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Vitriers

Un certain nombre de professions n'étaient pas organisées en communautés, et leur exercice demeurait libre. Tels étaient les marchands de bois et de charbon, les marchands de blé et d*avoine, les damasquineurs, les graveurs sur bois. Enfin quelques corporations comme les courtiers et les crieurs de vin, dont les membres étaient titulaires d'offices, n'avaient pas le caractère de communautés des arts et métiers.

Statistique, — Le Dictionnaire du commerce^ de Savary des Brûlons (v** Communautés), édition de 1759, évalue d'après les statistiques fournies par les gardes et jurés pour les années 1725 à 1726 le nombre total des maîtres composant les diverses communautés à près de 35,000. Les Six Corps à eux seuls comptaient 4084 membres :

Drapiers 190

Epiciers-apothicaires 640

Merciers 2 . 167

Pelletiers 47

Bonnetiers 540

Orfèvres 500

Parmi les communautés les plus nombreuses figuraient les ^ailleurs d'habit, 1,882; les cordonniers, 1,820; les couturières, 1,700; les marchands de vin, 1,500 ; les savetiers, 1,300 ; les jardiniers, 1,200; les peintres sculpteurs 967; les menuisiers, 595 ; les rubaniers, 735 ; les perruquiers et les fripiers, 700.

Citons encore les distillateurs-limonadiers, 380; les serruriers, 355; les fruitiers, 321 ; les corroyeurs, 260; les selliers, 253; les bouchers, 240. Les communautés les moins nombreuses étaient les plombiers, 40; les oiseliers, 37; les papetiers colleurs, 36; les tireurs d'or, 35; les parcheminiers, 30; les éperonniers, 22; les maîtres d'armes, 14.

Section III. — Les Associations de compagnonnage.

A côte et en dehors de la corporation officielle, il est impossible de ne pas faire mention d'une association dont le caractère est tout différent, mais dont l'influence a été grande sur les classes ouvrières. Nous faisons allusion au compagnonnage.

Illicites et prohibées par de nombreux édîts^ les associations de compagnonnage ne pouvaient avoir qu'une existence de fait et toute clandestine. L'autorité ne s'occupe de ces associa* tions que pour les dissoudre^ . Elles échappent cependant à toutes les mesures de coercition, elles se dérobent aux recherches de la police et maintiennent entre les ouvriers des divers métiers les liens d'une fédération occulte distincte et souvent ennemie de la corporation publique. L'association de compagnonnage, c'est la corporation des ouvriers.

Il est très difficile d'assigner au compagnonnage une origine certaine. Il est impossible en effet d'ajouter foi aux légendes qui attribuent aux associations de compagnonnage des origines aussi lointaines que fabuleuses, légendes acceptées comme articles de foi par les compagnons et dont nous allons retracer bientôt les merveilleuses aventures. L'opinion la plus probable nous paraît être celle qui voif dans le compagnonnage une institution dérivée des confréries qui se formèrent au XI I* et au XIII'' siècle entre les artisans accourus de toutes les contrées de l'Europe pour travailler à la construction des édifices religieux que la piété multipliait à cette époque, et dont Notre- Dame de Paris, les cathédrales de Cologne, Strasbourg, Chartres, Amiens et Rouen demeurent les inimitables raodè-

1. Clitons notamment la sontcncc du ChAtolct du 10 janvier l60l défendant aux compagnons cordonniers de faire aucune cabale entre? eux et Tarr^t du Conseil défendant aux compagnons imprimeurs do faire aucunes cominunaut<>s, eoofréries, assemblées, ni bourses communes, 19 juin i702. Bibliothèque yatioMûie, Mss. 21^9, f« 6 V*.

les ^ . Ces confréries furent sans doute le berceau des associations de compagnons qui perpétuèrent entre les artisans de toutes les provinces les liens d'une solidarité professionnelle autrefois cimentée par Taccomplissement d'une œuvre commune. Mais Tamour-propre des compagnons avait fait crédit à des fictions qu'il parait utile de rappeler pour Tintelligence des traditions et des coutumes de cette institution. Les premières associations de compagnonnage, à en croire ces récits, se seraient constituées parmi les artisans qui avaient travaillé à la construction du temple de Jérusalem au temps de Salomon^ L'architecte du temple, Adoniram% aurait donné le premier un devoir y c'est-à-dire des règlements aux tailleurs de pierre* (d'où le nom de la première des associations de compagnonnage : les Enfants de Salomon). Emigrés par la suite de la Judée, les tailleurs de pierre seraient venus en Gaule où ils auraient reçu le nom de compagnons étrangers ou de loups.

Une autre subdivision des Enfants de Salomon, celle des Compagnons de liberté ou gavots, comprenait les menuisiers, les serruriers et les forgerons.

Mais l'association des Enfants de Salomon avait une rivale cm plutôt une ennemie dans celle des Enfants de maître Jacques^ dont les traditions tout aussi fabuleuses sont, en outre, vagues et contradictoires. D'après les uns, maître Jacques ne serait autre que Jacques de Molay, le dernier grand maître des Templiers, brûlé sous Philippe le Bel. D'après certains autres, maître Jacques aurait été un artisan des Gaules appelé par Salomon pour travailler à la construction du Temple.

1. Nous avoDfi déjà signalé, en «l^tudiant les corporations de l'Alsace, la fédération des francs-macons {Frti Maurer) quo formèrent entre eux les ouvriers qui travaillaient à constniiro la cathédrale do Cologne; cet exemple qui fut suivi en Allemagne trouva aussi, sans doute, des imitateurs en France.

3. Telle est également l'origine à laquelle prétend remonter la secte de la franc-maçonnerie.

3. « Le roi Salomon choisit dos ouvriers dans tout Israël et commanda pour cet ouvrsigc 30,000 hommes... et Adoniram avait l'intendance sur tous ces gens. » Lcâ Rouf liv. III, ch. V, I 13, trad. Le Maistro de Sacy.

4. « Salomon avait 70^000 manœuvres qui portaient les fardeaux et 80,000 qui taillaient les pierres sur la montagne. » I^cs Ilots, liv. III, cht v, f 15.

De retour dans son pays, maître Jacques, trahi par son disciple Jamais, aurait été assassiné, peut-être à Tinstigation d*un autre maître, nommé Soubise, jaloux de son habileté.

Les enfants de maître Jacques appartenaient aux mêmes corps d'état que les enfants de Salomon. Comme ces derniers, ils se divisaient en deux branches : les tailleurs de pierre nommés compagnons passants ou loups garons; les menuisiers, serruriers et forgerons, nommés compagnons du devoir ou dévorants. Cette séparation des artisans en deux partis opposés engendra de profondes et souvent sanglantes inimitiés.

A l'inverse des enfants de Salomon qui refusaient d'admettre dans leur société les ouvriers des autres corps d'état, les enfants de maître Jacques s'agrégèrent les artisans de plusieurs métiers : les compagnons tanneurs, teinturiers, vanniers, cordonniers, ch.arrons, etc.

Enfin, le troisième et dernier devoir (société) de compagnonnage était celui des enfants de maître Soubise, qui comprenait les charpentiers ou drilles. Soubise aurait été, au dire des uns, un moine du XII^ siècle ; au dire des autres, un des maîtres ouvriers de Salomon, le rival et, d*après les enfants de maître Jacques, l'assassin de ce dernier. Cette accusation, d'ailleurs repoussée avec indignation par les enfants de maître Soubise, avait été, entre les compagnons des deux devoirs, la cause de terribles batailles. A la fin, la paix avait été conclue, et même dévorants et drilles, unis sous le titre de compagnons du devoir, ne formaient plus guère, au XVIII* siècle, que deux branches d'une même association ^

Des conflits à main armée éclataient parfois entre les compagnons des devoirs opposés*.

1. Un arnH du Parlement du 12 novembre 1778 a trait à cotte Société : • Vu la requête contenant qu'il n'est formé des socictén parmi les compagnoni» ; que dans ces endroits, les compagnons s'appellent compagnons du devoir on boan drilles; qu'ils s'assemblent chez un particulier qui s'appelle la mère^ lequel ticot un registre sur lequel sont inscrits les noms,...» CoUect. Ro.^donnr.iu, AD. XI,11-

a. « Vous êtes gavotSf nous sommes dévorants; battons-nous. — Vous accusez le père Soubise d'avoir massacré Maître Jacques 3 battons-nous à mort. • G. Simon, Étude sur le compagnonnage ^ 1853, p. 44.

En 1730, il y eut dans la plaine de la Crau une affaire importante. Les compagnons de Salomon d'une part, ceux de maître Jacques de Tautre s'étant provoqués, se donnèrent rendez-vous dans cette plaine immense et pierreuse. Ils étaient armés de compas, de bâtons et même d*armes à feu. La mêlée fut longue et terrible ; le sang coula à flots^ En 1768, il y eut encore à Nantes des troubles, d*un caractère, il est vrai, moins grave, motivés par des querelles de ce genre*.

Mais ces discordes et ces conflits déplorables ne doivent pas faire oublier les services réels que l'institution du compagnonnage a rendus à la classe ouvrière en établissant entre tous les membres d'une même association les liens d'une véritable et souvent touchante confraternité, dont un rapide exposé des coutumes du compagnonnage nous permettra de découvrir plus d'une preuve.

Hiérarchie du compagnonnage, — Les compagnons de chaque devoir se divisent en plusieurs classes. Par exemple, les compagnons étrangers ou loups ont des adhérents de deux degrés : les compagnons et les jeunes hommes ; chez les me^ nuisiers de liberté ou gavots, il y a trois degrés d'initiation : les compagnons reçus ^ les compagnons finis et les compa^ gnons initiés (sans compter les compagnons non encore reçus ou affiliés]. Les compagnons passants et les dévorants se divisent en aspirants et compagnons.

Les compagnons peuvent entrer dans l'assemblée des aspirants, mais non les aspirants dans celle des compagnons. Dans les fêtes ils dansent à l'écart de leurs anciens.

Réception. — La réception donne lieu à des pratiques singulières et qui souvent dégénéraient en abus. Chez les tailleurs on préparait une table, une nappe à l'envers, une salière,

i. G. Simon, p. 45.

S. Cc« discordes survccurpnt à l'ancien régime. En 1816, il y eut encore prvs do Luncl, bataille rangée entre les compagnons de liberté conduits par Sans- Façon de Grenoble, un ancien soldat, et leurs ennemis les ptusants. Ces conflits «t eoé rixes se renouvelèrent en 1837 à Blois, en 1835 à Toulon, en 1841 à Gi%* noble et en 1851 prés do Bordeaux.

un pain. Le candidat jurait de ne rien révéler, même en confession, de ce qu'il allait voir. Après quoi on lui expliquait le sens de ces symboles et on lui racontait Thistoire des trois premiers compagnons, laquelle, dit le P. Lebrun\ est pleine d'impuretés.

Chaque compagnon est doté d'un nom de fantaisie. Chez les loups, ce nom se composait d'une vertu et d'une ville : la Prudence de Draguignan, la Fidélité d'Auxerre, Bon-Coeur de Bretagne. Les dévorants prenaient un nom de baptême et un nom de pays: Pierre le Gàtinois, Hippolyte le Nantais. Les compagnons reçus portent, outre le compas, l'équerre ou le fer à cheval, symbole du devoir auquel ils appartiennent, des cannes ornées de rubans de diverses couleurs : rouges, verts et blancs chez les dévorants, bleus et blancs chez les gavots. Arracher sa canne à un compagnon, c'est le déshonorer.

Les sociétés de compagnonnage obéissent à certains dignitaires décorés du titre de premier compagnon ou premier jeune homme. Le compagnon le plus ancien de la ville s'appelle, chez les dévorants, le premier en ville et jouit de certains privilèges.

Tour de Frtmce, — Tout compagnon, pour apprendre le métier, doit faire son tour de France. A son arrivée dans une ville, il va rendre visite à la mère, d*ordinaire une aubergiste, chez laquelle les célibataires logent et mangent. La mère abouche le nouveau venu avec le rouleur, compagnon spécialement chargé d'accueillir les étrangers et de les placer. Le rouleur conduit l'étranger chez un maître et lui dit : a Voici un ouvrier que je viens vous embaucher. » Le maître met cinq livres dans la main du rouleur, qui dit à l'ouvrier : « Voilà ce que le maître vous avance ; j'espère que vous le gagnerez. >

Au départ de l'ouvrier, le rouleur le ramène chez son patron et s'assure qu'ils sont quittes l'un envers l'autre ,

1. Histoire critique des pratiques superstitieuses qui ont séduit Us peuples tt embarrassé les savants^ l. IV, publia eii IT33. Cf. les pages b\ à êSx

c'est ce qu*on nomme le levage d'acquit. Lorsque l'ouvrier formule contre son patron des plaintes reconnues justes, l'atelier de celui-ci peut être mis en interdit.

Plusieurs coutumes se rattachent à ce tour de France, G*est d'abord la conduite. L'ouvrier qui part d'une ville est accompagné par les compagnons jusqu'à une certaine distance. S'il s'est mal comporté, on lui fait la conduite de Grenoble^ c'est-àdire qu'on le suit en le huant et en le frappant.

C'est ensuite le topage. Lorsque deux compagnons du tour de France se rencontrent sur une route, il s'engage entre eux une sorte de dialogue réglé à l'avance par la tradition, a Tope ! — Tope ! — Quelle vocation ? (profession). — Tailleur de pierre (ou tout autre état). — Et vous, le pays ? — Serrurier (ou tout autre état). — Compagnon ? — Oui, le pays, et vous ? — Compagnon aussi. » Ils s'interrogent ensuite sur le devoir auquel ils appartiennent. Sont-ils du même devoir, ils fraternisent. Sont-ils de devoirs ennemis, ils passent leur chemin, ou si leur humeur est belliqueuse, ils s'invectivent et en viennent aux coups.

Assistance, — L'assistance envers les compagnons est \t grand devoir du compagnonnage. Un compagnon en voyage vient-il à manquer d'argent, on lui fait crédit ou on lui prête la somme dont il a besoin. Tombe-t-il malade ? on l'assiste. Meurt-il ? on suit son enterrement, on prie Dieu pour son âme, puis on ÎSiiilà guillerette, sorte de cérémonie où Ton s'embrasse et où l'on jette de la terre sur la tombe.

Souvent un compagnon quitte la société, par exemple il est reçu maître. Il remercie alors son Devoir, en obtient un certificat, mais il demeure toujours uni aux compagnons par les liens de la reconnaissance.

Telle était, telle est encore dans ses traits généraux, quoique bien affaiblie et déchue de son ancienne importance, cette institution du compagnonnage, tour à tour attaquée et défendue avec passion, et dans laquelle en effet le bien et le mal se balancent presque également. Le plus grave reproche que mérite

à notre sens cette association est d*avoir été contre le but essentiel des institutions corporatives en isolant Tartisan du patron et en travaillant à rompre les liens qui les unissaient. L*œuvre du compagnonnage, à certains égards si tutélairepour l'ouvrier, a été à ce point de vue anti-sociale et a commencé dès Tancien régime à creuser entre le travail et le capital ce fossé qui de nos jours est devenu un abime.

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