‹ Histoire des constituantsChapitre 2 sur 9 · LU · texte numérisé non relu

LU

Le discours de Hirabeau n'avait rien emprunté & réioquence, tout à la raison; l'orateur s'était privé luimême de tout ce que la passion pouvait ajouter à la cause, en évitant de rappeler les excès d'opulence, d'oisiveté et de désordres de mœurs dont le sacerdoce de cour et quelques-uns des ordres monastiques scandalisaient la profession sainte qui les soldait de ses trésors accumulés. Il avait convaincu, il n'avait point irrité. Sa parole était d'un législateur des siècles, et non d'un tribun d'un jour.

L'abbé Maury remonta avec une faveur générale i la tribune pour lui répliquer.

« Je viens réfuter, » dit-il, a quelques objections » faites à mes principes. J'ai besoin d'être soutenu » par un sentiment profond de mes devoirs pour » rentrer dans la lice. Je me vois encore environné » de ces mêmes gens qui demandent un décret dont

)» je m'efforce de vous démontrer Finjustice; mais« » au delà de cette enceinte , qui renferme tant de » citoyens illustres, j'aperçois la France, l'Europe et » la postérité , qui jugeront vos jugements.

» Je ne me défends pas du peu de faveur que D j'aurai à défendre dans la capitale la cause des 3» provinces. J'ai eu l'honneur de vous exposer mon » opinion sur la propriété des biens ecclésiastiques : » j'ignorais les moyens de mes adversaires; mais je » m'attacherai à celui qui m'a été désigné par vos » suffrages. Vous le savez , messieurs , plus on a d'es- » prit, plus on s'égare, et j'espère que M. Thourel » en fournira un exemple mémorable.

» J'avouerai d'abord que je n'ai pas été peu étonné » du système qu'on a employé pour soutenir une » pareille cause. Où en serait la société s'il ne fallait » consulter que toutes ces idées chimériques -et gi- » gantesques de la métaphysique? Où en serions* » nous s'il fallait arriver à une mort violente sans » homicide , et à une expropriation sans enva- » hissement? M. Thouret, jurisconsulte estimable, » a dû se méfier des conséquences raisonnables » qu'il a tirées d'un principe peu raisonnable; le x> principe que je constate n'est pas nouveau pour » nous.

D La question présente remonte fort loin. Je vais » esquisser sa généalogie. A Rome, des publicistes B obligeants voulurent soutenir que tous les biens des

Romains appartenaient à César, Ce principe destructeur du genre humain fut rejeté avec horreur. Le chanœher Duprat reproduisit ce système en ne Tapphquanl qu'au clergé, pour l'appliquer ensuite à toutes les propriétés, et ce système fut réprouvé de toute la France. M. de Paulmy le reproduisit encore, et Louis XV le proscrivit et l'appela un système de MactiiaveL II vint alors se réfugier dans rEncycIopédie, C'est de là que M. Thouret Ta tiré, de même que M, de Mirabeau le sien sur les fondations. Ainsi, je pois éviter ici toutes personnalilés, et j*aime mieux répondre à un paragraphe de TEncyclopédie qu'à M, Thouret.

» En Usant sa motion, j'ai cherché quel était le véritable propriétaire des biens ecclésiastique^, M, Thouret ne se décide pas; il élude le mot; il évite une discussion périlleuse : c'est une prise de possession qu'il propose à l'État, sans aucun prételle d'iûvesiiture,

» La loi nous autorise, depuis quatorze cents ans» h posséder et à acquérir des biens que la nation voudrait aujourd'hui envahir comme par déshérence. Où sont ses litres?

n Mp Thouret distingue les individus el les corps: c*est une subtilité. Une propriété antérieure à la loi tsl une chimère; il n'en existe que par la loi. Rousseau décrit la propriété le droit au premier ocmpanl par te travail II a fallu que la loi inter-

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» vtnty car personne ne sème s'il n'a la cerlitude de » recueillir.

» Il n'est pas exact de dire que la nation a] <^éé » les corps ; elle a reçu les ministres dans son sein ; » nous possédions nos biens avant la conquête de » Clovis.

» Les individus existent» dit-il» avant la loi; les » corps ne subsistent que par elle. Quelle brillante » métaphysique ! Mais jusqu'ici le clergé n'existait-il » pas par la volonté des peuples? N'était-il pas reyi connu par toutes les lois de l'Etat ? Et d'ailleurs les » individus eux-mêmes peuvent-ils avoir des proprié» » tés sans lois? Dites-moi quelles sont les propriétés » antérieures aux conventions sociales. EstH» le droit s> du premier occupant? Eh bieni le clergé vous op- » pose ce droit. Pouvez-vous lui enlever des biens D qu'il possédait avant que vous existassiez?

n La nation n'a d'autre droit que celui du plus fort. » Les hostilités de la force seraient-elles donc des dé- » crets de la loi?

D La nation a» dit -on» le droit de détruire un y> corps. Mais pouvons -nous changer la religion? » Avons -nous reçu des pouvoirs suffisants de nos y> commettants? Nous sommes un pouvoir constix> tuant» régénérateur» et non un pouvoir destruc- » teur. M. Thouret dit que détruire un corps n'est » pas un homicide; avec des fuyants on détourne n la véritable acception des mots : si l'existence est

» la vie morale des corps, la leur ôter c'est bien » être homicide.

x) Malheur à une nation où les propriétaires n'au- » raient que ces patentes antérieures à la loi pour » défendre leurs propriétés! En trois syllogismes on » les envahirait.

» L'auteur d*EmUe^ pour donner une définition de » la propriété à son élève» a cité la loi; personne » n'aurait cultivé la terre s'il n'eût été sûr de la ]> recueillir. La propriété est le rapport des choses et )> des personnes; elle est un premier rempart pour » le travail; au delà, tout est chimérique. Interro- » gez l'homme du peuple, lui que la philosophie » devrait interroger plus souvent : il répondra que » personne ne peut chasser l'homme qui est dans » sa maisoa et le cultivateur qui laboure son » champ.

1» Nous possédions la plupart de nos biens avant » Clovis, et il serait peut-être facile de prouver que » le clergé était alors beaucoup plus riche qu'il ne » Test aujourd'hui.

n Depuis ce temps nos propriétés ont été, comme y> les vôtres, sous la sauvegarde de la loi. Nos lois, )> dit-on, sont soumises à des formalités; mais tou- )> tes les administrations ont des entraves, les con- » trats, les ventes, les substitutions. S'en suit-il de » là que le corps législatif puisse envahir toutes les » propriétés, puisque c'est le corps législatif qui rè-

» gle les Tormalités qui portent sur nos biens comme » sur les biens particuliers?

r> On vous a dit que vous étiez forts» et que le » clergé était faible ; si vous êtes forts , c'est pour » nous protéger et non pour envahir nos biens.

» Le clergé, dit-on, ne peut acquérir ni aliéner. » Lui a-t-on disputé sa propriété lorsqu'il a payé la » rançon de François P^, payé les dettes de Char- » les IX? Ne nous aura-t-il été permis de posséder » pendant quatorze cents ans que pour nous dépos- » séder en un seul jour? Si cela était, il ne (au- » drait pas dire que nous sortons des forêts de la » Germanie, mais il faudrait répondre aux auteurs » de ces maximes anti-sociales qu'ils veulent nous y » ramener.

» La suppression des biens ecclésiastiques ne peut )) être prononcée que par le despotisme en délire. » Voudrait-on nous les prendre comme des épaves, » ou bien par droit de confiscation? C'est l'idée la » plus immorale, car il n'a jamais été permis de suc- » céder à un corps à qui Ton donnait la mort. C'est )> ainsi que Crébillon faisait parler Rhadamiste :

» Ahl peut-on hériter de ceux qu'on assassine I...

y> On dit qu'il importe de multiplier les mutations. » Est-il des propriétés qui changent plus rapidement » de mains? Dans les vingt ans il y a mutation. On

» prétend favoriser ragriculture : est-il des terres » mieux cultivées que les nôtres?

» On assure qu'on augmenterait , qu'on doublerait » les revenus des hôpitaux, des collèges» etc., en ven- » dant leurs biens au denier trente. Eh! qui voudra » acheter, si vous mettez pour deux milliards de » biens en circulation? Les capitalistes trouvent plus » de profits au mouvement de leurs fonds que dans T» Facquisition de terres.

» Comparez les provinces où TÉglise possède des » biens, vous verrez qu'elles sont les plus riches. » Comparez celles où les ecclésiastiques ont peu de » propriétés, vous verrez que la terre s'ouvre à » regret pour récompenser les bras languissants de » ceux qui la cultivent sans amour.

» Le prix croissant du pain, l'augmentation du » numéraire, la banque nationale, tout apprend aux » corps qu'ils ne pourraient subsister s'ils n'avaient » qu'un revenu pécuniaire.

» Le culte n'a jamais été payé par la nation , » mais par des fondations particulières.

» L'art de régénérer ne serait -il donc que l'art » malheureux de détruire? Vous l'avez dit vous-mê- » mes avec amertume, vous êtes environnés de rui- » nés, et vous voulez augmenter les décombres qui » couvrent le sol où vous deviez bâtir! Est-ce en » iaisant sans cesse des victimes que vous voulez » opérer le bien public? Les maux que nous avions

D à réparer n'étaient rien en comparaison de ceux )) sous lesquels nous gémissons. Depuis le palais des » rois jusqu'au dernier des hameaux, tout est en » fermentation dans le royaume. Quel spectacle of- » fre la France? Un roi sans pouvoir et un peufde D sans liberté. Déjà vous êtes réduits à empêcher » les citoyens de s'assembler. Le plus terrible des- » potisme est celui qui porte le masque de la li- » berté. »

Lin.

Cette science de Maury, supérieure à celle de Mirabeau sur ces matières, ces accents où l'on entendait la voix de la victime dans celle du prêtre, donnèrent à Maury Je triomphe de l'orateur. Mirabeau conserva celui du l^islateur. Sa motion fut adoptée par cinq cent cinquante -six voix contre trois cent quarantesix dans les termes qu'il avait lui-même rédigés:

« L'Assemblée déclare, premièrement, que tous les )> biens ecclésiastiques sont à la disposition de la na- » tion, à la charge de pourvoir d'une manière con- » venable aux frais du culte, à l'entretien de ses )) ministres et au soulagement des pauvres, sous la » surveillance et d'après les instructions des pro* » vinces. Secondement, que, selon les dispositions & » faire pour les ministres de la religion, il ne puisse » être affecté à la dotation des curés moins de 1,200

» livres, non compris le logement et jardin en dé- )) pendant. »

L'Assemblée sortit du palais de rarchevêché au bruit de ses propres applaudissements mêlés aux applaudissements des tribunes et du peuple. Elle venait de remporter la plus décisive de ses victoires sur le passé.

Une assemblée délibérante qui avait la volonté, le courage et la force d'exproprier d'un vote, et sans une mainlevée dans l'empire pour résister à ce vote, un sacerdoce de cent cinquante mille prêtres, possesseurs séculaires et respectés de plusieurs milliards de terre et d'élablissemenls, sacerdoce correspondant à toutes les consciences, à toutes les habitudes et à beaucoup d'intérêls du peuple, était désormais irrésistible. Toucher à la noblesse, la démocratie debout le peut sans prodige ; ébranler ou renverser le trône , une sédition victorieuse le peut sans effort; mais toucher à l'autel, même en respectant le culte, déposséder un sacerdoce qui confond ses propriétés avec ses dogmes, pour donner à ses richesses l'immutabilité et la divinité de sa mission, c'était faire d'une parole ce que Constantin et Charlemagne ne purent faire qu'avec la moitié du genre humain armée contre l'autre! Ce vote sans résistance atteste quel discrédit avait atteint les privilèges du clergé malgré ses richesses, et quel progrès avait fait déjà dans les Ames le principe plus saint de la liberté ei de l'indépendance des consciences.

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