CHAPITRE IX. S
lequel forme la base inviolable de leur état social. Dans une société primitive, au milieu des combats et des dangers qui entourent l'homme de toutes parts, la famille devient par elle-même un État, et ses membres sont unis par les liens de la plus étroite solidarité : une atteinte portée à l'un d'entre eux est ressentie par le petit État tout entier. Cette famille s'arroge seule le droit d'exercer la justice, dont la forme devient la vendetta. Ainsi donc la vendetta, malgré sa barbarie, provient du sentiment de la justice offensé et de l'amour naturel pour ses proches : elle a une noble source qui n'est autre que le cœur humain. La vendetta est une forme barbare de la justice. On sait que cet esprit de justice, les écrivains de l'antiquité l'ont déjà reconnu et vanté chez les Corses.
Deux grandes et nobles passions dominent les Corses, l'amour de la famille et l'amour de la patrie. Chez un peuple pauvre, confiné dans une île montagneuse dont la forte nature semble faite pour engendrer les héros, ces passions doivent être bien puissantes et tenir lieu à l'homme du monde entier. L'amour de la patrie a produit cette héroïque histoire de la Corse, qui n'est à proprement parler qu'une antique vendetta héréditaire des Corses contre les Génois ; l'amour de la famille a fait naître la non moins sanglante et héroïque histoire de la vendetta, qui déroule encore devant nous ses tragiques péripéties. Il faut bien que la vigueur natfve de ce peuple soit extraordinaire pour que, tout en se déchirant lui-même avec acharnement, il ait encore eu la force de soutenir tant de glorieux combats contre des ennemis étrangers.
L'amour de la famille est aujourd'hui pour la Corse ce qu'il était au temps héroïque de son histoire : une religion. L'amour de la patrie seul est à ses yeux un devoir supérieur. Chez les Corses, comme autrefois chez les Hellènes, l'amour
fraternel est la forme la plus haute et la plus pure de l'amour. A leurs yeux, les relations entre frères sont sacrées, et le nom de frère et sœur exprime le bien suprême de l'âme, sa plus noble richesse ou sa perte la plus douloureuse.
Le frère aîné est un objet de respect : c'est le soutien de la famille. Rien, je crois, ne montre aussi bien que les chants populaires les sentiments communs, l'essence morale de tout un peuple. La poésie corse est, à vrai dire, tout entière dans les complaintes funèbres et dans les chants de vengeance, et la plupart de ces compositions nous représentent une sœur pleurant la mort de son frère. J'ai fait une remarque générale : lorsque dans ces vers on veut peindre d'un mot son amour pour le défunt, on dit simplement : c'était son frère. La femme même, pour marquer le plus haut degré de son affection, appelle son époux : frère. J'ai été surpris de trouver dans les chants populaires de la Serbie les mêmes sentiments et les mêmes expressions : la femme serbe donne aussi à son mari le doux nom de frère, et lorsque le Serbe prononce un serment solennel, il jure par son frère. — Chez les peuples non corrompus, la religion du cœur conserve toute sa candeur naturelle. Elle repose sur les seules choses qui ne changent pas dans la vie : le sentiment du peuple s'attache à ce qui est simple et durable. L'amour fraternel et l'amour filial, ce sont là les relations les plus simples et les plus fortes, parce qu'elles sont exemptes de passion. L'histoire de la misère humaine a commencé avec Gain, le fratricide.
Malheur donc à celui qui a tué le frère d'un Corse, ou l'un de ses proches ! Le crime commis, le meurtrier fuit, poussé par une double terreur, la crainte de la justice qui punit le meurtre et celle des parents de la victime qui le vengent. Dès qu'ils sont informés de leur perte, les parents du mort prennent les armes et courent sur les traces du meurtrier.