‹ Histoire des CorsesChapitre 15 sur 408 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les Pisans cèdent la Corse aux Génois; arrivée du premier (jouverneur (jénois (1348). — Nouveaux désordres ; luttes et tyrannie des nobles ; une secte de communistes détruite par une armée pontificale.

Pise céda alors la Corse à sa rivale, et, trente ans après la mort de Giudice, la Terre de Commune et la plus grande partie des seigneurs reconnurent à leur tour l'autorité de Gênes. La Terre de Commune envoya quatre députés au Sénat et déclara se soumettre, à condition que le peuple ne paierait pour tout impôt que vingt soldi par famille Ijuocoj. Cette condition ayant été acceptée. Gênes envoya en Corse son premier gouverneur (1348). Il s'appelait Boccanera. Sa prudence et sa vigueur sont restées célèbres ; pendant son administration d'une année, il rendit le calme au pays. Mais à peine l'eut-il quitté que les factions levèrent de nouveau la tête et jetèrent l'ile dans la plus sauvage anarchie.

La souveraineté de Gênes ne s'était pas établie sans contestation. En 1296, le Pape Boniface VIII, s'appuyant sur son ancien droit d'investiture, ayait donné la Corse et la Sardaigne à Jacques II, roi d'Aragon ; c'est pourquoi une nouvelle puissance étrangère, l'Espagne, qui avait eu autrefois des intérêts en Corse, songea à y faire revivre son influence. Mais avant de procéder activement à la conquête, elle servit de point d'appui aux mécontents, qui ne voulaient pas reconnaître l'autorité génoise.

Cette période de l'histoire de la Corse nous montre les luttes les plus sanglantes des seigneurs contre Gênes. Aussitôt après la mort de Giudice, il était survenu tant de complications, et le peuple avait été réduit à une telle extrémité, que le Chroniqueur s'étonne que, dans l'état misérable où se trouvait leur pays, les Corses ne se soient pas levés en masse pour fuir à l'étranger. Dès que la vigoureuse main de Giudice eut cessé de se faire sentir, les barons exercèrent un pouvoir tyrannique ; tous, indépendants ou tributaires de Gènes, cherchèrent à dominer le peuple et à lui extorquer de l'argent. Au milieu de la complète dissolution de l'ordre social, surgit alors une secte de communistes, débauchés, fanatiques, appelés Giouannali (1365). Leur présence dans la Corse barbare est digne de remarque, bien que, à la même époque, ils se soient montrés aussi sur le continent italien. Cette secte, qui piit naissance dans le petit pays de Carbini, au-delà des monts, {^) eut pour chefs deux enfants naturels de Guglielmuccio, les frères Polo et Arrigo, seigneurs d'Attalà. « Les Giouannali, dit le Chroniqueur, admettaient )) dans leur société les hommes et les femmes indistincte- >, ment. Leur loi exigeait que toutes choses fussent com- » munes, femmes, enfants, propriétés quelconques. Peut- D être espéraient-ils ramener sur la terre cet âge d'or que » les poètes disent avoir existé du temps de Saturne ? Ils « faisaient des expiations particulières, et se réunissaient » la nuit dans les éghses pour offrir leurs sacrifices. Après » des cérémonies pleines de superstitions absurdes, ils

(1) La configuration de l'île de Corse a porté ses habitants à la diviser en deux grandes zones qu'ils appellent d'après le lieu qu'ils occupent delà des monts ou deçà dei monts. — L'auteur de cette histoire se plaçant au point de vue de la Terre de Commune, désigne par deçà des monts cette partie delà Corse qui renferme aujourd'hui les arrondissements de Bastia, Corte et Calvi ; par delà des monts celle qui comprend les arrondissements d'Ajaccio et de Sartene [V. FniESS, Hist. de la Corse, p. 2.)

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» cachaient les lumières et commettaient les excès les

u plus monstrueux Polo dirigeait cette bande diabo-

)) lique, qui commençait à s'étendre partout d'une manière » surprenante, non-seulement de ce côté, mais encore de » l'autre côté des monts. »

Le pape, (') qui résidait alors en France, les excommunia et envoya en Corse un commissaire avec des troupes. Celui-ci battit les Giovannali et les nombreux seigneurs qui s'étaient joints à eux, dans la piève d'Alesani, où ils avaient élevé une forteresse. Quand on rencontrait un Giovannale, on le tuait sans pitié.

Un pareil fait est vraiment curieux. — L'idée de la secte est peut-être venue d'Italie, et l'on comprend qu'elle ait fait les progrès extraordinaires dont parle le Chroniqueur, en se répandant au milieu d'un peuple pauvre, désorganisé et habitué à considérer l'égalité des hommes comme quelque chose de primordial et de naturel. Jamais, du reste, le fanatisme religieux, l'illuminisme, ou la domination cléricale n'ont pris racine chez les Corses. L'ile fut au moins préservée de ces fléaux.

(i) Urbain V, pape de 1362 à 1370.

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