CHAPITRE V
Le figuier, le grenadier, la vigne donnent en Corse de bons fruits, même quand l'agriculteur n'en prend aucun soin ; et le climat et le sol des rivages de cette belle contrée sont si favorables au limonier, à l'oranger et aux autres arbres de la même famille, qu'ils y forment de véritables forêts.
L'amandier, le cerisier, le prunier, le pommier, le poirier, le pêcher, l'abricotier, et généralement tous les arbres fruitiers de l'Europe y sont communs. Dans les expositions les plus chaudes de l'île les fruits du caroubier, du néflier de plusieurs espèces, du jujubier arrivent à parfaite maturité.
Enfin, si l'homme le voulait, il pourrait, selon les différentes localités et sans beaucoup de peine, cultiver avec succès la canne à sucre, le coton, le tabac, l'ananas, la garance et même l'indigo : en un mot, la Corse pourrait être pour la France la petite Inde de la Méditerranée.
Cette splendide végétation est favorisée par le climat. Il y a en Corse trois climats bien distincts, mesurés par les degrés d'élévation du terrain. La premier embrasse la région inférieure de l'atmosphère, depuis le niveau de la mer jusqu'à une hauteur de 580 mètres ; le second s'étend de cette hauteur à celle de 1950 mètres et le troisième de là au sommet des montagnes.
La première zone, c'est-à-dire toute la côte, est chaude, comme les terres parallèles d'Italie et d'Espagne; elle 'n'a à proprement parler que deux saisons : le printemps et l'été; rarement le thermomètre y descend à deux ou trois degrés au-dessous de zéro, et il ne s'y maintient que peu d'heures. Sur toutes les plages, le soleil, même en janvier, est chaud ; mais la nuit et l'ombre y sont froids, et cela en toutes saisons. Si le ciel s'y voile, ce n'est que par intervalles ; le seul vent du Sud-Est, le lourd Sirocco, apporte les brumes tenaces que le violent Sud-Ouest, le Libeccio, chasse à son tour. Aux froids modérés de Janvier succède aussitôt une chaleur
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caniculaire de huit mois et la température passe de 8 degrés à 18, et même jusqu'à 26 degrés à l'ombre. Malheur à la végétation s'il ne pleut aux mois de Mars ou d'Avril ! Et ce malheur est fréquent : aussi, dans toute la Corse, les arbres et les arbustes sont-ils généralement des espèces à feuilles dures et coriaces, qui résistent à la sécheresse, tels que le laurier-rose, le myrte, le cyste, le lentisque, l'olivier. En Corse, comme dans tous les climats chauds, les terres basses, les contrées humides et ombreuses sont presque pestilentielles : l'on ne s'y promène point le soir sans y prendre des fièvres longues et cruelles qui, à moins de changer absolument d'air, se terminent parfois par l'hydropisie et la mort.
La seconde zone a le climat de la France, ou plutôt de la Bourgogne, du Morvan et de la Bretagne. La neige s'y montre en Novembre et y persiste quelquefois pendant 20 jours ; mais, chose remarquable, loin de tuer l'olivier, jusqu'à la hauteur de 1160 mètres elle le rend au contraire plus fécond. Le châtaignier semble être l'arbre spécial de cette zone : il disparaît vers 1950 mètres pour faire place aux chênes-verts, aux sapins, aux hêtres, aux buis, aux genévriers. C'est aussi dans ce climat qu'habite la majeure partie de la population corse, dans des villages disséminés sur les penchants des montagnes ou bien au fond des vallées.
La troisième zone est froide et orageuse pendant huit mois de l'année ; c'est le climat de la Norvège. Les seuls lieux habités de cette région sont le Niolo et les deux forts de Vivario et de Vizzavona. Au-dessus de ces habitations, l'œil n'aperçoit plus de végétaux, si ce n'est quelques sapins suspendus à des rochers grisâtres. C'est le séjour des aigles et des mouflons ; là aussi sont les sources et les réservoirs des nombreux torrents qui descendent avec fracas vers la plaine.
On peut donc considérer la Corse comme une pyramide