‹ Histoire des CorsesChapitre 100 sur 408 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

zucca, une gourde ronde, en sautoir, souvent un petit sac en poil de clièvre (le zaino), et autour de la taille la carchera, cartou chère en cuir.

Devant moi marchaient plusieurs hommes qui revenaient des champs, et rentraient à la ville. Je me joignis à eux. Ils m'apprirent qu'ils étaient nés sur le continent italien. Il arrive tous les ans en Corse plus de cinq mille ouvriers de la Terre ferme, surtout de la Ligurie, de Lucques et de Piombino : ils viennent cultiver les champs des paresseux insulaires. Les Corses passent encore, avec raison, pour ne point aimer le travail, et en cela ils ne ressemblent guères à d'autres braves montagnards, aux Samnites, par exemple. Ces ouvriers étrangers s'appellent ici généralement Lucchesi. J'ai pu voir moi-même en quel profond mépris les Corses tiennent ces travailleurs infatigables, qui abandonnent chaque année leur pays, afin de pouvoir y rapporter un petit pécule gagné à la sueur de leur front dans un pays fiévreux.

J'ai souvent entendu employer le mot Lucchese comme une insulte. C'est surtout dans les montagnes de l'intérieur qu'on néglige les travaux de l'agriculture : on les juge indignes d'un homme libre. A l'exemple de ses pères, le montagnard corse exerce la profession de berger ; il se contente du lait de ses chèvres, de la farine de ses châtaignes, de l'eau fraîche de ses sources, du produit de sa chasse.

Il y a maintenant en Corse un certain nombre de démocrates italiens, qui s'y sont réfugiés après l'avortement de leur révolution. Pendant l'été de cette année on en comptait environ cent cinquante, appartenant à toutes les classes de la société ; la plupart résidaient à Bastia. J'eus l'occasion de connaître les plus considérables de ces émigrés, et je les accompagnais souvent dans leurs promenades. C'était une société bigarrée, comme l'Italie politique, des Lombards, des Vénitiens, des Napolitains, des Romains, des Florentins.

Je fis cette remarque : dans un pays sans culture, les Italiens et les Allemands sont attirés les uns vers les autres ; placés sur un terrain neutre, ils éprouvent une mutuelle sympathie. Il faut dire aussi qu'en 1848, les peuples ayant subi des destinées communes, bien des barrières se sont abaissées, et il s'est produit partout des théories, où les hommes, à quelque nation qu'ils appartiennent, se sentent tous également à l'aise. Je trouvai parmi ces exilés des gens de tout âge et de toute condition, tels qu'une société pareille peut aussi en réunir chez nous, des fanatiques exaltés et des esprits calmes avec des principes solides et une intelligence positive.

Aujourd'hui le monde est plein de réfugiés appartenant aux diverses nations de l'Europe. Ils sont surtout répandus dans les îles que la nature semble depuis longtemps avoir destinées à cela. Il y en a beaucoup aux Iles Ioniennes, dans les îles de la Grèce ; un grand nombre vivent en Sardaigne et en Corse, d'autres dans les îles de la Normandie, la plupart en Angleterre. Ces proscrits subissent le sort des peuples de l'Europe : quelle que soit la différence des lieux, le bannissement politique est chez ces peuples aussi ancien que l'histoire de leurs États ; c'est comme une fatalité. En les voyant, je me rappelais l'époque où les îles de la Méditerranée, Samos, Délos, Egine, Corcyre, Lesbos, Rhodes, servaient d'asile aux réfugiés politiques de la Grèce, que les révolutions avaient chassés d'Athènes ou de Thèbes, de Gorinthe ou de Sparte ; je songeais aux nombreux exilés que Rome avait, au temps des Césars, confinés dans les îles, Agrippa Posthumus à Planasia, le philosophe Sénèque en Corse. Cette dernière contrée surtout a été à toutes les époques une terre d'exil, aussi bien qu'un lieu de refuge, un véritable pays de handiti. Elle l'est encore : Errants, sans abri, de farouches vengeurs parcourent ses montagnes, les

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