CHAPITRE VIII
fantômes. On aurait dit d'horribles démons rejetés de l'Enfer de Dante dans la réalité. Ils s'avançaient en murmurant d'une voix sourde. Le bandit marchait d'un pas ferme entre deux prêtres, dont l'un lui présentait un crucifix. C'était un jeune homme de taille moyenne, une belle tête de bronze aux cheveux crépus d'un noir de jais. Sa figure était pâle et une fine moustache relevait encore sa pideur. Il avait le bras gauche attaché derrière le dos ; l'autre n'était qu'un moignon. Son œil, qui devait briller comme celui du tigre, quand il s'allumait au feu de ses passions sanguinaires, était maintenant calme et sans éclat. Il semblait murmurer des prières. Son pas était assuré et son attitude droite. Des gendarmes à cheval, le sabre nu au poing, précédaient le cortège ; derrière le bandit marchaient deux à deux quelques Frères de la Miséricorde, et quatre d'entre eux, portant le noir cercueil sur lequel étaient peintes une croix blanche et une tête de mort, fermaient la marche. Le cortège s'avançait lentement à travers l'étroite rue des Jésuites, suivi de la foule frémissante ; c'est ainsi que le sauvage vampire, à l'aile fracassée, était conduit à l'échafaud. Je n'ai jamais assisté à une scène plus horrible, et il y en a peu dont les petits détails se soient gravés, malgré moi, si profondément dans ma mémoire.
On me dit ensuite que le bandit était mort avec courage et que telles avaient été ses dernières paroles : « Je ^demande pardon à Dieu et aux hommes, car je reconnais avoir fait beaucoup de mal. »
Ce jeune homme n'avait pas eu, à proprement parler, à exercer une vengeance personnelle : il était devenu bandit par ambition. Son histoire jette une vive lumière sur l'état effrayant de l'île.
Au temps de la fortune de Massoni, devenu bandit pour avoir vengé la mort d'un de ses parents, le jeune Giacomino (le peuple l'appela Braccimozzo après l'amputation du bras)
était chargé de lui faire tenir des provisions. Il faut savoir que les bandits entretiennent toujours des intelligences avec leurs amis et avec des chevriers, qui leur apportent des vivres dans leur cachette et en reçoivent le montant lorsque, bien entendu, l'argent ne fait pas défaut. Giacomino, troublé par la gloire du vaillant Massoni, se mit en tête de l'égaler et de devenir lui-même pour la Corse un objet d'admiration. Il tua un homme, frit le makis et devint bandit à son tour. Le peuple le surnomma bientôt le « Vecchio, » le vieux, apparemment parce que tout jeune encore, il avait répandu autant de sang qu'un vieux bandit. Un beau jour le Vecchio tua d'un coup de fusil un homme généralement estimé, le médecin Malaspina, oncle d'un de mes amis de la Balagne, auquel je suis lié par les liens de l'hospitalité. Il s'était posté dans le makis et avait tiré sur la diligence qui venait de Bastia. Puis, le féroce démon se jeta dans les montagnes, où l'atteignit bientôt le châtiment.
Ainsi donc en Corse l'homme peut mener une vie aussi terrible ! Là, personne ne méprise le bandit, qui n'est ni un voleur, ni un brigand, mais un champion, un vengeur, libre comme l'aigle des montagnes. Des hommes ardents sentent leur imagination s'exalter à l'idée que leurs exploits pourront les conduire à la gloire, et que la poésie populaire gardera leur souvenir. La nature emportée de ces hommes que nulle instruction ne retient, qui fuient le travail comme un déshonneur, qui, avides d'action, ne connaissent rien du monde que les sauvages montagnes où le sort les a confinés au milieu de la mer, c'est comme un volcan qui a besoin d'une éruption. Sur un théâtre plus vaste et dans d'autres conditions, ces hommes, qui passent des années au fond des gi'ottes de leurs montagnes ou à lutter contre les gendarmes au milieu des makis, deviennent des soldats héroïques, comme Sampiero et Gaffori. Les Corses ont le caractère du