CHAPITRE I
je me disais qu'il n'est pas difficile d'aimer les hommes au paradis. Mais la merveilleuse influence du christianisme provient, je crois, de ce que ses apôtres étaient pauvres et malheureux. Saint-Paul, raconte la légende, débarqua un jour au Cap-Corse, ou Promontorium sacrum, comme on l'appelait jadis, et y prêcha le christianisme. Il est incontestable que la religion chrétienne pénétra dans l'Ile par le Cap-Corse : cette petite province est ainsi depuis longues années une terre consacrée à l'humanité.
Une jardinière m'introduisit dans la grotte, qui n'est ni très haute ni très profonde, et se compose d'une série de chambres faciles à parcourir. A la voûte sont suspendues des lampes. La jardinière les alluma, et me laissa seul. Une faible lumière crépusculaire éclairait cette belle crypte formée de stalactites bizarres, telles qu'un architecte gothique pourrait seul en imaginer pour les ogives, les chapitaux des colonnes, les tabernacles et les rosaces d'une cathédrale. C'est la plus ancienne église gothique de la Corse, que la nature a façonnée dans les jeux charmants de son imagination. Au moment où les lampes répandaient une lueur vacillante sur les stalactites d'un jaune pâle qu'elles pénétraient de leurs rayons, la grotte ressemblait à une chapelle souterraine. Laissé tout seul dans ce crépuscule, les stalactites prirent à mes yeux des formes fantastiques et voici les images que je crus distinguer.
Une vierge merveilleuse, enveloppée d'un voile blanc, était assise sur un trône de l'albâtre le plus pur. Elle ne faisait aucun mouvement. Elle portait sur la tête une fleur de lotus et un escarboucle sur le sein. La vierge voilée excitait au cœur un ardent désir : l'œil ne pouvait s'en détacher. Devant elle plusieurs nains de pierre étaient à genoux, et ces pauvres petits êtres portaient au front des couronnes jaunes de superbe stalactite. Ils ne faisaient aucun mouve-
ment. Mais ils avaient les mains tendues vers la blanche vierge, comme s'ils voulaient en soulever le voile, et de leurs yeux gonflés tombaient' de grosses gouttes. Il me semblait en connaître quelques-uns et pouvoir les appeler par leur nom. « C'est Isis ! — dit un crapaud d'un ton moqueur (elle était assise sur une pierre, et je crois que ses yeux les avaient tous ensorcelés). — Celui qui, sans connaître le mot magique, essaiera de soulever le voile de la vierge, sera comme elle pétrifié. Etranger, veux-tu prononcer ce mot? »
Le sommeil me gagnait : j'étais très fatigué, la grotte avait une agréable fraîcheur, était faiblement éclairée, et les gouttes mélancoliques tombaient toujours. Soudain la jardinière me cria : « Il est temps ! — Temps ? De soulever le voile d'Isis ? 0 dieux immortels ! — Si, Signore, de sortir, pour revoir le beau soleil et notre joyeux jardin. » Ainsi parla la jardinière ; et comme je trouvai qu'elle avait bien parlé, je la suivis sur le champ.
« Monsieur, voyez-vous ce fusil ? Nous l'avons trouvé dans la grotte, entièrement couvert de stalactites et tout près d'ossements humains. » C'étaient, sans doute, les os et le fusil d'un bandit. Le pauvre diable se sera blotti dans cet antre, et c'est là qu'il a dû mourir, comme une bête fauve blessée. Il ne restait plus du fusil que le canon rouillé. Qui sait dans combien de cœurs il a envoyé ses balles vengeresses ! Je le pris entre les mains, comme un fossile d'une horrible histoire ; et sa bouche béante semblait me parler de vendetta.