‹ Histoire des CorsesChapitre 107 sur 408 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Ce fut une leçon bien instructive que celle que me donna F. Marmocchi, ancien professeur d'histoire naturelle, et ministre de Toscane, aujourd'hui pauvre fuoruscito solitaire, lorsqu'à l'heure la plus rosée du matin nous étions sur les vertes montagnes de Cardo, admirant ensemble la belle Méditerranée et sa douce teinte de saphir !

Doice color d'oriental zaffiro. (Dante).

— Regardez, s'écria Marmocchi, cette bande bleue à l'horizon ! C'est la Toscane.

— Oh, oui, je vois bien la Toscane, je distingue même la belle Florence, et au milieu des Uffizi les statues des grands Toscans, Giotto, Orgagna, N. Pisano, Dante, Pétrarque, Boccace, Macchiavel, Galilée et le divin Michel-Ange. Trois mille Croates s'y promènent en ce moment parmi les statues ; l'air est si pur qu'on peut tout voir et tout entendre d'ici. N'entendez-vous pas, Francesco, les vers sublimes que ce Michel-Ange de pierre adresse à Dante ?

Dolce m'è il sonno e più l'esser di sasso, Infmchè il danno e la vergogna dura.

Non parlar, non sentir m'è crran ventura : Perô non mi destar ! Deh, parla basso ! (1^

Mais voyez ce rocher brun et aride tout paré de fleurs ! Sa tête porte un superbe bouquet de myrte fleuri et son sein est gracieusement entouré d'une triple ceinture de lierre, de mûriers sauvages et de blanche clématite, cette douce vigne des bois. — Il n'y a point de plus belles couronnes que ces guirlandes de clématite avec leurs bouquets de fleurs blanches et leurs feuilles délicates ; déjà les anciens les recherchaient, et ils aimaient à s'en parer aux heures de plaisir.

Sur un petit espace quelle richesse de plantes agglomérées ! Ici le romarin et le cytise ; là l'asperge sauvage ; à côté un haut panache de bruyères à fleurs de lilas ; plus loin l'euphorbe qui, lorsqu'on la brise, fait jaillir un lait vénéneux; puis la sympathique lélianthème, qui laisse tomber peu à peu toutes ses belles fleurs jaunes, dès que l'on casse une seule de ses branches ; là se dresse, avec ses formes exotiques et bizarres, comme un Maure mécréant, le cactus épineux ; tout près de lui l'olivier sauvage, le chêne-liège, le lentisque, le figuier sauvage ; et à leurs pieds fleurissent les enfants bien connus de mon pays, la scabiée, le géranium, la mauve. Comme on se sent pénétré, réconforté par les parfums suaves qu'exhalent les fleurs de ces plantes sauvages, la rue, la lavande, la menthe et toutes ces labiées ! Napoléon ne disaitil pas à Sainte-Hélène, lorsque ses pensées se reportaient tristement vers le beau pays de sa naissance : « Tout y était meilleur, jusqti'à l'odeur du sol même. Elle m'eût suffi pour le deviner les yeux fermés. »

(1) Il m'est doux de dormir et surtout d'être de pierre, — tant que dure la misère et la honte; — ni parler, ni senlir, c'est pour moi un grand bonheur. — Aussi, ne me réveille pas ! De grâce, parle bas !

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