‹ Histoire des corporations de métiersChapitre 6 sur 214 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA CORPORATION ANTIQUE. LES COLLEGES d'aRTISANS A ROME. LEUR HISTOIRE. NOMENCLATURE, ORGANISATION ET CONDITION JURIDIQUE DE CES COLLEGES. — LES COLLEGES D ARTISANS DANS LA GAULE ROMAINE.

L'organisation corporative du travail remonte à une antiquité reculée. Si l'on ne peut en effet affirmer avec certitude que des communautés d'artisans aient existé chez le peuple juif dès le règne de Salomon\ il est tout au moins hors de

1. II est dit dans la Bible que Saloinon « avait 70,000 hommes pour porter les fardeaux, 80,000 pour tailler les pierres sur la montagne, sans compter ceux qui avaient l'intendance sur chaque ouvrage, lesquels étaient au nombre de .3,300 et donnaient des ordres au peuple et à ceux qui travaillaient ■». Les Rois, liv. III, ehap. v, 15 et 16. Ce passage rév«>lo bien chez les artisans occupés à la construction du Temple de Salomon l'existence d'une certaine hiérarchie professionnelle, mais ne prouve nullement que des corporations d'artisans aient été organisées dès cette époque.

doute que les associations professionnelles furent connues des Grecs qui les désignaient sous le nom d^hétairies. Une loi de Solon dont le texte nous a été conservé par GaYus ' permet aux divers collèges ou hétairies d'Athènes et particulièrement à celui des bateliers (nautes) de se donner librement des règlements, pourvu que ces règlements ne soient pas contraires aux lois de l'Etat.

Toutefois et bien que l'organisation corporative du travail n'ait été à Rome qu'une institution d'importation étrangère empruntée par le génie de Numa à la Grèce, c'est à Rome seulement qu'il est possible, en recueillant le témoignage de ses historiens et en mettant à profit les découvertes si riches en révélations de l'épigraphie moderne, de se faire une idée précise et complète de ce que fut la corporation antique.

D'après Plutarque, les collèges d'artisans auraient été fondés à Rome par Numa. « Parmi tous ses établissements (de Numa) celui qu'on estime le plus, c'est la distribution du peuple par arts et métiers ; car la ville était composée de deux nations, ou pour mieux dire divisée en deux factions qui ne voulaient en aucune manière s'unir, ni souffrir qu'on effaçât cette différence qui faisait naître tous les jours entre eux des querelles et des débats. Il pensa donc que comme les corps solides qui ne peuvent se mêler ensemble pendant qu'ils sont entiers, s'incorporent très facilement quand on les a brisés et réduits en poudre, la petitesse des parties facilitant ce mélange, il fallait de même diviser le peuple en plusieurs petites parties et le jeter par là dans des intérêts particuliers qui efface-

1. Digeste, liv. XLVII, tit. XXII, De CoUegiU et Corporibits, loi 4. • Sodalos siint qui ejusdeiii collegii sunt : qiiam Graeci àxa'.p'.av vocant. His autcm potestateni facit lex pactionem qiiam vclint sibi ferre. Scd ha;c lox vidctiir ex Icgc Solonis translata esse : naiii illuc ita est : Eav ol ofj[JLOC, T^ ^pZTOpeCy "^i leptôv ôpYi'wv, f] varjTat, i] jjvaiTOi, , , . S tt av TO'JtoJv otaôtovca».

irpo; àXXviXou;, xSpiov eTvai, èàv {itj àTroiY^pejffTj or^jxoaia Yp^f^f^**^*- Id est : Si autem plebs, vel fratres, vcl sacrorum sacnunentales, vel nautœ, vei confruinen taies... cniravero ad negotiationoin aut quid aliud : quidquid hi dispoacnt ad iaviccm lirmum sit, nisi hoc piiblicœ leges prohibuorint. »

ORrCINK DKS CORPORATIONS 3

raient et emporteraient entièrement cet intérêt principal qui ne serait plus rien quand on l'aurait affaibli et divisé en tant de parties différentes. Il partagea donc le peuple par métiers comme de joueurs d'instruments, d'orfèvres, de charpentiers, de teinturiers, de cordonniers, de tanneurs, de forgerons, de potiers et ainsi des autres, mettant tous les artisans de chacun en un seul et même corps, ordonnant des confréries, des fêtes et des assemblées, et leur marquant le service qu'ils devaient rendre aux dieux selon la dignité de chaque métier, et par là, il fut le premier qui bannit de la ville cet esprit de parti qui faisait dire à l'un : a Je suis sabin, » à l'autre : « Je suis romain, » à celui-là : a Je suis sujet de Tatius, » à celui-ci : (c Je suis sujet de Romulus. » De telle sorte que cette division fut proprement un mélange et une union de tous avec lous^ »

L'assertion de Plutarque d'après laquelle Numa aurait été à Rome le fondateur des collèges d'artisans n'a pas été universellement admise. S'appuyant sur un texte de Florus*, plusieurs auteurs et surtout Heineccius [De Collegiis ci Corporibus opificum, p. 378) ont émis l'opinion que la i-réation de ces collèges ne datait pas de Numa, mais seulement de Servius Tullius, ou que tout au moins l'organisation primitivement établie par Numa avait été éphémère el qu'abolis par Tullus Hostilius, les collèges n'avaient eu une existence continue et régulière qu'à partir du règne de Servius Tullius.

Quelle que soit la vérité sur ce point d'histoire encore mal éclairci, il est certain que les collèges d'artisans apparaissent sous Servius Tullius avec le caractère d'une institution définitive. Us formenten effet une des parties essentiellesde la

1. Vie de Nittna. Ti-adiiclion do M. D.vciKit dans le lomi" I dos Vies dr.< hommes il'.ustres, p. 329.

t. Servio Tullio populiiH roinaniiH rolatus in cens^ini, digostiinin rlnssos, riiriis atqiio collogiif» dwtributiis. Epitome lierum romaiiarntn, liv. \, rliap. vi.

vaste constitution promulguée par Servius Tullius et qui demeura en vigueur jusqu'en l'an 241 avant J.-G.^

he système politique établi par cette constitution avait, on le sait, pour base la division de tous les Romains en six classes et en cent quatre-vingt-treize centuries, chaque classe comprenant un certain nombre de centuries. Les citoyens étaient répartis eux-mêmes dans les six classes d'après leur fortune, mais si aristocratique était l'esprit qui avait présidé à cette répartition que la première classe, de beaucoup cependant la moins nombreuse, puisqu'en faisaient seuls partie les citoyens possédant plus de 100.000 as et les chevaliers, ne formait pas moins de 98 centuries et possédait ainsi la majorité dans les comices. Les quatre classes suivantes pour lesquelles le cens était de 75.000, 50.000, 25.000 et 11.000 as ne comptaient ensemble que pour 94 centuries, et la sixième classe la plus nombreuse et celle de la populace pour une seule centurie. Le suffrage des classes moyennes et inférieures était donc à peu près annihilé par celui des riches et des patriciens.

Dans cette organisation électorale des diverses classes de citoyens, quelle place était réservée aux collèges d'artisans ? 11 s'en faut de beaucoup que cette question soit entièrement résolue.

Des huit collèges énumérés par Plutarque trois seulement sont cités par les historiens comme ayant été compris dans la nouvelle constitution : ce sont ceux des tignarii (charpentiers), des serarii (forgerons) et des tibicines ou cornicines (trompettes) qui formaient chacun une centurie, mais on n'est pas d'accord sur la classe dont ces centuries pouvaient faire partie. Tandis que Tite-Live range les charpentiers et les forgerons dans la première classe, Denys d'Halicarnasse les fait figurer dans la seconde ; enfin Gicéron classe les charpentiers

1. Cette date de %\\ av. J.-C. est celle à laquelle la plupart des auteurs placent la réforme de l'organisation des centuries. V. Marquardt, Handbttch des rotnUcken AUerthamer, Leipzig^ 1813-1867-Mispoulkt. Les Institutions historiques des Romains, t. I, p. 46. — Willbms, Le Droit public romain, Louvain, 1888, p. 93 ; d'autres auteurs ont assigné a la réforme des dates différentes : 287, 363 et môme 330 av. J.-C. (Cette dernière dat« est proposée par Mommsen).

dans la première classe, les forgerons dans la seconde ^ Le classement de la centurie des trompettes n'est pas moins sujet à controverse; elle appartenait selon les uns à la quatrième, selon les autres à la cinquième classe*. Chacune de ces centuries se divisait suivant Tusage romain en deux catégories : jeunes gens et vieillards (juniores-seniores).

Divisés d'opinions quant au rang de ces trois professions, les historiens romains sont muets par contre au sujet des cinq dernières. Le double témoignage de Plutarque et de Horus ne permettant pas de révoquer en doute l'existence de ces collèges et d'autre part nulle mention n'en étant faite dans rénumération des corps politiques investis de droits électoraux, il nous semble que la conclusion la plus rationnelle à laquelle on puisse s'arrêter est la suivante : les cinq derniers collèges d'artisans ne formaient pas des centuries particulières. Ils avaient bien une organisation professionnelle officiellement reconnue, une vie corporative autonome, mais ils n'existaient pas en tant que corps politiques. Leurs membres étaient répartis individuellement dans les centuries où les appelait leur fortune, le plus souvent sans doute dans les dernières classes, rindustrie à peine naissante devant être alors peu rémunératrice.

Cette opinion, si on l'admet, implique entre les diverses professions alors existantes une véritable inégalité de droits et de condition : les trois premiers collèges étant dotés de prérogatives politiques et comptant au nombre des corps de l'État, tandis que les autres étaient strictement renfermés dans le cercle de leurs attributions professionnelles. Mais cette inégalité s'explique aisément si l'on tient compte de ce qu'était Rome aux premiers siècles de son histoire : un Etat essentiellement militaire dont les citoyens étaient avant

1. Unde factum est ut modo primao (Livius), modo seciindse (DionyHiu») adjiecrentur modo tignarii primae (Cicero) modo aenerii secundae adjiccrcntur, MoMMSKN, De CoUcgiU et Sodalitiù, p. 29.

Page 1