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tout des soldats. Lés collèges d'artisans privilégiés qui formaient des centuries particulières sont, en effet, ceux qui étaient appelés à rendre les plus grands sei'vices à un peuple vivant presque perpétuellement en état de guerre. Ne sont-ce pas des soldats presque autant que des artisans, ces œrarii qui forgent les boucliers et les épées des défenseurs de la cité, ces tignarii qui construisent, réparent et, au besoin, manoeuvrent les engins de destruction, balistes ou catapultes, ces tibicines enfin dont les fanfares guerrières animent au combat les cohortes romaines ? N'est-il pas naturel et juste que ces auxiliaires des armées de Rome, après avoir contribué pour une part à la victoire de ses armes, aient par contre leur place marquée dans le Forum lorsque le temple de Janus a fermé ses portes, et qu'ils soient investis, comme les chevaliers, du droit de participer en corps aux délibérations du peuple ? Tout autre est le caractère des professions qui correspondent aux cinq autres collèges. Il ne s'agit plus ici d'artisans à demi soldats dont la profession puisse être considérée comme utile à la défense delà cité, mais de potiers, d'orfèvres, de teinturiers, de cordonniers et de foulons, c'est-à-dire de simples artisans. Or, l'esprit romain a toujours été dédaigneux du travail manuel dans lequel il voyait un abaissement, une sorte de prostitution de la dignité de l'homme libre. Ce sentiment qui se retrouve chez les plus grands écrivains de Rome et à toutes les époques de son histoire ' suffit à expliquer la différence qui existait dans la vie publique entre les artisans dont le travail n'avait d'autre but que le lucre et ceux dont l'intelligence et l'activité s'employaient si utilement au service de la patrie.
Dos les premiers temps de l'histoire romaine, les collèges
1. « lUibcralcM et surdidi quacstiis mcrcenariorum oniniiiin quoniin opcnr, non quorum artcs omiintur. »• tCicÉRON, Dt OfficUs^ lib. I, cap. 42.)
« Vulgarcs opificiiin artes quae manu constant et ad instniendam vitam ocriipati Miint, in qiiibus niiUa decoris, niilla honesti simulatio oAt. • (Sknkqur,
Epistola LXXXVIII.)
ORIGINK DKS CORPORATIONS 7
d'artisans fonctionnent donc comme des institutions offîcicllement reconnues, bien que tous ne constituent pas des corps politiques. Et cependant depuis leur fondation sous Numa ou sous Servius Tullius jusqu'à la fin de la République, on ne découvre qu'à de rares intei^'alles la trace de ces collèges. Sans doute leur histoire se confond le plus souvent avec celle des plébéiens ; sans doute les artisans qui les composaient furent mêlés aux luttes intestines des premiers siècles ; avec Ménénius Agrippa, avec les Gracques, plus lard avec Marins ils durent combattre la puissante oligarchie du patrie iat ; la réforme démocratique opérée dans l'organisation politique par la refonte des centuries en Tan 241 accrut leur influence en détruisant la suprématie que les nobles avaient dans les comices. Mais quelle psLvi les collèges prirent-ils en tant que corps constitués à ces dissensions intestines? Leurs membres mirent-ils au service de la cause populaire cet instrument puissant de cohésion et d'action commune, ou le collège en tant qu'association se renferma-t-il dans ses attributions professionnelles ? Il est difficile faute de renseignements de se prononrer avec certitude sur ces diverses questions. Le seul fait incontestable, c'est la persistance du collège d'artisans \ lype désormais essentiel et permanent de l'organisation de l'industrie romaine.
Il faut arriver au 1" siècle avant notre ère pour trouver un événement politique relatif à Thistoire des collèges d'artisans : <*'p8t à cette époque, en effet, que fut promulguée la loi Julia abolitive des collèges et des sodalitia. Avant toutefois d'examiner quelle a été la portée de ce sénatus-consulte, il nous faut dire quelques mots des associations autres que les collèges d'artisans. L'histoire de ces associations politiques ou ''«'Hgieuses allait avoir en effet sur les destinées des institutions corporatives une répercussion qu'il est nécessaire d'étudier.
1- Tite-Live (1. M, ch. xxvii) fait mention en Tan 493 (259 av. J.-C.) d'un coll^gc de marchands à propos du différend qui s'éleva entre les consuls Apptus *t Svrvilins pour savoir qui consacrerait le temple de Mercure.
L'esprit d'association se développa de bonne heure à Rome où tout concourait à favoriser ses progrès : la vie publique des Romains, vie si active et si intense où l'union d'efforts coalisés dans un même but pouvait seule assurer le succès d'un parti ou l'élection d'un candidat, leur vie privée, si profondément empreinte de cette influence religieuse et de ce culte des aïeux qui créaient entre les hommes issus d'un même sang les liens d'une vaste et indissoluble fédération. Chez nul peuple ne se retrouvent au même degré dans chaque manifestation du génie national, comme dans chaque trait de mœurs, le besoin de s'unir, l'esprit de solidarité, la mise en commun des affections et des haines. Associations, en même temps que groupements politiques, ces centuries qui réunissent ensemble des hommes de même race et de même condition sociale ; associations, ces grandes familles patriciennes, les Métellus, les Cornélius, les Fabius, autour desquelles se serrent par légions les parents moins fortunés, les affranchis, les clients ; associations enfin, avec un caractère tantôt religieux, tantôt politique, ces collèges compitaliciens et ces sodalitia dont il faut, pour bien comprendre la loi qui les abolit, donner un très rapide aperçu.
Les collèges compitaliciens remontaient à Servius TuUius. C'étaient des sortes de confréries religieuses ayant à leur tête des prêtres dénommés curions ; toute la population plébéienne et servile de Rome en faisait partie. Une fois l'an, ces collèges célébraient la fête des dieux Lares, c'était là un jour de repos et de joie bruyante pour toute la plèbe qui se pressait aux carrefours [compila) où devant les statues des dieux s'offraient les dons et les sacrifices. Mais ces fêtes étaient en même temps le signal des plus grossières réjouissances, parfois troublées par de graves désordres. Ces collèges que protégea longtemps l'apparence religieuse dont ils étaient revêtus présentaient donc pour l'ordre public de véritables dangers en ramenant chaque année, pour une population toujours croissante et composée d'éléments très hétérogènes.
une cause d'efferv^escence et de tumulte dont un factieux pouvait tirer un dangereux parti.
Bien autrement dangereux toutefois pour la sécurité de
l'Ktat étaient les sodalitia dont le caractère est bien moins déterminé que celui des collèges compitaliciens Les sodalitia ne remontaient guère à Rome qu'aux derniers temps de la République ; leur essor n'en fut pas moins prodigieux. Chaque année, l'élection des consuls, des préteurs, des édiles, ramenait l'occasion d'assemblées populaires. A ces réunions (les comices tenues à époques fixes s'ajoutaient les convocations extraordinaires de rigueur lorsqu'une loi était soumise au peuple ou lorsqu'il avait à statuer sur une accusation publique. Pour parvenir aux fonctions publiques comme pour assurer l'adoption d'une loi, pour repousser ou faire triompher une accusation, il fallait donc se faire un parti, coaliser ses efforts. D'où la formation de sociétés appelées rollegia ou sodalitia qui établissaient entre leurs membres une solidarité d'intérêts et de sympathies, un lien spécial distinct des relations d'amitié qui pouvaient exister d'autre part entre leurs adhérents^ I^es sodalitia eurent leurs lieux de réunion particuliers, leurs assemblées à jours fixes*. Ils présentèrent pt soutinrent ouvertement des candidats tels que ce Philippe dont la défaite est notée par Cicéron comme une preuve éclatante de la popularité d'Hérennius son heureux concurrent. Brutus, 45.) Ils devinrent le centre d'intrigues et de cabales d'autant plus dangereuses que le foyer où elles prenaient naissance ne s'éteignait jamais.
Cette ingérence des collèges et des sodalitia dans les comices ne larda pas à donner lieu à des abus scandaleux : la cor-
1- EUTYciius : Mane, nianc, ob»ccro, Charine. nnARixus : Qiiis me rcvocat?
KUTYCHUS : Eiitychus, tuns aminiA At sodaîù.
(Plautk, Mercator^ acte II, scène il, vers 7.) t. Vcnit ia aide» quasdam in quibus Hodalitium erat cKKlem die fiituriim. iCfCEHo, ad HtrennimHy IV, 51.)
ruption des fonctionnaires et Tachât des suffrages se pratiquaient en plein jour. Les sodales ne se bornaient pas à solliciter pour leurs candidats^ mais soulevaient des tumultes et ne reculaient même pas devant l'assassinat*. Leur suppression devint bientôt une nécessité vitale pour la République et fut réclamée par tout ce que Rome comptait de citoyens clairvoyants et d'esprits politiques. Elle n'allait pas tarder à être réalisée par la loi Julia.
La date de cette loi si importante n'est pas encore définitivement précisée. Certains auteurs la placent en l'an 67 avant J.-C. Mommsen la fixe à l'an 64. Quoi qu'il en soit, au plus lard en l'an 64, le sénatus-consulte qui prononçait la dissolution des collèges avait acquis force de loi : il ne fut pas aussi aisé d'en assurer l'exécution.
On put bien retirer à ces sociétés leur caractère public, mais on ne put les empêcher facilement de continuer leurs menées sous une forme clandestine et de tenir des conciliabules secrets. Les sodalitia devaient au reste revivre bientôt au grand jour, et une loi proposée par Clodius dont ils servaient les projets et l'ambition les rétablit en l'an 59. Mais peu après, le pouvoir personnel restauré dansRome par César prenait ombrage de ces turbulentes institutions et les supprimait de nouveau en l'an 56*. Les collèges essayèrent pourtant une fois de plus de se reconstituer, car Suétone nous apprend qu'ils furent encore dissous sous Auguste*. La suppression celte fois fut définitive. C'est avec une défiance
1. 11 exisUit aiiHsi, maU noua ne \cn mentionnons ici que pour mémoire, des Aodalitia constitués en apparence dana un but religieux, mais qui, en rivalité, n'étaient que des réunions d'amis, joyeux convives, désireux de boire et de deviser ensemble. Tels étaient le collège de Cybêlc dont Cicéron était membre et celui de Vénus tJénitrix dont parle Horace. (Odes, liv. Ill, carmen xviii, ad^ Fanmtm.)
I^rga ncc désuni Vencris sodali Vina cratcrac...