CHAPITRE IV
cette ile est d'atie merveilleuse beauté, et bien que l'exil, même au paradis, soit toujours un exil, un ami de la.naturc pourrait ici jiussi bien qu'ailleurs se consoler, comme Sénèque, en étudiant dans un calme absolu les phénomènes naturels. Tout ce que le vieux Romain a écrit à sa mère Helvia, pendant son exil en Corse, sur les consolations que procurent la contemplation de la nature et l'étude de la science peut entièrement s'appliquer à Francesco Marmocchi. Cet ancien professeur de Florence m'apparut dans sa laborieuse et noble retraite comme le plus content des exilés.
A l'époque de la révolution de 1848, Marmocchi a été ministre avec Guerrazzi ; plus heureux que son ami politique, il put fuir de Florence à Rome et de là en Corse, où il avait déjà passé trois ans. Son activité infatigable et la stoïque sérénité avec laquelle il supporte son malheur donnent la preuve de sa mâle énergie. C'est l'un des meilleurs géographes italiens. Outre son grand ouvrage, une géographie universelle en six volumes in-4o, dont on tire en ce moment une édition nouvelle, il a composé une géographie de l'Italie en deux volumes, une géographie historique de l'antiquité, du moyen-âge et des temps modernes, une histoire naturelle d'Italie ainsi que d'autres ouvrages. Je le trouvai occupé à revoir sa petite géographie de la Corse, excellent manuel, qu'il a dû écrire en français. Elle a paru à Bastia chez Fabiani ; je lui dois d'utiles renseignements.
Un matin avant le lever du soleil, nous fîmes ensemble une excursion dans les montagnes de Cardo. Il est doux d'entendre les leçons du géographe, lorsqu'il nous sert luimême de guide et qu'en présence de la florissante nature il en explique les sublimes phénomènes. Je suis presque motà-mot sa géographie :
La Corse doit son entière existence à l'agglomération des masses soulevées. Pendant un long intervalle elle a été sou-
mise à trois grandes actions volcaniques, auxquelles il faut attribuer les lignes capricieuses de ses contours et son relief abrupt. Il est facile d'établir l'ordre successif de ces soulèvements. Le premier soulèvement eut lieu du Nord-Ouest au Sud-Ouest. On le reconnaît aux chaînes de montagnes qui parallèlement descendent jusqu'à la mer dans une direction N.-E. et S.-O. et y forment les principaux promontoires de l'île sur la mer occidentale. L'axe principal de File était alors tout autre, et les îles du détroit de Bonifacio, ainsi qu'une portion du Nord-Est de la Sardaigne en faisaient partie. La matière de ce premier soulèvement se compose surtout de terrains primordiaux granitoïdes ; à l'époque de cette convulsion de la nature il n'y avait donc là aucune étincelle de vie.
Le second soulèvement se fit du Sud-Ouest au Nord-Est, et une bonne partie de ces terrains soulevés sont aussi primordiaux granitoïdes ; cependant à mesure qu'on avance vers le Nord-Est, le terrain primordial granitoïde se transforme peu à peu et devient un terrain ophiolitique. Au reste, ce second soulèvement est peu reconnaissable. Il détruisit évidemment en grande partie la crête septentrionale du premier ; mais la géologie corse en conserve à peine aujourd'hui quelques vestiges.
La destruction presque complète de la partie Sud du soulèvement primitif est due au troisième et dernier soulèvement, qui donna à l'Ile sa forme actuelle.
Il eut lieu dans la direction du Nord au Sud. Tant que la masse de ce dernier soulèvement n'a pas été en contact avec les terres produites par les soulèvements antérieurs, elle a conservé une direction régulière, comme l'indique la chaîne des montagnes du Cap-Corse. Mais, plus au Sud, elle a, par un choc terrible, triomphé de la résistance des roches primitivement amoncelées ; elle bouleversa tout, changea de