‹ Histoire des constituantsChapitre 9 sur 9 · III. ao · texte numérisé non relu

III. ao

466 RÉVOLUTION FtlANGAISE.

Les Lamelh et Bamave publièrent, quelques jours après la séance, un pamphlet dans lequel la réplique de Mirabeau était insérée sur deux oolmnes, face à face, Tune des colonnes contenant le texte du discours tel que Mirabeau Tavait écrit et déposé sur la tribune en redescendant, l'autre colonne contenant la même réplique telle qu'il l'avait fait im* primer le lendemain dans ses journaux, avec les changements, les corrections, les polissures que la réflexion ajoute toujours à la parole. Us voulaient prouver ainsi deux choses, l'une que Mirabeau n'a* vait pas improvisé son éloquence, l'autre qu'il avait modifié sciemment les termes de son décret, en le rapprochant de leur propre décret à eux, pour paraître avoir vaincu là où il n'avait que transigé. Ces deux accusations étaient vraies, mais elles étaient mesquines. Mirabeau lui-même se glorifiait de ne jamais porter à la tribune que des discours respectueusement prémédités pour le public et pour lui-même. Et quant aux légers changements de rédaction dans les articles de son décret, pour les rapprocher du sens de ses adversaires, ce n'était pas une vaine victoire d'amour-propre, c'était le salut du pays que devaient se disputer les orateurs. Cette chicane des Lameth et des Jacobins envenima de plus en plus la haine entre ses rivaux et lui.

Le caractère de Mirabeau ne se prêtait cependant

pas à la haine : nul ne rendait plus de justice et souyent plus d*hommage à ses rivaux, a Ce jeune » homme, » disait-il en parlant de Barnave, « est » un jeune arbre qui grandit pour devenir un mât » de vaisseau I » Mais Barnave n'avait pas reçu de la nature une ftme plus grande que son talait. Il y avait en lui trop d'efforts pour qu'il eût la grâce et la force.

« Barnave, » dit un des témoins de ce temps, le plus impartial entre ces deux hommes, Dumont (de Genève), « Barnave logeait dans la même maison que » nous à Versailles. Je n'aurais pu me lier avec » lui, même quand il n'aurait pas été dans la fac- » tion Lameth, ennemie de Mirabeau; il avait un » amour -propre irritable, un air jaloux et colère, D une présomption révoltante, mais beaucoup de ta- » lent pour la discussion quand il se fîit un peu » exercé, car dans les commencements il était pro- B lixe jusqu'à l'ennui. C'est un des hommes qui se n mûrissaient et dont le développement fut rapide. »> Sa jalousie contre Mounier, son codéputé, l'avait » séparé de lui autant que ses principes révolution- )» naires, » ajoute-t-il.

a Je voyais assez souvent Pétihon sans deviner le D rôle qu'il jouerait un jour. Il avait l'embonpoint n d'un homme indolent et l'allure d'un assez bon » homme; mais il était vain et se regardait comme » le premier orateur, parce qu'il improvisait tou-

D jours comme Barnave. Peu d'esprit, rien de sail^ » lanl, aucune force d'expression ni de pensée. .

» J'avais connu Target l'année précédente, mais » il était devenu si important depuis qu'il était mem- I» bre de la grande Assemblée, que je me perdis j» i ses yeux dans la nullité la plus complète, et » après avoir essuyé une ou deux fois ses grands » airs boursouflés, je ne fus pas tenté d'y revenir. p C'était de lui dont on disait qu'il s'était noyé n dans son talent * les grands mots l'étoufTaiait. Mon D amour-propre s'est un peu vengé de ses dédains » dans le journal de Mirabeau par quelques plaix> sauteries, mais il en aurait fallu bien d'autres )> pour faire la ponction à son éloquence hydropi- » que.

» J'ai causé deux fois avec Robespierre : il avait » un aspect sinistre, il ne regardait point en face, » il avait dans les yeux un clignotement continuel D et pénible. Une fois qu'il était question d'une af- » faire relative à Genève, il me demanda quelques » éclaircissements , et je le pressais de prendre la x> parole; il me dit qu'il avait une timidité d'enr> faut , qu'il tremblait toujours en s'approchant de y> la tribune, et qu'il ne se sentait plus au moment » où il commençait à parler. »

Ces coups de pinceau donnés par une main étrangère sont la ressemblance vraie des portraits que la postérité cherche dans l'histoire. Celui de la grande

figure de ce temps, Mirabeau, acquiert des traits et des couleurs de plus sous la main de ce témoin et de ce confident de sa domesticité.

« Mirabeau, )> dit-il, a avait quitté alors son hôtel i> garni, et s*était logé à la Chaussée-d'Antin, dans » une maison qu*il décora comme iio boudoir. Son » goût pour te luxe n*avait jamais pu se satisfaire n> dans les circonstances étroites où il avait vécu. Mais » il aimait le plaisir et le faste, les meubles élé- » gants, une table sompLueusej une compagnie assidue n et nombreuse, 11 ne faut pas s*imaginer cependant » que notre société intime , composée de Cbampfort> » conseiller, de Nume de Pellenc, son secrétaire, de » Penchaud, de Clavières, de Duroveray, de Reybax» }t tous, à l'exception de Pellenc, Genevois comme moi, » fût toujours tranquille. J'avais souvent à réconci^ >j lier Mirabeau et ses collaborateurs dans des que- » relies de vivacité où ils se reprochaient mutuellen ment leur négligence dans le travail ou les défauts » de leur caractère. Une maltn^sse jeune, belle, imn périeuse et avide, madame Lejay, femme d'un li- » braire du Palais-Royal, avail succédé dans le cœur » de Mirabeau à celle charmante Uollandaise , ma^ » dame de Néhéra, qu'il avait délaissée» et dont il tt élevait dans la maison un fils figé de six ans, » Madame Lejay publiait le Courrier Ûe Proveme^ » journal dirigé par Mirabeau, par Duroveray et par » Dumont. Mirabeau lui avait remis sa port de bé-

x> néfice dans cette entreprise à la fois politique et i> lucrative. Des différends s'élevèrent sur les parts D d'émoluments entre madame Lejay et les ooUabora- » teurs de Mirabeau. Dominé souverainement par celte D femme, Mirabeau tremblait devant Ténergie de son D caractère plus qu'il n'était asservi par sa beauté. » Il subissait à regret le joug de cette maîtresse im- » périeuse; souvent révolté, toujours reconquis, les » colères et les eiigraces de celte liaison agitaient et » égaraient sa vie.

» Après l'abolition des titres de noblesse, il avait » continué à porter le sien. Le peuple même, fier » de l'aristocratie de son idole, lui donnait le titre X» de comté et lui pardonnait son faste. « — Mirabeau )» est bien mal conseillé, » disait Dumont à Clavières, <x en étalant ainsi son opulence récente et suspecte : » on dirait qu'il a peur de passer pour un honnête x> honunel » Il souffrait souvent de ses excès de X» travail et de plaisir; il s'en plaignait à ses amis. « *- Si je croyais au poison, » leur disait-il, a je » ne douterais pas que je suis empoisonné. Je me » sens dépérir; je me consume à petit feu. » — Je >» lui fis observer, » ajoute Dumont, <c que son genre x> de vie aurait tué depuis longtemps tout honmie » moins robuste que lui. Pas un moment de repos » depuis sept heures du matin jusqu'à dix ou onze y> heures du soir : conversations continuelles , agita- » lions d'esprit et de toutes les passions, régime im-

» prudenl, exc^ de lable (c'esl-à-dire d*aIimenU n succulents, car il était modéré dans l'usage des )) liqueurs). « Il faudrait que vous fussiez une salais mandre^ *> lui disais^je, « pour vivre dans ce feu » dévorant sans vous consumer* » Il faisait alors des ^ )î projets de retraite, comme en font tous les hommes ^^«1» d*Etâtt tous les ambitieui dans leurs moirients I }) de fatigue et d'ennui. L'échaiifTement de son sang I » se manifestait à cetli époque par des ophthal- ^K)^ mies. Je Tai vu, depuis qu*il était président» se ^" 1* faire appliquer des sangsues dans rjolervalle de î) la séance du matin à celle du soir, et sa rendre 3» à TAssemblée le œu enveloppé de linges pour n étancher les restes de son sang.

» Quand nous nous quittâmes, il m*embrassa avec » une émotion que je ne lui avais jamais vue. « Je » mourrai à la peine, mon bon ami, ine dit-il, nous » ne no!îs re verrons peul-<^lre pas. Quand je ne serai » plus, on saura ce que je valais. Les malheurs que » j'ai arrêta fondront de toutes parts sur la France ; » cette faction criminelle, qui tremble devant moi, » n'aura plus de frein. Je n*ai devant les jeux qinj >i des propliéiies de malheurs. Ah! mon ami, que » nous anons raison quand nous avoas voulu, dos le » commencement, empêcher les communes de se dé- » clarer Assemblée nalion«ilet C'est ià Torigino du mal. i> Depuis qu'ils ont remporté c^tte victoire, ils n*ont I» cessé de s'en montrer indignes... Us ont voulu gou-

» verner le roi au lieu de gouverner par lui; mais x) bientôt ce ne sera ni eux ni lui qui gouverneront : » une vile faction de démagogues (les Jacobins) les » dominera tous et couvrira la France d'horreurs f... » x> A la tribune, il était impassible. Ceux qui Tout D vu savent que les flots roulaient autour de lui sans ï> rémouvoir, et que même il restait maître de ses » passions au milieu de toutes les injures. Je me sou- » viens de l'avoir entendu prononcer un rapport sur » la ville de Marseille : chaque mot était interrompu » de la part du côté droit par des injures; il enten- » dait autour de lui retaitir les mots de calonmia- » teur, de menteur, d'assassin, de scélérat, de toute D l'éloquence des halles. Il s'arrêta un moment, et )> s'adressant aux plus furieux, d'une voix mielleuse, a J'attends, messieurs, que ces aménités soient » épuisées. i> Et il continua tranquillement conune si » on lui eût fait l'accueil le plus favorable. Il ne se » crut jamais provoqué au point d'oublier les bien- » séances oratoires. Mais ce qui lui manquait comme » orateur politique, c'était l'art de la discussion dans » les matières qui l'exigeaient; il ne savait pas em- D brasser une suite de raisonnements et de preuves; » il ne savait pas réfuter avec méthode : aussi était-il » réduit à abandonner des motions importantes lors- » qu'il avait lu son discours, et, après une entrée » brillante, il disparaissait et laissait le champ à ses » adversaires. Bamave était plus armé de dialectique

imS CONSTITUANTS.

» et suivail pied à pied les raisonnements de ses an- » lagonistes, mais il n'avait point dlmaginalion, de » coloris, de traits, ni par conséquenl de véritable » éloquence. Comme on faisait un jour le poralièle ^ de ses talents didactiques et des talents oratoires » de Mirabeau, quelqu'un dit : « Comment pouvezw vous comparer cet espalier artificiel à un arbre en » plein vent qui se déploie daos toute sa beauté na- » lurelle? î> Il est sûr que ces deux hommes n'étaient i> pas de la même trempe; mais Mirabeau sentait bien » son eb\é faible, et un jour qu'il avait parié dans ï> ce genre de réfutation avec peu de succès» il D nous disait : «t — Je vois bien que pour impron viser sur une question, il faut commencer par la » bien savoir» »

n La voix de Mirabeau était pleine, mâle et sonore; n elle remplissait roreille et la flattait* Toujours sou- » tenue, mais flexible, il se faisait aussi bien entendre » en la baissant qu'en l'élevant; il pouvait parcourir n toutes les notes, et prononçait les finales avec tant )> de soin, qu'on ne perdait jamais les derniers mots* ï> Sa manière ordinaire était un peu traînante; il n C43mm€nçait avec quelque embarras, hésitait souï* vent, de manière à exciter rintérét; on le voyait, » pour ainsi dire, chercher l'expression la plus con- » venable» écarter, choisir, peser les termes, jusqu'à » ce qu'il se fût animé et que les soufflets de la )) forge fussent en fonction. Dans les momenis les

» plus impétueux, le sentiment qui lui &isait ap* » puyer sur les mots pour en exprimer la force » l'empêchait d'être rapide. Il avait un grand mé- » pris pour la volubilité française et la fausse cha- » leur, qu'il appelait les tonnerres et les tempêtes » de l'Opéra. Il n'a jamais perdu la gravité d'un » sénateur, et son défaut était peut*être, à son dé- » but, un peu d'apprêt et de prétention ; il relevait X» la tête avec trop d'orgueil et marquait quelquefois » son dédain jusqu'à l'insolence. Ce qui est in- )» oroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied » de la tribune, ou à la tribune même, de petits «> billets au crayon (comme il s'en écrivait un nombre » infini dans l'Assemblée), et qu'il avait l'art de lire » ces mots tout en parlant et de les introduire dans » son discours.

» 11 se sentait beau dans sa laideur; il étalait avec )> orgueil, il contemplait dans sa glace, en prépa- » rant ses harangues, son buste, sa grosseur, ses » traits fortement marqués et criblés de petite vé- » rôle. « On ne connaît pas, » disait-il, a toute la «> puissance de ma laideur; » et cette laideur, il la » croyait très belle. 8a toilette était fort soignée; il » portait une énorme chevelure, artistement arran- )> gée , et qui augmentait le volume de sa tête. « Quand je secoue, » disait-il, « ma terrible hure, » il n'y a personne qui osât m'interrompra.. . » Il » se plaçait très volontiers devant une large glaœ

LBS CONSTITUANTS.

» el se regardait parler avec beaucoup de plaisir» » parlant la léle en arrière et équarissant ses épau- X» les* Il avait ce tic des hommes vains que le son » de leur nom frappe avec plaisir et qui aiment à » le répéter enx*mômes.

» Mais en cherchant le trait caractéristique de son j» génie» je le trouve, après une longue rédexion, » dans la sagacité politique, dans la prévoyance des » événemejils, dans la connaissance dfô hommes, qu'il jj m'a paru posséder à un degré plus rare et plus n éminenl que toutes les autres qualités de Ffôprit, » Il laissait loin derrière lui à cet égard 1^ plus » distingués de ses coU^^, Il y a des moments » où il disait qu'il se sentait prophète, et il sem- 1 blail en effet qu'il avait des inspirations de Ta- .p Twir, On ne le croyait pas parce qu*on ne voyait » pas aussi loin que lui, ei parce qu*on attribuait » souvent son chagrin h son amour- propre; mn^ » Je sais que dans le temps même où il augurait n le plus mal de ta monarchie » il avait la plus i> hatite idée des destinées de la nation dans IV » venir*

» Il disait de Necker que c*était le pygmée de la n révolution. Mallebranche, ajoutait-il, voyait tout en B Dieu, Necker voit tout en Neckerl U appelait » d'EspréménU CriMpin-CaiUina ; Lafayetle, CrQmwellii Grandisiùn^ ou Gilles-Céiar, Comme Voltaire, il n donnaitf par le rapprochement de deux noms qui

» contrastent, la double signification de la prétentira » et de rimpuissance d'un homme vivant; il frap- » pait des médailles de ridicule pour les mettre en if> circulation contre ceux qu'il n*estimait pas ou qu'il » estimait assez pour les craindre. Il ne pouvait » souffrir les éloges décernés aux hommes médiocres. «> Ces éloges lui paraissaient des larcins aux hommes v> à qui appartenait l^itimement la vraie gloire. On ^ a élevé des doutes sur sa bravoure personnelle, )> dit encore Dumont. Sa jeunesse prouvait que ces » doutes étaient des calomnies. Mais il avait pris » très sagement la résolution de refuser tout combat » singulier pendant le cours de l'Assemblée nationale. « Nos ennemis» disait-il, trouveront autant de spa- » dassins qu'ils voudront, et pourront se débarrasser y> par des duels de tout ce qui leur fait ombrage, » car enfin, quand j'en tuerais dix, je succomberais )» au onzième. » Il était toujours armé de pistolets, » et ses domestiques Tétaient comme lui. Il craignait » souvent d'être assassiné. Il était adoré de ses scrr> viteurs. Très recherclié dans sa toilette, il la » prolongeait par mille badinages avec ses valets de x> chambre. Il lisait peu et très rapidement; il dis- » cernait d'un coup d'œil ce qu'il y avait de neuf » ou d'intéressant dans des milliers de pages; il » écrivait beaucoup d'une main rapide et d'un trait » serré; les écrits de sa main ressemblent à des » signes hiéroglyphiques.

»> Les copies de ses manuscrits et de ses discours » se faisaient dans sa maison avec une promptitude » qui ne satisfaisait pas encore son impatience : on » les recopiait dix ou douze fois de suite pour arriver » à la beauté du style qu'il cherchait à donner à » ses harangues. Ses heures étaient dévorées par le x> public» qui obsédait sa porte. Ses levers étaient )> ceux d*un prince; ils commençaient à sept heures » du matin et continuaient jusqu'à l'heure où il se » rendait à l'Assemblée; même alors, ses escaliers» x> sa cour; le seuil de sa maison, la rue, étaient » remplis de groupes rassemblés par l'admiration et » par la curiosité. Pour le peuple, il sentait en lui » d'instinct la royauté de l'intelligence humaine et y> le seul vrai génie de la révolution et de la » pairie. »

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