CHAPITRE IX
Celui-ci s'élance dans le makis, grimpant peut-être jusqu'aux neiges éternelles où l'on perd sa piste. Mais il a des parents, des frères, des cousins, un père, qui savent bien que l'homicide sera expié dans leui sang. Ils s'arment donc eux-mêmes et se tiennent sur leurs gardes.
L'existence de celui qui a une vendetta à redouter est bien misérable ! Il s'enferme chez lui et condamne désormais ses portes et ses fenêtres où il ne laisse que des meurtrières. Les fenêtres sont même recouvertes de paille et de matelas, ce qui s'appelle inceppar le fliiestre. Dans les montagnes, la maison corse, déjà forte par sa position, semblable à une tour, étroite, avec un escalier en pierre très roide, se transforme aisément en forteresse. Le Corse en état de vendetta s'y tient retranché, sur le qui-vive, de crainte qu'une balle ne lui arrive par les ouvertures. Ses parents vont en armes vaquer aux travaux des champs où ils placent des sentinelles : il n'y a plus de sûreté pour eux. On m'a cité ici des exemples de personnes qui pendant dix et quinze ans n'ont pas quitté leur demeure ainsi fortifiée, passant une si grande partie de leur existence à soutenir un véritable siège, et sans cesse en proie aux angoisses de la mort. La vengeance corse ne s'endort jamais, et jamais le Corse n'oublie. Voici un fait qui s'est passé dernièrement à Ajaccio ; Un homme qui avait vécu dix ans enfermé chez lui, se hasarda un jour à reparaître dans la rue ; il fut tué sur le seuil de sa porte, au moment où il rentrait. Celui qui pendant dix ans l'avait guetté lui logea une balle dans le cœur.
Je vois passer par les rues de Bastia un homme que le peuple appelle Nasone à cause de son grand nez. C'est un vrai géant, défiguré par son œil qu'une balle a crevé. Il vivait autrefois tout près d'ici, à Pietranera. II offensa un habitant de ce village qui jura de se venger. Nasone se retranche alors dans sa maison et en barricade les fenêtres. Il
s'écoule ainsi un long intervalle. Un jour Nasone ose sortir de sa demeure ; aussitôt son ennemi saute sur lui avec une serpette. Il s'ensuit une lutte terrible : Nasone est terrassé, et son adversaire, qui lui a déjà porté un coup à la nuque, se prépare à lui trancher la tête sur un tronc d'arbre, lorsque le monde accourt, et le meurtrier se sauve dans le makis. Nasone guérit de sa blessure. Un long intervalle s'écoule de nouveau. Nasone ose reparaître dehors. Une balle arrive, et lui traverse l'œil. On releva le blessé, et sa nature vigoureuse triompha du mal une seconde fois. Le bandit exaspéré dévasta alors pendant la nuit la vigne de son ennemi et mit le feu à sa maison. Nasone se retira à la ville ; et c'est là qu'on le voit errer encore, vivant exemple de la vendetta, objet d'effroi pour le paisible étranger qui s'est fait raconter sa lamentable histoire. Je le rencontrai un jour au bord de la mer ; il était armé d'un fusil à deux coups. Son aspect me rempht d'horreur : il m'apparut comme le démon de la vengeance.
Ne pas se venger est aux yeux des vrais Corses un déshonneur. Le sentiment de la vengeance est chez eux un sentiment naturel, une passion sacrée. La vengeance a un culte dans leurs chants, où elle est célébrée comme une religion. Or, un sentiment consacré par les chants populaires est ineffaçable, surtout lorsque la femme l'ennoblit en le partageant. La plupart des chants de vengeance ont été composés par des jeunes filles, et on les entend partout en Corse, de la montagne à la plage. Il y a là une véritable atmosphère de vengeance au milieu de laquelle vit le peuple, et grandissent les enfants qui sucent avec le lait le sauvage sentiment de la vendetta. Il est dit dans l'une de ces poésies : « Douze âmes, c'est encore trop peu pour venger seulement.... la chaussure du mort. » C'est vraiment corse ! Un homme comme Ilamlet, qui cherche péniblement à se pénétrer de