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CHAPITRE VIII

LE BANDIT BRACCIMOZZO

Che bello onor s'acquista in far vendella ! Dante.

J'étais depuis deux jours à Bastia, lorsqu'à mon hôtel de la rue des Jésuites je fus réveillé le soir par un bruit formidable. On aurait dit le combat des Lapithes et des Centaures. Je courus à la porte de ma chambre.... Voici ce qui se passait dans la salle à manger : L'hôtelier, hurlant avec rage, tenait sous le canon de son fusil un homme agenouillé devant lui ; d'autres personnes criaient aussi en tâchant de le calmer. L'homme à genoux demandait grâce : on le chassa de la maison. C'était un jeune gars, se disant Marseillais, qui avait joué au grand seigneur et qui, en fin de compte, n'avait pas pu payer l'hôtel.

Peu de temps après, je traversais un matin de bonne heure la place Saint-Nicolas pour aller prendre un bain de mer. Les bourreaux y dressaient la guillotine, à côté du tribunal, pas précisément au milieu de la place, mais toujours sur la promenade publique. Les gendarmes et le peuple entouraient cette horrible scène, avec laquelle la mer et les paisibles bois d'oliviers formaient un contraste violent. L'air était humide et alourdi par le Sirocco. Sur le quai, il y avait des groupes de marins et d'ouvriers qui fumaient silencieu-

sèment leur pipe de terre, les yeux fixés sur la rouge machine ; et plusieurs d'entre eux, avec leur haut bonnet, leur veste brune jetée sur les épaules, leur poitrine hâlée découverte, leur cravate rouge négligemment nouée autour du cou, me faisaient bien l'effet d'avoir plus que des raisons de curiosité pour considérer la guillotine. Et vraiment, au milieu de cette foule, ne pouvait-il pas y avoir quelqu'un que le hasard pousserait un jour à suivre la coutume sacrée de la vendetta, à commettre un meurtre, à se faire bandit et à subir finalement le sort réservé au criminel.

— Qui va-t-on exécuter ?

— Braccimozzo (le manchot). Il n'a que 23 ans. Les sbires l'ont arrêté dans les montagnes ; il s'est défendu comme un diable ; ils lui ont fracassé un bras, que l'on a amputé ; il est maintenant guéri.

— Quel crime a-t-il donc commis ?

— Il a tué dix hommes.

— Dix hommes ! et pourquoi ?

— Par capriccio.

Je courus vite à la mer, pour me restaurer par un bain ; puis je revins à mon hôtel afin de me soustraire à un pareil spectacle. L'impression fut si forte que dans ma solitude j'éprouvai un sentiment d'horreur. Je pris Dante et lus une des sauvages fantaisies du poète, la scène de VEnfer où des diables noirs, armés de harpons, replongent dans la poix brûlante les pauvres damnés, toutes les fois qu'ils relèvent la tête pour happer un peu d'air.

Mon hôtel se trouvait dans l'étroite et sombre rue des Jésuites. Une heure s'était à peine écoulée, lorsqu'un bruit sourd accompagné de piétinements de chevaux m'appela à la fenêtre. On emmenait Braccimozzo. Il était escorté par les Frères de la Miséricorde, pénitents dont les noires cagoules ne montraient du visage que les yeux, brillants comme ceux des

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