris. Il fit retomber en même temps sur un autre la respon-
sdbilité des attentats du 6 octobre. Le duc d*0rléans semblait ainsi s'avouer le grand coupable et emporter dans sa fuite tout le crime et tout le sang de ces journées.
La pusillanimité et Tévanouissement du seul homme qui pût contre-tolancer dans le peuple de Paris la dictature populaire , mUitaire et parlementaire de Lafayette, rejeta Mirabeau tantôt dans les plans d'alliance avec ce dictateur, tantôt dans des ébauches de coalition avec le comte de Provence, frère du roi. Ce prince, qui se sentait plus apte au gouvernement que son firère, rêvait le rôle de Gaston, duc d'Orléans, pendant la Fronde. Il aspirait à chasser un ministre déconsidéré et inhabile, à présider le conseil du roi comme prince , et à former sous lui , avec les grands meneurs de l'Assemblée constituante, un gouvernement des supériorités de tribune et d'affaires, capable d'accomplir ce qu'il accomplit depuis comme roi, une heureuse transaction entre la Révolution et la monarchie. Mirabeau, tourmenté par son génie et par ses nécessités domestiques autant que par le sentiment de l'écroulement de toutes choses, avait fait faire des ouvertures à ce prince dans le sens de ses secrètes ambitions. Il se proposait d'entrer comme prmiier ou comme principal ministre dans le conseil
du comte de Provence, et d'y prendre, par son caractère et par son talent, la domination politique de l'Assemblée, du peuple et du roi.
Dans celte pensée il écrivit pour le comte de Provence, sous la première impression des journées d'octobre , le Mémoire secret sur les périls de la monarchie et sur les moyens de sauver le roi. Mémoire dont il avait entretenu ses amis.
Ce Mémoire, que nous avons sous les yeux, et dans lequel on surprend le véritable et le dernier mot sur les circonstances et sur les hommes, révèle dans le tribun l'homme d'État digne du grand rôle que la fortune lui refusa.
« Le roi, » dit-il , « n'est plus libre à Paris; l'A»- » semblée elle-même n'a pas été libre de ne pas Vj » suivre. Le défaut de liberté du roi et de TAssem- D blée nuit évidemment au succès de la Révolution. ï> Les actes du monarque et des députés seront dés* D obéis parce qu'ils seront entachés de contrainte. D La sûreté personnelle du roi et de sa famille n'est » pas encore à l'abri des catastrophes. Si Paris a » de grandes forces, il raiferme aussi de grandes )» causes d'effervescence. La populace remuée est )» irrésistible; l'hiver approche, les subsistances peu- » vent manquer , la banqueroute peut éclater. Que
ï> sera Paris dans trois mois? Certainement un hôy> pital , peut-être un théâtre d'horreur! Est-ce là » que le chef de la nation peut mettre en dépôt » son existence et tout notre espoir?
i>Les ministres sont sans moyens. Un seul, M. Neckcr, » qui eut toujours des enthousiastes plutôt qu'un » parti, a encore de la popularité. Mais ses ressour- » ces sont connues, il vient de se montrer tout en- » tier; sa tête, véritablement vide , n'a osé entre- » prendre que d'étayer un édifice qui s'écroule de » toutes parts; il veut prolonger l'agonie jusqu'au » moment qu'il a marqué pour sa retraite politi- » que. Le financier destructeur ne laisse un souffle » à Paris qu'en ruinant le royaume. Que deviendra » la nation après l'inévitable banqueroute? Nous ne » sommes aujourd'hui que las et découragés. C'est » le moment du désespoir qu'il faut craindre! L'As- » semblée elle-même se discrédite, l'opinion publi- » que s'en détache , une plus profonde agitation » couve , le corps politique tout entier tombe en » dissolution. Il faut une crise pour le régénérer. D II lui faut une transfusion de sang nouveau.
» Le seul moyen de sauver l'Etat et de le consti- 1» tuer est de replacer le roi dans une situation qui » lui permette de se coaliser avec la masse de son » peuple. Paris est le si^e de la fiscalité; Paris a » créé la dette; Paris a perdu le crédit public. Fautif il que l'Assemblée nationale ne voie que cette ville
40 UÉVOLUTION FRANÇAISE.
» et perde pour elle tout le royaume? Ne domi- » nera-t-il pjas l'Assemblée? L'Assemblée terminera- » t-elle ses travaux sans être troublée par les com- » motions que mille événements préparent? L'Etat » recouvrera-t-il la paix? l'armée sa force? le roi son » action et ses véritables droits, ceux dont l'existence » est nécessaire à la liberté publique? ou la mo- » narchie sera-t-elle ébranlée dans ses fondements, » très probablement démembrée, c'est-à-dire dissoute? » Il est facile à prévoir par ce qui vient de s'ac- » compllr ce qui s'aoîomplira!...
» Plusieurs moyens se présentent; mais il y en a » qui déchaînent les maux les plus effroyables, et » que je ne cite que pour en détourner le roi comme » de sa perte infaillible.
» Se retirer à Metz ou sur toute autre frontière, » ce serait déclarer la guerre à la nation et abdi- » quer le trône I el qui peut calculer jusqu'où l'exal- I» tation de la nation française pourrait se porter si » elle voyait son roi l'abandonner pour se joindre à » des proscrits et devenir proscrit lui-même! Moi- » même, après un tel événement, je dénoncerais le » monarque. Se retirer dans l'intérieur du royaume » et convoquer toute sa noblesse autour de lui se- » rait un parti non moins dangereux. Justement ou I» non, toute la nation, qui confond la noblesse avec » le patriciat, regarda longtemps les nobles en masse » comme ses plus implacables ennemis. L'abolition
D du système féodal est Texpiation de dix siècles de y> délire. On aurait pu diminuer la commotion; mai^ » il n'est plus temps, Tarrêt est irrévocable. Se réunir » à la noblesse serait pire que de se jeter dans une » armée étrangère et ennemie. Où serait dans un » tel parti la sûreté du roi? Un corps de noblesse » n'est pas une armée qui puisse combattre; ce » n'est point une province qu'on puisse retrancher. » Même avant la réunion, cette noblesse éparse serait » ^rgée.
» Se retirer de Paris pour recouvrer simplement » sa liberté, pour dénoncer l'Assemblée au peuple et » rompre tout lien avec elle serait une mesure moins » violente que les deux premières, mais non moins » périlleuse : elle exposerait la sûreté du roi; elle » ouvrirait également la guerre civile, parce qu'une x> grande partie des provinces vont soutenir les dé- » crets de l'Assemblée. Il est certain d'ailleurs qu'il » faut une grande révolution pour sauver le royaume|; V que là nation a des droits; qu'il faut les rétablir, » les consolider; qu'une Convention nationale peut » seule régénérer la France, et qu'il n'y a de sûreté 9 pour le monarque que dans une étroite coalition » entre le prince et le peuple.
» Tous ces moyens écartés , voici ce que je pense » du dernier, que Ton envisage et qui n'est certai- » nement pas sans danger; mais il ne faut pas » s'imaginer pouvoir sortir d'un grand péril sans
t> péril, et toutes les forces des hommes d'État doi- » vent tendre en ce moment à préparer» diriger, )» tempérer, limiter la crise, et non à empêcher qu'il ^ n'y ait crise. »
Il concluait en conseillant précisément le dernier parti, dont il avait énuméré les dangers, celui de l'éloignement du roi de Paris.
(( Mais après avoir constaté le défaut de liberté, » préparé l'opinion, rallié l'Assemblée à cette néces- » site, organisé en échelons un corps de dix mille » hommes entre Paris et Rouen, ces précautions prises, » le roi partirait en plein jour du château et se re- )» plierait sur la capitale de la Normandie. Le roi en » partant publierait un appel à ses peuples contre les ï) violences de Versailles et de Paris; il renouvellerait )» sa sanction libre aux principaux actes de l'Assem* )> blée; il la refuserait aux autres; il appellerait les » députés de la nation autour de lui pour achever » l'œuvre. Si l'Assemblée désobéissait, ses actes seraient » frappés de déchéance, et il en convoquerait une » autre. Si elle se réunissait à lui, ils feraient en- )» semble la révolution et la constitution. Le moment » opportun pour cette démarche serait indiqué par la » première violence de Paris, qui soulevait l'indigna- » tion des provinces. »
Telles étaient en abrégé les idées que Mirabeau présentait au roi dans le premier Mémoire , idées tardives qui ne faisaient au fond que déplacer les questions et les périls, et qui démontrent mieux que toute autre démonstration historique que l'heure du salut était désormais passée pour le prince, puisque le plus fort génie politique du temps ne découvrait pour sauver la cour que des conjectures, des hypothèses, des hasards, des chimères. On a beaucoup présumé du génie restaurateur de la monarchie de Mirabeau , depuis la découverte de ses papiers secrets à soixante ans de sa tombe; mais quelque grand que fût ce génie, et nul ne Ta reconnu aussi infaillible que nous, il ne pouvait pas lutter avec l'impossible.
Une fois les étals généraux convoqués, la molle tentative du coup d'État déjouée par l'ineptie militaire et le roi conquis par Lafayette à Versailles, Louis XVI était dans l'impossible. Sa condescendance révolutionnaire sans bornes l'avilissait, la fuite le détrônait, la lutte sourde et perfide contre la Révolution l'incriminait, la lutte ouverte avec la nation le tuait. Il n'y avait plus pour lui qu'à abdiquer, à se déshonorer ou à mourir. Mirabeau eût été plus clairvoyant de le voir et plus franc de le dire; mais il ne pouvait se persuader à lui-même que sa forte main ne suf-
fîrait pas encore pour relever tout ce qui s'écroulait devant lui; peut-être aussi ne disait-il pas dans ce Mémoire le fond de sa pensée, que ]*on entrevoit ailleurs dans ses entretiens. Un accès de guerre civile ne lui paraissait pas, il Tavoue franchement, le pire des remèdes à la situation, et quand on lui objectait que le roi n'avait ni trésor ni armée, « Les guerres » civiles , » disait-il , « se font toujours sans argent. »
Le comte de la Marck se chargea de remettre ce Mémoire à la reine par le comte de Provence. Inconnu à ce prince , il en obtint une entrevue secrète au Luxembourg. Ce palais était aussi surveillé que les Tuileries par Lafayette et par le peuple. Il fallait emprunter la nuit et les déguisements pour ne pas éveiller les soupçons et les conjectures. Le duc de la Châtre, premier gentilhomme et confident du prince, introduisit le comte de la Marck à deux heures du matin chez son mattre.
La Marck fit aisément sentir au frère du roi, admirateur du génie et partisan des opinions constitutionnelles, combien le plus grand des orateurs et le plus puissant des tribuns pouvait être funeste à la monarchie et à la cour si on négligeait de s'assurer le concours qu'il offrait de lui-même au salut du roi et au raffermissement des choses. « J'a-
9 joutai, raconte la Marck, en insistant sur le prix » d*un tel auxiliaire, que j'avais connu Mirabeau bien y> avant la Révolution; que je l'avais suivi de près i> depuis l'ouverture des états généraux , dans le but » de le rendre utile aux intérêts du roi; qu'il était T» faux qu'il eût jamais appartenu au parti d'Orléans » ou qu'il eût trempé dans le complot des 5 et 6 oc- » tobre; que loin d'approuver la violence qui avait » conduit le roi à Paris, il regardait au contraire le » roi et la France comme perdus sans ressource si » Ton ne parvenait pas à faire sortir Sa Majesté de » cette dangereuse ville, et que pour preuve de ce » que j'avançais, j'étais porteur d'un Mémoire rédigé » par Mirabeau lui-même, entièrement écrit de sa » main, et dans lequel il présentait les moyens qui, » daas son opinion, devaient être employés pour sau- » ver le roi et la monarchie.
» Monsieur m'avait attentivement écouté; il ap- » prouva ma conduite, prit ensuite l'écrit que j'avais i> en main, et le lut devant moi en me faisant parfois » des observations, soit sur des passages qui man- I» quaient de clarté, soit sur les mesures proposées, » et qui lui paraissaient être d'une exécution difficile. 1» Il n'hésita cependant pas à me dire qu'il approu- » voit en général le plan proposé, mais qu'il était D d'avance convaincu que le roi ne consentirait point » à l'adopter.
D J'engageai alors Monsieur à en parler à la reine,
» qui» une fois persuadée» obtiendrait peut-être Tas- » sentiment du roi. — « Vous vous trompez, » me dit-il, « en croyant qu'il soit au pouvoir de la reine » de déterminer le roi dans une question aussi grave.» » Je répliquai qu'il fallait donc reconnaître que tout » était perdu, si Ton ne pouvait compter ni sur la » résolution du roi ni sur l'influence de la reine. » Le prince insista sur le peu d'influence réelle de D la reine, qu'il flattait, mais qu'il n'aimait pas, et sur » la faiblesse incurable du roi, dont l'inconsistance » de caractère trompait tous les plans en sa faveur. » Il compara les idées mobiles de son frère à des » boules d'ivoire huilées qu'on s'eflbrcerait vaine- D ment de cimenter ensemble. » .
Soit que le comte de Provence, qui aspirait pour lui-même, et non sans raison, au titre d'homme d'Etat et à la domination absolue des alTahres, vit avec peine l'influence que pouvait prendre un homme tel que Mirabeau sur le conseil; soit qu'il partageât les défiances générales contre ce dangereux auxiliaire, il découragea entièrement le comte de la Marck et se borna à entretenir avec Mirabeau et lui quelques sourdes intelligences par l'intermédiaire du duc de Lévis , homme de cour, lettré et politique , employé par ce prince à la négociation.
Mirabeau, découragé du comte de Provence, fut rejeté dans une tentative de coalition entre lui, Necker, Lafayette et le garde des sceaux Cicé. Les deux intermédiaires de cette négociation étaient Talon et Sémonville, dont on retrouve la main double et re* muante dans toutes les phases de la Révolution, personnages de comédie nouant et dénouant derrière le rideau mille intrigues entre les causes, les partis, les hommes, pour se rendre nécessaires et pour se grandir de la grandeur des événements.
Talon, homme de nom illustre dans la haute magistrature , d'une fortune opulente , d'un esprit sans repos , d'une ambition élevée , d'un caractère dangereux, aspirait, de loin encore, au ministère de la justice, et voulait conquérir, par des services indifféremment ofiferts à toutes les causes, la confiance du roi, la reconnaissance de la reine, la faveur de Lafayette, la familiarité de Mirabeau. Il était alors procureur du roi au Chfttelet de Paris. Sémonville, jeune conseiller au parlement, était le fil caché de toutes les trames où il pouvait faufiler son génie d'intrigue. 11 avait l'œil , la main et l'oreille partout. Il flairait avec un odorat instinctif les ambitions, les vanités, les vices et les vertus des hommes supérieurs ou des hommes puissants, pour se
faire le client de leurs désirs, pour leur révéler à euxmêmes les aspirations qu'ils ne s'avouaient pas encore , et pour leur offrir , avec une audace et une prestesse toujours adroites, le négociateur, l'occasion, le service que ces hommes n'osaient pas demander. Un tel caractère exclut les opinions personnelles. Sémonviile n'avait jamais que celles qui convenaient aux hommes et au moment. Il a surnagé sur toutes, comme les choses légères ou flottantes, jusqu'à la caducité, toujours subalterne et toujours important.
La même nature avait associé ces deux hommes. Us sentaient que la fortune se balançait entre le roi , Necker, Lafayette et Mirabeau. Ils résolurent de bien mériter des plus heureux. Us étaient déjà conquis en secret à Necker, au roi, au comte de Provence.
Talon, qui connaissait la Marck, se fit présenter par lui à Mirabeau. Sémonviile s'élait attaché à Lafayette. Un député marquant de Nancy à l'Assemblée constituante , nommé Duquesnoy , homme droit d'esprit et serviable de caractère, machinait avec eux dans l'intérêt de cette coalition. Ils connaissaient tous deux les anneaux auxquels ils pouvaient rattacher leurs intrigues : l'ambition de Lafayette et les nécessités domestiques de Mirabeau. Us savaient qu'en coalisant ces deux hommes dans l'intérêt du rétablissement de l'ordre , ils servaient le roi et ils se préparaient à eux-mêmes les hautes situations qui résulteraient de cette alliance pour ceux qui l'au-
raient cimentée. Les papiers récemment découverts attestent l'ardeur de ces deux honames pour accomplir celte alliance et les progrès de leur négociation pendant le mois d'octobre et les premiers jours de novembre.
Talon, après avoir été introduit chez Mirabeau, se prosterne d'admiration devant son génie. « On » attend votre ami (puis -je dire le nôtre?), » écril-il à la Marck. « On causera avec une franchise t^ absolue et un abandon qui doit être la base de » toute réunion; on est enchanté de n'avoir à traiter » qu'avec vous et lui. Il faudra convenir d'un jour et » d'une heure où nous pourrons nous voir. Le mattre » (c'est-à-dire le roi) est instruit de tout. Secret, » fidélité, franchise : avec ces trois engagements je » crois que la chose publique y gagnera beaucoup. »
Le lendemain de cette première conférence, 17 octobre, Mirabeau écrit à son ami : « L'affaire est » chaude; Lafayette, décidé autant qu'il peut l'être » à lui tout seul. U m'a mené ce malin chez M. Monlw morin; Necker n'a voulu d'abord me voir que têle » à tête. Il dit que s'il n'y prend garde, on se résignera » à son départ. Il faut décider Lafayette, effrayé de » Paris et inquiet des provinces. Voyons-nous pour
>i les détails, qui sont piquants. »
50 UÈVOLUTION FRANÇAISE.
Le soir du même jour, Mirabeau reprend :
a J'ai vu longtemps aujourd'hui le petit grand » homme (Necker) et le sous grand homme (Lafayelte). » Celui-ci m'a chargé de vous prier de passer chez » lui au plus tôt. Quant à moi, j'ai à vous parler à » fond. Vous pouvez en ce moment beaucoup pour » celui qui croit qu'on ne vaut, dans la partie exécu- » tive de la vie humaine, que par le caractère, et qui » par ces mots vous dit ce qu'il pense et ce qu'il est » prêt à faire pour vous (s'allier au roi par Lafayette, » en acceptant une grande ambassade et un traite^ » ment secret du roi). »
(c Ohl quel homme I » lui répond le même soir le comte de la Marck en parlant à Lafayette avec amertume. « Pourquoi lui avez vous dit que lundi vous » parleriez de l'embarras de vos affaires? Cela m'a )) gêné dans mon entretien sur vous avec lui. Je n'ai » pu être assez fier, et je veux toujours l'êure pour » vous et de vous. Il ira au devant de vous la pre- » mière fois que vous le verrez. Il commencera » par vous offrir cinquante mille francs. Cela reçu, » vous n'aurez rien reçu, car il est bien entendu que » c'est un traitement de cinquante mille francs par » mois. On en est convenu. Il a proposé, répété, )> qu'il aurait du roi un engagement par écrit pour » une grande ambassade, Hollande, Angleterre. Quant » à Conslanlinople, c'était bon il y a huit mois. J'ai )) tout rejeté. Le pressant, c'est d'être dégagé de vos
)> dettes. Alors je ne sais pas sur quel sujet vous ne » serez pas le plus fort ! Votre force sur ce point vous » rend fort sur tout le reste» surtout quand cela vient )> d'une source pure... Je passerai chez vous à neuf » heures pour vous dire se» peiiies vues sur son mi- » nistère. »
« Nous avons vu Lafayette, » écrit le lendemain Talon à la Marck. « On est révolté de la sagesse de » Mirabeau. Il faut absolument qu'il prenne son parti. » Lafayelte ne varie pas dans son amitié pour lui. Les » arrangements sont convenus. Il vous attend après- » demain avec Sémonville. Sa confiance en vous est » entière. »
Le 10, Mirabeau, déjà livré, écrit à Lafayette pour lui offrir ses révélations sur les machinateurs de troubles : a Je ne perds aucun trait de mes ébauches » en fait de découvertes, » lui dit-il. c< Quoi qu'il » arrive , je serai vw voti$ jusqu'à la fin , parce que » vos grandes qualités m'ont fortement attiré et qu'il » m'est impossible de cesser de prendre un intérêt » très vif à une destinée si belle et si étroitement » liée à la révolution qui conduit la nation à la » liberté.
» Mais , » ajoute-t-il en dévoilant son mépris et son antipathie contre Necker, a si vous avi z réflcchi sur
» Torgueil brutal ou plutôt véritablement délirant du » méprisable charlatan qui a mis le nom de la France » à deux doigts de sa perte, et qui s'obstine à la » consommer plutôt que de s'avouer à lui-même son » incapacité, vous ne penserez plus que je puisse le » moins du monde être son auxiliaire. Ils ne pour- » ront me désarmer qu'en opérant le bien public, et » je mauvais génie de l'espèce humaine n'en est pas » plus loin qu'eux! N'exigez donc de moi aucun mé- )) nagement pour eux. » Il annonce qu'il les attaquera sans pitié le lendemain.
Lafayette, dans un billet du même jour, le convie à sa table et le rassure sur son caractère. « Ne » croyez pas, » lui dit-il, « que j'évite aucune res- » ponsabilité, et comme le déshonneur n'existe pas r> dans mes calculs, je ne considère d'alternative que » la Révolution ou ma tôtel »
Le soir, Mirabeau rend compte à la Marck de l'entretien chez Lafayetje. « J'ai raillé le dictateur, » dit-il à son ami, « sur les réticences du ministre avec » lui; l'autre côté vous parlera ce soir (Talon au » nom du roi )• J'ai dit nettement qu'on vous trou- » vera instruit de tout , parce que je vous dirai » tout. »
Le jour qui suit cette conférence entre Talon et
la Marck sur renrôlemeni de Mirabeau, Talon écrit à la Marck:
« Je m'estime heureux , monsieur , » lui dit-il , « d'avoir une occasion de vous prouver ma con- » fiance entière et mon abandon pour la réunion » que nous avons opérée chez vous. C'est une vraie » jouissance pour moi et la crois aussi sincère de » la part du comte de Mirabeau que de la mienne. » En vous quittant, j'ai été amené dans un grand » mystère. « On songe à un autre ministère, m'a-t-on )> dit. Aucun de vos amis n'y entrera par M. Mi- » rabeau. Le garde d^ sceaux sera chassé. Nous le » remplacerons. Voulez- vous accepter? » J'ai refusé. » J'ai objecté mon âge , mon admission toute ré- » cente dans une place importante. Vous pouvez » être persuadé de tout ce que je pense sur ces » articles. Malgré cela, je signe ma lettre, gardez- » la; je crois le devoir à la franchise qui cimente » notre coalition. Un doute me reste: dois-je avoir 1» l'air de me prêter à la proposition pour savoir le » résultat de leur projet? Il paraît 'qu'on a despro- » jets contre Lafayetle. Ainsi, il faut que le général » se réunisse avec des hommes en état de le sou- » tenir. »
Ce billet de Talon paraît se rapporter à la contreintrigue du comte de Provence, méditant, en dehors de Lafayetle et de Mirabeau, un ministère du frère du roi.
Mirabeau écrit, le 21, à la Marck :
c( L'explicalion d'hier entre Lafayetle et moi, dans » son carrosse, au ministère des finances, a été très » vive de ma part, parce qu'il avait ajourné mon » rendez-vous avec lui.
)) Il a refusé de reprendre ses paroles. Il a attesté » que dans sa conversation avec vous, il n'y avait » pas un mot désobligeant pour moi. Il a imputé » tout le reste à son misérablf caractère ! En résumé, » D me semble avoir vu que, certainement, nous » enlèverons un gage, une promesse écrite d'ambas- » Bode ou un ministère. Et cela tout de suite, car » on m'a beaucoup pressé de l'accepter. JTai rejeté » avec toute la fierté requise tout ce qui concerne » l'argent; j'avoue cependant, de vous à moi, que » voilà le point critique de mon affaire. Le moment » est cruel; je suis étouffé d'embarras subalternes, » qui, dans leur marche, font un assez grand obs- )» tacle, et, le plus indépendant des mortels une fois » mes affaires épurées, je ne voudrais être que » l'honune de la nature, résolution qu'à toutes les » minutes je prendrais avec joie. Je suis très gêné y> dans mes rapports sociaux» et parce que je ne puis » regarder à mes affaires, et parce que tant que j*ai r> des projets d'ambition, je ne puis faire dissoudre
» mon atelier de travail (Pellenc et C®, Dumont et » Durovenay, les secrétaires et les collaborateurs in- » timcs de ses discours et de ses écrits). Un grand ^ secours, je ne puis l'accepter sans une place qui » le légitime; un petit me compromettrait gratuite- » ment. Là est le nœud; là j'ai d'autant plus besoin » de votre sagesse qu'elle est plus de ce monde que » la mienne! »
Réponse de la Marck, quelques heures après :
« J'ai vu Sémonville qui quittait Lafayette. Je sens » l'embarras de votre position; mais entre l'incon- » vénient de recevoir et celui de ne pas prendre ce » qu'on offre, il doit y avoir des moyens. Il s'agit » seulement d'y penser. En attendant, pour le courant » disposez de moi. J'ai toujours trois cents louis à » votre service pour maintenir votre indépendance. ^ Au reste, j'ai à vous proposer uif arrangement » qui» en établissant votre indépendance, vous ren* )» dra aussi fort que vous devez l'être.
» Lafayette se ressentait ce matin de votre conver- » sation d'hier, mais bientôt il retoniba. Sémonville n est tout pour vous, et vous savez pourquoi; il » attend tout de Lafayette, et le patron ne pourra » rien si vous n'êtes derrière pour assurer cette in* » concevable existence !•• )>
56 RIÏVOLUTION FRANÇAISE.
« Hier, » réplique Mirabeau à son ami, « je vis » tard Lafayelle. Il fut net; il parla du traitement y> et de la place (l'ambassade à Constantinople). Je » refusai; j'aime mieux la promesse écrite de la » première grande ambassade : une portion du trai- » tement me serait remise demain. Lafayette est » inquiet du duc d'Orléans, qui veut ou ne veut » pas revenir, mais qu'il croit vouloir revenir : il » m'importe d'ôtre en mesure de lui donner des » nouvelles. Il donne aux anecdotes plus de prix qu'à » un bon conseil. Lafayette me prend la moitié de » mes traits; il faut que je travaille. Tout le monde » viole mon loisir. Ma correspondance est immense. » La chose publique est entièrement perdue si on ne » se décide pas au bien.
» Si mille louis vous paraissent indiscrets , ne les » demandez pas; mais telle serait mon urgente né- » cessité. Il ne me convient ni d'être avide ni d'être » dupe. Je garde autour de moi trois hommes de >) premier ordre, dont deux, Dumont et Durovenay, » seraient, si je ne les gardais pour mes travaux, » déjà retournés en Angleterre. »
Pendant cet échange de lettres. Talon et Sémonville organisaient ou feignaient d'organiser on ne sait quelle surveillance de police dont les anecdotes sont transmises à la Marck pour Mirabeau , afin que Mirabeau en repaisse la curiosité de Lafayette. Les lenteurs delà négociation impatientent Mirabeau. « Il n'a parlé
» de moi que ce malin à la reine, » écrit-il le 26 octobre; « il m'a paru, à vrai dire, moins décidé que » jamais et succombant sous la fatalité de ses indé- » cisions... Pour moi, je rentre dans la lice (la tribune), » bien décidé à n'y pas perdre un pouce de terrain » (ce qui importe au roi et à la reine eux-mêmes, » s'il est vrai qu'ils me croient nécessaire), et bien » convaincu, du reste, que tout croulera d'ici à deux )) mois, ou très peu plus tard. »
« Je fais des vœux pour que Mirabeau soit de » bonne foi ; ce sera peut-être la première fois de sa » vie, » dit Talon à la Marck la veille du dénoûmeut de cetle négociation, où la Marck seul est désintéressé et franc dans son dévouement à la reine, dans son attachement à Mirabeau. Le 28, tout est consommé. On lit, dans un billet de la Marck à Mirabeau, sous cette date, en sortant d'une entrevue avec Lafayette : « Lafayette vous remettra cinquante » mille francs, et vous montrera un projet de lettre » du roi à vous. Acceptez tout cela. C'est un dé- » dommagement de ce qu'en ce moment vous ne » pouvez pas entrer au ministère. Vos ennemis en » comploteront davantage avec vous. Vos affaires ne » vous laissent plus d'embarras subalternes; vous » serez tout entier ce que vous valez, c'est-à-dire » supérieur à tous! »
]je surlendemain, Mirabeau a vu Lafayette; il l'a trouvé, dit-il, « soucieux, mécontent, découragé; à
58 UÈVOLUÏION FRANÇAISE.
» peine m*a-l-il effleuré, moi. Je lui ai parlé de la » lettre du roi. Il m'a fait ce matin un envoi d'ar- » genl ridicule et sans motif, qui ne me fournil pas » de quoi me dégager envers vous... A quoi cela » sert-il? pas même au déplacement de logement, » qui est d'étroite nécessité et de rigoureuse convei> nance* Quel homme!... quelle destinée! Je crains, » du reste, qu'il ne file bien vite une mauvaise ca- » baie. Il me semble que nous avons à causer mé- » diation sur des faits récents que je sais des Tui- » leries!... — J'espère, » lui répond la Marck, « que » vous aurez renvoyé les vingt-trois mille francs!... y>
On ignore s'ils furent renvoyés, en effet. Une note de la main de Mirabeau révèle à cette même date le plan et le personnel du gouvernement qu'il poursuivait de concert avec Lafayette.
« Necker, premier ministre, dit -il dans cette liste » annotée, parce qu'il faut le rendre aussi important » qu'il est incapable, et cependant conserver son reste » de popularité au roi.
» L'archevêque de Bordeaut (Cicé), chancelier enï» touré d'habiles rédacteurs.
)» Le duc de la Rochefoucauld, ministre de la » maison du roi, avec Thouret pour second.
» Le comte de la Marck, à la marine, parce qu'il » a fidélité, caractère et exécution.
» L'évêque d'Autun, Talleyrand, déjà son ami, mi- » nistre des finances, parce que sa motion sur les
» biens du clergé lui a conquis cette place; Laborde, » le banquier, arec lui.
» Le comte de Mirabeau au conseil du roi, mi* 9 nistre sans département. Les petits scrupules de » respect humain, d ajouta-t-il, répondant d'avance au cri de réprobation que ce nom soulevait à la cour, « ne sont plus de saison : le gouvernement » doit afficher tout haut que ses premiers auxiliaires » sont désormais les prmcipes constitutionnels, le cœur » et le talent.
» Target, maire de Paris, que le barreau conduira » toujours; Montmorin, gouverneur du Dauphin, fait » duc et pair, ses dettes payées.
D Enfin, Lafayette, ministre sans département au » conseil du roi, maréchal de France, généralissime » à terme pour refaire Tarméet.o »
Tel était le partage d'empire dans le conseil que Mirabeau proposait entre Lafayette et lui, partage dans lequel il ne contestait plus la part dominante à son rival. Le génie, la popularité et Tépée de la Révolution se trouvaient ainsi réunis en faisceau sous la main du roi pour sauver a la fois la monarchie et la liberté. Mirabeau aurait dominé TAssemblée et le conseil par cette ligue; Lafayette, le peuple et les démagogues par l'armée soldée et par Tarmée civique.
La constilulion pouvait sortir libre, pure et réfléchie de son berceau, sans étoufler en naissant la royauté représentative.
La Marck souriait à ces espérances; Lafayette ne s'y livrait qu'en apparence. Il craignait évidemment deux choses dans Mirabeau : la supériorité et l'immoralité. Il ne voulait que le corrompre et l'acheter : il ne voulait à aucun prix le grandir. Sa négocialion, pleine d'habileté, était, comme beaucoup des actes de sa vie, entachée d'une certaine duplicité. « Au fond, » dit-il lui-même dans ses Mémoires, recueillis depuis sa mort, a rien ne pouvait surmon- » ter sa répugnancç d'honnête homme à laisser en- » trer Mirabeau au ministère. »
Il constata, le 29, dans un billet astucieux écrit à Mirabeau lui-même, cette résistance à l'ambition du grand orateur, en l'attribuant à M. Kecker. « Que di- » riez-vous, » écrit-il à Mirabeau, « si M. Necker » menaçait de s'en aller ^ dans le cas où Mirabeau ar- » riverait? Pensez-y. J'irai chez vous en sortant de » l'Assemblée. Confiance réciproque et amitié, voilà » ce que je donne et espère. » Vaines formules que démentaient sa ruse et sa mésestime envers Mirabeau. Il ne songeait qu'à l'éloigner en lui faisant accepter un poste diplomatique dans lequel le talent de l'orateur suprême eût été sans danger et sans service pour la constitution.
Lafayelle à celle époque ébàuchail déjà le double rôle d*allié des chefs jacobins et de protecleur confidentiel de la cour. Il rappelle lui-même qu'un rapprochement fiil tenté sous ses auspices entre ses amis du moment, les Lameth, les Duport, les Laborde, les Barnave, les Pélhion, les Robespierre, et Mirabeau. L'entrevue eut lieu la nuit, dans le quartier solitaire de Passy, chez la marquise d'Aragon, nièce de Mirabeau et sa ccnfîdenle. « Ce fut » là, » raconte Lafayelte, « que je déclarai qu'il fallait » renoncer au projet de poursuivre la reine comme » instigatrice des complots à la cour de Versailles, » si Ton voulait avoir des rapports avec moi. Mira- » beau répondit : « Eh bien, général, puisque vous » le voulez, qu'elle vive! mais reine humiliée, peut- » êlre caplive. Une reine égorgée n'est bonne qu'à » faire composer une mauvaise tragédie ! » J'eus des » torls avec Mirabeau, dont l'immoralité me cho- » quait, » poursuit Lafayelle « Malgré le charme que ï> je trouvais à sa conversation , et mon admiration » pour ses talents sublimes, je ne pouvais m'em- » pécher de lui témoigner une mésestime qui le 1» blessait. »
L'entrevue fut sans résultat. Les Lameth, les Duport, les Barnave, les Pélhion, les Robespierre haïs-
62 UÈVOLUTION FRANÇAISE.
saient d'instinct Mirabeau, dont les proportions démesurées dépassaient et écrasaient leur stature. Ils se pliaient avec moins d'efforts aux avances de Lafayette, qui n'était à leurs yeux qu'un jeu de la fortune au lieu d'être un prodige de la nature. Ils pourraient un jour dominer l'un; ils ne pourraient jamais égaler l'autre. On voit les tracesj de oette alliance de Lafayette avec les Jacobins dans une lettre de Mirabeau à ce général , un an plus tard.
« Les motife d'éloignement entre vous et moi » n'existent plus, » écrit Mirabeau à Lafayette en 1790; « les Barnave, les Duport, les Lameth ne vous &- » tiguent plus de leur active inaction. On singe » longtemps l'adresse, mais non la force; on fait » d'assez bons tours avec des machines : on imite » même le bruit du tonnerre, mais on ne le rem- » place pas! »
xxxn.
Le mot de Lafayette à Mirabeau, jeté comme p9J* une parenthèse négligente dans le dernier billet que nous avons cité, inquiète Mirabeau, Talon , la Maick. (( J'ai vu nos hommes, » écrit Talon; a je leur ai fait » sentir qu'il fallait enfin terminer et ouvrir la porte » au seul homme qui peut les rendre maîtres de » leur sort. »>
Mirabeau, de son côté, revoit Lafayette sansâ^aper-
œvoir enoore qu'il est joué par la double politique de son allié futur. Il le plaint devant la Marck» au lieu de Taccuser.
<c Voua avez vu Thomme tel qu'il est, » lui écrit-il le 5 novembre, en sortant de chez Lafoyette, « égan lement incapable de manquer de foi et de tenir » parole; d'ailleurs impuissant, à moins d'une explo- » sion où il pourrait tout, et jusqu'à un certain point )> voiulrait tout. D'abord il parlait peu; puis, quand » je lui ai montré que j'en savais autant que lui , » il s'est hâté de tout dire. Très net, du reste, et » même très délicat sur mes besoins et sur la nécessité » de parer aux éclats de mes affaires; tout est prêt » à cet égard, tout est facile et sans bornes, »
Lafayetle, ligué alors avec le roi, la reine et lai ministres, dans l'intérêt de l'ordre dans Paris, puisait à son gré dans le trésor ses moyens de police, d'ip* fluence sur les partis, de solde dans la garde nationale : une lettre de M. de Montmorin , ministre des affaires étrangères, et par les mains de qui passaient les sub^ sides, l'atteste en 1792.
Le même jour Mirabeau, à la suite d'un discours sur les finances par lequel il ébranla Necker, poussa au renversement immédiat du ministre, pour entrer par la brèche au conseil.
« Dites au dictateur, » écrit -il en descendant de la tribune, a qu'il ne lui reste de ressource » qu'un ministère de première force; que lundi
» le ministère n'aura plus un écu, que Texplosion » commencera mercredi; qu'il prenne garde que le » ministère pourrait bien arriver, mais sans luil... » Je vous dirai le reste de bouche. Si de la main à » la main on pouvait avoir un secours un peu consi- » dérable qui sauvât le tout! Surprise subalterne. Je » croirai la partie sûre; elle a marché aujourd'hui » à pas de géants... »
Le secours vint, mais non la place au conseil. Lafayette, après avoir leurré et compromis Mirabeau, qui se prêtait avec tant de hâte à la corruption, eut le secret de sa vénalité dans les mains. II se réconcilia avec le ministère de Necker et de Montmorin , asservis à son omnipotence. En honnête homme, il n'abusa pas de ce secret contre Mirabeau. Les négociations, bientôt interrompues par le décret de l'Assemblée qui interdisait le ministère à ses membres, se relâchèrent, se rompirent, se renouèrent entre ces deux hommes, l'un si incomparable en talent, l'autre si supérieur en tactique. Mirabeau, secrètement désarmé de la plus grande force morale d'un orateur, l'intégrité, s'était marchandé lui-même à son rival. Il resta immense à la tribune. Diminué à ses propres yeux, à la merci de Lafayette, qui avait le droit de le mépriser, à la solde de la Marck, qui le soutenait de son amitié et qui s'efforçait
de le donner tout entier à la reine. Nous verrons bientôt à quel prix et par quel ignominieux traité il se donna ou plutôt il se vendit à la cour.
Il ne se livra pas, a dit spirituellement M. de Talleyrand, et ont répété d'autres après lui. Flétrissure de plus et non excuse de son caractère, selon nousl Vœdre son génie et en recevoir le prix sans oompaoser au moins sa vénalité par ses services, c'est trompex deux fois, car c'est tout à la fois gagner et dén^r le salaire de la corruption. Nous n'insultons pas ce grand homme, nous le plaignons. Nous savons qu*ai recevant les subsides du roi pour sauver la monarchie» il ne vendait pas la Révolution, il tentait sailemait de la conduire. Mais la première condition pour bien conseiller une révolution ou ime monarchie, c'est d'être indépendant de l'une et de l'autre. Un oooseiller vendu n'est plus qu'un esclave, et l'honmie qui n'a plus le droit de s'estimer ne peut donner ni poids ni autorité à ses conseils. La détresse domestique de ce puissant génie l'asservit à des ménagements, à des ambiguïtés et à des mystères qui lui enlevèrent la moitié de sa force pour la révolution comme pour la monarchie. La maturité de Mirabeau expia les immoralités de sa jeunesse. Qui peut dire œ que serait devenue la France de 1789 si Mirabeau incorruptible eût dompté par l'estime les factions qu'il subjuguait par le talent, et si le levier d'un tel génie avait eu pour point d'appui un cœur
lU.
intègre? Il faut pleurer sur les vices qui rendirent stérile la plus vaste intelligence du temps.
Pendant ces manœuvres sourdes et vaines pour recomposer au profit du roi une ligue de forces d'opinions» capable de suppléer à Tanéantissement de toute force matérielle , le roi s'abandonnait en* tièrement à Lafayette» et la reine elle-même affectait de tout espérer de lui seul; mais en secret elle se défiait de sa franchise autant que de sa force, elle se composait un conseil plus intime du comte de Mercy d'Argenteau, ambassadeur d'Autriche; de M. de Férsen, Suédois dévoué à sa personne; de M. de Fontanges, archevêque de Toulouse, et de quelques débris de la société de Polignac non encore em« portés loin d'elle par l'émigration. Elle pleurait amèrement l'éloignement de son amie; elle en recevait des lettres, elle se soulageait en lui écrivant. <c J'ai » pleuré d'attendrissement en lisant vos lettres, p lui disait-elle après son installation forcée aux Tuileries. « Vous me parlez de mon courage, mon amie! Il » en faut bien moins pour soutenir le moment af- » freux où je me suis trouvée, que pour supporter » journellement notre position, ses peines à soi, celles p de ses amis, celles de ceux qui nous entourent » C'est là un poids trop lourd à porter, et si mon
» cœur ne tenait pas par des liens si forts à mon » mari, à mes enfants » à mes amis» je désirerais » mourir. Je vois aussi ce sentiment à travers votre » amitié. Je vous porte à tous riialheur, et vos pei- » nés retombent toutes sur moi! »
Elle avait donné la place de madame de Polignac à madame de Tourzel, gouvernante de ses enfants, femme dont la fidélité et le courage justifièrent jusque sous les verrous du Temple le choix de la reine. Sa première favorite, délaissée depuis la faveur de madame de Polignac, la belle princesse de Lamballe, s'était rapprochée d'elle depuis ses mauvais jours. Elle occupait aux Tuileries, comme surintendante de la maison de la reine, les appartements du pavillon Marsan, au bord de la Seine. Elle y tenait , les jours de réception , une sorte de cercle intime et modeste où la reine recevait encore les hommages d'une cour déjà décimée. Les autres jours, la reine ne sortait pas de ses appartements intérieurs, employant ses heures aux travaux d'aiguille, à la surveillance de ses enfants, à des conférences avec le roi, à des entretiens confidentiels avec les amis politiques qui venaient s*appuyer de son influence sur le roi. L'étiquette, un peu moins austère, avait repris néanmoins sa place dans les habitudes de sa vie. Elle dînait encore en public dans les occasions solennelles, et assistait aux cérémonies de la religion dans la chapelle du château. Les officiers de la garde
S8 BËVOLUTION FRANÇAISE.
nationale ei les chefs de la bourgeoisie, qui avaient remplacé les courtisans de Versailles, lui témoignaient, à Texemple de LaTavette, les déférences et les respects propres à racheter les outrages du peujde. Elle les reœvait avec la grâce qui lui conquérait facilement les cœurs. Elle leur permettait, par une habile adulation, les plus affectueuses familiarités avec le Dauphin. Elle se popularisait, avec une secrète complaisance, dans la classe de ce peuple où elle se savait si calomniée. L*a[ifant jouait avec les armes et les insignes de la milice civique; il s*étonnait de ce que ce peuple, si respectueux à Paris, avait été si injurieux et si sanguinaire à Versailles. Un jour, raconte une femme de la reine présente à ces intimités de famille, Tenfant demanda compte de cette différence.
« Écoute et retiens bien, » lui dit le roi en prenant son flls sur ses gaioux comme pour lui imprimer dans Tesprit une leçon vivante de sa triste histoire. <c J*ai voulu rendre ce peuple moins mal- » heureux qu'il n'était; j'ai eu besoin de trésors » pour payer les dettes contractées par mes ancê- » très; et pour rétablir un meilleur ordre dans les » finances, j'ai demandé leur part d'impftt à ceux » qui avaient le privilège de n'en pas payer. Ils s'y x> sont refusés, mon parlement les a soutenus contre » mes ministres ; alors j'ai appelé à Versailles les » premiers de chaque ville , de chaque province.
» pour s'entendre avec moî sur les moyens de mieux » admlnîslrer le royaume* Au lieu de s'entendre avec " moi et entre euï, ils m'ont demandé des choses que » je ne puis faire ni pour moi ni pour mes suc- Il cesseurs. Dts factieux ont soufflé au peuple une » grande colère contre moi; ils sont venus à Ver- )> saOies pour tuer mes gardes, pour m*arracher à » ma maison, afin d'être maîtres de ma personne î> et de ma famille. Il ne faut pas en vouloir au » peuple , il est bon, jusle et bien intentionné en » masse; s'il connaissait mon cceur» il me soulieny> drait au lieu de m'allaquer, mais il y a des hommes î' méchants en Ire lui et moi. »
Telle était la théorie de la révolution que le père
eipliquait à l'enfant. C'était là , en eftet , tout ce
qu'un père roi et tout ce qu'un enfant destiné a
[régner pouvaient comprendre. Mais le prince qui ne
royail dans ses lual heurs que les embarras fînan-
tias et les passions des hommes, oubliait Tâme
même de la révolution qui remuait ces masses et
qui lui avait fait donner lui-m(?me l'impulsion et le
• ^îï^nat à CCS grands mouvements inloslins; il ou-
^bliait la raison gt5ncrale, qui voulait prévaloir h tout
Pprix sur les pnyugésd'un autre Agt^, la justice sur les
inégîilités, la liberté sur les servitudes. La colère des
^liommes n'était ici que le choc des choses; la main
apable de modérer ce choc manquait également au
^Irône et à la révolution, Necker n'avait pas même
70 UÉVOLUÏION FRANÇAISE.
prévu cette révolution ; Mirabeau , qui en avait la force, n'en avait pas la vertu. Lafayelte tentait en vain de la modérer, trop complice déjà pour être arbitre. Au lieu de se jeter entre le peuple et le roi, le 5 octobre , il avait livré le roi au peuple , et TAssemblée nationale aux émeutes de Paris. Il pouvait être encore le dictateur de Tordre matériel dans la capitale, il ne pouvait plus être le dictateur de la constitution. On voit qu'il en était réduit à négocier avec toutes les factions au lieu de les contenir, d'intimider la cour par le peuple et de corrompre le peuple par l'or de la cour. La cour lui échappait par les trames, et le peuple par les séditions.
Le calme qui avait suivi la rentrée du roi à Paris n'avait été dans le peuple que la lassitude d'un spasme. On avait cru quelques jours seulement à l'abondance, « Consummalum est! » écrivait le 4 octobre Camille Desmoulins, a La halle regorge de sacs » de blé , la caisse nationale se remplit , les mou* » lins tournent, les traîtres fuient, la caloUe (c'est ainsi qu'il désignait par mépris le clergé par une partie de son costume), « la calotte est à terre , l'a- » ristocratie expire. Les projets des Mounier et des x> Bailly sont déjoués ; les patriotes ont vaincu. Paris » a échappé à la banqueroute, il a échappé k la
LES CONSriTUANïS,
ït rammêt il a échappé à la dépopulation qui te menu^ ju çait- Paris va être la reine des cités , et la splenp deur de ta capitale répoadra à la grandeur de lu ij majesié du peuple français!*.* Après la délaite de » Persée ^ au moment où Paul Emile descendait de son n char iriomphal et entrait dans le temple de Jupiter ^ Capitolin, » ajoutait le pamphlétaire classique» a un » député des villes rasées, haranguant le sénat à la D porte, lui adressa le discours suivant : n Romains! *' maintenant, vous n*avez plus d'ennemis dans Tuni- » vers* Il ne vous reste plus qu'à gouverner le n monde » et à en prendre soin comme les dieux » mômes !*<. n Nous pouvons dire de même à l'Asii semblée nationale: « A présent, vous n*avez plus » d*ennênjis, plus de contradicteurs, plus de t^ela à u craindre. II ne vous re^le qu'à gouverner la Francet » à la rendre heureuse ^ et à lui donner des lois w telles qu*à notre exemple tous les peuples s'émit pressent de les transplanter et de les faire (leurir w chez eux! »
Ce cri de joie et de triomphe d'un esprit léger comme la rumeur puhlique était changé » le lendemain, en cri d'alarme par d'autres pamphlétaires, et surtout par Marat, Celui-ci s'était donné le rôle do tribun de la misère el de la faim- Pendant que la boui^geoisie , rassurée, se répandait en habits de lÊle dans les lieux publics et dans les jardins des Tuileries, pour contempler avec orgueil
72 UÉVOLUTiON FRANÇAISE.
le palais qui renfermait désormais, à ses yeux, le gage de la sécurité publique , des attroupements d'hommes en haillons se formaient et se reformaient sans cesse aux ceins des rues populeuses et sur les places consacrées au trafic des subsistances. On y parlait de la fausse abondance que Thabileté des ministres faisait apparaître chez les boulangers, mais qui allait être remplacée par la disette (complète, en vengeance du triomphe du peuple. On s'encourageait à compléter la victoire en allant délivrer les prisonniers entassés, disait-on, depuis deux mois, par Bailly, dans les caves de l'hôtel de ville. Les femmes, sûres de l'impunité dans les groupes, les animaient de leurs vociférations, les apitoyaient de leurs larmes. Les boulangers , tremblant de ne pas suffire aux ' demandes de pain, se portaient en députation immense au conseil de la commune, pour se plaindre de la parcimonie avec laquelle on leur délivrait leur approvisionnement de farines ; d'autres couraient aux halles et éventraient les sacs pour attester la mauvaise qualité de l'aliment qu'on les forçait de pétrir pour le peuple. Les femmes de la halle, plus hardies encore, se présentaient aux portes des Tuileries et sommaient le roi et la reine de nourrir leurs familles affamées. Une brochure intitulée Aurons-nous du pain? semée à profusion dans les groupes, accusait la municipalité et la commission de la distribution des blés de mêler de la poussière aux farines. La feuille
incendiaire de Marat j intilutée VAmi du peuple » poussait les indigenU an pillage de la halle aux blés* La garde nationale arrivait trop lard pour prévenir le sac des subsistances; les représenlanls au conseil de la commune demandaient la mise en accusation de Tagitateur et faisaient afficher sur les murs de Paris une proclamation indignée contre lui. Marat se cachait dans un souterrain avec sa presse, et répandait de là de nouveaux brandons pour activer Tincendie,
« Et qui sont donc mes accusateurs? >> disait-il dans VAmi du peuple, a Les mêmes hommes que j'ai n accusés de faux il y a deux jours ; les hommes )i d'honneur qui ont blanchi Eïeau marchais; les hommes w que je traîne chaque malin dans la boue de Paris » et qui n'ont pas osé dire un mot! Mon dessein >» était aujourd'hui de me rendre à Fhôtel de ville ï» el de demander Texpulsion du bureau de la ma- » jorilé corrompue des représentants de la commune^ n L*indignation publique allumée par ma feuille m'a >* prévenu. •• Eh quoit c'est pour assurer la créance w des rentiers, pour soudoyer les pensionnaires du » prince, des ambassades inutiles, des gouverneurs 1» el des commandants dangereux, des femmes ga**' ù lantes, des chevaliers d'industrie, des académiciens u ignorants et fainéants, des sophistes, des saltim- »» banques, des histrions, des baladins, des ex-mi-' 1^ oistres ineptes, des agents de police» des espions
» et de cette tourbe dorée des créatures de la cour » qui forment la chaîne des instruments de la tyrannie, » que de pauvres artisans, de pauvres ouvriers, de » pauvres manœuvres, qui ne gagneront jamais rien » ni aux marchés ministériels ni aux révolutions, » achèveront de donner leurs tristes dépouilles ! » que vingt millions d'hommes seront réduits & la » m^idicité! Homme petit et vain, » ajoutait-il en s*adressant a M. Necker, Tidole de la bourgeoisie commerçante, « vos lauriers sont flétris! ils ne re* » verdiront plus! Votre r^e est fini!... C'est en 9 vain qu'on chercherait en vous l'homme d*État: » on n'y trouverait que le charlatan , et sans être » (urophète, on peut vous prédire la fin de Law! »
Ces accusaticHis contre la complicité de la Commune dans la disette de Paris, ces comparaisons entre la misère du peuple laborieux et l'opulence oisive des classes libérales, cette proscription en masse des professions inutiles, sàoa le pamphlétaire, et pesant de tout le poids du corps social sur la misère et la détresse des membres inférieurs; cette prufimation hardie du nom de M. Necker, jusque-là sacré; enfin cette évocation jalouse de tous les privilégiés de l'aisance et du loisir « présratés a l'indignation comme autant de sapgsues de la véritaUe natioD,
faisaient, dès le premier jour, de Marat, un tribun plus mystérieux et plus redoutable que les autres. Il arrachait le cri suprême à la dernière fibre souffrante de la multitude; il allait chercher au fond de la société, sous l'agitation superficielle de la surface, rélément nouveau, plus ténébreux, plus implacable de ressentiment, une révolution sous une révolution. Le 21, ces éléments, remués par la feuille de Marat, fermentèrent dans les rassemblements plus tumultueux. On sema le bruit d'une famine presque imminente et systématique. On arrêtait, disait-on, les convois aux portes de Paris; on trouvait des masses de pain jetées dans la rivière, arrêtées dans les filets de Saint-Cloud, pour dénoncer le crime des accapa* reurs. On accusa les boulangers qui avaient, peu de jours avant, accusé eux-mêmes le comité de subsistance; des queues fmmenses se formèrent à leurs portes : la terreur fit acheter par les familles trois fois plus de pain qu'il n'en fallait ordinairement pour la provision du jour. Ces queues se renouvelaient plusieurs fois dans la matinée. Les boulangers chauflaient sans repos leurs fours, pour suffire à ce concours inusité d'acheteurs; ceux à qui le temps, le bois, les ouvriers, la farine manquaient, devenaient l'objet des injures et des menaces de la foule. Les sentinelles placées sur le seuil de leurs maisons les défendaient à peine contre l'iavasion, le pillage, le massacre. Cependant le pain ne manqua puile part, même à la panique. Mais
n RÉVOLUTION FRANÇAISE.
les agitateurs du peuple voulaieni un prétexte de saug.
xxxvir.
A neuf heures du matin, des rassemblements acharnés se pressent à la porte d'un boulanger nommé François. Il habitait près de l'Archevêché, occupé alors par l'Assemblée nationale. Il cuisaii le pain que les députés faisaient prendre pour le rafraldiissement de leur salle. Cet infatigable ouvrier, pour subvenir aux besoins de son quartier, avait chauflë sept fois son four et pétri sept fois ses fournées depuis la veille. Accablé de lassitude et son étalage encore pourvu de pain, il se reposait de ses sueurs auprès de sa jeune femme, dans sa boutique, quand une mendiante, k laquelle il avait déjà donné mie Une de pain, dans Tintantion d'intéresser les passants à sa feinte détresse , s'écrie que le boulanger refuse de délivrer du pain au peuple, et nKmtie du geste la boutique de l'infortuné Françms.
Un cri et un geste accusateur suffisant, quand le peuple est agité, pour le convaincre de tous les crimes qu'on lui dénonce. la multitude ameutée se précipite sur le boulanger, l'arrache aui bras de sa femme, trouve dans l'arrière-boutique une ibiiroée de petits pains commandés et réservés pour h sdie de l'Assemblée natkttale, montre œs pains tocus»-
leurs comrae une preuve d'anamement du peuple, le traîne à Thôlel de ville aux cris de A la lanterne! Le cortège, grossi par le bruit et par Findignalion du prétendu crime, arrive en émeute immense aux portes du palais, La garde nationale prot^^ge à peine Faccusé contre les bras levés el contre 1^ pierres lancées sur sa tête. On parvient enfin à le conduire vivant devant le comité public, qui feint de Tinlerrpger pour satisfaire la multitude.
Ses amis, ses voisins accourent sur ses pas, attestent son innocence, son patriotisme, son zèle charitable pour le îiervice quotidien de son quartier, Garan de Coulon et Blancheville, deux membres du comité de police j Tal^vent, le font cacher dans une chambre secrète de Thûtel, de34?endenl sur la place, haranguent raltroupement, le conjurent de ne pas exiger le sang d'un innocent et d'un bon citoyen. Les cris À ta lanierml leur répondent avec plus de violence. La populace veut un cadavre à déchirer; elle enfonce ou elle écarte la garde nationale, dont les baïonnettes de parade fléchissent devant la poitrine dfô attroupements; elle se précipite, sur les pas de Garan de Coulon et de Blancheville, dans Tintérieur de rédifice, pour enlever François à ses protecteurs, Garan de Coulon, n'espérant plus de grâce, propose au rassemblement d^entendre le boulanger lui-même dans la salle Saint-Jean, où il va le faire amener et où le peuple sera réuni en plus grand
nombre pour assister h son jugement. La masse y consent : on s'engouffre dans la salle, on va chercher l'accusé pour le conduire dans ce prétoire ; mais à peine a-t-il descendu quelques marches de Tescalier, que la populace l'arrache à la garde nationale, le tratne sur la place et le pend au réverbère de Foulon. Sa femme, accourue sur sa trace, ne rapporte que son cadavre à ses enfants. Lafayette n'arrive que pour détester et flétrir le crime, et arrêter un des assassins. La municipalité outragée, Paris consterné, l'Assemblée frémissante, réclament la loi martiale; des funérailles vengeresses sont faites avec un immaise appareil à la victime, pour consacrer l'horreur et la douleur de l'attentat; une pension est accordée à la veuve; on relève pour un jour l'autorité des lois sur le corps de cet homme du peuple égorgé par le peuple; la garde nationale rougit de sa tolérance; l'Assemblée et la municipalité retrempent un peu de leur énergie dans le sang; la loi martiale est présentée d'urgence et sépare les anarchistes et les constitutionnels en deux camps.
Mais avant de raconter la discussion de cette loi de dictature municipale , qui remettait aux magistrats secondaires Tarme que la défiance enlevait au suprême magistrat , le roi , retraçons rapidement les princi-
LES CONSTITUANTS. n
palaa délQ^érations de rAssemblée, dons les séances antérieures et posiérieur<:s aux joiirnéos des 5 et 6 oclûbre, à Vci^illes.
Le 29 sepleri)brc» Tliourel avait pri^euté, au nom du comilé deconstilulion, le projet de loi relatif aux nouvelle circoiiscripl ions de la France en 80 déparlements, chacun d'environ 324 lieues carrées, sans compter Paris, qui formait a lui seul un département. L'esprit fédéralif et féodal de province, si tavorable à la guerre civile, disparaissait ainsi pour jamais* Par ce dé* membrement d^ anciennes circonscriptions, chacune de ces divisions lerritorialcs nouvelles, soumiî^ à runifonnité de (a même administration, du même impAlf de la même représentât ion, acceptait irrésistiblemenl et concentrait en elle et dans Tensemble du royaume Tunité» ce complément de la patrie. De ce jour il n'y avait plus qu'une France en quatre-vingt-une parties, dont aucune n'était rien sanâ le iDui*
îks districts, grandes circonscriptions départementales, des communei et des cantons subdivisaient as unités pour la facilité de la lûérarchie administrative. La triple base de ces circonscriptions était retendue du territoire , la population , Hmpôl, Une reprfeeQtatîon spéciale était affectée à chacune des circonscriptions; le droit d'élire les représentants de c^ divers centres délibératifs et administratifs était conféré aux assemblées primaire; les citoyens aclils
80 RËVOLUTION FRANÇAISE.
composaient ces assemblées. Pour être réputé citoyen actif, il fallait être Français , majeur, domicilié dans le canton, payer un impôt direct égal au prix local de trois journées de travail , ne pas exercer une profession appelée servile, c'est-à-dire constituant dans un citoyen la dépendance d'un autre citoyen.
On voit que les législateurs de TAssemblée constituante n'avaient pas osé aller jusqu'à la dernière conséquence spiritualiste de leur philosophie, qui plaçait avec raison le droit de l'homme avant le droit du citoyen; ils ne conféraient le droit de cité qu'aux propriétaires; ils mettaient l'or ou la terre pour condition à la part de souveraineté. Ce matérialisme de la législation, appelé par les uns prudence, par les autres aristocratie de l'aident, fut la première déviation de la logique de la révolution, et le premier texte de division entre les philosophes et les politiques.
Ces assemblées primaires nommaient les représentants à l'assemblée de département; ceux-ci nonmiaient les députés à l'Assemblée nationale, hiérarchie électorale qui ne blessait en rien l'égalité, mais qui, exi faisant nommer les représentants de la nation par un second degré plus élevé d'électeurs, assm'ait plus de, lumières, plus de garantie morale et plus de notoriété publique dans l'élu. Le premier degré constatait le droit et l'origine véritablement populaire dans le représentant; le second degré constatait la capacité. L'élection, en partant de la base et en s'élevant au som-
met de la population, ne changeait ni d'origine ni de nature : c'était toujours le peuple, mais le peuple plus trié, plus concentré, plus éclairé.
Une seule condition aristocratique, matérielle et fiscale était exigée des représentants pour droit d'éligibilité : ils devaient payer une contribution égale à la valeur d'un marc d'argent. Ici encore l'Assétablée constituante faussait son principe philosophique et moral en plaçant sa garantie dans la chose et non dans l'homme. L'homme, quelque vertueux et quelque éminent qu'il fût, n'était rien sans l'or et sans la terre : la propriété était déclarée supérieure à l'âme. Le publicain était éligible, le sage ne l'était pas. Ce fut le second texte de division entre les philosophes et les politiques. La presse entière, organe de la pensée, se rangea du côté des philosophes, et sapa par la base cet article de la constitution.
Il était interdit aux électeurs de nommer deux fois de suite le même représentant à l'Assemblée, afin d'éviter l'aristocratie de l'habitude et la clientèle de l'estime, disposition timide et absurde, qui condamnait le mérite constaté à l'ostracisme et qui décimait les capacités de la nation au détriment de sa propre force.
Des assemblées administratives également élues devenaient le pouvoir administratif et exécutif de chacune des subdivisions de l'empire, sous le nom de Directoires» disposition chimérique qui annulait le pouvoii* lit.
central royal ou républicain en même temp9 qu'il annulait Tunité et la responsabilité , ces deux conditions essentielles à tout pouvoir actif.
M. dç Beaumetz présenta, au nom du comité de jurisprudence criminelle, dans la même séance, la publicité de la procédure criminelle , garantie de justice; le secours d'un conseil à l'accusé, garantie d'humanité; enfin, l'intervention des jurés dans le jugement, garantie d'impartialité et d'indép^daqce.
Le 29, on enleva au pouvoir royal ou exécutif le droit de faire des lois, même provisoires, de nommer ou de destituer les olUciers de l'armée. Mirabeau, préocx3upé de l'évanouissement total de l'autorité, protesta en vain au nom de la vie nationale ainsi suspendue. On ne lui répondit le lendemain qu'en enlevant encore au pouvoir royal le droit de lever aucune contribua tion ou de contracter aucun emprunt. On formula en trois articles fondamentaux la division constitution* nelle du pouvoir.
Tous les pouvoirs émanent de la nation,
Le pouvoir' législatif réside dans TAssemblée na« tionale.
La sanction des actes législatifs est confiée au roi,
Le pouvoir exécutif réside dans les mains du roi.
L'évidence nette, courageuse et pratique de. ces for-
mules les fil voter et applaudir d'enthousiasme. Cétait la conquête et la régularisation h la fois de la conquête.
Le 11 octobre, M. de Talleyranc}, évêque d*iutun, après avoir sondé le gouffre de la dette ^t Ie$ ))6soins de la nation, psa déclarer qu'une seule ressource res^ t|iit k rAsserpblée nationale pour tout combler : les biens du clergé.
« Une graode mesure à Tégard de ces biens est » inévitable, » dit -il-, « elle s'allie avec le respect » des propriétés. Le clergé n'est pas propriétaire à » l'instap des autres propriétaires. La nation, jouis- » sant d'un droit très étendu sur tous les corps, en » exerce de réels sur le clergé; elle peut détruire les » pgrégatioQs de cet ordre qui pourraient paraître » inutiles à la société, et nécessairement leurs biens » deviendraient le juste partage de la pation ; elle peut » de même anéantir les bénéfices sans fonctions ; elle » peut donc, en. ce moment, prendre les biens de » cette nature qui sont vacants et ceux qui vaque- » ront par la suite. Nulle difliculté à cet égard. Mais » peut-elle réduire le revenu des bénéficiaires vivants » et s'en approprier une partie ? Je sais ce qu'on dit » de plausible en répondant négativement à cette » question ; je sais ce qu'ont écrit des auteurs dont >» j'estime les talents, et dont j*aime souvent à suivre » les principes. Aussi, j'ai longtemps médité mon a opinion, longtemps je m'en suis défié, mais je n'ai » pu parvenir à douter de sa justice.
81 UÉVOLUTION PHANÇAISE.
» Quelque sainte que puisse être la nature d'un i> bien possédé sous la loi , la loi ne peut main- » tenir que ce qui a élé accordé par les fondateurs. )» Nous savons tous que la partie de ces biens né- )» cessaire à la subsistance des bénéûciers est la seute i> qui leur appartienne ; le reste est la propriété des » temples et des pauvres.
» Si la nation assure celte subsistance, la pro- » priété des bénéficiers n*est point attaquée; si elle » prend le reste à sa charge, si elle ne puise dans » celte source abondante que pour soulager TÉtat » dans sa détresse, Tintention des fondateurs est » remplie, la justice n*esl point violée.
» La nation peut donc, premièrement, s'approprier » les biens des communautés religieuses à supprimer, » en assurant la subsistance des individus qui les » composent; secoudement, s'emparer des bénéfices x> sans fonctions; troisièmement, réduire dans une » proportion quelconque les revenus actuels des lilu- » laires, en se chargeant des obligations dont ces i> biens ont été frappés dans le principe.
» La nation deviendra propriétaire de la totalité » des fonds du clergé et des dîmes dont cet ordre » a fait le sacrifice ; elle assurera au clergé les deux » tiers des revenus de ces biens. Le produit des » fonds monte à 70 millions au moins; celui des » dîmes, à 80, ce qui fait 150 millions; et pour » les deux tiers, 100 millions, qui, par les bonifi-
» cations nécessaires, par les vacances, etc., peuvent » se réduire par la suite à 85 ou 80 millions. Ces » 100 millions seront assurés au clergé par privi- » 1^ spécial ; chaque titulaire sera payé par quarx> tieret d'avance, au lieu de son domicile, et la » nation se chargera de toutes les dettes de Tordre. D II existe en France 80,000 ecclésiastiques dont » il faut assurer la subsistance, et parmi eux on » compte 40,000 pasteurs, qui ont trop mérité des » hommes, qui sont trop utiles à la société, pour » que la nation ne s'empresse pas d'assurer et d'a- » méliorer leur sort; ils doivent avoir, en général, » au moins 1,200 livres chacun, sans y comprendre » le logement. D'autres doivent recevoir davantage.
Exécution du plan^ avantages.
» Les dtmes. appartiennent déjà à la nation. Elles » ont été abolies, il est vrai ; mais elles doivent être » acquittées quelque temps encore. Elles le seront » au profit de la naiion, avec facilité de conversion » en une prestation en argent. Elles montent à 80 » millions; en y ajoutant 20 millions, somme qui » décroîtrait par la mort des titulaires, on aurait » celle de 100 millions, nécessaires à l'entretien du » clergé.
» Les biens-fonds produisent 70 millions de revenu » et plus, ce qui forme un capital de 2 milliards
86 UÉVOLUTION FRANÇAISE.
il cent millions à employer, dont les créanciers de » rÉlal pourraient être acquéreurs. Le déficit des » finances sera cornblé...
» Eh résumé, » dit-il, « le clergé sera sufBsamïi ment doté : cent vingt millions de rentes à payer » seront éteintes. La vénalité des charges sera suppri- » mée» lâ dtme abolie; les biens territoriaux, rendus ^ à là circulation, retiendront dans les campagnes un » grand nombre de nouveaux propriétaires; les lah boureurs ne craitidront plus d'être expulsés de » leurs fermes, comme ils Tétaient par la mutation » des bénéfices ecclésiastiques ; l'agriculture sera en- » couragée par cette possession et cette sécurité. »
La haute naissance, le caractère épiscopaU la renommée précoce de profondeur et d'habileté de M. de Talleyrand, ses liaisons connues avec Mirabeau, le don de pressentir et l'audace de devancer la victoire des opinions^ enfin le mot qui était sur toutes les lèvres, prononcé païf la bouche d'Uii courtisan et d'un étèque, donnèrent à cette motion , pour les uns l'éclat d'un orâde, pouf les autres le scandale d'une apostasie, pbur tous l'autorité d'un acte accompli. La dépossession territoriale du clergé fut votée dans les esprits avant d'être convertie en décret.
Des applaudissements saluèrent l'émancipation du cinquième des terres de la France rendues aux familles, cette source unique de la population. C'était la troisième fois depuis Charlemagne que la nation,
LES CONSllïLANTS. 87
toujours expropriée de ses terres par l'Église usufruitière, était forcée de rentrer dans sa propriété. Nul, excepté le clergé, ne considérait TÉglise comme pro/priétaire au même titre que les familles. La propriété n'a pas été instituée pour les idées, mais pour les hommes.
La société subventionne viagèrement les idées. Mais elle n^investit que les familles du droit inaliénable d'hérédité et de propriété. La société intellectuelle, morale et religieuse ne s'attache pas à la glèbe des cultes. S'il en était ainsi, les cultes propriétaires ne pouffaient être expropriés que par un crime, et le paganisme , légitime propriétaire avant Constantin, attrait le droit de réclamer ses temples, ses trésors et ses provinces transférés ail culte chrétien quand la société devint chrétienne. Exproprier le clergé de là possession de la terte, indemniser ses ministres vivants , laisseï" rémunérer ses services libres par les communions qui les réclament, telle était la vérité des rapports de l'Etat avec l'Eglise dans l'opinion des législateurs. L'Assemblée le sentait sans oser encore le dire, mais elle frémissait d'impatience en approchant du but.
De nombreuses adresses d'ordres monastiques ôf* frirent le lendemain leurs biens à la nation.
Des adresse^ de plusieurs provinces déclaraient patjurés à leur serment et traîtres à leur patrie les députés qui déserteraient leur poste en un tel moment.
hS UÉVOLUTION FRANÇAISE.
Le 22 , l'Assemblée écouta un rapport sur un mandement épiscopal de l'évêque de Tréguier (Lemintier) , dont U publication semait Tagitation el la révolte en Bretagne contre les décrets de l'Assemblée nationale, et protestait d'avance contre la constitution.
« Lorsque le premier, le plus illustre trône de » l'univers, » disait l'évêque de Tréguier, « est ébranlé » jusque dans ses fondements ; lorsque les mouve- D ments convulsifs de la capitale se font sentir » dans les provinces les plus reculées de l'empire » français, serait-il permis à un évêque de garder » le silence?... Qu'elle est différente d'elle-même» » cette monarchie française, le plus beau domaine y> de f Eglise catholique! Et quel est le ministre des » autels dont les entrailles ne seraient pas déchi- » rées à la vue des combats qu'on livre à l'Eglise? » La capitale d'une nation polie , sensible , a été » souillée par des proscriptions inouïes, par des » assassinats dont les nations les plus barbares rou- » giraient.
» Conservons nos lois antiques; elles sont la sau- » vegarde de nos propriétés, de nos personnes et » de notre gloire.
» Satisfait de son sort, le plébéien vivait con- » tent... Les tribunaux suprêmes sont méconnus, » humiliés... La religion, la raison, la nature, in- » dignées, frémissent à la seule pensée d'une ré-
» forme dont la seule entreprise a déjà coûté tant » de sang et de larmes... Si aujourd'hui on envan hit les propriétés des deux premiers ordres de » FEtat, qui vous garantira les vôtres pour Fa- » venir?... »
C'était le premier appel à l'insurrection morale et à l'insurrection armée dans ces provinces où le clergé avait son empire sur le peuple des campagnes. Dix mille paysans, confédérés à la voix de leur évêque, étaient accourus à Tr^ier pour prêter leurs bras à la résistance du sacerdoce. Trente mille volontaires des villes voisines accoururent d'eux-mêmes à Tréguier pour étouffer l'insurrection dans son germe. Les paysans prirent la fuite.
Le rapport concluait à l'accusation après de plus amples renseignements.
Le 21, Robespierre, député d'Àrras, déjà signalé par l'obstination de son audace et par la roideur de ses doctrines plus que par son talent, qui balbutiait encore, combattit la loi martiale contre les troubles de Paris.
a On vous demande, » dit-il, « du pain d'un cêté, » des soldats de l'autre. Ceux qui ont suivi la ré- » volution ont prévu le point où vous êtes : ils ont » prévu que les subsistances manqueraient; qu'on
90 UÉVOLUTION FRANÇAISE.
» VOUS montrerait au peuple comme sa seule res- » source. Ils ont prévu que des situations terribles » engageraient à vous demander des mesures Vio- » lentes, afin d'immoler à la fois et vous et la li- » berlé. On demande du pain et des soldats! c'est- » à-dire le peuple attroupé veut du pain : donnez- » nous des soldats pour immoler le peuple ! On Vous
» dit que les soldats refusent de marcher Ëh!
» peuvent -ils se jeter sur un peuple malheureux » dont ils partagent le malheur? Ce ne sont pas des » mesures violentes qu'il faut prendre, mais des dé- » crets sages pour découvrir la source de nos maut, » pour déconcerter la conspiration qui peut-être, danS » le momeni où je vous parle, ne ûous laisse pluâ » d'autre ressource qu'un dévouement illustre. Il faut » nommer un tribunal vraiment national.
» Nous sommes tombés dans une grande erreur, » en croyant que les représentants de la nation ne » peuvent juger les crimes commis envers la nation. » Ces crimes, au contraire, ne peuvent être jugés » que par la nation, ou par ses reprfeentanls, ou » par des membres pris dans votre sein. Qu'on ne » parie pas de constitution , quand tout se réunit poWt » l'écraser dans son berceau. Des mandements in- » cendiaire^ sont publiés, les provinces s'agitent, les » gouverneurs favorisent l'exportation suf les fron- » tières... Il faut entendre le comité des rapports, » il faut entendre le comité des recherches, découvrir
» la conspiration, èloufîer la conspiration... Alors nous » ferons une conslilulion digne de la nation qui » l'attend. »
Cet orateur, client des Lameth , ami de Péthion , organe fiévreux, pénible, mais infatigable, des opinions populaires, n'avait rien d'un tribun et tout d'un sectaire. Son visage était concentré, ses traits aigus; son regard portait plus loin que son auditoire. Sa vmx, aigrie par l'habitude du barreau de province, n'avait que des éclats métalliques pour accent; son style oratoire, solennel et guindé, rappelait la déclamation des pages de Jean-Jacques Rousseau et des Académies littéraires. Sa taille était petite, ses membres grêles, ses gestes automatiques. Son costume recherché contrastait avec l'ftpreté de ses doctrines. Il était pélM>le à entendre et à regarder; tout sentait Teffort Aém sa nature. On redoutait sa présence fréquente à la tribune; on s'éloignait ou l'on causait pendant ses discours. On le croyait prédestiné à ces rôles secondaires dans les asseniblées, dont les acteurs subissait l'inattention en retour de l'ennui. Mais il était résolu à tout subir, même le dédain, pour faire parvenir perpétuellement sa parole et son nom au peuple, à travers les distractions de ses collègues. Il avait deviné la force de l'obstination dans la logique de la ligne â'lx)ite , dans la volonté ; sa puissance intérieure était dans sa conviction. Quand on s'informait sur les bancs de l'Assemblée de l'origine et des
02 HÉVOLUTION FHANÇAISE.
anlécédenls de ce jeune homme, on n*y trouvait rien que d'honnête, une naissance ni plébéienne ni aristocratique, une famille pauvre mais considérée, une éducation reçue aux frais de la province en récompaisc d'une précoce aptitude aux études, la profession du barreau exercée dans sa province, les lettres cultivées pour seul délassement, J.-J. Rousseau pour idole, ses doctrines pour conscience, sa démocratie pour code politique, l'horreur de la peme de mort, la passion d'une sage égalité, des mœurs chastes, une iotelligence renfermée en elle-même qui ne laissait rien évaporer de ses pensées, de ses rêves, une vie pauvre el studieuse à Paris avec une sœur plus âgée que lui et un jeune frère dont il surveillait l'éducation dans une modeste maison au Marais, sans autre fortune que son salaire de député à l'Assemblée nationale, enfin une assiduité aux séances et aux comités, quelques liaisons, Barnave, Duport, les Lameth, ses premiers patrons.
Tel était à cette époque Robespierre. Nul ne pressentait en lui la popularité, le crime, le sang, la dictature. Le dernier mot de sa destinée échappait à tous et à lui-même; la Révolution seule le savait. Triste exemple, qui devait enseigner à jamais aux hommes d'État et aux législateurs philosophes la nécessité de tout modérer en soi. L'histoire de l'esprit humain ne présente peut-être pas dans un autre honiime, aussi lisiblement que dans Robespierre, la dégénération graduelle de la vérité en fanatisme et de la vertu en forfaits.
Péihion, son ami alors, sa victime depuis, était un jeune avocat de Chartres. Plus favorisé de la nature, de réloquaice et des dons extërieui:js, il aspirait à la même faveur de l'opinion . Il protesta contre les lois de force répressive.
Mirabeau, embarrassé entre le désir de conserver sa popularité et le sentiment de la décomposition sociale, si la vie même des citoyens restait désarmée devant des bordes d'assassins sous les yeux de la garde nationale, s*évada de la question par une apostrophe au gouvemanent.
a Je ne sais rien, » dit-il, « de plus effrayant que » des motions populaires occasionnées par la disette; » tout se tait et tout doit se taire; tout succombe et tout » doit succomber contre un peuple qui a faim. Que fera » une loi martiale si le peuple attroupé s*écrie : /{ » n'y a pas de pain chez le boulanger! Quel monstre » lui répondra par un coup de fusil? Un tribunal na- » tional connattrait sans doute des circonstances du » délit et du mouvement qui Ta occasionné; mais ce » tribunal n'existe pas, mais il faut du temps pour » rétablir, mais le glaive irrésistible de la nécessité » est prêt à fondre sur vos têtes! La première me- » sure n'est donc ni une loi martiale ni un tribunal. » Tm connais une. Le pouvoir exécutif se prévaut de
d4 RÉVOLUTION FRANÇAISE.
» sa propre annihilation; deniandons-lui qu'il dise de » la manière la plus délernninée quels moyens, qudies » ressources il lui faut pour assurer les subsistances » de la capitale. Donnons-lui ces moyens, et qu'àTins- » tant il soit responsable de tout. »
Apostrophe habile qui, en éloignant du nom de Mirabeau l'odieux de réclamer une loi martiale, rejetait la nécessité sur les ministres. Par le vote de la proposition il rendait au gouvernement la force lég^e qu'il voulait secrètement lui rendre, et il se réservait, après avoir armé les ministres, de leur demander compte des armes qu'il leur avait prêtées; c'est lui alors, en leur succédant au pouvoir, qui hériterait de la force remise par l'Assemblée daps leurs mains. Le calcul était à la fois d'un tribun et d'un homme d'État; il échappa à la sagacité de l'Assemblée: lesDuport, les Lameth, les Robespierre se réunirent à la motion de Mirabeau. Le président déclara qu'il élait inutile de demander au ministère quels moyens il réclamait pour approvisionner la capitale, attendu que M. Necker venait de dire lui-même que le comité de police de la Commune , seul instrument d'ordre public en ce moment , avait refusé toute communication et tout rapport avec le ministère.
A cette motion qui complétait l'anarchie , TAssepi-
blée, écartant d'uq côté le roi impuissant, de Tautre la Commune usurpatrice» s'empara elle*-même du pouvoir exécutif pour réprimer les assassinats ; elle décida que le décret contre les attroupements serait voté dans le jour et porté à la sanction du roi;
Que le comité de police de la Commune serait tenu de fournir au comité des recherches de TAssemblée tous les pnoyens d'éclairer ses actes;
Que le comité de constitution présenterait le lundi suivant le plan d'un tribunal chargé de punir les crimes de lèse-nation , et qu'en attendant, le tribunal du Châtelet continuerait k juger même ces crimes;
Que les ministres seraient sommés de déclarer à TAssemblée quels moyens ils jugeaient nécessaires pour répondre des subsistances et de Tordre.
A peine ce décret était-il voté, que le comité de constitution parut dans la salle, la loi martiale toute rédigée dans sa main. C'était la loi de Mirabeau à peine modifiée par quelques insignifiantes chicaqes de rédaction. Le rapporteur la lut à la tribune.
L'Assemblée, dans le préambule, parlait pour la première fois, sous la dictée de Mirabeau, le larvgage de la nécessité sociale, de la volonté et de la force.
« Considérant, i» disait le préambule, « que la liberté
affermit les empires » mais que la licence les détruit; que 9 loin d'être le droit de tout faire » la liberté n'existe que pour consaclrer le devoir de Tobéissance aux lois; que si, dans les temps calmes, cette obéissance est suflfisamment assurée par l'autorité publique ordinaire, il peut survenir des époques difficiles où les peuples, agités par des causes souvent criminelles, deviennent instruments d'intrigues qu'ils ignorent; que ces temps de crise nécessitent momentanément des moyens extraordinaires pour maintenir la tranquillité publique et conserver le droit de tous, l'Assemblée a décrété et décrète la présente loi martiale;
» Art. I^^. Dans le cas où la tranquillité publique sera en péril, les officiers municipaux des lieux seront tenus, en vertu des pouvoirs qu'ils ont reçus de la commune, de déclarer que la force militaire doit être déployée à l'instant pour rétablir l'ordre public, à peine d'en répondre personnellement.
» n. Cette déclaration se fera en exposant à la principale fenêtre de la maison de ville, et dans toutes les rues, un drapeau rouge, et en même temps les officiers municipaux requerront les chefs des gardes nationales, des troupes réglées, des maréchaussées, de prêter main-forte.
» ni. Au signal seul du drapeau, tous attroupements, avec ou sans armes, deviennent cHminels et doivent être dissipés par la force.
LES CONSTITUANTS* ft
» ÏY. Les gardes nationales, troupes i%lées et marecliaussees seront tenues de marcher sur-len-hamp, commanJées par leurs ofiîciers, précédas d'un drapeau rouge, et accompagnât d'un ofTGcier municipal au
[moim.
» V* U sera demandé par un des ofTiciers municipaux auxdites personne-s attroupées quelle est la cause de leur réimion et le grief dont elles demandent le redressement. Elles seront autorisées a nommer six d'en- Ire elles pour exposer leurs réclamations et présenter
Heur pétition, et tenues de se séparer sur-le-cliamp et de se retirer paisiblement,
» VI. Faute par les personnes attroupées de se retirer
Vm ce moment, il leur sera fait, à haute voix, par les officiers municipaux, ou Tun d'eux, trois sommations
Ide se retirer tranquillement dans leur domicile, La première sommation sera exprimée en ces termes :
U Avis est donné que ia loi martiale est proclamée;
iqne tous attroupements sont criminels. On va faire feu ! Que les bons citoyens se retirent. )j A la seconde et troisième sommations, il suffira de répéter ces mots ; « On va faire feu î Que les bons citoyens se retirenl. » L'officier municipal annoncera à chaque sommation que c'est la première, ou la seconde, ou k dernière.
)>V1L Dans le cas où, soit avant, soit pendant le prononcé des sommations , rattroupement commettrait
quelques violences ^ et pareillement dans le cas où, m. 7
98 UÉVOLUTION FRANÇAISE.
après les sommations faites» les personnes attroupées ne se retireraient pas paisiblement, la foroe désarmes sera à l'instant déployée contre les séditieux, sans que personne soit responsable des événements qui pourront en résulter.
» Yill» Dans le cas où le peuple attroupé, n'ajant fait aucune violence, se retirerait paisiblement, soit avant, soit immédiatement après la dernière sommation, les moteurs et instigateurs de la séditicm, s'ils sont connus, pourront seuls être poursuivis extraordinairement et condamnés , savoir : à une prison de trois ans si l'attroupement n'était pas armé, et à la peine de mort si l'attroupement était en armes. U ne sera fait aucune poursuite contre les autres.
x> IX. Dans le cas où le peuple attroupé ferait quel* que violence ou ne se retirerait pas après la dernière sommation, ceux qui échapperont aux coups de la force militaire, et qui pourront être arrêtés, seront punis d'un emprisonnement d'un an s'ils étaient sans armes, de trois ans s'ils étaient armés, et de la peine de mort s'ils étaient convaincus d'avoir commis des violences. Dans le cas du présent article, les moteurs et instigateurs de la sédition seront de même condamnés à mort.
x> X. Tous chefs, oiBciers et soldats des gardes nationales, des troupes et des maréchaussées qui exci'* teront ou fomenteront des attroupements, émeutes
et séditions» seront déclarés rebelles à la nation , au roi et à la loi, et punis de mort; et ceui qui refuseront le service, à la réquisition des officiers municipaux, seront dégradés et punis de (rois ans de prison.
bXI. 11 sera dressé, par les officiers municipaux, procès-verbal qui contiendra le récit des faits»
» XII. Lorsque le calme sera rétabli , les officiers municipaux rendront un arrêté qui fera cesser la loi martiale, et le drapeau rouge sera retiré et remplacé pendant huit Joura par un drapeau blanc t signe de paix et de concorde. »
Nul n*hésita à voter cette loi terrible i mais nécessaire, sur le cadavre de tant de citoyens immolés dans la capitale et dans les villes de province. L'état de guerre avait été déclaré par les anarchistes, on leur répondait par la guerre. Lafayette, Bailly eux-mêmes pressairat TAMmblée de^leur accorder cette arme* La Commune la trouvait encore trop douce et trop lente à forgen Une députation des représentants de la municipaUté arrivait à l'Assemblée au moment du vote» pour demander le jugement sommaire et militaire contre les coupables d'attroupements. On lui refusa cette arme arbitraire; la loi martiale suffisait à tout. Elle consterna l'esprit public et fit trembler les factieux.
lOD RÉVOLUTION FRANÇAISE.
L'apiiareil tragique avec lequel cette loi tragiqiie elle-même fut proclamée dans Paris ajouta à la cens* temation et à la terreur. Des huissiers de la municipalité, en costume traditionnel et en manteaux, escortés chacun d*un sergent d*armes et de quatre gardes de la ville , partirent de l'hôtel de ville pour les quarante-huit quartiers de Paris. Chacun de ces cortèges était précédé d'un corps d'infanterie, marchant sur deux files pour laisser les rues vides et muettes à l'approche des magistrats. Us s'avançaient à cheval, entre deux escadrons de cavalerie qui les précédaient et les suivaient, le sabre à la main. Les tambours et les trompettes de la municipalité, a cheval aussi , battaient et sonnaient l'alarme ; le héraut d'armes lisait à haute voix la loi martiale. Le peuple se taisait et s'écartait. Le nombre de ces proclamations fut tel, que la journée tout entière suffit à peine aux stations des nombreux cortèges sortis de Fhôtel de ville. Il n'y eut pas un carrefour de la capitale et des faubourgs quinie retentît de cette menace à la sédition et dé ce défi au crime..
Le même jour, comme pour légitimer la loi par le spectacle et l'expiation des crimes qui l'avaient rendue nécessaire, Téchafaud, dressé sur la place de Grève, vengeait la victime du peuple par la mort de son meurtrier. Celui qui lui avait donné le coup mortel était pendu; celui qui lui avait coupé la tête après sa mort était envoyé aux galères. Le roi et la reine,
LES CONSTITOANTS. 101
feiûntà la douleur et à la rt^paiation publiques, envoyaient à la veuve cl à reniant de la victime un secours de deux mille écus- Tous les pouvoirs s'enlcn* daienl pour attirer sur de tels forfaits Vhorreur du peuple, la vengeance de la justice, les larmes de la pUié, Paris respira quelques jours à Tabri de cette terreur imprimée aux séditieux.
Le 22, la ville de Boulogne-sur- Mer , qui s'était opposée à rembarquement du duc d'Orléans pour r Angleterre ( et qui accusait le gouvernement de la proscription déguisée d'un grand citoyen , fut désavouée \mr r Assemblée. Le duc de Liancourl, ami de Lafayette, afOrma la libre acceptation par le prince de la mission que le roi lai avait confiée* Le comte de Latouche-Tréviile» accusé par la rumeur publique des funestes conseils donnés au duc d'Orléans, demanda que sa conduite fût sévèremeni examinée par le comité des rccherctics. L'Assemblée, qui réservait de faire poursuivre par le Châtelet les complots du 5 octobre, ne répondit que par le dédain au défi de Latûuche* Elle discuta tes conditions de Féligibilité des représentants. Robespierre démontra que la condition d'un impôt égal à la valeur d*un marc dVgent était la destruction de l'égalité civile et politique entre les citoyens , base des institutions nouvelles.
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
a Si celui qui ne paye qu'une contribution équiva- » lente à une journée de travail a moins de droit3 » que celui qui paye la valeur de trois journée^ de » travail , celui qui paye la valeur de dix journée^ i> de travail a plus de droits que celui qui n'en paye » que trois; dès lors celui qui possède cent mille » livres de rentes a plus de droits que celui qui n'en a » qu'un mille. Or, tous vos décrets ont pour prin- » cipe fondamental le droit de tout citoyen à coni» courir également à la loi. Que devient le principe? » que deviennent tous vos décrets? »
On lui répondit par des subterfuges de tribune qui trompaient la discussion; mais la presse et le peuple s'attachèrent avec passion au principe vrai de Robespierre,
L'Assemblée, malgré l'opposition de l'abbé de Pradt, qui demandait que l'évéque de Tréguier fût entendu sur son mandement avant d'être mis en accusation, vota le renvoi de ce mandement au tribunal chargé de juger les crimes de lèse-nation,
Ijo 33 on discuta !& motion de M. de Talleyrand sur la vente des biens du clergé. L'abbé Grégoire, quoique prêtre attaché aux dogmes, distingua le dogme de la richesse , et démontra que les propriétés d'un corps n'étaient que des usufruits dont le capital appartenait a la nation seule, et dont elle pouvait faire l'usage qui lui conviendrait, pourvu qu'elle fût équi^ table envers les individus et pr^voyaulQ ^vei» les
LES CONSTilUANTS. 103
nécessités du calle. Celle redoutable quoslion , sur laquelle Maury et Mirabeau devaienl épuisor plus lard le sophisme, ie raisonne mont, TéloquencG, fut suspendue et reprise au gré des orateurs qui voulaient lutter pour ou contre la propriété inaliénable du clergé. Les premières protestations de quelques districts démagogiquts de Paris contre la loi niartiale com* mencèrent à éclater dans des délibérations concertées dû ces asaemblécs, Loustalol, qui rédigeait le Joumat d^ révQluUom d$ Pariât organe à cent mille voix, qui devenait une puissance, accusa les auteurs de celte loi de vouloir comprimer rinsurrcction populaire, « la seule force, » disait-il, « qui eût accompli » et sauvé jusqu'ici la Révolution et le peuple. Les 1 aristocrates, désolés de Tunion qui subsiste encore » entre les citoyens armés, la garde nationale et io » peupla» veulent les décimer, et i>out-ètre pis,,. E) Voici la conséquence de cîcIIû loi , » poursuivait-iL « Ou le citoyen, croyant être obligé d'en venir h w égorger le peuple » se dégoûtera et quittera un n corps qiît* les aristocrates avilissent; on il se prétt seniera quelque occasion de Irempt^r les armes ■ dons la $&ng.«. Et alors ma pensée recule devant » ce qui peut arriver, La nioiion de M. de Robesil pierre me frappe; ses cris n'ont pas été écoulés; .1 réloqueneo fiislueuse l'a emporté sur réloquenco » de la raison , et son énergie a été qualifiée d'ir- » rascibilité et dVgueil Ce coup, du resta * était
IM BËVOLUTION FRANÇAISE.
» prévu depuis longtemps. M. de Mirabeau ranmm-
» çait, afin à*j accoutumer les esprits: le boulange
» et les deux hommes exécutés le lendemain soal
» peut-être les trois victimes qui devaient préparer
» le vote de la loL On n*a produit ces scènes san-
» glantes que pour avmr une occa^on de demander
» la loi martiale. On a amené une disette factice qui
» a occasionné la mort du boulanger, et qui a ac-
» céiéré la proclamation. Maintenant, Tabondanoe a
» reparu jusqu'à ce qu*on croie nécessaire de la Cadre
» disparaître. »
Ainsi éclatait déjà dans la Révolution naissante la scission prête à s'élargir chaque jour entre les hommes qui voulaient la Révolution par l'ordre et ceux qui la voulaient par l'anarchie. La Commune, au premier moment urne avec la garde nationale, se prononça tout entière pour l'Assemblée; elle nomma son comité de police , qui s'entendit avecr le comité de recherches pour découvrir, déjouer et punir les tentatives insurrectionnelles. Lacretelle, Agier, Garan de Coulon, Oudard, Condorcet, Sémonville, Brissot de Yarville, dief futur des Girondins, tous encore constitutionnels et monarchiques alors, comme Robes-* pierre lui-même déclarait l'être, furent nonmiés membres de ce comité.
Les minislres, sommés, comme on Ta vu, par un décret de l'Assemblée, de venir demander les moyens de force nécessaire au pouvoir exécutif » et d'accepter ensuite la responsabilité entière des événements, comparurent à la séance du 25 octobre pour obéir à la Icllre du décret. Le garde des sceaux lut à la tribune la réponse collective des minisires à la motion de Mirabeau* Dans celle réponse» déplorable, aveu de découragement et de perdition par la bouche de ceux qui constiilaient le pouvoir rojal , ils accusent de leur inaction ranarchie universelle, qui avait brisé toute autorité dans leur main, et qui se jouait dc^ décrets de TAssemblt^e ellc-mCme^ la désobéissance des administralcurs, la suspension de la juslice, rexplosion impunie du journalisme , rinsubordination de lous les rouages du gouvernement donnée en exemple à rinsubordination des troupes et du peuple, enOn rinterrègne complet de toute autre force que celle des insurrections conlre le roi lui-m^me,
« Dans une telle situation, » dîsciienl-ils, « qui m oaerait prendre sur soi d'accepter la responsabilité » qu*on nous impose? Jamais nous n'aurons cette ^mérité, et si on persiste à l'exiger de nous , nous
abandonnerons la place aux hommes assez aveugles j» ou assez imprudents pour ne p-is s'effrayer de l'em-
lOG nËYOLUTlON FRANÇAISE*
y> pire des circonstances. Nous ne sommes pas même » appelés à conférer avec vousl...
)> Ce qu'il faudrait avant tout, » ajoutaient-ils en finissant, « ce serait Tabandon de toutes ces mé- » fiances, une confiance fondée entre vous et nous )» sur Testime 1 Si d*autre§ ont les moyens qui nous )> manquent, indiquez •'les vous-mêmes; nous irons » au devant d'eux. U faut, sachez-le, plui de cou<- » rage, dans Téiat où nous sommes, pour conserver D de telles places que pour les abdiquer! »
Ce cri de détresse et de découragement était le testament politique de M. Necker. L'Assemblée ne put l'entendre sans pitié. Ce cri de faiblesse, mai$ de vérité, porta la terreur dans la France entière et la stupeur en Europe. Jamais un gouvernement n'avait proclamé de si haut son propre anéantissement, La roi, M. Necker , les royalistes du conseil secret des Tuileries espéraient sans doute, en l'avouant avec tant de douleur, exciter le remords et la résipiscence de9 peuples et retrouver l'empire dans le désespoir du royaume. Mais ce n'est jamais le pouvoir tombé que le peuple relève, U eût été moins pusillanime et moins avilissant pour le roi d'abdiquer devant la Révolution, qui l'avait désarmé de tout, hors de son titre, que d'accepter, en restant en évidence sur son tràne, cette responsabilité de l'anarchie et cette dérision de gouvernement. Son titre de roi ne pouvait plus être dans sa pensée qu'un titre de nullité et un texte d'accusation.
mB CONSTITUANTS. 197
I^ lendemain d'un pareil aveu, fait en son nom par ses ministres, il ne lui restait qu'à descendre du trône en appelant au peuple, ou à s'y raffermir en appelant à son armée, L'heure de la retraite ou l'heure de la dictature était évidemment sonnée pour lui. Il n'entendit ni Tune ni Tautre, et il se laissa emporter au courant des événements, qui ne le comptaient plus,
L'Assemblée s'occupa» le 27t de la convocation insurrectionnelle des états provinciaux du Daupbiné, du Languedoc et de la Bretagne, par Meunier, Lally^ Toll^idal et d'autres députés absents, pour protester contre le octobre et contre les décrets arrachés par la violenea aui états généraux. On excusa, on nia, on pallia ces inutiles tentatives de la noblesse, du dçrgô et des parlements de ces provinces, qui n'a<^ valent de danger que pour leurs auteurs. Le peuple des villes et des campsgi^ était trop animé contre ses anciens maîtres pour s'insurger en faveur des privilèges qu'il venait de secouer. <i II est vrai, » dit ironiquement Dupont (de Nemours), l'ancien dis^ cîple dtt marquis de Mirabeau, « que \m provinces » ne veulent pas croire aisément à la liberté de la t translation du roi à Paris» sollicitée par une arp mée de vingt null^ bommee et par un train d'ar^
im RÊVOLCTION FRANÇAISE.
)> lillerie! »Sur la motion de Mirabeau et d'Aleiaiidre de Lanieth, rAssemblée décréta rinterdiction de toute convocation dans le royauine. Clermont-Tonnerre, qui avait repris sa place dans rAssemblée, ne s'opposa pas i ce décret; mais il en provoqua l'application i un des districts de Paris qui avait insolemment protesté contre la loi martiale. Target, en soutenant le droit de convoquer des assemblées libres des citoyens pour s'entretenir des intérêts publics, démontra que ce droit ne pouvait s'étendre aux corps constitués, qui déchireraient le royaume en lambeaux en élevant puissance contre puissance.
M. de Cazalès et M. de Yirieu réclamaient pour les provinces le droit de conférence et de pétitions collectives. « Peut -on redouter, n dit le comte de Virieu, a les habitans d'une province qui a donné » le signal de la liberté? d Mirabeau , en peu de mots, anéantit un sophisme plus propre à féodali^ ser l'esprit de résistance qu'à reconstituer l'unité monarchique.
Le lendemain il lut à l'Assemblée une motion d'apparat sur Tinscriplion civique des jeunes citoyens au tableau des citoyens actifs par les assemblées primaires, institution républicaine qui correspondait aux institutions de Rome, dont l'imitation fanatisait en ce moment les législateurs et le peuple.
« Messieurs , d dit avec une solennité inusitée le grand orateur, a pendant que vous vous occupez
w des conditions à exiger pour êîre électeur el éli- » gible, je vous propose de consacrer une idée qui » m'n paru très simple , très noble , et que je » iroiive indiquée dans un écTÎl récemment publié jÊ par un de nos collègues (Sieyes> 11 propose d'attribuer aux assemblées du peuple la fonction it d'inscrire solennellemenl les hommeâ qui auront w alteini Tâge de vingt et un ans sur le tableau » des citoyens^ et c*est ce qu*il appelle rinscripiion » civique.
1» Ce n'est point le irioment d'entrer dans celte » question vaste et profonde d'une é^lucation civique, réelamét? aujourd'hui par tous les hommes n éclairés, et dont nous devons l'exemple à l'Eu- » rope. Il sulTit à mon but de vous montrer qu'il h est important de montrer à la jeunesse les rapï* ports qui l'unissent à la patrie, de se saisir de » bonne heure des mouvements du cœur humain tt pour les diriger au bien général, et d'atlaclier îi aui premières afîeclions de l'homme les anneaux » de celle chaîne qui doit lier toute son existence ^ à l'obéissance des lois et aux devoirs du citoyen • 1^ Je n'ai besoin que d'énoncer cette vérité. La patrie, n en révélant d'un caractère de solennité l'adoption » de ses enfants, imprime plus profondément dans » leur copur le prix de ses bienfaits et la force de 9 ses obligations, w L'idée d'une insrripiion civique n*est pas nou-
110 RËVOLDTtON rRANQAlSE.
r> \e\\e\ je la crois même aussi ancietiDe que les D constitutions des peuples libres» les Athéniens en n particulier, qui avaient si bien connu tout le parti » qu'on pouvait tirer des forces morales de rhomme, » qui avaient réglé par une loi que les jeunes gens» » après le service militaire de deux années, espèce n de noviciat où tous étaient égaux, où tous ippre- 3» naiimi a porter docilement le joug de la subor- » dination légale, étaient inscrits à Tftge de vingt » ans sur le rôle des citoyens. C'était, pour les » familles et pour les tribus, une réjouisàance pu- » blique^ et pour les nouveaux citc^ens uil grand » jour : ils juraient au pied des autels de vivre et » de mourir poUr la patrie. Les effets de oés iUsh titutions ne sont bien ^ntis que par ceux qui » ont étudié les véritables crises du coeur humain; » ils savent qu'il est plus important de donner aux D hommes des mœurs et des habitudes que des » lois et des tribunaux. La langue des signes est V la vraie langue des législateurs. Tracer une cons* D titution c'est peu de chose ; le grand art est d'ap^ » propri^ les hommes à la loi qu'ils doivent chérin n Si vous consacrez le projet que je vous pro« » pose, vous pourrez vous en servir dans le oode D pénal, en déterminant qu'une des peines les plus f> graves pour les fautes de la jeunesse sera la sus- » pension de son droit à l'inscription civique et » l'humiliation d'un retard pour deux, pour trois
LB9 CONSTITUANTS» lit
tt OU même pour cinq années. Une peine de celte )> nature est heureusement assortie aux erreurs de 9 oel âge» plutôt frivole que corrompu» qu'il ne » fiiut ni flétrir, comme on l'a £8uit trop longtemps, » par des punitions arbitraires, ni laisser sans frein, n comme il arrive aussi quand les lois sont trop » rigoureuses. Qu'on imagine .combien , dans l'Age % de l'émulationi la terreur d'une exclusion publique 1» agirait avec énergie, et comment elle ferait de l'édu- » cation le premier intérêt des familles* Si la punition » qui résulterait de ce retard paraissait un jour trop 9 sévère, ce serait une grande preuve de la bonté » de notre oonstitution politique. Vous aurieË rendu » l'état de citoyen si honorable qu'il serait devenu » la première des ambitions.
» Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il sera néces- » saire de donner à cette adoption de la patrie la » phis grande solennité; mais je dirai : Voilà les n ffites qui conviennent désormais à un peuple libre ; % voilà les cérémonies patriotiques, et par consé*- » quent religieuses, qui doi^t rappeler aux hommes )• d'une manière éclatante leurs droits et leurs de^ 1» voirs; tout y parlera d'alité; toutes les distinc- » tions s'eflaceront devant le caractère de citoyen : V on ne verra que les lois et la patrie. Je désire** » rais que ce serment, rendu plus auguste par un n grand concours de témoins, fût le seul auquel un 1^ citoyen français pût être appelé; il embrasse tout,
Itt RÉVOLUTION FRANÇAISE.
)) et en demander un autre, c*est suppose» un parjure.
» Je propose donc le décret suivant ;
« L'Assemblée nationale décrète que» i^rès Torga- » nbation des municipalités, les assemblées primaires » seront chargées de former un tableau de citoyens » qui auront «atteint l'Age de vingt et un ans, après » leur avoir fait prêter serment de fidélité aux lois » de l'État et au roi, et nul ne pourra être ni électeur » ni éligible dans les assemblées primaires, qu'il n'ait i> été inscrit sur ce tableau. »
Le vertige de l'Antiquité, qui avait saisi alors la France, et l'accent romain de la motion de Mirabeau firent illusion à l'auditoire. La motion et l'orateur furent couverts d'applaudissements.
Dès le surlendemain de sa promulgaticm , la loi martiale fut appliquée à la ville de Yecnon , en Normandie. Le peuple venait d'y pendre deux fois un agent de la municipalité de Paris qui achetai! des grains pour la capitale. Deux fois la corde cassa, et ce hasard sauva le supplicié. Une armée entière, précédée du drapeau rouge, marcha de Paris sur Yemon, et rétablit l'ordre. Le même jour, malgré les pro* testations de Mirabeau, des Lameth, de Barnave et de Péthion, l'Assemblée, qui commençait à reculer devant l'application de ses principes, en présence de
chie qui découlail non des principes mais des cûwnslances , ajouta aux coadîlions de réligibililé la condition de posséder une propriété lerriloriale quelconque. La passe» indignée, éclala (larlout en lanienLations ardentes : celaient la pliilosophie et la démocratie frappée au cœur.
(t L'on rira pent-^dre de ma prédiction, » s'écria Loustaloti Je publicisLe de la démocratie exclusive; « mais voilà raristœralie des riclies consacrée par w un décret naiiona]!,.. D'un seul mot on prive un » liera de la nation de la faculté représentative de » la nation , en sorte que les deux autres tiers se j> trouvent invités à se préférer à la patrie!.,. Il ne » se formera donc pas d'esprit public, et le palrio- *> tisme expirera dans son berceau. ,, Dans dix ans, n ajoutait-il, cet article de la loi nous ramènera sous » le joug du despotisme; il amènera une révolution » qui aura pour objet 1^ lois agraires! 3)
Loustalot était prophète, parce que la raison prophétise* Toute loi de souveraineté qui crée des classes privilégiées entre les citoyens crée des révoltes; la paix de la nation et la sécurité des propriétés ne sont, ne peuvent être que dans l'unité des citoyens. Donner les privilèges politiques à la propriété, c'est FalTaiblir; k^ rêv^ de lois agraires ne sont que les représailles des privilèges politiques. Les lois agraires ne prévaudront jamab dans nos révolutions, parce que la propriété et la société sont une même choses mais elles
agiteront toujours le sommeil des propriétaires, tant que la loi politique se fondera sur le litre de la richesse au lieu de se fonder sur le titre de riQ|dligence et de la vertu.
« L'unique titre, le titre universel, » écrivait Loustalot , «est et sera toujours, quoi qu'on fasse, la con- » fiance de ceux qui doivent être représentés... Quoi! » l'auteur du CofUrai social n'aurait p^ été éligiblel i> Quoil nos plus dignes représentants actuels ne se* D ront plus éligiblesl Quoi! celte précieuse portion » de citoyens qui ne doit qu'à la médiocrité ses ta- )> lents, son amour pour l'étude, pour les recherches » profondes, ne sera pas éligiblel
» Je m'attends à entendre dans nos futures assan- » blées d'électeurs ce singulier dialogue: Mesrieurs, » je vous propose de députer à l'Assemblée nationale x> M. ***; Vous le connaissez; il suffit de le nommer » pour réunir en sa faveur tous les suffrages. — Il » ne paye pas une contribution d'un marc d'argent. » — Oui, satisfait d'un modique revenu que lui ont s» laissé ses aïeux, ou qu'il a acquis lui*méme, il » ne s'est occupé que de s'instruire, et il s'en est » occupé avec tant de succès qu'on le regarde comme » le meilleur publicisle de l'Europe. — Qu'importe, il tt ne paye pas un marc d'argent. — 11 s'est d'ailleurs » acquitté avec autant d'intelligence que d'activité des » diverses fonctions publiques qui lui ont été confiées. » — Tant mieux I mais il ne paye pas un marc d'ar-
LES CONSTITUANTS. itS
» genl. — Dai^ez vous rappeler que redevenu sim- » pie citoyen, au lieu d'être fier de ses succès, il n'est » aucune vetftu dont il n'ait donné l'exemple. — C'est » fort bien^ ^ais il ne paye pas un marc d'argent. — » Et qui, messieurs, oserait se préférer à lui? — Nous » qui payons un marc d'argent. — Savez-vous qu'on » peut être taxé pour sa contribution à un marc d'ar- » gent, et être un sot et un malhonnête homme? — » Nous payons un marc d'argent. — Que les richesses » sont loin de mettre l'homme à l'abri de la con- » cussion et ne le rendent souvent que plus avide? » — Nous payons un marc d'argent. — Qu'il y a de » quoi révolter la nation, de voir que les riches seuls » composeront l'Assemblée nationale; qu'ils feront des » lois favorables aux capitalistes et aux grands pro- » priétaires, au détriment des colons médiocres et » des ouvriers? — Nous payons un marc d'argent.
» Quoique cette loi ait à peu près tous les incon- 9 vénients, sans avoir absolument rien d'utile qui les » compense, il sera difficile qu'elle soit revue dans )> les I^^latures suivantes, composées de députés au » marc d'argent. Elles ne consentiront point à rui- » ner leur propre aristocratie... »
Cet article de la constitution devint le texte des murmures et le germe des séditions dans la population de Paris, à qui les législateurs venaient de Kvrer un irréfutable grief à remuer dans la raison et dans la conscience du peuple.
IfC RÉVOLUTION FRANÇAISE.
Le comte Charles de Lameth, qui tentait de rivaliser de logique avec Robespierre, d'éloquence tribunitienne avec Barnave et Mirabeau, prêta sa voix à la colère de la démocratie et se naturalisa de plus en plus dans le parti du peuple.
La nouvelle d'un premier accès de guerre civile entre la Bretagne et la Normandie pour se disputer les subsistances, suspendit un moment ces discussions. La ville de Brest, presque affamée, avait envoyé douze commissaires pour acheter des farines à Lannion. La ville de Lannion, qui avait renversé sa municipalité légale pour installer à sa place un conseil du peuple choisi parmi les démagogues les plus arbitraires et 1^ plus exaltés , fit arrêter les commissaires de Brest, et laissa piller par la populace le convoi de grains que ces commissaires avaient achetés dans les campagnes de la Normandie pour les diriger sur Brest. Amenés enchaînés devant ce conseil du peuple, les envoyés de Brest sont outragés, menacés, jetés sur la place publique, entre la potence et le couteau. Le président de ce conseil inique et sanguinaire leur donna asile dans sa propre maison; mais violant bientôt les droits de l'hospitalité, il les somme, le supplice sous les yeux, de ratifier le pillage du peuple de Lannion, ou de mourir. Ils signent la ratification pour sauver leur tête, et courent demander vengeance à leur province. Brest, à ce récit, fermente, s'indigne, se lève, arme une
LES CONSTITUA NTS. i 17
colonDe de deuï mille tiommes, moitié citoyens, moitié troupes de la marine, cl marche avec des canons snr Lannion* Toutes les villes el tous les ¥illages traversés par cette colonne vengeresse la grossissent et changent en armée do vingt- cinq mille baïonnettes Tescorte destinée à pro léger un convoi. Cette armée, campée le troisième jour sur les hauteurs de Lannion, fait capituler à l'instant la ville, dissoudre le conseil du peuple, réinstaller la municipalité régulière- Les dévastateurs , menacés mais impunis, s'évadent pour échapper à la vengeance des Bretons* L'armée victorieuse rentre à Brest aux acclamations de la ville et à la confusion du gouvernement , qui ne laissait réprimer Tanarchie que par une autre anarchie. Tel était partout l'état des provinces.
Le 2 novembre l'.issemblée rouvrit, pour la dernière fois, la discussion sur la vente des biens du clergé* Toute la révolution financière , agricole et religieuse » s'agitait dans ce vole si longtemps suspendu : on allait savoir si, après avoir exproprié la noblesse de la féodalité, la Révolution aurait la force d'cïproprîer l'Église de ses possessions territoriales* La lutte fut des deux côtés digne de la grandeur de la cause* La tribune, pour la débattre en face de l'Eu-
rope, avait choisi ses deux plus illustres champions : Mirabeau et Maury, Mh*abeau représentant la raison , Maury la possession. L'histoire, devant de tels orateurs et devant une telle cause, doit s*arrêter pour écouter un moment la tribune.
Maury, impliquant dès le début, avec une habileté consonmiée, la cause de la religion et la cause des pauvres dans celle des richesses territoriales du clergé, parut plaider pour Dieu et pour la société , au lieu de plaider pour les intérêts du sacerdoce.
« Vous n'avez encore rien prononcé, » dit-il , « sur D la religion de l'État, et déjà vos discussions se » portent sur l'existence civile du clergé. La déter- » mination du culte public ne devrait-elle pas pré- » céder celle de la spoliation de ses ministres? La » religion est en effet la seule morale du peuple , » et, selon l'expression de Cicéron, la première re- » devance de l'homme en société. Et aujourd'hui » on vous demande de dévouer à la régénération » d'un Etat à peine obéré de cinquante millions de » déficit, un corps composé de cent cinquante mille » Français dont la fortune est liée à plus d'un x> million de familles! Et au profit de qui? Au » seul profit des agitateurs des villes qui joueront » sur le capital, et nos propriétés seront vendues » et revendues dans leurs spéculations sans qu'il en » revienne rien ni au roi, ni aux créanciers de l'État, » ni au peuplel n
iES CONSTITUANTS, 119
Après s'êlre étendu longtemps sur [' inanité des r&ullals de ceUe vente pour la libération des fi* nonces, il passa aux titres de propriété et s'efTon;^! de les confondre par Tanliquiléj la sainteté, la liberté des donations avec les propriétés eommunes. Il déclara ensuite que si on déposséda il le clergé» il fallail restituer ses biens, non à i'Élat, mais aux donateurs; il énumèra enfin les bientails qui émanemienl de ces propriétés de TÉglise pour la nation I bienfaits doût la source serait tarie par la spoliation.
« Représentants augustes de la nation, » s'écrial-il en terminant ce mémorable discours » mais où rinlérôt de corf^ trahissait sans cesse le talent; « ci- M tojens députés par toutes nos provinc-cs, notre » cause est la vôlre» et vous Ctes intéressés à nous » défendre contr-e celle confédération de Tagiotage » qui vous ruinerait en nous dépouillant. N'imitez » pas ces princes que l'histoire accuse de n'avoir » été que les rois de leur cour et non pas de leur n peuple; ne bornez pas vos regards à un seul « point , la capitale ; embrassez le rojaume tout » entier dans vos combinaisons. Les dépenses qui ** nous ont épuisés seront réduites; un déficit pas- *> sager que Ton peut combler par des économies n et qu'on a la mauvaise foi de vous présenter » comme l'état fixe du trésor public, n'aveuglera *> ni votre raison ni votre patriotisme* Vous n'avez
1» RevOLUTION FRANÇAISE.
» rien & gagner, toos arez tout à perdre à ce 1» sjstècne d*tt§urpalîon. Les pfo?inoes du royaume ^ seraienl traitées par les agioteurs qui auraient 1» conquis nos biens comme r<Mit été jusqu'à pré- 1» sent Tos colonies d*lniérique, et des propriétaires 1» élo^cnés ne Tondraient conoattre que des merce- » naires et des esciaTes.
» On veut rejeter sur le cleigé seul et sur un petit » nombre de prorinces Ténorme fardeau de la dette » nationale* Tous rendrez- vous à jamais tributaires )i de ces hommes arides que nos désastres ont si » scandaletisement enrichis, et qui calculent les ca- 1» lamit^ publiques pour en composer leur fortune 1» particulièie? Les pauvres retomberaient sans se- 1» cours à la charge des riches; les riches seraient )» apiviuvrisi par notre anéantissement, si le clergé » était imnKilé aux agioteurs. Nos familles, dont la )» plupart ne subsistent que de nos dons, vous pan mttront préréraUes peut-être à ces cosmopolites )» usuriers qui, du milieu de la capitale, font une n guenv continuelle d'argent au gouvernement et à n la nation. Eh! comment, à rapproche d*une sain son rigoureuse, dans un moment de détresse, de » cherté et d'anarchie» a-t-on la barbare imprudence » d*élever une question faite pour porter répouvante » dans le cœur de tous les membres du clergé et » pour tarir la source des aumAnes, qui vont de- » venir si nécessaires à Tordre public?
L*acUon de la forre publique est suspendue dans » tout le rojaume; les lois inlimidées se taisent de- » vant la mullitude des coupables; le peuple est » armé, et raulorilé est désarmée; loul le monde » commande, cl personne ne veut obéir; et noire n jeune liberté, qui se méconnaît encore, n'^t déjà ri plus que le despolisme de la licence la plus effré- » née. Quelle police, quelle sûrelé pouvons -nous u attendre, s'il ne se forme parmi lous les bons ciw lojens une noble conjura lion pour soulager celle B multitude toujours croissante d'indigenls, qui n'ont » élé contenus pendant le dernier biver que par les M profusions les plus exlraordioaircs de la cliarilé? » Qui de nous osera voyager dans les campagnes ou p habiter nos cités sans cflroi, si Taumône ne forme » plus une espèce d'assurance patriotique? Nous avons » pourvu, du moins provisoirement, au besoin dei » finance; le calme est rétabli dans les avenues du » trésor national; lous les paiements sont garantis par nos Iributs, qui décernent au roi dès ce moment une qualrième année de tous les revenus du royaume. Assurons le mfme ordre pour Tavcnir, » mais ne souillons d'aucune usurpation ce grand n acle de justice nationale. Ce n'est point en dén poui liant le clergé de ses biens qu'il faut Tappe* M 1er au secours de TF^tot; ce n*est point en Tanéan- » tissant qu'il faut le faire conlribuer aux charges n pubtiques. Non, nous ne demandons pas la ban*
» queroute quand, nous réclamons la conservation » du patrimoine de l'Église I Nous sommes disposés, )» nous sommes décidés à faire des sacrifices, et de » grands sacrifices, pour empêcher cette calamité. » C'est à nous sans doute qu'appartient l'honneur de » donner à la nation l'exemple du zèle et du res- » pect religieux pour la dette publique.
» Les créanciers de l'État retrouveront en nous » le même patriotisme qu'ils ont tant de fois » éprouvé. Remontez à l'origine de la contribution » que nous payons depuis le règne de Charles IX )» à l'hôtel de ville de Paris. Qui nous a imposé » cette créance nationale? N'est-ce pas notre seul » patriotisme? Le clergé de France se chargea, par » le contrat de Poissy, de payer annuellement seize » cent mille livres pour libérer l'État de toutes les » rentes constituées sur les aides, sur les gabelles Y> et sur les domaines du roi. Ce noble engagement, » toujours renouvelé volontairement pour soulager » les peuples, nous l'acquittons encore aujour- » d'hui. Nous sommes prêts à réitérer et même ï> à surpasser cet exemple de patriotisme dans ce j> moment d'alarmes où la crise des finances ébranle D le royaume jusque dans ses fondemens; mais dé- » fendez, consacrez nos propriétés, vous, messieurs, » qui êtes appelés à donner à l'État une constitu- » tion digne de le régénérer à jamais. Vous voulez » être libres; eh bien, souvenez- vous donc que sans
» propriété il n'y a plus de liberlés sociales, la pro- » priété de soi. »
Ce discours avait concentré dans un foyer d'éloquence éclatant tout ce que la religion, la politique, rbistoire, Tintérét du peuple, Téquité, la pitié même, toujours prête à s*éveiller à la voix des dépossédés, pouvaient fournir de raisons, de traditions, de scrupules, de sophismes même en faveur de la propriété et du clergé. L'Assemblée était attentive, réfléchie, mais elle n*était pas émue. La possession de la cinquième partie de son territoire par un corps de célibataires, si une mesure énergique et sage ne rétablissait pas l'équilibre en faveur des familles en proclamant le jubilé de la terre, parlait plus fortement dans le cœur des députés.
Mirabeau se fit la voix de cette parole intérieure qui réAitait d'avance les argumentations spécieuses de son adversaire. Son discours, profondément médité et concerté avec M. de Talleyrand, alla droit à l'argument le plus fort que le clergé opposait à sa dépossession du sol : les fondations libres ou captées faites en sa &veur dans les figes antérieurs.
« Il n'y a aucun doute, » disait-il, « sur le droit » incontestable qu'ont le gouvernement dans l'ordre » civil , le gouvernement et l'Église dans l'ordre de
m RÉVOLUTION FRANÇAISE.
v> h religion, de disposer des fondations anciennes, » d*en diriger les fonds à de nouveaux objets , ou , )> mieux encore, de les supprimer tout à fait. L'uti- » lité publique est la loi suprême, et ne doit être » balancée ni par un respect superstitieux pour ce » qu*on appelle intention des fondateurs, comme si y> des particuliers ignorants et bornés avaient eu le x> droit d*enchatner à leur volonté capricieuse les gé- » nérations qui n'étaient point encore, ni par la » crainte de blesser les droits prétendus de certains » corps, comme si les corps particuliers avaient » quelques droits vis-à-vis de TÉtat. Les citoyens » ont des droits, et des droits sacrés pour le corps x> même de la société; ils existent indépendamment » d'elle; ils en sont les éléments nécessaires, et ils » n'y entrent que pour se mettre avec tous les » droits sous la protection de ces mêmes lois aux- » quelles ils sacrifient leur liberté. Mais les corps » particuliers n'existent point ni par eux-mêmes ni » pour eux; ils ont été formés par la société, et ils » doivent cesser d'être au moment où ils cessent D d'être utiles. Concluons qu'aucun ouvrage des » hommes n'est fait pour l'immortalité; puisque les » fondations, toujours multipliées par la vanité, » absorberaient à la longue tous les fonds et toutes les » propriétés particulières, il faut bien qu'on puisse » à la fin les détruire; si tous les hommes qui ont » vécu avaient eu un tombeau, il aurait bien fallu,
LES CONSTITUANTS. !â5
» pour trouver des terres à cultiver, renverser ces » monuments stériles et remuer les cendres des » morts pour nourrir les vivants,
>i Pour moi, messieurs, je dislingue trois sortes » de fondations ; celles qui ont été fiiiles par nos » rois; celles qui sont l'ouvrage des corffâ et des » agrégations politiques, et celles des simples par- K Uculiers-
» Les fondations de nos rois n'ont pu être faites n qu*au nom de la nation : démembrement du do- » malne de TÉtal ou emploi du revenu public et n des impi\ts payés par les peuples, voilà par quelle » espèce de biens ils s'acquittèrent d'un grand devoir, m et certainement la plus grande partie des biens de » r Église n'a point eu d'autre origine- Or, outre que n les rois ne sont que les organes des peuples, outre » que les nations sont liéréditaires d^ rois, quelles i> peuvent reprendre tout ce que ceux-ci ont aliéné, » et qu'elles ne sont aucunement liées par ces au- » gusles mandataires de leurs pouvoirs, il est de » plus évident que les rois n'ont point doté les églises dans le môme sens qu'ils ont enrichi la noblesse, » et qu'ils n'ont voulu pourvoir qu'à une dépense w publique. Comme chrétiens et chefe de TÉtat, ils » doivent donner l'exemple de leur piété; mais c'est n comme rois sans doute que leur piété a été si a libérale.
jn Oo a déjà dit que la nation avait le droit de
i> reprendre les domaines de la couronne, par œla » seul que dans le principe les biens ne furent con- » sacrés qu'aux dépenses communes de la royauté. D Pourquoi donc la nation ne pouvait-elle pas se dé- » clarer propriétaire de ses propres biens donnés en n son nom pour le service de TÉgliseT Les rois ont » des vertus privées, mais leur justice et leurs bien* » faits appartiennent uniquement à la nation.
D Ce que je viens de dire des fondations des rois, » je puis le dire également de celles qui furent Tou- » vrage des agrégations politiques : c'est de leur réu- » nion que la nation se trouve formée, et elles sont » solidaires entre elles, puisque chacune doit en parn lie ce que la nation doit en corps. Or, s'il est vrai r> que l'Élat doit à chacun de ses membres les dén penses du culte; s'il est vrai que la religion soit au » nombre des besoins qui appartiennent è la société » entière, et qui ne sont que les résultats de chacune » de ses parties en particulier, les monuments de la r> piété des corps de l'État ne peuvent plus dès loi^ » être regardés que comme une partie de la d^iense » publique.
» Qu'ont fait les agrégations politiques lorsqu'elles » ont bâti des temples, lorsqu'elles ont fondé des » églises? Elles n'ont payé que leur portion d'une » dette commune, elles n'ont acquitté que leur con- » tingent d'une charge nationale; leur piété a pu r> devancer un plan plus uniforme de contribution
» mais elle n*a pu priver la nation du droit de Téta- » blir. Toutes les fondations de ce genre sont donc » aussi, comme celles de nos rois, le véritable ou- » vrage , c'est-à-dire la véritable propriété de TÉlat.
» Quant aux biens qui dérivent des fondations faites » par de simples particuliers, il est également facile » de démontrer qu'en se les appropriant, sous la con- » dition inviolable d'en remplir les charges, la nation » ne porte aucune atteinte au droit de propriété ni » à la volonté des fondateurs , telles qu'il faut les » supposer dans l'ordre des lois.
» En eft'et, messieurs, qu'est-ce que la propriété » en général? C'est le droit que tous ont donné à » un seul de posséder exclusivement une chose à » laquelle, dans l'état naturel, tous avaient un droit » ^;al; et d'après cette définition générale, qu'est- » ce qu'une propriété particulière ? C'est un bien » acquis en vertu des lois.
» Je reviens sur ce principe parce qu'un honora- » ble membre qui a parlé, il y a quelques jours, sur » la même question, ne l'a peut-être pas posée » aussi exactement que les autres vérités dont il a si » habilement développé les principes et les oonsé- » quenoes. Oui , messieurs , c'est la loi seule qui » constitue la propriété, parc^ qu'il n'y a que la » volonté publique qui puisse opérer la renonciation » de tous, et donner un titre comme un garant à » la puissance d'un seul.
» Si ToD se place hors de la loi, que découvre* » t-on?
» Ou tous possèdent, et dès lors rien n'étantpropre » à un seul, il n'y a point de propriété ;
» Ou il y a usurpation, et Tusurpation n*est pas » un titre; ou la possession n*est que physique et » matérielle, si l'on peut s'exprimer ainsi, et dans D ce cas aucune loi ne garantissant une telle pos- » session, on ne saurait la considérer comme une » propriété civile.
» Telles sont, messieurs, les fondations ecclésias- » tiques. Aucune loi nationale n'a constitué le clergé » en corps permanent dans l'Etat; aucune loi n'a » privé la nation du droit d'examiner s'il convient » que les ministres de sa religion forment une agré- » gation poUtique, existante par elle-même, capable » d'acquérir et de posséder.
x> Or, de là naissent encore deux conséquences : la » première c'est que le clergé, en acceptant ces fon- » dations, a dû s'attendre que la nation pourrait un » jour détruire cette existence commune et poUtique » sans laquelle il ne peut rien posséder; la seconde, » c'est que tout fondateur a dû prévoir également » qu'il ne pouvait nuire au droit de la nation; que » le clergé pourrait cesser d'être un jour dans l'Etat; » que la collection des officiers du culte n'aurait plus » alors ni propriété distincte ni administration se- » parée, et qu'ainsi, aucune loi ne garantissait la
» perpétuilé des fondations dans la forme précise » où elles éUiient établies.
» Prenez garde, messieurs, que si vous n'ad meniez » pas ces principes t tous vos décrets sur les biens 3p de la noblesse , sur les conlributions proporlion- » nelies et sur raboUlion de ses privilc^ges, ne se- » raient que de vaines lois< Lorsque vous avez cru » que vos décrets sur ces importantes quêtions ne B portaient point atteinte au droil de propriété, vous n avez été fondfe sur ce que ce nom ne convenait » f>oint à des prérogatives et ù des exemptions que n la loi n'avait point sanclionri6^s , ou que Jlnlérêt ï» public était forcé de détruire. Or, les mêmes prin- » cip^ ne s'appliquent-ils pas aux fondations partiïj culières de TÉglise?
» Si vous pensez que des fondateurs, c'est-à-dire » de simples citoyens, en donnant leurs biens au » clergé, el le clergé en les recevant, ont pu créer B un corps dans rÉtal et lui donner la capacité d*acu quérir, priver la nation du droit de le dissoudre, » la forcer d'admettre dans son sein comme prow priélaire un grand corps à qui tant de ressources n de crédit donnent déjà tant de puissance, alors n respectez la propriété du clergé : le décret que je fl propose y porterait a Hein le,
>i Nais si , malgré les fondations particulières , la H nation est restée dans tous ses droits; si vous pou- » vez déclarer que le clergé n'est pas un corps, que III. ^
ISO RÉVOLUTION FRANÇAISE.
x> le clergé, dans une nation bien organisée, ne doit » pas être propriétaire, il suit de là que sa posees- » sion n*était que précaire et momentanée ; que ses x> biens n*ont jamais été une véritable propriété; » qu*en les acceptant des fondateurs, c'est pour la x> religion, les pauvres et le service des autels qu'il D les a reçus, et que Tintention de ceux qui ont » donné des biens à TEglise ne sera pas trompée, » puisqu'ils ont dû prévoir que l'administration de » ces biens passerait en d'autres mains si la nation >» rentrait dans ses droits.
» Je pourrais considérer la propriété des biens eo* » clésiastiques sous une foule d'autres rapports, si » la question n'était déjà suffisamment éclairde.
» Je pourrais dire que l'ecclésiastique n'est pas » même usufruitier, mais simplement dispensateur; ï» j'ajouterais, si l'on pouvait prescrire contre les » nations, que les possesseurs de la plus grande )» partie des biens de l'Église ayant* été, depuis un i> temps immémorial , à la nomination du roi , la na- » tion n'a cessé de conserver par son chef les droits » qu'elle a toujours eus sur la propriété de ces x> mêmes biens.
» Je dirais encore que si les biens de l'Église solI )> consacrés au culte public, les temples et les autels » appartiennent à la société et non point à leurs » ministres; s'ils sont destinés aux pauvres, les paun vres et leurs maux appartiennent à l'État; que s'ils
LES CONSTITUANTS. ISt
» sont employés à la subsistance des prêtres, toutes » les classes de la société peuvent offrir des ministres » au sacerdoce.
» Je remarquerais que tous les membres du clergé )• sont des officiers de TÉtat; que le service des autels T» est une fonction publique, et que la religion ap- )> partenant à tous, il faut par cela seul que ses » ministres soient à la solde de la nation , comme K le magistrat qui juge au nom de la loi, comme » lé soldat qui défend au nom de tous des propriétés » communes.
T» Je conclurais de ce principe que si le clergé nV » vait point de revenu, l'État serait obligé d*y sup- » pléer; or, un bien qui ne sert qu'à payer nos » dettes est certainement à nous.
» Je conclurais encore que le clergé n'a pu acquérir n des biens qu'à la décharge de l'Etat, puisqu'en les » donnant, les fondateurs ont fait ce qu'à leur place, » ce qu'à leur défaut la nation aurait dû faire.
)> Je dirais que si les réflexions que je viens de » présenter conviennent parfaitement aux biens don- » nés par des fondateurs, elles doivent s'appliquer i> à plus forte raison aux biens acquis pir les ecclé- » siastiques eux-mêmes, par le produit des biens de » l'Église, le mandataire ne pouvant acquérir que » par son mandat, et la violation de la volonté du » fondateur ne pouvant donner des droits plus réels » que cette volonté même.
laa RÉVOLUTION FRANÇAISE.
» Je ferais observer que, quoique le sacerdoce » parmi nous ne soit point uni à TEmpire, la re- » ligion doit cependant se confondre avec lui; s*il » prospère par elle, il est prêt à la défendre. Eh I » que deviendrait la religion si TEtat venait à suc- » comber? Les grandes calamités d'un peuple se- D raient donc étrangères à ces ministres de paix et » de charité qui demandent tous les jours à TÊtre » suprême de bénir un peuple fidèle ? Le clergé D conserverait-il ses biens si TEtat ne pouvait plus » défendre ceux des autres citoyens? Respecterait- » on ses prétendues propriétés si toutes les autres » devaient être violées?
» Je dirais : Jamais le corps de marine ne s'est y> approprié les vaisseaux que les peuples ont fait » construire pour la défense de TÉtatl Jamais dans » nos mœurs actuelles une armée ne partagea entre h les soldats les pays qu'elle avait conquis. Serait-il » vrai du clergé seul que les conquêtes faites par sa » piété sur celle des fidèles doivent lui appartenir et » rester inviolables, au lieu d'êtjre du domaine in- » divisible de TÉtat?
)> Enfin, si je voulais envisager une autre grande » question sous tous les rapports qui la lient à la cons-* » titution du royaume, aux principes de la morale, » à ceux de l'économie politique, j'examinerais d'a- » bord s'il convient au nouvel ordre de choses que » nous venons d'établir que le gouvernement, dis-
» tributeur de toutes les richesses ecclésiastiques par » la Domination des tributaires , conserve par cela » seul des moyens infinis de corruption et d'in- » fluence.
» Je demanderais même si pour l'intérêt de la reliy> gion et de la morale publique, ces deux bienfai- > teurs du genre humain , il n'importe pas qu'une )) distribution plus égale des biens de l'Église s'oppose 1» désormais au luxe de ceux qui ne sont que les B dispensateurs des biens des pauvres, à la licence » de ceux que la religion et la société présentent » au peuple comme un exemple toujours vivant de D la pureté des mœurs.
» Je dirais à ceux qui s'obstineraient h r^rder » comme une institution utile à la société celle d'un » clergé propriétaire, de vouloir bien examiner si 1» dans les^ pays voisins du nôtre les officiers du culte » sont moins respectés pour n'être pas propriétaires; » s'ils obtiennent et méritent moins de confiance; si » leurs mœurs sont moins pures, leurs lumières 1» moins étendues, leur influence sur le peuple moins » active, je dirais presque moins bienfaisante et » moins salutaire. Ce n'est point, on le sait bien, » ni notre religion sainte ni nos divins préceptes » que je cherche & comparer avec des erreurs : je » ne parle que des hommes. Je ne considère les 1» oiBders du culte que dans leurs rapports avec la » société civile, et certes » lorsque je m'exprime ainsi
i> devant Télite du clergé de France, devant ces pasteurs » citoyens qui nous ont secondés par tant d'efforts, » qui nous ont édiûés par tant de sacrifices, je suis » bien assuré que nulle fausse interprétation ne per- 1» vertira mes intentions ni mes sentiments.
ï> Je reviens maintenant sur mes pas. Qu'ai -je rt prouvé, messieurs, par les détails dans lesquels je x> suis entré?
)» Mon objet n'a point été de montrer que le clergé D dût être dépouillé de ses biens, ni que d'autres i> citoyens, ni que des acquéreurs, dussent être mis » à sa place.
» Je n'ai pas non plus entendu soutenir que les 9 créanciers de l'État dussent être payés par les biens D du clergé, puisqu'il n'y a pas de dette plus sart crée que les frais du culte, l'entretien des temples D et les aumônes des pauvres.
V Je n'ai pas voulu dire non plus qu'il fallût pri- » ver les ecclésiastiques de l'administration des biens D et revenus dont le produit doit leur être assuré. » Eh I quel intérêt aurions-nous à substituer les agens D du fisc & des économes fidèles, et & des mains tou- » jours pures des mains si souvent suspectes?
» Qu'ai-je donc, messieurs, voulu montrer? Une » seule chose : c'est qu'il est , et qu'il doit être de ï) principe, que toute nation est seule et véritable » propriétaire des biens de son clergé. Je ne vous » demande que de consacrer ce principe, parce que
» ce sont les erreurs ou les vérités qui perdent ou » qui sauvent les nations. Mais, en même temps» afin » que personne ne pût douter de la générosité de la » nation française envers la portion la plus néces- » saire et la plus respectée de ses membres, j'ai » demandé qu*il fût décrété qu'aucun curé, même » ceux des campagnes, n'aurait moins de douze cents » livres. »