CHAPITRE VIL
Guerre de Gênes contre Pise ; Giudice délia Rocea, défensevr de la puissance pisane en Corse ; il est trahi et meurt dans les prisons de Gênes (1312).
La Corse fut alors déchirée par les factions. Une partie des habitants tenait pour Pise, l'autre pour Gênes; beaucoup de seigneurs agissaient pour leur propre compte, et la Terre de Commune défendait son autonomie. Les Pisans, attaqués en Italie par leurs puissants ennemis et réduits à la derrière extrémité, n'étaient pourtant pas en humeur de renoncer à la Corse. Ils nommèrent leur Lieuteyiant et Juge un Corse de l'ancienne famille de Cinarca, avec mission de défendre l'Ile contre les Génois.
Cet homme s'appelait Sinucello ; il est devenu célèbre sous le nom de Giudice délia Rocca. Son patriotisme, son courage héroïque, sa sagesse et sa justice lui ont marqué une place parmi les hommes qui, en des temps barbares, se sont illustrés par des qualités personnelles. Les Cirnachesi avaient, dit-on, été exilés en Sardaigne par un des gouverneurs au nom du pape. Sinucello, l'un de leurs descendants, émigra à Pise et se distingua au service de cette république. C'est en lui que les Pisans mirent tout leur espoir. Après l'avoir nommé Comte et Juge, ils l'envoyèrent en Corse avec quelques vaisseaux (1280). A l'aide de ses partisans, Giudice parvint à dompter les seigneurs qui tenaient pour Gênes et à rétablir l'autorité pisane. Les Génois envoyèrent alors contre lui, avec un corps de
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troLipes, Thomas Spinola, qui fut complètement battu (1282). La guerre dura plusieurs années. L'infatigable Giudice la continua au nom de la République de l'ise, alors même que cette dernière avait déjà perdu la grande bataille navale livrée aux Génois, près du rocher de la Meloria (1284), par Ugolino, de tragique mémoire; et cependant, à la suite de ce désastre, Pise avait vu s'évanouir toute sa puissance, et ne pouvait plus songer à défendre la Corse.
Après leur victoire, les Génois s'emparèrent de la côte orientale et confièrent à leur général Luchetto Doria le soin de soumettre le reste de l'île et d'en chasser le brave Giudice (1290). Mais celui-ci infligea à Doria une sanglante défaite et soutint, pendant de longues années, des combats incessants contre les troupes génoises et contre les seigneurs.
La Corse était alors livrée à la plus complète anarchie. Les chroniqueurs ont entouré la figure vraiment nationale et sympathique de Giudice de nombreuses légendes, et ont donné à ses combats un caractère romanesque. Quelque peu de crédit que méritent ces traditions, elles caractérisent pourtant trop bien l'époque, les hommes et les mœurs d'un pays, pour que l'histoire les passe sous silence.
Giudice avait marié ses six filles avec les personnages les plus marquants de la Corse ; son ennemi mortel, Giovanninello, en avait fait autant de son cùté. Les six gendres de ce dernier conspirèrent contre Giudice et lui tuèrent en une nuit soixante et dix hommes d'armes de sa suite. Telle fut la cause de la division de l'ile en deux partis qui, comme les guelfes et les gibelins, se firent pendant deux cents ans une guerre acharnée. Giovanninello fut d'abord obligé de se réfugier à Gènes ; mais bientôt après, de retour dans son pays, il éleva la citadelle de (^alvi qui se donna à la République et devint ainsi la seconde colonie génoise dans l'ile.
Les chroniqueurs racontent maint trait de justice de Giudice. En voici un entre autres. Comme il avait fait prisonniers un certain nombre de Génois, il promit de relâcher les hommes mariés, à la seule condition que leurs épouses viendraient les chercher elles-mêmes. Les femmes vinrent en effet ; mais son neveu obligea l'une d'elles à lui accorder une nuit. Giudice le fit décapiter aussitôt et, suivant la promesse qu'il en avait faite, il renvoya les prisonniers sains et saufs. Sinucello est désigné de préférence sous le nom de Giudice, Juge, parce que, au milieu d'un peuple et d'un siècle barbares, le juge est comme le symbole de la puissance et de la vertu.
A un âge avancé, Giudice perdit la vue. Le vieillard aveugle ayant eu une querelle avec son fils naturel Salnese, celui-ci lui tendit des embûches, le fit prisonnier et le livra aux Génois. Avant de s'embarquer sur le vaisseau qui devait le conduire à Gènes, le vieux Giudice se prosterna sur le rivage et maudit solennellement son fils Salnese et toute sa descendance. Arrivé à Gênes, il fut jeté dans un affreux cachot de la tour de Malapaga, où il mourut (1312). D'après le témoignage de l'historien Filippini, Giudice fut l'un des hommes les plus remarquables que la Corse ait produits. Il était brave, versé dans l'art militaire, d'une admirable promptitude dans l'exécution de ses desseins, d'une rare prudence, d'une inflexible justice, généreux envers les siens, inébranlable dans le malheur, — traits de caractère que presque tous les Corses de marque ont possédés. Avec Giudice tomba la domination pisane.
CHAPITRU VIII.