‹ Histoire des constituantsChapitre 8 sur 9 · téricb de l'aulorilé, des vacillations perpétuelles du · texte numérisé non relu

téricb de l'aulorilé, des vacillations perpétuelles du

roi, de Tinhabileté de son ministère,

î) Mirabeau, qui, de son œil d*aigle, voyait cet

. p ensemble, le présent et Tavenir, se croyait capable,

il seul capable de pourvoir aui nécessités de Tépoque;

h mais il était repoussé » méconnu. Il sentait que

I* chaque jour Tœuvre de restauration deviendrait plus

[» difficile t même pour lui, en supposant qu'il lût

l» appelé, et que des relards finiraient par rendre le

U mat absolument incurable,

» Telles étaient les causes du profond décourage-

» ment dans lequel il était tombé, sans aucun retour

» sur lui-môme, sur les calculs, les projets, les es*

I » p^Tanci^ de son ambition , sur les angoisses de sa

U position domestique, qui était, qui restait pénible

U el misérable alors que, s'il avait été moins dominé

» par ses principes, il lui suffisait de laisser arriver » à lui Tor que les £Byctions prodiguaieDt à flots. Je » vis bien cependant qu'il n'avait pas renoncé à ses » premiers projets de négocier perscmndlemœt avec » le roi, car le langage qu'il me tenait formait un » contraste bien marqué avec ses discours à la tri- » bune et les écrits qu'il publiait ou fisôsait publier.

» Le journal le Courrier de Provence^ quoiqu'il » n'en fût plus le {^mdpal rédacteur, ne continuait » pas moins, à cette époque, à eiprimer encore ses » idées : tous les articles passaient sous ses yeux; » ses discours y étaient textuellement rapportés, et » ils n'étaient pas ceux d'un homme qui désespé- Y> rait de la diose publique. YoQà ce que je ne » pouvais m'empôcher de remarqua. Je fus cepen- » dant beaucoup plus persuadé de sa sincérité dans 9 nos conversations particulières, que de la vérité » de ses assertions à la tribune ou dans le Courrier 9 de Provence. Je n'ignorais pas quel était le motif 9 de cdles-<â : il voulait arriver au pouvoir, i la » direction des affaires, mais il ne pouvait suivre » la route commune; c'était, au contraire, en pre- » nant celle diamétralement opposée qu'il espérait » toucher le but.

9 Le surlendemain de mon arrivée à Paris, f allai 9 chez te comte de Mercy; je ne le trouvai point, 9 mais, informé de ma visite, il me fit prier de 9 Fatiendre chez moi le jour après, à onze heures

» du matin, et i! s'y rendit eiactemenl. Je pensais » tpj'il allait me parler dfô affaires d€S Paj^s-Bas; *» mais il rïe m*eD dit pas tin mot, et la conter- » salion commença ainsi : — Vous avez, me dit-il, » des rclatians intimes avec le comte de Mirabeau? » — Oui, monsieur le comte. — Le roi cl la reine, » qui ont eu connaissance de c-es relations, ont pensé » qu'en les entretenant, vous avez eu rinlention de ïi leur être utile, — Ils ne se sont pC3 trompés; i> d'ailleurs p la reine en a été avertie à plusieurs » reprises, — Leurs Majestés m'ont chargé de vous » demander votre opinion sur les dispositions ac^ » luelles que vous supposez à M. de Mirabeau. — 19 Le comte de Mirabeau avait cru> au commence- » ment des élats générauï, que les ministres du > roi agiraient comme te font les ministres en An- » gltlcrre; qu'ils chercherdienl a former dans TAs- » semblée un parti pour le gouvernement, et à y )» rattacher les hommes Im plus propres, par leurs » talents, leurs connaissances, leur popularité, à » fortifier ce parti : à Tou vertu re des élats généraux, j» le parti populaire était celui que ta masse gêné- » raïe de l'opinion favorisait, Mirabeau s'est jeté dans » ce parti et s'y est montré violent, pour se faire |B craindre et rechercher par le gouvernement, St^ in calculs ont été déçus, et depuis, il n'a psm dé- » pendu de lui de prendre une meilleure position^ » je veuï dire celle qui convenait à ses opinioas

» et à ses principes politiques. Il m'en à témoigné » souvent ses regrets. Il n'a vu que de rincapacité » dans le ministère, et il r^arde M. Necker comme » l'auteur des malheurs actuels de la France et de » ceux qu'elle est destinée encore à éprouver. Mi- » rabeau a désiré que le roi eût connaissance de » ses dispositions à le servir : il y a j^us d(*. cinq » mois que j'en ai fait part à Monsieur^ frère du » roi, qui n'a pas jugé à propos d'en informer Sa D Majesté. Alors, je me suis retiré de cette affaire, et » j'ai quitté Paris, où je ne serais probablement pas y> revenu , sans l'invitation que vous m'avez adressée. » — Eh bien ! dit M. de Mercy, c'est cette affaire D même qu'il s'agit d'entamer. Le roi et la reine )» sont décidés à réclamer les services du comte de » Mirabeau, s'il est, lui, disposé à leur être utile. » Ils s'en rapportent à vous sur ce qu'il y a à faire » dans cette circonstance; leur confiance à cet ^ard » est sans réserve : ils vous laissent maître des con- » ditions, et ne veulent avoir de rapports avec le » comte que par votre entremise; vous serez leur » seul intermédiaire. On attend de vous le plus grand » secret, et vous en comprenez l'importance. Il est » essentiel que M. Necker, dont ils sont très mé- » contents, ignore cette négociation. Li reine compte » particulièrement sur vous. Nous vous attendions ici » depuis un mois. C'est parce que vous n'arriviez » pas que je me suis décidé à vous éenre.

» — Monsieur le comte, répliquai^je» le ma! déjà fait » est bien grave, et je doute que Mirabeau lui-môme » puisse réparer celui qu'on lui a laissé faire.

)) Je dcclarai ensuite au comte de Mercy que je Ht ne consentirais à Hre TinLermédiaire de la négo- » ciaiion que si lui-mêiiie y prenait part, et que *> ma première condition était qu'il eût avec Mirabeau n une conversation qui le mît en état de juger et de ï) connaître ses principes et ses dispositions.

» M* de Mercy hésita à me répondre sur ce point, » et me dit seulement qu*il rendrait compte au roi » de notre entretien, et qu*il me ferait connaître >f ensuite les ordres de Sa Majesté. Je vis bien qu'il » craignait de compromettre son caractère d'ambas^ ï> sadeur dans une afiTairc de ce genre; mais, de mon » côté» j'étais fermement résolu à ne m'y engager yy que conjointement avec lui et sous sa direction. )î Nous nous séparâmel là-d^sus.

» Plus de quinze jours se passèrent sans que j'eusse n aucune communication à ce sujet avec M. de Mercy, )) Ce fut au commencement du mois d'août qu'il me ïï fil prier par son secrétaire d'ambassade, M. de Blun rnendorf, de passer chez lui. Je m'y rendis. L'ani- ^1 bassadeur me parla d'abord d^ scrupules qu'il » éprouvait à intervenir dans une affaire si complé- » tement en dehors du poste qu'il remplissait. Je *> convins que la question était délicate ; mais néann moins je répétai que rien ne me ferait départir de

» ma résolution* M« de Mercy finit par eidar. U me » demanda alors comment il lui serait possible de » voir Mirabeau sans que cela fût su, et dans quel » endroit leur entrevue^ pouvait avoir lieu. Je lui pro- » posai ma maison. J'occupais Tbôlel Cbarost, dans » la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Cet hôtel avait » une sortie par le jardin dans les Cbamps-^Eljsées; » la plupart de. mes gens étaient étrangers^ et ceux » qui étaient Français, d'anciens serviteurs sur la dis- » crétion desquels je pouvais compter.

» Il fut donc convenu que Tentrevue aurait lieu » chez moi» où le comte de Mercy se rendrait en » voiture par la rue Saint-Honoré, comme à Tordi- » naire , tandis que Mirabeau arriverait à pied par » les Champs-Elysées, entrerait par la porte du » jardin , dont je lui remettrais la clef, et viendrait » directement dans ma chambre, sans passer par » ranlichambre des domestiques. Les mesures ainsi D prises pour cette entrevue , elle ne fut connue que » des trois personnes qui devaient y assister. Nous » causâmes assez longtemps, le comte de Mercy et x> moi, sur le malheureux état de la France et sur » les dangers toujours plus pressants de la famille )» royale. Le comte de Mercy, comme tous les gens » sages et réfléchis alors, voyait dans la Bévolution » un événement funeste qui entraînerait après lui )» de grands désastres. Néanmoins son esprit était » dégagé des préjugés étroits qui l'auraient empêché

» de reconnaître certaines conséquences utiles de la » Révolution, si elle avait été bien dirigée et main- » tenue dans des bornes convenables; mais ce qui » l'inquiétait surtout , c'est que le gouvernement du » roi n'eût pu jusque-là trouver les moyens efficaces » d'arrêter 1^ tendances dangereuses du mouvement » révolutionnaire. Il ne voyait que difficultés et pé- » rils dans le système suivi par M. Necker; et ce fut » dans ce moment qu'il me raconta la part qu'il » avait eue à la rentrée de M. Necker au ministère. » C'était pour lui le sujet de vils r^rets, quoique » dans cette circonstance il n'eût fiait que céder à la » demande du roi, qui avait réclamé comme un » service la démarche de M. de Mercy auprès de » M. Necker.

» Après ma conversation avec M. de Mercy, je vis » Mirabeau, et, sans lui confier encore tout ce qui » s'était passé entre le comte et moi, je lui exprimai » le désir que j'avais qu'il fît la connaissance de » M. de Mercy, que je lui dépeignis comme un » homme modéré, loyal, et avec lequel il pourrait » s'expliquer sans réserve et sans arrière-pensée.

» Je lui fis comprendre que des rapports avec cet D ambassadeur seraient certainement un bon moyen » pour inspirer de la confiance au roi et à la reine, D et pour arriver ainsi au but qu'il s'élait proposé, » de sauver la monarchie. Mirabeau accepta avec em- » pressement mon ofire de rencontrer M. de Mercy

» chez moi, et la conférence eut lieu ainsi qu'elle » avait été arrangée.

)> Après les premières phrases de politesse, la con- )) versation s'engagea sur les questions importantes » qui nous préoccupaient tous les trois. M. de Mercy )> aborda bientôt les côtés les plus délicats de ces » questions, et après avoir tracé un tableau rapide » de la mar(;he de jour en jour plus effrayante de » la Révolution et du gouffre dans lequel la France » ne tarderait pas à être plongée , s*adressant à Mi- » rabeau , il lui dit avec franchise qu'il ne pouvait » pas croire qu'il persistât à compromettre ses ta- D lents et son génie en favorisant de pareils désor- » dres.

D Mirabeau, touché de cette franchise, s'exprima » de son côté avec une grande ouverture de cœur. D II reconnut les dangers de la situation, et conclut » en déclarant que le seul moyen d'y échapper était » de faire sorth* le roi de Paris, mais non de France. » Il conjura M. de Mercy , s'il avait occasion de » voir le roi, de s'efforcer de convaincre Sa Majesté » que, dans les circonstances actuelles, c'était le seul » parti à prendre.

» M. de Mercy ne fit cette fois aucune ouverture » directe à Mirabeau de la part du roi, et se con- » tenta de dh*e qu'il ne manquerait pas de tirer » parti de la conversation qu'il venait d'avoir.

» Dans cette première entrevue, Mirabeau et M. de

sm

w Mercjr prirent Tun de l'aulre une opinion très

» favorable, Mirabeau me dit que M. de Mercy lui

» avait paru beaucoup au-dessus de ce qu'on le lui

» avait dépeint. Et, en effet, il s'était montré très

>* habile dans Texpsé qu'il avait fait de la situation.

n M, de Mercy, de son côlé^ déplora qu'on eût tant

*i différé de recourir à un homme si éminent, qu'on

» avait laissé devenir dangereux , quand il aurait

n pu être si utile. Il me dit, en sortant, que le

B roi et la reine avaient le désir de me parler le

» plus tôt possible, et que la reine Tavail chargé

» de me dire qu'elle me recevrait le lendemain, à

» une heure dite, aux Tuileries, et dans Tapparle-

i> ment de madame Tlûbaut* sa première femme

» de chambre, afin de moins éveiller les soupçons.

^ Je m'y rendis-

» Madame Thibaut était une bonne vieille femme

» vêtue aussi simplement que la femme de chambre

» la plus ordinaire. Quand elle parlait de la reine»

» elle disait: mu maitreue. Je passai près d'une

» heure chez cette bonne femme, qui m'avait averti

» de ne pas m'impatienter si la reine me faisait

» un peu attendre, parce qu'elle élait occupée, La

» bonhomie de madame Thibaut, la naïve simplicité

n qu'elle mit à me raconter ce qui concernait son

» service et sa famille , me plurent et me firent

n voir en elle une honnôle personne, sincèrement

M atuichée à la reine. Quelqu'un étant venu 1 avertir nu U

» que la reine était seule, elle me conduisit chez

» elle.

» La reine commença par me dire que, depuis » deux mois, elle avait pris, conjointement a^ec le » roi, la résolution de se rapprocher du comte de D Mirabeau , et qu'ils étaient tombés d'accord de » s'adresser i moi pour y parvenir* Elle me répéta D ce qu'elle m'avait dit quelques mois auparavant: I» c'est qu'elle n'avait jamais eu le moindre doute » que mes liaisons avec le comte de Mirabeau n'eus- »> sent pour unique but d'être utile au roi. Elle Y> me demanda ensuite, avec un certain accent de D curiosité et d'embarras, si je croyais que Mirabeau » n'avait point eu part aux horreurs des journées D des 5 et 6 octobre. Je certifiai alors (ce que j'ai » déjà rapporté) qu'il avait passé ces deux journées » en partie chez moi, et que nous dînions ensemble » télé à têle lorsqu'on annonça l'arrivée de la po- » pulace de Paris à Versailles. J'ajoutai que j'avais » beaucoup désiré alors que les ministres du roi » eussent pu entendre les opinions exprimées dans » ce tête-à-tête et surtout qu'ils eussent su les » adopter.

» — Vous me faites plaisir, me répondit la reine » d'un ton plus rassuré; j'avais grand besoin d'être » détrompée sur ce point ; car d'après les bruits qui » ont couru dans le temps, j'avais conservé pour le » comte de Mirabeau, je l'avoue, un sentiment d'hor-

» reur qui n'a pas peu contribué à retarder notre » résolution de nous adresser à lui, pour arrêter, s*il D est possible, les fîinestes conséquences de la Révo- » lution.

)> Dans ce moment le roi entra. Sans passer par » aucun préambule, et avec sa brusquerie ordinaire, » il me dit : — La reine vous aura déjà dit que je » voulais employer le comte de Mirabeau, si yous » pensez qu'il soit dans ses intentions et en son )► pouvoir de m'étre utfle. Que croyez-vous à cet » ^rd?

Y> Je répondis franchement au roi que je croyais ï) que c'était s'y prendre bien tard, et je ne pus m'cm- » pêcher de lui faire remarquer l'extrême maladresse » des ministres, qui, dès l'ouverture des états géné- » raux, auraient dû, comme ils le pouvaient très aisé- » ment, faire entrer dans les intérêts du roi les )9 députés connus par leurs talents et qui s'étaient » faits les che& du parti révolutionnaire. Je dis au » roi que Mirabeau lui-même s'était attendu i des 9 ouvertures de ce genre, mais que les ministres » l'avaient dédaigné et repoussé avec une orgueilleuse » présomption, qui certes, de leur part, n'était pas » trop justifiable. Je représentai encore à Sa Majesté » que ce n'était pas seulement de Mirabeau, mais de » beaucoup d'autres députés très dangereux, que ses » ministres auraient pu s'assurer l'appui. J'ajoutai » que le mal s'enracinait chaque jour davantage , et

D que plus on différait de l'attaquer, plus il serait » difficile à détruire.

» — Ah 1 s*écria le roi, il tfy a rien à espérer sur ce » point avec M. Necker. Aussi faut-il que tout ce qui » se fera par M. de Mirabeau reste un profond secret )» pour mes ministres, et je compte pour cela sur » vous.

» Je fus atterré par cette réponse. Je ne concevais x> pas comment le roi pouvait songer à employer, à » Tinsu de ses ministres, un homme tel que Mirabeau. » En effet, les conseils et les actes de celui-ci ne pou- )» valent pas manquer de se trouver en opposition » directe avec ceux des ministres. Et quelle utilité » devait-on attendre d'une pareille contradiction ?

» — A présent, continua le roi, comment croyez- » vous que Mirabeau puisse me servir utilement?

» Je dis au roi que je ne pouvais répondre à celte » question qu'après en avoir conféré avec Mirabeau.

» — Voyez-le donc, et vous rendrez compte à la » reine ou à moi de ce qui aura été résolu.

» — Sire, ne préféreriez-vous pas que je dise au comte » de Mirabeau, de la part de Votre Majesté, de mettre » ses idées par écrit à cet égard? .

» — Oui, encore mieux; vous me ferez remettre » par la reine ce qu'il aura écrit. C'est convenu.

» Après ces mots le roi se retira. La reine me dit » que je serais le maître de venir chez elle aussi sou- » vent que je le jugerais nécessaire, en ayant soin

D néanmoins de clioisir de préférence les jours où » naadarae Thibaut scrail de serviœ. Elle n'avait pas » précisément à se plaindre de madame Campan, sa 3ï seconde femme de chambre; mais celle-ci, plus » femme du monde que l'autre, avait des liaisons K^ qui ne plaisaient pas à la reine. Je sor(is en re- » passant par la chambre de madame Thibaut.

» Rentré chez moi^ les plus pénibles réfleiions » m'assiégèrent, J*clais effrayé de ce que je venais d'en tend re. Me5 relalions avec Mirabeau ne m'avaient que trop éclairé sur le mal qui était dvjh » fait et sur celui qu'il fallait encore redouter. Et » quelle digue pour arrêter une révolution qui ren* » versait tout, qui entraînait tout un peuple dans sa îi marche, que celle conduite occulte que le roi se " proposait de tenir à l'insu de ses ministres! Que » seraient alors ses m î rustres? De perpétuels contrau dicteurs de ce qu'il voudrait faire. Qu'en pourrail-il » résulter? De pareils moyens ne ressemblaient -ils » pas plutôt à une intrigue qu*à d^habiles et puis- » santés mesures dignes d'un gouvernement et calcu- » lées sur Timpor lance du but qu'on se proposait? « D'un autre côlé, je m'expliquais assez Lien les » sentiments qui portaient le roî et la reine h agir Ta comme ils voulaient le faire avec Mirabeau. Il était « évident que c'était la crainte seule qui les avait » poussés à se rapprocher de ce tribun effrayant pour ^ eux* Trompés» trahis lant de fois déjà, ils ne sa-

» dressaient à lui qu'avec une méfiance bien naturelle, » et qui pouvait même jusqu'à un certain point s'é- » tendre à moi. C'était peutrétre plutôt pour l'adoucir, » pour se le rendre favorable, qu'on recourait à » Mirabeau, que pour suivre aveuglément ses conseils. » Je ne pouvais me dissimuler qu'une pareille con- » duite de la part du roi était par&itement motivée » par les antécédents de Mirabeau. Mais alors » que 1» pouvait-on attendre des démarches qu'on fiusait près )» de lui? Il ne restait qu'un espoir, c'était que le » roi et la reine prissent assez de confiance dans D Mirabeau pour surmonter la juste répugnance qu'ils ^ devaient éprouver pour lui, et qu'une fois entrés » dans cette voie, ils ne reculassent devant aucune des » mesures qu'il pouvait leur recommander, et dont la » première devait être, soit de former une forte coa- » lition entre lui et les ministres, soit, si ceux-ci s'y » refusaient, de renvoyer le ministère. C'est i cet espoir y> que je m'attachai pour me soutenir dans la déli- D cate entreprise dont je me trouvais chargé.

» II fallait maintenant donner connaissance i Mira- D beau de ma commission. Je me gardai bien de )» lui communiquer les craintes que mon entretien » avec le roi m'avait inspirées; je crus au contraire » devoir soutenir ses forces et le disposer à remplir x) avec courage et dévouement le rôle qu'on voulait » lui donner.

» Je commençai par lui dire ce que le roi et la

ï> reine pcnsaienl de ses lalenls : ib s'étaient en elîet » étendus sur ce sujet avec beaucoup de justice et » de discernement. Je ne lui cacliai pas cependant p la question que la reine m'avait faite sur sa par- » ticipatioo prétendue aux événements des 5 et 6 oo » tobre, A Tinstant il clmngea de visage; il devint >i jaune» vert» bideux ; Thorreur qu'il éprouvait était » frappante. Pour le calmer» je lui rendis compte de >ï tout ce que j'avais dit à la reine pour l'éclairer » sur ce point, et je ne pus assez lui réfxîter qu'elle ï> était complélemenl convaincue de son innocence, » Longtemps apr& il lui rïBta une pénible impression » d'avoir pu être l'objet d*un soupçon aussi borrible. i> Quand il fut remis de celte émotion, je lui parlai » de la confiance que le roi et la reine avaient cûn^ue » dans SCS sentiments, dans ses opinions et ses print> cipes monarcUiquf^. Je lui dis alors qu'ils dési^ » raient savoir do lui-même quels étaient les service n qu'il croyait pouvoir leur rendre.

» L'effet que cette ouverture produisit sur sonamour- » propre me m'échappa pas. Je vis cet homme, qui 39 se croyait, avec raison, si haut placé au-dessus des » autres t soumis cependant à cette sorte de magie n que peuvent exercer les personnes royale lors- » qu'elles savent se montrer bienveillantes. Quand on I» réfléchit sur la puissance, souvent irrésistible, de » cette influence, on est en droit de blâmer les sou- » verains qui ne savent pas en faire usage à propos.

D Je crois bien que, depuis la révolution française, > cette influence dont je parle a beaucoup perdu de m son prestige; mais, pendant la première partie de » cette révolution même, quelle que fût Taudace des m discours qu'on entendait à FAssemblée nationale )» contre le pouvoir royal, je suis convaincu que la » moitié de ces audacieux harangueurs seraient de- » venus d'ardents royalistes si le rcM et ses ministres » avaient eu Thabileté de les attirer à eux. La vérité m de cette observation a d'ailleurs été suflKsamment » démontrée par ce qu'on a vu plus tard.

» Mii'abeau était enchanté qu'on le mtt enfin à » même d'être utile au roi. Je trouvai même que 1» les difficultés pour arriver au succès, qu'il m'avait » si souvent présentées comme étant presque insur- X» montables, s'aplanissaient trop aisément à ses yeux. » Je me gardai bien de le lui faire remarquer. Je x> l'informai ensuite des dispositions dans lesquelles » j'avais trouvé le roi , et qui étaient fort raison- » nables. Louis XYI était bien loin de songer à re- » conquérir son ancienne autorité absolue : il était » parfaitement résigné sur ce que la Révolution lui m avait lait perdre du pouvoir et des droits de ses » prédécesseurs. Je pourrais dire que, sous ce rap- )> port, Mirabeau était moins résigné que lui.

» En invitant Mirabeau à s'occuper de l'écrit que » j'étais chargé de lui demander de la part du roi, » je lui recommandai de ne pas s'engager dans de

LES COKSTJTUANTS, 377

» trop brillantes promesses. Quelques jours après, il » m'apporta la lellre qu'on trouvera aux pièces, sous n la dalc du 10 mai 1790, cl qui est adressée au roi.

» C'eiH élé sans doute une enlreprise au-dessus ïï des forclos humaines de vouloir rétablir la monar- )î chie sur les antiques bases que la Révolution avait >i détruites. 11 n'e^t pas de puissance, quelque ha^ » bile et quelque vigoureuse qu'on veuille la suppo- *> ser, qui eût pu y parvenir. Tout le monde en » France, dopuis le roi lui-mfmc jusqu'au dernier }> de ses sujets, avait, par intention, action ou omis- » sion, pris part à cette révolution. Ce n'est que n lorsqu'elles s'aperçurent que le mouvement ne suîy> vail pas la direction qu'elles avaient voulu lui im- » primer, et que les ruines de l'édifice commençaient » à tomber sur elles, que quelques personnes firent n pour le soutenir des eflbrts plus dangereux qu'ulites. î> Au^i, n'est-ce point, comme il le dit dans sa lettre *> au roi, cette antique monarchie que Mirabeau avait » rintention de défendre. 11 songeait à la modifier, » à la régénérer, à arriver enfin à une forme de )i gouvernement plus ou moins semblable à celle qui i» a conduit TAngleterre à l'apogée de sa puissance 1» el de sa gloire.

D La première pensée de Mirabeau étail de sauver » le roi dans le bouleversement général, et de l'arn radier aux mains des anarchistes, qui ne pouvaient u pas manquer de devenir bientôt ses bourreaux. S*i

» y parvenait, tout n'élait pas perdu ; mais où étaient p les moyens qui pouvaient assurer le succès d'une » entreprise aussi hardi» ? Celui qui Ta conçue a de » grandes ressources personndles sans doute; mais ^ il est seul et ne peut agir que dans Tombre. U » est entouré de préventions justifiées par son passé, p de jaloux qui envient et redoutent ses talents et » qui ne lui épargnent pas les calomnies. Il a même » contre lui les représentants en apparence du pou- » voir; car les ministres, qui devaient l'être rédle- » ment, ne le sont que fictivement, et sont, de plus, • • incapables, même pour ce qui les regarde per- » sonnellement, de prendre aucune détermination » courageuse, ou du moins de la prendre à pro- » pos; enfin, la Révolution, dont il déplore les excès, » c'est lui qui lui a donné le mouvement terrible T» qu'il voudrait arrêter. Ce n'est qu'en se crampon- » nant à elle, en la suivant avec opiniâtreté dans sa » marche, qu'il peut espérer d'en changer la direction. » Pour détruire l'anarchie, il faut qu'il fasse cause » commune avec elle.

» Telle était la position de Mirabeau, qui avait » résolu de se dévouer aux intérêts du roi, même » avant d'avoir pris l'engagement contenu dans sa D lettre du 10 mai. C'était risquer sa vie, que » sans doute il eût perdue, comme tant d'autres, sur » l'échafaud, si elle ne se fût pas terminée naturel- » lemenl au milieu de la lutte.

» Les minislres d'alors le gênaient, entraraienl sa i> marche au lieu de la seconder. Il devait faire lous » ses efforts pour qulls fussent renvoyés et rem places ïf par dm hommes dispost's à favorist^r son système. 31 Voilà pourquoi on le vil si souvent attaquer les > minisires. Une autre puissance rembarrassail encore » davantage, parce qu'elle était plus réelle et qu'il ** était plus difficile de s'en défaire que des minislres, » contre lesquels il pouvait, à la première occasion, » soulever la majorité de rAsscmblcc, Celte puissance i> était M, de Lafayette. Républicain et présomptueux î» au delà de toute expr^sion , cet homme était Fidole » de la bourgeoisie, devenue garde nationale. Celle » garde, bien qu'anarchique elle-mCme, était cepen- }> danl la seule force publique à l'aide de laquelle }t on pouvait établir un peu d'ordre au milieu de la » confusion générale, et M. de Lafajelte en était » le commandant En celle qualité» il était admis à » chaque instant auprès du roi et de la reine, sous ïï le prétexte de veiller à leur sûreté. Les faveurs et ^ les places dont le roi pouvait encore disposer étaient î» en grande partie accordée sur ses demandes, qu*on » n'osait lui refuser, »

La reine, la Maick^ le comte de Mercy, sentaient que» pour accomplir ce plan de r^énération de TAs*

semblée par elle-même» il fallait ou écarter ou conquérir Lafayette, trop^ puissant désormais sur Paris pour être impunément négligé.

Us lui firent faire quelques ouvertures de coalition secrète avec Thomme d'Etat de la tribune dont ils méditaient la conquête. Lafayette, qui avait provoqué cette alliance quelques mois ayant, et qui feignait de la désirer quelques mois après, fut inabordable en ce moment. Sa suprématie avait grandi son orgueil. Tout partage du pouvoir lui semblait déchéance. D'ailleurs il répugnait, comme nous l'avons dit, à laisser déteindre l'immoralité du caractère de Mirabeau sur la pureté de son propre nom. La juste estime dont il jouissait faisait partie de sa dictature. Il ne se laissa pas intimider par les menaces qu'on lui fit de guerre ouverte avec le grand orateur, qui l'écraserait de son éloquence.

« J'ai vaincu le roi d'Angleterre dans toute sa puis- D sance, le roi de France dans toute sa majesté, le i> peuple dans sa fureur. Je ne me laisserai pas arré- » ter par M. de Mirabeau. »

Ces fières paroles avaient plus de pompe que de vérité. Lafayelte, aide de camp de Washington, n'avait vaincu le roi d'Angleterre, en Amérique, que sous le drapeau et avec les armes du peuple américain, de Washington et du roi de France lui-même. A Versailles, il n'avait vaincu le roi de France que malgré lui; il n'avait été porté à la dictature que par une

LES CONSTITUANTS. S8t

émeute; enfin, les viclimes de la place de Grève et du palais de Versaflles, au 6 octobre, immolées sous ses yeux» malgré ses efibrb» démentaienl trop liaul sa prélendue victoire sur la fureur du peuple. Il avait besoin d'un second; il ne voulait pas subir un égaK la tentative échoua encore cette fois pour le malheur de Lafayette, de Mirabeau et surtout de la monarchie leprésentative. Il fallut donc recourir à Mirabeau seuK

La lettre qu'il avait consenti à étrire au rôi avait enivré la reine d'espérance et de joie. Cette prmcessÊ se hâta de s*assurer le puissant auxiliaire que la Providenœ lui ramenait, en s'entretenant, dans une entrevue secrète avec le comte de la Marck» des dispositions et des désirs de son ami. Madame Thibaut, dont la discrétion ne lai^^ait rien transpirer des mystères du palais, reçut le comte de la Marck dans sa chambre. La reine, avertie, y accourut sous un prétexte de toilette,

a Elle me confirma ce que le comte de Mcrcy » m'avait dit de la satisfaction que le roi avait laissée » éclater en lisant la lettre de Mirabeau ; elle me ré- » péta encore que le roi n'avait nul désir de recoui> vrer son autorité dans toute l'étendue que cette » autorité avait avant la Révolution, et que ce prince u était bien éloigné de croire que cela fût nécessaii'e

sas RÉVOLUTION PRANÇArSB.

» pour son bonheur personnel, pas plus que pour » celui de son peuple; elle me questionna ensuite sur » ce qu'il y aurait de mieux à faire pour que M. de » Mirabeau fût content d'elle et du roi.

» Je répondis que j'y réfléchirais; mais qu'au pre- » mîer aperçu il me paraissait indispensable de lui » assurer une honnête aisance qui lui permtt, en » s'occupant des affaires de l'État , de négliger pour ïi le moment les siennes propres; que je savais qu'il )» manquait souvent du strict nécessaire, et qu'au if> reste je communiquerais mes idées à cet égard à » la reine, la première fois que j'aurais l'honneur » de la voir.

r> Cette partie de notre conversation terminée, la » reine me parla des temps passés. L'espoir qu'elle î) avait conçu des services que rendrait Mirabeau » semblait avoir dérobé à ses regards les dangers qui » la cernaient de toutes parts. Dans son confiant y» abandon, elle me donna de nouveaux témoignages D de cette bienveillance à laquelle elle m'avait accou* )> tumé dans des temps heureux qui avaient fui, D hélas I pour toujours. Elle se laissa même entrat- » ner, par les souvenirs du passé, à parler de ces » choses indifférentes qui alimentent la conversation » habituelle de la société.

» L'entretien dura plus de deux heures sur un ton » de gatté qui était naturel à la reine, et qui prenait » sa source autant dans la bonté de son cœur que

LES CONSTITUANTS. ISS

» dans la douce malice de son esprit. Le but de mon » audience avait été presque perdu de vue ; elle cher- » chait à récarter. Dès que je lui parlais de la Révo- » lution, elle devenait sérieuse et triste ; mais aussitôt » que la conversation portait sur d'autres objets, je D retrouvais son humeur aimable et gracieuse, et ce » trait peint mieux son caractère que tout ce que » je pourrais dire.

x> En effet, n continue le confident, « Marie-Antd* )> nette, qu'on a tant accusée d'aimer à se mêler des » affaires d'Etat, n'avait aucun goût pour la poli- )> tique. )»

L'ami de la princesse se trompe ici d'expression. La reine n'avait pas reçu de la nature l'aptitude aux affoires d'Etat, incompatible avec sa jeunesse; mais elle en avait toujours eu l'ambition. La triste nécessité de sa situation, l'insuffisance du roi, lui taisaient en ce moment tm devoir de ce goût, qui avait été jadis pour elle l'orgueil du rang suprême.

En congédiant le comte de la Marck, la reine lui dit : « La première fois que vous viendrez, il faut » que le roi vous parle; U a plusieurs choses im- » portantes i vous dire. » Elle le pria enfin de s'informer dans le plus grand secret de ce que le roi aurait à faire en faveur de Mirabeau pour reconnaître son zèle et pour s'assurer irrévocablement son concours.

Le lendemain, le comte de la Marck communiqua cette conversation à son ami; il lui demanda franchement de faire ses conditions pour le paiement de ses dettes par le roi et pour le tribut mensuel de la cour qui lui semblerait indispensable pour son existence personnelle et pour les coopérateurs qu'il allait être obligé de coïntéresser à ses travaux.

a Peu de jours après, » raconte la Marck, <c Mira- » beau remit l'état complet de ses dettes. Il y en }> avait dont renonciation était au moins burlesque T» et qui attestaient trop bien les vicissitudes d'une vie » si tristement agitée : par exemple , ses habits de )» noce étaient encore à payer. Le total se montait à » deux cent mille francs. Je mis Tétat de ses dettes » de côté, et nous changeâmes de conversation. »

Reprenons les confidences de la Marck :

« Peu de jours après , » dit-il , « la reine me fit D appeler. Cette fois, c'est par madame Caidpan, sen conde femme de chambre de la reine , que je fus » reçu.

» Je Pavais vue quelquefois chez la reine aupara- » vaut, mais je ne la connaissais pas. Sans beaucoup » de grâce et sans physionomie, madame Campan » avait cependant une certaine beauté que gâtaient » toutefois ses manières et son ton prétentieux. Elle

» me reçut comme une personne de la société à la- » quelle j'aurais fait une visite, et me dit que la î> reine, étant encore occupée, ne saurait me recen voir qu'un peu plus lard,

» Elle engagea alors une conversation dans lay> quelle je trouvai que raffeclalion et la rechercho >ï étoulTaient un peu Tcspril.

>ï La reine cependant ne tarda pas à me faire » avertir, et j'entrai chez elle.

^ — En attendant que le roi vienne, me dit -elle » tout de suite, je veux vous dire qu'il est décidé à » poyer les dettes du comte de Mirabeau, 11 a d'au- » 1res inlenlions à ce sujet, et il vous en parlera » lui-même* M. de Mercy a déjà pu vous dire que » le roi était très salisfait do la lettre de M, de j> Mirabeau ; il ne désire et ne peut désirer plus que » ce que M. de Mirabeau promet dans cette lettre* » lîïôus espérons seulement que celui-ei tiendra sa » parole ; nous y comptons bien , vous pouvez l'en » assurer. Le roi vous demande de vous occuper du n paiement des dettes et de vous charger de toute j* cette affaire; mais ne perdez jamais de vue que î» nos rapports avec M, de Mirabeau doivent rester » secrets.

n Je rassurai d'abord la reine sur ce dernier point ; n mais quant au paiement des dettes, je la suppliai » d'en charger une aulrc personne que moi, et lui dis » q[u'il lui serait facile de trouver quelqu'un d'assez

lEI*

» sûr et assez discret pour lui confier cette mission. D La reine insista pour que ce fût moi; mais» de » mon côté, je persistai respectueusement dans mes » représentations à ce sujet, et elle finit par céder » à mes objections. Je lui fis observer en même r> temps qu'il était essentiel qu'elle choisit cette per- » sonne parmi celles qui avaient Thabitude de la rt voir souvent, afin que je pusse aussi m'adresser à » elle chaque fois que j'aurais à faire passer les no- » tes, avertissements, etc., qui résulteraient nécessaiy> rement des relations qu'on établissait avec Mira- )» beau. Cette précaution était indispensable : sans » cela on n'aurait pas manqué de tirer des indue- » tiens compromettantes de mes liaisons intimes avec » Mirabeau et de mes fréquentes apparitions aux » Tuileries. La reine, après avoir cherché, me pro- » posa M. de Fontange, archevêque de Toulouse. Il » était l'un de ses aumôniers et lui devait son ar- » chevêche. Il lui était très dévoué, et elle le voyait » ou communiquait avec lui tous les jours.

y> Ce point arrêté, je fis part à la reine de mes » réflexions sur le peu d'utilité qu'on tirerait des » rapports avec Mirabeau, s'ils devaient se borner à » des communications clandestines entre le roi et » lui. J'essayai de lui faire comprendre que la pre- » mière chose à faire serait de mettre Mirabeau en » relation avec les ministres, pour qu'il pût, d'accord » avec eux, défendre leurs projets dans l'Assemblée.

» La reine me répondît qu'elle croyait que cette » idée serait impraticable dans la disposition où étaient » les ministres actuels, mais que d'ailleurs je pourais » en parler au roi, qui parut dans ce moment.

» Le roi commença par me répéter les paroles de » la reine sur la lettre de Mirabeau , qui lui avait » causé, me dit-il, une extrême satisfaction. De môme » que la reine et plus qu'elle encore, il semblait avoir » dans l'avenir une confiance sans bornes. Il regar- » dait comme fecile de rétablir les choses sur un » pied supportable. A cet égard , je lui dois la jus- » tice de dire qu'il exigeait peu pour lui personnel- » lement. Il pensait d'ailleurs que si les ministres » devaient à l'avenir avoir plus de difficultés et d'em- » barras, il y aurait moins de responsabilité et par » conséquent plus de tranquillité.

» Le roi voyait, dans ses relations personnelles j> avec Mirabeau, un moyen de s'assurer d'avance » cette tranquillité; mais il repoussa mes observa- » tions sur la nécessité, indispensable à mes yeux, » que ces relations s'éteiidissent aux ministres. Etait-ce » par défiance envers ceux-ci ou envers Mirabeau? » C'est ce que je ne pus démêler, et je serais plutôt » porté à croire que c'était un efTet de la faiblesse » de son caractère, qui lui permettait rarement de » prendre une résolution complète et de la suivre » dans toutes ses conséquences. Tel était le mal- » heureux Louis XYI, dont on pourrait dire que la

)» Providence se trompa lorsqu'elle le fit roi à une D époque comme celle de la révolution française, x> tandis qu'il aurait été un roi constitutionnel d'Anx» gleterre excellent.

x> Le roi me rendit Toriginal de la lettre de Mi- X» rabeau en me disant : «c Vous le garderez, ainsi )» que ces quatre billets de ma main, chacun de )» deux cent cinquante mille livres. Si, comme il le » promet , H. de Hirabeau me sert bien , vous lui » remettrez à la fin de la session de l'Assemblée » nationale ces billets, pour lesquels il touchera un » million. D'ici là, je ferai payer ses dettes, et vous D déciderez vous-même quelle est la somme que je » dois lui donner chaque mois pour pourvoir à ses » embarras présents. »

1» Je répondis que je croyais que six mille livres » par mois le satisferaient. « C'est bien, dit le roi, je » le ferai très volontiers. » Peu après, notre confé- » rence finit, et le roi me congédia.

x> Je ne tardai pas à voir le comte de Mirabeau. x> Je lui annonçai qu'il recevrait six mille livres par » mois, et que toutes ses dettes, jusqu'à la concur- ]» rence de deux cent huit mille livres, seraient payées, x» Enfin, en lui disant que le roi, très satisfait de ses i> sentiments exprimés dans la lettre qu'il lui avait » adressée, se reposait avec confiance sur le zèle qu'il » y promettait, je lui dis que l'original de cette lettre » devait rester entre mes mains, ainsi que les quatre

billets de deux cent cinquante mille livres, que je devais conserver également.

>ï Je rin formai que rinlenlîon du roi était de lui faire remettre cette somme d'un million, si, A la fin de la session de FAssemblée, il avait fldèlemenl rempli les engagements contenus dans sa lettre , d'après les termes de laquelle il demandait lui-même à être jugé, Mirabeau laissa éclater une ivresse de bonheur dont Teicès, je l'avoue, m'étonna un peu, et qui s*expliquait ce[)endanl assez naturellement: d'abord par la salisfaclion de sortir de la vie gênée et aventureuse qu'il avait menée jusque-là, et aussi par le juste orgueil de penser qu'on complaît enfin avec lui. Sa joie oe connut plus de bornes, et il trouvait au roi toutes les hautes qualités qui doivent distinguer un souverain ; et sUl n'en avait pas fait preuve encore , il fallait , disait-il , s'en prendre à d'inhabiles et sots ministres, qui n'avaient pas su le représenter à la nation avec toutes les qualités qu'il possédait ; mais il n'en semt plus de même désormais , et on le verrait bientôt occupant une situation digne de son caractère généreux- Je me gardai bien de le ramener à d^ sentîments plus modérés. Je profitai au contraire de cet élan de sa reconnaissance pour stimuler encore te dévouement qu'il témoignait, et qui, j'en ai la conviction, était sincère. »

Une nouvelle enlrevue nocturne entre Mirabeau et le comte de Mercy, chez le comte de la Marck, cimenta ce honteux commerce qu'un grand homme faisait de son génie et par conséquent de la yérité de son caractère. Mirabeau, habitué à ces commerces de lui-même, en éprouvait si peu de pudeur qu*il se surpassa d'animation , d'éblouissements d'idées et d'éloquence familière dans l'entretien avec ses deux corrupteurs. 11 enivra le comte de Mercy des perspectives de salut et de triomphe qu'il entrevoyait pour la monarchie dans son alliance avec la cour. Le comte de Mercy fit entendre i ses deux amis que le roi était décidé à changer ses ministres et à nommer un conseil dont Mirabeau, caché dans l'ombre, serait le moteur et le n^laleur absolu.

La Marck remit à M. de Fontange, archevêque de Toulouse et aumônier de la reine, chai^ par elle de tous les détails et de toutes les largesses de cette n^^iation, Tétat des dettes de Mirabeau. M. de Fontange fut autorisé par le roi à payer ces dettes et à verser entre les mains de Mirabeau les six mille firancs par mois convenus. M. de Fontange, homme d'une sûreté inviolable, d'une incorruptible fidélité et d'un dévouement aussi modeste que pieux au roi et à la reine, fut ainsi la main cachée qui faisait passer à

la cour les conseils de Mirabeau, et à Mirabeau les subsides de la cour. ^.

La légèreté et la prodigalité de Mirabeau ne tar* dèreat pas à laisser transpirer , à la grande satisfac* lion de ses ennemis, quelques soupçons et quelques symptômes de corruption. 11 passa, sans une transi^ lion assez ménagée aux yeux du public, de l'excès de la gène à Vewès de l'opulence. 11 était las de la misère, altéré de luxe. Comme il n'y avait point de vertu dans sa gloire, il n'estimait pas assez sa gloire ellemême pour lui sacrifier ses vices. On parlait de ses débauches de plaisirs comme on avait parlé de ses débauches de travail. Il ne compulsait un de ces excès que par l'autre- excès. On citait les noms de ses &vorites vénales, choisies pour un jour parmi les actrices ou parmi les danseuses de la scène; il afiichait ses débordements comme un témoignage de la double force de tête et de cœur dont la nature l'avait privilégié. Il aimait, comme Alcibiade, qu'on s'entretint de ses amours et de ses heures données tour à tour ou toutes ensemble aux insomnies de rhomme d'Etat ou aux insomnies du voluptueux. Il avait loué un hdtel entier et splendide dans la rue de la Chanssi^e-d'Anlin, près du boulevard, quartier le plus opulent et le plus animé de Paris. Au lieu d'un seul r>orvilcur qui le servait jusque-là dans sa médiocrité, de nombreux serviteurs, une table recherchée, une bibliothèque de luxe, des tableaux, des

392 UÉVOLUÏION FRANÇAISE. »

voitures y des chevaux , une maison ouverte à des i^amis et à des collaborateurs sans nombre , enfin ses dettes largement acquittées, provoquaient l'étonnement et faisaient rechercher la source d'un faste en telle contradiction avec l'existence étroite et obérée qu'on lui connaissait la veille. Il ne s'inquiétait pas lui-même de ces murmures; peut-être même, par une vanité supérieure à sa probité, ne s'afiligeait-il pas d'être soupçonné d'avoir vendu cher son secours à un parti quelconque : l'impudeur glorieuse du prix de la corruption, dédaigneuse du scrupule, était un des éléments de son caractère méridional, fanfaron de vénalité, même s'il n'avait pas été vendu.

Ses amis lui remontrèrent en vain le danger d'étaler ainsi le luxe d'une situation qui ne pouvait être utile au roi et à la monarchie qu'en restant cachée. Il s'excusa, il atténua la réalité de ses dépenses, il promit de jouir avec plus de modestie des dons de la cour. Mais, le lendemain, il prêta de nouveaux prétextes aux soupr^ons : impuissance d'un parvenu à la fortune qui ne pouvait garder l'or de la corruption dans sa main, et qui ne se croyait riche qu'à la condition d'éblouir les autres et de s'éblouir luimême.

H s'efforça, dès le premier jour, de faire sentir au

roi et à la reine la valeur du secours qu'il apportait à la monarchie par des travaux surhumains.

« Mirabeau à celte époque, » dit le témoin de sa vie, « ne s'accordait pas un instant de repos. Tantôt D à la tribune, tantôt aux Jacobins, tantôt dans son » cabinet, attentif à tout ce qui se faisait, à tout ce x> qui se disait, à tout ce qui s'écrivait, dictant à ses » secrétaires, écrivant lui-même, revisant les écrits » qu'il inspirait à d'autres, provoquant dans l'inti- » mité de ses collaborateurs les discussions sur tous » les sujets, pour en faire jaillir des idées nouvelles, î» s'emparant lui-même de ces idées pour les rédiger, » et par dessus tout n'oubliant pas ses plaisirs, » telle est l'idée qu'il faut se faire de cet homme y> extraordinaire, que la nature semblait avoir créé » pour étonner ses contemporains par la réunion de T» tant de qualités et de forces qui paraissent incom- » patibles dans le même homme. »

Presque chaque jour il faisait parvenir par le comte de la Marck et par M. de Fontange une note à la reine, notes dont la rédaction exigeait le plus grand myst^e et la plus mûre réflexion.

Ces notes de la main de Mirabeau, dépositaires de ses penséœ, restituées à Mirabeau par M. de Fontange après que le roi et la reine les avaient lues, remises par Mirabeau mourant au comte de la Marck, léguées par le comte de la Marck à sa mort à M. de Bacourt» diplomate digne de commenter un tel texte»

sont enfin sous les yeux de rhistoire. Elles contiainrat tous les mystères, toutes les passions, tout le génie, toute la force, toute Timpuissance, toute la gloire et toute la honte de leur auteur. Nous les analyserons et nous les reproduirons por extrait ou par citation à leur date, comme le commentaire le plus vivant et le plus vrai des événements auxquels ces notes se rattachent.

La première de ces notes dévoile, dans un langage digne de la tribune et du conseil d'un roi , les dogmes de Mirabeau sur la Révolution à accomplir et à limiter, et la préoccupation jalouse que lui inspirait en ce moment la dictature de La&yette. L'homme d'État s'eflorce de communiquer au roi et à la reine les ombrages moitié feints, moitié réels qu'il avait conçus contre cet homme dont la situation dominait le monarque et pouvait eflacer tout, même le trône.

« J'ai professé, » dit-il en commençant, a les y> principes monarchiques, lorsque je ne voyais dans » la cour que sa faiblesse, et que , ne connaissant ni » l'âme ni la pensée de la fille de Marie-Thérèse, » je ne pouvais pas compter sur cette auguste auxi- » liaire. J'ai combattu pour les droits du trône, » lorsque je n'inspirais que de la méfiance, et que » toutes mes démarches, empoisonnées par la ma-

» lignite, paraissaient autant de pièges. J*ai servi le » monarque y lorsque je savais bien que je ne de- » vais attendre d'un roi juste, mais trompé, ni bien- » faits ni récompenses. Que ferai- je, maintenant » que la confiance a relevé mon courage, et que T» la reconnaissance a fait de mes principes mes » devoirs?

» Je serai ce que j'ai toujours été : le défenseur » du pouvoir tnonarchique réglé par les lois, et l'a- » pôtre de la liberté garantie par le pouvoir mo- » narchique. Mon cœur suivra la route que la raison » seule m'avait tracée, ou plutôt, malgré des grâces D inespérées, aucun sentiment nouveau n'est entré x> dans mon âme. Confondue avec le respect, la re- )> connaissance s'y trouvait déjà.

D On a dit de la Divinité que travailler, c'est la » prier; on doit dire des rois que les servir, c'est » reconnaître leurs bienfaits.

y> Au lieu de perdre beaucoup de pages et de » temps à rendre des actions de grâces, je conti- » nuerai donc mes notes de circonstance avec une » grande activité; mais je voudrais esquisser en ce » moment un plan de conduite générale auquel je » mets, je l'avoue, assez d'importance, parce qu'il » est le fruit d'une très longue et très profonde » méditation. Il s'agit des rapports de la cour avec » l'idole du jour, le prétendu général de la cons- » Utution, le rival du monarque, M. de Lafayette.

» Le moment approche où cet examen va devenir » indispensable, et le salut du royaume, le salut du » gouvernement monarchique tient en quelque sorte » au parti pour lequel on se décidera. Que sera cet » homme devenu tout à coup, d'intrigant souple, » humble courtisan , le gardien des rois , si rien ne » l'arrête? J'écarte d'abord toute idée personnelle de » nuire , soit à M. de Lafayette , soit aux hommes )> dont il voudrait faire ses ministres, et non ceux du » roi. Qu'il choisisse, dans l'affreuse tempête qui est » sur le point de nous engloutir, des pilotes habiles » capables de nous sauver du naufiage, et je me tais, » ou plutôt je suis prêt à le louer. Je sais que des D hommes dignes de l'époque à laquelle ils seraient » appelés, ayant d'autres devoirs à remplir que ceux » d'une basse reconnaissance, ne seraient pas dange- » reux au monarque. Mais je suppose que , se pei- » gnant dans ses' choix, H. de Lafayette propose des » ministres ou faibles, ou inhabiles, ou ignorants, » je n'ose pas dire pervers, et c'est par rapport à de » tels hommes que je vais examiner si la nécessité » où l'on croit être de composer avec M. de Lax> fayette n'est pas une erreur évidente, une idée qui » séduit parce qu'on ne se donne pas la peine de » l'approfondir.

» La force de M. de Lafayette tient k la confiance » qu'il inspire à son armée. Il n'inspire cette con- » fiance que parce qu'il semble partager les opi-

LES CONSTITUANTS. m

» nions de la multitude. Mais comme ce n*esl pas B lui qui dicte c^ opinions^ comme la ville de Pa* » ris est celle de tout le royaume où ropinion pu- » blique, dirigée par une foule d'écrivains et par ïi une plus grande masse de lumières, est le moins » au pouvoir d'un seul homme, il s'en suit que » M, de Lafayetle, n'ayant acquis son influence qu'en n m menant au ton de Paris, sera toujours forcé , 19 pour la conserver, de suivre le torrent de la mul- » litude. Quelle barrière pourrait-il lui opposer? Vn » général îles gardes nationales, si ses principes n'é- » taient pas ceui de son armée, ne serait «il pas » bien lût sans soldats et sans pouvoir? Il est facile » par là de prévoir quelle sera toujours sa con- }> duile. Craindre et flatter le peuple, partager ses '> erreurs par hypocrisie et par intérêt, soutenir, soit ï> qu'il ait tort ou raison, le parti le plus nombn^ux; » elîrayer la cour par des émotions populaires qu'il » aura concertées, ou qu'il fera craindre pour se » rendre nécessaire; préférer l'opinion publique de » Paris à celle du reste du royaume, parce que sa » force ne lui vient pas des provinces : voilà le cer- » cle souvent coupable et toujours dangereux dont il n lui sera impossible de sortir, voilà sa destinée tout ï» entière*

ï> Cet homme, quoique sans démagogie, sera donc » redoutable au pouvoir royal aussi longtemps que n ropinion publique de Paris ^ dont il ne peut éln*

» que rinstrumeat, lui en imposera la loi. Or, puis- » qu'en supposant que le royaume revienne à des » idées plus saines sur la véritable liberté, ht » ville de Paris, comme la plus exaltée, s^a la der- » nière à changer de principes, M. de Lafayette est » donc celui de tous les citoyens sur lequel le roi » peut le moins compter, celui qui, même en les re* » connaissant, sera le dernier à professer les princi- » pes du gouvernement monarchique.

» Qu'est-ce donc faire que donner des ministres à » H. de Lafayette? C'est vouloir que toui le royaume » se mette à l'unisson de Paris, au lieu que le seul » moyen de salut est de ramener Paris par le royaume. » C'est vouloir que M. de Lafayette, joignant à ses » propres moyens toute l'influence du pouvoir aécu- » tif, devienne, quand il lui plaira, chef de l'armée, » commandant de toutes les gardes nationales , lieu- » tenant général du royaume, distributeur de toutes » les grâces, et premier ministre avec des ministres » pour commis, c'est-à-dire qu'en même temps esclave » et despote, sujet et maître, il serait le plus redou- » table des tyrans.

» Mais M. de Lafayette, qui se croirait détrôné lors- B qu'il ne serait que remis à sa véritable place, ne » deviendrait- il pas redoutable aux nouveaux mi- » nislres?

» C'est ici l'erreur que je dois démontrer. »

Et après avoir démontré que si le roi retirait la

main que lui et ses ministres prêtaient à Lafayeite pour le grandir à leurs dépens , ce général cesserait bientôt d'être redoutable,

« Quels sont ses succès, » dit-il, « avec tous ces » moyens? Que serait-ce donc si, réduit à ses propres » forces, il ne pouvait plus ni séduire par les ri- » chesses ni corrompre par le crédit, s'il n'avait, en » un mot, que l'inertie de sa pensée et la nullité de » son talent? Non, jamais un tel homme, borné au » commandement d'un corps de garde nationale su- » bordonné à la municipalité de Paris, surveillé par » le corps législatif et sans faveur auprès du roi, ne » pourrait être redoutable. Alors, s'il n'a que de )> l'ambition, il quitterait de lui-même sa place; alors » ses auxiliaires d'aujourd'hui, trompés dans leurs » espérances , seraient les premiers à l'abandonner ; » alors le prétendu héros s'évanouirait. »

L'écrivain terminait cette première note en conseillant au roi de confier son trône et l'armée au marquis de Bouille, général d'un caractère sûr, d'une opinion monarchique et constitutionnelle, estimé des troupes, honoré même des factieux, sévère cx)ntre l'indiscipline , incapable de trahir ni le roi par cajolerie au peuplci ni le peuple par complaisance à la cour, ni ses devoirs par popularisme, ni l'ordre par impéritie. Bouille, qui possédait en effet toutes ces qualités, commandait alors à Mets. 11 était le seul des géni« raux qui eût su maintenir intact et inoorruptiblo

aux embauchages le corps d'armée considérable dont il avait le commandement sur les frontières du Nord.

Le jour où Mirabeau envoyait cette note éloquente et juste contre la double dictature de Lafayette , il écrivait à la Marck dans un billet du soir :

<c J*ai vu hier Thomme aux indécisions (Lafayette) )> chez le duc de Larochefoucauld. Je démontrai à » lui et à ce comité , ce qui est très vrai, qu'ils » n*ont ni dans la tète, ni dans le cœur, ni dans » l'Âme aucun élément de sociabilité politique. Je les » trouvai tout émus de la motion contre les cordons et >» la noblesse héréditaire et voulant arranger un plan » de balaille que je tournai en ridicule. 11 n'y a » rien à faire avec ces roquets que de les laisser » japper d'une manière si discordante. Quand le roi » sera las d'être prisonnier, nous verrons. Mais sou- » venez-vous, vous dont je sais que le crédit aug- » mente tous les jours aux Tuileries, qu'il ne faut » en aucun cas et sous aucun prétexte être le con- » fident ni le complice d'une évasion , et qu'un roi » ne s'en va qu'en plein jour quand c'est pour re- » venir roi. »

La situation de Mirabeau le rejetait de plus en plus dans la dissimulation. La duplicité même des âmes naturellement franches résulte toujours de ces alliances

LES CONSTITUANTS. 40i

occultes qui commandent le mensonge en imposant le secret. Son ami lui rappelait un jour dans l'intimité le mot de Bacon , dont le génie et la vénalité rappelaient tant Mirabeau lui-même : « Un peu de » philosophie éloigne de la religion. Beaucoup de phi- » losophie y ramène. » Et il appliquait le mot à la monarchie. Mirabeau battit des mains à l'application, en exagérant encore la pensée de son confident, a Mais » ce n'est plus de cela qu'il s'agit maintenant, » ditil. <c Aucun homme seul ne sera capable de ramener » les Français au bon sens : le temps seul peut re- » mettre l'ordre dans les esprits. Avec ce peuple , il x> ne faut jamais ni trop présumer ni trop désespé- » rer. Aujourd'hui les Français sont malades, très D malades; il faut les traiter avec précaution. »

Sa seconde note au roi et à la reine revient avec plus de force sur Lafayette, et dicte le langage que la reine doit tenir à ce protecteur.

a II ne faut pas se' déguiser que la crise politique » est au comble et se complique d'une manière très » effrayante, » dit-il , en frappant, dès le premier mot, le roi et la reine d'une salutaire terreur.

« D'abord l'armée donne des instruments de brî-

ï> gandage à quiconque voudrait faire le métier de

ï) voleur en grand. Mandrin peut aujourd'hui devenir III. 26

» roi d'une et même de plusieurs provinces. On est D averti que plusieurs grandes villes, et Marseille en x> particulier, tremblent de la multitude d'étrangers 3» qui y affluent de toutes parts.

» Vient ensuite la scène qu'ouvre la démence » d'hier au soir, dont Lafayette a été ou bêtement » ou perfidement, mais entièrement complice; dé- » mence que je regarde comme le brandon de la » guerre civile, par les excès et les violences de tout » genre dont un décret, plus insensé encore par la » manière dont il a été rendu que . par ses disposi- D tiens, et qui crée évidemment plusieurs années » de troubles, deviendra la cause inévitable.

)) En troisième lieu, la guerre, qui va déchaîner » toutes les calamités, et qui, faite follement, sans )) système, sans argent, sans discipline, sans aucune » possibilité de succès, établira sur chaque vaisseau » et dans chaque régiment une potence, et consti- » tuera le roi et la reine dans une responsabilité » vraiment individuelle.

» Je ne crois pas que le trône, et surtout la dy- )> nastie, aient jamais couru un plus grand danger. » Sans doute il est encore des ressources. La cor- » respondance de M. de Mirabeau , depuis qu'il la » pousse avec une grande activité, lui en découvre » tous les jours. Il ne faut pas croire que les pron » vinces soient, je ne dis pas à la température de » Paris (peut-être sont -elles encore plus exaltées).

mais à son immoralité profonde, à son mépris pour » la propriété, à son insatiable désir de tout boule- » yen&Cf de tout prendre, de tout ravir; enfm, l'excès » ne peut pas aller plus loin, et, par conséquent, il » y aura bientôt rémittence à cette fièvre chaude, ou, » ce qui revient à peu près au même, complica- » tion de maladie, d'où résultera la guérison ou la » mort.

» Il n'est plus temps, » ajouta-t-U, « de se confier » à demi ni de servir à demi. On a assez de preuves » que Lafayette est également ambitieux et incapable. » Il va se faire faire généralissime, c'est-ànlire se » faire proposer le généralat, c'est-à-dire encore n recevoir la dictature de fait, de ce qui est la nation i> ou ce qui a l'air de la nation. Tout son projet, » quant à présent, est là. Un plan, il n'en a pas; des » moyens, il les reçoit de la main de chaque journée, n Sa politique est tout entière à susciter une telle » fermentation chez les voisins, qu'on lui laisse la » faculté d'étendre sur tout le royaume l'influence » de la populace de Paris. Il n'y a de ressources à » cet ordre de choses que l'imbécillité de son carac- » tère, la timidité de son âme et les courtes dimen- M siens de sa tête. Le roi n'a qu'un homme, c'est n sa femme. Il n'y a de sûreté pour elle que dans le » rétablissement de l'autorité royale. J'aime à croire » qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa couronne; » mais ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne con-

404 HÊVOLUTION FRANÇAISE.

D servera pas sa vie si elle ne conserve pas sa couronne.

» Le moment viendra, et bientôt, où il lui faudra D essayer ce que peuvent une femme et un enfant à D cheval : c'est pour elle un malheur de famille; » mais, en attendant, il faut se mettre en mesure; » il ne faut pas croire pouvoir, soit à Taide du ha- D sard, soit à l'aide de combinaisons, sortir d'une crise » extraordinaire par des hommes et des moyens orp dinaires : il faut que la reine parle à Lafayette, en » tiers avec le roi, préparé et résolu, et lui dire :

<c Vos fonctions absorbent entièrement vos facultés » individuelles, parce que les forces physiques d'un » homme ne sont celles que d'un homme, et que le » danger de tous les moments nécessite l'emploi de i> tous vos moyens personnels et de tout votre temps. » Vous êtes obligé de vous en rajpporler, pour les » affaires politiques, et en général pour le gouver- » nement proprement dit, à vos en tours, et vos en- » tours sont faibles, et vous attendez pour vous ren- » forcer un nouveau ministère, et notre perte, à » nous, est évidemment dans l'attente. Il faut donc » vous renforcer. Vous avez et nous avons la con- » viction qu'outre le talent, M. de Mirabeau est le » seul homme d'État de ce pays- ci, que nul n'a » son ensemble, son courage et son caractère. Il est » évident qu'il ne veut pas aider à nous achever; il » ne faut pas s'exposer à ce que les circonstances le » contraignent à le vouloir; il faut qu'il soit à nous.

» Pour qu'il soit à nous, il faut que nous soyons à » lui. Il lui faut un grand but, un grand danger, » de grands moyens» une grande gloire. Nous voici » résignés ou résolus à lui donner la confiance du » désespoir. Je vous demande, j'exige, que vous vous » accoupliez de M. de Mirabeau, mais en entier, mais » journellement , mais ostensiblement, mais dans » toutes les affaires. Il faut que nous ayons son avis » avec le vôtre. Il faut que nous puissions nous dire : « Ces deux hommes-là ne sont qu'un. Ce qui est » délibéré et convenu entre eux deux est notre vo- » lonté, et cette volonté, nous périrons ou elle sera » exécutée. »

» Que fera Lafayelte? Un rapprochement politique, » mais pourtant un rapprochement qui aura l'appa- » rence de l'intimité, et qui donnant à M. de Mira- » beau, à un certain degré, le secret des affaires, lui » fournira les moyens de circonvenir pendant la fédé- » ration l'influence de Lafayette.

» A la vérité, répond- il, les amis de Lafayelte » travailleront sourdement Mirabeau dans l'opinion, » mais d'abord beaucoup moins une fois la coalition )> avouée; ensuite Mirabeau prendra immédiatement » la direction des brochures, des feuilles, des jour- D naux, direction beaucoup plus capitale qu'on ne » saurait le croire. Il accaparera de fait la corrcs- » pondance, ce qui est beaucoup; il aura la grande » main sur les choix, ce qui est plus encore; mais,

40& RÉVOLOTION FRANÇAISE.

» ce qui est tout pour arriver à Texécution d*un » plan, c'est que la participation de M. de Mirabeau » une fois avouée des deux partis, il peut, & tous les p moments, consulter, s*enquérir, conseiller, dicter, » ce qui n*empèche pas qu'il faille le plus tôt pos- » sible au conseil un homme sûr, dans œ sens de » fidèle et intelligent rapporteur de ce qui s'y passe, )> et un auprès du roi, entièrement obscur, et son » bibliothécaire privé, même sans titre, mais capable D d'être à tous les moments le truchement et le com- » mentateur de M. de Mmibeau.

n Voilà les premiers éléments sans lesquels M. de » Mirabeau ne peut rien que gaspiller ou paralyser » ses moyens personnels, dans un moment où sa » force est son existence. Voilà les premiers éléments » sans lesquels il ne peut servir, continuât-il à le » vouloir, quand tout est évidemment perdu. En un » înot, la crise est au comble; plus de demi*partis : » ils ne sont qu'une périlleuse faiblesse. »

Consulté dans le même temps par le roi sur la conduite à tenir envers le duc d'Orléans, expulsé par Lafayette, et qui sollicitait de la cour l'autorisation de revenir à Paris, il écrit sa septième note, chefd'œuvre de sagacité politique, où la tactique de Machiavel éclate dans la langue de Mirabeau :

« Est-il probable ou non que le duc d'Orléans » reviendra à Paris? — C'est ce qu'il est inutile » d'approfondir.

» Faut-il l'empêcher d'y venir? Comment doit-on » le traiter s'il revient? — Voilà seulement ce qu'il » faut examiner.

» L'empêcher de revenir serait une fausse mesure. » D'abord ce serait s'y prendre bien lard; en second » lieu, de tous les obstacles que l'on- mettrait à son » retour, il n'en est aucun capable de l'arrêter, s'il » avait un parti pris ; et c'est toujours une grande » laute d'ordonner quand on n'est pas sûr de l'o- » béissance. Enfin les obstacles pouvant être r^ar- » dés par le peuple comme une persécution de la » cour, changeraient le retour du prince en victoire » contre les ministres; les obstacles créeraient des » dangers dans un événement qui par lui-même n'en » a aucun. Ceci sera plus facile à montrer en exa- » minant la conduite qu'il conviendra de tenir dans » le cas de son retour.

» L'ancien parti du duc d'Orléans n'existe plus, » outre que les circonstances et les prétextes ne sont » plus les mêmes; ce parti cherchait un chef, et ce » prince n'est plus qu'un fantôme.

» Le parti connu sous le nom des Jacobins n'a jan mais été celui du duo d'Orléans; c'est cependant » le seul qui puisse le rechercher, le seul dont il » pût s'étayer. Or cette probabilité, la seule à la-

» quelle on doive s'arrêter, indique parfaitement la D conduite qu'il faut tenir :

» Traiter assez bien le duc d'Orléans pour qu'il » n'ait pas le droit de se plaindre de la cour, ou l'a- » néantir parce que c'est lui ôler tout moyen de se » jeter dans un parti.

» Si, en continuant d'avoir des liaisons avec la » cour, il se jetait dans les Jacobins, son influence » serait beaucoup moindre, parce que son parti s'en » défierait.

» Si les Jacobins l'adoptaient malgré de telles liai- » sons, ce parti se perdrait lui-même dans l'opinion » des démocrates, outre que le prince n'est pas assez D délié pour savoir contenter son parti, si on ne lui )) fournit pas à la cour des prétextes de se plaindre.

)) Dans tous les cas, si, n'ayant aucun prétexte de » se passer de la cour, il se jetait en forcené dans » le parti des démocrates, on lui ôterait, en le mé- » nageant, le seul mérite qu'il peui avoir, celui d'un » prince persécuté.

» La mesure que l'on indique a encore deux au- » très avantages. Le prince à la cour sera un em- » barras de plus pour Lafayette; ces deux ennemis, )) en présence l'un de l'autre, se contiendront respec- » tivement.

» D'un autre côté, on ne sait point assez jusqu'à » quel point, dans les événements que l'anarchie » nous prépare, il sera nécessaire de présenter pour

» oriflamme le nom d'un prince de la famille royale, » et de l'enlever aux factieux. Une conduite mesu- » rée est donc nécessaire sous ce rapport.

» Elle l'est d'autant plus qu'une persécution appa- » rente semblerait aujourd'hui l'ouvrage de Lafayette » et donnerait au premier pour amis tous les en- » nemis du secA)nd, et que les esprits s'aigriraient » de plus en plus; qu'on donnerait un chef au » parti qui est sans chef; que Lafayette deviendrait D plus que jamais celui de la cour, et par cela » même, tout retour à un meilleur ordre de choses » serait impossible.

» Les ménagements que l'on indique ne sont d'au- » cun danger. Le duc d'Orléans est méprisé des )> provinces : on y connaît son incapacité» sa légè- » reté. Paris connaît son immoralité. Que craindre » d'un tel homme? La seule précaution qu'il faut » prendre est de ne pas lui donner des forces qu'il » n'a pas. Le servir, c'est l'affaiblir; le ménager, » c'est le tuer, lui et son parti.

» J'hésite d'autant moins à donner ce conseil qu'il )» sera toujours tenu de changer de conduite selon » les circonstances. Mais dans ce premier moment je » crois que le roi devrait se borner à dire : Je vous » voiSj je vous verrai avec plaisir; mais je désire que » que votre nom ne soit plus dans la bouche des factieux.

D Celte marque de bonté du roi l'enchaînera; sa » paix avec la cour ôlera toute apparence aux Jaco-

» bins de s*en emparer. La crainte de perdre s g » apanages dans un bouleversement total le retien- » dra, et si Lafayette éprouve un embarras de plus, » je ne vois pas grand mal à cela. »

A la suite de cette note, Mirabeau sollicitait une entrevue avec la reine. M. de Fontange la faisait espérer en ces termes au comte de la Marck dans un billet du l*'^ juillet au soir:

c( Je reçois dans le moment, monsieur le comte, » tm billet par lequel on me mande qu'il y a quelque » embarras pour Ventrevue de demain, à l'heure » convenue, et on propose de la renvoyer à samedi » matin , hiiit heures et demie. Je n'y vois que l'in- » convénient du grand jour. D'ailleurs il est certain » qu'à cette heure-là il y aura peu de monde, et que » peut-être elle vaut mieux sous ce rapport que l'heure » du soir. On me demande aussi une chose que j'ai » oublié de dire à M. de Mirabeau.

» On est décidé à revenir ici dimanche, mais on » voudrait revenir passer à Saint-Cloud les trois pre- » miers jours de la semaine prochaine, d'abord parce » qu'on aime Saint-Cloud , 2® parce que pendant les- » dits jours, les élections de Paris auront lieu et qu'on » croit plus convenable de n'être pas ici. Cependant » on veut faire pour le mieux et on veut savoir... »

La conclusion de chacune de ces notes était toujours de l'or et de l'or!... Mirabeau en voulait à pleines mains pour côntrè-balan(ier, par les largesses dé la

LBS CONSTITUANTS. 411

cour confiées à ses propres mains, l'or de la cour qui passait par les mains de Larayette pour solder les défenseurs de Tordre. C'est ce même or qui passa d'urgence alors par les mains de Danton, incertain encore s*il accomplirait mieux la Révolution en la contenant qu'en la faisant éclater en convulsions populaires. Les cinquante mille francs par mois pour lui-même et les trois cents francs par mois pour son copiste (M. Comps, dont il fallait payer la discrétion) étaient loin de suffire k ses services d'homme d'Etat et à ses prodigalités d'homme de plaisir.

xvni.

Mais le roi et la reine ne se fiaient pas tellement à la discrétion de Mirabeau qu'ils ne recourussent secrètement à des directions contrah*es. Ces conseils, plus intimes, neutralisaient souvent ceux de Mirabeau. Bergasse, orateur médiocre, publiciste obscur, plus sectaire que politique, ami de Mounier et du comte de Virieu, était une sorte d'oracle énigmatique, associant dans ses pensées quelques doctrines de libertés provinciales avec l'autorité d'un droit divin et préexistant dans les trônes, et surtout avec un mysticisme religieux qui cherchait le salut dans le miracle, au lieu de le chercher dans la raison. Bergasse professait alors les théories que le philosophe de Naistre et son école professèrent de nos jours, le

mépris du raisonnement, l'horreur du progrès, la politique inspirée par révélation surnaturelle aux princes et imposée par la force aux nations, quiétisme de la servitude, complaisants pour les rois, insolents pour les peuples.

Dans le désespoir, on étend la main au hasard sur toutes les théories et sur tous les hommes, pour saiâr une espérance , une consolation , un salut. Le désespoir des courtisans avait donné au roi Bergasse pour oracle secret de sa politique. La foi pieuse de Louis XYI, quoique douce et éclairée , s'était exaltée en lui par le malheur. Elle le prédisposait à trouver quelque sagesse dans un parti qui parlait au nom de Dieu, et qui lui offrait, pour hommes d*État, de prétendus prophètes. Le surnaturel est le refuge des imaginations qui n*ont plus rien à attendre des réalités. La reine elle-même, bien que peu accessible au mysticisme, se complaisait dans les nuages de cette politique d'illuminés. Mirabeau découvrit le mystère et s*indigna.

« Je viens de découvrir, » écrivit-il à Tinstant à son confident, « le secret infiniment important que . )> vous me garderez, mais qui est mal couvert, puis- » que je Tai dévoilé. C'est Bergasse qui conseille en » ce moment et qui pousse la cour. J'ai même (et » ceci est capital au plus haut degré) la copie de la « lettre que le roi doit écrire à l'Assemblée. Cette » lettre, vraiment extravagante, politiquement par-

» lantj est tellement téméraire que le plus audacieux » des hommes, à la plaça du roi, ne récrirait pas, » s'il était dans son bon sens. Cette pièce ne m'était » pas connue lorsque j'ai fait la note , et je n'y ai » raisonné qu'en thùse générale el non dans la con^ » naissance et le développement de cette proposition » particulière. Pourtant, en la recevant, j'y aï adopté » quelques mots» mais vagues, parce que je n'ai pas n voulu avoir Tair, avec la cour, de connaître l'aneci> dole de Bergassc, avant d'en avoir causé avec vous; M car je ne ferai pas la sottise que fait le royal bétail , )> et quand je reconnais la lumière , la droiture et « le dévouement d'un homme, je ne me déciderai à » rien de grave sans le consulter, et je ne le conn sullerai pas toujours pour ne jamais rien faire de n ce qu'il dit. C'est donc au baquet mesmérique, w c'est donc sur le trépied de rillumination qu'ils « vont chercher un remède à leurs maux! Mon Dieu, » quelles têtes f qui ne peuvent pas se dire; le se- » cours et 1^ conseils de tous ces gens-là » secondés n de toute notre puissance encore debout, n*a pas » pu empêcher nos défaites^ et elle nous ferait vaincre Il maintenant que tout est perdu î démence !,•, >»

Cette découverte découragea momentanément Mirabeau de seconder une cour qui lui préférait un tel homme, et qui faisait servir la force executive, qu'il voulait restaurer dans les mains du roi, aux théories d'un despotisme et d'une théocratie dont il avait pitié.

Il ae plaignit, il granda; mais il était lié par sa reconnaissance et par sa simonie. U continua à ocxiseiller, à éclairer, à avertir.

Cependant, cette conviction du dédain qu'on foisait aux Tuileries de sa puissance et la déférence qu'on y montrait pour ces médiocrités d'esprit, lui firent reporter sa pensée sur la nécessité d'une alliance avec Lafayette. Il aspirait plus que jamais à être reçu en entrevue secrète par la reine , afin d'â)louir &08 à face cette princesse de la splendeur de ses idées, de Tenchalner par la persuasion de son éloquence, de la convainare par les larmes de son repentir et de son attachement, afin surtout de prendre par elle sur le roi l'ascendant décisif que la reine seule pouvait donner sur son mari à un conseiller politique.

La reine, instruite par M. de Fontange de ce désir, craignait et désirait à la fois cette entrevue. D'un c6té, il fallait la cacher à Lafayette, jaloux de la direction absolue que la reine affectait par force de lui remettre; d'un autre côté, Marie-Antoinette, si souvent offensée par le grand tribun, accoutumée à voir en lui le poignard du 6 octobre levé sur son nom du haut de la tribune et peut-être sur sa pmtrine dans son palaÛL s'alarmait de se livrer trop complètement à un confident qui deviendrait son maître. Elle faisait cependant espérer cette grâce à Mirabeau ; mais elle en ajournait la possibilité à une autre époque.

LBS CONSTITUANTS. 415

Pendant que cette coalition, d'abord sourde» bientôt perfide, de Mirabeau avec la cour se nouait ainsi, reprenons les discussions de TAssemblée et le rôle public qu'y ressaisissait le tribun de la nation et l'allié de la cour. Une lettre au roi, dans laquelle H. de Laporte, intendant de son trésor secret et agent des intrigues de la cour, rend compte à ce prince d'une conversation qu'il a eue avec Mirabeau, montre comment le grand orateur décomposait lui-même l'Assemblée.

« Trois classes d'hommes la composent, ï> disait- il à M. de Laporte : n la première, qui ne compte guère » que trente membres, hommes forcenés, qui, sans x> avoir de but fixe, opineront toujours, par nature i> et par excès, contre l'autorité royale et contre le » retour à l'ordre;

» La seconde compte environ quatre-vingts mem- D bres : ceux-ci ont des principes plus monarchiques, » mais sont peut-être encore trop imbus du premier » système de la révolution;

» La troisième classe, de gens qui n'ont MS d'o- » pinion à eux et qui suivent l'impulsion *^e leur » donnent ceux qu'ils ont pris pour leurs guides, » leurs oracles.

» C'est, » dit-il» (c l'Assemblée qu'il fiAit travailler;

D la circonstance devient favorable» par les excès aux- » quels se porte la première classe.

» Trois partis divisent aujourd'hui Paris :

» Celui des aristocrates;

» Celui de cinq à six Jacobins, qui paraissent au- » jourd'hui réunis à la faction d'Orléans;

» Celui de M. de Lafayette.

» Rien sur le premier.

» Le second n'est qu'atroce, et par son atrocité » même» moins dangereux : il se perdra lui-même.

» Il n'en est pas de même du troisième : il est » marqué par une suite de manœuvres qui prouvent » un plan dont on ne s'écarte pas. Il affiche l'at- D tachement au roi et à la royauté; ses sentiments )> masquent le républicanisme. Enfin» ce parti réunit » la fausseté et l'intrigue aux grands moyens que les D circonstances lui donnent.

)> La position du roi est d'autant plus critique, que D Sa Majesté est trahie par les trois cinquièmes des D personnes qui l'approchent. Elle exige la dissimu- » lation en grand, qui, ôtant toute prise aux malveil- » lants, peut acquérir au roi et à la reine une grande » popularité.

» Il jf aurait, selon lui, le plus grand danger à » dissoudre aujourd'hui l'Assemblée : elle n'est pas » assez usée dans Topinion. »

C'est au sein d'une telle assemblée que Mirabeau avait à la fois à continuer sa renommée de promo-

LES CONSTITUANTS, m

imt de la liberté » à restaurer le pouvoir royal par leâ mains qui venaient de le détruire» à professer les principes que la cour soldait sur ses lèvres* h décrédiler macliiavéUquement ses décrels par Teiccs de leur conséquence, et à ménager sa propre popu-

I laritép prérogative de Sun génie, qui faisait seul toute

I sa force.

UAssemblée, après avoir détruit celte inquisitiou politique et cet arbitraire sur la liberté des citoyens qu*on appelait tes lettres de cachet, devait approfondir les questions fondamentales qu'elle avait posées seulement ou résolues provisoirement dans les mois précédents. Le calme momentané de Paris, pendant les mois de mars et d'avril, laissa le sang-froid néc^saira à ces grands débats.

Elle acheva d'organiser, sur les bases d'élections que nous avons tracées dans le livre précédent, le système judiciaire et le système de Torganisation militaire de Tarmée- Elle reprit, sur la proposition de BL de la Fare, évêque de Nancy, la plus délicate et la plus irrilaote des délibérations ; ta délibération sur la conscience de rÉlût. Effrayé de Tabolition des ordres religieux, milice de l'Église dominante, et de la vente de ses biens territoriaux, solde immense et gage de

perpétuité, le haut clergé voulait au moins arracher III. m

418 RÉVOLUTION PAAHÇAISE.

k la révûlulion qui s'aocomplis^ait h \\lTe ^Églùi imlionalif afin de revendiquer un jour {paiement, en vertu de ce titrOt ^ droit ou de tolérer ou d9 prqik crire les autre» croyances, el de eonserver la domi* nation aor lea ftines par raut(»riié des lois.

le oomité ecclésiastique» qui avait tmàié trois fois à la religion dans ses institutions temporelles, avait timidement abordé cette question, la plus vitale de toutes pour la philosophie de la Révolution, dont la liberté de conscience était le but le plus haut et le plus saiot.

Un anmen chartreux, d(mi Gorles , cévDlutionnaiif d'idées, chréti^ et catholique de dogmes, fiûsait partie de ce comité. Il le justifia de son hésitatîoD en disant que, pour confondre les ennemis de la Révolution, calomniateurs de TAssemblée, qui pré* tendaient la couvrir d'impiétés, il &llait décréter qqe la religion catholique, apostolique et romaipe était et demeurait à perpétuité la religion de la pation, et que son culte serait le seul publie autorisé en France.

Le parti philosophique demanda Tajournenienl sous de vains et hypocrites prétextes. L'évêque de Clerr mont s'indigna d'un ajournemait qui semblait présa^ ger un doute. Le parti monarc)iique, qui cherchait maintenant ses alliés dans l'Église, couvrit l'orateur d'applaudissements. Charles de Lameth n'c^a cette fois le réfuter qu'en alléguant le danger d'une telle diS' cussion pour la paix publique, pendant que tant de

LEBCONSTITQANTB. Ht

passions clierchani des brandons parloui s*egiLaietit dans Fempire. UAssemblée, cédant au d&ir de sa populariser par un sacrifice de la conscience à ta politique» écarta les objections du parti philosophique, et ouvrit le lendemain la discussion. Le baron de MenoUp qui devait plus lard adopter la rehgion du prophète arabe Mahomet , ou par conviction ou par dédain de ses dogmes, commença comme tous les orateurs par une profession de foi personnelle aux dogmes seuls véritables, dit-il, de la religion de ses pèr^; mais après avoir mis de côté sa propre conviction, il plaida avec force pour la libre conviction des autres,

H Ma conviction, *» dit41, a en faveur de cette ré- » ligion est la forme du culte que je rends à l'Être îi suprême. Est-elle, peut-elle êlre TelTet ou le résultat » d'un décret ou d*une loi quelconque? Non» sans » doute. Ma conscience et mon opinion n'apparliennent n qu'à moi seul , et je n*ai de compte à en rendre )> qu'au Dieu que j'adore. Ni les lois, ni les gouver- » nenienls, ni les hommes n'ont, sur cet objets aucun » empire sur moi. Je ne dois troubler lis opinions » rehgieuses de personne, personne ne doit troubler n les miennes; et ees principes sont solennellement » cxinsacrés dans votre déclaration dos droits, qui n établit entre tous les hommes Tégalité civile, pow lilique et religieuse. Et pourquoi voudrais- je donc » foire, de cette religion que je respecte, la religion

420 RËVOLUTION FRANÇAISE.

» dominante de mon pays? Si les opinions A les 3» consciences ne peuvent être soumises à aucune loi, D si tous les hommes sont égaux en droits, puisrje » m'arroger celui de faire prévaloir ou mes usages» )» ou mes opinions, ou mes pratiques religieuses? Un » autre homme ne pourrait-il pas me dire : Ce sont y> les miennes qui doivent avoir la préférence, c'est 3> ma religion qui doit être la dominante, parce que » je la crois meilleure?... Et si tous les deux nous 3D mettions la même opiniâtreté à faire prévaloir nos » opinions, ne s'ensuivrait-il pas nécessairemei}t une D querelle qui ne finirait que par la mort d'un de D nous deux, peut-être par celle de tous deux? Et » ce qui n'est qu'une querelle entre deux individus D devient une guerre sanglante entre les différentes D portions d'un peuple.

» Le mot dominante n'entraîne-t-il pas l'idée d'une » supériorité contraire aux principes de l'égalité, qui » fait la base de notre constitution? Sans doute, en » France, la religion catholique est celle de la ma- » jorité de la nation ; mais n'y eût-il qu'un seul indi- D vidu qui en professât une différafite, il a le même » droit à l'exercer, pourvu qu'il ne nuise ni à la » rel^on de la majorité, ni à l'ordre public, ni au i> maintien de la société; de tout le reste il n'^ doit Y> compte qu'à Dieu. Dans tout État où l'on suit les » vrais principes de la morale et de la raison , il ne » peut- donc y avoir de religion dominante.

Les CONSTITUANTS. lit

5) Qu'on daigne ouvrir les annales de rhisloire et » surtout celles de ia France. De quels malheurs les « guerres de religion n'ont-elles pas accablé ce beau )> royaume ! De quelles atrocités n'ont-elles pas souillé » k^ règnes de plusieurs de nos rois, depuis Frann çois F^ jusqu'à Louis KIV ! Je suis loin de les at- 1* iribuer exclusivement à la religion catholique: toutes » ces horreurs sont le résultai inévitable dfô que- >i relies entre toutes les espèces de religions. Mm » détournons les yeux de dessus ces horribles monu- » menls du fanatisme religieui, et couvrons d'un » voile cette partie déshonorante de notre histoire»

ï> Ministre d*un Dieu de paix, qui ne veut établir m son empire que par la douceur et la persuasion, » qui vous a donné de si grands exemples de toIéî> rance et de charité, voudriez-vous, pourriez-vous « vouloir allumer le flambeau de la discorde? Vouij driez-vous que l\\sscmblée nationale devint Tins- » trument du malheur et peut-être de la destruction n des peuples? Oh! non; un xèle mal eniendu a pu ï? vous égarer un instant : rendus à vous-mêmes, 3> rendus à votre saint ministère, vous chercherez îî par vos exemples, par vos vertus, à étendre la re- » ligion que vous profesez; ce ne sera pas par une 54 loi que vous fixerez sa supériorité. Dieu » oui > Dieu n lui-môma n'a-l-il pas dit que» malgré tous les » efforts des hommes, sa sainte religion s'étendrait» » prendrait des accroissements et unirait par em-

m RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» brasser Tunivers entier? NVt-il pas dit que les » portée de f enfer ne primudraieni jamaie contre elk? » Et TOUS iroudriez, par un décret, confirmer ces » paroles sublimes du créateur du monde t

» Si» comme je n'en doute pas, tous êtes persuadés n de la vérité de cette religion dont vous êtes les » ministres, pouvez-TOUS craindre qu'elle s'anéan- « tisse? Pouvez-^vous croire que les volontés et les » lois de là Providence aient besoin du secours de )9 nos décrets? Ne serait-ce pas au contrairt poirter » atteinte au respect que nous lui devons? Ne se- D rait-ce pas vouloir nous assimiler à Dieu même, » et la religion n'est-elle pas indépendante de tous V les efforts de Tesprit humain?

» D'ailleurs, dans tout ce qui est du ressort de » notre pouvoir, n'avons-nous pas fait, ne faisons- )9 nous pas tous les jours ce qui dépend dé nous » pour le maintien du culte de la religion catholi- 1» que? Ne nous occupons-nous pas d'établir et de x» fixer le nombre des ministres nécessaires au serv vice des autels? Ne travaillons-nous pas & régler les » dépenses qu'exigent l'entretien des églises et toute » la hiérarchie ecclésiastique? Youdrait-cm, pour jeter % la défaveur dur l'Assemblée nationale, persuader au 1» peuple que nous n'avons pas voulu nous occuper » de la religion ? Loin de mol cette idée! Tout oe » qu'il est possible de faird sans inconvénient , nous ^ le ferons* Mais irons-nous, par des décréta inu-

9 tiles, je difl même nuisibles à la majesté de la reli« 9 gion, mettre les armes à la main du peuple, favoriser » les intrigues, les haines, les vengeances, les crimes » enfin de toute espèce qui s'enveloppent du manteau n du fanatisme? lSavons->nous quand et où s'arrêten mient te carnage et la destruction? Non, ces idées » ne sont entrées dans l'esprit d'aucun de ceux qui « composent cette assemblée ; mais s'il était possible n qu'elles y entrassent, si l'Assemblée nationale ren- » dait le décret qui a été proposé hier et auquel je » serais forcé d'adhérer, parce que la majorité fait » loii je ne crains pas de dire qu'en ma qualité de

V représentant de la nation entière, je rends ceui qui

V auraient voté pour l'admission du décret respon- » iftbles de tous les malheurs que je prévois , et du ti sang qui pourrait être versé. »

Dom Gerles, ébranlé par les applaudissements de là maj(M*ité à ôe discours et désarmé par la profession de foi personnelle qu'il renfermait, retira sa proposition. Le comte d'Estourmel voulut la renouveler indirectement en rappelant le serment que Louis XIY ttvait prêté aui provinces conquises de maintenir la religion catholique eiclusive, abaissant ainsi la raison et k foi humaines jusqu'à la portée d'une autorité municipale. Mirabeau, qu'une tyrannie si subalterne

AU UÉVOLUTION FRANÇAISE.

sur l'esprit humain souleva et qui ne voulait que faire pressentir en ce moment sa philosophie sur cette matière» n'éclaira la discussion que d'un coup de tonnerre et d'un éclair.

a II n'y a aucun doute, » s'écria-t-il en montant à la tribune et en jetant un regard de mépris superbe sur le préopinant» a il n'y a aucun doute que sous un r^^ )» signalé» comme celui de Louis XIY, par la pros- D cription de tous les dissidents et par la révocation D de redit de Nantes, on ait consacré, par des ser- D ments et par des supplices, toute espèce d'intoléi> rance. Le souvenir de ce que les despotes ont fiût x> ne peut servir de modèle à ce que doivent faire D les représentants d'un peuple qui veut être libre. D Mais puisqu'on se permet des citations historiques » dans la matière qui nous occupe, je n'en ferai D qu'une... » Et suspendant l'attention de l'Assemblée par un silence, par un geste et par un regard qui semblait percer les murailles de l'enceinte et voir dehors l'image sinistre qu'il voulait évoquer dedans , a Rappelez-vous, » dit-il d'une voix tragique, « que 3D d'ici, de cette tribune même où je parle, je vois » la fenêtre de ce palais (du Louvre) dans lequel » des factieux, unissant des intérêts temporels aux inx> térêts les plus sacrés de la religion, firent partir D de la main d'un roi des Français l'arquebuse fatale » qui donna le signal du massacre de la Saint* » Barthélémy! »

Cette apostrophe atterra le parti de l'intolérance sous cet odieux souvenir et releva le courage du parti de la liberté de conscience. Tout fut une quatrième fois ajourné. La fibre tendue et émue du peuple par cette lutte était de nouveau prête à éclater en violence si Lafayette n'avait protégé TAssemblée par des troupes. Nul doute que la proclamation d'une Eglise dominante n'eût fait expier leur triomphe aux députés intolérants par un 14 juillet des consciences. Leur défaite les sauva. Ils murmurèrent cependant dans l'Assemblée contre ce déploiement de force qui les protégeait contre les représailles des persécutions antiques. Maury, Cazalès, le vicomte de Mirabeau, désignés au peuple à l'issue de la séance comme les adversaires obstinés de l'émancipation religieuse de la nation, furent assaillis d'outrages et de menaces. Ils bravèrent avec une stoïque intrépidité la lanterne et les poignards, aussi imperturbables dans les rues qu'à la tribune. La philosophie de la multitude, comme tous les dogmes longtemps opprimés, demandait à son tour plus que la liberté, elle deman* dait des victimes. La garde nationale soldée les arracha à leurs assassins.

Des discussions moins importantes et purement législatives semblaient entièrement absorber les pensées

426 BËVOLUTION FRANÇAISE.

de r Assemblée 9 quand une question qui les renfermait et les renouvelait toutes vint inopinément rendre aux partis un moment assoupis l'agitation qui ne se calmait qu'à la surface.

L'Angleterre armait contre FEspftgne* Nos traités de famille avec l'Espagne nous faisaient une loi d'armer nous-mêmes nos escadres pour la défendre. Les ressentiments de la guerre pour l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique couvaient entre TAngleterre et nous. Tout gouvernement qui aurait laissé notre alliée l'Espagne impunément assaillie sur la mer et sur ses côtes par la marine britannique aurait évidemmait forfait à la sécurité, à l'honneur et à la paasicm de la France.

Le roi, à qui la cmistitution n'avait encore rien flté pour des circonstances de cette nature, agit en roi d'après ses anciennes attributions royales. Il ordonna des armements et des mouvements d'escadres. Son ministre des affaires étrangères, M. de Montmorin, esprit juste et fin , qui sentait l'occasion favorable pour consacrer par un précédent la plus haute des attributions du pouvoir eiécutif , la saisit avec habileté. Se sentant fort de toutes les traditicnis du pouvoir royal, de la nécessité, de l'urgence, de l'assentiment de la nation aux mesures belliqueuses , et de l'appui secret de Mirabeau, dont une parole en matière si douteuse pesait d'un poids décisif sur l'Assemblée, M. de Montmorin rédigea un message par lequel il

LBS constituants; 487

demandait, conformément aux lois de finance, un subside pour armer quatorze bâtiments de guerre.

L'Assemblée, surprise par un tel message, vota sans soupçon le subside. Nul n6 s'opposait à Tarmement; mais un principe et une intrigue étaient cachés sous le chifTre. Le parti des Lameth et des Barnave, se^ crèteroent informé du message par des indiscrétions subaltomes, avait prémédité deux plans en un seuL En élevant sur cet incident un conflit entre la nation et le roi, ce parti voulait achever d'arracher au roi les derniers vestiges de la souveraineté pour en (aire hommage aux Jacobins. Il voulait de plus placer Mirabeau, qui écrasait les Lameth et les Barnave de SA supériorité, dans ce dilemme où le grand orateur devait également périr, quelque parti qu'il prit dans la discussion : traître à la nation s'il se prononçait pour le roi, traître au roi s'il se prononçait pour le peuple. Tout le machiavélisme des chefs du parti jacobin et tout le génie que la Révolution inspirait à ces envieux se révélaient dans cette tactique du parti des Lameth et des Barnave.

Alexandre de Lameth la fit éclater avec une appa-» lencê de spontanéité m demandant si la constitution Avait statué sur le droit de paix et de guerre, dévolu AU roi ou réservé à la nation.

BËVOLDTION FEAt^ÇAlbE.

Cette seule questk» soulevaU en réaUté» avec odie de la prérogative royale, la question de la révdutkm, celle de la république el de la monarchie, odle de la délation ou de rexerdce par soi-mâne du pouvoir le plus haut et le plus périlleux pour la nation. Les deux mots de Lameth déchirèrenl le voile qui cachait jusque-là tant de mystères à TAssemUée, e( jetèrent les esprits dans un abtme de réfleiîons et de doutes.

Au fond, pour une monarchie, la question était insoluble : le droit de paix et de guerre était la limite où le pouvoir l^^latif et le pouvoir exécutif, que h constitution prétendait diviser, se rraoHitraient; et ils s*y confondaient dans une telle indivisible métaphysique d'attributions, que les diviser était rationnellement impossible, et que ne pas les diviser, c'était ou livrer le pouvoir exécutif au pouvoir l^islatif , ou livrer le pouvoir législatif au pouvoir exécutif et la nation h la merci d'un roi. L'Assemblée, si elle voulait rester monarchique, aurait dû écarter cette définition indéfinissable qu'on lui demandait, et si elle voulait être républicaine, elle devait décréter d'un mot le droit de paix et de guerre à la nation. Mais elle ne voulait être ni monarchique ni républicaine : elle voulait être constitutionnelle. Les constitutions ambiguës, comme

tES CONSTITDANTS. 129

tous tes dogmes qui ne se jiislSfient pas devant le I seul raisonnement, ne peuvent vivre que de réticences sur les articles les plus métaphysiques de leurs codes. Elles ont leurâ mystères qui s*évanouissent si on les [dévoile, et qui ne peuvent se maintenir que par le respect.

Comment déclarer en effet que le pouvoir législatif lirait» écrirait les dépêches du ministre des affaires étrangères, apprécierait celles des cabinets étrangers, négocierait, consemirail les alliances, discuterait les griefs, rédigerait les traités, les dénoncerait pour les rompre, combinerait les systèmes politiques relatifs au dehors» ferait en secret les préparatifs de défense ou d'hostilité des ministres de la guerre et de la marine, indiquerait le but aux flottes, le plan de campagne aui armfes, accepterait ou rejetterait 1^ trêves^ les capilulalions, les armistices, sans déclarer par cela même que le pouvoir législatif pssédait et eierçait à lui seul toutes les fouverainetés en action?

Et d'un autre côté, comment déclarer dans Tétat actuel des esprits que le roi négocierait » traiterait, romprait arbitrairement et seul avec le monde, engagerait la nation, les frontières, les flotleSt les cel<»iiœ« la fortune, le sol» le sang de ses millions de sujets ou de citoyens dons des alliances ou dam des hostilités également meurtrières, ferait les préparatifs, commencerait les luttes, lèverait des armé^es,

480 BËVOf.yTI0N FBAUCAI^B.

conquerrait ou céderait des villes, des places, des IMK)vince8, aana déclarer du mtoie mot que le roi était tout, et que la nation, à la merd da ses ca«* lurices, de ses trahisons au de ses errmirs, n'était que le joqet de sa propre constitution?

Voilà cependant ce que l'Assemblée, sous TimpiiK sion du parti des Bamave et des Lameth, preamt l'engagement de décider en acceptant L'impossible discussion du droit de paii et de guerre. Les Lameth s'y jetaient avec la conscience de ses périls, mais avec la résolution d'aitratner la vaine ombre de monarchie jusqu'à la réalité de la république. Bar* nave s'y préparait ea sophiste éloquent, aveugle sur les conséquences de son triomphe, mais heureux d'écraser à force de popularité et de vigueur de raisonnement le, grand athlète que l'on montrait à la jeunesse comme la victime certaine de ce combat. Il avait préparé d'irréfutables discours. On a vu par oe que noud venons d'indiquer qiie les arguments ne manquaient pas plus aux logiciens que le talent à l'orateur. Mirabeau seul ne pouvait pas se servir de tous les siens. Sa perplexité était cruelle : s'il prouvait trop en faveur de la royauté, il dévoilait son intelligence avec la cour, et il poignardait la constitution, son propre ouvrage; s'il ne pnmvait pas assez, il abandonnait le roi à son malheureux sort, et son ambition périssait avec lui; de plus il courait à la république, et il ne pouvait plus être

républicain depuis qu'il était le stipendié d'une monarchie; enfin» au bord de la république, il voyait le iantôme de Lafayelte, et ce fantôme le faisait r^ culer. Son agitation, ses veilles, ses travaux, ses in* somnies, ses discours, ses ratures, ses billets, ses angoisses pendant les jours qui précédèrent pour lui h tribune dans cette discussion, attestent à la fois le désespoir de son âme et l'énergie de son intelligence. Ses ennemis avaient visé juste : il mourait d'avance sous le coup.

La tribune s'ouvrit par un discours de Charles de Lameth, qui vint soutenir la proposition de son frère, U énuméra les calamités sans nombre que l'ambition arbitraire des rois avait déchaînées sur leurs peuples# Il osa même citer Henri IV, le roi des préjugés po^ pulaires, qui allait, lorsqu'il mourut, incendier VE,m^ rope pour ravir la jeune princesse de Condé à soq mari, ce C'est une calomnie I )> s'écria l'abbé Maury, a Je le prouve par tous les témoignages historique^ » et par celui même de ^oo ami Sully, » répliqua Lameth. « Si vous déclarez que le roi peut faire la » guerre, » continua-t-il, a la constitution sera at-^ » taquée, et peut-être détruite; le royaume sera en* » sanglante dans toutes ses parties. Si une armée se » rassemble, les mécontents qu'a faits notre justice

» iront s'y réfugier; les gens riches, car ce sont les » riches qui composent le nombre des mécontents : i> ils s'étaient enrichis des abus, et vous avez tari la » source odieuse de leur opulence; les gens riches » emploieront tous leurs moyens pour répandre et » pour alimenter le trouble et le désordre; mais ils » ne seront pas vainqueurs, car s'ils ont de Tor, » nous avons du fer, et nous savons nous en ser- » vir!... » (On applaudit avec transport dans toutes les parties de la salle.)

Malouet répondit en homme d'État libre de tout lien avec les deux partis qui cherchaient non la vérité, mais la faveur publique. Il démontra froidement que dans un gouvernement libre et représentatif, le roi, quoique justement investi de cette attribution, était dans Timpuissance de continuer une guerre commencée contre le vœu et l'intérêt de son peuple. Il invoqua toutes les forces modernes de l'opinion pour attester l'impossibilité de la tyrannie et des conquêtes. n conclut faiblement par exiger le consentement du pouvoir législatif aux déclarations de guerre et aux traités. Consentir, c'est vouloir. Il livrait, en réalité, Pallribution royale après l'avoir défendue.

Pétion feuilleta l'histoire d'une main républicaine, et convainquit tous les rois de l'Europe et Louis XVI lui-même, qu'il appela le roi citoyen, de forfaiture aux intérêts et à la vie de leurs peuples par des guerres iniques. Il osa flétrir la guerre d'Amérique

elle-même^ eolreprise, dit41 , par une jalouse rivalité avec r Angleterre, et non pour le triomphe de la liberté sur un nouveau monde. « Et où sera le prii >ï proportionné ^ >) s'écria-t-il , a aux crimes et aux » calamités d'une guerre ruineuse et meurtrière? La » tête d'un roi répondra- t-fille des millions de vies » perdues par son crime? » Ce discours de Péthion, qui remplit toute une séance, était le fondement de sa renommée future, L*oraleur capable d'avoir pensé le discours de Pélhion pouvait devenir un caractère équivoque p mais U ne pouvait être un esprit médiocre.

Uabbé Maury lui succéda. Son argumentation tul intarissable, irréfutable» amère d'évidence, sarcaslique contre un droit indivisible divisé entre un pouvoir législatif et un pouvoir exécutif qui ne peut attendre devant unt; guerre imminente ou intentée. U démontra, jusqu'à la satiété de comiclion» que les guerres étaient toujours ou des questions de politique préméditée qui demandaient le secret dont un corps législatif était incapable, ou des questions de péril public et d'urgence qui demandaient la promptitude et qui ne souffraient pas la délibération , pendant laquelte la nation aurait pi^Ti avant d*£lre défendue*

Tout fut vain dans sa bouche, Corat^ur rendait la III. 23

434 ttÉVOLDTlON ^BANÇAtSB.

raison suspecte ! il paraissait trop royaliste pour que là vérité, même en lui, ne parût pad une attaque ou un piège à k nation.

La fin de son discours fut Toralson fimèbre dé là monarchie. Les larmes oratoires qu'il répandit arrachèrent des larmes sincères àux royalistes et même aui patriotes.

Après avoir opposé les souvenirs idéalisés de Ift pàit, de la force et de la grandeur de la patrie sous les rois à la perturbation présente,

<t Qu*est aujourd'hui la France? n s'écria Tabbé Maury. <c Les anciennes discordes civiles, la France \eA » avait oubliées depuis deux siècles; le trésor public D était obéré, mais les Français étaient riches; les » économies, la réforme des abus, et surtout les )) vertus de notre roi, nous ofiraient des ressources » immenses pour acquitter la dette de l'État; tous m les genres de biens étaient, je ne dis pas possibles, » mais faciles; et les représentants de la nation, )» armés d'une toute -puissance d'opinion à laquelle D rien ne résistait, s^avançaient au milieu des bé- 1^ nédictions universelles, pour régénérer ce beau » royaume, dont l'Europe entière semblait devoir 5» GUvier bientôt la prospérité!...

» Qu'est-ce aujourd'hui que la France? tin triste » objet de pillé pour toutes les nations. Le palais solîy> taire de nos rois!... Le peuple le plus doux de Tuni- » vers!... Je m'arrête. Je vois de loin le génie de la

LES CONSTITOANTS. ISS

n France^ déchirant de nos annales cos pog^ ensan* » glantées qu*il faudrait dérober à nos descêndanis. >i Toutes les propriétés sont aujourd'liui menacées » ou méconnues; le brigandage est universel et imn puni ; une émigration générale a dispersé nos conw citoyens et nos trésors; des signaux alarmants de i> détresse s'élèvent à la fois de ton les nos provinces; sï les peuples ne veulent obéir qu'aux décrets qui 7> flûllcnt leurs passions; que dis-jel on ose fabriï> quer au loin des décrets pour commander des n crimes au nom des représentants de la France ! tin » peuple qui veut Cire libre oublie qn*il n'y aura r} jamais de liberté sans la soumission aui lois. Plus » de subordination» plus de tribunaux, plus d^armée. » le me trompe: douze cent mille hommes ont les n armes à la main, sans connaître, sans avoir un D seul ennemi. Tous ceux qui doivent payer Timpûl * sont armés; tous ceux qui doivent le faire payer n sont désarmés. Les insurrections ont tari la source » des tributs; la fortune publique est en danger; » toutes les classes des citoyens s'observent avec în- » quiétude et jalousie; les classes inférieures de la n société ne veulent plus admettre à régalité, dans » les assemblées primaires, les citoyens dont la prééw minence n'avait jamais été contestée* La religion > » qui pouvait seule ramoner les hommes à cette unité » de principes et d'intérêts sans laquelle i! ne peut n exister aucun esprit public, voit tous ses ressorts

43t RÉVOLUTION FRANÇAISE.

i> brisés ou détendus. Tous les anciens rapports qui y> liaient le puissant au faible, le riche au pauvre» D sont anéantis.

» Enfin» que deviendra la France ainsi divisée» » ainsi couverte de ruines et de débris? C'est la » grande et triste question que s'adressent mutuelle- » ment tous les citoyens dès que leurs pensées peu- » vent s'épancher en liberté dans les inquiètes pré- » voyances des entretiens les plus intimes. Consternés » du présent» épouvantés de l'avenir» ils cherchent » avec effroi une issue à tant de calamités» et ils x> n'en découvrent aucune; ils ne connaissent plus » d'état solide» plus de fortune assurée» plus d'asile «> inviolable» et» quand ils lèvent les yeux vers le » trône» du milieu de cette révolution qui n'a fiedt » encore que des victimes» ils se voient placés entre » trois nouveaux désastres dont la France est au- » jourd'hui menacée : je veux dire entre le despo- » tisme du gouvernement» l'invasion des étrangers 3» et le démembrement des provinces du royaume. »

Enfin» Mirabeau» qui avait vainement attendu Barnave» et que tout le monde» amis et ennemis» attendait» parut à la tribune. II s'était habilement étudié depuis huit jours à déplacer tellement la question» que son discours ne put être ni accusé par le parti

populaire ni accueilli par le parti monarchique, mais que, tombant d'en haut comme VécUir du g^nîe d'un législateur, il eut, aux yeux du peupîe comme aux yeux de la cour, rtmpartialilé d'un dogme utile à tous. Mais dans un temps de partis et dans une bouche suspecte, cet effort dépassait les fortes humaines. I] y égala néanmoins son éloquence. Jamais argumentation plus compacte ne revêtit de plus de splendeur le raisonnement, le tissu d'idées donl chaque fil, rattaché à Tautre pr la logique, forme rinextricable câble dont un orateur enchaîne les esprits, et où chaque chaînon a la solidité et Téblouîssement de l'or. Celte lutte de parole entre les grands esprits de l'Assemblée et le plus grand esprit des temps modernes fait trop de gloire à Tesprit hiimaio tout entier pour ne pas faire partie de l'histoire. Il faut, malgré son étendue, la reproduire vivante à la mémoire des hommes* Le récit, quelque détaillé qu'il fût, serait ici moins historique que les monuments.

xxvu;

<t Si je prends la parole sur une matière soumise I» depuis cinq jours à de longs débats, c'est seule* ï> ment pour établir l'clat de la question, laquelle, » à mon avis, n'a pas été posée ainsi qu*elle de- 1» fait Têtre. Un pressant péril dans le moment ac-

4S8 RÉVOLUTION FBANÇAISE.

» tueU de grands dangers dans l'avenir, ont dû ^xcw » ter toute Tattention du patriotisme; mais Timpor^ » tance de la question a aussi soâ propre danger. » Les mots de guerre et de paix sonnent fortement » à l'oreille, réveillent et trompent TimaginatioD » D excitent les passions les plu? impérieuses, la fierté, » le courage, se lient aux plus grands ol^ets, aux n victoires, aux conquêtes , au sort des empires, sur** » tout à la liberté, surtout k là durée da cette p constitution naissante que tous les Fraoçais ont » juré de maintenir, et lorsqu'une question de droit » public se présente dans uii si imposant appareil, » quelle attention ne faut-il pas avoir sur soi^ménoe » pour concilier dans um discussion aussi grave la » raison fh)ide, la profonde méditation de l'homme )» d'État avec l'émotion bien excusable que doivent yi inspirer les craintes qui nous environnent t n

Après ce début rendu plus émouvant et plus drih matique par l'incertitude de son auditoire qui attendait de lui le secours ou la défaite, les yeux de ses adv^T'* saires, qui épiaient les mots sur ses lèvres, et le sourd murmure de l'attroupement innombrable autour de l'enceinte qui se préparait à le porter en triomphe ou à le vou^ aux gémonies, il posa lanternait sur un terrain nouveau la question : « Ne peut^-oo pas, » pour une des fonctions du gouvernement qui par- » ticipe à la fois à l'action et à la volonté de l'exé- » cution et de la délibération , faire oppeourir au

I^HS CONSTITUANTS. 4»

» wème acte ot au même but les deux pouvoirs » » dont TuD ooiu^titue la France, l'autre la sagesse » de la natioQ 7 J(e peut -on pas attribuer concur**- » remmeat le droit de faire la pau et la guerre aux » deux pouvoirs à la ibis? »

Toute la situation personnelle de Torataur se tra^ hissait dans ce vain eflbrt de conciliation de deux fonctions inconciliables» dans la paix ou dans la guerre, qui sont h la fois et indissolublement délibération et action tout ensemble, Mirabeau ouvertement monar^ chique aurait prodigué le droit de paix et de guerre au prince ; Mirabeau franchement républicain Taurail incontestablement revendiqué pour le peuple par son représentant responsable. Mirabeau» lié h la cour par sa corruption» au peuple par sa popularité, à la logique par son esprit, au sophisme par sa tactique, ne voulait évidemment faire ni pleine justice ni pleine iiyustice à personne: il voulait partager la vérité et le mensonge avec un tel artifice, qu'il parût avoir bien mérité à la fois de la monarchie et de la république. Mais, dans le courant de son discours, la force de la vérité éclatait h chaque argument, et après avou* jeté des hommages et des attributions sans mesure à la cause populaire, il prodiguait les arguments h la Toymté, Son discours fut donc le chef-d'œuvre de la dialectique et de la diplomatie oratoire plus que du véritable raisonnement. L'éloquence du moment, o^le qui correspond aux passions, tm dai^rs, aux cm-

440 UÉVOLUTION FRANÇAISE.

bûches de la circonstance, y abondait; l'éloquence des siècles, la vérité absolue, y manquait. L'orateur s'y jouait sans sombrer sur les vagues de son auditoire. L*homme d'Etat y cachait son dernier mot. Qu'y manquait-il ? La probité de l'esprit; elle est inséparable de celle du cœur. U prêtait également à la réfutation des deux côtés. Bamave pouvait le convaincre de déception envers le peuple, Cazalès de déception envers la monarchie. Cependant, les monarchistes l'applaudissaient avec plus d'entratnement que les démocrates, car, en leur refusant en apparence le droit, il leur prodiguait l'évidence.

« Vous convenez tous qu'il faut que le gouver- » nement puisse repousser une première hostilité. » Or qu'est-ce que repousser une première hostilité, » si ce n'est comniencer la guerre?

» Je m'arrête à cette première hypothèse pour D vous en faire sentir la vérité et les conséquences. » Des vaisseaux sont envoyés pour garantir nos co- » lonies; des soldats sont placés sur nos frontières. » Vous convenez que ces préparatifs, que ces moyens » de défense appartiennent au roi. Or, si ces vais- » seaux sont attaqués, si ces soldats sont menacés, » attendront- ils pour se défendre que le corps lé- » gislatif ait approuvé ou improuvé la guerre? Non, » sans doute. Eh bien! par cela seul, la guerre » existe, et la nécessité en a donné le signal. De là )) je conclus que dans presque tous les cas il ne

LES CONSTITUANTS. Ut

» peut y avoir de délibération à prendre que pour » savoir si la guerre doit être continuée.

D Hais quoi, direz-vous, le corps législatif n*aura- » t-il pas toujours le pouvoir d'empêcher le com- » mencement de la guerre? Non, car c'est comme » si vous demandiez s'il est un moyen d'empêcher » qu'une nation voisine ne nous attaque, et quel » moyen prendriez-vous?

» Ne ferez-vous aucuns préparatifs? Vous ne re- D pousserez point les hostilités, mais vous les souf- » frirez. L'état de guerre sera le même.

» Chargerez-vous le corps législatif des préparatifs » de défense? Vous n'empêcherez pas pour cela Ta- » gression; et comment concilierez -vous cette ac-r D tion du pouvoir législatif avec celle du pouvoir » exécutifs

» Forcerez-vous le pouvoir exécutif de vous noti- » fier ses moindres préparatifs, ses moindres dé* » marches? Vous violerez par cela seul toutes les » r^les de la prudence. L'ennemi, connaissant toutes » vos précautions, toutes vos mesures, les déjouera; » vous rendrez les préparatifs inutiles : autant vau- » drait-il n'en point ordonner.

» Bornerez-vous retendue des préparatifs? Mais le D pouvez-vous avec tous les points de contact qui » vous lient à l'Europe, à l'Inde, à l'Amérique, à » tout le globe? Mais ne faut-il pas que vos pré- » paratifs soient dans la proportion de ceux des

» Etats voisins? Mais les hostilités commencent-elles )> moins entre deux vaisseaux qu'entre deux escadres? D L'état permaoeot de la marine et de Varmée ne » suffirait- t-il pas au besoin pour commencer la )> guerre? Mais ne serez-vous pas forcés d'accorder » chaque année une certaine somme pour le» armen ments imprévus?...

» Lorsque la guerre est commencée, il n'est plus » au pouvoir d'une nation de iaire la paix. L*ordre n même du corps légishuif do faùre retirer les troupes » arrêterait'il l'ennemi?... »

Après avoir convaincu pendant une in^Hiisable série d'hypothèses la nation d'impuissance daJis les fonctions qu'elle prétendait s'attribuer, il démontrait qw le droit suprême dç fiaire vorser ou d'étam^er le sang des peuples n'était pas plus garanti dans une assemblée populaire que dans le conseil d'un roi*

a Je vous le demande à vous-mêmes, » dlM, a ^ra-tron mieux assuré de n'avoir que des guerres » justes, équitables, si l'on délègue à une assemblée » de sept cents personnes l'exercioe du droit de frire » la guerre? Avez-vous prévu jusqu'où Texaltation » du courage et d'une &U6se dignité pourraient » porter et justifier l'imprudence? Itous av<ms en- » tendu un de nos orateurs vous proposer, si l'An- ]» gleterre faisait à T^pagne une guerre injuste , de » franchir sur-le-champ les mers, de repv^mer une

D Bdtiûn sur l'autre, de jouer dans Londres noôme, D avec ces fiers Anglais, au dernier écu, au dernier » homme, et nous avons tous applaudi!...

» Voyez les assenïblées politiques, c'est toujours p sous Tempire de la passion qu'elles ont décrété j» la guerre.

» Tous le connaissez tous, ce trait d'un matelot 2) anglais qui fiil décider la guerre en 17&0, Quand » le$ Espagnols f dit-il, nC ayant mutilé ^ me prisen- » tirent ta mort^ je recommandai mon âme à Dieu ii et ma vengeance à ma patrie. C'était un homme » bien éloquent que ce matelot ; mais la guerre qu'il » alluma n'était ni juste ni politique : ni le roi I» d'Angleterre ni les ministres ne la voulaient; Té- 3» motion d'une assemblée , quoique moins nom- ]» breuse et plus assouplie que la nôtre aux com- » hinaisons de l'insidieuse politique, m décida.

)i U est un autre genre de danger qui n'est propre » qu'au corps législatif dans l'exercice du droit de 2> la paix et de la guerre : c'est qu'un tel corps ne D peut être soumis à aucune espèce de responsabi- » Uté. Je sais bien qu'une victime est un faible D dédommagement d'une guerre injuste; mais quand 9 je parle de responsabilité, je ne parle pas de » vengeance. Ce ministre que vous supposez ne den voir se conduire que d'après son caprice, un » jugement l'attend , sa tête sera le prix de son » imprud^iœ. Vous avez eu des Louvois sous le

» despotisme; en aurez* vous encore sous le régime

» de la liberté?

» On parle du frein de l'opinion publique pour

» les représentants de la naticm ; mais Topinion pu-

» blique, souvent égarée, même par des sentimaits

» dignes d'éloges, ne servira qu'à les séduire; mais

» l'opinion publique ne va pas atteindre séparément

» chaque membre d'une grande assemblée.

» Ce Romain qui, portant la guerre dans le pli

» de sa toge, menaçait de secouer en la déroulant

» tous les fléaux de la guerre, celui-là devait sen-

» tir toute l'importance de sa mission; il était seul,

» il tenait dans ses mains une grande destinée, il

» portait la terreur; mais le sénat nombreux qui

» l'envoyait au milieu d'une discussion orageuse et

» passionnée avait-il éprouvé ce salutaire effroi que

» la guerre doit inspirer? On vous l'a déjà dit, voyez » les peuples libres : c'est par les guerres les plus

)» ambitieuses, les plus iniques et les plus barbares

» qu'ils se sont toujours signalés, d

Averti par les murmures du parti populaire , il prend un élan d'inspiration dans la vérité. ^

a Notre constitution n'est point encore aflermie; » on peut nous susciter une guerre pour avoir le » prétexte de déployer une grande force et de la

» tourner bientôt contre nous... Eh bien, ne négli- » geons pas ces craintes , mais distinguons le mo- ^ ment présent des efTets durables d'une constitua n tion , et ne rendez pas éternelles les dispositions » provisoires que la circonstance extraordinaire d'une 1* grande convention nationale pourra vous suggérer* » Mais si vous portez les défiances du présent dans » l'avenir, prenez garde qu'à force d'exagérer les » craintes, nous ne rendions les préservatifs pires que » les maux, et qu'au lieu d'unir les citoyens par la n liberté, nous ne les divisions en deux partis lou- » jours prêts à conspirer Tun contre l'autre- Si à » chaque pas on nous menace de la résurrection du ï> despotisme écrasé, si l'on nous oppose sans cesse » les dangers d'une irès petite partie de la force » publique, malgré plusieurs niilUons d'hommes ar- » mes pour la constitution, quel autre moyen nous » resle-t-il ? Périssons dans ce moment qu'on ébranle » tes voûtes de ce temple I et mourons aujourd'hui n libres, si nous devons être esclaves demain! »

11 réfute ensuite, en quelque rapides illuminations, les objections prévues par lui contre son système du concours des diux pouvoirs à un même acte qu'il a lui-même montré indivisible. « On objecte enfin, w dit-il, « une si grande autorité donnée à un citoyen, t* Je vous le demandt encore, »> répond-il aux pensées contraires à l'autorité monarchique, a ne trans- » portez-vous pas précisément là» aux monarchies,

446 RËVOLOriON FRANÇAISE.

>i inconvénient des républiques? Car û^est surtout n dans les États populaires que de tels sucoès sont à )» craindre. C'est parmi tes nations qui n'avaient point D de rois que ces succès ont fait des fols. C'est pour » Carthage^ c'est pour Aome» que des citoyens tels » qu'Annibal et César étaient dangereuï. Tarissez Vém- * biiion; faites qu'un roi n'ait à r^etter que ce que D la loi ne peut accorder ; ftdtes de la magistrature » du monarque ce qu'elle doit être, et ne craignes » plus qu'tm roi rebelle, abdiquant lui-même sa » couronne, s'expose ft courir de la victoire & l'écha- » faud I »

A ces mots, ce même d'Espréménil qui rachetait sa violence factieuse tontre le roi quand il était l*insoient tribun du vient parlement, par une violence égale contre les partisans d'une liberté plébéienne, s'insurge contre l'orateur et demande. qu*ll soit rappelé au respect des trônes. Les fanatiques de ta droite s'associent, par leurs battements de mains, k l'indignation de d'Espréménil} la gauche soutient l'orateur que ringratitude des monarchistes lui rejette.

Mirabeau regarde d'un air menaçant la droite, et reconquiert d'un mot hardi la feveur qu'il a perdue dans le parti populaire.

ft Je me garderai bien de répondre à Tinculpa- » tion de mauvaise foi qui m'est faite; voua aveu! » tous entendu ma supposition d'un roi despote et » révolté , qui vient avec une armée de Français

n conquérir là place des tyrans. Or , un roi dans » ce cas, n*est plus un roi...

» U serait difficile et inutile de oontinuer une did- » Cussion déjà bien longue au milieu d'applaudisse- » ments et d'improbations également exagérés, ^le- » ment injustes. J'ai parlé, parce que j'ai cru le x> deroir dans une occasion aussi importante.

» Je ûB tlois à cette assemblée que ce que je » crois la vérité, et je l'ai dite. Je l'ai dite assez » fort^nent peut-être quand je parlais contre les )» puissants: |e serais indigne des fonctions qui me » sont imposées ; je serais indigne d'être compté » parmi les amis de la liberté si je dissimulais ma » fGûiée quand je penche pour un parti mitoyen » entre l'opinion de ceux que j'aime et que j'honore, » et l'avis des hommes qui ont montré le plus de I» dissmtiment avec moi depuis le commencement de 9 cette assemblée. »

Il termine enÛn avec une modestie feinte qui semble implorer l'indulgence de la nation, et s^excuse de son génie insuffisant à tme telle tflche.

« Je vais vous lire mon projet de décret, » dit-il. « U n'est pas bon; un décret Sur le droit de la » pabc et de la guerre ne sera jamais complet, ne » sera jamais vériiablem^t le code moral du droit 1» des gens, qu'alors que vous aurez constitutionnel* x> lement oi^anisé l'armée, la flotte, les finances, vos » gardes nationales et vos colonies. U est donc

» médiocre, mon projet de décret; je désire vive- » ment qu'on le perfectionne, je désire qu'on en » propose un meilleur. Je ne chercherai pas k dis- » simuler le sentiment de défiance avec lequel je » vous l'apporte; je ne cacherai pas même mon D profond regret que l'homme qui a posé les bases » de la constitution et qui a le plus contribué à m votre grand ouvrage , que l'homme qui a révélé » au monde les véritables principes du gouverne- » ment représentatif, se condamnant lui-même à un D silence que je déplore, que je trouve coupable, y> à quelque point que ses immenses services aient » été méconnus; que l'abbé Sieyèsl... je lui dej> mande pardon, je le nomme... ne vienne pas » poser lui-même dans sa constitution un des plus » grands ressorts de l'ordre social. J'en ai d'autant x> plus de douleur , qu'écrasé d'un . travail trop au* » dessus de mes forces intellectuelles , sans cesse »> ravi au recueillement et à la méditation, qui sont )» les premières puissances de l'homme , je n'avais )) pas porté mon esprit sur cette question, accoun tumé que j'étais à me reposer sur ce grand pen- » seur de l'achèvement de son ouvrage. Je l'ai » pressé, conjuré, supplié au nom de l'amitié dont » il m'honore, au nom de l'amour de la patrie, ce » sentiment bien autrement énergique et sacré, de » nous doter de ses idées, de ne pas laisser celte y> lacune dans la constitution. Il m'a refusé; je vous

LES CONSTITDANTS.

a le dénonce. Je vous conjure à mon tour d'oble- B nir son avis, qui ne doit pas être un secrel; » d'arracher enfin au découragement un homme )» dont je regarde le silence et rinaction comme 1» une calamité pubhque.

» Après ces aveux ^ de la candeur desquels vous » me saurez gré du moins, voulez-vous me dispen- » ser de lire mon projet de décret? J'en serai re- » connaissant. (On dit de toute part : Lisez I lisez IJ n Vous voulez que je le lise ? Souvenez-vous que je » n*ai fait que vous obéir, et que j'ai eu le cou- » rage de vous déplaire pour vous servir. »

Le projet de décret mixte et spécieux , mais en réalité impralicjible, masquait la question sans la résoudre; mais le diâcours^ qui avait merveilleusement répondu à l'embarras de la nation, déchirée entre Ideux véril^^: Tune monarchique, l'autre républicaine, et qui ne voulait se décider ni pour Tune ni pour J'autre, retentit dans la France et dans rEurope comme l'oracle de TElat. Quant à l'éloquence, elle élève Mi- Irabeau au-dessus du regard de renthousiasme. Nul, Lcïceplé Barnave, ne semblait cai)abîe d'aller le com- Ltatlre si haut ; mais l'en vie, qui rampe chez les hommes médiocres, a aussi des ailes chez les hommes supérieurs, îarnave le lendemain , encouragé par \m Lamelh |.el par h parti populaire, et fort du terrain solide k la démocratie qu'on lui avait laissé, osa cor[)s h rps s'attaquer a Mirabeau. Barnave avait pour lui

itt«

la raison s'il avait été républicain, mais comme sophiste constitutiomieU il avait eneqre la fiiveuF populaire. U s'éleva dans ce discours à la hauteur de la vérité et de la popularité réunies pour lui faire un triomphe. Ce jour seul lui valut la renommée d'un siècle parmi les orateurs. C'est une gloire de rivaliser seulçment une heure les hommes immortels.

Sans perdre ses forces et sa taille d«ns une lutte d'idées, de considérations et de passions aveo un homme qui rapetissait tout ee qui se mesurait à lui, Barnave prit un k un les articles du projet de décret de son adversaire, et les convainquit aisément d'impraticabilité et d'impuissance. A l'eiemple des polémistes et (les juristes, il répondit à la création par la critique, ce triomphe des esprits de second ordre sur les esprits généralisateurs , mais cette critique impitoyable ftit partout vivifiée par le bon sens et par l'élocution. Après cette critique victorieuse dans la bouche d'un républicain, Barnave soutint qu'un cabinet de ministres était aussi susceptible d'entratnement qii'une assemblée, a Enfin, » dit-il, c< tout sollicite » le corps législatif de conserver la paix, tandis que » les intérêts les plus puissants des ministres enga- » gent à entreprendre la guerre. Vainement on oppose » la responsabilité et le refus des impôts, et dans le

LES CONSTITOANTfï, 151

le cas oû te roi lui-même irait à la têle de ses troupes, )> on propose d'autoriser le corpa législatif h rassemn bler les milices nationale • la responsabilité ne s'apn plique qu'à des crimes; la responsabilité est abson lument impossible autant que dure la guerre au » succM de laquelle est nécessairement lié le ministre » qui Ta commencée. Ce n'est pas alors qu'on cherche » à exercer contre lui la responsabilité. Est-elle néœs- » saire quand la guerre est terminée, lorsque la fortune » publique est diminuée? Lorsque vos concitoyens et lï vos frèns auront péri , à quoi servira la mort d'un » ministre?

» Sans doute elle prfeentera aux nations im grand y^ exemple de justice; mais vous rendra-t-elle ce que " vous aure^ perdu ? Non-seulement la responsabilité T> est impossible en cas de guerre, mais chacun sait » qu'une entreprise de guerre est un« entreprise n banale pour échapper à une responsabilité d^jà î» encourue lorsqu'un déficit est encore ignoré, la >ï minislre déclare la guerre pour couvrir, par des ïi dépenses sîmul<V^, le fruit de ses déprérlations. n L'expérience du peuple a prouvé que le meilleur Il moyen que puisse prendre un ministre habile pour j" ensevelir ses crimes est de les faire pardonner par » des triomphes. On en trouverait des exemples ailleurs » que chez nous ; il n'y avait point de responsabilité » quand nous étions esclaves. J'en cite un seul ; ja n te prends chez le peuple le plus libre qui ait existé.

452 IIËVOLUTION FRANÇAISE.

» Périclès entreprit la guerre du Péloponèse quand » il se vit dans l'impossibilité de rendre ses comptes. » Voilà la responsabilité. Le moyen du refus des » subsides est tellement jugé et décrié dans cette as- » semblée, que je crois inutile de m'en occuper; je » dirai seulement que Texpérience Ta démontré inutile )> en Angleterre. Mais il n'y a pas de comparaison à cet » égard entre l'Angleterre et nous; l'indépendance i> nationale est mise à couvert et protégée par la na- » ture : il ne faut à l'Angleterre qu'une flotte. Vous » avez des voisins puissants, il vous faut une armée. y> Refuser des subsides, ce ne serait pas cesser la » guerre, ce serait cesser de se défendre, ce serait » mettre les frontières à la merci de l'ennemi. »

Enfin, prenant sa péroraison dans sa haine et dans la haine de ses amis contre celui qui les effaçait depuis trop longtemps devant la nation pour qu'on pût les voir, et dirigeant contre Mirabeau les allusions les plus transparentes, cette arme des contre -coups qui ne frappe qu'en ricochant ceux qu'elle n'ose frap* per en face,

« Consultez, » s'écria Barnave, « consultez aujour- » d'hui l'opinion publique; vous verrez d'un côté des » hommes qui espèrent s'avancer dans les armées, » parvenir à gérer les affaires étrangères, les hommes » qui sont liés avec les ministres et leurs agents : » voilà les partisans du système qui consiste à » donner au roi, c'est-à-dire aux ministres, ce droit

LUS CONSTtTDÂNTS. 153

u terrible; mais vous tfy verrez pas le peuple, le » citoyen paisible, vertueux, ignorép sans ambition, » qui trouve son bonheur et son exislence dans |î9 Teiislence commune, dans le bonheur commun, 'lï Les TiTais citoyens, les vrais amis de la liberté V n'ont donc aucune incerlitude; consultez-les, ils ^.11 vous diront ; Donnez au rot tout ce qui peut faire » sa gloire et sa grandeur; qu'il commande seul, >» qu'il dispose de nos armées ^ qu'il nous dt^rende M quand la nation l'aura voulu; mais n'affligez pas n son coeur en lui confiant le droit terrible de nous » entraîner dans une guerre, de faire couler le sang n avec abondance, de perpétuer ce système de riva- »» lité, d'inimitié réciproque. Ce système^ faux et per- » fide, offre-t-il moins de danger dans les ministres? u Combien plus ais*^rnent ils se laisseraient entraîner >ï par Tenthousiasme des passions, et même par la i> corruption ! Est-il un seul de ces dangers qui ne » soit plus grand dans la personne des ministres » que dans TAssemblée nationale? Contestera-t-on ï» qu'il soit plus facile de corrompre le conseil du I» roi que sept cent vingt personnes élues par le D peuple? Je pourrais continuer cette comparaison » entre les législatures et le ministre unique qui ïï guide les délibérations du conseil, soit dans le » danger des passons, des ressentiments, soit par » des motifs d'intérêt persomieL ,w II arrivera peut-elre que la législature pourra

» s'égarer; mais elle reriendra» paroë que Éoû opi- ]^ Dion sera celle de la nation* Ail lieu que le » ministre s'^^arera presque toiiyours» paroe que ses » intérêts ne sont pës les mêmes que oeux de la n natioui Le gouTemement dont il est agent est » pour la guerre, et par conséquent opposé aux » iûtéréis de la nation. Il est de l'intérêt d'un D minidire qu'on déclare la guerre i parce qu'alors » on est forcé de lui attribuer le maniement des » subsides immcsises dont on a besoin, paroe qu'a- » lors son autorité est augmentée sans mesure, paroe » qu'il crée des commissions et nommé à uâe mul- » titude d'emplois; il conduit la nation à préférer 1» la gloire des conquêtes à la liberté ; il change le h caractère des peuples et les disposé à l'esclavage ; » c'est par là guerl*e surtout qu'il chatige le carac- )» tère et les principes des soldats^ Les brates mi- » litaires qui disputent aujourd'hui de patriotisme n arec les citoyens rapporteraient un esprit bien yi différent s'ils araient suivi un roi ôonquérant, un n de ces héi^ de l'histoire, qui sont presque tou- » jours des fléaux pour les nations.

» Les Trais amis de la liberté refuseront de Conférer » au gouYernement ce droit funeste, bon^ulement'^ » pouj^ les Français 4 mais encore potir les autres I» nations, qui doirent tôt ou tard imiter notre » exemple. »

Après ces paroles, qui dénonçaient Mirabeau et ses

amis, Barnave lui son projet de décret, qui, en réservant le droit de paix et de guerre au peuple, exposait la nation devant une conquêle autant que celui de Mirabeau Texposait devant une tjrranhie. Mais toutes les mésestimes, tous les sou|)cond| toutes les envies, toutes les rancunes» toutes les impopularités, toutes leà joies malignes de la médiocrité, heureuses de faire écrouler le génie» accumulées ce jouNlà contre Mirabeau» semblèrent s'entendre pour faire à Barnave le triomphe de touted les infériorités, de toutes les jalousies et de tous les vices que les différents partis d'utle assemblée couvent avant de les laisser éclater dans leur sein.

Le jeune orateur fut porté des bras de ses aiâis dans lés bras du peuple; les couronnes dé châne pleuvaient sur sa tété, pendant que Mirabeau» échappant à peine aux huées de la multitude, qui n'accusait pas son génie, mais sa perfidie» entendait retentir autour de lui les Voix des cHeu]^ publics qUi hurlaiœt le titre d'un pamphlet publié le matin contre lui, et intitulé : La grande irahmm du comte de Mi^ rabeau!

Ainsi sont les peuples» qui ne pardonnent pas la vérité à leur tribun. Mirabeau était anéanti dès ce jour-là, s'il n'eût pas été Mir&béàu.

Mais la nuit et le jour suivant recueillirent ses fi»rces, et l'extrémité du péril évoqua dans cette indonoptable nature Textrémité du génie. Il obtint du temps ce que Cazalès et les Lameth voulairat lui ravir ; il s'enferma avec ses rédacteurs, ses pensées, ses passions, ses terreurs, son courage; il se fit apporter le discours, encore palpitant de l'accent de Bamave daiis ses oreilles, et le reprenant aussi article par article, il composa d'un seul accès dé fièvre et d'une seule insommie la plus sereine et en même temps la plus foudroyante réplique que la tribune moderne entendit jamais. Le début seul lui manquait; il le trouva au pied de la tribune. Pendant qu'il s'y promenait en feignant d'écouter Chapelier, mais en roulant dans sa tète ses périodes , un de ses collègues l'aborda, et lui dit à l'oreille : « Montez, et souvenez- » TOUS cette fois , quand vous serez là-haut , qu'il » n'y a qu'un pas du Capitole à la roche Tarpeîfenne I ï* — Merci, » répondit Mirabeau; « je cherchais un » mot, vous me l'avez donné! x> et il monta* Ecoutons.

« Messieurs, » dit-il, avec un front cicatrisé par sa défaite de l'avant-veille et avec cet accent désespéré qui veut le triomphe ou la mort, « c'est quelque » chose sans doute, pour rapprocher les oppositions,

» que d'avancer neltenient sur quoi on est d'accord >t et sur quoi Ton diffère,

n Les discussions amiables valent mieux pour s'en- ^ tendre que les insinuations calomnieuses, les in* )9 culpalions forcenées, les haines de la rivalité, les )ï machinations de Tintrigue et de la malveillance. On }ï répand, depuis huit jours, que la section de TAs- 5ï semblée nationale qui veut le concours de la y) volonté royale dans l'exercice du droit de la paix » el de la guerre, est parricide de la liberté pn- » blique; on répand les bruits de perfidie, de cot^ >ï ruption; on invoque les vengeances populaires >ï pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait î) qu'on ne peut sans crime avoir deux avis dans u une des questions les plus délicates el les plus )ï difficiles de Torganisation sociale. C'est une étrange » manie, c'est un déplorable aveuglement que celui » qui anime ainsi les uns contre les autres des » hommes qu'un môme but, un sentiment indes- » iructible devrait, au milieu des débats les plus ï) acharnés, toujours rapprocher, toujours réunir; » des hommes qui substituent ainsi rirascibilité de n Tamour-propre au culte de la patrie, et se livrent » les uns les autres aux préventions populaires ! Et D moi aussi on voulait, il y a peu de jours ^ me )» porter en triomphe, et maintenant on crie dans

I) les rues : la GBAÎiDE TRAHISON IHÏ COlfTE DE h MtllAEEAt?...,.

458 KËYOLUTION FRANÇAISE.

^ Je n'avais pas besoin de cette leçon poiir savoir » qu*il est peu de distance dû Gapitole à la roche » Tarpeïenne« mais Thoniihè qui combat pour la », taiâôn, poulr la patrie, ne se tieiît pas si aisé- ^ ment pour taklGUi Celui qui a la oonteience d'avoir «bien mérité de sob pays» el i^urtout de lui être » encore utile; celui que ne rassasié pas une vaine » célébrité » et qui dédaigne les succès d'un jour P pour la véritable gloire; celui qiii veut dire la » vérité t qui veut faire le bien public, indépen- »^damment des mobiles mouvements de l'opinion n populaire I cet homme porte avec lui la técom- 1» pense de ses services » le charme de ses panes » et le prii de ses dangers; il ne doit attendre sa » moisson I sa destinée i la seule qui l'intéresse, la h destinée de son nom, que du temps, te juge 1» incorruptible qui fait justice à tous. Que ceui qui » prophétisaient depuis huit joUrs mon opinion sans y> la connaître^ qui calomnient en ce moment mon » discours sans l'avoir compris, m'accusât d'ènoenser » des idoles impuissantes au moment où elles sont » renverséesi ou d'être le vil stipendié des hommes que )» je n'ai cessé de combattre ; qu'ils dénoncent comine » un ennemi de la révolution celui qui peut-être â'y » a pas été inutile, et qui, cette révolution futile » étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trou- » ver sa sûreté; qu'ils livrent aux fureurs du peuple » trompé celui qui depuis vingt ans combat toutes

LES GÔNSTiTUANTS. 459

» les Oppressions, et qui porlaU aux Français de » liberté, de constitution, de résistance ^ lorsque ses vils n calomniateurs suçaient I0 lait des cours et vivaient i» de tous les préjugés doniinants.

M Que m'importe I ces coups de bas en haut ne m'ar- » fêteront pas dans ma carrière. Je leur dirai : Ré- » pondez si vous pouvez; calomniez ensuite tant que » vous voudrez. Je rentre donc dans la lice armé de » mes seuls principes et de la fermeté de ma conscience. » Je vaii poser à mon tour le véritable point de la » difljculté avec toute la netteté dont je suis capable, » el je prie tous ceux de mes adversaires qui ne 3* m'entendront pas de m^arrôter afin que je m'ei- >i prima plus clairement, car je suis décidé à déjouer ïi les reproches tant répétés d'évasion» de subtilité,

* d'entortillage, el s'il ne tient qu*à moi, cette jour-

* née dévoUera le secret de nos loyautés respectives. » H. Barnave m'a fait Thonneur de ne répondre

» qu'à moi; j'aurai pour son talent le même égard » qu'il mérite à plus juste titre, et je vais à mon » tour essayer de le réfuter. »

Après ce splendide éblouissement, que Tàme comprimée de Mirabeau répandait en éclatant de douleur, de force et d'ironie sur son piédestal, il pulvérise article par article le projet de Barnave, faisant rejaillir» en les foulant aui pieds, tour à tour avec éridence ou avec dédain, les inconsi:queaces , les arguties, les néants dont le projet était plein; et

Texaminant du point de vue d'une constitution monarchique» il n'en subsistait pas un vestige après un quart d'heure de cette analyse. Puis, laissant là cette poussière d'arguments et prenant l'homme dans ses bras pour l'arracher de terre et le livrer de plus haut encore à la vue et à la compassion des véritables hommes d'Etat,

(c II me semble, » dit-il, « messieurs, que le point » de la difficulté est enfin complétemmt connu, et y> que M. Bamave n'a point du tout iJ)ordé la ques- » tion. Ce serait un triomphe trop facile maintenant » que de le poursuivre dans les détails, où, s'il a D fait voir du talent, il n'a jamais montré la moindre » connaissance d'homme d'Etat ni des affaires hu- » maines. Il a déclamé contre les maux que peuvent » faire et qu'ont faits les rois, et il s'est bien gardé » de remarquer que dans notre constitution le mo- )> narque ne peut plus désormais être despote ni rien » faire arbitrairement, et il s'est bien gardé surtout » de parler des mouvements populaires...

)> Il a cité Périclès faisant la guerre pour ne pas » rendre ses comptes. Ne semblerait-il pas, à l'en- » tendre, que Périclès ait été un roi ou un ministre » despotique? Périclès était un homme qui, sachant » flatter les passions populaires et se faire applaudir » à propos, en sortant de la tribune, par ses largesses » ou celles de ses amis, a entraîné à la guerre du Pé- » loponèse... Qui? L'Assemblée nationale d'Athènes. »

LES CONSTITUANTS, Aùî

II abandonne Barnave*, il le ressaisit encore; il Tabondonne de nouveau, et ne s*adressanl plus qu'à rassemblée de la nalion et au lemps, seul tribunal digne de lui, il termine par celle compassion, dédaigneuse sublimité du mépris, qui s'apiloye sur ce qu'il a vamcu :

<; ]I est plus que temps, » dit -il d'une voii faligu^Q de triomphe, « de terminer ces longs débals. i> Désormais j'espère qu*on ne dissimulera plus le yi vrai point de la diiïîculté- Je veux le concours » du pouvoir exécutif à l'expression de la volonté » générale en fait de paix et de guerre, conrune la » conslilulion le lui a allribué dans toutes les parties » déjà ûxées de notre système social. Mes adversaii> res ne le veulent pas. Je veux que la surveillance s de Fun des délégués du peuple ne Tabandonnc » pas dans tes opérations les plus importantes de 1^ la politique, et mes adversaires veulent que l'un n des délégués possède exclusivement la faculté du » droit terrible de la guerre^ comme ù, lors même » que le pouvoir exécutif serait étranger à la conn fection de la volonté générale, nous avions à dén libérer sur le seul fait de k déclaiation de la M guerre, et que Texercice de ce droit n'entraînât 3» pas une série d'opérations mixtes où raclion el la B volonté se prt^sent et se confondent!

» Voila la ligne qui nous sépan*. Si je me trompe, 1 encore une fois, que mon adversaire m'arrête^ ou

*êà RÉVOLUTION FRANÇAISE.

» plutôt quHI substitue dans son décret, à ces mots : » Le êorps lisiêlaUf, ceux-ci : Le /Kmwrir UgUlaUf^ c'est- » à-dire un acte ^mané des représentants de la na- B tien et sanctionné par le roi, et nous sommes n parfaitement d-aceord , sinon dans la pratique , du » moins dans la théorie; et nous verrons alors si » mon décret ne réalise pas mieux que tout autre » eette théorie.

» On ¥ous a proposé de juger la question par le 1» parallèle de ceux qui soutiennent TafOrmative et la » négative; on vous a dit que vous verriez d'un » o6té des hommes qui espèrent s'avancer dans les » armées ou parvenir à gérer les affaires étrangè- » res, des hommes qui sont liés avec les ministres n et leurs agents ; de l'autre le citoyen paisible , n vertueux, ignoré, sans ambition, qui trouve son » bonheur et son existence dans l'existence, dans le » bonheur commun.

» Je ne suivrai pas cet exemple. Je m crois pas » qu'il soit plus conforme aux convenances de la » politique qu'aux principes de la morqle d'affiler D le poignard dont on ne saurait blesser ses rivaux » sans en ressentir bientôt sur son propre sein les » atteintes. Je ne crois pas que les hommes qui » doivent servir la cause publique ra véritables » frères d'armes aient bonne gr&ce à se com- » battre en vils g1a4iateurs, à lutter d'imputations )) et d'intrigues, et non de lumières et de talents,

LES CONSTITUANTS. iU

» à chercher dans Iq ruine et la dépression les »> uns des autres de coupables suce^» des Iro- » phées d'un jour, nuisibles à tons et mCme à la )ï gloire. Mais je vous dirai : parmi ceux qui souf> tiennent ma doclrine , vous complerez tous les )> hommes modérés qui ne croient pas que la sa- » gesse soit dans les extrêmes, ni que le courage 3» de démolir ne doive jamais faire place à celui de M reconstruire ; vous complereiE la plupart de ces i> énergiques citoyens qui, au commencement des ' 31 états généraux (c'est ainsi que s'appelait alors cette n Convention nationale, encore garrottée dans les lanïi ges de la liberté), foulèrent aux pieds tant de prér >; jugés, bravèrent tant de périls, déjouèrent tant ^ de résistances pour passer an sein des communes, 1^ k qui ce dévouement donna les encouragemenls » et la force qui ont vraiment opéré votre révolu- » lion glorieuse; vous y verrez ces tribuns du peu- » pie que la nation comptera longtemps encore, » malgré les glapissements de Tenvieuse médiocrité, ï> au nombre des libt'ra Leurs de In patrie; vùtis y H verrez des hommes dont le nom désarme la ca- » lomnie, et dont les libellistes les plus effrénés » p'ont pas fôsayé de ternir la réputation, ni d*hom- » nies privés ni d'hommes publies; des hommes ïi enfin qui, sans tache, sans intérêt, mm crainte, » s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et >» d^ leun» ennemis! «

Mirabeau était monté homme à la tribune, il en redescendit demi-dieu; il avait vaincu plus que le talent, il avait vaincu les préventions, la haine, l'envie, la médiocrité. Barnave et les Lameth se turent : la France n'avait plus d'oreilles pour rien écouter, plus d'admiration à prêter à personne. Mirabeau s'était sacré de ses propres mains du droit de la nature. L'antiquité elle-même n'avait pas parlé de plus haut aux siècles. On passa à la discussion du projet de Mirabeau. Elle fut confuse, obscure, souvent contradictoire, pleine de subterfuges, demandant des concessions des deux côtés qui en atténuaient le sens; ce fut un traité de paix, une négociation à la tribune plus qu'une loi, où chacun affecta de se dire et de se croire vainqueur. Il n'en sortit rien de praticable qu'une misérable transaction mtre deux principes qui ne pouvaient se partager sans se détruire.

Lafayette profita d'un article en discussion pour appuyer, avec une insistance qui n'était pas sans vertu, l'opinion de son rival. La popularité, ce jourlà, n'était pas du côté de Mirabeau, Lafayette en avait conquis beauc9up en servant l'envie des Lameth et de Barnave. U convenait à sou honnêteté de ne pas jeter un germe d'anarchie de plus dans la contestation ; il pouvait convenir aussi à sa situation dominante entre le roi et le peuple, de maintenir dans les mains du roi celte prérogative armée

dont il était bien sûr que le roi ne pouvait disposer sans lui.

« Dans un moment, » dit-il, « où Ton tâche de » persuader au peuple que ceux-là seuls sont ses » vrais amis qui adoptent tel décret, j'ai cru qu'il » convenait que l'opinion différente fût nettement » prononcée par un homme  qui quelque expé- 3» rience et quelques travaux dans la carrière de la » liberté <Hit donné le droit d'avoir un avis. J'ai )» cru ne pouvoir mieux payer la dette que j'ai » contractée envers le peuple qu'en ne sacrifiant pas » à la popularité d'un jour l'avis que je crois lui » être le plus utile.

i> J'ai voulu , » ajouta-t-il , <c en déposant cette » courte allocution sur la tribune, que ce peu de » mots fût écrit pour ne pas livrer aux insinuations » de la calomnie le grand devoir que je remplis envers x> le peuple, à qui ma vie entière est consacrée! n

L'immense majorité de l'Assemblée applaudit à cet acte de patriotisme qui préférait l'intérêt du peuple à sa passion.

Hais l'envie, que Mirabeau avait écrasée pour un

jour, ne dédaigna pas les plus puériles vengeances

d'amour-propre pour faire expier à l'orateur son

triomphe.

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