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CHAPITRE IV

TROISIÈME PARTIE DU REGNE DE LOUIS XIV (1685-1715). — ÉDITS FINANCIERS DE 1691. — CRÉATION, PUIS RACHAT DES OFFICES DE JURÉS, AUDITEURS DES COMPTES, TRÉSORIERS DE BOURSES COMMUNES.

Colbert était mort en 1685 sans avoir pu, malgré son expérience consommée et sa stricte économie, empêcher les finances de la France si brillamment relevées par lui au début du règne, de subir le contre-coup des frais considérables entraînés par les guerres de Louis XIV. La situation s*aggrava encore après la mort du plus habile administrateur du siècle ; de 1685 à 1688, la dette annuelle s*accrut de 3,700,000 livres et les dépenses excédèrent de 7 millions les recettes. L'avenir déjà gros de nuages s*assombrit encore bientôt par la formation d*une coalition, la plus formidable qui eût encore menacé la France. L'empereur d'Allemagne, les Provinces- Unies, le roi d'Angleterre, puis le roi d'Espagne et le duc de Savoie adhérèrent à cette ligue qui prit le nom de Grande Alliance; la guerre était une fois de plus déchaînée. Ses débuts furent glorieux pour nos armes. Le maréchal de Luxembourg remporte sur les Allemands et les Hollandais l'éclatante victoire de Fleurus (30 juin 1690) où les drapeaux et les étendards conquis sur l'ennemi lui valent le titre de tapissier de Notre-Dame ; Catinat défait les Piémontais à Staffarde (17 août 1690) et le combat naval de Beachy Head où s'illustre Tourville coûte aux Hollandais quinze vaisseaux et mille canons. Mais les alliés ne perdent pas courage et harcèlent la France de tous côtés ; il faut soutenir la

lutte sur toutes les frontières à la fois, eiUroteiiir une flottt et quatre armées, réprimer à l'intérieur la révolte des prolestants du Midi. Il faut de Targent a tout prix; il en faut non plus seulement pour embellir Versailles et Marly, mais pour défendre le royaume.

Telle était la situation politique et financière de la France lorsque Pontcliartrain fut nommé contrôleur général (septembre 1689). Doué d'un esprit ingénieux et inventif, passé maître dans Tart des combinaisons et des expédients, Pontchartrain apparut à la Cour comme un sauveur ; non que l'on espérât vraiment de lui le rétablissement de l'équilibre dans les finances, tâcbe à laquelle Colbert avait épuisé vainement toutes les ressources de son génie. Mais le nouveau contrôleur général appartenait à cette catégorie d'esprits ingénieux et fertiles en expédients qui sont les conseils nés de quiconque se trouve dans une situation désespérée : tel, l'homme d'affaires avisé qui fournit au commerçant aux abois les moyens de soutenir quelque temps encore un crédit prêt à sombrer, tel le médecin qui retarde de quelques semaines l'échéance fatale et trouve jusqu'à la dernière heure des palliatifs et de bonnes paroles pour adoucir la douleur du malade et le bercer encore d'une faible illusion. Saint-Simon trace en quelques lignes d'un relief surprenant le portrait de Pontchartrain\ a C'était, dit-il, un très petit homme, maigre, bien pris dans sa petite taille, avec une physionomie d'où sortaient sans cesse les étincelles de feu et d'esprit et qui tenait encore plus qu'elle ne promettait. Jamais tant de promptitude à comprendre, tant de légèreté et d'agrément dans la conversation, tant de justesse et de promptitude dans les reparties, tant de facilité et de solidité dans le trs^vail, tant de subtile connaissance des hommes, ni plus de tour à les prendre. Sa propreté (aptitude) était singulière et s'étendait à tout. »

Obligé de ménager l'opinion qui se fût soulevée contre de

1. Mémoires 4c Saint-Simon, publiùfi p«r MM. Cuûrurl q{ Rkomer, II, S9t.

nouveaux impôts, Pontchartrain eut recours aux expédients les plus divers. On emprunta 1,200,000 livres sur les aides et les gabelles, on créa 1,400,000 livres de rentes viagères en tontines, on falsifîa quelque peu les monnaies, on envoya à la fonte tous les objets d'or de plus de quatre onces et ceux d'argent de plus de quatre marcs (14 décembre 1689). Ces moyens furent insuffisants : il fallait encore, il fallait toujours de Fargent.

C'est alors que Pontchartrain songea aux corporations et résolut de tirer d'elles de fortes sommes que la richesse de leurs membres leur permettait de fournir. Il s'avisa du moyen suivant : sous prétexte que les édits de 1581, 1597 et 1673 n'avaient pas été exécutés et que les jurés, élus par leurs confrères n'avaient pas mis un terme aux anciens abus (exagération des frais du chef-d'œuvre, repas imposés aux récipiendaires, cabales dans les élections), Pontchartrain greffant habilement la mesure purement fiscale qu'il projetait sur l'invocation de griefs réels, fit promulguer en mars 1691 un édit qui retirait aux corporations le droit d'élire leurs officiers et les remplaçait par des jurés syndics, véritables fonctionnaires publics nommés par le roi, lequel se réservait de vendre ces charges érigées en office, « en sorte, disait Tédit, que nous puissions tirer dans les besoins présents du prix des charges des maîtres et gardes des corps des marchands quelque secours pour soutenir les dépenses de la guerre et maintenir les avantages dont Dieu a jusqu'à présent béni la justice de nos armes ».

C'était avouer clairement les véritables motifs de la création des nouveaux offices et inviter les corporations à composer. Les corps de métiers ne virent pas quel dangereux précédent ils allaient laisser s'établir. Effrayés à l'idée d'être soumis à l'autorité directe d'officiers royaux dont la surveillance se ferait bientôt tracassière, ils se déclarèrent prêts à s'imposer des sacrifices pour conserver leurs jurés électifs : c'est bien là que les attendait Pontchartrain dont la réponse u ces

ouvertures fut un acquiescement immédiat. On ne supprima pas directement les offices créés en 1691, mais il fut convenu que les communautés pourraient les racheter et demeurer ainsi dans le statu quo.

Ce rachat coûta cher aux corporations. Les merciers durent verser 300,000 livres^ les marchands de vin 120,000, les distillateurs et limonadiers 24,000 *, les gantiers - parfumeurs 16,000 livres ', etc. Le recouvrement de ces taxes se fit cependant sans grande difficulté. On était trop heureux à ce prix de conserver une demi-indépendance.

Mais le fisc, lui aussi, était trop heureux d*avoir découvert une veine nouvelle pour ne pas en exploiter tous les filons. Le 23 mars 1694, paraissait un nouvel édit portant création d'offices d'auditeurs-examinateurs des comptes pour chaque corps des marchands de Paris et du royaume. On alléguait pour justifier cette création la mauvaise gestion financière des communautés, et dès le 27 avril, on leur enjoignait d'avoir à remettre leurs comptes à Mathieu Lyon, chargé du recouvrement de la taxe*. Celte fois, des protestations se firent entendre. L'assemblée des Six Corps résolut tout d'une voix « d'aller au premier jour saluer Monseigneur le contrôleur et lui présenter placet pour qu'il lui plût les faire décharger des dites charges et déclara « qu'aucun des Six Corps n'écouterait aucune proposition sans la participation des autres' ». Cette protestation demeura sans effet ; une démarche tentée auprès de M. de la Reynie, lieutenant de police, afin d'obtenir une réduction du prix du rachat pour les Six Corps n'eut pas plus de succès. Il leur fallut acheter 400,000 livres la réunion de

1. Déclaration du roi |X>rtant union au corps dos marchands morcicre de« ofAces du gardes créés par l'édit du même mois (i7 mars 1691). CoUcct. La- MOIONON, t. XVIII, fol. 38.

2. Mouveau Recueil des statuts et règtenutUs de la cotninttaatUé des maîtres distillateurs. Paris, 1754, p. 29.

3. Statuts de la communauté des maîtres marchands parfumeurs^ Parts, 1771, p. 183.

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